Battling Malone, pugiliste/08

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Bernard Grasset (p. 149-163).


VIII


« Vous n’avez pas été raisonnable, Pat ! » dit Lord Westmount.

Le Major grogna de colère :

« Raisonnable… Bon Seigneur !… Demander à un Irlandais d’être raisonnable, c’est demander à une carpe de danser sur la corde raide. »

Lord Westmount continuait à regarder Patrick Malone d’un air tranquille, mais un peu offensé, et déçu.

« Vous n’avez pas été raisonnable, Pat ; et pour dire la vérité, je trouve que vous ne vous êtes pas très bien conduit envers nous. »

Gêné, Pat baissait les yeux et se balançait d’un pied sur l’autre, les mains sur les hanches ; mais sa figure s’était faite obstinée et maussade. Il ne voulait pas expliquer les raisons de son coup de tête, et quand bien même il l’aurait voulu, il eût été absolument incapable d’exprimer en mots la poussée d’ambitions et de désirs qui était montée brusquement en lui. Il sentait confusément que tous ces gentlemen qui s’étaient occupés de lui avaient le droit de se plaindre, puisqu’il s’était révolté contre leur tutelle, et pourtant il n’en éprouvait aucun regret.

Ses compagnons d’entraînement, Wilson, Hoskins et Andy Clarkson, se tenaient à quelque distance, évidemment plus impressionnés que lui-même par les reproches qui lui étaient adressés.

« Alors, c’est définitif : vous avez signé ? »

Pat fit « Oui » de la tête.

« Puisque c’est fait il n’y a plus rien à dire, car nous ne vous demanderons pas de revenir sur votre parole, Pat. Il faut laisser les forfaits et les reculades à Jim Donnegan et à ceux de son espèce. Vous rencontrerez le nègre le mois prochain ; voilà qui est entendu ; il ne vous reste qu’à faire tout votre possible pour vous mettre en condition et le battre ; nous, nous continuerons à vous aider tant que nous pourrons, et nous mettrons notre argent sur vous ; et les garçons que voici feront tout leur possible pour vous aider aussi. N’est-ce pas ? »

« Sûr ! » cria Jack Hoskins, et lui et ses deux compagnons se joignirent au groupe, les yeux luisants, oubliant déjà les reproches et les querelles. Même Andy Clarkson oublia sa colère et, devant le fait accompli, ne songea plus qu’au triomphe possible de la bonne cause.

« Il est déjà presque en condition, mon lord ! dit-il. — Je vais le faire ralentir un peu pendant une quinzaine pour éviter le surmenage, et après cela il restera encore trois bonnes semaines pour l’amener dans le ring, dur et fort, et prêt à se battre pour sa vie. »

Il se rapprocha de Pat et lui appliqua une formidable tape sur l’épaule.

« Vous avez une vraie tête d’Irlandais sur vos épaules, garçon, qui tient pour à peu près deux pence de bon sens et pour cinq cents livres de folie, et obstiné comme une mule, avec cela, et je devine que vous avez signé un contrat idiot ; mais ça n’empêche pas que nous sommes tous avec vous et que quand ce nègre sortira du ring le mois prochain il saura qu’il a été dans une bataille sans avoir besoin qu’on le lui dise. »

« Sûr ! » cria encore Jack Hoskins avec un enthousiasme sauvage. Tous, ils ne virent plus en Pat que le champion de leur race, celui qui allait porter dans le ring l’argent des gentlemen et l’honneur de tous. Ils lui souriaient tous ensemble, de larges sourires joyeux et un peu féroces, parce qu’ils songeaient déjà au combat qui venait et que l’idée les excitait.

Pat leva tout à coup les yeux et les regarda l’un après l’autre, ému par cet élan de fraternité chaude devant lequel tout le reste disparaissait.

« Vous êtes de braves garçons, — balbutia-t-il — de vrais braves garçons ! Sûrement je rosserai ce nègre-là. J’ai promis. »


Mac Gregor n’était pas seulement un organisateur avisé et plein d’expérience ; c’était aussi un homme qui comprenait le pouvoir presque sans limites de la publicité, et s’entendait à son usage.

Au lieu d’annoncer purement et simplement par la voie de la presse qu’un match aurait lieu à tel endroit et à telle date entre la merveille pugilistique qu’était le nègre Sam Langdon, réputé déjà dans trois continents, et un quasi-inconnu nommé Battling Malone, il consacra quinze jours à préparer l’opinion publique par des voies détournées.

Plusieurs organes sportifs des plus répandus, tant quotidiens qu’hebdomadaires publièrent des séries d’articles assurément différents mais qui aboutissaient tous à la même conclusion : Nous avons peur ! Peur des étrangers, des Américains, des Français ; peur des nègres ! — La décadence du pugilisme anglais était peinte sous les couleurs les plus sombres, exagérée à plaisir, transformée en une déchéance nationale que chaque citoyen des Îles Britanniques portait au front comme un sceau d’infamie.

Les époques glorieuses de Tom Cribb, de Sayers, de Jem Mace faisaient l’objet de commentaires navrés, pleins de regrets cuisants et de honte. Les plus honorables défaites de ces dernières années devenaient de véritables déroutes, sous la plume amère des scribes de Mac Gregor. Tout n’était qu’humiliation et ignominie. Le lion britannique se sauvait le long du mur, la queue entre les jambes, devant les cris belliqueux du coq gaulois et de l’aigle américain…

Trois cents mille sportmen anglais lurent ces articles et en conservèrent toute la journée une rage sourde qui leur inspirait le désir d’assommer quelqu’un : un Français, un nègre, l’auteur de l’article, n’importe qui… Les journaux politiques reprirent le cri et en firent une des questions du jour, faisait intervenir le pugilisme entre les autres « manchettes » du moment — la grève qui menaçait, le mariage d’une chanteuse en renom, les derniers sursauts de la Chambre des Lords.

Sous l’avalanche de lettres provenant de lecteurs indignés qui protestaient, les articles des journaux se firent un peu moins pessimistes, mais plus précis. On prit Sam Langdon comme exemple : un homme qui était à peine au-dessus de la limite des poids moyens, et qui pourtant n’arrivait pas à trouver dans tout le Royaume-Uni d’adversaire à sa taille. — Quelques poids lourds consentiraient bien à monter dans le ring avec lui, mais sans se faire aucune illusion sur leur propre chance et parce qu’ils savaient que de l’autre côté de la raclée et de l’insensibilité passagère qui les attendaient, il y aurait pour eux une petite part de la bourse, consolation suffisante. Mais qui serait assez sot pour payer quoi que ce soit afin de voir Sam Langdon, la merveille noire, en action contre un mastodonte maladroit, condamné d’avance à la tuerie ?

De nouveau la morne honte s’étendit comme un voile de deuil de la mer du Nord au détroit d’Irlande, et des milliers d’Anglais, patriotiques jusqu’à la frénésie, furent partout hantés par la vision d’une figure noire, bestiale et impudente, qui du rire de sa large bouche lippue insultait Britannia…

Et puis dans un de ces articles voici que quelques lignes mystérieuses se glissèrent : une intervention possible, qui serait peut-être annoncée sous peu ; la révélation que des sportmen éclairés, l’élite du pays, avaient pris l’humiliation nationale à cœur et avaient travaillé dans l’ombre…

Morceau par morceau l’histoire fut mise au jour, une histoire qui même avant d’être devenue bien claire se muait déjà en une sorte de miraculeuse légende : la formation du « British Champion Research Syndicate ». On citait des noms illustres, derrière lesquels l’éblouissement de fortunes colossales se laissait entrevoir : — la révélation soudaine d’un homme prodigieusement doué, unique, visiblement envoyé par le dieu protecteur d’Albion pour être le premier instrument de la Grande Revanche.

Les divers essais auxquels Patrick Malone avait été soumis tant dans le hall de Deptford qu’à Hampstead le jour de la signature de son contrat, devinrent sous la plume des journalistes les mieux renseignés, un système colossal d’épreuves éliminatoires auxquelles tout ce que l’Angleterre, le Pays de Galles et l’Irlande comptaient de jeunes athlètes ambitieux avaient pris part ; d’où maints hommes de grande valeur étaient sortis l’oreille basse, écartés avec mépris pour faire place au miracle vivant, au prodigieux mécanisme qu’était Battling Malone.

Sur la première page des journaux et des revues de sport, aux galeries permanentes du Sportsman et du Sporting Life dans Fleet Street, à tous les étalages de libraires en cartes postales, la photographie de Pat Malone en costume de combat s’offrit aux regards de tous.

Des passants ignorants des choses de la boxe s’arrêtèrent quelques instants devant une d’elles, contemplant bouche bée les reliefs surprenants de sa poitrine et de ses épaules ; des connaisseurs restèrent longtemps rêveurs devant l’agencement de lanières et de plaques musculeuses qui lui cuirassaient l’estomac et les côtes ; d’autres emportèrent avec eux le souvenir de son masque d’animal batailleur, de sa mâchoire massive et de ses yeux téméraires…

Or, il se passa une chose que Mac Gregor avait peut-être espérée, mais sur laquelle il n’avait guère pu compter à coup sûr ; sa publicité coïncida avec un mouvement réel d’opinion.

Chaque sport est soumis à des fluctuations qui ramènent périodiquement l’enthousiasme et l’apathie. Dans les quelques années précédentes, une vague de puritanisme avait passé sur l’Angleterre, pour le plus grand dommage du pugilisme. Les prédicateurs non-conformistes, qui sont doublement toujours à l’affût — à l’affût de la réclame retentissante qu’ils pourraient faire à leur secte, et des restrictions austères qu’ils pourraient imposer aux hérétiques qui n’en font pas partie — s’étaient prononcés contre le sport de la boxe, en lui appliquant les adjectifs d’usage. Cela avait suffi pour que dans maintes villes maints chefs constables, avides de se donner une réputation de vertu, eussent interdit toutes les rencontres.

La vague avait passé ; les chefs constables avaient subi avec promptitude et docilité le revirement d’opinion qui s’était produit, et la grande masse du public avait commencé à re-découvrir une fois de plus le pugilisme oublié. Seulement ce public s’était en même temps aperçu que John Bull n’était plus le triomphateur jovial d’autrefois, et ç’avait été pour son orgueil natif la plus choquante des surprises.

Ainsi les circonstances mêmes apportaient à l’organisateur du prochain combat une aide aussi puissante qu’inattendue ; le scepticisme avec lequel la rencontre aurait été accueillie en d’autres temps par le monde spécial du sport se trouva noyé dans le flot d’enthousiasme qui souleva la masse, et le nom de Battling Malone, crié dans la trompette de la renommée par un organisateur roublard, en sortit dans une clameur qui l’étonna lui-même.

Les quotidiens sportifs réservèrent aux préparatifs du combat et à l’entraînement des deux hommes des emplacements spéciaux. Chaque jour apporta sa nouvelle : quelque détail fantaisiste relatif à la découverte du champion, qui complétait et enjolivait la légende ; un interview avec le brave Jack Hoskins, qui fut traité de héros et porté aux nues parce que, de son propre aveu, le poing irrésistible de Battling Malone lui apportait plusieurs fois par semaine quelques minutes de sommeil forcé ; le bruit des paris dont les millionnaires du « British Champion Research Synclicate » appuyaient la chance de leur protégé — preuve définitive de leur confiance et de la sincérité du combat !

À lire les commentaires et les louanges que leur initiative suscitait, beaucoup des membres du Syndicat qui ne s’en étaient guère occupés jusque-là se prirent tout à coup d’un beau zèle, et vinrent tous les jours au hall de Deptford, aux heures d’entraînement, apporter à Patrick Malone et à ses compagnons un écho de la clameur du dehors, du grand bruit un peu inattendu qui s’était élevé autour d’eux.

Andy Clarkson surveillait le travail de son homme avec des yeux luisants ; aux minutes de repos il se rapprochait de lui et, toujours avec ses gestes et ses attitudes de violence concentrée, continuait à lui prodiguer des conseils de détail, comme un répétiteur enseigne à son élève les réponses favorites d’un examinateur probable :

« Faites attention que vos crochets ne soient pas trop larges, Pat mon garçon !… Ce nègre-là va baisser la tête quand il les verra venir, et si vous tapez de toutes vos forces sur son crâne, ça fera des phalanges cassées, sûr ! »

Ou bien :

« Rusez un peu plus : ça peut servir. Ayez l’air fatigué, trébuchez comme si vous alliez tomber dans ses bras, et puis juste comme vous arriverez à distance, placez votre droit au creux de l’estomac, l’épaule gauche levée haut pour vous protéger la mâchoire ».

Pat obéissait, et Steve Wilson, qui lui donnait la réplique, recevait un tel coup de marteau au-dessous du sternum qu’il s’affaissait sur les genoux avec un mugissement étouffé.

Deux ou trois fois Mac Gregor vint à Deptford, et sa mine satisfaite en disait plus long qu’aucun discours :

« Vous aurez une chambrée royale pour vous voir, mon jeune ami ; une chambrée comme on n’en avait pas vue à un combat de boxe depuis longtemps. C’est à dessein que je dis « royale », car la famille royale sera représentée — seulement c’est un secret, il ne faut rien en dire… — Si la location marche bien ? Mais il n’y aura que de la location. Les braves gens qui essaieront de payer à la porte pour entrer trouveront la salle pleine, et ils n’auront qu’à attendre le résultat dehors… Une chambrée royale je vous dis, et beaucoup de dames aussi, et du meilleur monde… Car vous savez que les dames seront admises… »

Pat, qui l’écoutait assez distraitement, releva brusquement les yeux sur lui, et resta songeur. Les dames seraient admises : il n’avait pas songé à cela. Peut-être… C’était bien improbable ; mais après tout le bruit que les journaux avaient fait, pourtant… Peut-être la dame d’Eastbourne serait-elle là.

Il se dit que lorsqu’elle l’aurait vu chasser devant lui tout autour du ring et corriger comme il fallait le faire ce nègre fameux, elle ne l’oublierait pas de quelque temps…