Belle-Rose/XI

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Calman-Lévy (p. 106-114).

Au point du jour Belle-Rose se trouvait déjà à trois ou quatre lieues au delà de Saint-Denis, sur la route de Flandre. La campagne souriait sous les premières et blanches clartés du matin : de joyeuses filles passaient en chantant sur le chemin que rayaient les ombres des peupliers frémissants. Autour de Belle-Rose tout était lumière et gaieté ; tout était ténèbres et tristesse en lui. Il avait perdu son amante, il venait de perdre sa liberté, il allait sans doute perdre la vie. Son cœur se gonfla sous ce flot de pensées amères. Il avait lutté, il était vaincu. Mais la voix de sa conscience ne lui reprochait rien. Vers midi, il s’arrêta dans une espèce de cabaret ; depuis la veille il n’avait rien pris. L’hôtesse, jeune femme accorte et pétulante, eut en un tour de main fait sauter une omelette.

– Bien vous prend, mon garçon, lui dit-elle, d’être entré au coup de midi. Un quart d’heure plus tard, vous auriez couru le risque de ne plus trouver ni coquilles d’œufs ni croûte de pain. Où les gens de la maréchaussée passent, il ne reste rien.

– Ah ! fit Belle-Rose, vous attendez les gens du roi ?

– Une demi-douzaine de drôles qui ont soif comme du sable et faim comme des dogues ! La basse-cour y passera, et si l’argent vient, il ne viendra guère… Mais, tenez, les voilà qui s’avancent du bout de la plaine… Les voyez-vous, leurs mousquetons sur l’épaule ?

– Fort bien ! Ils sont en chasse de quelque malfaiteur, sans doute ?

– Ah bien oui ! le pays pourrait être pillé qu’ils n’y prendraient seulement pas garde… ils cherchent un pauvre soldat.

– Un soldat ?

– Quelque déserteur, à ce que m’a conté le brigadier, qui parle assez volontiers de ses affaires… Il s’agit d’un jeune homme à peu près de votre taille, blond comme vous, leste et vigoureux ainsi que vous semblez l’être.

L’hôtesse cessa de parler pour regarder Belle-Rose. L’éclair du soupçon passa dans ses yeux. Belle-Rose se leva, jeta quelque monnaie sur la table et se dirigea vers la porte. La crosse d’un mousquet frappa les cailloux. L’hôtesse s’élança vers le fugitif.

– Chut ! fit-elle rapidement à son oreille, je n’ai rien compris, rien deviné, mais n’avancez pas ! Un pied sur la route, et vous êtes mort. Passez là, dans ce cabinet ; je vais les occuper avec mon meilleur vin… S’ils ne vous voient pas, dans une heure ils partiront, et vous serez sauvé… S’ils vous voient, dame ! il y a la fenêtre !

Belle-Rose se jeta dans la salle voisine au moment où la porte du cabaret s’ouvrait.

– Le ciel est un four et la route est un gril ! dit le soldat en entrant.

– Si bien que vous avez une soif de damné, répondit l’hôtesse. Prenez donc et buvez, ajouta-t-elle en posant une cruche de vin sur la table.

Ceux qui venaient par la plaine entrèrent à l’instant. La plupart jetèrent sur les bancs leurs chapeaux et leurs mousquets, et s’assirent autour de la table. L’hôtesse passait et repassait de la salle au cabinet, qui avait une issue sur la cuisine.

– Ils boivent, dit-elle tout bas à Belle-Rose.

– Tous ?

– Tous, sauf un.

Belle-Rose ouvrit la fenêtre.

Au troisième voyage de la cabaretière, un soldat la suivit.

– Laissez-moi et finissons, dit-elle.

– Non pas ; vous avez de trop beaux bras.

– S’ils sont beaux, ils sont forts ; gare à vos joues !

– Eh ! eh ! reprit le soldat en apercevant Belle-Rose, nous ne sommes pas seuls ! La compagnie fait peur à l’amour. Eh ! l’ami, retournez-vous donc un peu, qu’on vous regarde !

Belle-Rose tressaillit au son de cette voix qui ne lui était pas inconnue. Il appuya une main sur la fenêtre, se retourna, et reconnut Bouletord, Bouletord qui était passé de l’arme de l’artillerie dans la maréchaussée à pied, où il avait vaillamment gagné les galons de brigadier.

– Belle-Rose ! s’écria-t-il. Eh ! eh ! camarade ! nous avons un vieux compte à régler ensemble. Vous avez eu la première manche ; mais à moi la partie. Vous êtes mon prisonnier.

– Pas encore, dit Belle-Rose en posant le pied sur la fenêtre.

Bouletord s’élança vers lui, mais un furieux coup de poing le renversa rudement par terre, et d’un bond Belle-Rose franchit la fenêtre. Aux cris du brigadier, la maréchaussée accourut, mais par une singulière inadvertance, en voulant secourir Bouletord, la cabaretière avait repoussé les châssis couverts de rideaux rouges, si bien que la vue de la campagne et du fuyard était interceptée.

– Qu’y a-t-il donc ? demandèrent les soldats.

Bouletord, sans répondre, saisit un mousquet, ouvrit la fenêtre et fit feu. La balle fit sauter l’écorce d’un saule à dix pas de Belle-Rose.

– Pauvre garçon ! dit l’hôtesse, comme il court !

– Mais dépêchez-vous donc ! cria Bouletord à ses gens. C’est notre déserteur. S’il nous échappe, il nous vole dix louis.

La maréchaussée se jeta sur les traces du fuyard ; mais la maréchaussée était embarrassée de ses buffleteries et Belle-Rose gagnait du terrain. De la fenêtre où elle s’était accoudée, la cabaretière assistait à cette chasse improvisée. Au lieu d’un cerf, c’était un homme qu’on courait.

– Comme il va ! disait-elle à demi-voix, tout en suivant les épisodes de cette course, et sans se douter qu’elle parlait tout haut ; le voilà qui traverse les luzernes du père Benoît. Bon, il saute le fossé… Il a des jambes de chevreuil, ce garçon-là !… Ah ! voilà un soldat par terre… il a donné du pied contre une souche, le maladroit !… et d’un autre… celui-là s’est empêtré dans le fourreau de son sabre… Le déserteur est déjà loin… bien certainement il leur échappera… Ah ! mon Dieu ! le brigadier arrête un maraîcher ; il prend son cheval, l’enfourche, le pique avec la pointe de son épée, et part au grand galop !… Le brigadier a le coup de poing sur l’estomac !… Un autre soldat l’imite… puis un autre aussi… Trois soldats à cheval contre un homme à pied !… il est perdu ! Ah ! il les a entendus… le voilà qui entre dans les terres labourées… ce n’est pas sot ! les chevaux sont lourds… ils enfonceront… Bien ! ils ne vont déjà plus si vite !… Et lui ? le pauvre garçon file comme une perdrix… il saute les ruisseaux… Tiens ! où veut-il aller ?… Ah ! il a songé au bois ! et il a, ma foi, bien raison !… Il approche… il y touche… il entre… disparu !

Quand Belle-Rose eut pénétré dans le bois, il courut quelques instants encore, jusqu’à ce qu’il entendît le bruit des chevaux galopant sur la lisière. Se jetant alors de côté, il fit une centaine de pas, et se blottit sous un fourré, le nez en terre, comme un lièvre. Bouletord et ses deux acolytes arrivèrent poussant leurs montures à coups de plat de sabre ; en cet endroit le sentier bifurquait. Le brigadier prit à droite, les soldats prirent à gauche, et trois minutes après le bruit de leur course se perdait dans l’éloignement. Belle-Rose, tranquille de ce côté, et voulant éviter la poursuite des gens de la maréchaussée à pied, qui ne manqueraient pas de fouiller le bois, se releva, et courut droit devant lui par le taillis. Un mur se rencontra sur son chemin, il le franchit. Au bout d’un quart d’heure, il se trouva sur le bord d’une avenue que coupait une rivière sur laquelle on avait jeté un pont. Une grille la fermait d’un côté, un grand château s’élevait à l’autre extrémité. Belle-Rose avança la tête ; il ne vit rien et n’entendit rien. Décidément la maréchaussée s’était fourvoyée. Il entra dans l’avenue et marcha vers le château. Il avait à peine fait une vingtaine de pas, qu’il aperçut à quelque distance une dame à cheval et derrière elle un domestique en livrée. La dame paraissait lire une lettre que le laquais venait sans doute de lui remettre. À l’écume qui blanchissait son mors et son cou, on pouvait croire que le cheval du valet avait fourni une longue course, tandis que celui de la dame, fringant et vif, semblait impatient de partir. La dame, qui paraissait jeune et belle, avait à peine achevé sa lecture que, froissant la lettre dans sa main, elle appliqua un coup de houssine à son cheval ; le cheval, surpris, bondit, se cabra et partit comme un trait. Sa maîtresse poussa un cri, le valet se jeta en avant, mais il ne put saisir la bride du cheval, qui précipita sa course dans l’avenue. Il allait enfiler le pont jeté sur la rivière, lorsqu’une branche, chassée par le vent, s’embarrassa dans ses jambes. Le cheval, effaré, sauta sur la berge de la rivière qui, en cet endroit, était à pic. Ses pieds de derrière pétrissaient l’arête, et le moindre faux pas pouvait le précipiter dans l’eau profonde qui se brisait contre les arches du pont. Belle-Rose vit le péril d’un coup d’œil. Il bondit sur la berge, saisit le cheval par le mors et le fit se jeter de côté ; la dame, plus pâle qu’une morte, s’élança de selle, et Belle-Rose et le coursier fumant roulèrent sur l’herbe. Belle-Rose n’entendit qu’un cri, ne sentit qu’un coup et s’évanouit. Quand il revint à lui, il était couché sur un sofa dans une grande pièce magnifiquement meublée. Son premier geste fut de porter sa main à son front ; une vive douleur répondit au contact de ses doigts.

– Oui, oui, vous êtes blessé ! Il s’en est fallu d’un demi-pouce que le fer du cheval n’atteignît la tempe ! Adonis a été adroit dans sa maladresse.

Belle-Rose pencha la tête pour voir la personne qui parlait, et reconnut la dame qu’il venait de tirer d’un si grand péril. Il voulut se relever pour la remercier des soins qu’elle avait pris de lui.

– Tenez-vous tranquille, reprit-elle, vous n’êtes point en état de remuer avec la plaie que vous avez à la tête et la saignée qu’on vous a faite au bras.

Belle-Rose s’aperçut seulement alors qu’il avait le bras gauche entouré de ligatures. Il sourit et reporta ses yeux sur la dame qui était devant lui assise dans un grand fauteuil. Son habit de cheval, déchiré en trois ou quatre endroits, était tacheté de sang ; elle-même portait le bras en écharpe ; ses cheveux défaits tombaient en longues tresses brunes autour de son visage, où rayonnaient des yeux merveilleusement beaux. Au milieu des sensations confuses où son âme se débattait, il semblait au jeune sous-officier que ce n’était pas la première fois que le son de cette voix frappait son oreille ; mais il ne pouvait se rappeler ni en quel lieu ni en quelle circonstance il l’avait entendue. Quant au visage de la dame, il lui était tout à fait inconnu. Au sourire de Belle-Rose, elle répondit par un sourire ; mais il y avait dans le mouvement de ses lèvres, d’un dessin ferme et net, quelque chose d’amer et de dédaigneux qui en altérait la grâce.

– Je comprends, reprit-elle, vous n’avez rien senti, ni la chute, ni le coup de pied, ni le transport au château sur un brancard, ni la saignée, ni le pansement. Une jolie femme ne se serait pas mieux évanouie.

Belle-Rose rougit légèrement.

– Mais, continua la dame, vous tombiez donc des nues quand vous avez si brusquement fait pirouetter Adonis ?

Belle-Rose avait tout oublié. La question de la dame rendit à ses souvenirs toute leur vivacité. Il revit à la fois son duel, son départ, sa fuite, et se tut, mesurant par la pensée la solitude et le malheur où sa vie venait d’être plongée.

– Oh ! je ne vous demande pas votre secret, continua son interlocutrice : vous m’avez sauvé la vie, c’est bien le moins que vous ayez le droit de garder le silence. Mais, sur mon âme, l’homme qui a failli causer ma mort, après avoir presque tué M. de Villebrais, a maintenant un double compte à me rendre.

Belle-Rose regarda la dame avec étonnement. Elle avait les sourcils froncés, les lèvres contractées, et sur ses joues une rougeur fébrile venait de chasser la pâleur.

– M. de Villebrais ! s’écria Belle-Rose en se soulevant.

– Le connaissez-vous ? reprit l’inconnue.

– Un officier d’artillerie ? ajouta le blessé.

– Précisément. Un officier d’artillerie que j’attendais au château ; son meurtrier s’est enfui ; mais je saurai bien l’atteindre où qu’il se cache.

– C’est donc à sa vie que vous en voulez, madame ?

– Certes ! après le crime, il faut le châtiment.

– Prenez-la donc ! s’écria Belle-Rose, car celui que vous cherchez, c’est moi !

– Vous ! mais vous l’avez donc frappé par derrière !

– J’ai frappé M. de Villebrais de face, l’épée froissant l’épée, et, si je l’ai frappé, c’est parce qu’il avait insulté une femme.

– Quelque grisette !

– Ma sœur, madame.

– Eh, que m’importe ! qu’est-ce que c’est que votre sœur ?

– Madame ! s’écria Belle-Rose, je vous ai livré ma vie, mais je ne vous ai pas livré l’honneur des miens ! Faites-moi tuer, si bon vous semble, mais ne m’insultez pas.

Belle-Rose était debout : une émotion extraordinaire animait son visage ; sur son front pâle filtraient quelques gouttes de sang ; l’éclat de ses yeux, l’autorité de son geste, l’expression hardie de sa voix, imposèrent à l’inconnue. Elle qui semblait avoir l’habitude du commandement, hésita, les yeux attachés sur cette jeune tête pleine de force et de résolution. Elle se sentit remuée jusqu’au fond du cœur, et s’étonna de ne plus trouver ni mouvement ni parole pour répondre au téméraire qui la dominait.

En la voyant silencieuse, Belle-Rose oublia son indignation : un doux sourire passa sur ses lèvres décolorées, la flamme de ses yeux se voila, et s’inclinant avec une grâce toute pleine de simplicité :

– Pardon, madame, reprit-il, je défendais ma sœur contre votre colère, mais j’abandonne le frère à votre vengeance.

Les yeux de l’inconnue s’emplirent de clartés ondoyantes ; tout son être frémit, et, penchée au bord de son fauteuil, d’une voix douce elle murmura :

– Jeune et brave et beau tout à la fois !

Puis elle reprit en souriant :

– Si vous vous livrez, moi je vous sauve. Vous avez trop raison pour que M. de Villebrais n’ait pas un peu tort.

Il serait fort difficile d’exprimer le motif de la joie profonde qui s’épandit dans le cœur de Belle-Rose. Ce n’était certainement pas l’espérance d’échapper à une condamnation inévitable : il était résolu à l’aller chercher lui-même. N’était-elle pas plutôt occasionnée par l’intérêt soudain que l’inconnue semblait prendre à lui ? Belle-Rose aurait pu seul expliquer la nature de ses sensations, et elles étaient encore trop confuses pour qu’il songeât à les analyser.

– M. de Villebrais est cependant une forte lame ? reprit la dame en suivant du regard sur le visage de Belle-Rose le reflet de ses fugitives pensées. Vous êtes donc bien redoutable une épée à la main ?

– J’avais le bon droit de mon côté, madame.

– Si vous défendez si vaillamment une sœur, que feriez-vous donc pour une maîtresse ?

– Je ferais de mon mieux.

– Bien gardée alors sera celle que vous aimerez !

À ces mots qui lui rappelaient Suzanne, Belle-Rose rougit. La dame s’en aperçut.

– Ah ! vous aimez ! reprit-elle d’une voix brève en jetant au blessé un coup d’œil rapide et profond.

En ce moment, une camériste entra dans l’appartement. En voyant Belle-Rose elle tressaillit ; mais l’inconnue, faisant le geste de ramener ses cheveux derrière son épaule, promena son doigt sur ses lèvres.

– La voiture que madame la duchesse a demandée est prête, dit la camériste.

La duchesse se leva. Belle-Rose voulut la saluer, mais l’effort qu’il venait de faire en se redressant avait épuisé ses forces ; il chancela et s’appuya sur le dos d’un fauteuil pour ne pas tomber.

– M. de Villebrais se meurt, dit tout bas la camériste à sa maîtresse.

La duchesse s’était avancée vers la porte ; en se retournant pour jeter un dernier regard à Belle-Rose, elle vit la pâleur livide étendue sur son front, qu’humectait un filet de sang. D’un geste hautain elle repoussa la camériste et s’élança vers lui.

– Je reste, dit la duchesse.