Battling Malone, pugiliste/12

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Bernard Grasset (p. 234-240).


XII


Par la portière du rapide Calais-Paris, Pat Malone regardait défiler à toute vitesse les champs et les maisons de France. En véritable enfant de Londres, il n’était que rarement sorti des limites de la cité géante, de sorte qu’il ne pouvait guère se rendre compte des différences d’aspect entre la campagne qu’il voyait et celle d’Angleterre. Il regardait pourtant attentivement, avec un demi-sourire de curiosité et d’amusement. Lord Westmount, Lady Hailsham, le Major et Sladen voyageaient dans le même train. Ils étaient déjà venus par le couloir rendre visite dans leur wagon à Pat et à ses compagnons. Il les avait entendus parler français aux employés des gares et cela lui avait inspiré un peu d’admiration et pas mal de gaieté, car il lui semblait qu’en faisant cela ils se prêtaient à un jeu, et affectaient de prendre au sérieux ces comiques bonshommes moustachus…

À Paris le brouhaha de la gare, les exclamations et les paroles incompréhensibles qu’il entendait autour de lui, les gestes exubérants des voyageurs et de ceux qui les attendaient, le divertirent aussi. Mais presque aussitôt on l’emmenait vers Maisons-Laffitte, pendant que Lord Westmount, sa sœur et leurs amis, restaient là pour consacrer les dix jours qui les séparaient du combat à refaire connaissance avec Paris, et à s’amuser.

Aux quartiers d’entraînement qui avaient été préparés pour lui à Maisons-Laffitte, il retrouva un milieu familier, en pleine colonie anglaise. Les entraîneurs des écuries de Maisons, lorsqu’il fit connaissance avec eux, lui dirent tous avec chaleur :

« Eh bien ! Vous allez battre le Français, hein ? »

Ils paraissaient faire de cette phrase une question, où perçait même un rien d’inquiétude et de doute. Pat sourit, et laissa à Andy Clarkson et à ses compagnons le soin de répondre pour lui.

La routine de son entraînement était la même là qu’à Londres ou à Eastbourne ; son entraîneur veillait à ce que sa cuisine fût aussi celle à laquelle il était habitué, et quand il martelait Steve Wilson et Jack Hoskins tous les après-midi il se trouvait presque toujours là quelque compatriote pour lui crier à toutes les reprises : « Good boy, Pat, That’s the way… »

Seuls quelques paysans rencontrés parfois au cours d’une marche d’entraînement, ou les journalistes venus de Paris pour le voir, lui rappelaient qu’il était en France. Mais, parmi les Anglais qui l’entouraient, il discernait confusément un état d’esprit différent de celui de leurs compatriotes d’outre-Manche, et assez surprenant. Ceux-ci ne semblaient pas comprendre clairement qu’un Français qui osait affronter un combattant britannique de quelque valeur était par définition voué à la défaite. De trop nombreuses malchances leur avaient sans doute donné une idée exagérée des mérites pugilistiques des indigènes, et dans leurs encouragements les plus chaleureux perçait souvent une note d’inquiétude qui indignait un peu Pat et ses compagnons.

Entre le jour de son arrivée et celui du combat, Patrick Malone ne fit le voyage de Paris qu’une fois, pour assister à une réunion de boxe au cours de laquelle il devait être présenté au public.

Lady Hailsham était là, avec les autres, et il fut heureux de les retrouver, parce que lorsqu’on le fit monter dans le ring et qu’il sentit les mille yeux de la foule fixés sur lui, il eut un accès inattendu de gêne et presque de timidité.

Tous ces gens — des étrangers — qui se trouvaient là chez eux et semblaient pleins d’assurance et d’une bienveillance un peu humiliante à subir ; les femmes, beaucoup plus nombreuses là qu’en Angleterre, élégantes et fines ; ce tumulte de voix incompréhensibles autour de lui, les cris qui venaient des galeries supérieures et qu’il ne comprit pas non plus — tout cela le troubla un peu. Les applaudissements nourris qui l’accueillirent ne suffirent pas à dissiper sa gêne, et il fut heureux de pouvoir bientôt disparaître entre les cordes et retourner s’asseoir auprès de ses amis.

Les combats qui se disputaient ce soir-là furent intéressants, sans plus. Pat les suivit des yeux avec attention ; mais ce qui malgré lui l’absorbait constamment, ce fut le contact qu’il prenait avec l’atmosphère d’une arène pugilistique française, et avec l’âme collective d’une foule française encourageant ses hommes à la victoire.

Lady Hailsham, assise à côté de lui, lui demanda vers la fin :

« Eh bien, Pat, qu’est-ce que vous dites de leurs boxeurs, et du public ? »

« Les boxeurs ne sont pas si mauvais que cela ! — fit Pat avec indulgence.

— Le public… ils sont beaucoup qui ont l’air de ne pas y connaître grand’chose, et qui crient quand il ne faudrait pas ; mais… c’est drôle… la foule a l’air plus près des combattants que chez nous… »

Ce qu’il avait senti, sans pouvoir l’exprimer avec exactitude, c’est qu’entre les garçons qui bataillaient dans le ring et les autres garçons, hommes et femmes qui les regardaient faire, il existait un lien curieusement fort et subtil. Les clameurs de la foule, ses exhortations, tout le désir ardent qu’elle exprimait en cris, semblaient en vérité pousser les combattants comme une main surhumaine et les inspirer, et quand tout ce désir enthousiaste allait à l’un des deux hommes seulement, une force mystérieuse l’animait et le jetait à la victoire.

Ce n’était point l’âme d’une foule anglaise, pas plus de celle du National Sporting Club que de celle du Wonderland de Whitechapel Road. Ici les divers éléments étaient plus intimement mêlés, les manifestations de toutes sortes étaient plus spontanées et plus ardentes, sans qu’aucune morgue de bon ton les retînt. Outre-Manche la salle où se disputait un combat international semblait pleine d’un entêtement orgueilleux : ce qui régnait ici, c’était une sorte de bravoure gaie, une allégresse qui exaltait.

Patrick Malone eut l’intuition que tous ces gens ne se donneraient pas comme divinité nationale une Britannia inhumainement belle, froide, hautaine, mais plutôt une jolie fille simple et franche, qui sourirait.