Belluaires et porchers/Le Bon Conseil

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Stock (p. vii-xvi).


LE BON CONSEIL


Lettre à Emmanuel Signoret, directeur
du Saint-Graal.
Mon cher monsieur Signoret,

Vous me faites l’honneur de solliciter ma prose. C’est vertueux, sans doute, mais juvénile, et je serais exactement le dernier des hommes si je vous laissais ignorer l’immensité de la gaffe.

Je suis celui qu’il faut lâcher. Demandez à quelques-uns de vos très-gracieux confrères. Ou plutôt non, ne les interrogez pas. En supposant même, contre toute vraisemblance, qu’ils ne voulussent pas vous « induire en erreur », pour parler la langue des bourgeois, leur instinct de pétitionnaires du néant les inciterait à vous conférer des explications sans profondeur.

Ils vous diraient, par exemple, que la brutalité sauvage de mes agressions d’antan justifie très-amplement l’universel décri de mes pauvres œuvres et le trac sublime de tous les entrepreneurs de la joie publique, aussitôt qu’il est question de me notifier.

Mon Dieu ! je sais que la vie est courte et qu’il est à la fois plus rapide et moins onéreux d’accepter une légende que de trouver soi-même quelque chose.

Pourtant, ce doit être une amertume considérable de sucer l’empeigne des aruspices et de remâcher éternellement les vieilles chiques ou les vieux culots de la populace littéraire, — ô justes cieux !

Étant assez disponible pour vous occuper de moi sans vergogne, ne vous êtes-vous point avisé parfois, cher ami, que, dans mon cas très-particulier, le ressentiment intraitable et l’inguérissable rage de quelques individus saboulés naguère, sont des phénomènes un peu surprenants ?

Car enfin, n’est-ce pas ? les bureaux de rédaction ne sont pas tous exclusivement fréquentés par des Chevaliers de la Table Ronde et les « chers maîtres » que nos concierges adorent, ont assurément l’épiderme aristocratique moins chatouilleux et moins velouté que les Paladins de Charlemagne ou les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.

Une superfine et mourante délicatesse est heureusement bannie de leur toison et nos hermines de l’écritoire s’enorgueillissent volontiers de subsister dans les marécages.

Avoir été convaincu des pratiques les plus crapuleuses est un épisode sans valeur du bon combat et le fait même d’être souffleté avec des quartiers de charogne ne tire pas à conséquence, lorsque les boutiques prospèrent. Le vomissement d’un illustre personnage sur la gueule publique d’un particulier notoire est amoureusement liquidé par la réciproque émission d’un très-beau paquet d’excréments. C’est un négoce archibanal et tout cela est absolument très-bien.

L’explication de mon impopularité perpétuelle par mes frénésies de pamphlétaire ne paraît donc pas suffire et je veux croire, ô adolescent, que je ne vous enseigne pas grand’chose en cet instant. Mais, encore une fois, ce serait criminel de vous dérober les raisons pour lesquelles il est expédient de me lâcher avec promptitude et je sens le devoir de vous fortifier d’une exégèse plus féconde.

Avez-vous remarqué la haine infinie, la haine d’exception, tragique et surnaturelle, intraduisible, même en patois carthaginois, dont l’humanité généreuse rémunère tout promulgateur d’Absolu ?

La vipère noire se déroule avec fureur, aussitôt que vient à passer la boule de flammes où s’est condensé le tonnerre. Beaucoup mieux qu’un autre, à coup sûr, vous avez pu l’entendre siffler, l’horrible serpent, ayant eu l’audace d’emprunter une forme sainte à la Passion douloureuse de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Eh bien ! ne cherchez pas plus longtemps, vous y êtes en plein et je n’ai pas d’autre lumière à vous proposer.

Je n’aurais jamais attaqué personne, que l’exécration dont m’honorent les contemporains serait identique. N’eussé-je en moi que la plus infinitésimale portioncule de cet Absolu détesté dont le seul pressentiment désagrégerait jusqu’aux pilastres des cieux, — tout est dit, et je n’ai plus qu’à décamper avec précipitation dans les intérieurs du désert, du très-affable désert où subsiste encore la progéniture de ces bons corbeaux nourriciers, qui déjouaient les complots des affameurs de prophètes.

Tel est le secret, l’unique secret. Un homme peut avoir du génie et n’être pas universellement abhorré. L’exemple de Napoléon et de quelques autres le prouve. Un homme peut même devenir un Saint, ce qui est diablement plus difficile, et se conserver encore quelques amateurs, à condition, toutefois, de n’arborer qu’une sainteté mitoyenne, consolante, à hauteur d’appui, n’impliquant pas le viol des consignes et l’intransigeance des lamentations.

Mais si quelque lueur d’Absolu se manifeste en n’importe qui, à propos de n’importe quoi, les cailloux et les blocs de marbre dont toute âme humaine est pavée, s’insurgeront à la fois contre le pauvre mortel assez férocement élu du Seigneur pour colporter sur notre fumier ce néfaste rayon mourant du septième ciel !

Il paraît que je suis assez gravement infecté de ce mal, puisque tant de gens ont eu la bonté de m’en avertir, en déployant autour de moi le cordon sanitaire des calomnies prophylactiques.

Nul n’ignore désormais, que je suis un envieux, un paresseux, un traître, un mendiant ingrat, un scatologue, un insulteur de fronts olympiens, un assassin disponible et, s’il faut tout dire, un raté sans pardon. Cette réputation délicieuse et provisoirement inébranlable comme le Pic du Midi, devait être, j’en conviens, le juste salaire d’un écrivain dénué de richesse, mais assez impertinent et assez cynique pour préférer toutes les tortures à la prostitution de sa pensée.

Il faut reconnaître équitablement, d’ailleurs, qu’un tel renom fut, à l’origine, propagé par quelques malins admirablement idoines à m’utiliser avec gratuité jusqu’à l’heure climatérique où le devoir de thuriférer les mufles eut pour corollaire immédiat la nécessité de mon expulsion.

Il est vrai que je m’accommode assez bien de ma solitude et que je m’accorde parfois, quelques instants de gaîté douce en songeant à la prodigieuse bredouille et au fiasco magistral des folâtres compagnons qui me condamnèrent au désespoir.

Quelquefois, aussi, je suis embêté, je l’avoue, ah ! cruellement embêté. C’est lorsque de jeunes enthousiastes s’avisent de me donner du « grand pamphlétaire ». Hélas ! je les enverrais de bien bon cœur à cet excellent M. Drumont qui m’est si incontestablement supérieur en la matière et sur qui j’avais tant compté pour qu’on m’oubliât !

Tenez ! puisque nous causons, voulez-vous savoir ce que je répondis un jour à un romancier connu qui, voulant se documenter à l’endroit des plus modernes pamphlétaires, m’interrogeait en même temps sur ce personnage illustre et sur moi-même. Voici ma déclaration, publiée naguère dans un livre sans succès :

« Vous avez raison ; le catholicisme de ce trafiquant de lettres est à faire vomir. Certes, je déteste les Juifs autant qu’il est possible, mais pour des raisons plus hautes que leurs ignobles écus. Le fait de la richesse publique entre leurs mains est, à mes yeux, un profond mystère qui intéresse la métaphysique la plus transcendante et c’est ce que Drumont, avide seulement de scandales et de droits d’auteur, est incapable de comprendre. S’il l’avait compris, du reste, il ne l’aurait point dit, ou sa France Juive n’aurait pas eu deux éditions.

« C’est ignoble, oui… Vous vous souvenez, n’est-ce pas ? de ces affiches qui couvrirent les murs à l’époque de son plein succès et qui représentaient le personnage, vêtu en chevalier du Saint-Sépulcre et foulant aux pieds… MOÏSE !

« Les catholiques sont devenus tellement fétides qu’aucun d’eux ne s’empressa de plastronner de ses propres excréments le visage de ce Tabarin sacrilège. Cela dit tout…

« Du côté littéraire, vous savez ce que j’en pense. C’est désarmant… Enfin, c’est le grand pamphlétaire catholique !… Remarquez bien, s’il vous plaît, que ce pamphlétaire est, au fond, l’ami de tout le monde, et ce trait suffit à le peindre… Je veux bien que le courage physique ne lui manque pas, puisqu’il s’est battu et que c’est un signe, paraît-il, de grande intrépidité. D’ailleurs, il fait sonner assez haut sa réputation de salle d’armes. Seulement il ne me semble pas également pourvu de ce courage moral dont j’ai le droit de parler, qui me fit affronter la misère, l’obscurité, et qui me pousse à divulguer l’infamie des chenapans qui détiennent la publicité…

« Pamphlétaire ! Sans doute que je le suis, pamphlétaire, parce que je suis forcé de l’être, — vivant, comme je peux, dans un monde ignoblement futile et contingent, avec une famine enragée de réalités absolues. Tout homme qui écrit pour ne rien dire est, à mes yeux, un prostitué et un misérable, et c’est à cause de cela que je suis un pamphlétaire. Mais être un pamphlétaire pour de l’argent !… L’être pour ça et l’être comme ça !…

« Enfin, sa réputation est faite. La mienne aussi, d’ailleurs. Je ne suis, comme lui, paraît-il, qu’un pamphlétaire. Quant au penseur et à l’artiste qui peuvent se trouver en moi, personne n’en dit rien, n’en dira jamais rien, quand même cela crèverait les yeux, — parce qu’il importe d’établir que je suis simplement un envieux qui n’attaque ses contemporains que par fureur de son obscurité et de sa misère. Or le monde des lettres sait exactement à quoi s’en tenir, mais nul n’ose me défendre…

« J’ai constamment fui l’occasion du succès, lorsqu’il fallait l’acheter au prix de la moindre concession, tandis que certains triomphants se plongeaient dans l’ordure. J’ai choisi de souffrir et de crever de faim, alors que je pouvais faire comme tant d’autres, afin de sauver l’indépendance de ma pensée. Vous le savez…

« Je suis avant tout, surtout, Catholique Romain, et j’ai, depuis très-longtemps, épousé toutes les conséquences possibles de ce principe. Cela, c’est mon fond, c’est mon substrat. Si on ne le voit pas, on ne peut rien comprendre à ce que j’écris.

« Je suis et je serai toujours, aussi, pour les pauvres et les faibles contre les puissants, pour le peuple de Dieu contre le peuple du Démon, dussé-je en mourir. Mais à la condition que ces pauvres ou ces faibles ne viennent pas faire leurs ordures contre l’Autel, parce qu’alors je deviendrais aussitôt moi-même un puissant pour les écraser.

« Il est vrai que je suis un catholique véhément, indépendant, mais un catholique absolu, croyant tout ce que l’Église enseigne. Quand je maltraite mes coreligionnaires, ce qui m’est souvent arrivé, c’est que leur lâcheté ou leur bêtise révolte en moi précisément le sens catholique.

« Pamphlétaire !… Ah ! je suis autre chose, pourtant… mais si je suis pamphlétaire, moi, je le suis par indignation et par amour ; et mes cris, je les pousse, dans mon désespoir morne, sur mon Idéal saccagé !… »

J’espère après cela, ô jeune directeur du Saint-Graal, qu’en voilà tout à fait assez pour vous convaincre. Vous avez compris, n’est-ce pas ? que nul ne doit me connaître, parce que rien n’est épousable de mon destin.

Le silence, vous le savez, est mortel aux jeunes revues et je chemine en avant de mes pensées en exil, dans une grande colonne de Silence.


Léon Bloy.

Paris, 28 mai 1892.