Bas les cœurs !/21

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Albert Savine (p. 285-295).



XXI


J’ai passé bien des jours tristes. À la maison, on a l’air de m’éviter, de s’éloigner de moi comme d’une bête galeuse ; ma sœur surtout affecte un mépris de moi, un dédain de ma personne qui se traduisent de mille façons. Quant à mon père, il se contente de ne m’adresser la parole que lorsque la chose est tout à fait indispensable. Le temps n’est pas gai, non plus ; le froid est terrible et la neige tombe presque sans discontinuer ; la ville a un aspect lugubre. La famine menace Versailles ; les vivres commencent à manquer ; les denrées les plus indispensables font défaut ou sont hors de prix. On parle d’accaparement, de spéculation sur la misère publique. On déblatère contre certains commerçants dont la conduite est des plus louches, contre d’autres qui se font les pourvoyeurs de l’ennemi.

Le préfet prussien s’est ému. Il s’est arrangé avec un groupe de négociants dont fait partie mon père pour créer un immense entrepôt de marchandises de toute nature, qu’on prendrait en Allemagne, pour subvenir aux besoins du département. J’ai entendu mon père parler plusieurs fois avec admiration de cette conception grandiose.

Cependant, depuis quelques jours, il se montre moins expansif. Il paraît que l’opposition du conseil municipal, des événements imprévus, ont fait échouer la combinaison, à la grande colère du préfet. Et ce fonctionnaire, irrité de se voir accuser d’avoir voulu approvisionner l’armée allemande avec l’argent français, a fait mettre le maire en prison et a frappé la ville d’une amende de 50,000 francs.

― C’est une sale affaire, m’a dit le père Merlin, l’autre jour, sans vouloir m’apprendre pourtant quel rôle avait joué mon père.

Un vilain rôle, j’en suis sûr. Ah ! je suis bien content de pouvoir passer, chez le bonhomme, la plus grande partie de mes journées. J’avais craint, tout d’abord, qu’on s’effarouchât, à la maison, de la fréquence de mes visites chez le vieux, qu’on me défendît de retourner chez lui. Mais on n’a pas l’air fâché, tout au contraire, de mes longues absences ; ma présence gênait mon père et ma sœur ; et eux qui faisaient grise mine au père Merlin, depuis pas mal de temps, lui font bon visage, aujourd’hui. D’ailleurs, il économise à mes parents des frais de répétiteur ; il me donne des leçons, « pour m’entretenir la main », dit-il. Le fait est que j’apprends beaucoup avec lui ― beaucoup plus qu’avec M. Beaudrain.


L’autre jour, j’ai appris, par hasard, une chose que je voulais savoir depuis longtemps. J’ai appris ce que c’est que le concubinage. J’étais seul dans le cabinet du vieux, au premier étage, lorsque, en regardant par la fenêtre, du côté de la maison de Mme Arnal, j’ai été témoin d’un spectacle qui m’a fortement étonné. J’ai appelé le bonhomme.

― Monsieur Merlin ! vite, vite, venez voir !

― Quoi donc ? m’a-t-il demandé d’en bas.

― Madame Arnal… Elle est contre sa croisée, dans sa chambre… et elle embrasse le Prussien…, son blessé prussien… Tenez ! tenez ! elle l’embrasse !

― Ce n’est que cela ! a crié le vieux en redescendant les trois marches qu’il venait de monter. Eh ! parbleu, naturellement, qu’elle l’embrasse… Un concubinage en règle…

Ah ! c’est ça, le concubinage… Tiens ! tiens ! tiens !… Et Mme Arnal qui disait que c’était si vilain ?… Ah ! ah ! ah !… Un concubinage en règle…


Le moment me semble pourtant mal choisi pour embrasser les Prussiens… Le bombardement de Paris a commencé hier et ç’a été, toute la nuit, un roulement de tonnerre ininterrompu. Je n’ai pas pu dormir. Chacun des coups de canon me faisait tressaillir dans mon lit et je me sentais rougir, dans l’ombre, en pensant que mon père avait aidé à mettre en batterie ces pièces qui crachaient la mort sur la grande ville.

Il a dû gagner de l’argent, avec les Prussiens, car il semble bien joyeux depuis quelque temps. Une ombre, cependant, a passé sur son front, ce matin, lorsqu’il a appris, par deux artilleurs allemands que nous hébergeons, que les obus dépassaient la rue Saint-Jacques. Si le chantier de Paris était atteint ! Dame ! pourquoi pas ? Les artilleurs ont désigné, sur un plan de la capitale, comme ayant déjà souffert des projectiles, le Panthéon et le Luxembourg. Ah ! sapristi !…

M. Legros se méprend à l’expression soucieuse du visage de mon père.

― Les Prussiens, dit-il, veulent prendre Paris par la famine et ils ne tiennent pas, les brigands, à imiter nos zouaves à l’assaut de Sébastopol. Mais, soyez tranquille, un de ces jours, les nôtres vont faire une sortie en règle et forcer les casques à pointes à sortir de leurs retranchements. Ah ! si les Français venaient seulement jusqu’à Versailles ! nous sommes ici dix mille hommes…


Oui, dix mille hommes ― dix mille hommes qui assistent, le 18 janvier, à la proclamation de l’Empire d’Allemagne. C’est dans la galerie des Glaces, au château, que Guillaume ressaisit la couronne de Frédéric Barberousse. Et, le soir, une fête triomphale a lieu à la préfecture, illuminée à giorno, enguirlandée de lierre et de rubans, pendant que des musiques militaires, des retraites aux flambeaux, parcourent la ville. La foule regarde, applaudit même, comme elle a déjà regardé et applaudi lorsque des réjouissances semblables ont célébré la capitulation de Metz.

― L’Empire d’Allemagne, me dit le père Merlin à qui je vais donner des détails sur la cérémonie, et que je trouve en train de frotter avec rage ; l’Empire d’Allemagne ! oui… l’union des races, l’homogénéité des peuples !… Ah ! la bonne blague ! l’assemblage des forces militaires, plutôt ! Le parquage de la chair à canon… Chauvin peut battre la caisse des deux côtés du Rhin, maintenant… Ça présage un avenir tout rose à la civilisation… Patriotisme : caporalisme… Tiens, laisse-moi tranquille aujourd’hui. Je frotte… !

Et le vacarme de la brosse heurtant les boiseries recommence, et la cire continue à rayer le parquet… Mais, le lendemain matin, 19 janvier, c’est un autre bruit qu’on entend. Le fracas de la canonnade augmente, semble se rapprocher et, à plusieurs reprises, le crépitement de la fusillade arrive à nos oreilles. Une bataille est engagée non loin de nous, une bataille terrible, sans doute.

― C’est probablement la grande sortie, dit ma sœur.


Toute la journée, nous attendons, anxieux. La lutte continue, sans interruption ; on dirait, au bruit des détonations qui devient plus clair d’heure en heure, que les Français gagnent du terrain. On dit déjà qu’ils sont vainqueurs, qu’ils ont enlevé les redoutes de Montretout, qu’ils marchent sur Versailles par Vaucresson, que Guillaume et Bismarck se sont sauvés à Saint-Germain…

Oui, ils sont vainqueurs ! Des trompettes à cheval parcourent la ville en sonnant l’alarme ; la cavalerie et l’artillerie prussienne défilent au grand trot, les régiments d’infanterie se succèdent sur la route de Saint-Cloud…

Le soir vient, que la bataille dure encore. Les réserves allemandes sont massées, l’arme au pied, dans les avenues. Demain, sans doute, les Français entreront à Versailles. Les Prussiens se sentent perdus. Dans sa rage, la landwehr de la garde a envahi de force les maisons du boulevard de la Reine et les a dévastées…

Mais il fait jour, et nous attendons en vain le pétillement de la mousqueterie ; nous n’entendons que la grosse voix des canons allemands qui, régulièrement, lancent leurs obus sur Paris. Et puis, des fanfares éclatent, des musiques qui jouent des marches triomphales ; ce sont les Prussiens qui reviennent, chantant à pleins poumons, traînant derrière eux des Français prisonniers.


― Maintenant, Paris doit se rendre, nous dit en rentrant chez nous un officier de dragons bleus que nous logeons depuis quelques jours.

Et nous comprenons que le dragon ne ment pas, que la chute de la capitale n’est plus qu’une affaire d’heures. Coup sur coup, l’ennemi nous apprend qu’une insurrection terrible a éclaté à Paris, le 22, que les Français ont été battus à Saint-Quentin et que l’armée de l’Est est en déroute. Nous sommes résignés à tout. Et, lorsque la nouvelle de la capitulation se répand dans Versailles, le 26, elle nous laisse presque insensibles.

Depuis quatre mois nous vivons complètement isolés, sans communications avec la province et avec Paris, sans nouvelles précises même des opérations qui ont lieu tout à côté de nous. Nous avons d’abord espéré, puis attendu la délivrance ; mais, peu à peu, le découragement nous a abattus, la démoralisation nous a gangrenés et affaiblis. Une torpeur insurmontable, un engourdissement invincible nous ont saisis, nous ont rendus incapables du moindre effort, de toute résolution, et nous nous sommes trouvés, un beau jour, beaucoup plus Prussiens que Français. Il fallait un coup de tonnerre, un événement imprévu, comme la sortie du 19 janvier, pour nous tirer de notre léthargie, pour produire chez nous une surexcitation factice. Et lorsque les Allemands revenaient vainqueurs, lorsque notre espoir se trouvait déçu, nous nous assoupissions, de nouveau, avec accablement, en attendant la chute finale.

Moi, je l’ai souhaitée, cette chute, je l’ai désirée ardemment. J’étouffe, je me sens empoisonné peu à peu par l’air vicié que je respire depuis de longs mois. Sous l’influence du milieu dans lequel je vis, je sens ma conscience s’endormir, mon esprit se paralyser ; je veux en sortir, en sortir à tout prix, de ce milieu que je hais. Je ne veux pas grandir dans l’étouffante atmosphère familiale, comme les plantes qu’on fait pousser dans les serres chaudes où montent des vapeurs malsaines, et qui s’étiolent lorsqu’on leur fait voir le soleil. Je veux grandir à l’air libre. Je ne veux pas vivoter. Je veux vivre.

Oh ! que je voudrais être un homme ! Tous les jours…

Ce matin, encore ! Les deux Alsaciens, Hermann et Müller, sont arrivés devant la porte du chantier avec des voitures remplies de meubles. Ils ont demandé à mon père s’il ne pourrait pas, pendant quelques jours seulement, mettre à l’abri le contenu de leurs charrettes. Ils ont appris, disent-ils, que les Prussiens ont résolu d’incendier Saint-Cloud et, immédiatement, ils ont entrepris de déménager les choses les plus précieuses ― pour les rendre plus tard à leurs propriétaires.

― Nous nous zommes téfoués bour saufer ze que nous afons bu, a sangloté Müller.

Et Hermann a ajouté :

― Bour guelgues chours zeulement, monsieur Parpier ?

Mon père a hésité et je l’ai entendu qui disait tout bas à ma sœur :

― Ce sont des filous, tu sais.

Ma sœur a fait un signe de tête affirmatif ; et, aussitôt, elle s’est approchée d’une des voitures.

― Mais c’est une commode Louis XV que vous avez là ? Et une horloge de Boule ? Et une glace de Venise.

― Foui, matemoiselle, a répondu Müller. Tes obchets brézieux. Et si matemoiselle feut nous vaire l’honneur te les agzebder en soufenir te regonnaizzanze, nous zerons fraiment pien honorés.

Ma sœur a rougi ― très légèrement ― mais elle a accepté. On a rangé les meubles sous un hangar.


Et, ce soir, nous apprenons que les Allemands ont mis le feu à Saint-Cloud et que la ville entière est en flammes…

Oh ! que je voudrais être un homme !