Bas les cœurs !/22

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Albert Savine (p. 296-305).



XXII


Jules est revenu. Il est revenu sans nous prévenir, profitant de l’armistice, au moment où nous l’attendions le moins. Et ma sœur, en l’apercevant, a pâli et poussé un cri comme si elle avait marché sur un crapaud. Il est revenu chargé de vivres ― il croyait Versailles dénué de tout. ― Il a apporté avec lui un pain de sucre, une dizaine de livres de chocolat, du café, du thé, du vermicelle, un tas de choses qu’il a trimballées tout le long de la route stratégique n° 15 ― une route horriblement longue que son sauf-conduit l’obligeait à suivre, à pied. ― Il ne m’a même pas oublié, l’excellent garçon ; il me donne un beau livre, un beau livre doré, que Léon a absolument voulu m’envoyer.

― Et Léon, comment va-t-il ? Et mademoiselle Gâteclair, a-t-elle beaucoup souffert, pendant le siège ? Vous ne saviez donc rien de Versailles ?

Des masses de questions auxquelles Jules répond de son mieux. Il n’a pas beaucoup changé ; il a un peu maigri, seulement.

― Ah ! nous étions si inquiets ! si inquiets ! fait Louise en joignant les mains et en prenant sa figure de fausse madone. Nous avons bien souvent pensé à vous, allez !

C’est dégoûtant. Pas une fois ― pas une seule fois ― je ne lui ai entendu prononcer le nom de son fiancé.

― Et les affaires ? demande mon père. Ça ne va pas fort, hein ?

― Oh ! non, pas fort, répond Jules, pas fort du tout.

Et il nous apprend que la maison Cahier et Cie, comme beaucoup d’autres maisons de la capitale, a reçu une rude atteinte. On sera obligé d’y mettre du sien, de tous les côtés. Ainsi, il a accepté, lui, une diminution de plus de moitié sur ses appointements.

― Je ne pouvais pas faire autrement, vous comprenez. Il m’est impossible d’abandonner une maison à laquelle je suis aussi attaché ; ça durera ce que ça durera ; pas longtemps, espérons-le. Et puis, je crois qu’il y a là-dedans une question de patriotisme. Si tout le monde jetait le manche après la cognée…

― Oh ! évidemment, dit mon père.

Mais il me semble qu’il vient de faire la grimace, et Louise, j’en suis sûr, a esquissé une petite moue que je connais très bien : sa moue de déception. Ah ! ma cocotte ! ils sont loin, tes dix-huit mille francs ! Tu peux courir après.


Rage, rage, rage,
Tu mangeras du cirage…


Jules a dîné avec nous, naturellement.

― Hein ! Ça fait plaisir, de manger du pain blanc ! lui dit mon père.

Et la viande fraîche, et les légumes verts, voilà ce qui lui fait plaisir ! Ce qui devrait lui fait plaisir, tout au moins. Mais Jules ne connaît pas son bonheur. Il n’a pas l’air très joyeux. Souffre-t-il du peu de sympathie que nous semblons lui témoigner, de notre manque de démonstrations amicales, de laisser-aller ? Le plaisir de manger du pain blanc ne lui suffit-il pas ? Le fait est que, malgré ses efforts pour paraître gai, il est morose.

― J’aurais dû vous prévenir de mon arrivée, dit-il à la fin du repas. Quand on n’attend pas les gens, on est tellement surpris…

― Oui, oui, dit Louise. L’émotion, le plaisir…

― Mais que voulez-vous ? Les communications sont encore si difficiles ! Et, à vrai dire, je n’y ai même pas pensé. J’avais si grande envie de vous voir…


Jules est parti le lendemain matin. Son sauf-conduit n’était valable que pour quarante-huit heures, jours d’arrivée et de départ compris. Nous l’avons accompagné jusqu’à la porte de la ville. Louise, en le quittant, s’est contentée de lui tendre la main. Il avait l’air très triste.

― Espérons que nous nous reverrons avant peu, a dit mon père. Tout fait présumer que les hostilités ne seront pas reprises et qu’on va signer la paix.

― C’est plus que probable, a répondu Jules. Aussi, à bientôt.


Il est probable, en effet, que la paix va être signée. En attendant, l’article 2 de la convention conclue entre Jules Favre et Bismarck rend la France à elle-même. Les élections ont lieu sous la direction du maire de Versailles chargé des fonctions du préfet. Le département de Seine-et-Oise a élu Thiers, Jules Favre et Gambetta. Mon père a voté pour Jules Favre.

Il ne sait pas pourquoi.

M. Legros a voté pour Thiers et il sait pourquoi. C’est pour pouvoir faire un calembour. Le marchand de vins du coin a voté pour Gambetta et M. Legros répète toute la journée, en riant :

― Les marchands de vin aiment Gambetta et les marchands de tabac, Thiers.


L’assemblée ainsi élue doit discuter les préliminaires de la paix. Pour baser la demande d’indemnité qu’ils doivent présenter à la France, les Prussiens font le calcul des dépenses auxquelles ils ont été entraînés pour soutenir la guerre. Ils y ajoutent le montant des contributions et réquisitions de toute nature dont l’Allemagne a été victime, de 1792 à 1815.

― Le compte de la Prusse seule, m’a dit le père Merlin, s’élève à six milliards.

― Six milliards !

― Pas un sou de moins. Nous payons les dettes du premier Empire, mon ami, en même temps que celles du second. Et remarque bien que si les Allemands, maintenant, en pleine trêve, frappent les départements occupés par eux d’énormes contributions de guerre, remarque bien que s’ils agissent ainsi contre tout droit, ils s’appuient sur des précédents. Ils peuvent opposer à nos réclamations, comme ils le font, du reste, des actes semblables accomplis en Europe, et particulièrement en Prusse, par Napoléon le Grand… Ah ! c’est beau, la guerre…


Oh ! oui, c’est beau !

Mon père m’a emmené avec lui, l’autre jour, visiter les environs, les points qui dominent Paris, les endroits où les Prussiens avaient établi leurs batteries, où ont eu lieu des combats.

Nous traversons Garches qui n’est plus qu’un monceau de ruines, le parc de Saint-Cloud, sinistre. Le squelette du château, noirci par les flammes, est effrayant. Les murailles percées à jour sont encore debout : de grandes crevasses les fendent du haut en bas ; le toit et les planchers se sont effondrés en emplissant de décombres des salles où tremblotent des lambeaux de tapisserie, où l’on entrevoit des morceaux de bas-reliefs, des débris d’ornements. Les branches d’un lustre émergent d’un tas de plâtras. Une corniche énorme est tombée tout d’une pièce devant une porte dont les gonds en fer sont tordus. Des fenêtres ne sont plus que des ouvertures sans forme, dont la bordure de pierre, mangée par le feu, s’effrite ; et d’autres, intactes, ont conservé leurs barres d’appui et leurs persiennes qui claquent au vent. À un mur tendu de bleu, au dernier étage, un tableau est accroché dans son cadre d’or, au-dessus d’une cheminée qui branle.

Il y a des allées du parc qui sont pleines de tombes. Des tombes sans croix qui ont l’air de morceaux de bourrelets posés sur le gazon des tapis verts. De grands arbres coupés au pied se sont abattus avec leurs branches en mutilant des statues. Des retranchements sont élevés partout, des épaulements, des palissades, des chevaux de frise ; et, derrière les balustrades des terrasses, des rails de chemin de fer ont été entassés les uns sur les autres. Des allées nouvelles ont été ouvertes avec la hache pour livrer passage aux obus.

Partout la mort, la dévastation. Saint-Cloud est presque complètement brûlé. Les murs des maisons restées debout sont percés de meurtrières et garnis de créneaux, des tranchées sont creusées dans les jardins et des arbres fruitiers ont été coupés par le milieu et aiguisés comme des piques pour hérisser les abords des retranchements. Des barricades ont été élevées avec des meubles, des charrettes, des voitures de ferme, des charrues. Les ponts ont sauté. À Sèvres, dans le quartier qui avoisine la Seine, les maisons sont éventrées par les bombes. Et, comme nous passons, des soldats vendent publiquement aux enchères les meubles des habitations désertes : il y a là des convoyeurs prussiens qui ont arrêté leurs fourgons chargés d’objets volés, ― et des brocanteurs français.

Ah ! oui, c’est beau ; ça fait partie du programme de la guerre, tout ça. Et ce qui en fait partie, aussi, c’est l’entrée de l’armée victorieuse dans la capitale ennemie. Les Allemands ne l’ont pas oublié. Nous avons appris, le 25 février, qu’ils doivent faire prochainement leur entrée triomphale à Paris.

Ils partent pour ce triomphe, en effet, le 2 mars, musique en tête, tout fiers d’effacer ainsi la honte de l’entrée de Napoléon à Berlin, après Iéna.

― Maintenant, dit le père Merlin, la France n’a plus qu’une chose à faire : c’est de chercher un nouveau Napoléon. Et tu verras qu’elle ne mettra pas longtemps pour le trouver… Il n’a pas besoin d’être en vrai. Il peut être en toc. Ça ne fait rien.


Le 5 mars, nous voyons entrer chez nous Mme Arnal appuyée au bras de son mari. M. Arnal a obtenu, lui aussi, un sauf-conduit qui lui permet de passer quarante-huit heures à Versailles.

― Dire qu’on n’a pas encore signé la paix ! s’écrie Mme Arnal en frappant du pied. Quand on pense que tu es obligé de retourner à Paris, mon gros chien-chien !

Et sans se gêner, devant nous, ma foi, elle saute au cou de son mari.

― Pauvre mignonne, dit M. Arnal très ému, en se débarrassant de l’étreinte conjugale, comme tu as dû t’ennuyer ! surtout dans la compagnie d’un éclopé, en tête à tête avec un malade !…

― Oh ! Adolphe ! Tu ne t’en fais pas une idée ! Les jours, ça passait encore, mais les nuits, les nuits !… Et ces idées qu’on se fait… ces… idées… quand on n’a pas de nouvelles…

― Ah ! ma foi, assure M. Arnal, je n’ai pas ri tout le temps, moi non plus. Mais, maintenant… Oh ! à propos, j’avais oublié ; il faut que je vous montre…

― Quoi donc ? demande mon père.

M. Arnal sort de la poche de son gilet un papier plié en huit, le déplie avec soin et nous le tend, triomphant. C’est une caricature représentant un gamin de Paris brûlant du sucre, sur une pelle rouge, derrière le dos des Prussiens qui s’en vont, dans l’avenue des Champs-Élysées.

― Hein ? qu’est-ce que vous en dites ?… C’est fameux !