Barzaz Breiz/1846/Les Bleus

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Barzaz Breiz/1846
Barzaz Breiz, 1846Franck2 (p. 231).
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LES BLEUS.


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ARGUMENT.


Les Bretons, dont la royauté absolue avait opprimé les pères, dans sa force, comme indépendants, entendirent la défendre, comme royalistes, dans sa faiblesse, sans lui rien demander, sans rien recevoir d’elle. Leurs frères des montagnes du pays de Galles et de l’Écosse, eux aussi, victimes d’une monarchie toute-puissante qui voulait s’incorporer violemment les peuples libres de l’Angleterre, n’avaient pas servi autrement les Stuarts malheureux. Conservateurs armes de l’ordre fondé par le temps, la défense de la liberté religieuse, de la liberté civile et de l’institution monarchique, contre leurs parodies sanglantes, devint l’objet qu’ils poursuivirent à travers les échafauds et les baïonnettes de la terreur. La tyrannie révolutionnaire ne les trouva pas plus disposés à courber la tête que ne les avait trouvés il toutes les époques la tyrannie des rois ; ils marchèrent le front levé au-devant des maîtres nouveaux, en hommes dont le cri de guerre était depuis douze cents ans : « On ne meurt jamais trop tôt, quand on meurt pour la liberté ! » A ce cri des anciens bardes, répété et prolongé par tous les échos de la Bretagne, la poésie nationale s’éveilla ; elle entonna ses vieux chants de guerre, en saluant de chants nouveaux l’étendard de l’indépendance. Fille du peuple, elle n’eut guère qu’un thème : les malheurs et les espérances du peuple. Elle fit des héros de ces paysans que les conventionnels traitaient dans leurs rapports « d’animaux à face humaine, » qu’ils ordonnaient de traquer et de « tuer comme des bêtes fauves, » et qui les jetaient dans la stupeur par des paroles telles que celles-ci : « Guillotinez-nous donc bien vite pour que nous ressuscitions dans trois jours [1] ! »

Mais laissons les poètes populaires nous tracer encore le tableau de cette lamentable époque : le Prêtre exilé vient de la peindre a sa manière : écoutons maintenant un jeune paysan qui s’est fait soldat.


XXII


LES BLEUS.


( Dialecte de Cornouaille. )


J’entends les chiens qui hurlent ! voilà les soldats français ! fuyons vers les bois ! chassons devant nous nos troupeaux !

Aurons-nous toujours à souffrir, hommes de Cornouaille, toujours à souffrir les brigands qui oppriment les laboureurs ?

Ils ont déshonoré nos belles jeunes filles, tué la mère et l'enfant et l'homme ; ils ont tué jusqu’aux pauvres malades à cause de leurs mains blanches[2].

Ils ont incendié les maisons des pauvres ; ils ont démoli les manoirs ; ils ont brûlé les blés, brûlé les foins, dans les champs et dans les prairies.

Ils ont coupé les arbres fruitiers de nos vergers, et ils en ont fait du feu ; si bien qu’il n’y aura plus ni pommes, ni cidre d’ici à neuf ou dix ans.

Ils ont volé nos bœufs et nos vaches et nos génisses, hélas ! et ils les ont conduits pêle-mêle, avec les propriétaires, dans les grandes villes, au boucher.

Ils ont volé jusqu’aux vases sacrés des églises, abattu jusqu’à nos clochers, détruit jusqu’à nos ossuaires, et dispersé les reliques.

Ils ont ravagé les belles vallées de la basse Bretagne, jadis si grasses et si vertes ! tellement qu’on n’y entend plus la voix ni de l’homme, ni des troupeaux.

Encore si nos yeux pouvaient verser des larmes en toute liberté ! mais quand il voit couler les larmes, l’homme des villes fait couler le sang.

Encore si nous pouvions trouver une croix où nous mettre sur nos deux genoux, pour demander à Dieu la force qui nous manque !

Mais votre croix sainte, ô mon Dieu ! a été abattue partout, et la croix de la bascule [3] a été dressée à sa place.

Chaque jour on voit vos prêtres, comme vous sur le Calvaire, comme vous incliner la tête en pardonnant à la terre.

Ceux d’entre eux qui ont pu s’enfuir, se cachent dans les bois ; là, ils disent la messe, la nuit, parmi les rochers ; en bateau, parfois, sur mer.

D’autres, traversant l’Océan, se sont expatriés sans ressources, aimant mieux servir Dieu que l’homme ;

Aimant mieux manger tranquillement du pain d’avoine en pays étranger, que de manger du pain de froment, le pain du démon, avec des remords.

Dans leurs maisons, les jureurs vivent du bien des pauvres gens ; après avoir vendu Dieu, comme Judas, pour de l’or.

Quiconque ne veut pas aller trouver le jureur, est sûr de perdre la vie, qu’il soit noble ou paysan.

Nobles et hommes d’église, hommes des champs, au front haut, tous les Bretons sont persécutés parce qu’ils sont chrétiens.

Tu peux maintenant, proie de l’enfer, livrer ton cœur à la joie, quand tu as fait pleurer nos anges dans le ciel.

Quand tu as substitué la loi des démons à la loi de Dieu, quand tu as tué les prêtres, les nobles et le roi.

Quand tu as tué la reine, et fait rouler à terre sa tête, avec la tête blonde d’Élisabeth, la sainte dame, sa sœur ;

Quand tu as jeté dans un cachot infect le fils du roi, pauvre enfant, et quand tu l’y retiens captif dans la boue et la fange à pourrir et à mourir.

Voile ton front, soleil béni, à la vue de crimes dignes des esprits de l’enfer !

Adieu ! Jésus et Marie ; vos statues ont été brisées ; elles ont servi aux bleus à paver les rues des villes.

Adieu ! fonds du baptême, où nous avons trouve jadis la force de souffrir Va mort plutôt que le joug des méchants.

Adieu ! cloches saintes, qui chantiez sur nos têtes ; nous ne vous entendrons plus nous appeler à l’église les dimanches et les jours de fêtes.

Adieu ! cloches de nos paroisses, hélas ! on a enlevé le baptême à vos fronts ; les hommes des villes, hélas ! vous ont fondu pour se faire des sous.

Adieu ! ô jeunes gens qu’on appelle à l’armée, où l’on perd à la fois l’âme et la vie.

— Au revoir, mon fils, au revoir dans la vallée de Josaphat : quand tu seras hors de la Bretagne, qui protégera ton père !

Quand les hommes des villes envahiront ma demeure, on m’entendra dire : « Si mon fils était ici, il me défendrait. »

— Viens dans les bras de ta vieille mère qui t’a porté, mon enfant ; viens sur le sein qui t’a nourri, mon pauvre cher fils, avant que je meure.

Quand tu reviendras à la maison, je m’en serai allée de ce monde ; viens ici, viens que je l’embrasse pour la dernière fois.

— Ne pleurez pas, ma mère ; ne pleurez pas, mon père : je ne vous quitterai pas ; je resterai pour vous défendre, pour défendre la basse Bretagne.

Il est bien douloureux d'être opprimé, d’être opprimé n’est pas honteux ; il n’y a de honte qu’à se soumettre à des voleurs comme des lâches et des coupables.

S’il faut combattre, je combattrai ; je combattrai pour le pays ; s’il faut mourir, je mourrai, libre et joyeux à la fois.

Je n’ai pas peur des balles : elles ne tueront pas mon âme ; si mon corps tombe sur la terre, mon âme s’élèvera au ciel.

En avant, enfants de la Bretagne ! mon cœur s’enflamme ; la force de mes deux bras croit ; vive la religion !

Vive qui aime son pays ! vive le jeune fils du roi ! et que les bleus s’en aillent savoir s’il y a un Dieu !

Vie pour vie ! amis, tuer ou être tué ; il a fallu que Dieu mourût pour qu’il vainquit le monde.

Viens le mettre à notre tête, Tinteniac, vrai Breton d’à tout jamais ; toi qui n’as jamais détourné la face devant la gueule du canon.

Venez vous mettre à notre tête, gentilshommes, sang royal du pays ; et Dieu sera glorifié par tous les chrétiens du monde.

A la fin la bonne loi reviendra eu Bretagne avec Dieu sur ses autels, avec le roi sur son trône ;

Alors, les vallées de la Cornouaille deviendront vertes de nouveau ; alors les cœurs s’ouvriront avec les fleurs du blé et des arbres.

Alors, la croix de notre Sauveur Jésus s’élèvera rayonnante sur le monde ; à ses pieds de beaux lis en fleur engraissés du sang des Bretons.

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NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.


On attribue généralement cette pièce à un jeune montagnard appelé Guillou Arvern, de Kervlézek, près Gourin, que la persécution força de renoncer à l’état ecclésiastique, et jeta dans les rangs des défenseurs armés de la liberté religieuse et nationale. Il est l’auteur des meilleurs chants qu’on ait faits pour soutenir le courage de son parti, et ses vers, qu’il chantait lui-même en allant se battre, sont dignes des vieux bardes guerriers de Bretagne, dont il était l’imitateur et le représentant moderne.

Lorsque les blancs campaient, il charmait la veillée militaire par ses récits, ou menait leurs danses autour du feu du bivac : la facilité avec laquelle il improvisait était prodigieuse : « il paria une fois, me disait un ancien chouan, qu’il eût chanté une chanson à danser de sa façon, dont le premier couplet devait commencer au lever de la lune et le dernier finir au chant du coq ; « tous les danseurs étaient rendus qu’il dansait encore : la vertu du chant était en lui ; sa haute taille, sa force extraordinaire, ses longs cheveux noirs qui s’échappaient de dessous son chapeau quand il se battait, ses yeux qui brillaient comme deux vers luisants, le faisaient prendre par les bleus pour.... ce qu'il n’était pas, sûrement, car c’était lui qui nous disait tous les jours la prière du soir. Cependant il était, je crois, un peu sorcier, mais pas trop, car si le roi est revenu, ainsi qu’il l'a prédit, tous les cœurs des Bretons ne sont pas rouverts. »

Nous trouverons plus tard un poète populaire sous l’impression du même sentiment de désenchantement.



Mélodie originale


Pas de partition dans cette édition.


  1. Rapport de Camille Desmoulins, Histoire des Brissotins, p. 60.
  2. On reconnaissait à ce signe les personnes des classes supérieures.
  3. La guillotine.


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