Belluaires et porchers/D’un Lapidé à un Lapidaire

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Stock (p. 234-242).


XIV

D’UN LAPIDÉ À UN LAPIDAIRE


À JOSEPH HENNEBAINS
Lapidibus opprimet eum omnis multitudo, sive ille civis, sive peregrinus fuerit.
Lévitique XXIV, 16.

I

« Le roman de l’Émeraude s’exprime ainsi : Les Griffons, monstres hyperboréens dont la tête et les ailes sont d’aigles, sur un corps de lion, émus d’une incroyable avidité de toutes les choses étincelantes et rares, s’en vont jusqu’aux déserts de l’Arabie déterrer l’Émeraude dans les sables ardents. Mais les Arymaspes monoculés guettent leur retour et, engageant avec les bêtes des corps-à-corps sublimes et sanglants, ils leur arrachent les trésors dérobés, selon qu’il est écrit : « Ne jetez point vos perles aux pourceaux »… et « Prend-on le pain des enfants pour le jeter aux chiens ? »

« Les Griffons, ce sont les palinodies, les contradictions, les inqualifiables débâcles de l’imagination que la malice du Mauvais met en œuvre pour voler l’Espérance des vivants. Les peuples à l’œil unique, ce sont les vaillants et les forts qui ne regardent pas à la fois à droite et à gauche, mais qui voient toujours devant eux et qui triomphent. Car l’Espérance a un but et elle ne s’en laisse pas distraire. »

On pourrait m’instruire comme cela indéfiniment. Voilà tout juste le langage que je puis entendre. C’est celui que les Pères aimables de la Tradition parlaient, il y a des siècles, aux simples chrétiens qui furent les plus grands artistes du monde et je voudrais bien que M. Louis Denise, qui n’est pas un Père, obtînt la grâce de détester moins « l’encre noire ».

Cette pauvre encre, qui pourrait être de couleur, après tout, ne lui a pas été si cruelle, puisqu’il vient d’écrire pour son début, je crois, cette Merveilleuse Doxologie du Lapidaire[1] ! De quoi se plaint-il ? grand Dieu ! À son âge, il ne fut délivré par moi que d’épouvantables sottises, anéanties par bonheur, et j’eusse été, sans doute, alors, incapable d’aimer cet écrin charmant des hiéroglyphes de la Lumière.

Qu’il ne craigne donc rien et que ma fangeuse renommée ne le trouble point. Je ne désire absolument que de lui paraître agréable et voilà même que déjà je me suis épuisé dans cet insolite effort. Puis, j’ai la patte si lourde pour toucher à de tels objets ! Voyons cependant.

II

« Aux jours mornes, aux jours pesants, aux jours d’angoisse et de misère… Par quelle miséricordieuse magie ? nous ne savons ou plutôt, Seigneur, nous ne pouvons pas dire, obsession d’abord douloureuse, puis acceptée noble et bienfaisante, la magnificence des pierreries radieuses et ruisselantes de joie s’interposa entre notre deuil et ce grand appétit de la vie qui est en l’âme… Des symboles s’élaborèrent, des transparences luirent, des analogies pour nous encore un peu hautaines s’imposèrent… »

Alors, sur-le-champ, nous est présentée l’Onyx, « pierre d’ombre et d’insomnie », lapidem caliginis et umbram mortis, affirme Job qui se râclait avec autre chose, « la malfaisante Onyx, évocatrice des spectres et des esprits d’effroi », — pierre mystérieuse plus que toutes les autres ensemble, puisqu’elle est dévolue au trois fois mystérieux Joseph dans la répartition par chaque tribu des Douze gemmes symboliques sur le rational du Grand Prêtre.

M. Louis Denise lui règle son compte et, débarrassé de ce minéral inquiétant, il s’empresse de nous offrir successivement :

L’Opale irisée, symbole des larmes très-pures et correspondance de l’arc-en-ciel du pardon ; — l’Améthyste épiscopale et mortifiée qui est la gemme de l’Humilité et de la Paix ; — la brûlante et brûlée Topaze, royale pierre de l’Amour divin ; — l’Émeraude que les géants et les monstres se disputent, parce qu’elle est la couleur de l’Espérance ; — l’Escarboucle de la Foi qui est une goutte solidifiée du Sang du Christ ; — le Jaspe sanguin, pauvre agate à peine précieuse qui symbolise l’Union conjugale, attribut inexpliqué de cet admirable Issachar dont le nom hébreu signifie récompense et qu’Israël mourant crut assez bénir en l’appelant « un âne très-fort » ; — le profond Saphir qui exprime « l’éblouissement de l’intelligence face à face avec le Seigneur » et qui remémore tout le firmament lorsque les hommes demandent la couleur de la Chasteté ; — enfin le Diamant aimé des bourgeois qui est l’hiéroglyphe de la Mort.

Eh bien ! j’affirme que tout cela est très-beau, très-catholique par conséquent, et très-pur… À l’exception d’un seul mot théologiquement déplorable, page 41, ligne 25, et qui est, sans aucun doute, l’effet d’une verve juvénile trop emportée, je ne trouve rien à reprendre à cet opuscule de délices dont la lecture m’a rempli de bienveillance et de bonification.

III

Après cela, M. Louis Denise ne permettra-t-il de lui révéler un profond secret connu de tout le monde ? Voici : — Il n’y a de parfaitement beau que ce qui est invisible et surtout inachetable.

Je suis forcé d’avouer que les pierres précieuses m’ont amèrement déçu depuis tant d’années que je les vois, étalées dans les boutiques et sur le ventre des négociants ou de leurs femelles. L’Émeraude, par exemple, a beau signifier l’Espérance, je confesse qu’elle me désespère quand je songe qu’elle peut être acquise avec le rendement d’une entreprise de vidangeur et le Saphir, à son tour, me désole profondément lorsqu’il m’apparaît, en compagnie de l’Escarboucle vaincue, sur la gorge d’une avachie qui les paya de sa complaisance pour un affameur de vieillards.

Sans l’originale manière dont M. Denise les a montées et serties, je n’aurais pas même regardé ses pendeloques. Veut-il savoir quelles sont les pierres que j’aime et dont je ne puis rêver sans que mon cœur batte contre mes flancs comme le marteau d’une énorme cloche qui sonnerait le tocsin du dernier Jour, — contre mes pauvres flancs devenus sonores au temps des famines ?

J’aime la pierre qui donne à « sucer le miel » et l’incassable rocher donneur d’huile que Moïse annonça dans son grand cantique. J’aime la pierre choisie par Jacob pour y reposer son chef dormant quand il vit l’échelle qui touchait le ciel et sur laquelle Dieu s’appuyait afin de lui dire : Je suis le Seigneur Dieu de ton père. J’aime la pierre du scandale et la pierre « d’incommodité ». J’aime la pierre détachée de la montagne sine manibus et qui renversa le colosse aux cinq matières, selon qu’il est expliqué par Daniel révélateur de ce « sacrement ».

J’aime la pierre excessivement limpide sur laquelle il faut que soit répandu le sang de la criminelle cité. J’aime par dessus tout le silex vers lequel le Dieu de Job « étend sa main » comme un simple homme qui ne parviendrait pas à refréner son désir. J’aime la pierre d’Habacuc poussant sa clameur du milieu d’un mur et la pierre du même prophète qui a résolu de se taire. J’aime les pierres lépreuses qu’il est ordonné de jeter dans les lieux immondes et les autres pierres « informes et impolies » qu’il n’est pas permis de travailler parce qu’elles appartiennent à l’autel de Dieu.

J’aime aussi, — que cela me soit pardonné ! — la pierre insigne de cet effrayant Lévitique où n’est point admise la prétentaine, que le même Seigneur jaloux ne permet pas qu’on adore. Voulez-vous me dire son nom, monsieur le lapidaire ?

J’aime enfin la pierre très-dure à laquelle Isaïe compare l’endurante Face du Christ…

Mais comment dire ma vénération, mon respect, ma tendresse terrifiée pour ces pierres si profondément inconnues des géologues ou des joailliers que virent ensemble dans le désert l’œil de Jésus et l’œil du Diable et que l’Emmanuel fut requis de transformer en autant de pains pour démontrer au Tentateur qu’il était vraiment le Fils de Dieu. Ces pierres, dès lors indiciblement précieuses, ne seraient-elles pas, — oh ! dites, si vous le savez, — ne seraient-elles pas les cinq pierres tout à fait pures que l’enfant David choisit avec tant de soin dans le torrent lorsqu’il allait combattre Goliath, qu’il serra dans sa besace de pasteur et qui signifiaient si clairement les Cinq Livres de la Loi que le seul Christ avait le pouvoir de transformer en du pain vivant[2] ?

Ah ! je ne finirais jamais, s’il me fallait dire toutes les pierres que j’aime ! Quarante volumes suffiraient-ils pour exprimer seulement le caillou qui pouvait offenser le pied de Jésus et à l’encontre duquel furent missionnées toutes les mains des anges ?

IV

Toutes ces gemmes, hélas ! et combien d’autres encore ! sont aussi invisibles que précieuses. Elles firent leur devoir en temps utile, puis elles disparurent. On les cacha très-soigneusement dans d’inabordables archipels où sont tenus en réserve les trésors de Dieu. Elles reparaîtront, — c’est infiniment probable, — quand il s’agira, pour cent mille mains, de lapider les Deux Témoins annoncés du Consolateur, parce qu’alors, je le prévois bien, toutes les autres pierres se refuseront à cet office…

Jusqu’à ce jour, contentons-nous de vivre par l’Espérance dont l’Émeraude, j’y consens, est le symbole très-humilié, et appliquons-nous consciencieusement à ne pas jouir.

Si donc M. Denise veut savoir toute ma pensée, je le crois pavé des plus excellents bijoux d’intentions, mais je suis persuadé qu’il s’attarde voluptueusement et je crains, en vérité, qu’il ne s’égare. La vraie Pierre, ne le sait-il pas ? Celle que toutes les autres préfigurent, c’est Notre Seigneur Jésus-Christ, et le « paresseux » qui ne comprend pas cela, méritera d’être « lapidé avec la fiente des bœufs », selon qu’il est écrit pour l’éternité dans l’Ecclésiastique.

J’implore maintenant, pour quelques minutes, l’attention de ce rêveur ignorant des vrais trésors.

La plus belle et la plus rare de toutes les pierres a été possédée par Villiers de l’Isle-Adam qui m’en raconta l’histoire.

— Autrefois, me disait-il, un pauvre galet qui avait, par privilège, son centre de gravitation dans l’Infini, s’est détaché de la terre, se précipitant sur le sein des Gouffres. La rapidité de sa chute, énorme déjà dès le premier quart de la première seconde, s’est naturellement et indéfiniment multipliée par elle-même suivant la loi mathématique des attractions. En sorte que l’épouvantable vitesse continuellement accélérée de sa translation, depuis des siècles, a certainement dépassé celle des comètes, celle de la foudre, celle de la lumière, celle de la pensée…

Où donc alors est cette pierre qui serait ainsi, rigoureusement, partout à la fois, comme Dieu lui-même, où donc est-elle en ce moment, si ce n’est entre mes deux sourcils, — juste à la place où réside mon pouvoir d’excogiter l’Absolu divin ?

Disant cela, Villiers se plantait l’index au milieu de son large front, et son étrange apologue me faisait penser à Celui qui voulut être la « Pierre d’angle élue et précieuse », afin d’assumer la chute des hommes.

J’eus, ce jour-là, une idée de plus sur l’importance inexprimable des minéraux que dédaignent nos lapidaires.


Juin, 1893.



  1. 1 vol., Librairie du Mercure de France.
  2. Quinque lapides David : Comminatio, Promissio, Dilectio, Imitatio, Oratio. Sanctus Hieronymus, in Job.