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Beaumarchais, sa vie, ses écrits et son temps/02

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Beaumarchais, sa vie, ses écrits et son temps


II.

LES ANNÉES DE JEUNESSE.[1]



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I. — ENTRÉE DE BEAUMARCHAIS À LA COUR. — SON PREMIER MARIAGE. — SA SITUATION AUPRÈS DE MESDAMES DE FRANCE.

Jusqu’à vingt-quatre ans, le jeune Caron bornait toute son ambition à vendre beaucoup de montres au roi, aux princes et aux seigneurs de la cour. Comment naquit en lui l’espoir de franchir la distance qui le séparait de l’aristocratie et de devenir à son tour noble de race, ou mieux de souche, comme il disait plus tard ? C’est ici qu’il convient de placer un petit portrait inédit qui me semble tracé d’après nature par l’ami Gudin. « Dès que Beaumarchais parut à Versailles, dit Gudin, les femmes furent frappées de sa haute stature, de sa taille svelte et bien prise, de la régularité de ses traits, de son teint vif et animé, de son regard assuré, de cet air dominant qui semblait l’élever au-dessus de tout ce qui l’environnait, et enfin de cette ardeur involontaire qui s’allumait en lui à leur aspect. »

Il est facile de juger, d’après ce portrait, que la modestie ne fut jamais le caractère principal de la physionomie de Beaumarchais, et que, s’il dut plaire aux dames de ce temps-là, qui aimaient assez ce genre de beauté, en revanche il dut avoir moins de succès auprès des hommes et conquérir de bonne heure cette renommée de fatuité qui fut, on peut le dire, la source de toutes les haines amassées contre lui, haines féroces, dont son repos et sa réputation eurent tant à souffrir et qui le faisaient s’écrier, dans ses mémoires contre Goëzman : « Mais si j’étais un fat, s’ensuit-il que j’étais un ogre ? »

Toutefois, en 1755, le jeune Caron, simple horloger, n’était pas dans une situation à pouvoir faire ombrage aux courtisans qui lui commandaient des montres. Il commença donc par avoir les profits de sa bonne mine sans en éprouver d’abord les inconvéniens. Une femme qui l’avait remarqué à Versailles vint le voir à Paris dans sa boutique rue Saint-Denis, sous prétexte de lui apporter une montre à réparer. Ce n’était pas précisément une grande dame, c’était la femme d’un contrôleur de la bouche, ou, pour parler plus noblement et plus exactement, d’un contrôleur clerc d’office de la maison du roi, qui, par parenthèse, portait les mêmes prénoms que Beaumarchais, car il s’appelait Pierre-Augustin Francquet. Cette charge de contrôleur clerc d’office était une de ces mille fonctions de cour que nos rois créaient jadis quand ils avaient besoin d’argent, et qui, une fois vendues au premier titulaire, se transmettaient ensuite par lui à ses héritiers ou à d’autres acheteurs avec l’agrément du prince, comme aujourd’hui les charges d’avoué ou de notaire. C’est ce qui faisait dire à Montesquieu dans ses Lettres persanes : « Le roi de France n’a point de mines d’or comme le roi d’Espagne, son voisin ; mais il a plus de richesses que lui, parce qu’il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes guerres, n’ayant d’autres fonds que des titres d’honneur à vendre, et, par un prodige de l’orgueil humain, ses troupes se trouvaient payées, ses places munies, ses flottes équipées. » Ceux qui voudraient se faire une idée de l’innombrable variété de ces charges de cour n’ont qu’à consulter un des almanachs qui se publiaient avant la révolution sous le titre d’Almanach de Versailles : ils y trouveront des fonctions burlesques comme celles de cravatier ordinaire du roi ou de garde des levrettes de la chambre, qui probablement avaient coûté plus d’argent qu’elles ne donnaient de travail aux titulaires.

Le contrôleur clerc d’office dont la femme avait remarqué le jeune Caron était très vieux et infirme. Sa femme n’était plus de la première jeunesse. Je vois, d’après une note de Beaumarchais, qu’elle avait six ans de plus que lui, par conséquent trente ans en 1755 ; mais elle était fort belle, et, lorsqu’elle vint en rougissant présenter sa montre au charmant horloger, celui-ci n’eut pas besoin qu’on l’invitât à la reporter lui-même. « Le jeune artiste, dit galamment Gudin, brigua l’honneur de reporter la montre aussitôt qu’il en aurait réparé le désordre. Cet événement, qui semblait commun, disposa de sa vie et lui donna un nouvel être. » Au bout de quelques mois, M. Francquet reconnut que sa vieillesse et ses infirmités l’empêchaient de remplir convenablement sa charge de contrôleur, et qu’il ne pouvait mieux faire que de la céder au jeune Caron, moyennant une rente viagère garantie par le père de ce dernier.

En présence de la carrière nouvelle qui s’ouvrait devant lui, le jeune horloger renonça à sa profession et fut investi de la charge de contrôleur clerc d’office par brevet du roi, en date du 9 novembre 1755[2]. Cette première fonction de cour remplie par Beaumarchais différait de plusieurs autres en ce qu’elle n’était pas absolument une sinécure. Sous la direction du contrôleur ordinaire de la bouche se trouvaient seize contrôleurs clercs d’office qui servaient par quartier, quatre par trimestre. Leurs attributions sont ainsi définies dans l’État de la France pour 1749 : « Les contrôleurs clercs d’office font les écrous ordinaires et cahiers extraordinaires de la dépense de la maison du roi, et ont voix et séance au bureau. Ils ont 600 livres de gages, dont ils ne touchent que 450, et des livrées en nature, environ 1,500 livres… Les contrôleurs sont du corps du bureau dans les repas et festins extraordinaires où le bâton n’est pas porté, ils servent la table du roi l’épée au côté et mettent eux-mêmes les plats sur la table. Par subordination aux maîtres d’hôtel et aux autres officiers supérieurs, ils ont commandement sur les sept offices de la maison, dont les officiers doivent leur obéir pour ce qui regarde leur charge. Ils ont leur bouche à cour à la table des maîtres d’hôtel ou à celle de l’ancien grand-maître. Un de ceux qui servent chez le roi peut aussi venir manger à la table des aumôniers. » Enfin, dans le règlement de 1681, fait par Louis XIV pour sa maison et maintenu par ses successeurs, article 21, il est dit : « La viande de sa majesté sera portée en cet ordre : deux des gardes marcheront les premiers, ensuite l’huissier de salle, le maître d’hôtel avec son bâton, le gentilhomme servant pannetier, le contrôleur général, le contrôleur clerc d’office, et ceux qui porteront la viande, l’écuyer de cuisine, le garde-vaisselle, etc. » On voit d’ici le futur auteur du Mariage de Figaro à son poste de bataille et dans l’exercice de ses fonctions, précédant, l’épée au côté, la viande de sa majesté, avant de la poser lui-même sur la table.

Deux mois après son entrée à la cour, le 3 janvier 1756, le vieillard qui lui avait vendu sa charge mourut d’une attaque d’apoplexie, et onze mois plus tard, le 22 novembre 1756, le jeune Caron épousa la veuve Francquet, née Marie-Madeleine Aubertin. Alors seulement, au commencement de 1757, il ajouta pour la première fois à son nom ce nom de Beaumarchais qu’il devait rendre si fameux. Le manuscrit de Gudin nous apprend que ce joli nom fut emprunté à un très petit fief appartenant à la femme du jeune Caron. Je ne sais pas au juste où était situé ce petit fief, j’ignore si c’était un fief servant ou un fief de haubert, ou simplement un fief de fantaisie : toujours est-il que cette circonstance fournit plus tard au juge Goëzman la seule plaisanterie un peu agréable que contiennent ses mémoires contre Beaumarchais, quand il dit : « Le sieur Caron emprunta d’une de ses femmes le nom de Beaumarchais, qu’il a prêté à une de ses sœurs. »

Cependant le jeune Caron, devenu sieur de Beaumarchais et contrôleur clerc d’office de la maison du roi, n’était point encore passé gentilhomme ; sa petite charge ne coûtait pas assez cher pour conférer la noblesse. Ce n’est que cinq ans plus tard, en 1761, quand il eut acheté, moyennant 85,000 francs, la charge très noble et très inutile de secrétaire du roi, qu’il acquit le droit de faire au juge Goëzman, gentilhomme de la veille, qui lui reprochait sa roture, cette mémorable réponse : « Je me réserve de consulter pour savoir si je ne dois pas m’offenser de vous voir ainsi fouiller dans les archives de ma famille et me rappeler à mon antique origine, qu’on avait presque oubliée. Savez-vous bien que je prouve déjà près de vingt ans de noblesse[3], que cette noblesse est bien à moi, en bon parchemin scellé du grand sceau de cire jaune, qu’elle n’est pas, comme celle de beaucoup de gens, incertaine et sur parole, et que personne n’oserait me la disputer, car j’en ai la quittance ! » Ce j’en ai la quittance, qui peint parfaitement Beaumarchais, nous en dit plus dans sa comique insolence que bien des livres sur l’avilissement du principe aristocratique en France à la fin du dernier siècle.

Cependant l’état d’aisance que Beaumarchais devait à son premier mariage dura peu ; moins d’un an après ce mariage, il perdit sa femme, qui mourut le 29 septembre 1757, d’une fièvre typhoïde, après huit jours de maladie. Cette coïncidence de la mort d’un vieillard infirme, bientôt suivie de la mort d’une femme de trente et un ans atteinte d’une affection de poitrine déjà ancienne et mariée à un jeune homme de vingt-cinq ans dont elle était fort éprise, cette coïncidence n’avait en elle-même, physiologiquement parlant, rien d’extraordinaire ; aussi ne fut-elle d’abord remarquée de personne. Ce ne fut que plus tard, lorsque la destinée de Beaumarchais devint assez brillante pour exciter l’envie, que l’on fit circuler contre lui ces atroces rumeurs d’empoisonnement si communes au XVIIIe siècle[4] ; et lorsque, par une fatalité déplorable, après avoir perdu encore sa seconde femme, il se trouva engagé dans une lutte contre des adversaires qui ne respectaient rien, ces calomnies abominables prirent une telle consistance, qu’il eut la douleur d’être obligé de s’en défendre publiquement, d’en appeler au témoignage des quatre médecins qui avaient soigné la première de ses femmes, des cinq médecins qui avaient soigné la seconde, et de prouver que la mort de l’une et de l’autre, loin de l’enrichir, l’avait ruiné. Les documens inédits que j’ai interrogés sur ce point confirment pleinement cette assertion. Ainsi, pour ne parler ici que de sa première femme, Beaumarchais, dans ses mémoires contre Goëzman, s’exprime en ces termes : « Faute d’avoir fait insinuer mon contrat de mariage, la mort de ma première femme me laissa nu dans la rigueur du terme, accablé de dettes, avec des prétentions dont je n’ai voulu suivre aucune, pour éviter de plaider contre ses parens, de qui jusqu’alors je n’avais eu qu’à me louer. » Le fait de l’insinuation tardive du contrat de mariage est constaté sur la pièce même, que j’ai entre les mains, et il prouve que le jeune Beaumarchais se préparait si peu à la mort de sa femme, qu’il n’avait pas pris la peine de sauvegarder ses intérêts. D’autres pièces constatent également la remise des biens de sa femme en partie aux parens de son premier mari, en partie à ses parens à elle, lesquels, pendant les seize ans qui suivent sa mort, vivent en très bons termes avec Beaumarchais.

Ce n’est qu’en 1773, quand ce dernier, accablé d’ennemis et engagé dans d’autres procès ruineux, semble les inviter à la curée de sa réputation et de sa fortune, que l’un d’eux pousse les autres à rompre ce silence de seize ans et à se dire les créanciers de Beaumarchais, tandis qu’ils étaient en réalité ses débiteurs dans la liquidation du passif et de l’actif de la communauté avec la veuve Francquet, dont ils avaient touché la succession. Après une suite de procès qui dura plusieurs années, un jugement définitif les condamna comme débiteurs ; ils écrivirent alors à Beaumarchais des lettres suppliantes, et, bien qu’ils eussent contribué à noircir sa réputation, ce dernier, fidèle à son caractère oublieux et facile, leur fit remise de sa créance. Voilà l’exacte vérité sur ce point. Du reste il suffira, pour défendre Beaumarchais des calomnies infâmes que nous retrouverons dans le cours de ce récit, de le montrer dans l’intimité de son caractère et de sa vie privée ; on reconnaîtra sans peine qu’un tel homme ne peut pas être, comme dit Voltaire, un empoisonneur, et il ne restera plus qu’à s’étonner que des imputations aussi perfides et aussi atroces n’aient pas même eu pour résultat d’altérer la bonté et la gaieté de son naturel.

Ainsi, en entrant dans le monde, Beaumarchais recevait de la destinée ce mélange de faveurs et de disgrâces qui devait remplir toute sa carrière et tenir constamment en éveil son caractère et son esprit. La mort de sa première femme le rejetait dans la pauvreté ; mais il avait un pied à la cour par sa petite charge, qu’il avait conservée, et bientôt se présenta pour lui l’occasion de regagner au-delà de ce qu’il avait perdu.

On a vu que, dès sa jeunesse, il aimait la musique de passion ; il chantait avec goût et jouait avec talent de la flûte et de la harpe. Ce dernier instrument, alors peu connu en France[5], commençait à obtenir une grande vogue. Beaumarchais s’attacha à l’étude de la harpe, il introduisit même un perfectionnement dans les pédales de cet instrument, comme il avait perfectionné le mécanisme des montres. Sa réputation de harpiste, conquise dans quelques salons de la ville et de la cour, parvint bientôt aux oreilles de Mesdames de France, filles de Louis XV. Ces quatre sœurs dont la vie retirée, les habitudes pieuses, formaient un contraste heureux avec le ton de la cour dans les dernières années du règne de Louis XV[6], cherchaient à se distraire de la monotonie de leur existence en se livrant aux études les plus variées. Mme Campan nous apprend dans ses mémoires que non-seulement l’étude des langues, mais aussi les mathématiques et même le tour et l’horlogerie, occupaient successivement leurs loisirs ; elles aimaient surtout la musique ; Mme Adélaïde, par exemple jouait de tous les instrumens, depuis le cor jusqu’à la guimbarde. On se rappelle que Beaumarchais avait déjà eu occasion, en sa qualité d’horloger, de faire pour Mme Victoire une pendule d’un genre nouveau. En apprenant que ce jeune horloger, devenu contrôleur de la maison du roi, se faisait remarquer par son talent sur la harpe, Mesdames désirèrent l’entendre. Il sut se rendre agréable et utile ; elles déclarèrent qu’elles voulaient prendre des leçons de lui, et bientôt il devint l’organisateur et le principal virtuose d’un concert de famille que les princesses donnaient toutes les semaines, auquel assistaient d’ordinaire le roi, le dauphin, la reine Marie Leczinska, qui vivait encore à cette époque, et où n’était admis qu’un très petit nombre de personnes.

On se doute bien que dans ce cercle auguste, où non-seulement la dignité du rang suprême, mais encore la vertu la plus pure, étaient représentées par le dauphin, la reine et Mesdames, le jeune artiste laissait de côté ces airs évaporés et avantageux dont le portrait de Gudin nous le montre suffisamment pourvu. S’il était un peu fat, il était encore plus spirituel ; se plier aux circonstances, s’adapter au caractère de ceux à qui il voulait plaire, fut toujours un de ses talens. Sorti de sa boutique pour entrer tout à coup dans une sphère aussi élevée, il avait besoin de veiller sur lui-même, car sa position était difficile, étrange, et assez enviable pour faire naître ces jalousies sauvages qui ne se rencontrent guère que dans les cours ou dans les coulisses, deux sortes de théâtres qui ont le privilège d’exciter au plus haut degré les mauvaises passions du cœur humain. Il n’était ni maître de musique, ni domestique, ni grand seigneur, et il donnait sans appointemens des leçons à des princesses ; il composait ou achetait pour elles la musique qu’elles jouaient ; il était admis à faire preuve non-seulement de talent, mais d’esprit, dans des réunions intimes de la famille royale, où l’on ne cherchait qu’à se distraire des ennuis de l’étiquette et où un jeune roturier aimable pouvait éclipser l’homme le plus qualifié. Un jour, Louis XV, pressé de l’entendre jouer de la harpe et ne voulant déranger personne, lui avait passé son propre fauteuil et l’avait forcé de s’y asseoir malgré ses refus. Un autre jour, le dauphin, dont Beaumarchais connaissait l’austérité[7] et auquel il savait très habilement tenir un langage que les princes d’alors entendaient peu, avait dit de lui : « C’est le seul homme qui me parle avec vérité. » Il n’en fallait pas davantage pour soulever toutes les vanités en souffrance contre un homme ainsi posé, qu’on avait vu quelques années auparavant venir à la cour vendre des montres. Ajoutons que le jeune Beaumarchais, respectueux, souple, insinuant envers ceux de qui il pouvait attendre quelque bienveillance, n’était jamais en reste avec ses ennemis déclarés, qu’il savait opposer une spirituelle moquerie à des dédains qui n’étaient pas toujours spirituels, qu’orné de toutes les séductions de la jeunesse, de la figure, de l’intelligence et des talens, il rencontrait à Versailles même des dames que le préjugé aristocratique n’aveuglait point ; qu’on se souvienne enfin que la modestie n’était pas son fort, et l’on comprendra comment se forma de bonne heure contre lui ce que La Harpe appelle très bien un foyer de haines secrètes et furieuses qui ne visaient à rien moins qu’à le perdre entièrement. Ce furent d’abord des tracasseries, des embûches, des impertinences, qui mettaient à l’épreuve sa présence d’esprit et son énergie. On connaît l’histoire de la montre. Un homme de cour qui s’était engagé à déconcerter Beaumarchais l’aborde en présence d’un grand nombre de personnes au moment où il sortait en habit de gala de l’appartement de Mesdames et lui dit en lui présentant une fort belle montre : « Monsieur, vous qui vous connaissez en horlogerie, veuillez, je vous prie, examiner ma montre, qui est dérangée. — Monsieur, répond tranquillement Beaumarchais, depuis que j’ai cessé de m’occuper d’horlogerie, je suis devenu très maladroit. — Ah ! monsieur, ne me refusez pas cette faveur. — Soit ; mais je vous avertis que je suis maladroit. » Alors, prenant la montre, il l’ouvre, l’élève en l’air, et, feignant de l’examiner, il la jette par terre ; puis, faisant à son interlocuteur une profonde révérence, il lui dit : Je vous avais prévenu, monsieur, de mon extrême maladresse, — et il le quitte en le laissant ramasser les débris de sa montre.

Un autre jour, Beaumarchais apprend que l’on a fait croire aux princesses qu’il vivait au plus mal avec son père, et qu’elles sont fort indisposées contre lui. Au lieu de réfuter directement cette calomnie, il court à Paris, et, sous prétexte de montrer à son père le château de Versailles, il l’emmène avec lui, le conduit partout et a soin de le faire trouver plusieurs fois sur le passage de Mesdames ; le soir, il se présente chez elles, laissant son père dans l’antichambre. On le reçoit très froidement ; cependant une des princesses lui demande par curiosité avec qui il s’est promené toute la journée. — Avec mon père, répond Beaumarchais. Étonnement des princesses. L’explication se produit naturellement. Beaumarchais sollicite pour son père l’honneur d’être admis devant Mesdames, et c’est le vieux horloger qui se charge lui-même de faire l’éloge de son fils. On sait qu’il était capable de s’en acquitter parfaitement.

On a écrit que Beaumarchais aurait encouru le mécontentement de Mesdames par un propos qui serait non pas d’un fat, mais d’un sot. On a raconté qu’ayant vu un portrait en pied de Madame Adélaïde jouant de la harpe, il aurait dit devant la princesse : — Il ne manque à ce tableau qu’une chose essentielle, le portrait du maître. — Ce conte absurde a précisément pour origine une de ces mille petites méchancetés de cour tentées contre un jeune parvenu dont la faveur offusquait. On avait envoyé à Mesdames un éventail sur lequel était représenté le petit concert qu’elles donnaient chaque semaine avec tous les personnages qui y étaient admis ; seulement on avait oublié avec intention l’homme qui, sous le rapport musical, y tenait la première place, c’est-à-dire Beaumarchais. Les princesses, en lui montrant l’éventail qu’il regardait en souriant, signalèrent elles-mêmes cette omission malveillante en déclarant qu’elles ne voulaient pas d’une peinture où l’on avait dédaigné de faire figurer leur maître.

La jalousie qu’excitait la situation de Beaumarchais ne s’en tint pas aux petites noirceurs ; elle alla bientôt jusqu’à l’outrage. Gravement insulté et provoqué par un homme de cour que le manuscrit de Gudin et la correspondance inédite désignent seulement sous le nom de chevalier des C....., Beaumarchais dut accepter la provocation.


« Ils montèrent à cheval, dit Gudin, se rendirent sous les murs du parc de Meudon et se battirent. Beaumarchais eut le triste avantage de plonger son épée dans le sein de son adversaire ; mais, lorsqu’en la retirant, il vit le sang sortir à gros bouillons et son ennemi tomber sur la terre, il fut saisi de douleur et ne songea qu’à le secourir.

« Il prit son propre mouchoir et l’attacha comme il put sur la plaie pour arrêter le sang et prévenir l’évanouissement. Sauvez-vous, lui disait celui qu’il cherchait à rappeler à la vie ; sauvez-vous, monsieur de Beaumarchais. Vous êtes perdu si l’on vous voit, si l’on apprend que vous m’avez ôté la vie. — Il vous faut du secours, et je vais vous en chercher. Il remonte à cheval, court au village de Meudon, demande un chirurgien, lui indique le lieu où est le blessé, le conduit vers le chemin, s’éloigne au grand galop et revient à Paris, examiner ce qu’il doit faire[8].

« Son premier soin fut de s’informer si le chevalier des C..... vivait encore. On l’avait transporté à Paris, mais on désespérait de sa vie. Il sut que le malade refusait de nommer celui qui l’avait blessé si grièvement. « J’ai ce que je mérite, disait-il ; j’ai provoqué, pour complaire à des gens que je n’estime point, un honnête homme qui ne m’avait fait aucune offense. »

« Ses parens et ses amis n’en purent tirer aucune autre réponse pendant huit jours qu’il vécut encore. Il emporta au tombeau le secret de celui qui le privait du jour et lui laissa le regret éternel d’avoir ôté la vie à un homme digne d’estime, à un homme assez généreux pour avoir craint de le compromettre par le plus léger indice.

« — Ah ! jeune homme, me dit-il un jour que je plaisantais devant lui de je ne sais quel duel dont on parlait alors, vous ignorez quel désespoir on éprouve quand on voit la garde de son épée sur le sein de son ennemi ! Et il me conta cette aventure qui l’affligeait encore, quoiqu’elle se fût passée depuis plusieurs années. Il n’en parlait qu’avec chagrin, et je ne l’aurais vraisemblablement jamais apprise, s’il n’eût pas cru nécessaire de me faire sentir combien il peut être dangereux de plaisanter sur des événemens aussi funestes, et que la légèreté multiplie beaucoup plus que la bravoure.

« Avant que le chevalier fût mort, lorsqu’il était encore incertain s’il ne laisserait pas échapper le secret qu’il voulait garder et si sa famille n’en demanderait pas vengeance, Beaumarchais réclama la protection de Mesdames, qu’il instruisit de toutes les circonstances de ce malheureux événement. Elles en prévinrent le roi ; sa bonté paternelle lui fit répondre : Faites en sorte, mes enfans, qu’on ne m’en parle pas. Ces augustes princesses prirent toutes les précautions que la générosité du mort rendit inutiles. »


Le récit un peu orné de Gudin m’a fait éprouver le besoin d’une vérification, et j’ai trouvé le fait et la date de ce duel constatés de la main de Beaumarchais dans sa correspondance de cette époque, à propos d’un autre incident qui le suivit de près, et qui donnera mieux que je ne pourrais le faire une idée de l’arrogance de certains gentilshommes à l’égard de ce roturier considéré comme un intrus. Beaumarchais se trouvait, en 1763, à un bal à Versailles, où l’on jouait ; un homme de qualité, nommé M. de Sablières, lui emprunta, sans le connaître, trente-cinq louis. Au bout de trois semaines, Beaumarchais, n’entendant plus parler de ces trente-cinq louis, écrit au gentilhomme en question, lequel répond qu’il enverra les trente-cinq louis le lendemain ou le surlendemain. Trois autres semaines se passent ; Beaumarchais écrit une seconde fois : pas de réponse. Il s’impatiente et adresse à M. de Sablières la troisième lettre qui suit :


« Après que vous avez manqué à la parole écrite que j’ai reçue de vous, monsieur, J’aurais tort de m’étonner de ce que vous vous dispensez de répondre à ma dernière lettre : l’un est une suite naturelle de l’autre. Cet oubli de vous-même ne m’autorise pas sans doute à vous faire des reproches. Vous ne me devez aucune politesse ni aucun égard. N’ayant pas l’honneur d’être de vos amis, quel droit aurais-je d’en attendre de celui qui manque à des devoirs plus essentiels ? Cette lettre n’est donc faite que pour vous rappeler encore une fois une dette de trente-cinq louis que vous avez contractée envers moi chez un ami commun, sans autre titre exigé que l’honneur du débiteur, et ce qui était dû de part et d’autre à la maison qui nous rassemblait. Une autre considération qui n’est pas de moindre poids, c’est que l’argent que vous me devez ne vous a pas été enlevé par moi sur la chance d’une carte ; mais je vous l’ai prêté de ma poche, et me suis peut-être privé par là d’un avantage qu’il m’était permis d’espérer, si j’eusse voulu jouer au lieu de vous obliger.

« Si je ne suis pas assez heureux pour que cette lettre fasse sur vous l’effet qu’elle produirait sur moi à votre place, ne trouvez pas mauvais que je mette entre nous deux un tiers respectable, qui est le juge naturel de ces sortes de cas.

« J’attendrai votre réponse jusqu’après demain. Je suis bien aise que vous jugiez, par la modération de ma conduite, de la parfaite considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être,

« Monsieur, votre, etc.

« De Beaumarchais. »
« 29 mars 1763. »


Voici maintenant la réponse de M. de Sablières, l’homme de qualité écrivant au fils de l’horloger Caron. Je reproduis sa lettre textuellement, avec les fautes d’orthographe et de grammaire qui la décorent :


« Je scois que je suis assés malheureux que de vous devoirs trente-cinq louis, j’ignore que cela puisse me desonorés quand on a la bonne volontés de les rendre, ma fasson de penssés, monsieur, est connu, et lorsque je ne serés plus votre débiteur je me fairés connoitre à vous par des terme qui seront diférent des votre. Samedy matin, je vous demenderés un rendevous pour m’acquiter des trente-cinq louis et vous remercier des choses honnettes que vous avés la bontés de vous servir dans votre letre ; je fairés en sorte dy repondre le mieux qu’il me sera possible, et je me flatte que dicy à ce tems vous voudrés bien avoir une idée moins desavantageuse. Soyés convincu que cest deux fois vints quatre heure vont me paroitre bien longue ; quand au respectable tiers que vous me menassés, je le respecte, mais je fais on ne peut pas moins de cas des menasse, et je scois encore moins de gré de la modération. Samedy vous aurés vos trente-cinq louis je vous en donne ma parolle, j’ignore si à mon tours je serés assés heureux pour repondre de ma modération. En attendans de mètre aquittes de tout ce que je vous dois, je suis, monsieur, comme vous le désireres, votre très humble et, etc.

« Sablières. »


Cette missive annonçant des intentions peu pacifiques, Beaumarchais, qui venait de tuer un homme en duel à une époque où les lois contre le duel étaient encore très rigoureuses, répond par une nouvelle lettre, dans laquelle il commence par se défendre de toute pensée blessante en ce qui touche l’honneur de ce pétulant M. de Sablières, et qu’il termine ainsi :


« Ma lettre une fois expliquée, j’ai l’honneur de vous prévenir que j’attendrai chez moi samedi toute la matinée l’effet de votre troisième promesse. Vous ignorez, dites-vous, si vous serez assez heureux pour répondre de votre modération. Sur l’emportement de votre style, on peut déjà juger que vous n’en êtes pas trop le maître par écrit ; mais je vous réponds que je n’aggraverai pas un mal dont je ne suis pas l’auteur, en sortant de la mienne, si je puis l’éviter. D’après ces assurances, si votre projet est de passer en présence les bornes d’une explication honnête et de pousser les choses à outrance, ce que je ne veux pourtant pas présumer de votre première chaleur, vous me trouverez, monsieur, aussi ferme à repousser l’insulte que je tâche d’être en garde contre les mouvemens qui la font naître. Je ne crains donc pas de vous assurer de nouveau que j’ai l’honneur d’être, avec toute la considération possible, monsieur,

« Votre très-humble, etc.

« De Beaumarchais. »

« P. S. Je garde une copie de cette lettre, ainsi que de la première, afin que la pureté de mes intentions serve à me justifier en cas de malheur ; mais j’espère vous convaincre samedi que, loin de chercher des affaires, personne ne doit faire aujourd’hui d’aussi grands efforts que moi pour les éviter.

« Je ne puis m’expliquer par écrit. »

« 31 mars 1763. »


Sur la copie de cette même lettre se trouvent écrites, de la main de Beaumarchais, les lignes suivantes, qui expliquent le post-scriptum, et qui ont trait au duel avec le chevalier des C***, dont je viens de parler.


« Ceci m’arriva huit ou dix jours après ma malheureuse affaire avec le chevalier des C***, qui paya son imprudence de sa vie, laquelle affaire m’aurait perdu sans la bonté de Mesdames, qui parlèrent au roi. M. de Sablières se fit expliquer l’apostille de ma lettre par Laumur, chez qui je lui avais prêté ces 35 louis, et ce qu’il y a de plaisant, c’est que cela le dégoûta de m’apporter lui-même mon argent. »


Ces détails suffiront, je pense, pour faire comprendre combien était difficile à cette époque la situation d’un jeune parvenu assez bien favorisé par la nature et la destinée pour inspirer beaucoup de jalousie, et trop récemment sorti de sa boutique pour se faire accepter sur un pied d’égalité. On ne s’étonnera pas que le caractère de Beaumarchais se soit formé et trempé de bonne heure au milieu de tant d’obstacles.

Cependant la faveur dont il jouissait auprès de Mesdames, et qui avait commencé en 1759, avait été long-temps plus enviable en apparence qu’utile pour lui en réalité. N’ayant d’autres ressources que les minces émolumens de sa petite charge de contrôleur, non-seulement il était obligé de mettre gratuitement son temps à la disposition des princesses, sans parler de frais de représentation assez onéreux pour lui, mais parfois même, on va le voir, il se trouvait dans la nécessité de procéder en grand seigneur, et de faire, pour des achats d’instrumens coûteux, des avances qu’on ne se pressait guère de lui rendre. Très désireux de s’enrichir, il était trop habile pour compromettre sa faveur en recevant des récompenses pécuniaires qui l’auraient mis au rang d’un mercenaire : il voulait, en attendant une occasion favorable de tirer parti de sa situation, se réserver le droit d’écrire ce qu’il écrivait plus tard : « J’ai passé quatre ans à mériter la bienveillance de Mesdames par les soins les plus assidus et les plus désintéressés sur divers objets de leur amusement. »

Or Mesdames, comme toutes les femmes et surtout les princesses, avaient des fantaisies assez variées qu’il fallait satisfaire immédiatement. On peut lire dans la correspondance de Mme Du Deffant la très amusante histoire d’une boîte de confitures de coings d’Orléans si impatiemment exigée par Mme Victoire, que le roi, son père, fait courir après le premier ministre M. de Choiseul, lequel fait courir après l’évêque d’Orléans, qu’on éveille à trois heures du matin pour lui remettre, à son grand effroi, une missive de Louis XV ainsi conçue :


« Monseigneur l’évêque d’Orléans, mes filles ont envie d’avoir du cotignac ; elles veulent de très petites boîtes : envoyez-en. Si vous n’en avez pas, je vous prie…


Dans cet endroit de la lettre il y avait une chaise à porteur dessinée, et au-dessous de la chaise :


d’envoyer sur-le-champ dans votre ville épiscopale en chercher, et que ce soit de très petites boîtes ; sur ce, monseigneur l’évêque d’Orléans, Dieu vous ait en sa sainte garde.

« Louis. »


Plus bas, on lisait en post-scriptum :


« La chaise à porteur ne signifie rien ; elle était dessinée par mes filles sur cette feuille que j’ai trouvée sous ma main. »


On fait partir sur-le-champ un courrier pour Orléans. Le cotignac, dit Mme Du Deffant, arrive le lendemain ; on ne s’en souciait plus.

Il advenait souvent à Beaumarchais de recevoir des missives qui rappellent un peu l’histoire du cotignac, avec cette différence que le jeune et pauvre maître de musique n’avait pas, comme l’évêque d’Orléans, de courrier à sa disposition. Voici, par exemple, une lettre que lui adresse la première femme de chambre de Mme Victoire :


« Mme Victoire a pris goût, monsieur, de jouer aujourd’hui du tambourin, et me charge de vous écrire dans l’instant de lui en faire avoir un le plus tôt qu’il vous sera possible. Je souhaite, monsieur, que votre rhume soit dissipé et que vous puissiez promptement faire la commission de Madame. J’ai l’honneur d’être très parfaitement, monsieur, votre très humble servante.

« De Boucheman Coustillier. »


Il fallait acheter sur-le-champ un tambourin digne d’être offert à une princesse ; le lendemain, c’était une harpe ; le surlendemain, une flûte, — et ainsi de suite. Quand le jeune Beaumarchais avait épuisé sa bourse, très maigre alors, en payant les fournisseurs, et qu’il était un peu fatigué d’attendre, il envoyait humblement son mémoire à Mme d’Hoppen, l’intendante de Mesdames, en l’accompagnant des réflexions suivantes :

« Je vous prie, madame, de vouloir bien faire attention que je suis engagé pour le paiement des 844 livres restantes, n’ayant pu les avancer, parce que j’ai donné tout l’argent que j’avais, et je vous prie de ne pas oublier que je suis, en conséquence, absolument sans le sol. — Outre les 1,852 livres
Mme Victoire me redoit, d’un reste 15
plus, d’un livre de maroquin à ses armes et doré 36
et pour le copiste de musique dudit livre 36
« Total général 1,939 liv. 10 s.
« Ce qui fait en somme 80 louis et 19 liv. 10 s.

« Je ne compte point toutes les voitures qu’il m’en a coûté pour courir chez les différens ouvriers, qui demeurent presque tous dans les faubourgs, non plus que les messages que cela a occasionnés, parce que je ne l’ai point écrit et que je ne suis point dans l’usage de le compter à Mesdames. N’oubliez pas aussi, je vous prie, que Mme Sophie[9] me doit 5 louis : dans un temps de misère, on ramasse les plus petites parties. Vous connaissez mon respect et mon attachement pour vous, je n’en dirai pas un mot de plus. »


C’est donc avec une impatience très explicable que Beaumarchais attendait l’occasion d’utiliser son crédit auprès de Mesdames au profit de sa fortune. La littérature étant, à ses yeux, un métier ingrat, il ne voulait s’y livrer qu’autant qu’elle pourrait devenir pour lui un délassement. Cependant il écrivait déjà beaucoup. Du jour où il entre à la cour, on voit qu’il éprouve le besoin de compléter une éducation insuffisante. Il y a dans ses papiers de cette époque une masse de brouillons écrits de sa main sur lesquels il jette sans ordre ses propres idées, mêlées à des citations empruntées à une foule d’auteurs sur toutes sortes de sujets, je remarque dans ces citations une certaine prédilection pour les écrivains du XVIe siècle, pour Montaigne, et surtout pour Rabelais, dont le style indiscipliné, abondant, hardi, fécond en épithètes, déteint parfois en effet sur la prose du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro, et s’y combine de temps en temps avec des formes un peu maniérées qui rappellent Marivaux. Bien qu’il n’ait jamais eu un talent poétique très saillant et qu’il ait souvent mêlé à des vers heureux des vers assez plats, Beaumarchais se livrait dès-lors à sa passion pour les couplets et s’essayait même dans des poésies de plus longue haleine ; il a écrit, à cette époque de sa jeunesse, une pièce inédite d’environ trois cents vers sur deux rimes redoublées qui, sans s’élever au-dessus du médiocre, semble composée avec assez de facilité ; c’est une satire contre l’optimisme. Voici le début :

Partout on cherche, on étudie
La cause des malheurs divers
Qui désolent cet univers,
Des humains la triste patrie.
Nul n’est d’accord, chacun varie.
J’entends les partisans diserts
Du système de bonhomie
Vanter l’immuable harmonie
Qu’ils remarquent dans l’univers,
D’après les calculs de génie
Et des Leibnitz et des Keppler,
Et que ces fous dans leur manie
Ont nommés célestes concerts :
Moi, je n’oppose à leur folie
Qu’une foule d’argumens clairs,
Et je dis : Sagesse infinie,
L’axe qui sous la terre plie

Semble exprès posé de travers
Par une puissance ennemie.
De là naît l’horreur des hivers,
Où toute la terre engourdie,
Sans fleurs, sans fruits, sans arbres verts,
N’offre la moitié de la vie
Que des champs de frimas couverts.
Sur ce seul exposé, je nie
Que tout soit bien dans l’univers…

Ces premiers essais de Beaumarchais n’annoncent pas un talent bien original. Sa vocation pour la poésie et les lettres ne paraît pas encore très prononcée. La nécessité de se pousser, de faire son chemin, d’avoir un carrosse et des revenus, lui semble plus urgente que celle de cultiver les muses. Sous ce rapport, il pense comme son patron Voltaire, qui dit quelque part : « J’avais vu tant de gens de lettres pauvres et méprisés, que j’en avais conclu dès long-temps que je ne devais pas en augmenter le nombre ; il faut être dans ce monde enclume ou marteau. J’étais né enclume… » On sait comment Voltaire devint marteau : un riche fournisseur, Paris Du Verney, lui procura un intérêt considérable dans les vivres de l’armée pendant la guerre de 1741. Les produits de cette première opération, placés dans le commerce et bien dirigés, finirent par donner au patriarche de Ferney 130,000 livres de rente. Il était écrit que le même homme qui avait enrichi Voltaire commencerait la fortune de Beaumarchais.


II. — BEAUMARCHAIS ET PARIS DU VERNEY. — LA GRANDE-MAÎTRISE DES EAUX ET FORÊTS. — BEAUMARCHAIS LIEUTENANT-GÉNÉRAL DES CHASSES.

Paris Du Verney était le troisième des quatre frères Paris, financiers célèbres au XVIIIe siècle, qui, de la condition la plus humble (ils étaient fils d’un aubergiste de Moras en Dauphiné), s’étaient élevés à une fortune éclatante. Le plus distingué des quatre frères Du Verney[10], pendant plus de cinquante ans, prit une part active à toutes les grandes affaires d’administration et de finances. Voltaire, qui avait ses raisons pour l’admirer, le cite parfois dans ses ouvrages comme un grand homme d’état. C’était un homme habile et influent, qui avait su se maintenir en crédit sous Mme de Prie comme sous Mme de Pompadour. « On sait que les Paris, écrit Mme de Tencin au duc de Richelieu en 1713, ne sont pas gens indifférens, ils ont beaucoup d’amis, tous les souterrains possibles et beaucoup d’argent à y répandre ; voyez après cela s’ils peuvent faire du bien et du mal. »

Mme du Hausset, dans ses mémoires assez curieux sur Mme de Pompadour, parle en ces termes du crédit de Du Verney : « M. Du Verney était l’homme de confiance de Madame pour ce qui concernait la guerre, à laquelle on dit qu’il s’entendait fort bien, quoique n’étant pas militaire. Le vieux maréchal de Noailles l’appelait avec mépris le général des farines, et le maréchal de Saxe dit un jour à Madame que Du Verney en savait plus que ce vieux général. Du Verney vint un jour chez Madame où se trouvaient le roi, le ministre de la guerre et deux maréchaux, et il donna un plan de campagne qui fut généralement applaudi. Ce fut lui qui fit nommer M. de Richelieu pour commander l’armée à la place du maréchal d’Estrées. »

Si Du Verney fut, en effet, l’auteur de ce choix, ce n’est pas le cas de l’en féliciter, car Richelieu ne se signala guère que par ses rapines dans le Hanovre, et rendit désastreuse la fin de cette campagne, brillamment commencée par la victoire d’Hastembeck, due au maréchal d’Estrées ; mais l’influence de Du Verney sur Mme de Pompadour eut quelquefois de meilleurs résultats. Désireux d’attacher son nom à une création utile, il obtint de la maîtresse du roi qu’elle prendrait sous sa protection l’idée d’une école militaire destinée à former de jeunes officiers. Le plan de Du Verney souleva beaucoup de clameurs. Mme de Pompadour y mit de l’obstination, et, grâce à elle, l’école militaire fut fondée par un édit de janvier 1751, de sorte que nos jeunes sous-lieutenans, qui peut-être ne s’en doutent guère, doivent l’école qui a précédé et engendré l’École militaire actuelle à l’association d’une belle dame et d’un vieux financier.

Nommé directeur de cette école sous le titre d’intendant, Du Verney s’occupa d’abord de faire bâtir le vaste édifice qui existe actuellement au Champ-de-Mars. Tandis que cet édifice se construisait, les désastres de la guerre de sept ans avaient notablement diminué l’influence de Mme de Pompadour ; l’École militaire, considérée comme son ouvrage, était, à ce titre, vue d’assez mauvais œil par la famille royale et le ministère lui-même. Au bout de neuf ans, en 1760, le bâtiment n’était pas encore terminé ; on y avait déjà réuni un certain nombre de jeunes gens, mais l’institution languissait faute d’appui. Cet état de choses faisait le désespoir du vieux Du Verney, qui mettait toute sa gloire dans cette création, et dont le caractère actif, inquiet, impétueux, est assez bien peint dans ce quatrain fait après sa mort ;

Ci gît ce citoyen utile et respectable,
Dont le souverain bien était de dominer ;
Que Dieu lui donne enfin le repos désirable
Qu’il ne voulut jamais ni prendre ni donner !

Du Verney était donc sans cesse à la cour, travaillant pour son école militaire, sollicitant en vain depuis plusieurs années une visite officielle du roi, qui devait être comme une sorte de consécration de cet établissement. Froidement reçu par le dauphin, la reine et les princesses, en sa qualité d’ami de Mme de Pompadour, il ne pouvait obtenir de la nonchalance de Louis XV la visite tant désirée, lorsqu’en désespoir de cause il eut l’idée de recourir au jeune harpiste qu’il voyait assidu auprès de Mesdames de France et dirigeant leur concert de chaque semaine, c’est-à-dire à Beaumarchais. Celui-ci comprit tout de suite le parti qu’il pourrait tirer d’un service éclatant rendu à un vieux financier habile, opulent, ayant encore la main dans une foule d’affaires et capable à la fois de l’enrichir et de le diriger ; mais comment un musicien sans importance pouvait-il espérer d’obtenir du roi un acte qu’il avait déjà refusé à des sollicitations bien plus influentes que les siennes ? Beaumarchais s’y prit en homme qui a la vocation du théâtre et qui connaît le cœur humain.

On a vu que, tout en donnant son temps et ses soins à Mesdames de France, il ne leur avait jamais rien demandé. Il pensa que, s’il était assez heureux pour obtenir des princesses qu’elles fissent d’abord elles-mêmes une visite à l’École militaire, la curiosité du roi, excitée par leur récit, le déterminerait peut-être à une démarche qu’on attendait vainement de sa justice. Il fit donc valoir auprès de Mesdames non-seulement la question d’équité, mais l’immense intérêt qu’il avait lui-même à obtenir cette faveur pour un homme qui pouvait lui être très utile. Les princesses consentirent à visiter l’École militaire, et Beaumarchais fut admis à l’honneur de les accompagner. Le directeur les reçut avec une grande pompe ; elles ne lui cachèrent point l’intérêt particulier qu’elles portaient à leur jeune protégé, et quelques jours après, Louis XV, stimulé par ses filles, vint à son tour combler les vœux du vieux Du Verney[11].

À dater de ce jour, le financier, reconnaissant et charmé de trouver en Beaumarchais un intermédiaire utile dans ses rapports avec la cour, résolut de faire la fortune de ce jeune homme ; il commença par lui donner dans quelques-unes de ses opérations un intérêt de 60,000 livres, dont il lui payait la rente à 10 pour 100 ; puis il l’associa à diverses entreprises. « Il m’initia, dit Beaumarchais, dans les affaires de finances où tout le monde sait qu’il était consommé ; je travaillai à ma fortune sous sa direction, et je fis, par ses avis, plusieurs entreprises ; dans quelques-unes, il m’aida de ses fonds ou de son crédit, dans toutes de ses conseils. » C’est, en effet, sous l’influence de ce maître habile que le jeune fils de l’horloger Caron prit ce goût des spéculations et des affaires qui ne l’a plus quitté, qui n’a pas peu contribué à tourmenter sa vie, et qui, mêlé chez lui à un goût non moins ardent pour les plaisirs de l’esprit et de l’imagination, donne à sa physionomie un caractère tout particulier.

Bientôt, pour faire son chemin plus vite, il éprouva le besoin d’être noble. Du Verney, anobli lui-même, avança à son protégé l’argent nécessaire pour acheter une charge de secrétaire du roi. Ici un inconvénient se présentait : le père Caron continuait son commerce d’horlogerie, et cela pouvait suffire pour compromettre le succès des démarches du postulant. Une lettre de Beaumarchais à son père prouve que, dès ce temps-là, il ne se faisait point illusion sur la valeur morale de ce genre d’anoblissement.


« S’il m’était libre, écrit-il à son père, de choisir les étrennes que je désire recevoir de vous, je désirerais par-dessus tout que vous voulussiez bien vous souvenir d’une promesse tant différée de changer l’énonciation de votre plafond. Une affaire que je vais terminer n’éprouvera peut-être que cette seule difficulté, que vous faites le commerce, puisque vous en instruisez le public par une inscription sans réplique. Je ne puis penser que votre dessein soit de me refuser une faveur qui vous est de tout point égale, et qui met une grande différence dans mon sort par la manière imbécile dont on envisage les choses dans ce pays. Ne pouvant changer le préjugé, il faut bien que je m’y soumette, puisque je n’ai pas d’autre voie ouverte à l’avancement que je désire pour notre bonheur commun et celui de toute ma famille. J’ai l’honneur d’être avec un très profond respect, monsieur et très honoré père,

« Votre très humble, etc.

« De Beaumarchais. »
« Versailles, ce 2 janvier 1761. »


Le père Caron se décida à renoncer tout-à-fait à l’horlogerie pour ne pas entraver la carrière de son fils, et le brevet de secrétaire du roi fut obtenu par Beaumarchais en date du 9 décembre 1761. Cette situation nouvelle ne contribua pas peu à augmenter le nombre de ses ennemis, et les jalousies qu’excitait sa rapide fortune éclatèrent bientôt dans une circonstance qui fut la grande tribulation de cette première époque de sa vie.

Une charge de grand-maître des eaux et forêts devint vacante par la mort du titulaire. Les grandes-maîtrises des eaux et forêts étaient divisées en dix-huit départemens pour toute la France. Cette charge était considérable, lucrative, et coûtait 500,000 livres. Du Verney, qui s’attachait de plus en plus à son jeune ami, lui prêta la somme nécessaire pour l’acheter en lui promettant de lui fournir les moyens de le rembourser par des opérations sur les vivres de l’armée, la bouteille à l’encre de l’ancien régime. L’argent était déposé chez un notaire, restait à obtenir l’agrément du roi ; si Beaumarchais l’eût obtenu, la direction de sa vie eût été probablement changée ; déjà Mesdames de France avaient promesse du contrôleur-général que l’agrément serait donné. Leur protégé se tenait pour assuré du succès, mais il avait compté sans ses ennemis.

En apprenant que cet ex-horloger allait devenir leur collègue, quelques grands-maîtres des eaux et forêts s’insurgent et ameutent les autres ; une pétition collective est adressée au contrôleur-général, et ces messieurs menacent de donner leur démission. Voici d’abord une note présentée au nom de Beaumarchais par Mesdames de France au roi, et qui nous met au courant de cette affaire :


AU ROI.

« Beaumarchais, petit-fils d’un ingénieur, — neveu du côté paternel d’un capitaine de grenadiers mort chevalier de Saint-Louis, — depuis sept ans contrôleur de la maison du roi, demande l’agrément d’une charge de grand-maître des eaux et forêts, qu’il a achetée 500,000 francs sur la promesse de M. le contrôleur-général, faite à Mesdames, de lui donner cet agrément, lorsque lui ou son père se serait fait recevoir secrétaire du roi. Il s’est fait recevoir, il est prêt de faire recevoir son père en sa place, si on l’exige. On ne trouve à lui faire aucun reproche personnel ; mais on lui objecte le commerce de l’horlogerie exercé par son père, lequel l’a quitté absolument depuis six ans[12] ; on dit de plus qu’il n’a pu être reçu maître d’hôtel du roi. À cela Beaumarchais répond que plusieurs grands-maîtres actuels et plusieurs anciens ont une extraction moins relevée que la sienne ; il se présente secrétaire du roi, par conséquent noble ; s’il n’a pas été admis maître d’hôtel du roi, c’est qu’il y a un règlement nouveau qui exige la noblesse dans les aspirans, et il n’était pas encore secrétaire du roi.

« L’opposition de quelques grands-maîtres, qui parlent comme au nom du corps (ses ennemis ou ses envieux), doit céder à la promesse donnée par M. le contrôleur-général, à la protection de Mesdames, et à la considération qu’un refus déshonore et ruine un honnête homme. »


M. de la Châtaigneraie, écuyer de la reine, écrit de son côté à Paris Du Verney, au nom de Mesdames, pour le pousser à agir à son tour auprès du contrôleur-général en faveur de Beaumarchais. La réponse de Du Verney, directement adressée à Mesdames de France sous forme de bulletin, donnera une idée de la vivacité de la lutte et de l’intérêt que le jeune candidat inspirait alors aux princesses :


Bulletin du vendredi 8 janvier 1762 pour Mesdames de France.

« Du Verney n’a pu voir M. Bertin[13], qui est allé à Versailles aujourd’hui sans donner réponse à l’invitation qui lui avait été faite de le voir, mais il a vu M. de Beaumont[14] et lui a dit les choses les plus fortes sur l’injustice horrible qu’on veut faire à M. de Beaumarchais. Il l’a convaincu qu’on ne pouvait se dispenser de recevoir le jeune homme. M. de Beaumont lui a dit qu’il avait laissé M. Bertin dans l’intention d’en parler au roi, n’étant décidé ni pour ni contre le jeune homme. Du Verney pense que, si M. Bertin prévient le roi contre l’acceptation, il sera difficile de parer ce coup ; il croit que Mesdames doivent voir le ministre avant le travail et lui demander de deux choses l’une : ou qu’il expose l’affaire au roi avantageusement de manière qu’il se fasse ordonner par le roi de passer outre, nonobstant l’injuste objection des grands-maîtres, ou bien qu’il n’en parle pas encore à ce travail pour que Du Verney ait le temps d’avoir avec lui, à son retour, la même conversation qu’il a eue avec M. de Beaumont. Cependant, si Mesdames ont donné le mémoire au roi et l’ont prévenu qu’elles prenaient intérêt à la réussite et que tous les honnêtes gens espèrent que le malheureux jeune homme ne sera pas la victime de l’envie et de la calomnie, Du Verney pense que le contrôleur-général n’a pas de raisons de détruire M. de Beaumarchais et en a mille pour le servir, puisque Mesdames l’honorent de leur protection. Du Verney supplie Mesdames de vouloir bien lui faire dire ce qui aura été fait, afin qu’il agisse en conséquence. »


Le portrait que Du Verney trace plus loin du jeune Beaumarchais est encore un de ceux qui jurent passablement avec l’idée qu’on se fait en général de l’auteur du Mariage de Figaro. « Depuis que je le connais, écrit-il au ministre, et qu’il est de ma petite société, tout m’a convaincu que c’est un garçon droit, dont l’ame honnête, le cœur excellent et l’esprit cultivé méritent l’amour et l’estime de tous les honnêtes gens ; éprouvé par le malheur, instruit par les contradictions, il ne devra son avancement, s’il y parvient, qu’à ses bonnes qualités. »

Enfin Beaumarchais à son tour, après avoir épuisé les suppliques, se défend contre la persécution des grands-maîtres avec des traits d’un assez bon comique. Fatigué de s’évertuer à prouver qu’il est noble, il s’attache à démontrer que ses adversaires ne le sont pas.


« Mon goût, écrit-il au ministre, mon état, ni mes principes ne me permettent de jouer le rôle odieux de délateur, encore moins de chercher à avilir les gens dont je veux être le confrère, mais je crois pouvoir, sans blesser ma délicatesse, repousser sur mon adversaire l’arme dont il prétend m’accabler.

« Les grands-maîtres n’ont jamais permis que leurs mémoires me fussent communiqués, ce qui n’est pas de bonne guerre et montre la crainte de m’y voir répondre efficacement ; mais on dit qu’ils m’objectent que mon père a été artiste, et que, quelque célèbre qu’on puisse être dans un art, cet état est incompatible avec les honneurs attachés à la grande-maîtrise.

« Ma réponse est de passer en revue la famille et l’état précédent de plusieurs des grands-maîtres, sur lesquels on m’a fourni des mémoires très fidèles.

« 1° M. d’Arbonnes, grand-maître d’Orléans et un de mes plus chauds antagonistes, s’appelle Hervé, et est fils d’Hervé, perruquier. Je puis citer dix personnes vivantes à qui cet Hervé a vendu et mis des perruques sur la tête ; ces messieurs répondent qu’Hervé était marchand de cheveux. Quelle distinction ! elle est ridicule dans le droit et fausse dans le fait, parce qu’on ne peut vendre des cheveux à Paris sans être reçu perruquier, ou l’on n’est qu’un vendeur furtif ; mais il était perruquier. Cependant Hervé d’Arbonnes a été reçu grand-maître sans opposition, quoiqu’il eût peut-être suivi dans sa jeunesse les erremens de son père pour le même état.

« 2° M. de Marizy, reçu grand-maître de Bourgogne depuis cinq ou six ans, s’appelle Legrand, et est fils de Legrand, apprêteur, cardeur de laine au faubourg Saint-Marceau, qui leva ensuite une petite boutique de couvertures près la foire Saint-Laurent, et y a gagné quelques biens. Son fils a épousé la fille de Lafontaine-Sellier, a pris le nom de Marizy et a été reçu grand-maître sans opposition.

« 3° M. Tellès, grand-maître de Châlons, est fils d’un Juif nommé Tellès Dacosta, d’abord bijoutier-brocanteur, et que MM. Paris ont ensuite porté à la fortune ; il a été reçu sans opposition, et ensuite exclu, dit-on, des assemblées, parce qu’il a été taxé de reprendre l’état de son père, ce que j’ignore.

« 4° M. Duvaucel, grand-maître de Paris, est fils d’un Duvaucel fils d’un boutonnier, ensuite garçon chez son frère établi dans la petite rue aux Fers, puis associé à son commerce, et enfin maître de la boutique. M. Duvaucel n’a rencontré nul obstacle à sa réception. »


Beaumarchais, on le voit, avait à lutter contre des aristocrates dont la généalogie n’était pas plus pompeuse que la sienne, mais qui, par cela même, ne s’en montraient que plus acharnés contre un candidat auquel ils ne pouvaient pardonner sa jeunesse, son avancement rapide, son esprit et ses succès de salons. Malgré ses efforts, malgré la protection de Mesdames et l’appui de Paris Du Verney, il ne put vaincre l’opposition déclarée des grands-maîtres ; le ministre se rangea de leur côté, et l’agrément du roi ne fut point accordé. Ce pénible échec, à l’entrée d’une carrière administrative qui pouvait être brillante, resta sur le cœur de Beaumarchais ; les obstacles qui naissaient de son humble origine se reproduisant sans cesse sur ses pas, il n’y a point lieu de s’étonner de la couleur démocratique et frondeuse que prit son talent jusqu’à la révolution. Cependant la véritable aristocratie lui fut moins hostile que ce patriciat de contrebande qui envahissait déjà tout dans les derniers temps de l’ancien régime. Ce qui prouve en effet que des antipathies personnelles furent l’unique motif de l’opposition des grands-maîtres et que nulle cause grave ne rendait Beaumarchais indigne de figurer parmi eux, c’est que quelques mois après, il put acheter, obtenir et exercer sans opposition une charge beaucoup moins lucrative, à la vérité, mais plus aristocratique que la précédente, une charge qui l’investissait de fonctions judiciaires et qui lui donnait la préséance sur des personnages d’une naissance bien plus relevée que la sienne. Pour se consoler et se venger de n’avoir pu être admis dans la confrérie des grands-maîtres des eaux et forêts, il acheta la charge de lieutenant-général des chasses aux bailliage et capitainerie de la varenne du Louvre ; sa nomination fut présentée à l’agrément du roi par le duc de La Vallière[15], capitaine-général des chasses, dont Beaumarchais devenait ainsi le premier officier, ayant sous lui le comte de Rochechouart et le comte de Marcouville, simples lieutenans des chasses. Or, il est évident que s’il y eût eu à cette époque quelque chose de sérieux à alléguer contre l’honneur de Beaumarchais, jamais les trois personnages que je viens de nommer ne l’eussent accepté sans opposition, l’un comme son représentant, les deux autres comme leur supérieur, dans des fonctions de judicature. Telle était en effet la nature des fonctions semi-féodales qu’occupa Beaumarchais pendant vingt-deux-ans et qu’il remplissait avec une exactitude scrupuleuse.

Il convient à ce propos d’expliquer brièvement en quoi consistait cette charge de magistrat, dans l’exercice de laquelle on a quelque peine à se représenter sans rire l’auteur du Mariage de Figaro. On appelait capitaineries des circonscriptions territoriales où le droit de chasse était exclusivement réservé au roi. Celle dite de la varenne du Louvre embrassait un rayon de douze ou quinze lieues autour de Paris. Pour maintenir ce droit exclusif du roi et décider de tous les faits qui pouvaient y porter atteinte, il y avait un tribunal spécial, le tribunal de la varenne du Louvre, dit « tribunal conservateur des plaisirs du roi, » qui assignait devant lui et condamnait, sur la plainte des officiers et des agens-voyers de la capitainerie, tout particulier ayant contrevenu aux ordonnances destinées à garantir le monopole royal. Ces ordonnances étaient nombreuses et très vexatoires pour les propriétaires, qui ne pouvaient ni tuer du gibier, ni construire une cloison nouvelle, ni faire un changement quelconque sur leur propre terrain, sans en avoir obtenu l’autorisation. Aussi la suppression des capitaineries, en 1789, fut-elle une des mesures les plus populaires votées par la constituante. Ce tribunal tenait ses audiences au Louvre et était présidé par le duc de La Vallière, capitaine-général, ou, à son défaut, c’est-à-dire presque toujours, par le lieutenant-général Beaumarchais, qui venait chaque semaine s’asseoir en robe longue sur les fleurs de lis et juger gravement, disait-il, non les pâles humains, mais les pâles lapins. Le fait est qu’il condamnait bel et bien à l’amende ou à la prison les pâles humains, seulement c’était à propos de lapins.

Voici un extrait d’une des nombreuses sentences que Beaumarchais rendait chaque semaine, et qui s’affichaient dans toute la circonscription de la capitainerie. On aimera peut-être à pouvoir considérer sous l’aspect peu connu d’un Bridoison sérieux le personnage multiple que nous étudions :


« De par le roy et monseigneur le duc de La Vallière, pair et grand-fauconnier de France, etc., ou son lieutenant-général.

SENTENCE.

« Qui condamne le nommé Ragondet, fermier, en cent livres d’amende pour ne s’être point conformé à l’article 24 de l’ordonnance du roi de 1669, et à jeter en bas l’hangar et les murs de clôture mentionnés au rapport du 24 du présent mois de juillet. »

Suit le dispositif du jugement qui se termine ainsi :

« Fait et donné par messire Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, écuyer, conseiller du roi, lieutenant-général aux bailliage et capitainerie de la varenne du Louvre et grande-vénerie de France, y tenant le siège en la chambre d’audience d’icelle, sise au château du Louvre, le jeudi 31 juillet 1766. Collationné : Debret. Signé : Devitry, greffier en chef. »


En 1773, après avoir exercé dix ans ces superbes fonctions, messire Caron de Beaumarchais ayant été envoyé par lettre de cachet au For-l’Évêque, on s’avisa de porter atteinte à ses droits de lieutenant-général. Du fond de sa prison, il les revendique aussitôt dans une lettre au duc de La Vallière, où il apparaît fier et imposant comme un baron du moyen-âge.


« Monsieur le duc,

« Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, lieutenant-général au siège de votre capitainerie, a l’honneur de vous représenter que, sa détention par un ordre du roi ne détruisant point son état civil, il a été fort surpris d’apprendre qu’au mépris du règlement de la capitainerie du 17 mai 1754, qui porte que tout officier qui n’apportera point d’excuse valable pour ne pas se trouver à la réception d’un nouvel officier sera privé de son droit de bougies[16], le greffier de la capitainerie a non-seulement fait un état de répartition de bougies où le nom et le droit de bougies du suppliant étaient supprimés par la plus coupable infraction audit règlement, — puisqu’il n’y a pas une excuse plus valable de manquer au tribunal un jour de réception que d’avoir le malheur d’être arrêté par ordre du roi, — mais encore a transporté à un autre officier le droit de répartir et signer l’ordre d’envoi desdites bougies, qui de tout temps a appartenu au lieutenant-général de votre siège.

« L’exactitude et le zèle avec lesquels le suppliant a toujours rempli les fonctions de sa charge jusqu’à ce jour lui font espérer, monsieur le duc, que vous voudrez bien le maintenir dans tous les droits de ladite charge contre toute espèce d’entreprise et d’innovation. Lorsque M. de Schomberg fut à la Bastille, le roi trouva bon qu’il y fît le travail des Suisses qu’il avait l’honneur de commander. La même chose est arrivée à M. le duc du Maine<ref>On voit que messire Caron de Beaumarchais ne va pas chercher ses précédens en roture. Il lui faut des Schomberg ou des princes du sang. </<ref>. Le suppliant est peut-être le moins digne des officiers de votre capitainerie, mais il a l’honneur d’en être le lieutenant-général, et vous ne désapprouverez certainement pas, monsieur le duc, qu’il empêche que la première charge de cette capitainerie s’amoindrisse entre ses mains, et qu’aucun officier ne s’immisce dans ses fonctions à son préjudice.

« Caron de Beaumarchais. »


Beaumarchais avait pu à la rigueur supporter la prison du For-l’Évêque ; c’était pour lui, gentilhomme de fraîche date, ce qu’était la Bastille pour un Schomberg ; mais lorsqu’en 1785, par un acte d’arbitraire des plus scandaleux, il se vit emprisonné pendant cinq jours dans une maison de correction, sa fierté de lieutenant-général des chasses en fut révoltée, et il envoya noblement sa démission par la lettre suivante au duc de Coigny, qui avait succédé au duc de La Vallière :


« Paris, ce 22 mars 1785.
« Monsieur le duc,

« L’affront que j’ai reçu, sans que je l’aie mérité, d’une main trop profondément respectée pour que je puisse faire autre chose que gémir en attendant que les preuves les plus éclatantes de mon innocence soient mises sous les yeux du roi ; l’affront que j’ai reçu, dis-je, monsieur le duc, m’ayant rayé de la société des hommes, je me suis imposé chez moi une prison perpétuelle, et, comme M. le duc de Coigny ne doit être effleuré en rien de ce qui se rapporte à lui par un événement aussi étrange, j’ai l’honneur de vous prier d’accepter ma démission de la place de votre lieutenant-général. Ce changement dans mon sort n’altérera en rien le respectueux dévouement avec lequel je suis,

« Monsieur le duc, votre, etc.

« Caron de Beaumarchais. »


Cinq ans après cette dernière lettre, il n’existait plus ni capitainerie, ni tribunal de la varenne du Louvre, et messire l’ex-lieutenant-général était devenu simplement le citoyen Beaumarchais. Un de ses anciens justiciables, lui gardant rancune de quelque arrêt conservateur des plaisirs du roi, eut l’idée de lui faire écrire à ce sujet par un avocat une lettre d’injures et de menaces, à laquelle l’auteur du Mariage de Figaro répond en homme qui a dépouillé sa robe de juge. C’est du Beaumarchais plus naturel :


« Ce 4 septembre 1790.

« J’ai reçu la lettre tout aimable d’un monsieur qui signe Germain ou Saint-Germain et qui se dit avocat d’un sieur Merle, ce dont je félicite son client. Quand j’étais lieutenant-général du tribunal conservateur des plaisirs du roi, j’étais condamné à écouter tout ce qui plaisait aux plaideurs attaqués ou attaquans, et je me conduisais suivant mon équité, mes lumières et le texte des ordonnances que j’adoucissais de mon mieux ; mais, aujourd’hui qu’il n’y a plus, Dieu merci, de chasse à conserver ni de tribunal pour cette conservation, je n’ai plus l’ennui de recevoir des requêtes et d’y répondre. Je prie donc M. l’avocat Germain ou Saint-Germain de diriger ses louables leçons sur des objets dont ma jeunesse puisse encore profiter. Je ne suis plus le juge du fin merle[17] qui l’a choisi pour avocat.

« Caron-Beaumarchais. »


C’est en 1790 que Beaumarchais parle si lestement de ses anciennes fonctions de lieutenant-général des chasses. À l’époque où nous sommes, c’est-à-dire en 1763, il ne se doutait guère que la révolution emporterait la charge féodale dont il avait été un moment si fier. Il se partageait entre les devoirs de cette charge, les fonctions de contrôleur de la maison du roi et celles de secrétaire du roi, sans préjudice de trois ou quatre entreprises industrielles, sans oublier non plus les plaisirs qu’il n’oublia jamais, ni les affections de famille qui tinrent toujours une grande place dans sa vie. Il avait acheté rue de Condé une jolie maison dans laquelle il avait installé son père, ses deux plus jeunes sœurs non mariées, et où il venait passer toutes ses heures de liberté, lorsqu’une lettre de ses sœurs de Madrid le détermina à partir pour l’Espagne.


III. — BEAUMARCHAIS ET CLAVIJO. — UN AN DE SÉJOUR À MADRID.

L’aventure de Beaumarchais avec Clavijo à Madrid, en 1764, est assez généralement connue par le dramatique récit qu’il en a publié lui-même dix ans plus tard, en février 1774, dans son quatrième mémoire contre Goëzman. Il suffira donc de contrôler les détails principaux de ce récit à l’aide de la correspondance intime que j’ai entre les mains.

On sait que deux des sœurs de Beaumarchais, — dont l’une mariée avec un architecte, — étaient allées s’établir à Madrid. Un littérateur espagnol, nommé Joseph Clavijo, était devenu amoureux de la cadette des deux sœurs ; il y avait entre eux une promesse de mariage qui devait s’effectuer aussitôt que le jeune homme, dénué de fortune, aurait obtenu un emploi qu’il sollicitait. L’emploi obtenu et les bans publiés, Clavijo avait tout à coup faussé sa promesse, en portant ainsi une grave atteinte au repos et à la réputation de la sœur de Beaumarchais. C’est dans ces circonstances que ce dernier arrive à Madrid, et, par un mélange d’énergie, de sang-froid et d’habileté, arrache à Clavijo une déclaration peu honorable pour lui, mais destinée à garantir l’honneur de Mlle Caron. Bientôt l’Espagnol, effrayé de se voir en butte à l’inimitié d’un adversaire aussi résolu, sollicite une réconciliation avec sa fiancée. Le frère s’y prête, la réconciliation s’opère ; mais, au moment où Beaumarchais croit que le mariage va s’accomplir, il apprend que Clavijo travaille sourdement contre lui, et qu’en l’accusant d’un guet-apens, il a obtenu du gouvernement l’ordre de le faire arrêter et expulser de Madrid. Beaumarchais, irrité, court chez les ministres, parvient jusqu’au roi, se justifie et se venge de ce déloyal ennemi en le faisant destituer de sa place de garde des archives et chasser de la cour.

Tel est, réduit à sa plus simple expression, cet épisode que Beaumarchais a su revêtir des formes les plus dramatiques. En lisant son mémoire, écrit dix ans après l’événement, on est naturellement tenté de vérifier jusqu’à quel point il est exact. Dans une notice sur Clavijo[18], on accuse Beaumarchais d’avoir calomnié l’infidèle fiancé de sa sœur et tracé de lui un portrait hideux. Il se pourrait bien que, pour se rendre intéressant, Beaumarchais eût un peu chargé son adversaire[19] ; mais il y a exagération à dire qu’il en fait un portrait hideux, et de plus il est certain que les principales circonstances du récit publié en 1774 sont confirmées par la correspondance intime de 1764. Ainsi l’authenticité de cette première déclaration de Clavijo par laquelle il se reconnaît coupable d’avoir manqué sans prétexte et sans excuse à une promesse d’honneur, l’authenticité de cette déclaration, que sa conduite postérieure rend d’autant plus grave contre lui, est pleinement confirmée par les documens de famille. Elle donne lieu à la lettre suivante, écrite par le père Caron à son fils à Madrid, dans laquelle, sous le vieux horloger, on retrouve l’ancien dragon.


« Paris, 5 juin 1764.

« Que je ressens délicieusement, mon cher Beaumarchais, le bonheur d’être père d’un fils dont les actions couronnent si glorieusement la fin de ma carrière ! Je vois d’un premier coup d’œil tout le bien que doit produire pour l’honneur de ma chère Lisette l’action vigoureuse que vous venez de faire en sa faveur. Oh ! mon ami, le beau présent de noce[20] pour elle que la déclaration de Clavico ! Si on doit juger de la cause par l’effet, il faut qu’il ait eu grand’peur : assurément, je ne voudrais pas pour l’empire de Mahom joint à celui de Trébisonde avoir fait et signé un pareil écrit : il vous couvre de gloire et lui de honte. Je reçois par même courrier deux lettres de ma charmante comtesse (la comtesse de Fuen-Clara), à moi et à Julie, si belles, si touchantes, si remplies d’expressions tendres pour moi et honorables pour vous, que vous n’aurez pas moins de plaisir que moi quand vous les lirez. Vous l’avez enchantée ; elle ne tarit pas sur le plaisir de vous connaître, sur l’envie de vous être utile et sur sa joie de voir comme tous les Espagnols approuvent et louent votre action avec le Clavico[21] ; elle n’en serait pas plus pénétrée quand vous lui appartiendriez. Je vous en prie, ne la négligez pas. Adieu, mon cher Beaumarchais, mon honneur, ma gloire, ma couronne, la joie de mon cœur ; reçois mille embrassemens du plus tendre de tous les pères et du meilleur de tes amis.

« Caron. »


Cette lettre prouve encore que Beaumarchais ne ment point dans son mémoire quand il se représente disant à Clavijo : « Je ne viens pas ici faire le personnage d’un frère de comédie qui veut que sa sœur se marie. » Il s’agissait en effet pour lui non pas d’imposer sa sœur à Clavijo le pistolet sur la gorge, mais de sauvegarder son honneur pour la marier ensuite à un Français nommé Durand, établi à Madrid. C’est ce qui résulte plus clairement du passage suivant d’une lettre de Beaumarchais en date du 15 août 1764, qui confirme aussi l’assertion du mémoire.


« J’ai trouvé ma sœur d’Espagne presque mariée avec Durand, car, dans le discrédit où la pauvre tête de fille croyait être tombée, le premier honnête homme qui s’en chargeait était un dieu pour elle. Mon arrivée ayant un peu rectifié ses idées et me trouvant, tant par mes propres vues que par les conseils de mon ambassadeur, dans le cas de préférer Clavijo que j’avais droit de croire bien revenu de ses égaremens par tout ce qu’il faisait pour m’en persuader, il a fallu d’abord user de moyens doux pour rompre un lien que l’espérance et l’habitude avaient cimenté de l’une et de l’autre part. »


On trouve ici la confirmation de cette partie du mémoire où Beaumarchais se montre séduit lui-même par Clavijo, devenant son ami et son avocat auprès de sa sœur. Dans d’autres lettres, Beaumarchais raconte les sourdes menées, la duplicité de l’Espagnol et la vengeance qu’il en tire, mêlée cependant d’hésitation. « Le fat de Clavijo, écrit-il, levait l’oreille sur ce que son emploi n’était pas donné et qu’il en touchait secrètement les appointemens. Il l’a trop dit, cela m’est revenu ; ma pitié s’est changée en indignation. Son emploi est donné, et il n’a plus qu’à se faire capucin ou à quitter le pays. Le voilà tout-à-fait écrasé ; mais ma pitié est encore revenue, hélas ! sans fruit pour lui. »

Enfin l’existence d’un journal de toute cette affaire, écrit de la main de Beaumarchais et que je n’ai plus retrouvé dans ses papiers, mais qui a servi de base à la relation publiée dix ans plus tard, l’existence de ce journal est constatée maintes fois dans la correspondance, et notamment dans ce billet écrit au père Caron en 1764 par un abbé à qui on avait communiqué le journal :


« J’ai lu et relu, monsieur, la relation qu’on vous envoie de Madrid. Je suis au comble de la joie de tout ce qu’elle contient ; M. votre fils est un vrai héros. Je vois en lui l’homme le plus spirituel, le frère le plus tendre ; l’honneur, la fermeté, tout brille dans son procédé vis-à-vis Clavijo. Je verrai avec joie la suite d’une relation qui m’intéresse tant. Je vous suis bien obligé de votre attention ; elle ne m’est due que par les sentimens d’estime et d’amitié que j’ai pour vous et pour toute votre respectable et aimable famille, et avec lesquels j’ai l’honneur d’être, monsieur, etc.

« 3 juin 1764. »
« L’abbé de Malespine. »


Ce n’est donc pas un roman, ainsi qu’on l’a dit quelquefois, mais une histoire vraie que Beaumarchais inséra dans ses mémoires contre Goëzman, après y avoir été fort heureusement pour lui provoqué par une lettre anonyme où l’on dénaturait et calomniait sa conduite à Madrid.

Voilà pour l’incident Clavijo ; mais cet incident ne dura qu’un mois. Commencé à la fin de mai 4764, il n’en était plus question à la fin de juin, et Beaumarchais séjourna près d’un an à Madrid : il n’en partit qu’à la fin de mars 1765. Qu’y faisait-il ? C’est ici que sa correspondance est assez curieuse.

Il était venu pour venger sa sœur, mais il n’était pas homme à voyager si loin pour un seul objet ; il venait aussi pour faire des affaires, beaucoup d’affaires. Sous ce rapport, l’Espagne était, en 1764, un pays neuf et attrayant pour les spéculateurs à imagination, comme l’était essentiellement Beaumarchais. Il arrivait donc la tête pleine de projets, la poche munie de 200,000 francs en billets au porteur de Du Verney, que ce dernier lui confiait avec défense, à la vérité, d’en user sans une autorisation expresse, mais qui étaient destinés à le poser grandement auprès du ministère espagnol ; il apportait aussi force lettres de recommandation de la cour pour l’ambassadeur de France, et, à peine arrivé, on le voit lancé en plein dans ce tourbillon d’entreprises industrielles, de plaisirs, de fêtes, de galanterie, de musique et de chansons, qui est son élément. Il est dans la fleur de l’âge, il a bientôt trente-trois ans ; tout son esprit, toute son imagination, toute sa gaieté, tout son entrain, toutes ses facultés, en un mot, sont à leur plus haut point de force et de développement. On a ici le Figaro et l’Almaviva du Barbier de Séville fondus ensemble avec une teinte de Grandisson et des nuances qui rappellent les plus célèbres spéculateurs de nos jours.


« Je suis mes affaires (écrit-il à son père) avec l’opiniâtreté que vous me connaissez ; mais tout ce qu’on entreprend entre Français et Espagnol est dur à la réussite : ce sera un beau détail que celui que j’aurai à vous faire lorsque je reviendrai me chauffer à votre feu.

« Je travaille, j’écris, je confère, je rédige, je représente, je combats : voilà ma vie. M. le marquis de Grimaldi, le plus galant homme qui ait jamais été à la tête d’un ministère, est ma belle passion ; ses procédés sont si francs, si nobles, que j’en suis enchanté. Renfermez ce que je vous mande dans un cercle fort étroit, et que cela ne passe pas les murs de votre petit réduit. Il me paraît qu’on est assez content ici du jour que j’ai répandu sur quelques questions épineuses, et j’ose vous promettre au moins que, si je ne réussis pas à tout, j’emporterai de ce pays l’estime de tous ceux à qui j’ai affaire. Conservez bien votre santé, et croyez que mon plus grand bonheur sera de vous faire jouir de tout le bien qui m’arrivera. »


Ailleurs Beaumarchais écrit :


« Je suis dans le plus beau de l’âge. Je n’aurai jamais plus de vigueur dans le génie : c’est à moi de travailler, à vous de vous reposer. Je parviendrai peut-être à vous libérer de vos engagemens : j’y attache la bénédiction de mes travaux. Je ne vous dis pas tout ici ; mais comptez que je ne m’endors pas sur le projet que j’ai toujours eu dans la tête, de vous mettre au pair, par état, de tout ce que vous voyez autour de vous. Vivez seulement, mon cher père, ayez soin de vous : le moment viendra où vous jouirez de votre vieillesse, à la manière des honnêtes gens, libre de dettes et content de vos enfans. Je suis occupé à faire nommer votre gendre ingénieur du roi avec appointemens. Il est devenu fort sage et travaille comme un cheval ; je le talonne avec l’aiguillon de l’honneur, mais il va bien sans éperons…… Si vous receviez des nouvelles de moi par quelque habitant de Madrid, on vous dirait : Votre fils s’amuse comme un roi ici ; il passe toutes ses soirées chez l’ambassadrice de Russie, chez milady Rochford ; il dîne quatre fois par semaine chez le commandant du génie, et court à six mules les alentours de Madrid ; puis il va au sitio real voir M. de Grimaldi et autres ministres. Il mange tous les jours chez l’ambassadeur de France, de sorte que ses voyages sont charmans et lui coûtent fort peu. Tout cela est vrai quant à l’agrément ; mais il ne faut pas que vos amis en concluent que je néglige mes affaires, parce que personne ne les a jamais faites que moi. C’est dans la bonne compagnie, pour laquelle je suis né, que je trouve mes moyens… et quand vous verrez les ouvrages sortis de ma plume, vous conviendrez que ce n’est pas marcher, mais courir à son objet. »


Quels sont donc les ouvrages qui sortent de la plume de Beaumarchais à Madrid ? — C’est d’abord un grand mémoire sur la concession du commerce exclusif de la Louisiane à une compagnie française organisée à l’instar de la compagnie des Indes, pour laquelle Beaumarchais assiège le ministère espagnol. — C’est ensuite un plan en vertu duquel il demande à être chargé de fournir de nègres toutes les colonies espagnoles. L’idée est assez singulière, venant de l’auteur du petit poème contre l’optimisme dont j’ai parlé, et où je trouve la tirade suivante, écrite un an à peine avant le voyage à Madrid :

« Si tout est bien, que signifie
Que, par un despote asservie,
Ma liberté me soit ravie ?
Mille vœux au ciel sont offerts,
En tous lieux l’humanité crie :
Un homme est esclave en Syrie,
On le mutile en Italie :
Son sort est digne des enfers
Aux Antilles, en Barbarie.
Si votre ame en est attendrie,
Montrez-moi, raisonneurs très chers,
Sur quelle loi préétablie
Mon existence est avilie,
Lorsque, par les documens clairs
D’une saine philosophie
Que le sentiment fortifie,
Je sais que l’auteur de ma vie
M’a créé libre, et que je sers.
Suis-je un méchant, suis-je un impie,
Lorsqu’avec douleur je m’écrie :
Tout est fort mal dans l’univers[22] ? »

C’est ainsi que chez Beaumarchais la spéculation fait parfois un peu contraste avec la philosophie.

Le troisième projet que Beaumarchais rédige à Madrid entre un concert et un dîner, c’est un mémoire pour la colonisation de la Sierra-Morena ; puis viennent divers travaux sur les moyens de faire fleurir en Espagne l’agriculture, l’industrie et le commerce, et enfin un plan nouveau pour la fourniture des vivres de toutes les troupes d’Espagne. Ce dernier plan étant de tous les projets du voyageur celui qui a été le plus voisin de l’exécution, laissons-le en discourir à sa manière dans une lettre inédite à son père, qui est très longue et à laquelle j’emprunte beaucoup de citations, parce que, dans ses deux parties si différentes, la lettre est un vivant portrait de cet industriel doublé de philosophe et d’artiste qui s’appelle Beaumarchais.


« Madrid, 28 janvier 1766.
« Monsieur et très cher père,

« J’ai reçu votre lettre du 15 janvier par laquelle vous dites des merveilles sur votre étonnement de la réception que vos amis ont faite à votre confidence[23] ; mais ce que vous appelez coups de surprise m’eût paru, à moi, une chose toute naturelle. Pour être bien avec soi, il faut n’avoir rien à se reprocher dans la conduite des choses qu’on entreprend ; pour être bien avec les autres, il faut réussir. Le succès seul fixe l’opinion des hommes sur le travail de ceux qui spéculent ; voilà pourquoi, si j’eusse pu arrêter la parole sur vos lèvres, je me serais opposé de mon mieux à ce que vous fissiez part de mes secrets à quelqu’un. Mes mesures ont beau être les plus sages que je puisse prendre ; j’aurai eu beau mettre tout le jeu, toute l’adresse imaginable pour faire filer une aussi grande affaire jusqu’à son heureux dénoûment : si quelque événement imprévu brise ma barque, même dans le port, je n’ai plus rien à espérer que le sourire amer de ceux qui m’auraient porté aux nues si j’avais fixé la fortune. Au reste, mon cher père, vous me connaissez ; ce qu’il y a de plus étendu, de plus élevé n’est point étranger à ma tête : elle conçoit et embrasse avec beaucoup de facilité ce qui ferait reculer une douzaine d’esprits ordinaires ou indolens. Je vous mandais l’autre jour que je venais de signer des préliminaires ; aujourd’hui je suis beaucoup plus avancé. L’hydre à sept têtes n’était qu’une fadaise auprès de celle à cent têtes que j’ai entrepris de vaincre ; mais enfin je suis parvenu à me rendre maître absolu de l’entreprise entière des subsistances de toutes les troupes des royaumes d’Espagne, Mayorque, et des presidios de la côte d’Afrique, ainsi que de celles de tout ce qui vit aux dépens du roi. Notre ami a raison de dire que c’est la plus grande affaire qu’il y ait ici, elle monte à plus de 20 millions par an. Ma compagnie est faite, ma régie est montée ; j’ai déjà quatre cargaisons de grains en route, tant de la Nouvelle-Angleterre que du midi, et, si je coupe le dernier nœud, je prendrai le service au 1er mars. Les gens qui sont aujourd’hui en possession de cette affaire n’y entendaient rien, et, dans l’année passée, ils ont horriblement perdu : 1° parce que les grains ont été hors de prix en Espagne et qu’ils n’avaient pas une seule correspondance chez l’étranger ; 2° parce qu’ils avaient entrepris l’affaire à un titre trop modique. Je les ai mis hors de cour par divers arrangemens très difficiles à combiner ; enfin, par mon moyen, l’esprit de conciliation et la paix ont succédé à une aigreur aussi ruineuse entre des associés que leur mauvaise conduite. Ils sont dehors, et la queue que je suis à écorcher maintenant est de faire accepter mes conditions particulières au ministre qui m’invite à entrer en danse, mais qui trouve les violons un peu chers. Je ne puis rien changer à mes justes prétentions. L’affaire était à 14 maravédis la ration de pain et 14 réaux la fanègue d’orge, et il restait trois ans à courir pour que le bail finît. Moi, j’entre au milieu d’un marché que je fais rompre du consentement de tous les intéressés. Je demande 16 maravédis et 16 réaux pour le temps de dix ans, à commencer du 1er septembre prochain. Je demande l’extraction franche de 2 millions de piastres fortes par chaque an pour faciliter mon commerce avec l’étranger, et comme je prends le service au 1er mars, avant la récolte, je demande 18 maravédis et 18 réaux jusqu’au 1er septembre, ce qui fait 2 maravédis et 2 réaux d’augmentation sur le prix fondé de 16 et 16 pour m’indemniser des premiers frais. À ces conditions, je me charge de rembourser au roi environ 4 millions de réaux qu’il a avancés à l’affaire avant cette année, pourvu toutefois que sa majesté consente à rejeter ce remboursement sur les dernières années de mon bail. Un des articles les plus certains de mon marché est le paiement assuré, tous les 30 du mois, de 1,800,000 réaux, que je recevrai à la trésorerie royale. Les deux associés qui me cèdent leur affaire doivent 5 millions de réaux à différens particuliers ; les billets sont échus ; ils ne peuvent payer. J’ai tout arrangé de manière que, le jour de la signature du traité, je leur remettrai les 5 millions en leurs propres effets, et celui qui en est le porteur a pris de tels tempéramens avec moi en particulier, que ces 5 millions ne me seront imputés qu’à la fin de mon bail, et que, le jour de la signature du contrat, il doit envoyer à ma caisse 3 millions pour commencer à travailler. Pour cela, je lui donne un tiers dans les bénéfices........... On a idée de joindre à cela la fourniture de pain blanc de toutes les villes d’Espagne, ce qui double l’étendue de mon entreprise ; mais je veux commencer à donner une grande opinion de ma façon de travailler, afin que la confiance amène les avantages très difficiles à obtenir en commençant. Je prévois qu’il y a des parties à joindre à celles-ci qui rendront l’affaire sans bornes ; mais je dirai, comme les honnêtes Espagnols, poco à poco, mettons-nous en selle avant de galoper et surtout affermissons-nous bien sur les étriers. Il est neuf heures du soir, je sors pour aller jaser affaires ; si je rentre avant onze heures, je vous dirai encore un mot.

« Je rentre, rien n’est changé. Je viens de signer ce fameux compromis qui fait mon titre pour traiter en nom propre avec M. le marquis d’Esquilace, ministre de la guerre et des finances. Tout le monde à Madrid parle de mon affaire, on m’en fait compliment comme d’une chose faite ; moi, qui sais bien qu’elle n’est pas finie, je me tais jusqu’à nouvel ordre.

« Bonsoir, mon cher père ; croyez-moi, ne soyez étonné de rien, ni de ma réussite, ni du contraire, s’il arrive. Il y a en tout dix raisons pour le bien et cent pour le mal ; à l’égard de mon âge, il est celui où la vigueur du corps et celle de l’esprit mettent l’homme à sa plus haute portée. J’ai bientôt trente-trois ans. J’étais entre quatre vitrages à vingt-quatre. Je veux absolument que les vingt années qui s’écoulent jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans me ramènent, après de longs travaux, à la douce tranquillité que je ne crois vraiment agréable qu’en la regardant comme la récompense des peines de la jeunesse.

« Cependant je ris ; mon intarissable belle humeur ne me quitte pas un seul instant. J’ai fait ici des soupers charmans ; je pourrais vous envoyer des vers faits par votre serviteur sur des séguedilles espagnoles, qui sont des vaudevilles très jolis, mais dont les paroles ordinairement ne valent pas le diable. On dit ici, comme en Italie : les paroles ne sont rien, la musique est tout. J’entre en fureur sur une pareille déraison. Je choisis l’air le plus goûté, air charmant, tendre, délicat ; j’y établis des paroles analogues au chant. On écoute, on revient à mon opinion, on m’accable pour composer. Mais un moment, messieurs, que la gaieté du soir ne gâte pas le travail du matin. Ainsi toujours le même, j’écris et je pense affaires tout le long du jour, et le soir je me livre aux agrémens d’une société aussi illustre que bien choisie. Mais, puisque j’ai parlé plaisirs, et qu’il est onze heures du soir, ma lettre sera partagée comme mon temps : la première partie au sérieux, la fin à l’amusement. Recevez donc la dernière séguedille échappée à ma saillie. C’est une de celles qui ont fait le plus de fortune ici ; vous la trouverez ci-jointe. Elle est entre les mains de tout ce qui parle français à Madrid.

« En vérité, je ris sur l’oreiller, quand je pense comme les choses de ce monde s’engrènent, comme les chemins de la fortune sont en grand nombre et tous bizarres, et comme surtout l’ame supérieure aux événemens peut toujours jouir d’elle-même au milieu de tous ces tourbillons d’affaires, de plaisirs, d’intérêts différens, de chagrins, d’espérances qui se choquent, se heurtent et viennent se briser contre elle. Mais ce n’est pas de la morale que je vous ai promis, c’est une chansonnette fort tendre ; l’air, que je vous enverrai peut-être un autre jour, est plaintif et délicat. J’ai établi pour paroles une bergère au rendez-vous la première et se plaignant du coquin qui se fait attendre. Les voici :


SÉGUEDILLE.

Les sermens
Des amans
Sont légers comme les vents.
Leur air enchanteur,
Leur douceur,
Sont des pièges trompeurs
Cachés sous des fleurs.
Hier, Lindor,
Dans un charmant transport,
Me jurait encor
Que ses soupirs,
Que ses désirs
S’enflammeraient par les plaisirs ;
Et cependant
En cet instant
Vainement
J’attends l’inconstant.

Aye ! aye ! aye ! je frissonne !
Aye ! aye ! aye ! mon cœur m’abandonne !
Ingrat, reviens.
Mon innocence était mon bien ;
Tu me l’ôtas,
Je n’ai plus rien.
Devais-je, hélas !
Tout hasarder,
Tout perdre, pour te conserver ?
Mais quelqu’un vers moi prend l’essor…
Le cœur me bat… C’est mon Lindor !
Soupçons jaloux, éloignez-vous !
Craignez de troubler un moment si doux !

« Ma chère Boisgarnier, si tu tenais l’air de cette jolie séguedille et l’accompagnement de guitare que j’ai fait (dans un pays où tout le monde en joue et ne peut accompagner ma séguedille comme moi, qui, par égard pour le pays, broche de temps en temps quelque chose pour leur instrument favori), tu chantonnerais, tu ânonnerais, peut-être à la fin tu y viendrais. Va, je te promets l’air et l’accompagnement, si j’ai un moment d’ici au premier courrier. Mais que dirais-tu de moi si je te le portais moi-même ? Effectivement, je suis bien près de mon départ ; un mot du ministre peut me mettre en route d’ici à douze jours.

« Bonsoir, mon cher père ; il est onze heures et demie, je vais boire du sirop de capillaire, car depuis trois jours j’ai un rhume de cerveau affreux ; mais je m’enveloppe dans mon manteau espagnol, avec un bon grand chapeau détroussé sur mon chef, ce qu’on appelle être en capa y sombrero, et quand l’homme, jetant le manteau sur l’épaule, se cache une partie du visage, on appelle cela être embossado ; c’est ce que j’ajoute à mes précautions, et, dans mon carrosse bien fermé, je vais à mes affaires. Je vous souhaite une bonne santé. En relisant cette lettre que je vous envoie toute mal torchée qu’elle est, j’ai été obligé d’y faire vingt ratures pour lui donner une espèce de suite ; ceci est pour vous corriger de lire mes lettres aux autres ou d’en tirer des copies. »


C’est en effet d’une plume rapide comme la pensée que Beaumarchais écrit cette longue lettre, où on le voit passant d’un sujet à l’autre avec la plus étrange flexibilité de goûts et d’aptitudes. Ici des calculs, là des méditations philosophiques, ailleurs du sentiment, plus loin du badinage, partout de la sincérité et de l’entrain : tel est ce Protée. Voici une autre lettre inédite de lui, où il se peint dans le salon de l’ambassadeur de Russie à Madrid, autour d’une table de jeu, et dont la verve et le mouvement me déterminent à la donner tout entière. Elle est adressée à sa sœur Julie. C’est encore Beaumarchais vu sous un autre aspect.


« Madrid, ce 11 février 1765.

« Tu peux te rappeler, ma chère Julie, que je t’ai promis un de ces courriers passés le détail d’une tracasserie de l’ambassadeur de Russie à mon égard, dont je me suis tiré comme je le devais. Le voici : il te donnera une idée de ma vie à Madrid, j’entends celle de mes soirées, car les jours entiers sont aux affaires.

« Depuis long-temps le comte de Buturlin, fils du grand-maréchal de Russie et l’ambassadeur en question, me recevait chez lui avec cette prédilection qui faisait dire que lui et la très jolie ambassadrice étaient amoureux de moi. Le soir, il y avait ou jeu ou musique et souper, dont je paraissais l’ame. La société s’était accrue de tous les ambassadeurs qui, avant ceci, vivaient avec assez peu de liaison. Ils faisaient, depuis le retour de la cour en cette ville, des soupers charmans, disaient-ils, parce que j’en étais. J’avais un soir gagné au brelan, quoique petit jeu, aux 10 écus de cave, 500 livres au comte et 1,500 à la comtesse ; depuis ce jour, on ne jouait plus au brelan, et l’on me proposait le pharaon, que pour rien au monde je ne voulais jouer. Je n’étais pas payé de mes 2,000 livres ; je ne disais mot. Tout le monde le savait ; on trouvait que j’agissais en ambassadeur, et le comte en maigre particulier. Enfin un soir, piqué de ce que le comte venait de gagner une centaine de louis et qu’il ne me parlait pas de ce qu’il me devait, je dis tout haut : Si le comte veut me prêter de l’or, je vais faire une folie et vous tailler au pharaon ; il ne put s’en défendre, et me passa les 100 louis qu’il venait de gagner, et je tins la banque : en une heure, ma pauvre banque fut enlevée. Le duc de San-Blas me gagna 50 louis, l’ambassadeur d’Angleterre 15, celui de Russie 20, etc. Me voilà à peu près comme si je n’avais rien gagné. Je me lève en riant et je dis : « Mon cher comte, nous sommes quittes. — Oui, dit-il, mais vous ne direz plus que vous ne voulez pas jouer au pharaon, et nous espérons que vous ne fausserez pas compagnie à l’avenir. — À la bonne heure pour ponter quelques louis, mais non pour tailler aux banques de 100 louis. — Celle-là, dit-il, ne vous coûte guère. — C’est tout ce qu’on pourrait me dire, répondis-je, si j’avais eu affaire à un mauvais débiteur. » Là-dessus la comtesse rompt les propos. Mme de la C…[24] se lève, et me dit de lui donner le bras. Je pars… Bouderie pendant deux jours : j’allais néanmoins à l’hôtel de Russie comme à l’ordinaire, et, pour n’avoir point l’air d’avoir joué un argent désespéré, je perdais chaque soir en pontant 10 ou 12 louis, ou j’en gagnais quelques-uns. Un soir que j’avais gagné 20 louis sur une banque de 200, je me lève, et, avant de m’en aller, je mets tout mon gain sur deux cartes qui gagnent toutes deux. Je pousse, tout réussit ; je fais sauter la banque que tenait le marquis de Carrasola. Le chevalier de Gusman met 100 quadruples sur la table et dit : Messieurs, ne vous en allez pas, je parie que M. de Beaumarchais va me faire sauter encore cette nouvelle banque. — Je me crois obligé, ayant 200 louis de gain, de répondre à l’agacerie ; je joue, tout le monde cesse, parce qu’il n’y avait personne qui jouât si gros jeu. Moi, ayant mis 50 louis de côté et voulant rendre le reste pour ne plus jamais jouer, je mettais 10 louis sur chaque carte ; la carte gagnant, je doublais. Bref, en deux heures, j’eus les 100 quadruples. Je me levai, et fus me coucher avec 500 louis, dont je perdis le lendemain 150. Mme de la C… me dit que j’avais joué très noblement d’avoir rendu une telle somme sur mon gain, et que je pouvais garder le reste. Je me retirais, lorsque l’ambassadeur de Russie, me parlant personnellement, me dit : « Est-ce que vous ne voulez plus, monsieur, essayer vos forces contre moi ? — Monsieur, lui dis-je, j’ai beaucoup perdu ce soir. — Mais, reprit-il vivement, vous avez bien plus gagné hier. — Monsieur le comte, lui dis-je, vous savez si je suis attaché à l’argent du jeu ; j’ai joué malgré moi, j’ai gagné en dépit du bon sens, et vous ne me pressez ainsi que parce que vous savez bien que je joue sans règle et très désavantageusement. — Parbleu, dit-il, on ne peut pas mieux jouer que de gagner, et de cet argent il y en a beaucoup à moi. — Eh bien ! monsieur le comte, combien perdez-vous ? — Cent cinquante louis, dit-il. — Je perdrai donc, lui répondis-je, 300 louis ce soir, car, avec les 150 que je viens de rendre à la banque, j’en mets 150 autres contre vous si vous voulez tailler, afin que tous les avantages vous restent ; mais je veux jouer 25 louis tous les coups. » Il prend des cartes, ne demandant pas mieux : la fortune me continue, je lui gagne 200 louis ; alors je me lève et je dis : « C’est folie à moi de jouer plus long-temps ; je vous ruinerais, monsieur ; un autre jour je serai en malheur, et vous vous racquitterez. — Comment, monsieur, vous partez ? Pardieu ! gagnez-moi 500 louis ou racquittez-moi. — Non, monsieur le comte, un autre jour ; il est quatre heures, on peut s’aller coucher. — Mais, monsieur, vous fûtes plus poli hier avec le chevalier de Gusman. — Aussi, répondis-je, a-t-il perdu 500 louis. Je n’en puis plus de sommeil. Voulez-vous vos 200 louis d’un coup de trente et quarante ? — Non, dit-il, au pharaon. — Messieurs, je vous souhaite le bonsoir. » La comtesse sa femme, un peu fâchée de la perte de son mari, s’échappe à dire que j’étais plus heureux que poli. Je la regardai fixement et lui dis : « Madame l’ambassadrice, vous oubliez que vous me fîtes, il y a huit jours, un compliment tout contraire. » Elle rougit, je n’ajoutai rien, et je partis. Il était vrai que huit jours avant, soupant chez milord Rochford, elle m’avait prié, à mains jointes, de lui prêter 30 louis pour payer sa perte, et que je l’avais fait sur-le-champ, quoique je perdisse et que je me rappelasse l’histoire du brelan.

« Voilà donc M. le comte mon débiteur de 200 louis, la comtesse de 30, sans compter mes 350 louis de gain. Je jure mon gros juron de ne plus jouer ; je vais pendant plusieurs jours voir la banque sans me mêler des affaires des grands. L’ambassadeur me fait une mine de chien, ne me dit mot ; sa femme est embarrassée. On ne parle point de payer, pas une politesse sur le retard. J’en porte mes plaintes à Mme de la C…, qui, le même soir, prend à part le médecin de l’ambassadeur dans un coin du salon, et là lui fait une sortie terrible sur son maître, lui déclare que, s’il ne change pas de conduite à mon égard, elle lui rompra en visière devant toute l’Espagne, qu’il est un mal élevé et un sot ; bref, toutes les herbes de la Saint-Jean.

« Comme ma conduite était constamment la même à l’égard du mari et de la femme, tout le monde était pour moi. Le lendemain, le docteur apporte 200 louis chez Mme de la C., où je dînais ; elle, fort offensée, fait dire à l’ambassadeur qu’elle le verra le soir pour lui donner la leçon qu’il mérite, qu’il aurait dû m’apporter mon argent chez moi et me demander excuse de ses bouderies et de ses retards. À bon compte, je prends les 200 louis, dont le docteur me demande quittance. Je lui ris au nez et j’écris à l’ambassadeur une lettre polie, mais très propre à le faire rougir de lui-même. Deux heures après, la comtesse vient chez Mme de la C… Je n’y étais plus. — Grande explication. — Je ne mets plus le pied à l’hôtel de Russie pendant huit jours. Enfin la comtesse m’envoie le médecin pour me prier de l’aller voir et me faire reproche de mon absence. Je réponds que, malgré l’extrême privation que je ressentais de ne plus jouir de sa société, je ne croyais pas devoir me présenter dans une maison où j’avais si fort à me plaindre du maître.

« On va chez Mme de la C…, on négocie, on dit que le comte est honteux, confus. Je tiens bon sur l’étiquette, et enfin M. l’ambassadeur envoie chez moi le prince de Mezersky de sa part me prier de lui faire l’honneur d’aller le soir au concert et souper chez lui. L’après-midi, le comte passe à ma porte et me fait demander si je veux voir la pièce nouvelle dans sa loge, qu’il m’attend pour m’y mener. Je crus qu’il valait mieux qu’on nous vît faire l’entrevue chez lui, et je répondis que j’écrivais, mais que j’aurais l’honneur de me rendre à l’invitation du soir. J’arrive un peu tard exprès, afin que le concert fût commencé et que tout le monde fût assemblé. Je suis surpris de me voir, moi qu’on regardait avant comme de la maison et qu’on n’annonçait plus, précédé de deux pages qui ouvrent tous les battans, et je perce jusqu’au concert en cérémonie. La comtesse était au clavecin ; elle s’avance et me dit, en me présentant le comte, que des amis ne devaient pas se fâcher pour des malentendus, et qu’ils espéraient l’un et l’autre que je leur ferais l’honneur de rester des leurs, et tout de suite elle ajouta, pour sceller la réconciliation : « Monsieur de Beaumarchais, j’ai dessein de jouer le rôle d’Annette ; j’espère que vous accepterez celui de Lubin[25] ; l’envoyé de Suède fera le seigneur, le prince Mezersky le bailly, et nous sommes déjà à la répétition. » Quelque chose que je fisse, je ne pus éviter d’accepter cette offre obligeante, et sur-le-champ, passant au clavecin, tout l’orchestre part, et je chante les ariettes de Lubin. Chacun dit ce qu’il sait de son rôle, ensuite grande musique, grand souper. La bonne humeur renaît. Parole d’honneur, de part et d’autre, qu’on ne me parlera jamais de jouer, et que nous nous amuserons à des plaisirs plus vifs, mais qui ne tireront pas autant à conséquence. La comtesse, enchantée, me fait remettre par un page, au dessert, un billet contenant quatre vers à ma louange, de mauvaise versification, mais assez flatteurs, qu’elle avait faits le jour même. Les voici :

Ô toi à qui la nature a donné pour partage
Le talent de charmer avec l’esprit du sage,
Si Orphée, comme toi, eût eu des sons si flatteurs,
Pluton sans condition aurait fait son bonheur[26].

« Peste ! ce ne sont pas là des honneurs communs. J’ai répondu. La liaison est plus belle que jamais : le bal, le concert, plus de jeu, et j’ai de reste 14,500 livres. J’ai fait depuis des paroles françaises sur une nouvelle séguedille espagnole. Il y en a deux cents exemplaires ; on se l’arrache ; elle est gaillarde et dans le genre Est-il endormi ! Je te la garde pour un autre jour, avec la musique de celle que j’ai envoyée à mon père. Bonsoir. J’ai rempli mon engagement tant bien que mal. Tu en sais autant que moi sur ma tracasserie. J’écrirai mercredi à ma Pauline et à sa tante. Malgré les préparatifs d’Annette, j’ai bien peur que le diable n’emporte Lubin avant qu’on joue la pièce : je puis partir dans dix jours. »


La fatuité étant un peu le péché mignon de Beaumarchais, qui se compare ailleurs à Alcibiade, on est tenté de se demander s’il n’exagère pas sa familiarité avec ces ambassadeurs ; mais le dossier d’Espagne contient des lettres de l’ambassadeur d’Angleterre, lord Rochford, qui prouvent qu’en effet le jeune et brillant Français était alors bien réellement le favori du corps diplomatique de Madrid. Sa gaieté d’enfant de Paris met en mouvement tout ce monde un peu guindé. Lord Rochford raffole de lui, va au Prado avec lui, fait des soupers avec lui, chante des duos avec lui et devient étonnamment jovial pour un diplomate anglais.

C’est sans doute la scène de jeu que nous venons de reproduire qui servit de base aux calomnies répandues plus tard, lors du procès Goëzman, et qui tendaient à présenter Beaumarchais comme un joueur peu loyal. Non-seulement il jouait loyalement, mais je vois dans toutes ses lettres qu’il n’aimait pas le jeu et ne s’y livrait qu’à son corps défendant. À l’époque où il tenait à Paris un grand état de maison, on jouait chez lui, mais il ne jouait jamais. Au milieu de ce tourbillon d’affaires et de plaisirs aristocratiques, Beaumarchais nous apparaît toujours occupé de son humble famille, tantôt déployant une rare habileté pour forcer, sans compromettre ses allures patriciennes, deux ou trois grandes dames de Madrid à payer des factures arriérées du père Caron pour montres et bijoux, tantôt avec une fraternelle bonhomie prenant une part active à tous les petits incidens de la vie de ses sœurs de Paris, ou bien quittant les salons de la cour pour la modeste demeure de ses sœurs de Madrid.


« J’ai vu Drouillet[27] à mon arrivée, écrit-il à son père ; lui et sa femme m’ont rendu visite, mais je ne suis point entré dans leur société, quoique Drouillet soit un homme estimable et rond comme feu Pichon et qu’il tienne une fort bonne maison à Madrid. La raison de mon éloignement est le ton et les airs ridicules de sa femme, qui, pour quelques écus de plus que vos filles, les traitait de mesdemoiselles devant moi, ce dont j’ai eu l’honneur de la relever. Elle désirait fort de m’attirer chez elle par toutes les prévenances et invitations possibles, ne parlant point de mes sœurs, ce qui m’a fait répondre à toutes ses politesses que j’avais trop peu de séjour à faire à Madrid pour ne pas donner tout mon temps à ma famille. C’est partout de même, et le ridicule est de tous les pays. Il y a ici ce qu’on appelle grande et petite France ; mes sœurs, trop bien élevées pour être de la petite, ne sont pas jugées assez riches pour être de la grande ; ainsi les visites de la Drouillet étaient pour moi seul : sur quoi monsieur votre fils a pris la liberté de la remettre à sa place, et elle dit que je suis malin[28]. Vous savez, mon cher père, ce qui en est, et s’il y a de la malice à voir les choses sans brouillard et à dire ce qu’on pense. »


Le fils aîné de sa sœur de Madrid était en pension à Paris ; l’enfant vient à mourir. Beaumarchais, chargé par son père de préparer sa sœur et son beau-frère à cette triste nouvelle, répond par la lettre suivante, qui est bien, ce me semble, d’un homme essentiellement bon et d’une bonté délicate :


« J’ai reçu votre gros et triste paquet, dont je n’ai pas encore fait usage entièrement ; je garde à ces pauvres gens cette pénitence pour leur carême. Il leur reste un fils qui est un fort joli enfant, spirituel au possible, et qui dévore tout ce qu’on lui apprend. Les seuls préparatifs que j’aie faits à la triste nouvelle que je dois leur annoncer ont été de beaucoup caresser le petit Eugenio depuis votre lettre, ce à quoi ils me paraissaient fort sensibles. Je lui ai donné un louis pour son carnaval, et je lui fais faire un très bel habit de houzard. Je leur ai parlé de son frère pour leur faire apercevoir la différence de dispositions aux sciences et talens de celui-ci à l’autre, et, de discours en discours, je les ai amenés au point de m’avouer leur embarras pour placer cet aîné autrement que dans les gardes du roi, dans le temps qu’on destine l’autre au génie. Je les crois disposés maintenant de telle sorte que, dès l’entrée du carême, je leur apprendrai la nouvelle sans autre ménagement. »


Il paraît qu’il était déjà, à cette époque, en correspondance avec Voltaire, je ne sais à quelle occasion. « J’ai reçu, écrit-il de Madrid à son père, la lettre de M. de Voltaire ; il me complimente en riant sur mes trente-deux dents, ma philosophie gaillarde et mon âge[29]. Sa lettre est très bonne, mais la mienne exigeait tellement cette réponse que je crois que je l’eusse faite moi-même. Il désire quelques détails sur le pays où je suis ; mais je lui répondrais volontiers, comme M. de Caro le fit hier à Mme la marquise d’Arissa chez M. de Grimaldi. Elle lui demandait ce qu’il pensait de l’Espagne. — Madame, répondit-il, attendez que j’en sois dehors pour avoir ma réponse ; je suis trop sincère et trop poli pour la faire chez un ministre du roi… » Quelquefois de mauvaises nouvelles lui arrivent de France ; il éprouve des pertes, ses plans de Madrid ne réussissent pas, et il écrit :


« Je me raidis par le travail contre l’infortune. Sitôt que je quitte la rame, les malheurs, les pertes m’accablent de toutes parts. La gaieté de mon caractère, et, j’ose le dire en rendant grâce à la Providence, la force de mon ame, jointes à l’habitude des revers, tout cela m’empêche de succomber… Quand je me suis emporté une once de chair aux lèvres avec mes dents sur le passé, je travaille sérieusement sur le présent et je ne puis m’empêcher de sourire sur l’avenir. J’ai déjà perdu trois ou quatre fois plus que je n’ai vaillant au monde, d’indignes ennemis ont barré mon chemin, le pauvre Pichon me ruine à Saint-Domingue : me voilà néanmoins secouant ma tête carrée et recommençant gaiement l’ouvrage des Danaïdes. »


On n’en finirait pas, si on voulait examiner toutes les nuances du caractère et de l’esprit de Beaumarchais dans cette correspondance de sa jeunesse. J’y ai cherché avec une curiosité bien naturelle des traces de son opinion sur le théâtre espagnol. Ce n’est pas sans étonnement qu’on le voit s’en tenir sur ce point à quelques aperçus assez insignifians. Son attention s’est portée sur les mœurs plutôt que sur le théâtre. Tout ce qu’il en dit se borne à peu près à ce passage d’une lettre au duc de La Vallière, en date du 24 décembre 1764, dans laquelle Beaumarchais, après de longs détails sur l’administration, la politique et les mœurs de l’Espagne, s’exprime ainsi :


« Les spectacles espagnols sont de deux siècles au moins plus jeunes que les nôtres, et pour la décence, et pour le jeu ; ils peuvent très bien figurer avec ceux de Hardy et de ses contemporains ; la musique en revanche peut marcher immédiatement après la belle italienne et avant la nôtre. La chaleur, la gaieté des intermèdes tout en musique dont ils coupent les actes ennuyeux de leurs drames insipides, dédommagent très souvent de l’ennui qu’on a essuyé en les entendant. Ils les appellent tonadillas ou saynètes. La danse est absolument inconnue ici ; je parle de la figurée, car je ne puis honorer de ce nom les mouvemens grotesques et souvent indécens des danses grenadines et moresques qui font les délices du peuple. »


Cette citation semblerait prouver que Beaumarchais ne fait pas beaucoup de cas du théâtre espagnol. Le moment n’est pas venu encore d’examiner ce qu’il en a tiré. Ce qui est certain, c’est qu’il a notablement défiguré les types qu’il lui empruntait ; mais d’un autre côté on peut reconnaître même par cette lettre que le mouvement général de la comédie espagnole, et surtout la gaieté des intermèdes, des saynètes, ont produit sur lui une assez vive impression. Quand il quitta l’Espagne après un an de séjour, il avait échoué dans ses spéculations industrielles ; mais il en revenait plus riche qu’il ne le croyait lui-même, car il apportait dans sa tête les premiers linéamens de ces figures si accentuées et si originales de Figaro, de Rosine, d’Almaviva, de Bartholo, de Basile, qui devaient faire un jour la gloire de son nom.

  1. Voyez la première partie dans la livraison du 1er octobre.
  2. Voici un extrait de ce brevet dans lequel Beaumarchais porte encore le nom de Caron tout court : « De par le roy. — Grand-maître de France, premier maître et maîtres ordinaires de notre hôtel, maîtres et contrôleurs bouchaux de notre maison et chambre aux deniers, salut. Sur le bon et louable rapport qui nous a été fait de la personne du sieur Pierre-Augustin Caron et de son zèle et affection à notre service, à ces causes nous l’avons cejourd’hui retenu et par ces présentes signées de notre main retenons en la charge de l’un des contrôleurs clercs d’office de notre maison, vacante par la démission de Pierre-Augustin Francquet, dernier possesseur d’icelle, pour par lui l’avoir et exercer, en jouir et user aux honneurs, autorités, prérogatives, privilèges, franchises, libertés, gages, droits, etc.

    « Donné à Versailles sous le scel de notre secret, le 9 novembre 1755.

    « Louis. »
  3. Beaumarchais surfait ici l’antiquité de sa noblesse ; en 1773, elle ne datait en réalité que de douze ans.
  4. Les plus grands personnages du XVIIIe siècle, notamment le duc de Choiseul, après la mort du dauphin, fils de Louis XV, ont été l’objet d’imputations aussi noires et aussi injustes.
  5. Dans les lettres de Diderot à Mlle Voland, à la date de 1760, on lit : « J’avais été invité la semaine passée par le comte Oginski à l’entendre jouer de la harpe… Je ne connaissais point cet instrument ; c’est un des premiers que les hommes ont dû inventer… La harpe me plaît… cependant elle est moins pathétique que la mandore. »
  6. On connaît les sobriquets de mauvais goût dont Louis XV s’amusait à décorer ses filles dans l’intimité : il appelait Mme Victoire Coche, Mme Adélaïde Loque, Mme Sophie Graille, et Mme Louise Chiffe.
  7. Il s’agit ici du fils de Louis XV, prince pieux, honnête homme, grave, studieux, qui ne ressemblait en rien à son père, et qui mourut à trente-six ans, en 1765.
  8. Cette relation de Gudin semble indiquer que les deux adversaires se seraient battus sans témoins. Je la reproduis telle qu’il l’a écrite.
  9. La troisième des filles de Louis XV.
  10. Le plus riche était le quatrième, Paris Montmartel, banquier de la cour, qui laissa une immense fortune, dissipée par son fils, l’extravagant marquis de Brunoy.
  11. La Harpe et Gudin présentent ce service rendu par Beaumarchais à Du Verney comme la conséquence d’une liaison antérieure ; c’est une erreur : la liaison naquit du service même. C’est ce qui est constaté par ce passage d’une lettre inédite de Beaumarchais : « En 1760, M. Du Verney, au désespoir d’avoir vainement tout employé, depuis neuf ans, pour engager la famille royale à honorer de sa présence l’École militaire, regardée comme l’ouvrage de Mme de Pompadour, souhaita de me connaître ; il m’offrit son cœur, ses secours et son crédit, si j’avais celui de faire réussir ce que tout le monde avait en vain essayé depuis neuf ans. »
  12. Ceci, étant écrit en 1762, est contredit par la lettre précédente de janvier 1761. Il n’y avait qu’un an que le père Caron avait renoncé au commerce ; mais un pétitionnaire n’est pas tenu d’être minutieusement exact.
  13. C’est le contrôleur-général des finances.
  14. M. Moreau de Beaumont, intendant des finances, ayant sous sa juridiction les eaux et forêts.
  15. Petit-neveu de la célèbre duchesse de ce nom.
  16. On appelait droit de bougies au tribunal de la varenne du Louvre des jetons de présence, c’est-à-dire une indemnité pécuniaire accordée à chaque membre présent.
  17. Beaumarchais n’a jamais pu résister à la tentation d’un calembour.
  18. Publiée par la Biographie universelle.
  19. Ce Joseph Clavijo, devenu plus tard un écrivain distingué, a eu le désagrément de vivre long-temps sous le coup de la réputation un peu noire que lui fit Beaumarchais, dix ans après une aventure qu’il avait probablement oubliée : il s’est vu de son vivant immolé en plein théâtre par Goethe comme un scélérat de mélodrame ; mais la scélératesse en amour ne nuit pas toujours à un homme, et celle de Clavijo ne l’a point empêché de faire son chemin à Madrid, où il a rédigé le Mercure historique et politique, traduit Buffon en espagnol, et où il est mort en 1806 vice-directeur du cabinet d’histoire naturelle.
  20. Il était question, à ce moment, pour la sœur, d’un autre mariage.
  21. On voit que, — si Beaumarchais s’est peint en beau, dix ans après, dans son mémoire, — le témoignage de la comtesse de Fuen-Clara, personne considérable et âgée, prouve que sa conduite avait eu beaucoup de succès à Madrid.
  22. Deux ans après, en 1766, Beaumarchais, qui avait déjà oublié son projet de se faire fournisseur de nègres, écrivant au chef des bureaux de la marine en faveur d’un mulâtre, commence sa lettre ainsi : « Un pauvre garçon nommé Ambroise Lucas, dont tout le crime est d’avoir le teint presque aussi basané que la plupart des hommes libres de l’Andalousie et de porter des cheveux bruns naturellement frisés, de grands yeux noirs et des dents fort belles, ce qui est pourtant bien pardonnable, a été mis en prison à la réquisition d’un homme un peu plus blanc que lui qu’on appelle M. Chaillou, qui avait à peu près les mêmes droits sur le basané que les marchands ismaélites acquirent sur le jeune Joseph, lorsqu’ils l’eurent payé à ceux qui n’avaient nul droit de le vendre ; mais notre religion a des principes sublimes qui s’arrangent admirablement avec la politique des colonies. »
  23. Le père, déjà instruit de l’affaire, et à qui son fils recommandait le secret, en avait parlé avec précaution à des amis qui avaient paru douter du succès.
  24. C’est la dame dont on a lu le remerciement un peu léger adressé au père Caron.
  25. Dans le Devin du Village.
  26. Ne pas oublier que cette grande dame était russe.
  27. Banquier français établi à Madrid.
  28. Ce mot se retrouvera dans la bouche de Mme Goëzman.
  29. Je n’ai pas trouvé cette lettre de 1764 dans la correspondance de Voltaire éditée plus tard par Beaumarchais ; il est probable que ce dernier l’avait perdue.