Bas les cœurs !/4

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Albert Savine (p. 40-56).



IV


C’est aujourd’hui que part le dernier régiment caserné dans la ville : un régiment de ligne.

Léon et moi, nous avons été l’attendre sur la place du Marché pour l’accompagner jusqu’à la gare.

C’est épique le départ des troupes. Jamais je n’ai éprouvé ce que j’éprouve. Il y a dans l’air comme un frisson de bataille et le soleil de juillet qui fait briller les armes et étinceler les cuirasses, vous met du feu dans le cerveau. La terre tremble au passage de l’artillerie qui va cracher la mort, et le cœur saute dans la poitrine pendant que rebondissent sur les pavés les lourds caissons aux roues cerclées de fer, pendant que s’allongent au-dessus des affûts les canons de bronze à la gueule noire. Les musiques jouent des hymnes guerriers, on chante la Marseillaise, l’or des épaulettes et les broderies des uniformes éclatent au soleil, les drapeaux clapotent aux hampes où l’aigle ouvre ses ailes, les fers des chevaux luisent comme des croissants d’argent et l’on sent planer au-dessus de cette masse d’hommes parés pour le combat, au-dessus de ces bêtes de chair et de fer qui vont se ruer à la bataille, quelque chose de terrible et de grand, qui vous bouleverse. Le sang gonfle les veines, la fièvre vous brûle, et il faut crier, crier, crier encore, pour ne pas devenir fou.

Ah ! j’ai crié : « À Berlin ! » depuis quelques jours. Je m’en suis donné à cœur-joie. J’en ai presque attrapé une extinction de voix. Pourvu que je puisse encore acclamer le régiment qui va venir…

― Est-ce qu’il va se décider, à la fin ? demande Léon qui s’impatiente. Si nous allions un peu plus loin ?

― Mais non, mais non, nous sommes bien ici.

C’est jour de marché, aujourd’hui. La place est pleine de paysans qui ont apporté leurs légumes ; leurs étalages sont sous les arbres, et, par-ci par-là envahissent les trottoirs. Nous nous sommes casés entre une marchande de salade et un vieux marchand d’oignons qui guette les clients à quatre pattes. Il est obligé de se tenir à quatre pattes parce que, à chaque instant, un oignon se détache du tas et roule sur le bitume ; le vieux n’a qu’à étendre la main pour le ratteindre. C’est un malin, ce vieux-là.

Bon ! un oignon qui roule. Le marchand se précipite pour le rattraper ; mais un officier qui passe, botté et éperonné, vient de mettre le pied dessus. Il glisse et tombe sur le genou.

Le vieux retire sa casquette.

― Pardon, excuse, mon officier.

L’officier se relève, saisit sa cravache par le petit bout et, à toute volée, envoie un coup de pommeau sur le crâne dénudé du vieux qui tombe à la renverse. Du sang jaillit sur les oignons.

― V’là l’régiment ! crie Léon.

La musique éclate au bout de la rue. Nous nous précipitons.

― As-tu vu ce pauvre vieux ?

― C’est bien fait. Il n’avait qu’à faire attention à ses oignons. Si l’officier s’était cassé la jambe, hein ?

Je ne réponds pas. Je suis trop occupé à regarder les soldats que nous escortons sur le trottoir, marchant au pas, en flanqueurs.

Les soldats, eux, ne marchent pas trop au pas : le trouble et l’enthousiasme, la joie d’aller combattre les Prussiens, l’émotion inséparable d’un départ ― un tas de choses. ― Il y a un vieux chevronné, à côté de moi, qui titube. Un officier tout jeune, presque sans moustaches, lui remet toutes les deux minutes son fusil sur l’épaule. Ça fait plaisir de voir l’union qui règne entre officiers et soldats. Le colonel, un vieux tout gris, salue de l’épée quand on l’acclame et un clairon, au premier rang, a fourré un gros bouquet de roses dans le pavillon de son instrument qu’il porte comme un saint-ciboire. D’autres bouquets sont enfoncés dans les canons des fusils, des bouteilles montrent leurs goulots sous la pattelette des sacs et deux ou trois chiens, les pattes croisées, sont étendus sur la toile de tente roulée autour des havre-sacs. On applaudit les chiens.

Place du Marché, tous les paysans sont accourus. Ils font une ovation au régiment. Et, devant la boutique du pharmacien qui fait le coin, quatre ou cinq grands gaillards qui viennent d’en sortir agitent leurs casquettes. L’apothicaire aussi remue son mouchoir blanc, pendant que, derrière lui, à travers ses jambes, on aperçoit la blouse bleue du marchand d’oignons, étendu sur le parquet.

Rue Duplessis, à chaque pas, des habitants se jettent dans les rangs, offrant des pains, des saucissons, des bouteilles rouges, des bouteilles jaunes, des bouteilles vertes. Je reconnais M. Legros, l’épicier ― marchand de tabac, notre voisin. Il a apporté des cigares qu’il distribue.

― Tenez, tenez. Et ce sont des bons : des deux sous… bien secs…

Il fait l’article comme s’il voulait les vendre. L’habitude ! Un soldat s’y trompe.

― Est-ce que t’aurais le toupet de ne pas nous les fournir à l’œil, tes cigares, eh ! sale pékin ?

M. Legros proteste. Malgré tout, il a de la peine à s’en tirer.

― À l’œil, mes cigares, à l’œil. Et tenez, mon brave, si vous avez besoin d’allumettes, voilà ma boîte.

De-ci de-là, on entraîne les troupiers dans les cabarets. Devant Beaugardot, le marchand de meubles d’occasion, des fauteuils anciens sont alignés sur le trottoir. Des soldats vont s’y asseoir avec armes et bagages et refusent de se lever. C’est un commencement de débandade.

Mais, tout à coup, la musique entame la Marseillaise.


Allons enfants de la patrie,
Le jour de gloire est arrivé…


Ah ! que c’est beau. Les soldats ont repris leur rang. Des acclamations enthousiastes les suivent jusqu’à la gare.


À travers les grilles, un troupier me passe son bidon et me prie d’aller le remplir chez le marchand de vin, en face. Il fouille dans sa poche.

― Attendez, je vais vous donner des sous.

Mais je ne veux pas de son argent ; j’ai justement un franc dans ma poche. Je lui paierai son litre.


― Tenez, voilà votre bidon.

― Merci bien, jeune homme. C’est peut-être le dernier litre que je boirai que vous m’offrez là.

― Le dernier ! s’écrie Léon, se dressant sur la pointe des pieds, rouge comme un coq, tellement il est joyeux de remonter le moral d’un guerrier, le dernier !… Ah ! nous vous en offrirons bien d’autres, quand vous reviendrez vainqueur !

Des bourgeois qui nous entourent applaudissent, mais le soldat hoche la tête.

― Merci tout de même…

Il n’a pas l’air d’avoir confiance, réellement.


― Comprends-tu ça ? me demande Léon en revenant. Douter de la victoire ! Partir avec aussi peu d’enthousiasme !… Moi, je donnerais je ne sais quoi pour pouvoir aller rosser les Prussiens… Tiens, ce soldat n’a pas de cœur !…

Je ne sais pas trop. Il ne considère peut-être pas la guerre comme une partie de plaisir, il s’en fait peut-être une idée plus exacte que nous, au bout du compte. Et des tas de choses auxquelles je n’ai pas encore pensé se présentent à mon esprit…

― Eh bien ? Était-ce beau ? me demande mon père qui prend le café, sous la tonnelle du jardin, avec M. Beaudrain et M. Pion.

― Oh ! oui.

― Beaucoup d’enthousiasme, comme toujours ? crie M. Pion. Un entrain endiablé ! Moi, voyez-vous, j’ai dû renoncer à assister au départ des troupes. Ça me faisait trop de mal de ne pas partir avec eux… Une guerre pareille ! Une guerre qui sera une seconde édition de la campagne de Prusse…

― En 1806, fait M. Beaudrain… Iéna…

― Parfaitement. Vous connaissez le mot historique dit avant-hier à Saint-Cloud par un personnage des plus haut placés : « Cette guerre de 1870, comme celle de 1859, sera menée tambour battant. » L’Empereur, qui entendait, a souri… Il a souri, messieurs, répète M. Pion en tordant sa longue moustache.

― Le fait est que les Allemands ne sont guère de taille à se mesurer avec nous, dit mon père. Les services de leur armée sont très défectueux, les vivres manquent, les hommes de la landwehr se refusent à prendre les armes, l’argent devient de plus en plus rare… Toutes les grandes maisons de commerce font faillite les unes après les autres…

― Oh ! le choc sera rude, fait M. Beaudrain ; mais nous en sortirons vainqueurs. L’instinct me le dit, l’observation professionnelle me le démontre. Dans l’histoire passée on peut lire l’histoire future… Et puis, quel enthousiasme ! Quelles manifestations magnifiques !… Un peu de surexcitation factice, me direz-vous ? Mais non, mais non ! L’effet produit est grand. Je dirai plus : il est utile… Voyez, messieurs, voyez, d’ailleurs ― et M. Beaudrain tire un journal de sa serviette ― voyez l’avis d’un homme généralement froid, toujours sensé, d’un universitaire ― M. Beaudrain incline la tête ― M. Francisque Sarcey :

« Il faut crier fort si l’on veut être entendu loin.

« Si ce foyer pétillait d’une flamme moins vive, il ne répandrait pas sa chaleur sur le reste de la France ; son contre-coup ne s’en ferait pas sentir aussi vite au fond des campagnes, un peu plus lentes à s’émouvoir.

« Qu’on se rappelle l’immortel élan de 92. C’étaient les mêmes transports qui préludèrent aux mêmes victoires. »

― Etc., etc. Messieurs, veuillez m’excuser, mais l’heure de mon cours va bientôt sonner et vous permettrez… À ce soir, mon cher Jean…

Et le professeur disparaît, sa serviette sous le bras.

― Et nos généraux, s’écrie M. Pion en frappant sur l’épaule de mon père. Croyez-vous qu’ils vaillent les princes de Prusse ?

― L’Empereur a agi sagement en se réservant le commandement en chef, dit mon père.

― Et en confiant le poste de major général au maréchal Le Bœuf. Il a préparé la victoire de longue main celui-là. C’est grâce à lui que tout est prêt.

― Et Mac-Mahon, qu’en dites-vous.

― On l’a vu à l’œuvre.

― C’est comme le général de Cousin-Montauban.

― C’est Bazaine qui m’intéresse tout particulièrement. C’est un compatriote, un enfant de Versailles…

― À qui le dites-vous ? Sa maison est à deux pas de la mienne.

― Ah ! dites donc, il y a dans le Figaro d’aujourd’hui un article sur le général Frossard, le gouverneur du Prince Impérial… un article d’Édouard Lockroy… c’est très intéressant.

« Le général Frossard est un homme âgé, froid, calme. On le dit un stratégiste de premier ordre. Depuis longtemps, il n’a rien commandé. Le général Frossard a expliqué à son auguste élève toutes les guerres de l’Empire. Il promenait des soldats de plomb sur une carte d’Europe et le jeune Prince les renversait avec de petites boulettes de mie de pain lancées par de petits canons en bois.

« Quand le général Frossard voulut raconter la campagne de Waterloo et faire rétrograder l’armée française, le Prince Impérial se fâcha :

« ― Non !… Jamais !… s’écria-t-il avec un mouvement de colère. Et, malgré les instances de son précepteur, il disposa ses batteries et écrasa d’un coup l’armée anglaise, l’armée prussienne, Blücher et Wellington. »

― Ah ! c’est beau ! s’écrie M. Pion… c’est beau !… Et nous douterions de la victoire ! Allons donc !

Non, il n’y a pas à en douter. Mille fois non. Et si le soldat de la gare était ici… Par le fait, il avait l’air d’un imbécile ; une figure idiote ― quelque Bas-Breton ― un illettré.

Oui, un illettré ; ah ! s’il pouvait lire les journaux, comme moi…

Car je lis les journaux, tous les jours, sans me cacher, en propriétaire. Mon père ne m’en empêche pas et ma sœur, heureuse de pouvoir causer avec moi des événements du jour, me les passe elle-même.

J’apprends ainsi que « c’est à peine si l’on s’aperçoit qu’un vide s’est produit dans nos arsenaux », que « la guerre ne peut avoir aucune surprise inquiétante pour nous ; notre admirable corps d’éclaireurs, dont le moindre trappeur rendrait des points à Bas-de-Cuir, sondera le terrain devant chaque soldat » ; et que « l’administration française a, de son côté, un service d’espions parfaitement organisé ».

J’ai lu la réponse de l’Empereur à l’adresse du Corps législatif. J’ai vu comment il a répondu à l’Impératrice qui disait au Prince Impérial, en l’embrassant, au moment du départ :

― Adieu, Louis ! et surtout fais ton devoir.

― Madame, nous le ferons tous.

J’ai vu comment il a veillé aux arrangements de sa maison militaire avec une austérité toute spartiate. Son domestique est réduit à un seul valet de chambre. Deux cantines suffiront à transporter tout le bagage impérial. « Pour bien faire la guerre, a répondu Sa Majesté à un général, il faut la faire en sous-lieutenant. »

Il paraît que l’enthousiasme est énorme, en province, au passage des régiments.

« On s’embrasse, dit la Liberté ― un journal sérieux, ― les mains et les cœurs s’étreignent. Il faut bien le dire, le succès est surtout pour les zouaves et les turcos, qui sont d’un entrain effroyable et d’une verve étourdissante.

« ― Ah ! disent-ils, les Prussiens ont voulu voir la ménagerie d’Afrique ? Eh bien ! ils la verront ! »

« De fait, ils sont effroyables à voir : à moitié nus, coiffés de rouge, l’œil allumé par le patriotisme et le vin ! Pauvre landwehr !

« Au moment où j’écris, douze cents zouaves entrent en gare, perchés sur les wagons, dansant un cancan échevelé et hurlant à pleins poumons. »

Ah ! les turcos ! j’aurais tant voulu les voir passer !… Et les zouaves !


J’en ai vu un ― sur un journal illustré qu’expose le libraire, au bout de la rue. ― Il est couché à plat ventre, en face d’un Prussien qui le regarde, de l’autre côté de la frontière.

― C’est-y joli, Berlin ? demande le zouave.

― Et Paris ?

— Qué qu’ça t’fait ? T’y vas pas.

Il y a aussi une caricature qui représente un militaire faisant ses adieux à sa payse.

― Reviendras-tu bientôt ? dit la payse.

― Parbleu ! Un tour de Rhin et un tour de Mein, et je reviens.

C’est très drôle.

Ce qui est drôle, aussi, c’est les nouvelles à la main des journaux :

« Connaissez-vous la dernière mode ? Appeler son chien Bismarck et lui accrocher un écriteau portant : « Vive la France ! » Faire acclamer la France par Bismarck, c’est tout de même raide. »

Ou bien :

« M. de Bismarck nous reproche de faire usage des turcos !… Tout ce que nous pouvons vous promettre, Monsieur de Bismarck, c’est que le turco, devenu Français maintenant, y mettra de la décence, il n’abusera pas trop du… Prussien. »

Les chansons sont plus sérieuses, ― mais aussi belles :


Puisque c’est l’heure de la haine,
Faisons parler les chassepots…


Et puis, celle-ci, dont l’auteur est le prince Pierre Bonaparte :


Berceau du progrès, pays magnanime,
Ton bras glorieux qui frappe et rédime,
Reprend sa vigueur et reporte enfin
Notre aigle immortel aux rives du Rhin.


Et puis, la chanson des marins ― car la flotte va entrer en scène et les Prussiens ont été prévenus qu’ils pouvaient, « s’ils tenaient à conserver un spécimen de leur marine, le placer immédiatement dans le musée de Berlin ». ― Ma sœur la chante, cette chanson-là. Du matin au soir on lui entend répéter le refrain :


Et vous, hache au poing, race antique,
Debout, matelots !… La Baltique
Dresse pour vous ses flots vengeurs !


Je ne fais pas que lire les journaux. J’ai des occupations plus sérieuses : je copie les proclamations. J’ai acheté un cahier tout exprès pour ça. Léon aussi. Nous rôdons par la ville, épiant le moment où l’afficheur colle sur les murs des carrés de papier blanc, à l’affût des placards émanant de l’autorité. Nous passons notre travail à M. Beaudrain ― qui le recopie sur un beau registre à fermoir.

Entre autres choses importantes, nous avons déjà transcrit la Proclamation de l’Empereur au Peuple et la Proclamation à l’Armée.

Dans la première, il est dit que :

« Le glorieux drapeau que nous déployons encore une fois devant ceux qui nous provoquent est le même qui porta à travers l’Europe les idées civilisatrices de notre grande Révolution. »

Et, dans la seconde :

« De nos succès dépend le sort de la liberté et de la civilisation. »

D’ici peu, nous nous livrerons à d’autres travaux. Jules a fait cadeau à Léon d’une carte du Théâtre de la Guerre, avec de petits drapeaux pour marquer les positions des belligérants. Les petits drapeaux dorment dans leur boîte, fraternellement, drapeaux prussiens et drapeaux français, en attendant que le canon les réveille et qu’on les pique sur les places conquises.

Pour nous distraire, le soir, Léon et moi, nous parcourons la ville avec une troupe de camarades, en chantant la Marseillaise et le chant du Départ.


Mourir pour la Patrie,
C’est le sort le plus beau…


― Sacrée bande de polissons ! a crié l’autre soir le père Merlin, par sa fenêtre, comme nous passions devant chez lui en hurlant ça ; si vos parents n’étaient pas des ânes, il y a longtemps qu’ils vous auraient flanqués au lit à coups de martinet !

Quelle vieille canaille !