Belluaires et porchers/Revanche des Lys

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Stock (p. 243-251).


XV

REVANCHE DES LYS


À GEORGES DESVALLIÈRES

On les avait assez profanées, ces fleurs de mystère qui signifient la pureté même et qui, pendant dix siècles, ont germiné sur le symbolique azur de la monarchie ! Tant de bêtes les avaient foulées qu’elles étaient devenues des fleurs de boue, des fleurs de honte et de bêtise, du fumier de fleurs dont les ruminants faméliques ne voulaient plus.

Le sabot des porcs n’ayant pas suffi, l’innocence elle-même s’était chargée de les polluer et l’on pouvait croire, n’est-ce pas ? que, de ce coup, c’était bien fini.

Les blancs calices, vaincus et déshonorés, avaient été livrés au saccage sans merci des quatorze armées du sentimentalisme religieux et littéraire.

Le « Bien aimé » du Cantique n’osait plus « se repaître » en leur voisinage et les collines de Bether ou de Galaad refusaient, avec une sourcilleuse énergie, l’hospitalité de leurs cimes à un oignon virginal si profondément déconsidéré.

À l’exception de la Liturgie qui ne connaît pas de vicissitudes, le bannissement de ce vocable flétri était décrété partout et le besoin d’en faire usage était devenu l’abomination de la vie, l’effrayante ressource des guenilleux de la poésie pour dissimuler leurs nudités lamentables, — tellement la bave du dragon de la candeur l’avait maculé !

On avait inventé la pivoine et le chrysanthème et jusqu’aux puantes orchidées du Tropique dont la cancéreuse magnificence ravissait l’âme compliquée des horticulteurs.

Bref, la traditionnelle royauté des lys semblait finie à jamais, de toutes manières, défunte sans aucun espoir de résurrection, et c’est tout au plus si deux ou trois solitaires s’en souvenaient encore avec émotion, dans des Scéthés prodigieusement lointains où le monopole des grands bazars de littérature venait expirer.

Eh ! bien, voici la surprise. Les lys reviennent, offensivement ramenés par une demi-douzaine de poètes dont deux au moins, je l’avoue, m’ont accablé de stupéfaction.

Il était assez difficile, on en conviendra, de se représenter Jean Richepin et Raoul Ponchon, par exemple, coalisés avec Maurice Bouchor, pour le renouvellement de la forme la plus angélique et la plus divine que le christianisme ait enfantée.

Le seul énoncé de ce prodige ressemble à une mystification. Mais la chose même est beaucoup plus incroyable que tout ce qu’on en pourrait conter.

J’eus, l’autre jour, la curiosité de voir et d’ouïr, au petit théâtre des Marionnettes de la galerie Vivienne, le Noël de Maurice Bouchor, ou, si on veut, le Mystère de la Nativité, mis en vers, en quatre tableaux, dont les rôles sont lus, derrière la coulisse, par MM. Jean Richepin, Raoul Ponchon, Félix Rabbe et Amédée Pigeon.

J’allais là, je le déclare, supérieurement armé, treillissé, caparaçonné et même grillagé de scepticisme. Ma défiance est à peu près infinie de ces démarquages d’un passé brûlant de foi, au profit des ambitions marécageuses d’une esthétique de mécréants.

Je m’attendais à entendre et à contempler une de ces machines tout à fait bien que les dames peuvent applaudir sans éventail ni décrottoir et que la critique la moins débottée sait encourager du bout des doigts, sans convulsive trépidation de la caroncule.

Enfin, malgré le préalable certificat de l’ami très-sage qui m’avait embarqué dans cette galère, je me croyais à peu près certain d’avaler, trois heures durant, quelque sous-pastiche des sublimes divertissements sacrés dont le Moyen-Âge attisait son cœur en édulcorant sa misère, et cela conçu dans l’odieux esprit des restitutions archaïques où s’enlise depuis si longtemps déjà la littérature française.

Comment prévoir que j’allais trouver, dans cette pauvre petite salle, une émotion telle qu’après trois jours de lapidation, d’écartèlement et de trépan, je n’ai pas encore cessé d’en être rempli ?

Mais je veux qu’on m’entende bien. Il ne s’agit pas ici d’une émotion d’art. Ce qui la fait naître, cette émotion, est beaucoup plus haut que les formules et c’est même, je le crois, essentiellement différent des spéculations de la poésie. Chose assurément mystérieuse et des moins faciles à expliquer.

Maurice Bouchor, auteur du Faust moderne et dédicataire privilégié des Blasphèmes de Jean Richepin, ne se distinguait pas de la multitude lyrique par une décourageante aristocratie de catholicisme.

Même dans la brochure imprimée de son Noël, l’introduction sous forme d’épître à un enfant, toute gracieuse et simple qu’elle est, donne faiblement l’idée d’un fils de l’Église émancipé des blagues poussiéreuses de l’éducation libérale. Ce poète, en somme, ne doit pas être infiniment séparé, quant au sens religieux, des bondieusards de la tolérance universelle.

Par conséquent, son art seul, quel qu’il fût, d’ailleurs, n’était pas assez pour produire l’effet inouï, la surprise d’âme et la totale réduction du cœur que je désespère de suffisamment exprimer.

Faudrait-il supposer, alors, quelque intervention inconnue, d’ordre ineffable, quelque ancien soupir voyageur qui aurait traversé la forêt des siècles, pour expirer à la fin dans ce lieu des rimes frivoles, dans ce pénombral cerveau de chanteur qu’une Volonté sans commencement ni terme lui aurait assigné comme un tabernacle définitif ?

Je consens qu’on m’inflige les plus raffinés tourments si je crois possible une autre genèse du Noël de Maurice Bouchor.

Analyser une pareille œuvre serait imbécile. La plus amicale tentative de compte-rendu équivaudrait à l’acte bestial de lapider un de ces rayonnants tissus d’araignée champêtre, opalisés par les luminaires des cieux, qu’à l’aube adorable de certains jours on croirait les voiles en filigranes diamantés de la douce lune qui les aurait, en fuyant, suspendus à tous les balcons des bois.

Tout ce qu’on peut faire, en vérité, c’est de désigner par leurs noms les quatre tableaux : l’Étable de Bethléem — les Bergers aux champs — l’Étoile des Mages — l’Adoration.

La simplicité de ces choses est telle qu’en comparaison, le babil des petits enfants est transcendant et logarithmique. C’est un paradoxe, une utopie de simplicité !

Connaissez-vous, en littérature, un don plus rare ? La simplicité de Bouchor est si merveilleuse qu’il peut, sans inconvénient, délier la langue des bêtes et leur donner jusqu’à la puissance de prophétiser et de convertir.

Thomassin dit quelque part : « Je ne désespère pas tout à fait des animaux brutes. Il ne me paraît pas impossible que je les voie quelque jour penchés et adorants. » Maurice Bouchor qui n’a sans doute pas lu cet oratorien célèbre, pense comme lui, instinctivement, et cela seul confère à son très-candide poème une irrésistible vertu d’attendrir.

Rien n’égale la douceur de cet initial tableau qui détermine souverainement et du premier coup l’orientation du drame, où les rôles importants sont tenus par le bœuf et l’âne, après que l’archange Gabriel leur a départi le langage humain.

L’allégresse infiniment humble de ces animaux sans péché qui n’en peuvent plus de savoir que Jésus va naître, est pénétrante comme la lumière. L’âme vaseuse du spectateur est subitement clarifiée.

Ce qui tombe, alors, c’est la pluie des lys, des grands lys pâles, éclatants et silencieux, de l’adoration la plus pure. La suavité de cet instant n’est pas exprimable. Un effluve de réconciliation et d’amour qu’on croirait eucharistique, émane positivement de ces bestiaux en carton, charitables et rudimentaires, qui dialoguent saintement par la voix émue des invisibles récitateurs.

Mais ce qui me touche plus profondément encore, c’est de penser que l’auteur et les interprètes ont eux-mêmes subi, nécessairement, le despotisme d’ingénuité que dégage leur évangélique fabulation.

Car de tels effets ne sont pas possibles à des coryphées ordinaires. Il n’est pas dans le cœur humain de vibrer à ces profondeurs, suivant le caprice des inconstants chatouilleurs de pieds dont nous gratifia le dilettantisme.

Que des infidèles notoires, tels que Jean Richepin, aient été séduits par ce rêve de restaurer un art d’autrefois, dont l’adolescence éternelle pût être opposée au crétinisme perclus du théâtre contemporain, et qu’une levée de poètes, sans credo ni sacrements, mais archiconfraternels en cette aventure, ait été possible ; cela saute aux yeux. Mais qu’ils aient pu réussir au point de ressembler, pendant trois heures, à des thaumaturges inspirateurs du grand Amour, sans y laisser quelques copeaux essentiels de leurs téguments d’impies, c’est ce que contredit tout d’abord le plus rapide examen de la brochure de Maurice Bouchor.

Quant à l’interprétation mélodique de ses humbles et glorieux vers par les compagnons audacieux que je nommais tout à l’heure, elle est tout simplement adorable.

On ne me soupçonnera pas, je suppose, de vouloir flagorner le Catilinaire Jean Richepin dont l’astrakan m’horripile et qui, naguère, fit sortir de moi quelques adjectifs estimables qui ne seront jamais pardonnés.

Je suis donc tout à fait à l’aise pour déclarer que sa voix d’ « ange Gabriel » et de « roi nègre » m’est une obsession depuis cette soirée bienheureuse.

Je l’entends toujours, cette voix d’ébène et de clair de lune, cette voix languide et profonde, comparable seulement à des amalgames de lumière. C’est la caresse indicible du rayon perdu de quelque effrayante étoile qui ferait bouillir les immensités, à soixante milliards de lieues de nos cabanons.

Ce serait à croire que ce mercenaire de la poésie sacrilège a retrouvé, par cette occasion, sa véritable âme et que cet imperceptible théâtre, si prodigieusement élargi par sa présence, est l’unique endroit où il s’interrompe enfin, quelquefois, de jouer des rôles et de bafouer sa propre nature…

Que servirait d’ajouter des lignes à ce memorandum déjà trop long d’une soirée qui me consola, pour quelques jours, des irrévélables dégoûts de la fonction littéraire ?

Je n’avais pas à raconter ce Mystère qui m’a donné la sensation d’un rêve infiniment pur et très-supérieur en délices aux plus authentiques chefs-d’œuvre de l’art humain. Je n’ai pas caché d’ailleurs, qu’une telle besogne me paraissait aussi bête qu’impossible.

Je m’arrêterai donc brusquement ici, en suppliant Maurice Bouchor et ses agréables compères de considérer surtout en moi le porte-paroles de quelques fauves méconnus qui ne dévorent habituellement les images démonétisées du Dieu vivant que pour se consoler, comme ils peuvent, de ne pouvoir pâturer des lys.


26 janvier 1891.