Beaumarchais, sa vie, ses écrits et son temps/03

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Beaumarchais, sa vie, ses écrits et son temps


III.

DERNIÈRES ANNÉES DE JEUNESSE.[1]



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I. — BEAUMARCHAIS AU RETOUR D’ESPAGNE. — SES AMOURS AVEC PAULINE.

Avant de suivre Beaumarchais dans la carrière littéraire, qu’il abordera enfin tout à l’heure, un peu tardivement, à trente-cinq ans, il faut nous arrêter un instant sur un épisode d’amour, où il figure, non plus pour le compte d’autrui, comme dans l’épisode Clavijo, mais pour son propre compte, et qui, commencé quelques années auparavant, se dénoue précisément à l’époque où nous sommes arrivés.

Dans une lettre de Beaumarchais à sa sœur Julie que nous avons citée, on a pu lire cette phrase : « J’écrirai mercredi à ma Pauline et à sa tante. » Dans d’autres lettres écrites quelques mois plus tard, il parle de vendre toutes ses charges en France et d’aller s’établir à Saint-Domingue « avec Pauline. » Enfin, dans le plus faible, mais peut-être le plus correctement écrit de ses trois drames, dans les Deux Amis, il a peint avec assez de bonheur une figure de jeune personne aimable et distinguée, à laquelle il a donné le nom de Pauline, et quelques scènes d’intérieur qui semblent touchées d’après nature.

Il a donc existé une Pauline qui a exercé sur son cœur une certaine influence ; je dis une certaine influence, car je dois avouer à regret que, dans ce que j’ai lu de Beaumarchais en fait de lettres d’amour à diverses époques, je n’ai pas trouvé la preuve qu’il ait jamais été bien profondément amoureux. À la vérité, ce bonheur ou ce malheur n’est pas commun, et ce n’est pas sans raison que La Rochefoucauld a dit : « Il en est du véritable amour comme de l’apparition des esprits, tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu ; l’amour prête son nom à un nombre infini de commerces qu’on lui attribue et où il n’a non plus de part que le doge à ce qui se fait à Venise. » Beaumarchais a eu beaucoup de ces commerces dont parle La Rochefoucauld ; mais, si les femmes ont été souvent la distraction de sa vie, elles n’en ont jamais été ni l’occupation, ni l’inspiration, ni le tourment. « Je me délasse, a-t-il écrit quelque part, je me délasse des affaires avec les belles-lettres, la belle musique, et quelquefois les belles femmes. » Quelquefois est mis là par modestie. Sur ce point comme sur beaucoup d’autres, Beaumarchais est un enfant de son siècle ; il offre de très bonnes qualités de cœur, mais en amour il est léger, plus sensuel que sentimental, un peu païen d’ordinaire, et même, comme païen, il est plutôt effleuré qu’envahi par la passion. Il ne faut donc lui demander ni les transports jaloux d’un Othello, ni les tortures comprimées de ce pauvre Molière, ni les extases de Rousseau à Eaubonne auprès de Mme d’Houdetot, ni cette soif ardente de l’immuable et de l’infini dans l’amour qui a inspiré le Lac à l’auteur des Méditations. Du reste, il s’agit ici d’un petit roman régulier, qui devait se terminer par un mariage ; c’est peut-être ce qui refroidit la verve de Beaumarchais, et, en retenant un peu sa plume naturellement égrillarde, le rend aussi parfois un peu guindé ou vulgaire quand il faut se mettre au ton d’une jeune fille dans l’expression d’un sentiment ingénu et sérieux. Aussi les lettres de Pauline sont-elles plus intéressantes que les siennes. Cependant il joue dans ce roman vrai un rôle assez curieux et assez rare chez lui, en ce sens qu’il finit par s’y poser en victime, qu’il est réellement victime sous un certain rapport, et qu’il ne tient qu’à nous de croire qu’il est furieux. Il serait ici l’antithèse de Clavijo ; c’est Pauline qui serait Clavijo, ou plutôt il y a un Clavijo qui lui enlève Pauline. Tâchons de tirer au clair cette affaire à l’aide d’un dossier assez volumineux, sur lequel Beaumarchais a écrit de sa main : « Affaire de Mlle Le B…, depuis Mme de S… » Les noms sont écrits en toutes lettres, mais, quoique l’aventure date de près d’un siècle, il m’a paru plus convenable de m’en tenir aux initiales, mon but, en entrant dans ce détail de la vie intime de Beaumarchais, étant surtout d’étudier et d’analyser à fond le caractère et l’esprit d’un homme qui représente assez bien le caractère et l’esprit de son temps.

Et d’abord remercions le ciel qu’il y ait eu réellement une affaire, c’est-à-dire une créance au bout de cet épisode d’amour ; sans cela, il aurait eu le sort de plusieurs épisodes de même nature que l’aîné des Gudin, le digne caissier qui a classé les papiers de Beaumarchais après sa mort, a traités avec un souverain mépris, et dont j’ai dû essayer très laborieusement et parfois en vain de rajuster les lambeaux. Ici le caissier Gudin m’a un peu facilité ma tâche. Du moment où il y avait une créance, le dossier devenait sacré, et c’est à l’abri de ce caractère auguste de titres justificatifs que quelques billets très tendres d’une fort aimable jeune fille ont pu traverser quatre-vingt-huit ans, inventoriés, numérotés, côtés et paraphés. La créance est périmée, mais les lettres restent, et c’est un plaisir qui a son prix que de saisir au vif, sur un papier mort, les palpitations d’un cœur qui depuis long-temps ne bat plus, mais qui eut aussi ses heures de jeunesse et d’amour.

Pauline Le B. était une jeune créole, née à l’île Saint-Domingue, qui, on le sait, appartenait alors à la France. Elle était orpheline et avait été élevée à Paris sous la direction d’une tante ; elle possédait au Cap une habitation considérable, estimée 2 millions, mais très chargée de dettes, très négligée, très délabrée, très grugée par les gens d’affaires, comme l’est souvent une propriété de mineur et surtout une propriété coloniale, de sorte qu’avec les apparences ou les espérances d’une grande fortune, Pauline était en réalité assez pauvre ; mais elle était fort jolie : dans toutes les lettres où l’on parle d’elle, on la nomme la belle ou la charmante Pauline. Dans une de ces lettres, on parle de son air tendre, enfantin, délicat et de sa voix enchanteresse ; on a vu, par une lettre déjà citée du père Caron, qu’elle était très bonne musicienne. C’était donc bien la Pauline des Deux Amis, dont Mélac dit : « figure charmante, organe flexible et touchant, de l’ame surtout ! »

La tante de Mlle Le B. avait, à ce qu’il paraît, quelques relations de parenté avec la famille Caron. La liaison entre les deux familles semble déjà intime en 1760. Beaumarchais, veuf d’un premier mariage, avait à cette époque vingt-huit ans ; il était, on le sait, très séduisant lui-même et déjà posé en homme de cour. Deux ans après, il se trouva décoré de ses charges de secrétaire du roi et de lieutenant-général des chasses. Il fit des spéculations heureuses avec Du Verney, installa, comme je l’ai dit, sa famille dans la maison de la rue de Condé, et tout le temps que lui laissait son service à Versailles, il venait le passer dans cette maison, adoré de ses sœurs et s’occupant beaucoup de leur amie Pauline, qui avait alors dix-huit ou dix-neuf ans. La première scène des Deux Amis, qui représente Pauline assise au clavecin, jouant une sonate, tandis que Mélac, debout derrière elle, l’accompagne avec son violon ; le petit bavardage amoureux qui suit la sonate, tout cela a bien l’air d’être une réminiscence. Beaumarchais ne s’attachait pas seulement à plaire à Pauline, il lui rendait des services essentiels ; il travaillait à éclaircir et à régler l’état fâcheux et embrouillé de sa fortune, il obtenait pour elle la recommandation de Mesdames de France auprès de l’intendant de Saint-Domingue, M. de Clugny ; il se montrait enfin amant très aimable et ami très dévoué. On concevra sans peine que le cœur de la jeune et belle créole se prit d’un sentiment très vif pour un tuteur aussi agréable. Beaumarchais était assez amoureux de son côté ; cependant, comme l’amour ne lui fit jamais perdre absolument la tête, avant de se décider à demander Pauline en mariage, il avait envoyé un parent à lui à Saint-Domingue, avec une somme de 10,000 francs et une cargaison assez considérable de divers objets applicables aux besoins de l’habitation. Ce parent était spécialement chargé de vérifier au juste le passif et l’actif de la fortune de Mlle Le B…, et de voir le parti qu’on pourrait tirer de sa propriété. C’est après son départ, en 1763, que s’engage, entre Beaumarchais et Pauline, la correspondance dont on va lire quelques extraits. Pour que la première lettre de Beaumarchais soit bien comprise, il faut ajouter que Pauline, élevée par une tante qui était veuve, avait à Paris un oncle, veuf aussi, lequel par conséquent n’était pas le mari de sa tante, que cet oncle était assez riche et n’avait point d’enfans. Laissons maintenant la parole à Beaumarchais amoureux, mais non moins prudent qu’amoureux, et dépensant beaucoup de périphrases pour allier la prudence et l’amour.


« Vous m’avez trouvé l’air triste, ma chère et aimable Pauline, et je n’étais qu’occupé ; j’avais mille choses à vous dire, et elles me paraissaient si sérieuses, si importantes, qu’en y rêvant j’ai cru plus raisonnable de vous les écrire, afin qu’étant fixées sur le papier vous puissiez mieux en saisir le véritable esprit. Si des paroles bientôt oubliées ne vous laissaient que l’ensemble de mes discours dans la tête, vous pourriez leur donner un autre sens, et il importe beaucoup que des choses où tient le bonheur de ma vie ne soient pas légèrement expliquées. Vous n’avez pas pu douter, ma chère Pauline, qu’un attachement sincère et durable ne fût la véritable cause de tout ce que j’ai fait pour vous ; quoique j’aie eu la discrétion de ne pas établir ouvertement une recherche de mariage, avant que d’être en état de vous faire une situation, toute ma conduite a dû vous prouver que j’avais des intentions sur vous et qu’elles étaient honnêtes. Aujourd’hui que voilà mes promesses effectuées et mes fonds engagés pour le rétablissement de vos affaires, je cherche à recueillir le plus doux fruit de mes soins ; j’en dis même hier quelque chose à votre oncle, qui me parut disposé favorablement pour moi. Je dois même vous avouer que je me suis flatté devant lui que votre consentement ne me serait pas refusé, lorsque j’expliquerais clairement mes intentions. Pardon, ma chère Pauline, c’est sans présomption que je me suis porté à lui faire cet aveu. J’ai cru trouver dans votre constante amitié le sûr garant de ce que j’avançais. M’en désavouerez-vous ? Une seule chose m’arrête, mon aimable Pauline ; avec de l’arrangement et une honnête économie, je trouve bien dans l’état actuel de mes affaires de quoi vous créer une destinée agréable, et c’est le seul vœu de mon cœur ; mais si, par un malheur affreux, tout l’argent que j’envoie à Saint-Domingue allait s’engloutir dans le délabrement d’une affaire que nous ne connaissons encore que sur le témoignage d’autrui, ces fonds retranchés de ma fortune ne me permettraient plus de soutenir l’état que je vous aurais donné ; et quel serait mon chagrin alors ! j’encourrais la censure publique, et ma Pauline verrait déchoir son état. Cette inquiétude est donc la seule raison qui me force de retarder la demande de votre main, après laquelle je soupire tout bas depuis long-temps. Je ne sais ni quelles sont vos reprises sur les biens de votre cher oncle, tant pour la dot de votre feue tante que pour des dettes dont j’ai entendu parler indirectement. Il serait malhonnête à moi d’entamer aucune explication à ce sujet, ni avec vous ni avec lui. Mon caractère y répugne, et puis sa nièce, pour laquelle il me paraît avoir beaucoup de tendresse, pouvant espérer des bienfaits de lui à l’occasion de son établissement, il me paraît mal séant de commencer des comptes de rigueur qui ne doivent jamais avoir lieu entre d’honnêtes parens. Je ne dirai donc pas un mot de plus à ce sujet.

« Cependant, ma chère Pauline, pour passer des jours heureux, il faut être sans inquiétude sur le bien-être à venir, et je ne vous aurais pas plus tôt dans mes bras, que je tremblerais qu’un malheur ne nous fît perdre les fonds envoyés en Amérique, car je n’ai pas mis moins de 80,000 francs à part pour cet objet. Voilà, ma chère Pauline, la cause d’un silence qui peut vous paraître bizarre après ce que j’ai fait. Il y a deux partis convenables, si vous acceptez ma recherche : le premier, de patienter jusqu’à ce que l’entier succès de mes soins et de mes avances me permette de vous offrir un état invariable ; le second, que vous engagiez votre tante, si mes vues lui sont agréables, à sonder les dispositions de votre oncle à votre égard. Loin de désirer pourtant qu’il diminuât son bien-être pour augmenter le vôtre, je suis tout prêt à faire des sacrifices sur le mien pour rendre sa vieillesse plus aisée, si l’état actuel de ses affaires le tient à l’étroit. Vous me connaissez assez pour compter sur de pareilles avances. Mais si sa tendresse pour vous le portait à vous avantager, mon intention n’est jamais de vous faire succéder aux possessions qu’il vous abandonnera que dans le cas où, par sa mort, il ne pourrait plus en jouir lui-même, et puisqu’au décès, ce qu’on donne va bientôt cesser d’être à nous de façon ou d’autre, je ne crois pas qu’il soit malhonnête de solliciter de pareils bienfaits auprès d’un oncle qui doit vous servir de père en vous mariant et qui doit attendre de vos attentions et de vos soins une vieillesse agréable. Avec des assurances de ce côté, nous pouvons conclure notre heureux mariage, ma chère Pauline, et regarder l’argent envoyé comme une pierre d’attente jetée sur l’avenir pour le rendre meilleur, s’il est possible, mais dont les futurs bienfaits de votre oncle seront le dédommagement en cas de perte. Réfléchissez mûrement à tout ce que je vous écris. Donnez-moi votre avis en réponse. Ma tendresse pour vous aura toujours le pas sur tout, même sur ma prudence. Mon sort est entre vos mains ; le vôtre est dans celles de votre oncle. »


Réduite à sa plus simple expression, cette lettre à périphrases signifie : Je vous aime beaucoup, mais je ne puis vous épouser qu’autant que je saurai à quoi m’en tenir sur la valeur de votre habitation ou que votre oncle s’engagera à vous laisser sa fortune. Cependant que ceux qui seraient portés à se récrier sur cet excès de prudence n’oublient pas que Beaumarchais, après tout, trop prudent sans doute en amour, venait d’agir, comme ami, assez imprudemment, puisqu’il aventurait une assez forte somme en argent et en marchandises sur l’habitation de Saint-Domingue. Il n’en est pas moins vrai qu’une jeune fille indifférente aurait été médiocrement touchée de ce mélange de tendresse et de calcul ; mais, quand on aime, on n’y regarde pas de si près, et la preuve que le cœur de Pauline était d’abord plus engagé que celui de Beaumarchais, c’est sa réponse. On la trouvera, je pense, plus intéressante que l’épître un peu entortillée qu’on vient de lire. Il me semble qu’elle respire l’aimable abandon d’un jeune cœur ingénu et vraiment épris. La voici :


« Votre lettre, monsieur mon bon ami, m’a jetée dans un trouble extrême ; je ne me suis pas trouvée assez forte pour y répondre toute seule ; je n’ai pas cru non plus devoir la communiquer à ma tante ; sa tendresse pour moi, la chose dont je fais le plus de cas en elle, ne m’eût été d’aucun secours. Vous allez sans doute être fort étonné du parti intrépide que j’ai pris ; l’instant était favorable, votre lettre était pressante, mon embarras m’a inspiré mieux que n’eût peut-être fait le plus prudent conseil. Je suis partie et j’ai été me jeter dans les bras de mon oncle lui-même. Le premier pas une fois franchi, je lui ai ouvert mon cœur sans réserve. J’ai imploré ses lumières et sa tendresse, enfin j’ai osé lui remettre votre lettre, sans votre aveu, mon bon ami : tout ceci est un coup de ma tête, mais que je suis contente d’avoir surmonté ma timidité et ma folle rougeur pour lui faire lire dans mon ame ! Il m’a semblé que ma confiance en lui augmentait sa bienveillance pour moi. En vérité, mon bon ami, j’ai très bien fait de l’aller voir de mon chef. J’ai acquis, en raisonnant avec lui, la certitude de son attachement, et ce qui me flatte encore plus, c’est que je l’ai trouvé plein d’estime pour vous, et vous rendant toute la justice que vos amis s’empressent à vous rendre. Je l’en aime mille fois davantage. À l’égard des réponses aux articles intéressans de votre lettre, il veut en conférer avec vous-même. Je me tirerais trop mal de ce détail pour oser l’entreprendre. Il désire vous voir à cet effet.

« Vous m’avez écrit que votre sort est entre mes mains, et que le mien est dans celles de mon oncle ; je vous remets à mon tour mes intérêts ; si vous m’aimez, comme je le crois, faites passer un peu de cette aimable chaleur dans l’ame de mon oncle ; il se plaint de s’être lié d’avance. Mon bon ami, c’est dans cette conversation qu’il faut que votre cœur et votre esprit travaillent en même temps ; rien ne vous résiste quand vous le voulez bien. Donnez-moi cette preuve de votre tendresse ; je regarderai les effets et la réussite comme la marque la plus convaincante de l’empressement que vous avez pour ce que vous appelez si joliment votre bonheur, et que votre folle de Pauline n’a pas lu sans un battement de cœur effroyable. Adieu, mon bon ami ; j’espère que votre première visite en revenant de Versailles sera celle de mon oncle. Songez à tout le respect que vous lui devez, s’il allait devenir le vôtre ! Je finis, car je me sens extravaguer de tout mon pouvoir. Bonsoir, méchant. »


L’oncle ayant apparemment refusé de s’engager, le mariage entre Pauline et Beaumarchais n’en fut pas moins arrêté ; seulement il fut convenu qu’il serait ajourné jusqu’à l’arrangement des affaires de Saint-Domingue. En attendant, on continua de se voir et de s’aimer, et le cœur de la jeune créole s’engagea de plus en plus. Le dossier que j’ai sous les yeux ne contient que quelques-unes de ses lettres, le reste lui fut renvoyé sur sa demande après la rupture ; mais, comme il arrive quelquefois en pareille circonstance, Beaumarchais eut soin de garder les plus accentuées ; peut-être Pauline, de son côté, en agit-elle de même, car il y a aussi dans les lettres de son fiancé quelques lacunes qui jettent un peu d’ombre sur les divers incidens de ce petit roman domestique.

En général, les lettres de Beaumarchais qui restent au dossier manquent d’élan et de poésie. Il semble qu’une si charmante jeune fille était faite pour inspirer mieux. Cependant quelques-unes de ces lettres assez bizarres ne sont peut-être pas sans intérêt pour l’explication de ce type original et complexe qui a nom Figaro. On a dit parfois que le côté analyseur, raisonneur, discuteur de ce personnage, d’ailleurs si actif et si remuant, était purement artificiel, que ce n’était qu’un placage destiné à fournir à l’auteur un moyen d’exploiter l’allusion aux choses du jour et la satire sociale. Or il est déjà facile de reconnaître, par les lettres de Madrid que nous avons citées, combien Beaumarchais est naturellement lui-même un homme d’action et d’analyse, un abbé de Gondi et un Montaigne, — combien il aime à interrompre de temps en temps ses récits pour philosopher à tort et à travers sur lui-même ou sur autrui. Ce trait de physionomie paraît encore plus saillant ici. Figaro est certainement assez étrange, lorsqu’au fameux monologue du cinquième acte de la Folle Journée, il choisit le moment où la jalousie le dévore pour disserter de omni re scibili ; mais peut-être n’est-il pas beaucoup plus étrange que Beaumarchais, à trente ans, écrivant à une jeune et jolie personne qui est amoureuse de lui des dissertations comme celle-ci par exemple :


« Je vous remercie, ma très chère Pauline, des louanges que vous donnez à ma première lettre[2], mais elle a plus de succès que vous ne lui en croyez sûrement. Elle pique votre amour-propre, l’envie de faire des reproches amène la nécessité d’écrire, et de là une lettre à mon adresse. C’est tout ce que je désirais, j’en suis comblé ; vous m’avez écrit la première, car la lettre dont vous vous plaignez n’en est pas une. La seconde est hors de notre plan, puisque les affaires la commandaient. Il suit de tout cela que vous m’avez écrit la première, mon amour-propre est content, et qui dit amour-propre dit aussi amour, car ce dernier n’est qu’une extension de l’autre vers un objet qu’on croit digne de soi. On s’aime dans sa maîtresse, dans le choix judicieux qui justifie notre bon goût ; on s’aime dans la tendresse qu’on lui prodigue et qui intéresse son cœur pour nous… Tout le bonheur ou le malheur de la vie n’a qu’une véritable manière d’être envisagé : c’est relativement à nous ; sans cet amour de nous-mêmes, aucune passion n’a l’entrée de notre ame. Il est d’institution divine, et l’amour d’une créature charmante n’est si délicieux que parce qu’il est une émanation intime de l’amour-propre. Pardon, ma bien-aimée Pauline, si je vous tranche un peu du métaphysicien ; cela m’est échappé, et ne peut être absolument obscur pour une ame aussi éclairée que sensible et honnête. Je quitte donc, que dis-je ? j’abjure le ton badin, puisque vous attendez des expressions plus sérieuses pour vous livrer à votre aimable tendresse… »


On croit ici que Beaumarchais va faire du sentiment, pas du tout : c’est encore une dissertation, mais sur un autre point.


« Écoute, ma belle enfant, la loi de la plume doit être l’impulsion du sentiment ; celui qui réfléchit pour écrire à sa maîtresse est un fourbe qui la trompe. Eh ! qu’importe qu’une lettre soit bien coupée, que les périodes en soient bien arrondies : l’amour n’y garde pas tant de mesure ; il commence une phrase qu’il croit bonne, il l’interrompt pour en commencer une autre qui lui paraît meilleure ; une troisième plus chaude laisse les précédentes imparfaites : le désordre suit ; pour avoir trop à dire, on dit mal. Ah ! cette aimable confusion est un doux aliment pour l’ame qui en lit l’empreinte sur le papier. Ce mal épidémique, malgré l’éloignement des lieux et des temps, se gagne à la lecture, on partage volontiers le charme d’un désordre dont on sait qu’on est le premier sujet. Ma maîtresse dit : Quand mon amant écrit ou parle affaires, il a le sens commun, ses idées sont liées, ses conclusions naissent de ses prémisses, tout marche vers une fin commune ; mais, dès qu’il abandonne sa plume à son pauvre cœur, il commence paisiblement, il s’échauffe, il s’égare, il dédaigne de chercher sa route ; tout entier à son objet, qu’importe ce qu’il lui dit, pourvu qu’il prouve qu’il aime ? — Eh bien ! tu as raison, ma chère petite, j’use de la liberté du tutoiement que ton exemple me donne[3]. Je te dis que je t’aime, je te le répète, le crois-tu ? Si tu en doutes, le malheur est pour toi. L’assentiment de mon amour fait mon bonheur, l’opinion que tu en as ne tient que le second rang. J’aime mieux te pardonner une injustice que de la mériter. — 1° L’amour qu’on sent, 2° celui qu’on inspire, — voilà les vraies gradations de l’ame. Que te dirai-je ? j’ai le cœur plein de ta dernière pensée. Il lui faudra plus d’une demi-heure de silence et de repos pour qu’il rattrape le calme que le beau feu qui l’élève lui a fait perdre en t’écrivant ; mais, loin de m’en plaindre, j’adore ma situation.

« Ah ! bon Dieu ! je voulais tourner, je n’ai plus de papier ; il n’y a pas cinq minutes que j’écris… Marchand[4], il me faut à l’avenir du papier à la Tellière pour mon courrier de Paris. »


En faisant la part du penchant de Beaumarchais pour la dissertation, peut-être est-il permis également de mettre en doute l’ardeur d’un amour qui pérore ainsi. En essayant de prouver, ce qui est vrai, qu’un certain désordre d’idées est le caractère de la passion, l’auteur ne paraît pas joindre ici l’exemple au précepte ; il me fait l’effet de se battre un peu les flancs pour avoir l’air désordonné, et l’on ne s’aperçoit guère de ce beau feu qui lui a fait perdre son calme, d’autant que son écriture elle-même est parfaitement tranquille et posée. Beaumarchais plaît davantage, à mon avis, quand il se contente d’être simple, gai et bon enfant, comme dans ce billet, par exemple :


« Bonjour, ma tante ; je vous embrasse, mon aimable Pauline ; votre serviteur, ma charmante Perrette[5]. Mes petits enfans, aimez-vous les uns les autres : c’est le précepte de l’apôtre mot pour mot. Que le mal que l’une de vous souhaiterait à l’autre lui retombe sur la tête : c’est la malédiction du prophète. Cette partie de mon discours n’est pas faite pour des ames tendres, sensibles comme les vôtres, je le sais, et je ne pense pas sans une satisfaction extrême que la nature, en vous formant si aimables, vous a donné la portion de sensibilité, d’équité, de modération qui convient à toutes pour faire votre bonheur de vivre ensemble et le mien d’être au milieu d’une si charmante société. L’une m’aimera (dis-je quelquefois) comme son fils, celle-ci comme son frère, celle-là comme son ami, et ma Pauline, unissant tous ces sentimens dans son bon petit cœur, m’inondera d’un déluge d’affection auquel je répondrai suivant le pouvoir donné par la Providence à votre serviteur zélé, à votre ami sincère, à votre futur… Peste ! quel mot grave j’allais prononcer ! Il eût passé les bornes du profond respect avec lequel j’ai l’honneur, etc. »


Cependant cette préface de mariage, en se prolongeant, n’était pas sans danger pour Pauline ; les entrevues se multipliaient, la surveillance de la tante était peu sévère ; Beaumarchais, qui de loin, c’est-à-dire dans ses lettres, ne semble pas très dangereux, l’était de près bien davantage ; l’homme de la dissertation faisait alors place à l’autre : il avait sincèrement l’intention d’épouser, et par conséquent de respecter Pauline ; plus amoureux, le respect eût été pour lui plus facile, mais il était plus aimé qu’amoureux. Dans les Deux Amis, Mélac est un jeune homme très sensible, mais non moins vertueux, qui, lorsque son père lui reproche une trop grande familiarité avec Pauline, rougit et proteste que le jour n’est pas plus pur que le fond de son cœur. Beaumarchais était un Mélac passablement dégourdi par la vie de cour et beaucoup moins inoffensif que le jeune premier de son drame. Il y eut donc dans cette liaison quelques momens un peu vifs où Pauline eut besoin d’appeler à son aide toute la provision de vertu que le XVIIIe siècle fournissait aux jeunes filles amoureuses, et nous savons que cette provision était assez mince. Il faut espérer cependant qu’elle a suffi pour préserver Pauline. Ce qui se passait ne nous est révélé que par quelques lettres d’elle qui sont un peu bien expressives, mais qui cependant annoncent de sa part une volonté assez ferme de résister au danger, et ce qui aide à croire qu’elle y a réussi, c’est qu’après tout c’est elle qui a fini, on va le voir, par refuser d’épouser Beaumarchais.

Voici une de ces lettres accentuées de Pauline. Je la publie au risque d’être accusé par quelques lecteurs très graves de donner trop de place à des détails un peu légers, mais la vie de Beaumarchais n’est pas celle d’un quaker, et, tout en usant le plus discrètement possible des matériaux que j’ai sous les yeux, je dois conserver au sujet sa véritable physionomie. Il m’a semblé d’ailleurs que dans cette circonstance l’ingénuité d’une jeune fille bien élevée d’un autre siècle, — ingénuité qui, à mon avis, se reconnaît encore sous des formes un peu hardies, un peu libres, qu’elle n’aurait plus aujourd’hui, — était par cela même assez curieuse à observer comme indice du changement des mœurs et des temps. Nous laisserons donc parler Pauline :


« Je vous réponds, cher ami, du séjour de la tranquillité, mais le cœur et l’ame dans une agitation que je ne puis contenir ; quelle charmante lettre que la vôtre ! qu’elle est tendre, et pourtant qu’elle est dangereuse[6] ! Tu voudrais me former l’illusion du bonheur, sans que cela prenne sur mon repos[7], et tu le crois possible : que les hommes sont injustes ! Ai-je plus de vertu, plus de force que toi, qui ne saurais te contenir ? Au moins je ne désire pas l’occasion, pourquoi la faire naître ? Je suis contente que tu m’aimes ; je ne veux pas d’autre bien que je n’y sois autorisée. Pourquoi m’exciter en vain ? N’est-ce pas me donner du tourment à plaisir ? Je ne veux point de sacrifice ; il faut attendre ; j’en conçois les raisons, je m’y prête ; donne-moi celui de tes désirs par respect pour la vertu et par amour pour ma tranquillité, et je t’en chérirai davantage. Puis-je sortir de tes bras sans être fort émue, sans éprouver mille peines ? Ne devrais-tu pas me ménager, puisque tu sais qu’il faut attendre ?… Quand j’ai reçu ainsi des preuves de ton affection, je deviens fâcheuse, ma douceur s’aigrit, tout me déplaît, j’attends impatiemment, je ne vois plus les raisons d’un retard qui me fait peine, je ne sens plus tes procédés ; l’honnêteté de tes démarches pour mes affaires ne m’oblige plus tant ; je deviens injuste, maussade, mon ame s’avilit ; tu n’es plus à mes yeux ce dieu que j’aime, ce dieu que j’implore ; je ne te vois plus que comme un ravisseur qui cherche à s’emparer d’un bien contre le droit des gens ; c’est Decan, mon procureur, mon voleur, etc.[8].

« Enfin je ne veux point d’un amour si actif et qui me tourmente ainsi ; je ne sais pas quelle douce impression le plaisir fera sur moi, mais je ne l’ai vu encore qu’ombragé de mille peines ; si, par la suite, je l’aperçois couleur de rose, je le devrais sûrement à l’économie que j’en fais à présent ; c’est un bien que je place pour en avoir la rente. N’y touchons point ; ne faut-il pas vivre plus d’un jour ? On dit que mon ami paie bien, qu’il est exact ; je le désire.

« Adieu, amour ! adieu, mon ame ! adieu, tout ! Quand tu reviendras, ce sera pour moi le soleil d’un beau jour. Adieu. »


Le Ion de cette épître est vif, j’en conviens ; mais enfin, honni soit qui mal y pense ! il me semble qu’il n’y a pas encore lieu à désespérer de la vertu de Pauline. Celles des jeunes filles honnêtes de nos jours qui s’aventurent jusqu’au tête-à-tête et jusqu’aux billets doux n’iraient peut-être pas aussi loin ; elles ont des idées plus arrêtées sur l’importance stratégique des accessoires, sur l’art d’enflammer, de captiver et de retenir sans trop s’engager. Pauline est moins réservée et moins prudente : peut-être n’est-elle pas moins ingénue, et, dans sa position de jeune fille mal gardée et très éprise, elle a quelque mérite à se défendre comme elle le fait contre un amant aussi dangereux.

Mais enfin, si Beaumarchais n’est pas assez respectueux, est-il du moins fidèle ? Tout en inquiétant la vertu de Pauline, lui permet-il de se croire aimée uniquement ? Ma qualité de rapporteur véridique m’oblige à déclarer que Beaumarchais paraît suspect sous le rapport de la fidélité. Je trouve dans les lettres de sa sœur Julie à cette époque un passage qui témoigne contre lui, et qui est en même temps un petit tableau d’intérieur où sa sœur nous peint avec sa verve ordinaire trois couples d’amans qui, au commencement de 1764, égayaient la maison de la rue de Condé et la vieillesse du père Caron en se préparant au mariage. Tous les personnages de ce tableau, moins un, sur lequel on s’expliquera tout à l’heure, sont déjà connus du lecteur, qui les retrouvera peut-être avec plaisir groupés sous le crayon leste et amusant de Julie : « Notre maison, écrit-elle à son amie Hélène, est une pétaudière d’amans qui vivent d’amour et d’espérance ; moi j’en ris mieux qu’une autre, parce que je suis moins amoureuse ; mais je conçois qu’à l’œil philosophique, c’est un tableau que tout ceci, aussi utile qu’intéressant[9]. Beaumarchais est un drôle de corps qui, par sa légèreté, mine Pauline et la désole. Boisgarnier et Miron raisonnent à perdre haleine le sentiment, et s’échauffent avec ordre jusqu’à l’instant d’un beau désordre ; le chevalier et moi, c’est pis que tout cela : il est amoureux comme un ange, ardent comme un archange, et brûlant comme un séraphin ; moi, je suis gaie comme pinson, belle comme Cupidon et malicieuse comme un démon. L’amour ne me fait point lon-lan-la comme aux autres, et pourtant, malgré ma folie, je ne pourrai me sauver d’en tâter, voilà le diable ! »

Julie, en effet, malgré ses airs dégagés, en tient pour le chevalier un peu plus qu’elle ne l’avoue. Ce nouveau personnage, qui va jouer son rôle dans le petit drame vrai que nous exposons, se nommait le chevalier de S… ; il était, je crois, né à Saint-Domingue ; il est qualifié de substitut du procureur-général du roi au conseil souverain du Cap. Quoique compatriote de Pauline, il ne la connaissait pas lorsqu’il se lia avec Beaumarchais, qui l’introduisit dans sa famille et le vit avec plaisir rendre des soins assidus à sa sœur Julie. Il était, à ce qu’il paraît, dénué de fortune ; mais il avait un nom, une situation, et c’était un très beau parti pour Julie, qui n’avait d’autre fortune que celle qu’elle pouvait attendre de la générosité de son frère.

Les choses en étaient là lorsque Beaumarchais partit pour l’Espagne, toujours engagé avec Pauline, qui continue à lui écrire des lettres fort tendres en se plaignant parfois de sa négligence à répondre, tandis que Julie imprudemment s’amuse à tourmenter la jeune créole en lui parlant des équipées de son serviteur à Madrid. « Quand donc reviens-tu ? s’écrie Pauline dans une de ses lettres à Beaumarchais. Indigne voyage ! qu’il me déplaît, bon Dieu ! » Et Julie, toujours bonne, quoique un peu moqueuse et qui aime beaucoup Pauline, gourmande à sa manière la paresse de son frère, à qui elle écrit : « Dis-lui donc quelque chose à cette enfant ! »

Néanmoins, si Beaumarchais ne semble pas assez amoureux, il s’occupe des intérêts de Pauline avec tout le zèle d’un ami. Les nouvelles qu’il reçoit de Saint-Domingue par le parent qu’il y a envoyé sont fâcheuses ; l’habitation est dans un état déplorable et endettée au-delà de sa valeur ; ce parent lui-même vient à mourir, et tout l’argent que Beaumarchais lui a confié, ainsi que les marchandises destinées à l’habitation, sont engloutis, comme il le redoutait d’abord, dans le délabrement de cette propriété. Cependant Beaumarchais, à son retour d’Espagne, paraît toujours décidé à épouser Pauline. Il pense à laisser mettre par les créanciers l’habitation en vente et à la racheter sous main : on lui assure que, bien administrée, elle peut rapporter un revenu considérable ; mais bientôt entre sa fiancée et lui s’élèvent des orages occasionnés d’abord par ses légèretés. Au milieu de ces orages, il entend dire que le chevalier de S…, qui s’était présenté comme aspirant à la main de sa sœur Julie, a des vues sur Pauline. Le chevalier s’en défend très vivement dans une lettre à Beaumarchais qui se termine ainsi :


« Il me semble, monsieur, qu’une histoire contrefaite doit trouver moins de crédit à vos yeux qu’à d’autres, et parce que vous les avez meilleurs, et parce que vous avez été toute votre vie en butte à de pareils contes. Au reste, je vous supplie de croire que je ne vous écris pas pour obtenir grâce, mais parce que je me dois et à Mlle Le B… de faire connaître la vérité sur un point qui la compromet, et parce qu’il me serait dur et très dur de perdre votre estime. »


Pauline, interrogée de son côté, répond à Beaumarchais par le billet fort sec que voici, et qui indique déjà un changement considérable dans ses sentimens :


« Comme j’ignorais avant votre lettre le projet de M. le chevalier et que je n’entends rien à tout ceci, vous me permettrez de m’en instruire avant de vous répondre. À l’égard du reproche que vous me faites au sujet de Julie, je ne crois pas le mériter : si je n’ai pas envoyé savoir de ses nouvelles aussi souvent que je l’aurais dû, c’est qu’on m’a assuré qu’elle se portait beaucoup mieux et qu’on l’avait vue à sa fenêtre, ce qui m’a fait penser que cela était vrai. Si ma tante n’était pas malade de son érésipèle, ce qui m’empêche de sortir, j’irais sûrement la voir : je l’embrasse de tout mon cœur. »


Les deux accusés étaient peut-être innocens encore à ce moment, si j’en juge par la lettre d’un cousin de Pauline, ami de Beaumarchais, très maltraité par lui à ce propos et qui lui répond : « Quand d’un esprit plus tranquille vous m’aurez rendu justice, je vous parlerai à cœur ouvert, et je vous prouverai que vous qui condamnez si aisément les autres êtes plus coupable que ceux que vous croyez dissimulés, traîtres ou perfides. Rien de si pur que le cœur de la chère Pauline, de plus grand que celui du chevalier et de plus sincère que le mien, et vous nous regardez tous trois comme des monstres ! » La même lettre indique que Beaumarchais irrité ne voulait plus alors épouser Pauline, car elle contient le passage suivant : « Vous me recommandez le secret sur votre lettre ; soyez tranquille, il sera gardé, mais je trouve singulier que vous preniez le parti de ne pas vous unir avec Mlle Le B… et que vous exigiez que je ne le dise pas. »

Que se passe-t-il entre la date de cette lettre (et par parenthèse, c’est presque la seule qui soit datée, ce qui a rendu le débrouillement de cette affaire assez difficile), que se passe-t-il entre la date de cette dernière lettre, 8 novembre 1765, et la date du 11 février 1766, qui paraît être celle de la rupture définitive entre Pauline et Beaumarchais ? Il y a ici une petite lacune dans les documens ; mais ce qui suit permet de voir clair dans ce qui précède. Il est évident que ce qui n’était d’abord qu’un bruit peut-être sans fondement devient insensiblement une réalité. Soit que Pauline ait cessé d’aimer sous l’influence des légèretés de Beaumarchais (et on verra tout-à-l’heure que c’est la raison ou le prétexte qu’elle lui oppose), soit que le long retard et les hésitations que ce dernier a mis à se décider au mariage aient froissé son amour-propre ou l’aient inquiétée sur l’avenir, soit enfin tout simplement qu’elle ait pris du goût pour le chevalier de S…, — il est certain qu’elle incline de plus en plus vers lui. Le chevalier, de son côté, qui, un an auparavant, écrivant à Beaumarchais, disait de Julie : C’est l’objet unique de mes plus tendres vœux ; le chevalier, soit qu’il ait été dégagé par Julie, ou qu’il se dégage lui-même, se rapproche de Pauline et paraît sur le point de supplanter Beaumarchais. C’est alors que ce dernier, le même jour, écrit coup sur coup à Pauline deux lettres que je donne presque tout entières, non pas comme des modèles de style, car elles n’ont point de valeur littéraire, mais parce qu’elles me paraissent des matériaux assez précieux pour l’étude de l’homme en général et de Beaumarchais en particulier.

Dans les romans, chaque impulsion du cœur humain est peinte d’ordinaire isolément, avec des couleurs vives, tranchées, sans mélange. Dans la réalité, les choses se passent rarement ainsi ; quand une impulsion n’est pas assez puissante (et c’est le cas le plus général) pour étouffer toutes les autres, le cœur humain présente parfois le spectacle d’une mêlée confuse où des sentimens très divers et souvent contraires agissent et parlent en même temps. C’est ainsi que dans les lettres qu’on va lire on peut discerner à la fois un reste d’amour réveillé, excité par la jalousie et comprimé dans son expression par la vanité ; des scrupules de délicatesse et d’honneur, la crainte du qu’en dira-t-on, le besoin de prouver qu’on n’a aucun reproche à se faire, la détermination d’épouser et cependant peut-être une certaine peur d’être pris au mot ; car, bien que ces lettres contiennent une offre très formelle de mariage, elles renferment des passages d’un ton assez sec et même assez mortifiant pour que la fierté de Pauline y réponde par un refus. D’un autre côté, surtout dans la seconde lettre, il est visible que Beaumarchais craint ce refus, et que, soit par amour-propre, soit par amour[10], il désire en triompher.


« Vous avez renoncé à moi, écrit-il à Pauline, et quel temps avez-vous choisi pour le faire ? Celui que j’avais destiné devant vos amis et les miens pour être l’époque de notre union. J’ai vu la perfidie qui abusait de la faiblesse et faisait tourner contre moi jusqu’à mes offres. Je vous ai vue, vous qui avez si souvent gémi des injustices que les hommes m’ont faites, je vous ai vue vous joindre à eux pour me créer des torts auxquels je n’ai jamais pensé. Si je n’avais pas eu dessein de vous épouser, aurais-je mis aussi peu de forme dans les services que je vous ai rendus ? Aurais-je assemblé mes amis deux mois avant vos refus pour leur apprendre ma dernière résolution, dont je leur avais demandé le secret à cause des ménagemens que je ne pouvais pas dire, mais qui m’en faisaient une loi ? Tout a été tourné contre moi. La conduite d’un ami double et perfide[11], en me donnant une cruelle leçon, m’a appris qu’il n’était pas de femme si honnête et si tendre qu’on ne pût séduire et faire changer. Aussi le mépris de tous ceux qui l’ont vu agir est-il sa digne récompense. Revenons à vous. Ce n’est pas sans regrets que j’ai tourné mes réflexions sur vous depuis que la première chaleur de mon ressentiment est passée, et, lorsque j’ai insisté pour que vous m’écrivissiez formellement que vous rejetiez mes offres de mariage, il se mêlait à mon dépit une curiosité obscure de savoir si vous franchiriez ce dernier pas avec moi. Aujourd’hui il faut absolument que j’en aie le cœur net. J’ai reçu des propositions très avantageuses de mariage ; sur le point de m’y livrer, je me suis senti arrêté tout à coup : je ne sais quel scrupule d’honneur, quel retour vers le passé m’a fait hésiter. Je devrais bien me croire libre et dégagé envers vous après tout ce qui s’est passé, cependant je ne suis point tranquille : vos lettres ne me disent pas assez formellement ce qu’il m’importe de savoir. Répondez-moi juste, je vous prie. Avez-vous tellement renoncé à moi, que je sois libre de contracter avec une autre femme ? Consultez votre cœur sur ce point pendant que ma délicatesse vous interroge. Si vous avez totalement coupé le nœud qui devait nous unir, ne craignez pas de me le mander sur-le-champ. Afin que votre amour-propre soit tout-à-fait à l’aise sur la demande que je vous fais, j’ajoute à ceci que je remets en vous écrivant toutes les choses en l’état où elles étaient avant tous ces orages. Ma demande ne serait pas juste si, cherchant à vous tendre un piège, je ne vous donnais pas la liberté du choix dans votre réponse. Que votre cœur la fasse tout seul. Si vous ne me rendez pas ma liberté, écrivez-moi que vous êtes la même Pauline douce et tendre pour la vie que j’ai connue autrefois, que vous vous croirez heureuse de m’appartenir : sur-le-champ je romps avec tout ce qui n’est pas vous. Je ne vous demande que le secret pendant trois jours pour toute la terre sans exception ; je me charge du reste, et, dans ce cas, gardez cette lettre dont on m’apportera la réponse. Si vous avez le cœur pris pour un autre ou un éloignement invincible pour moi, sachez-moi au moins gré de ma démarche honnête. Remettez au porteur votre déclaration qui me rend libre, alors je croirai dans le fond de mon cœur avoir rempli tous mes devoirs, et je serai content de moi. Adieu. Je suis jusqu’à ce que j’aie reçu votre réponse au titre qu’il vous plaira choisir, mademoiselle, votre très humble, etc.

« De Beaumarchais. »


Cette première lettre n’était pas très engageante ; elle avait été remise à Pauline et retirée avant qu’elle eût le temps d’y faire réponse. Beaumarchais la lui renvoie le même jour, en y joignant la seconde que voici :


« Vendredi soir.

« Je vous ai fait demander une réponse par écrit. Vous avez envoyé après ma sœur pour lui demander la lettre à laquelle vous promettiez réponse. Elle a cru devoir vous la retirer et me la remettre. Je vous la renvoie, en vous priant de la lire avec attention et d’y répondre formellement. Je désirerais bien que personne ne fût entre vous et moi, afin que je pusse compter sur la vérité de vos déclarations. Je vous renvoie le paquet de vos lettres. Si vous les gardez, vous joindrez les miennes à votre réponse. La lecture de vos lettres m’a attendri, je ne veux plus éprouver cette peine ; mais, avant que de me répondre, examinez bien ce qui vous est le plus avantageux, tant pour votre fortune que pour votre bonheur. Mon intention est que, oubliant tout, nous passions des jours heureux et tranquilles. Que la crainte de vivre avec des gens de ma famille qui ne vous plairaient point n’arrête pas votre sensibilité, si une autre passion ne l’a pas éteinte. Mon intérieur est arrangé pour que soit vous, soit une autre, ma femme soit maîtresse paisible et heureuse chez moi. Votre oncle m’a ri au nez quand je lui ai reproché qu’il m’était opposé. Il m’a dit que son opinion était que je ne devais pas craindre d’être rejeté, ou que la tête avait tourné à sa nièce. Il est vrai qu’à l’instant de renoncer à vous pour jamais, j’ai senti une émotion qui m’a appris que je tenais plus à vous que je ne le croyais. Ce que je vous mande donc est de la meilleure foi du monde. Ne vous flattez pas de me jamais donner le chagrin de vous voir la femme d’un certain homme. Il faudrait qu’il fût bien osé pour lever les yeux devant le public, s’il projetait d’accomplir sa double perfidie. Pardon si je m’échauffe ! Jamais cette pensée ne m’est venue, que tout mon sang n’ait bouilli dans mes veines[12].

« Mais, quelle que soit votre résolution, je ne dois pas l’attendre, car j’ai suspendu toutes mes affaires pour me livrer encore une fois à vous. Votre oncle m’a représenté combien ce mariage était peu avantageux pour moi, mais je suis bien loin de m’occuper de ces considérations. Je veux vous devoir encore une fois à vous-même, ou que tout soit dit pour la vie. Je compte sur votre discrétion pour tout autre que votre tante. Vous concevez que j’aurais de furieux griefs contre vous, s’il me revenait que vous avez abusé de ce secret[13]. Personne au monde ne se doute que je vous ai écrit. J’avoue qu’il me serait doux, pendant que tous les ennemis sommeillent, que la paix se conclût entre nous. Relisez vos lettres, et vous concevrez si j’ai dû retrouver au fond de mon cœur tous les sentimens qu’elles y avaient fait naître. »


La réponse de Pauline est beaucoup plus laconique et beaucoup plus nette que les deux lettres qu’on vient de lire. Chez elle, il n’y a aucun conflit de sentimens, elle n’aime plus Beaumarchais et elle aime ailleurs : c’est très simple et très clair.


« Je ne puis que vous répéter, monsieur, ce que j’ai dit à Mlle votre sœur, que mon parti est pris pour ne plus revenir ; ainsi je vous remercie bien de vos offres et je désire de tout mon cœur que vous vous mariiez avec une personne qui fasse votre bonheur ; je l’apprendrai avec grand plaisir, comme tout ce qui vous arrivera d’heureux ; j’en ai assuré Mlle votre sœur. Ma tante et moi devons vous dire aussi combien nous sommes fâchées que vous nous manquiez d’égards en traitant fort mal, à notre occasion, un homme que nous regardons comme notre ami ; je sais mieux que personne combien vous avez tort de dire qu’il est perfide[14]. J’ai dit encore ce matin à Mlle votre sœur qu’une demoiselle qui avait demeuré chez ma tante était la cause de tout ce qui arrive aujourd’hui, et que, depuis ce temps, il n’y avait que le public qui me retenait[15] ; vous avez encore plusieurs lettres à moi, dont deux écrites dans ce temps-là, une autre écrite à Fontainebleau, et quelques autres que je vous prie de me renvoyer. Je prierai un de nos amis de Saint-Domingue, comme je vous l’ai déjà mandé, de passer chez vous pour achever tout ce qui reste à terminer entre nous. Je suis très parfaitement, monsieur, votre très humble et très obéissante servante.

Le B… »


Pauline, qui signait autrefois je suis pour la vie ta fidèle Pauline, signe poliment de son nom de famille, et cette correspondance se termine, comme une foule de correspondances du même genre, par le « j’ai l’honneur d’être, » ou « je suis très parfaitement, » qui succède aux protestations d’amour éternel.

Enfin, pour clore l’épisode, voici venir le cousin de Pauline dont j’ai déjà parlé, celui qui au moins date scrupuleusement ses lettres, ce qui le rend estimable aux yeux de la postérité. Il s’est réconcilié avec Beaumarchais, et, tout en stipulant pour sa cousine, il se tait maintenant sur l’innocence du chevalier, qui commence sans doute à lui paraître moins évidente.


« Tout est dit, mon cher Beaumarchais, et sans espoir de retour ; j’ai fait part de vos dispositions à Mme G…… (c’est la tante) et à Mlle Le B… ; elles ne demandent pas mieux que de mettre un procédé honnête dans la rupture : il s’agit maintenant de travailler à régler le compte à faire entre Mlle Le B… et vous, et de prendre des arrangemens avec vous pour vous remplir des sommes qui vous resteront dues ; ces dames vous prient aussi de me remettre généralement tous les papiers que vous aviez qui concernent les affaires de Mlle Le B… Vous ne sauriez croire combien je suis fâché de n’avoir pu réunir deux cœurs qui, depuis si long-temps, m’avaient paru être faits l’un pour l’autre ; mais l’homme propose et Dieu dispose. Je me flatte que, de part et d’autre, la justice que je crois mériter me sera rendue. Je vous ai laissé lire dans mon cœur, et vous avez dû voir que je ne connais ni le déguisement ni l’artifice. Adieu, mon ami, j’irai vous voir le plus tôt que je pourrai ; en attendant, donnez-moi de vos nouvelles. Je vous embrasse et suis toujours votre sincère ami

P… »
« Ce mardi gras au soir, 11 février 1766. »


Accordons à ce digne cousin, dont les sentences sont plus consolantes que neuves, la justice qu’il réclame, et reconnaissons qu’il est étranger à la perfidie du chevalier. Toujours est-il que, quelques mois après cette lettre, tandis que Julie voyait son adorateur épouser Pauline, Beaumarchais avait le désagrément de voir sa fiancée devenir Mme de S… et lui donner sans hésitation ce chagrin, dont la seule pensée faisait, nous a-t-il dit, bouillir son sang dans ses veines.

Si nous écrivions un roman, il s’arrêterait là, ou bien il se terminerait par la mort de Beaumarchais se tuant de désespoir ou par la mort du chevalier immolé à la fureur de son rival ; mais, comme nous écrivons une histoire, nous sommes obligé, avant tout, d’être exact et de constater qu’au lieu de finir par un suicide ou un duel, l’aventure finit plus prosaïquement par un règlement de comptes où Beaumarchais joue un rôle assez amusant dans sa double colère d’amant trahi et de créancier justement inquiet. J’ai assez indiqué ce qu’il y avait d’un peu froid et calculé dans son amour pour être tenu de rappeler que, s’il avait mis trop d’hésitation et de prudence dans ses sentimens, il avait été, dans ses procédés, généreux jusqu’à l’imprudence. Non-seulement il avait avancé sans trop compter de l’argent à la tante et à la nièce, mais il avait, on s’en souvient, risqué une assez forte somme sur l’habitation délabrée de Saint-Domingue ; cette somme se trouvait perdue, et c’était bien le moins que celui qui lui avait enlevé Pauline se donnât la peine de régler, sinon de payer ses dettes. Une fois sacrifié comme amant, Beaumarchais apparaît à l’état de créancier strict et de calculateur exercé ; il groupe les capitaux avec les intérêts, et présente un mémoire d’une scrupuleuse rectitude. Le chevalier, qui n’a pas le temps de s’occuper de ces vils détails, et qui est allé passer la lune de miel avec Pauline je ne sais où, expédie à Beaumarchais son frère aîné, l’abbé de S…, abbé respectable, mais un peu vif, un peu narquois, qui non-seulement chicane Beaumarchais sur son mémoire, mais se permet parfois d’agacer une plaie saignante et d’opposer l’amant au créancier. De là des discussions orageuses dont la lettre suivante de Beaumarchais à l’abbé suffira pour donner une idée.


« Monsieur l’abbé,

« Je vous prie de remarquer que je n’ai point manqué d’honnêteté envers vous et que je ne dois que du mépris à celui que vous représentez, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire vingt fois, et comme j’aurais fort désiré le lui dire à lui-même, s’il eût été aussi exact à se montrer qu’habile à succéder. La preuve que Mlle Le B… a bien voulu de moi, de mon affection, de mes conseils, de mon argent, c’est que, sans votre frère, qui a troublé l’union qui existait depuis six ans, elle ferait encore usage de toutes mes facultés, que je lui ai prodiguées tant qu’elles lui ont été agréables et utiles. Il est vrai qu’elle achète fort cher mes services, puisqu’elle doit à notre affection pour votre frère le bonheur de l’avoir épousé, ce qu’il n’aurait pas fait, s’il fût resté sans nous connaître dans le lieu où il végétait alors. Je n’entends pas le secret de la phrase de l’apologie ; ainsi je suis dispensé d’y répondre, et si je regrette qu’il soit absent, c’est que j’aurais sûrement le plaisir en toute occasion de lui témoigner moi-même ce qu’il ne peut plus savoir que par procureur. Je ne discontinuerai pas de me préparer, par des bienfaits, à des noirceurs et des injustices. Je me suis toujours bien trouvé de faire le bien dans l’attente du mal, et votre conseil n’ajoute rien à mes dispositions là-dessus.

« Comme vous convenez que vous sortez de votre caractère avec moi, il me conviendrait peu de vous en faire reproche. Il me suffit que vous vous accusiez vous-même pour n’en garder aucun ressentiment.

« Je ne sais pourquoi vous avez souligné le mot de votre sœur, en me rappelant que je dis que c’est ainsi que j’ai aimé Mlle Le B… Cette ironie tombe-t-elle sur elle, sur moi ou sur votre frère ? Comme il vous plaira au reste. Quoique le sort de Mlle Le B… ne me regarde plus, il ne me convient pas de me servir, en parlant d’elle, d’autres termes que ceux que j’ai employés. Ce n’est pas d’elle que je me plains[16] ; elle est, comme vous dites, jeune et sans expérience, et, quoiqu’elle ait très peu de bien, M. votre frère a bien usé de son expérience en l’épousant et a fait une très bonne affaire.

« Considérez encore un coup, monsieur l’abbé, que tout ce qui s’adresse à lui vous est étranger. Il serait trop humiliant pour un homme de votre état qu’on le soupçonnât d’avoir été pour quelque chose dans les procédés de votre frère à mon égard ; laissez-lui-en le blâme, et ne relevez point des choses qui ne méritent pas d’avoir un défenseur aussi honnête que vous.

« J’ai l’honneur d’être, etc.,

« Beaumarchais. »


Pour couper court à ces débats irritans, Beaumarchais fit une assez forte réduction sur sa créance, qui fut réglée à la somme de 24,441 livres 4 sous 4 deniers.

Maintenant, j’en demande bien pardon à l’ombre de la charmante Pauline, mais il paraît certain que cette créance, acceptée et reconnue par elle, n’a jamais été payée. Non-seulement je la vois dans d’autres papiers d’une date postérieure rangée au nombre des créances presque désespérées, mais la touchante sollicitude du caissier Gudin après la mort de son maître pour le moindre des billets amoureux de Pauline suffit à démontrer que cette créance doit être rangée parmi les reconnaissances non suivies d’effet, dont un assez grand nombre de femmes aimables, de poètes et de grands seigneurs ont laissé le souvenir dans les papiers de Beaumarchais. À la vérité, Pauline devint veuve un an après son mariage, et ce malheur dut nuire à l’arrangement de ses affaires. La dernière trace que je trouve d’elle dans le dossier est une lettre adressée à son cousin à la date de 1769, où elle dit, à propos de Beaumarchais : « Qu’il dorme donc en repos, il sera payé ! » C’est un peu léger à l’égard d’un homme qu’on a aimé un instant pour la vie. Pauline aurait-elle pensé par hasard que son amour valait bien après tout 24,441 livres 4 sous 4 deniers ? Il n’y aurait point à contester là-dessus ; mais, comme cette hypothèse pourrait donner à certains billets expressifs une gravité qu’il n’y faut pas chercher, je m’empresse de la repousser comme un jugement téméraire, et je conclus que si la jeune et belle créole a laissé sa dette en souffrance, c’est que son habitation de Saint-Domingue aura été expropriée par d’autres créanciers, ou saccagée par les noirs, ou engloutie par un tremblement de terre.

Tel est l’exposé exact du petit drame vrai sous l’influence duquel Beaumarchais s’exerçait à écrire des drames fictifs, car nous sommes en 1767, année où il fait son apparition au théâtre et dans la vie littéraire par le drame d’Eugénie.


II. — LES PREMIERS DRAMES DE BEAUMARCHAIS. — SON SECOND MARIAGE.

Le genre dramatique sérieux n’étant pas précisément la vocation de Beaumarchais, on est d’abord porté à se demander comment il se fait qu’il ait débuté par deux drames avant de se livrer à son véritable instinct, la comédie. En tenant compte de certaines nuances de sensibilité à la Grandisson qu’on a déjà reconnues dans ses lettres, et qui, assombries par la mésaventure intime que nous venons de raconter, ont pu contribuer à l’erreur de ses débuts, je crois que cette erreur doit surtout s’expliquer par un penchant très prononcé chez lui pour toute chose ayant l’avantage ou l’aspect de la nouveauté. Il était de ces hommes que la nouveauté attire invinciblement, comme il en est d’autres qu’elle épouvante par elle-même. En le suivant de près dans sa vie, on le voit s’enthousiasmer avec la plus grande facilité pour tous les genres d’inventions, industrielles, mécaniques, scientifiques, depuis les spécifiques des charlatans jusqu’aux aérostats, dont la direction préoccupe beaucoup sa vieillesse. Le goût de l’innovation en tout est un des traits les plus saillans de sa physionomie. Or le drame, qui a perdu aujourd’hui le charme de la nouveauté, apparaissait alors en France sous sa première forme. Ce genre mixte entre la tragédie et la comédie, introduit par La Chaussée et par Diderot, très loué par les uns, très attaqué par les autres, n’offrait point de précédens dans notre littérature, et par cela même captivait naturellement un esprit tourné aux découvertes. Ajoutons que, dans l’exécution, ce genre présentait plus de facilité que les deux autres, et l’on comprendra qu’avant de songer à laisser une trace dans la comédie, en rajeunissant ses formes et en étendant ses attributions, Beaumarchais, sans trop s’inquiéter de sa véritable aptitude, se soit précipité avec son entrain ordinaire vers le drame domestique et bourgeois, qui lui semblait un monde inconnu, dont Diderot était le Christophe Colomb et dont il espérait devenir le Vespuce.

S’il est vrai, comme l’a dit M. de Bonald, que la littérature est l’expression de la société, et cela est vrai surtout de la littérature dramatique, il n’y a point lieu de s’étonner que le brillant théâtre du XVIIe siècle n’ait pu suffire au siècle suivant. Par la distinction tranchée des genres, des tons et des personnages tragiques ou comiques, par le choix des sujets et la contexture de l’action, ce théâtre était la fidèle image d’une société élégante et réglée, où l’aristocratie de cour donnait partout l’impulsion en matière de goût. À mesure que les mœurs aristocratiques s’altèrent, que les rangs commencent à se rapprocher, que les intelligences tendent à se niveler, on voit naturellement se produire sous différentes formes le besoin de l’innovation au théâtre dans le choix des sujets et dans les combinaisons dramatiques. C’est ainsi qu’à côté des tentatives de Voltaire et de Ducis pour modifier plus ou moins l’ancienne tragédie sans la détruire, on voit naître, — sous le nom de comédie larmoyante avec La Chaussée, de tragédie domestique, de comédie sérieuse ou de drame bourgeois, avec Diderot, Sedaine, Beaumarchais, Sébastien Mercier, — un genre nouveau qui se présente d’abord dans des proportions assez mesquines, qui a grandi depuis sous des influences diverses, et qui est devenu ce que nous appelons aujourd’hui le drame, c’est-à-dire, en prenant le mot dans son acception la plus générale, une forme de composition en vers ou en prose plus ou moins affranchie des règles sévères de l’ancienne législation dramatique.

Cette école des dramaturges du XVIIIe siècle a enfanté de nombreux ouvrages, et déjà presque tous sont morts ; il n’en est guère resté que trois au théâtre : le Philosophe sans le savoir, de Sedaine, et deux des trois drames de Beaumarchais : Eugénie, qui se joue encore parfois, quoique très rarement, et la Mère coupable, qui se soutient. Cependant, si cette école a été stérile en productions durables, elle n’en a pas moins son importance dans l’histoire du théâtre par l’action qu’ont exercée ses théories et surtout ses critiques. Le mouvement qui s’est produit dans la littérature dramatique en France, de 1820 à 1830, sous le nom de romantisme, n’est ni aussi nouveau ni aussi complètement anglais ou allemand qu’on l’a dit quelquefois ; il a un précurseur au XVIIIe siècle, et, quand on l’étudie sous sa première forme, soit dans les doctrines de Diderot, soit dans l’Essai sur l’art dramatique de Sébastien Mercier, publié en 1773, soit dans la polémique suscitée par la première traduction générale de Shakspeare en 1776, on reconnaît, à travers de notables différences comme théorie, que tout ce qui a été écrit sous la restauration de plus extravagant ou de plus sensé contre l’ancienne tragédie avait déjà été dit et redit au XVIIIe siècle. On reconnaît même que si ce premier mouvement d’innovation, absorbé de 1789 à 1815 par les agitations politiques et les événemens militaires de cette période, a reparu ensuite élargi et fortifié sous l’influence d’une étude plus approfondie des théâtres étrangers, il avait lui-même, à son début, exercé sa part d’action sur l’étranger. C’est ainsi qu’on voit Lessing, que les Allemands considèrent comme l’Arminius qui délivra leur théâtre de l’invasion de la tragédie française, se passionner pour les théories et les critiques de Diderot, dont il a traduit plus d’une page dans sa Dramaturgie ; c’est ainsi qu’on voit Goethe faire grand cas des déclamations anti-classiques de Mercier ; c’est ainsi enfin qu’on voit la plupart des ouvrages de l’école de Diderot traduits et joués avec succès en Angleterre et en Allemagne. Néanmoins il ne faut pas non plus s’exagérer, comme l’ont fait quelques écrivains, la valeur de ce romantisme dramatique du XVIIIe siècle. Médiocre dans ses œuvres, il est mesquin dans ses doctrines. Au lieu de se prononcer pour un système de liberté réglée par la raison, qui n’exclut rien et qui cherche à tirer parti de toutes les beautés de l’ancien système, les novateurs dramatiques du XVIIIe siècle inventent une théorie étroite, pauvre et jalouse, aussi exclusive que la précédente et n’offrant rien de son élévation et de sa grandeur : ce sont des bourgeois qui, froissés d’avoir été jusqu’ici exclus du genre sérieux et considérés uniquement comme un gibier de comédie, veulent avoir une tragédie à eux, dans laquelle ils joueront seuls et à leur manière les grands rôles, même en s’appelant M. le marquis ou M. le commandeur, et de laquelle ils expulseront à leur tour tout ce qui n’est pas eux. Tel est le sens intime et général de toutes les théories et de tous les drames qui se produisent au XVIIIe siècle[17].

Pour ne parler ici qu’en passant des théories de l’homme que Beaumarchais proclame son maître, la poétique de Diderot se réduit à introduire, — à côté de la tragédie, une composition qu’il nomme tragédie domestique ou bourgeoise, destinée à peindre des infortunes des bourgeois, — et, à côté de la comédie gaie, une comédie sérieuse, qui paraît, sauf quelques nuances très peu nettes, rentrer absolument dans la tragédie domestique. De plus, sans le dire aussi expressément que Beaumarchais, Diderot semble incliner en général pour l’emploi de la prose de préférence aux vers, et enfin sur les deux questions essentielles de l’art dramatique, la question des unités et celle du mélange des tons, ce novateur audacieux se prononce très formellement pour les unités et s’explique très vaguement sur l’alliance du style familier et du style noble, c’est-à-dire qu’en enlevant au drame sérieux tout l’idéal, toute l’élévation, toute l’ampleur de la grande tragédie, Diderot lui laisse, à peu de choses près, toutes les entraves dont les inconvéniens ont donné quelque importance à ses critiques.

À l’appui de ses théories, Diderot, on le sait, donna deux drames, le Fils naturel et le Père de famille. Malgré quelques saillies heureuses, un certain pathos ardent, qui s’élève quelquefois jusqu’à l’éloquence, et un caractère assez réussi, celui du commandeur dans le Père de famille, il est peu d’ouvrages de théâtre qui soient plus confus, plus faibles d’intrigue, plus lourds, plus fatigans par l’emphase continue du style, par l’abus de l’interjection, de l’apostrophe et de la tirade, que ces deux drames, devenus presque illisibles[18]. En sortant d’une conversation avec Diderot, Voltaire disait de lui : « Cet homme n’est pas fait pour le dialogue. » Cette vérité perce à chaque page de ses drames : ce ne sont jamais les personnages, ce n’est ni Sophie, ni Constance, ni Dorval, ni Germeuil, ni Saint-Albin oui ont la parole ; c’est le philosophe Diderot qui disserte sur l’amour, sur le célibat, sur les couvens, sur la vertu, sur l’égalité des conditions, — et cet homme si spirituel parfois dans ses Salons ou dans ses lettres à Mlle Voland, qui, dans ses théories dramatiques, montre souvent un sentiment heureux de la simplicité du génie grec, qui, après Fénelon, fait ressortir assez bien ce qu’il y a parfois de tendu dans le langage des héros de Corneille, cet homme enfin, si prompt à apercevoir la paille dans le dialogue des grands tragiques du XVIIe siècle, ne voit pas la poutre qui est dans le sien. Le jeune et vertueux Dorval, causant par exemple avec la jeune et vertueuse Constance qu’il hésite à épouser de crainte d’avoir des enfans qui deviendront les suppôts ou les victimes du fanatisme, lui tient un beau discours qui commence ainsi : « Constance, je ne suis point étranger à cette pente si générale et si douce qui entraîne tous les êtres et qui les porte à éterniser leur espèce, etc. » Diderot appelait cela rétablir le naturel dans le dialogue.

Après Diderot et avant Beaumarchais, un esprit doué de qualités qu’on trouve rarement unies, surtout au XVIIIe siècle, un esprit fin, judicieux et naïf, d’une ingénuité aimable et souvent profonde, Sedaine, sans écrire aucune théorie, avait tiré du genre préconisé, mais assez mal défini par l’auteur du Fils naturel, tout ce que ce genre était capable de produire, et il avait fait jouer en 1765, avec un très grand succès, le Philosophe sans le savoir, le seul ouvrage vraiment remarquable qu’ait produit l’école de Diderot. Aussi ce dernier disait-il naïvement en parlant de Sedaine : « Cet homme me coupe l’herbe sous le pied. » En effet, le drame simple, gracieux, attachant, de Sedaine, tuait les drames sentencieux, ampoulés et confus de Diderot.

C’est à ce moment que Beaumarchais entre dans la carrière, en 1767, à trente-cinq ans, après avoir expérimenté la vie sous toutes ses faces, et persuadé à tort que son talent l’appelait surtout à réussir dans le genre sérieux, dont il expose à son tour la théorie. Cette théorie est en général empruntée à celle de Diderot, pour qui Beaumarchais professe l’admiration la plus vive ; elle est présentée dans un style moins chaleureux et plus incorrect que le style de Diderot, mais avec plus de précision, de netteté et de méthode. On en saisit mieux les points principaux. Sans adopter la distinction trop subtile des quatre genres dramatiques inventés par le maître, Beaumarchais plaide pour l’introduction du drame sérieux, « qui tient le milieu, dit-il, entre la tragédie héroïque et la comédie plaisante. » Le premier, je crois, des dramaturges du temps, il intitule sa pièce drame[19]. Le drame, suivant lui, doit être écrit en prose ; il doit être consacré à peindre des situations tirées de la vie ordinaire ; « le dialogue doit être simple et se rapprocher autant que possible de la nature ; sa véritable éloquence est celle des situations, et le seul coloris qui lui soit permis est le langage vif, pressé, coupé, tumultueux et vrai des passions. » Diderot maintenait les trois unités : son disciple n’en dit rien, il ne parle pas davantage du mélange des tons, et c’est ce drame ainsi conçu qu’il présente comme supérieur à la tragédie et à la comédie.

Que cette sorte de drame domestique en prose ait sa valeur au-dessous de la tragédie, du drame élevé et de la comédie, cela se peut admettre, et la popularité que ce genre domestique a acquise depuis prouve qu’il est entré dans nos mœurs et dans nos goûts ; mais ce qui est une illusion du temps, c’est l’importance exagérée que l’auteur d’Eugénie attache à une forme de composition aussi maigre, qui lui semble appelée à éclipser toutes les autres. Il est assez plaisant d’abord de voir Beaumarchais toujours tout entier à son objet, et ne se doutant pas encore de sa véritable vocation, s’évertuer à prouver que le genre plaisant, c’est-à-dire la comédie, offre beaucoup moins d’intérêt que le genre sérieux ; que la moralité du genre plaisant est ou peu profonde ou nulle, et même inverse de ce qu’elle devrait être ; en un mot, que la comédie est de sa nature essentiellement immorale, ce qui ne l’empêchera pas, dix-sept ans plus tard, dans sa préface du Mariage de Figaro, de reprendre la thèse au rebours, en cherchant à prouver que le genre plaisant de sa pièce est surtout essentiellement moral. Quant au genre héroïque, c’est-à-dire à la tragédie, Beaumarchais en fait très peu de cas. Ce qu’il y a en lui de prosaïque et d’un peu vulgaire perce dans ses appréciations du théâtre antique ; très inférieur sur ce point à son maître Diderot, il ne voit dans le drame grec que le dogme de la fatalité qui le révolte ; il n’y voit ni la beauté grandiose et harmonieuse des figures, ni l’admirable expression des sentimens généraux du cœur humain. Le mot classique, qu’il emploie peut-être le premier dans le sens de l’ironie, semble pour lui, comme l’a très finement remarqué M. Sainte-Beuve, synonyme de barbare ; ainsi il dira : « Si quelqu’un est assez barbare, assez classique, pour soutenir la négative, etc. » Beaumarchais ne se trompe pas moins sur la nature de l’illusion dramatique, et en cela, comme en beaucoup de choses, il est en plein dans le courant des idées de son temps. Le siècle précédent ne voulait prendre au sérieux sur la scène que les rois et les héros : Beaumarchais bannit rigoureusement les héros et les rois du drame sérieux ; suivant lui, ils n’excitent point un véritable intérêt ; leurs infortunes, étant exceptionnelles, n’agissent pas sur notre cœur. « C’est notre vanité seule, dit-il, qui trouve son compte à être initiée dans les secrets d’une cour superbe ; le spectateur est surtout sensible aux malheurs d’un état qui se rapproche du sien, » c’est-à-dire qu’un marchand qui va déposer son bilan est plus dramatique qu’un roi déchu, ou un héros qui vient de perdre une bataille.

Après avoir exclu les héros, Beaumarchais exclut naturellement les grands faits de l’histoire, et entre autres argumens à l’appui de sa thèse, il en donne d’assez singuliers, qui ne prouvent guère qu’une chose : c’est qu’en 1767 il n’était pas prophète. « Que me font à moi, dit-il, sujet paisible d’un état monarchique du XVIIIe siècle, les révolutions d’Athènes et de Rome ?… Pourquoi la relation du tremblement de terre qui engloutit Lima et ses habitans à trois mille lieues de moi me trouble-t-elle, lorsque celle du meurtre juridique de Charles ier commis à Londres ne fait que m’indigner ? C’est que le volcan ouvert au Pérou pouvait faire son explosion à Paris, m’ensevelir sous ses ruines, et peut-être me menace encore, au lieu que je ne puis jamais appréhender rien d’absolument semblable au malheur inoui du roi d’Angleterre. »

La même erreur sur l’illusion théâtrale qui porte Beaumarchais à rétrécir ainsi le domaine du drame et à en faire le calque servile de la réalité la plus commune le conduit à préférer la prose au vers. Peut-être aussi son motif pour exclure le vers est-il involontairement tiré de la fable du Renard et les Raisins. Il est à remarquer en effet que presque tous ceux qui ont paru plaider contre la poésie, depuis Fénelon, qui, dans sa Lettre à l’Académie, insiste beaucoup sur les inconvéniens de la rime, jusqu’à Diderot et Beaumarchais, tous apportaient dans la question la partialité de l’orfèvre, ou plutôt de l’homme qui n’est pas orfèvre. Ils écrivaient en prose et ils médisaient du vers[20]. Les novateurs dramatiques les plus audacieux de nos jours, tout en essayant avec plus ou moins de bonheur de briser l’allure majestueuse de l’alexandrin tragique, se sont accordés tous avec raison pour maintenir l’emploi du vers dans le drame. « C’est une des digues les plus puissantes, écrivait en 1829 M. Victor Hugo, contre l’irruption du commun, qui, ainsi que la démocratie, coule toujours à pleins bords dans les esprits… L’idée, trempée dans le vers, prend soudain quelque chose de plus incisif et de plus éclatant ; c’est le fer qui devient acier. » Rien de plus juste, et Montaigne ne pensait pas autrement, quand il disait, dans un style non moins coloré : « J’aime la poésie d’une particulière inclination, car, tout ainsi que la voix, contrainte dans l’étroit canal d’une trompette, sort plus vive et plus forte, ainsi me semble-t-il que la sentence pressée aux pieds nombreux de la poésie s’élance plus brusquement et me fiert d’une plus vive secousse. »

Les théories de Diderot et de Beaumarchais sur le drame présentent donc quelque intérêt comme ayant donné l’impulsion à un système plus large, qui, sans avoir tenu tout ce qu’il promettait, a du moins rendu quelque vitalité à notre théâtre ; mais ces théories sont loin encore, on le voit, de répondre à l’idée que nous nous faisons d’un drame grandiose, varié, libre, réglé par le bon sens dans sa liberté, où l’auteur s’inspire à volonté de l’histoire de la poésie ou de la vie ordinaire, et embrasse, comme dit M. Guizot, « toutes ces conditions sociales, tous ces sentimens généraux ou divers, dont le rapprochement et l’activité simultanée forment aujourd’hui pour nous le spectacle des choses humaines[21]. »

Le premier ouvrage dramatique de Beaumarchais se ressent de la mesquinerie de ses doctrines. Il y a des parties faibles dont la couleur est aujourd’hui passée et fanée. Cependant, soit pour l’action, soit pour le dialogue, le drame d’Eugénie est à mon avis très supérieur aux drames de Diderot. Sans avoir la naïveté pénétrante et colorée de Sedaine, Beaumarchais, en professant comme Diderot la théorie du naturel, pratique au moins cette théorie un peu mieux que lui. Fréron, sévère d’ailleurs pour le drame, reconnaît lui-même que les trois premiers actes d’Eugénie sont dialogués avec précision et naturel. Il y a déjà dans Beaumarchais une veine de facilité vive et courante qui résiste à l’invasion de l’emphase et de la sensiblerie. Cependant, comme Eugénie est loin d’être un chef-d’œuvre, il s’agit pour nous bien moins ici d’analyser la pièce que d’étudier l’auteur soit dans l’ouvrage même, soit dans le mouvement très actif et très varié auquel il se livre pour en assurer le succès.

L’instinct d’opposition aux privilèges sociaux, instinct fortifié chez Beaumarchais par les nombreux déboires dont nous avons suffisamment parlé, se manifeste même dans le drame d’Eugénie, dont le manuscrit très audacieux fut notablement modifié par la censure. On sait que dans la pièce, telle qu’elle a été jouée et publiée, la scène se passe en Angleterre, à Londres. Eugénie, fille d’un gentilhomme du pays de Galles, se croit la femme de lord Clarendon, neveu du ministre de la guerre, qui l’a indignement trompée par un faux mariage, où son intendant jouait le rôle de chapelain, et qui se prépare à épouser une riche héritière au moment où sa victime arrive à Londres. La donnée ainsi conçue est déjà un peu étrange ; cependant, en Angleterre, le mariage n’étant point soumis à des formalités aussi sévères qu’en France, elle n’est pas absolument inadmissible ; c’est un fait analogue qui forme le nœud du roman de Goldsmith, le Vicaire de Wakefield. Ce n’était pas en Angleterre toutefois que Beaumarchais avait d’abord placé l’action de son premier drame, c’était en France, à Paris, et au XVIIIe siècle. Dans le manuscrit, lord Clarendon s’appelle le marquis de Rosempré ; il est également qualifié neveu du ministre de la guerre, et il a trompé par un faux mariage, à l’aide d’un domestique déguisé en prêtre, la vertueuse fille du baron de Kerbalec, gentilhomme breton. Le fait ainsi présenté était passablement injurieux, fort invraisemblable, et, à tout prendre, la censure rendit service au drame même en obligeant l’auteur à transporter la scène en Angleterre. C’est pourtant ce manuscrit, changé seulement quelques jours avant la représentation, qui servait aux nombreuses lectures que Beaumarchais faisait de son premier ouvrage afin d’en préparer le succès, et, parmi les grands seigneurs qui assistent à ces lectures, je n’en vois qu’un, le duc de Nivernois, qui très poliment se récrie contre l’improbable scélératesse du faux mariage.

Je viens de dire que Beaumarchais travaillait de toutes ses forces à se préparer un succès ; nous ne sommes pas, en effet, en 1784, au temps du Mariage de Figaro, où l’auteur n’a qu’à tenir en haleine la fiévreuse impatience d’un public qui attend sa pièce comme le plus extraordinaire des événemens. Nous sommes en 1767, Beaumarchais est complètement inconnu comme écrivain ; c’est un homme d’affaires et de plaisir qui a su se pousser un peu à la cour, dont on parle très diversement, et que les gens de lettres sont assez disposés à accueillir comme l’ont accueilli les courtisans, c’est-à-dire comme un intrus. De là, pour lui, nécessité d’aller au-devant de la curiosité, qui ne viendrait pas d’elle-même, de la provoquer, de l’exciter, et de se ménager dans tous les rangs des preneurs et des appuis. C’est ce qu’il fait avec une variété assez amusante de tons et d’attitudes. Quand il s’agit, par exemple, d’obtenir pour son drame une lecture chez Mesdames de France, il pose en homme de cour qui veut bien condescendre à faire de la littérature dans l’intérêt de la vertu et des bonnes mœurs. Il s’adjuge d’avance une célébrité qu’il n’a pas encore, et en somme paraît doué d’une présomption rare ; voici son épître :


« Mesdames,

« Les comédiens français vont représenter dans quelques jours une pièce de théâtre d’un genre nouveau, et que tout Paris attend avec la plus vive impatience. Quelques ordres que j’eusse donnés aux comédiens, en leur faisant présent de l’ouvrage, de garder un profond secret sur le nom de l’auteur, dans leur enthousiasme maladroit ils ont cru me rendre ce qu’ils me devaient en transgressant mes ordres, et ils m’ont sourdement fait connaître à tout le monde. Comme cet ouvrage, enfant de ma sensibilité, respire l’amour de la vertu et ne tend qu’à épurer notre théâtre et en faire une école de bonnes mœurs, j’ai cru que je devais, avant que le public le connût davantage, en offrir un hommage secret à mes illustres protectrices. Je viens donc, Mesdames, vous prier d’en entendre la lecture en particulier. Après cela, quand le public me porterait aux nues à la représentation, le plus beau succès de mon drame sera d’avoir été honoré de vos larmes comme son auteur l’a toujours été de vos bienfaits. »


Avec le duc d’Orléans, grand-père du roi Louis-Philippe, prince qui aimait et qui appréciait les gens de lettres, Beaumarchais est plus modeste.


« Monseigneur, écrit-il, la maladie de Préville, qui retarde encore de huit jours la représentation d’Eugénie, nouveau drame en cinq actes, me donne la possibilité de faire à votre altesse l’hommage d’une lecture, si elle en est tant soit peu curieuse. Je sais, monseigneur, qu’on vous a dit assez de mal de l’auteur et de l’ouvrage. Le premier est un objet trop peu important pour que j’aie l’indiscrétion d’en entretenir votre altesse ; je me borne à désirer de lui donner des notions plus certaines sur le second, contre lequel beaucoup de gens sont déchaînés, quoique peu de personnes le connaissent. Vous serez moins étonné, monseigneur, de ma hardiesse à vous prier d’être mon juge d’avance, lorsque vous saurez que la pièce court le danger de ne pouvoir être entendue au théâtre, et qu’il y a cinquante louis de distribués à cinquante étourneaux pour aller au parterre assurer sa chute sans l’écouter le jour de la première représentation. M. le duc de Noailles me dit là-dessus hier : Tant mieux ; c’est qu’ils en pensent du bien. Mais moi, qui tremble, je fais comme les malheureux qu’on persécute injustement sur la terre. Je lève les mains au ciel et je cherche justice et protection parmi les dieux… Peut-être tirerai-je un double avantage de ma démarche : c’est que le drame qui m’a servi de délassement au milieu d’occupations plus sérieuses, et qui doit faire plus d’honneur à la sensibilité de mon cœur qu’à la force de mon esprit, ramènera votre altesse à prendre de moi une meilleure opinion que celle qu’on a voulu lui donner, et la portera à recevoir avec bonté les assurances du profond respect avec lequel je suis de votre altesse, etc.

« Beaumarchais. »


Avec le duc de Noailles, auquel il avait lu sa pièce, et qui lui avait témoigné de l’intérêt, Beaumarchais pose en homme d’état qui a manqué sa vocation.


« Ce n’est qu’à la dérobée, monsieur le duc, que j’ose me livrer au goût de la littérature. Quand je cesse un moment de gratter la terre et de cultiver le jardin de mon avancement, à l’instant tous mes défrichemens se couvrent de ronces, et c’est toujours à recommencer. Une autre de mes folies à laquelle j’ai encore été forcé de m’arracher, c’est l’étude de la politique, épineuse et rebutante pour tout autre, mais aussi attrayante qu’inutile pour moi. Je l’aimais à la folie : lectures, travaux, voyages, observations, j’ai tout fait pour elle : les droits respectifs des puissances, les prétentions des princes par qui la masse des hommes est toujours ébranlée, l’action et la réaction des gouvernemens les uns sur les autres, étaient des intérêts faits pour mon ame. Il n’y a peut-être personne qui ait autant éprouvé que moi la contrariété de ne pouvoir rien voir qu’en grand, lorsque je suis le plus petit des hommes : quelquefois même j’ai été jusqu’à murmurer dans mon humeur injuste de ce que le sort ne m’avait pas placé plus avantageusement pour les choses auxquelles je me croyais propre, surtout lorsque je considérais que la mission que les rois et les ministres donnent à leurs agens ne saurait leur imprimer la grâce de l’ancien apostolat, qui faisait tout à coup des hommes éclairés et sublimes des plus chétifs cerveaux. »


Beaumarchais avait su également intéresser au drame d’Eugénie la fille du duc de Noailles, la comtesse de Tessé, personne spirituelle et aimable, qui avait discuté avec lui le caractère de l’héroïne, et à laquelle il répond avec un mélange assez hétérogène de subtilité romanesque et de galanterie tant soit peu impertinente, qui me paraît encore un signe de l’homme et du temps.


« J’ai été vivement touché, madame la comtesse, de votre aimable politesse, si éloignée de la stérile et minutieuse civilité dont on se régale à la ville, et qui ne montre qu’un fade supplément à la bienfaisance de l’ame, source de toute honnêteté :

« Qu’il est facile à la grandeur
D’imposer des lois à notre ame !
Un coup d’œil soumet notre cœur,
Une politesse l’enflamme.

« Raisonnons maintenant sur vos réflexions, elles ont fermenté dans ma tête, je m’en suis occupé, et si je reste attaché (pardon) à la situation où je mets dans la bouche d’Eugénie qu’elle se méprise tout haut d’aimer un perfide, mais que si elle a le courage de le mépriser vivant, rien ne pourra l’empêcher de le pleurer mort, etc. ; si j’y reste attaché, dis-je, c’est que tous mes efforts pour me ranger à votre avis n’ont pu me dépersuader que la magnanimité du repentir et l’aveu public et libre que le coupable fait d’une faute quelconque, non-seulement est au-dessus du mal, mais encore au-dessus de la honte de l’aveu. Tourmentée, déchirée par une passion qu’elle déteste, qu’est-ce qu’Eugénie m’apprend par son aveu ? Qu’il semble qu’elle renferme deux ames : l’une faible, presque charnelle, attachée à son séducteur, entraînée vers lui par un mouvement d’entrailles, dont on ne se défend guère contre un perfide aimable dont on est enceinte ; et l’autre, ame sublime, élevée, tout esprit, toute vertu, méprisant et foulant aux pieds la première, et surtout l’accusant en public et la couvrant de honte sans ménagement. L’effet de ce combat est certain : il faut qu’il tue Eugénie ou détraque entièrement la faible machine, théâtre de ce conflit de puissance. Eh bien ! il le fera, elle sentira les angoisses de la mort ; mais l’ame sublime ne cédera pas à l’ame sensible, et voilà mon héros. Je souhaite que ce commentaire, peut-être plus embrouillé que le texte, vous paraisse expliquer la chose ; mais telle est la métaphysique du cœur, que plus on veut la définir, plus on s’éloigne de l’assentiment rapide et vrai qui nous la fit apercevoir et nous y arrêter au premier coup d’œil. Permettez-moi, je vous prie, une petite citation à ce sujet, dont la forme sauvera la liberté du fond ; mais lorsqu’il est question de cœur, on sent assez que c’est de tendresse et de plaisir qu’on veut parler. Un jour, dans le délire d’une faveur innocente que j’avais reçue d’une femme très sage (c’était un baiser), je veux chanter ce qui se passe en moi, les idées se pressent, s’accumulent, mon esprit veut se monter au ton de mon cœur ; mais l’impression qui reste d’un baiser délicieux n’est pas de son ressort, le trouble qui m’agite est composé de mille choses que je ne puis exprimer. Enfin, épuisé de fatigue et ne trouvant rien qui me satisfasse, je renonce à mon projet, et je m’écrie :

« Oh ! doux effet du baiser de Thémire,
Je vous ai trop senti pour vous décrire[22].
....................


Et la pièce file. Ma verve, ouverte par ce premier effort, me fait bavarder long-temps sur ce sujet ; mais la vérité m’était échappée d’abord : c’est qu’on définit mal ce qu’on sent trop vivement.

« Je suis, madame la comtesse, etc.

« De Beaumarchais. »


Parmi les suffrages que Beaumarchais tenait à se ménager d’avance, il plaçait avec raison au premier rang celui du duc de Nivernois, personnage considérable et en même temps esprit fin, élégant, cultivant lui-même les lettres avec succès, membre de l’Académie française, et dont la bienveillance avait du prix pour un débutant dans la carrière littéraire. L’auteur d’Eugénie lui avait lu son drame et lui demandait très humblement ses observations. Voici la réponse du duc, elle est empreinte de cette urbanité affectueuse dont la tradition s’est peut-être un peu perdue chez les grands seigneurs, si tant est qu’il y ait encore des grands seigneurs. N’oublions pas que Beaumarchais n’avait alors aucune renommée, que le duc de Nivernois le connaissait à peine et n’avait nul besoin de lui.


« Le 20 janvier 1767.

« Je suis très flatté, monsieur, lui écrit-il, de la confiance dont vous voulez bien m’honorer. Ce serait en abuser que d’oser vous communiquer des observations faites d’après une lecture rapide et unique. Si vous croyez que les réflexions de ma vieille expérience puissent vous être bonnes à quelque chose, il faudrait que vous eussiez la bonté de m’envoyer votre manuscrit pour que je pusse le lire seul, attentivement, sans illusion ni distraction ; mais, monsieur, je dois vous dire, non pas avec modestie, mais avec sincérité, que je ne me trouve guère digne d’être consulté, et qu’en vous offrant mes avis, dont je sens le peu de valeur, je n’ai d’autre intention que de répondre à votre politesse, et à la confiance que vous voulez bien m’accorder.

« J’ai l’honneur d’être très parfaitement, monsieur, etc.

« Le duc de Nivernois. »


L’auteur envoie son manuscrit, qui lui revient au bout de deux jours avec plusieurs pages de critiques délicates et judicieuses sur les situations, sur les caractères, sur le style de la pièce. Beaumarchais ne tira pas profit de tout, il lui eût fallu refaire son drame six jours avant la première représentation ; mais les observations du duc de Nivernois lui furent très utiles, elles lui indiquaient d’avance les côtés faibles sur lesquels allait se porter la critique. Le duc combat d’abord l’idée d’un faux mariage à l’aide de domestiques travestis, comme un crime improbable en France, et dont la représentation est impossible. Il proposait d’y substituer divers moyens propres à rendre excusable la situation d’Eugénie, qui fait le principal intérêt de la pièce. Malheureusement cela eût exigé un remaniement général, et c’est alors que Beaumarchais, pressé d’un autre côté par la censure, prend le parti de transporter la scène en Angleterre. Le défaut capital du drame d’Eugénie, défaut dont Grimm va triompher tout à l’heure en traitant fort mal la pièce et l’auteur, est parfaitement saisi par le duc de Nivernois. « J’avoue, écrit-il, que j’ai toutes les peines du monde à me prêter au rôle du marquis (le séducteur, devenu à la représentation lord Clarendon). Dans le premier acte, c’est un franc scélérat avec réflexion et sans remords ; il a trompé une fille de condition par un faux mariage, il la laisse grosse, il veut en épouser une autre, et c’est cet homme qui doit trouver grâce devant Eugénie, qu’on excuse et qui intéresse ! Il faudrait bien des préparations pour arriver à ce but. » Et le duc de Nivernois en indique quelques-unes. C’était là en effet tout le problème, trouver le moyen de rendre un séducteur de ce genre assez intéressant pour qu’une personne aussi distinguée qu’Eugénie par la noblesse et la délicatesse des sentimens puisse, après la découverte du crime, aimer encore le coupable et lui faire grace sans que son caractère à elle soit faussé. Beaumarchais n’avait pas assez senti cette difficulté : sur les observations du duc de Nivernois, il ajouta quelques touches au caractère du séducteur, il renforça un peu dans ce rôle l’hésitation, les remords, les circonstances atténuantes, qui étaient à peine indiqués ; mais le drame resta toujours défectueux sur ce point, et la bassesse de Clarendon, travaillant jusqu’au dernier moment à tromper Eugénie, qui se croit sa femme, tandis qu’il se prépare à un second mariage, rendait impossible la scène de la réconciliation.

Les critiques du duc de Nivernois, quant au style, furent plus utiles à l’auteur d’Eugénie. Je vois, en comparant le manuscrit à la pièce imprimée, que Beaumarchais eut le bon esprit de s’y conformer très docilement. Il s’agissait en effet ici de faire dialoguer des personnes de condition ; le style devait être naturel, mais jamais trivial ; il ne devait pas davantage être guindé : or cette juste mesure entre la vulgarité et l’affectation n’est pas, on le sait, la qualité dominante du style, d’ailleurs si animé, de Beaumarchais. Dans le manuscrit, par exemple, au moment où Eugénie se plaint de ne pas voir arriver le marquis de Rosempré (ou lord Clarendon), sa tante lui répondait : « Ses devoirs ne lui permettent pas de quitter la cour à votre coup de sonnette. » Le duc de Nivernois proteste contre le coup de sonnette ; Beaumarchais s’empresse avec raison de le supprimer. Plus loin, la tante, personne un peu brusque, en entendant rentrer son frère, le père d’Eugénie, qui n’est pas moins impétueux que sa sœur, disait : « Reconnaissez mon tonnerre de frère au vacarme qu’il fait en rentrant. » — « On pourrait se passer, écrit le duc, de cette expression pour le moins hasardée, » et Beaumarchais renonce à son tonnerre de frère. Ailleurs, la tante, irritée contre ce frère qui vient d’accabler Eugénie de reproches sanglans, lui disait : « Courage, homme des bois, ne garde plus de mesure, presse-toi, prends un couteau, égorge ta fille. » — « Si nous ôtions ce couteau ? écrit doucement le duc de Nivernois. Je retrancherais aussi homme des bois, qui est une manière de singe peu propre à être mis en apostrophe. » — Non-seulement Beaumarchais fait les retranchemens indiqués, mais il radoucit considérablement cette scène, qui était trop forcée. Parmi ces nombreuses critiques de détail, dont je n’indique qu’une très faible partie, une seule n’est pas acceptée par Beaumarchais. Le duc de Nivernois repousse le mot guet-apens, qu’il déclare un mot suranné. Beaumarchais le maintient, et il a raison, car c’est le seul qui rende l’idée qu’il veut exprimer, et ce mot n’est point suranné[23].

Autant Beaumarchais est docile aux observations d’un duc spirituel et lettré, autant il est rétif avec la censure, qui, à la vérité, s’inquiète plus des hardiesses de pensée que des négligences de style. Après avoir bien bataillé avec elle, le jour même de la première représentation d’Eugénie, il reçoit une lettre du censeur, qui a eu le malheur de laisser passer « une énormité, dont le magistrat, dit-il (le lieutenant-général de police), s’est aperçu. » Peut-être le censeur se cache-t-il ici derrière le magistrat, qui probablement n’avait guère le temps de lire la pièce d’un auteur inconnu, comme l’était alors Beaumarchais. Ce censeur est un homme destiné à recevoir un jour de la main de l’auteur d’Eugénie de rudes étrivières et la célébrité la plus désagréable ; c’est Marin, le fameux Marin du procès Goëzman, qui, à en juger par une lettre conservée dans la correspondance de Beaumarchais, vivait alors en assez bonne intelligence avec son futur ennemi. Tout ce que le censeur obtint de Beaumarchais, ce fut un léger changement dans une phrase soulignée comme dangereuse : « Le règne de la justice naturelle commence où celui de la justice ne peut s’étendre. » L’auteur modifia ce passage ainsi : « La justice naturelle reprend ses droits partout où la justice civile ne peut étendre les siens. » Le sens restait le même, et la phrase y gagnait comme construction.

Enfin Beaumarchais fit sa première apparition devant le public. Son drame fut joué pour la première fois, non pas le 29 juin, ainsi qu’on l’a écrit par erreur dans toutes les éditions de ses œuvres, mais le 29 janvier 1767, comme cela est constaté par sa correspondance et par ce passage de l’Année littéraire de Fréron : « Eugénie, jouée pour la première fois le 29 janvier de cette année, fut assez mal reçue du public, et même cet accueil avait tout l’air d’une chute ; elle s’est relevée depuis avec éclat, moyennant des retranchemens et des corrections ; elle a long-temps occupé le public, et ce succès fait beaucoup d’honneur à nos comédiens[24]. » On voit que c’est également par erreur qu’on a écrit souvent depuis que ce début de Beaumarchais ne fut pas heureux. Sans vouloir comparer les deux pièces, il arriva à Eugénie ce qui devait arriver plus tard au Barbier de Séville. Les deux derniers actes compromirent un instant le succès des trois premiers. C’est dans ces deux derniers actes que Beaumarchais, copiant presque littéralement le fond d’une nouvelle du Diable boiteux de Lesage (le Comte de Belflor), faisait tomber des nues le frère d’Eugénie, sauvé par le séducteur de sa sœur, obligé de le provoquer ensuite, et dont la présence commençait en quelque sorte une nouvelle pièce remplie de confusion et de longueurs. Entre la première et la seconde représentation, Beaumarchais retoucha beaucoup les deux derniers actes ; ils restèrent toujours faibles, mais ce changement suffit pour mettre en relief les trois premiers, qui contenaient de belles parties, annonçant déjà un rare talent de mise en scène et de dialogue ; le troisième acte notamment était très dramatique et produisit un grand effet. Le jeu distingué, décent et émouvant d’une jeune et aimable actrice, Mlle Doligny, qui représentait Eugénie, ne contribua pas peu à sauver ce drame et à le faire triompher avec éclat du danger qui l’avait menacé à la première représentation.

L’auteur d’Eugénie gagna donc son procès auprès du public, mais il trouva plus de sévérité chez les critiques du temps, qui semblent en général assez mal disposés pour ce nouveau venu. « Cet ouvrage, dit Grimm en parlant d’Eugénie, est le coup d’essai de M. de Beaumarchais au théâtre et dans la littérature. Ce M. de Beaumarchais est, à ce qu’on dit, un homme de près de quarante ans (il en avait trente-cinq), riche, propriétaire d’une petite charge à la cour, qui a fait jusqu’à présent le petit-maître, et à qui il a pris fantaisie mal à propos de faire l’auteur. Je n’ai pas l’honneur de le connaître, mais on m’a assuré qu’il était d’une suffisance et d’une fatuité insignes. » Ailleurs, le même Grimm dit, à propos du second drame de Beaumarchais et par allusion à l’origine de l’auteur : « Il valait bien mieux faire de bonnes montres qu’acheter une charge à la cour, faire le fendant et composer de mauvaises pièces. » Ce ton ne respire point la sympathie, et il faut bien reconnaître que la réputation de fatuité dont jouissait Beaumarchais n’était pas précisément volée ; mais Grimm, le plus présomptueux des hommes, qui mettait du blanc et du rouge comme une vieille coquette, et qui, non moins roturier que l’auteur d’Eugénie, se faisait appeler le baron de Grimm gros comme le bras, Grimm reprochant à Beaumarchais sa suffisance et sa roture, est un spectacle aussi récréatif que celui de Diderot prétendant rétablir le naturel au théâtre avec la prose du Père de Famille. Les observations de Grimm sur le drame d’Eugénie ne manquent d’ailleurs ni de sens ni d’esprit ; seulement elles sont d’un homme déterminé à sabrer la pièce et l’auteur. Son pronostic sur Beaumarchais vaut la peine d’être enregistré. « Cet homme, dit-il, ne fera jamais rien, même de médiocre. Il n’y a dans toute la pièce qu’un seul mot qui m’ait plu, c’est au cinquième acte, lorsque Eugénie, revenue d’un long évanouissement, rouvre les yeux et trouve Clarendon à ses pieds ; elle se rejette en arrière et s’écrie : J’ai cru le voir ! Ce mot est si bien, il détonne si fort du reste (sic), que je parie qu’il n’est pas de l’auteur. » Quel équitable juge que ce Grimm !

Reste à se demander comment un dédain si tranchant pour un drame de l’école de Diderot, plus intéressant que ceux du maître, se pouvait concilier chez Grimm avec la ridicule admiration qu’on le voit professer pour le Fils naturel, au sujet duquel il épuise toutes les formes de l’enthousiasme. Le fait, hélas ! s’explique aisément. Diderot était l’intime ami de Grimm, et le Fils naturel parut avec une dédicace à Grimm. Comment l’ouvrage n’aurait-il pas été sublime ? Du reste, nous verrons plus tard l’arrogant critique faire connaissance avec Beaumarchais et changer de ton.

Le nouvelliste anonyme du recueil de Bachaumont se contente d’annoncer Eugénie, en se livrant sur la personne de l’auteur à ces insinuations odieuses qui passaient pour des gentillesses au XVIIIe siècle. Quand fleurit la censure en l’absence d’une publicité réglée par des lois, il y a toujours des égouts secrets où la haine vient déposer son venin pour l’amusement des oisifs. Le recueil de Bachaumont est le grand égout du XVIIIe siècle, c’est un assemblage incohérent où la vérité et le mensonge, le cynisme et l’esprit, la médisance ingénieuse et la calomnie la plus noire se mêlent comme les ingrédiens d’un de ces plats composés des restes du riche et destinés au pauvre qu’un roman trop célèbre nous a fait connaître sous le nom d’arlequins. L’auteur d’Eugénie n’avait du reste à s’inquiéter ni de la Correspondance de Grimm, ni des nouvelles de Bachaumont, aucune de ces deux feuilles n’étant publique ; mais il s’inquiétait beaucoup de l’Année littéraire de Fréron, dont les jugemens exerçaient une assez grande influence et dont la sévérité lui faisait peur. Fréron n’avait encore rien écrit sur sa pièce, lorsque Beaumarchais saisit, non sans la tirer un peu par les cheveux, une occasion de se rapprocher du critique redouté et lui adresse une lettre dont le style modeste, comparé à celui de sa lettre de tout à l’heure à Mesdames de France, achèvera de peindre la diversité de ses allures.


« Je ne crois pas avoir l’honneur, monsieur, d’être personnellement connu de vous, ce qui me rend d’autant plus sensible aux choses honnêtes que l’on m’a rapportées hier au soir. Un homme de mes amis qui s’est rencontré avec vous dans une maison m’a assuré qu’il était impossible de parler avec plus de modération que vous ne l’aviez fait des endroits qui vous avaient paru répréhensibles dans le drame d’Eugénie et de louer avec une plus estimable franchise ceux que vous aviez jugés propres à intéresser les honnêtes gens. C’est ainsi que la critique judicieuse et sévère devient très utile aux gens qui écrivent. Si vos occupations vous permettent de revoir aujourd’hui cette pièce où j’ai retranché des choses auxquelles mon peu d’usage du théâtre m’avait attaché, je vous prie de le faire avec ce billet d’amphithéâtre que je joins ici. Je vous demanderai, après cette seconde vue, la permission d’en aller jaser avec vous, en vous assurant de la haute considération et de la reconnaissance avec laquelle j’ai l’honneur d’être, monsieur, etc.,

« Caron de Beaumarchais. »


Voici maintenant la réponse de l’austère Fréron :


« Le samedi, 7 février 1767.

« Je suis fort sensible, monsieur, à votre politesse, et bien fâché de ne pouvoir en profiter, mais je ne vais jamais à la comédie par billets ; ne trouvez donc pas mauvais, monsieur, que je vous renvoie celui que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser[25].

« Quant à votre drame, je suis charmé que vous soyez content de ce que j’en ai dit ; mais je ne vous dissimulerai pas que j’en ai pensé et dit plus de mal que de bien après la première représentation, la seule que j’aie vue. Je ne doute pas que les retranchemens qui étaient à faire et que vous avez faits dans cet ouvrage ne l’aient amélioré : le succès qu’il a maintenant me le fait présumer. Je me propose de l’aller voir la semaine prochaine, et je serai très aise, monsieur, je vous assure, de pouvoir joindre mes applaudissemens à ceux du public.

« J’ai l’honneur d’être avec la plus haute considération, etc.,

« Fréron. »


Il est évident que l’austère Fréron tient à garder intacte sa liberté de critique. Nous la retrouvons intacte dans son compte rendu de la pièce d’Eugénie, qui est sévère, mais consciencieux, judicieux, et qui débute malicieusement ainsi : « Le baron Hartley, vieux gentilhomme du pays de Galles, père d’Eugénie, boit un petit verre de marasquin, etc. » C’est en effet ainsi que s’ouvre le drame, et cette phrase maligne de Fréron a pour but de faire ressortir tout d’abord une erreur de Beaumarchais qu’il réfute ensuite plus sérieusement. Dans son enthousiasme pour Diderot, l’autour d’Eugénie lui avait emprunté l’idée d’une notation minutieuse jusqu’au ridicule de tous les mouvemens, de tous les ajustemens des acteurs, et d’une foule de petits effets de scène ou insignifians ou forcés, qui composent ce que Fréron appelle la poétique enfantine de Diderot. Fréron se moque avec raison de toutes ces minuties, notamment de ces jeux d’entr’acte que Beaumarchais donne pour une admirable invention, et qui consistent à montrer dans l’intervalle des actes les domestiques qui rangent les chaises, ouvrent des malles ou s’étendent en bâillant sur des canapés, ou bien le baron qui sort de la chambre de sa fille, tenant d’une main un bougeoir allumé et cherchant de l’autre une clé dans son gousset, le tout pour se rapprocher de la nature. « Pourquoi, dit Fréron, ne pas faire venir un frotteur ? Notre théâtre n’a pas besoin de toutes ces singeries dont les Italiens et les forains sont en possession depuis long-temps. C’est replonger la scène française dans la bassesse et la popularité de ses premières années. » Mais, en critiquant ce qui lui déplaît, Fréron analyse exactement la pièce ; il constate, ainsi qu’on l’a vu plus haut, son succès, fait ressortir le mérite des trois premiers actes et surtout les scènes émouvantes du troisième ; il déclare les deux derniers mal tissus et mal écrits, et il termine par une réfutation des théories de l’auteur sur le drame, réfutation dans laquelle il signale avec assez de justesse non-seulement les erreurs de Beaumarchais, mais les tours de phrase incorrects ou forcés qu’il emploie fréquemment, tels que ceux-ci par exemple : l’arme légère et badine du sarcasme n’a jamais décidé d’affaires ; elle est tout au plus permise contre ces poltrons d’adversaires… — les sentences et les palmes du tragique, les pointes et les cocardes du comique sont interdites au genre sérieux, etc.

Quoique sévèrement accueilli par la critique, le premier drame de Beaumarchais réussit non-seulement en France, mais en Angleterre. Le célèbre acteur Garrick, alors directeur du théâtre de Drury-Lane, eut l’idée de le faire traduire et de le faire jouer à Londres avec des modifications sous le titre de l’École des Roués (the School for Rakes). C’est ce qui résulte d’une lettre de Garrick à Beaumarchais en date du 10 avril 1769, de laquelle j’extrais, en le traduisant, le passage suivant :


« L’École des Roués, qui est plutôt une imitation qu’une traduction de votre Eugénie, a été écrite par une dame à qui je recommandais votre drame, qui m’avait fait le plus grand plaisir, et duquel je pensais que l’on pouvait tirer une pièce qui plairait singulièrement à un auditoire anglais, et je ne me trompais pas, car avec mon secours (ce qui est dit dans l’avertissement qui précède la pièce) notre Eugénie a reçu les applaudissemens continuels des auditoires les plus nombreux. »


Ce premier succès était en somme assez flatteur pour encourager Beaumarchais à persister dans une voie qui n’était pas précisément celle où l’appelait son génie. Heureusement pour lui, son second essai fut un échec qui le détourna pour un temps du genre sérieux. Ce second drame était encore inspiré par une idée de Diderot, savoir : qu’il faut substituer au théâtre la peinture des conditions sociales à la peinture des caractères, et que toutes les conditions sociales prêtent à peu près également aux effets dramatiques. Sur ce principe faux, Beaumarchais imagina de représenter deux amis qui vivent ensemble, dont l’un, Mélac père, est receveur des fermes, et l’autre, Aurelly, négociant à Lyon. Aurelly, pour un paiement de fin d’année, attend des fonds de Paris ; Mélac, qui apprend que ces fonds n’arriveront pas, et qui voit son ami exposé à suspendre ses paiemens, prend tout l’argent de sa caisse de receveur des fermes, le dépose dans la caisse d’Aurelly, à l’insu de ce dernier, et en lui faisant croire que ce sont les fonds qu’il attendait de Paris. Sur ces entrefaites survient un fermier-général en tournée, qui réclame la recette de Mélac. Pendant deux actes, ce dernier s’obstine à passer pour un voleur qui a détourné les fonds qui lui étaient confiés, et, comme l’honnête Aurelly ignore que l’argent confié à Mélac est dans sa caisse, il se joint au fermier-général pour accabler son héroïque ami, jusqu’à ce qu’enfin, tout se découvrant, le fermier-général, homme sensible et romanesque, se charge de tout arranger.

Sans parler de ce qu’il y avait de forcé et de chimérique dans cette obstination de Mélac à garder un silence qui le déshonore, qui ne peut manquer d’être rompu bientôt, et qui, une fois rompu, n’aura servi qu’à ajourner la faillite de son ami, ces scènes de commerce offraient un genre d’intérêt trop spécial pour agir sur les spectateurs. Malgré les préceptes de Diderot, il est certain que le public sentira toujours beaucoup mieux les situations émouvantes qui naissent du conflit des caractères et du choc des passions que celles qui sont le résultat de telle ou telle profession sociale. Chacun est exposé à souffrir, à aimer, à haïr, en vertu des impulsions de son cœur ou de son caractère, et tout le monde n’a pas une idée bien nette de ce qu’on éprouve quand on est exposé à faire faillite ou quand on passe pour avoir détourné l’argent d’une caisse. Ces situations, trop exceptionnelles pour agir sur les âmes, trop vulgaires pour avoir prise sur l’imagination, peuvent bien concourir à l’intérêt d’un drame, mais à la condition d’y figurer accessoirement, tandis que Diderot veut au contraire qu’elles en soient l’objet principal.

Vainement, pour adoucir l’aridité d’un tel sujet, Beaumarchais y mêla l’épisode assez gracieux des amours de Pauline et du fils de Mélac ; quelques scènes spirituelles ou pathétiques ne purent sauver le drame trop commercial des Deux Amis. Joué pour la première fois le 13 janvier 1770, il se traîna péniblement jusqu’à la dixième représentation, qui fut la dernière. L’auteur ayant, disait-il, sur ses tristes confrères de la plume, l’avantage de pouvoir aller au théâtre en carrosse et faisant peut-être un peu trop parade de cet avantage, il en résulta que son échec fut salué par beaucoup de quolibets. On racontait qu’à la fin de la première représentation un plaisant du parterre s’était écrié : « Il s’agit ici d’une banqueroute ; j’y suis pour mes vingt sous. » Quelques jours après, Beaumarchais ayant eu l’imprudence de dire à Sophie Arnould, à propos d’un opéra de Zoroastre qui ne réussissait pas : « Dans huit jours, vous n’aurez plus personne ou bien peu de monde, » la spirituelle actrice lui répondit : « Vos amis nous en enverront. » Enfin le défaut capital du drame des Deux Amis était assez bien résumé dans ce quatrain du temps cité par Grimm :

J’ai vu de Beaumarchais le drame ridicule,
Et je vais en un mot vous dire ce que c’est :
C’est un change où l’argent circule
Sans produire aucun intérêt.

Comme les auteurs ont souvent pour leurs productions ce genre de tendresse qui fait qu’une mère s’attache de préférence à ses enfans les plus chétifs, Beaumarchais professa toujours une estime particulière pour son drame des Deux Amis. Dans une lettre qu’il écrit aux comédiens en 1779 pour en demander la reprise, il dit que ce drame est le plus fortement composé de tous ses ouvrages. Le fait est qu’il offre peut-être un style plus correct que celui d’Eugénie, mais cela ne suffit pas. Beaumarchais ajoute qu’il a été représenté avec succès sur tous les théâtres français de l’Europe ; Gudin se contente de dire qu’il a été particulièrement goûté dans les villes de commerce : c’est plus probable. Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui on ne le joue plus nulle part.

Du reste, en janvier 1770, Beaumarchais pouvait facilement se consoler de la chute d’un drame : il était riche, affairé, heureux. Entre Eugénie et les Deux Amis, il avait su se faire aimer de la jeune et belle veuve d’un garde-général des menus plaisirs, nommé Lévêque, et, en avril 1768, il avait épousé Mme Lévêque, née Geneviève-Madeleine Watebled, qui lui avait apporté une brillante fortune. Avec la coopération de Paris Du Verney, il avait acheté de l’état une grande partie de la forêt de Chinon qu’il exploitait[26], et il était plus occupé encore de vendre du bois que de faire des drames. Dans une lettre de cette époque datée d’un village de Touraine, il nous apparaît tout à la fois marchand de bois intelligent, actif, et amateur de paysages avec une teinte de poésie champêtre qu’on n’attendrait guère de lui, car ses ouvrages, qui tous respirent l’air de Paris, n’offrent pas trace d’un sentiment de ce genre. La lettre est adressée à sa seconde femme.


« De Rivarennes, le 15 juillet 1769.

« Tu m’invites à t’écrire, ma bonne amie, je le veux de tout mon cœur : c’est un agréable délassement aux fatigues forcées de mon séjour en ce village. Des chefs en mésintelligence qu’il a fallu réconcilier, des commis à entendre en leurs plaintes et leurs demandes, un compte de plus de 100,000 écus morcelé en pièces de 20 et 30 sols à régler et dont il faut décharger le caissier comptable, les différens ports à visiter, deux cents ouvriers des ventes dans la forêt à voir et leurs ouvrages à examiner, deux cent quatre-vingts arpens de bois à bas dont il faut régler la fabrication et le transport, de nouveaux chemins de la forêt à la rivière à faire construire, les anciens à raccommoder, trois ou quatre cent milliers de foin à faire serrer, la provision d’avoine de trente chevaux de trait à faire, trente autres chevaux à acheter pour monter six guimbardes ou charrois en plus pour transporter avant l’hiver tout notre bois de marine, des portes et des écluses à construire sur la rivière d’Indre pour nous donner de l’eau toute l’année à l’endroit où l’on charge les bois, cinquante bateaux qui attendent leurs charges pour s’en aller à Tours, Saumur, Angers et Nantes ; les baux de sept ou huit fermes réunies pour les provisions d’une maison de trente personnes à signer, l’inventaire général de notre recette et dépense depuis deux ans à régler, voilà, ma chère femme, en bref la somme de mes travaux, dont une partie est déjà terminée et l’autre en bon train. »


Après deux autres pages de détails analogues, Beaumarchais termine par ce tableau gracieux et animé de la vie des champs :


« Tu vois, chère amie, que l’on ne dort pas tant ici qu’à Pantin[27] ; mais l’activité de ce travail forcé ne me déplaît pas : depuis que je suis arrivé dans cette retraite inaccessible à la vanité, je n’ai vu que des gens simples et sans manières, tels que je désire souvent être. Je loge dans mes bureaux, qui sont une bonne ferme bien paysanne, entre basse-cour et potager, et entourée de haie vive : ma chambre, tapissée des quatre murs blanchis, a pour meubles un mauvais lit, où je dors comme une soupe, quatre chaises de paille, une table de chêne, une grande cheminée sans parement ni tablette ; mais je vois de ma fenêtre, en t’écrivant, toutes les varennes ou prairies du vallon que j’habite remplies d’hommes robustes et basanés, qui coupent et voiturent du fourrage avec des attelées de bœufs ; une multitude de femmes et filles, le râteau sur l’épaule ou dans la main, poussent dans l’air, en travaillant, des chants aigus que j’entends de ma table ; à travers les arbres, dans le lointain, je vois le cours tortueux de l’Indre et un château antique, flanqué de tourelles, qui appartient à ma voisine, Mme de Roncée. Le tout est couronné des cimes chenues d’arbres qui se multiplient à perte de vue jusqu’à la crête des hauteurs qui nous environnent, de sorte qu’elles forment un grand encadrement sphérique à l’horizon qu’elles bornent de toutes parts. Ce tableau n’est pas sans charmes. Du bon gros pain, une nourriture plus que modeste, du vin exécrable, composent mes repas. En vérité, si j’osais te souhaiter le mal de manquer de tout dans un pays perdu, je regretterais bien fort de ne pas t’avoir à mes côtés. Adieu, mon amie. Si tu trouves que mon détail puisse amuser nos bons parens et amis, je te laisse la maîtresse d’en faire lecture un soir entre vous ; tu les embrasseras bien tous par là-dessus, et bonsoir, je vais me coucher…… sans toi pourtant…… cela me paraît dur quelquefois. Et mon fils, mon fils ! comment se porte-t-il ? Je ris quand je pense que je travaille pour lui. »


Le cœur affectueux et bon qui se révèle dans cette lettre fut bientôt mis à une cruelle épreuve. Après moins de trois ans de mariage, Beaumarchais perdit sa seconde femme, qui mourut, le 21 novembre 1770, des suites d’une couche. Les colporteurs d’infamies ne manquèrent pas de dire que ce second veuvage était bien étrange et venait à l’appui des rumeurs répandues sur le premier. Il y avait bien une petite difficulté : c’est que, la moitié au moins de la fortune de sa seconde femme étant en viager, Beaumarchais avait le plus grand intérêt à la conserver, et de plus elle lui laissait un fils ; mais les nouvellistes immondes n’y regardaient pas de si près. Cependant, lorsque ce fils lui-même fut mort deux ans après sa mère, le 17 octobre 1772, la calomnie n’osa pas être conséquente : on ne songea pas, dit La Harpe, à insinuer qu’il avait aussi empoisonné son enfant.

Telle était donc la situation de Beaumarchais en 1771. Comme particulier, il venait encore une fois de passer d’un état opulent à une situation beaucoup moins brillante ; comme écrivain, il n’avait pas encore atteint la renommée : le succès flatteur, mais éphémère de son premier drame avait été effacé par l’échec du second. Le gros du public ne voyait en lui qu’un dramaturge larmoyant et lourd de l’école de Diderot ; nul ne soupçonnait encore l’auteur du Barbier de Séville, et l’on trouvait assez ressemblant ce portrait que Palissot, dans une satire du temps, trace en deux vers :


Beaumarchais, trop obscur pour être intéressant.
De son dieu Diderot est le singe impuissant.


C’est alors qu’un procès, qui ne tendait à rien moins qu’à le déshonorer et à le ruiner, en engendre un autre, qui devait l’écraser complètement, et qui a pour résultat de mettre en lumière toute la verve comique dont la nature l’avait doué, de le replacer sur le chemin d’une immense fortune, et de faire de lui pour un moment l’homme le plus célèbre, le plus populaire de son pays et de son temps.

  1. Voyez les livraisons du 1er et du 15 octobre.
  2. Ce n’est pas la lettre que nous venons de reproduire, mais une lettre de badinage que Beaumarchais avait écrite précédemment pour dire qu’il n’écrirait pas le premier.
  3. On voit que c’est Pauline qui s’est lancée la première dans le tutoiement. Cela se pratiquait quelquefois ainsi au XVIIIe siècle, d’après la Nouvelle Héloïse, où Julie prend également l’initiative du ton familier.
  4. C’est le domestique de Beaumarchais.
  5. Cette charmante Perrette, qui vivait je ne sais à quel titre dans la maison de la tante, donna bientôt des inquiétudes à Pauline, et devint plus tard la cause ou le prétexte de la rupture.
  6. J’ai vainement cherché cette lettre dangereuse à laquelle répond Pauline ; je ne sais si elle l’a gardée ou si Beaumarchais l’a brûlée. Ce qui est certain, c’est que dans toutes les lettres de ce dernier je n’en ai trouvé aucune qui puisse s’adapter à celle de Pauline, et qui mérite l’épithète de dangereuse.
  7. C’était sans doute quelque compromis un peu subtil entre la passion et le devoir.
  8. Il y a de l’esprit dans cette idée de Pauline, qui consiste à comparer Beaumarchais, qui met en péril sa vertu, à son procureur de Saint-Domingue, qui pille son bien. Notons aussi, à l’appui de notre opinion sur la vertu de Pauline, ces mots : qui cherche à s’emparer d’un bien, etc.
  9. On reconnaît ici que la manie de l’observation philosophique, si saillante chez Beaumarchais, est une maladie de famille. Il y a aussi des mots de famille. Voilà Beaumarchais qui reçoit de sa sœur Julie la même qualification de drôle de corps que nous l’avons vu donner à sa sœur Boisgarnier. Le fait est qu’ils sont tous assez drôles de corps.
  10. On a vu plus haut que dans sa théorie ces deux élémens sont inséparables.
  11. On comprend que tout ceci est à l’adresse du chevalier de S…
  12. Toujours le chevalier de S… Voilà du moins quelque chose d’un peu expressif, mais c’est toute la dose d’Othello que j’ai trouvée dans les lettres de Beaumarchais. Du reste, tout le passage me semble indiquer ici le désir sincère d’épouser.
  13. Quel besoin de mystère ? Est-ce une inquiétude de vanité ou quelque autre cause qui produit cette préoccupation ? C’est ce que le dossier n’éclaircit pas.
  14. Cette apologie d’un rival heureux dans laquelle Pauline, en vraie fille d’Ève qu’elle est, fait intervenir sa tante et parle au pluriel, a dû être pour Beaumarchais un morceau d’une digestion difficile.
  15. Ici Pauline n’est peut-être pas très sincère en se retranchant derrière Mlle Perrette ; elle allègue une vieille infidélité depuis long-temps amnistiée par elle-même : aussi réclame-t-elle ses lettres de ce temps-là ; mais, comme ce sont les plus expressives, Beaumarchais a eu soin d’oublier de les rendre.
  16. Voilà encore un de ces sentimens délicats et bons, qu’on rencontre souvent chez Beaumarchais et qu’on doit noter.
  17. Un seul ouvrage, qui d’ailleurs n’était point destiné au théâtre, se détache de cette masse de drames domestiques et se présente dès 1747 comme l’embryon de ce que nous appelons aujourd’hui le drame historique : c’est le François II du président Hénault. Cet ouvrage, qui dépassait les idées du moment, ne fut point apprécié. Grimm, si enthousiaste pour les drames de Diderot, parle avec dédain de François II, qu’il nomme à tort une tragédie historique. Un seul critique du temps, qu’il ne faut pas juger d’après les invectives de Voltaire, et qui ne manquait ni de sagacité ni de bon sens, Fréron, signale le drame historique en prose du président Hénault comme « un ouvrage d’une espèce singulière et qui lui paraît propre à créer un nouveau genre ; » ce qui était parfaitement vrai.
  18. On est un peu stupéfait aujourd’hui quand on voit Grimm annoncer au monde le Fils naturel comme un ouvrage de génie destiné à produire une grande révolution.
  19. Les deux drames de Diderot et celui de Sedaine étaient encore intitulés comédies.
  20. Lamotte seul peut-être fait exception : il plaidait pour la prose, et ce qu’il a écrit de mieux est une tragédie en vers.
  21. Shakspeare et son Temps, p. 178.
  22. La copie de cette lettre que j’ai sous les yeux ne contient que ces deux premiers vers.
  23. Le duc de Nivernois laisse passer d’autres négligences plus réelles, ce me semble, et qui sont restées dans la pièce imprimée. Par exemple, le père d’Eugénie déclare à sa sœur qu’il va se jeter aux pieds du roi en demandant justice. « J’ouvrirai mon habit, dit-il, il verra mon estomac, mes blessures. » Estomac ici me semble plus suranné que guet-apens. Il n’eût passé qu’au XVIe siècle, où il était synonyme à la fois de poitrine et de cœur, puisqu’un poète disait : « Sa prière fendrait l’estomac d’une roche. »
  24. Année littéraire, 1767, tome VIII, page 309.
  25. Cet envoi d’un billet et ce refus de Fréron ne sembleraient-ils pas indiquer qu’à cette époque les critiques de profession se faisaient un point d’honneur de payer leur place au théâtre ? Je me contente de poser cette question de détail, n’ayant pas sous la main les moyens de la résoudre.
  26. La Harpe se trompe complètement quand il dit sans autre détail : « Cette entreprise de bois ne put être suivie. » Beaumarchais exploita cette forêt de Chinon durant longues années.
  27. Sa femme était à cette époque installée dans une maison de campagne à Pantin.