Bas les cœurs !/5

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Albert Savine (p. 57-60).



V


Je viens de planter un petit drapeau tricolore sur Saarbruck.

― Si tu veux, me dit Léon, nous laisserons la carte du Théâtre de la Guerre toute ouverte sur la table du salon. Comme ça, tous ceux qui entreront ici pourront voir où nous en sommes… Si nous piquions quelques drapeaux d’avance sur la route de Berlin ?

― Gardez-vous-en bien ! s’écrie M. Beaudrain qui recopie sur son registre la dépêche de l’empereur à l’impératrice, que nous venons de lui apporter. Gardez-vous-en bien ! La guerre nous réserve tant de surprises ! Savez-vous si nous passerons par Francfort ou si nous marcherons sur Rastadt ? Connaissez-vous le plan élaboré par notre état-major ? Êtes-vous dans le secret des dieux ?… Ah ! jeunes étourneaux… Mais, dites-moi donc, êtes-vous bien sûrs d’avoir transcrit fidèlement la dépêche ? « Louis vient de recevoir le baptême du feu ; il a été admirable de sang-froid et n’a nullement été impressionné… » Ça fait un pléonasme.

― Monsieur, c’était comme ça.

― Ah !… « Une division du général Frossard a pris les hauteurs qui dominent la rive gauche de Saarbruck. »… La rive…, la rive d’une ville… Vous êtes certains qu’il y avait : la rive ?

― Oui, monsieur.

― « Nous étions en première ligne, mais les balles et les boulets tombaient à nos pieds. »

― Monsieur, dit Léon, voilà une phrase qui m’a étonné.

― À tort, mon ami, à tort. Cela prouve simplement que les fusils à aiguille ne valent rien… et démontre en même temps la supériorité du Chassepot. « Louis a conservé une balle qui est tombée près de lui. Il y a des soldats qui pleuraient en le voyant si calme. »

M. Beaudrain essuie furtivement une larme avec sa manche.

― « Nous n’avons eu qu’un officier et dix hommes tués. » Les risques de la guerre ! soupire M. Beaudrain en refermant son registre on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

Et il ajoute :

― Cette dépêche du chef de l’État est modeste. Elle l’est même beaucoup trop. Elle ferait croire à une simple escarmouche ; et c’est une grande victoire que nous avons remportée, une grande victoire !

Le soir, on a illuminé et on a pavoisé la ville. Je voudrais bien être à demain. Qu’est-ce que vont dire les journaux ?


Ils disent que la revanche de 1814 et 1815 a commencé, que la division Frossard a culbuté trois divisions prussiennes, que nos mitrailleuses ont impitoyablement fauché l’ennemi, et que l’empereur est rentré triomphant à Metz.

Il paraît que Sa Majesté semblait rajeunie de vingt ans. Le prince impérial était très crâne. Son œil bleu lançait des éclairs. Des milliers de soldats l’escortaient en lui jetant des fleurs.

On a bombardé et brûlé Saarbruck, aussi. Tant mieux. Ça apprendra aux Prussiens à démolir le pont de Kehl, les vandales.

Saarbruck ne redeviendra jamais plus allemand. C’est un journal qui l’affirme ; et il apprend au public qu’il est déjà « arrivé au ministère de l’intérieur six demandes pour la place de sous-préfet de Saarbruck ».

― Et ce n’est qu’un commencement, répète M. Pion en se frottant les mains, un tout petit commencement. L’armée allemande meurt de faim. Avant-hier, six cents Badois affamés ont passé la frontière et sont venus se faire héberger chez nous. Et puis, le roi Guillaume est malade.

― Ainsi, du reste, que le général de Moltke, fait ma sœur. Quant à Frédéric-Charles, il est gravement indisposé…

― Et Bismarck a la colique ! s’écrie M. Legros en tamponnant son front avec son mouchoir, car il fait très chaud et il transpire facilement… Ah ! à quand la grande raclée ?

Oui, à quand ? À bientôt s’il faut en croire le petit tailleur de la rue au Pain, près du marché. Il vient de changer d’enseigne. Il a fait clouer sur sa boutique une grande bande de calicot portant ces mots :


AU PRUSSIEN
Spécialité de vestes.