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Belluaires et porchers/Massacre des Innocents

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Stock (p. 322-330).


XXIII

MASSACRE DES INNOCENTS


À HENRI BARBOT

J’attendais pour en parler que Rachel poussât des cris. Rachel est défunte, hélas ! ou si cette Mère douloureuse existe encore, c’est désormais une marâtre sourde et muette qui n’a plus pour ses enfants égorgés ni lamentations ni pleurs.

Le Conseil municipal de Paris vient d’ordonner le placement dans toutes les bibliothèques scolaires et la distribution gratuite à tous les instituteurs et institutrices du Manuel d’instruction laïque, œuvre d’un de ses membres, le citoyen Edgar Monteil.

Assurément, si quelque chose d’infiniment précieux et sacré n’était pas en péril, je rougirais d’écrire un seul mot sur cet affreux drôle déjà frappé, depuis quelques années, par la justice, pour un livre immonde et diffamatoire. Mais, telle est la misère humaine que l’énormité de l’attentat grandit toujours le coupable, fût-il d’ailleurs le plus lâche, le plus abject et le plus imbécile des profanateurs. Je pense que c’est ici le cas ou jamais d’être consterné de cette humiliante loi.

Jamais, en effet, un livre plus indigent par la forme autant que par le fond, plus scélératement bête, plus menteur, ne menaça une société aussi salope d’un plus effroyable danger ; et jamais, à coup sûr, un aussi terrifiant holocauste d’âmes ne fut ordonné par un Hérode plus goujat et plus chétif.

Je n’ai pas la prétention d’avoir fait une découverte. Je n’annonce aucune nouveauté. La décision du Conseil municipal est connue depuis plusieurs jours et la scandaleuse plaquette a déjà fait son triste bruit dans les journaux. Mais je me persuade qu’une clameur indignée n’est pas tout à fait inutile et qu’à certaines heures d’obscurité et de guet-apens, c’est un strict devoir pour le premier passant venu de s’ériger en accusateur public.

Voici réellement le crime le plus énorme, par ses effets immédiats aussi bien que par ses conséquences éloignées, qui puisse être commis par des hommes : le crime contre l’enfance, l’extermination sociale par l’empoisonnement des sources humaines de l’avenir. L’ignoble Paul Bert lui-même est tout à coup dépassé. Il ne s’agit plus d’évincer simplement Dieu de l’école, on veut le blasphème dans la bouche des enfants. On a ce goût diabolique et on ne s’en cache pas.

La semaine passée, Ignotus parlait à cette place[1] des affiches abominables par lesquelles les yeux et l’âme des enfants sont souillés à toute minute et dans toutes les rues de Paris, sans qu’aucune police ait le pouvoir de protéger efficacement ces êtres sans défense. Il proposait qu’on fît un procès au Ministre qui tolère de tels abus et qui les approuve même implicitement, puisqu’il ne met pas tout en œuvre pour les empêcher. Dans l’état actuel de nos mœurs et de nos cervelles, je doute fort qu’un procès de cette nature se terminât à la satisfaction de la pincée d’honnêtes gens, capables encore de sentir un degré quelconque d’horreur pour ces viols publics. Le Français de la décadence a des passions séniles qui lui font trouver un ragoût inexprimable à toute tentative de corruption sur les innocents et les impubères. Cette bête féroce se repaît par prédilection des jeunes cadavres et il n’y a pas lieu d’espérer qu’elle y renonce sur la vaine menace d’un scandale qui ne servirait qu’à exaspérer sa frénésie.

La décision du Conseil municipal est une réponse péremptoire et très-claire à la postulation indignée de mon généreux confrère. Il faut avoir la virilité de s’avouer à soi-même cette vérité peu consolante, mais fort certaine, que le Conseil municipal de Paris n’est nullement une faction, mais la représentation très-fidèle et le raccourci très-exact de la majorité des citoyens de la première ville du monde. Il en exprime très-assurément l’égoïsme, la lâcheté, l’hypocrite corruption et la radieuse bêtise. Son inqualifiable rage de persécution anticléricale n’est qu’une consigne exécutée par des fantoches infiniment dociles et à jamais incapables d’une libre détermination ou d’un mouvement personnel, — inanimés et stupides mannequins parlants que l’impresario populaire frotte ou repeint à sa fantaisie et sur lesquels le voyou qui passe peut cracher sans inconvénient. Cet exemplaire Conseil règne ainsi mécaniquement sur un groupe humain de deux millions d’âmes, jusqu’au plus prochain renouvellement électoral qui le replongera dans le néant.

En attendant, l’arrêté criminel qui donne lieu à ces réflexions et qui ne diffère de tous ceux qui l’ont précédé que par l’extraordinaire portée funeste de ses effets immédiats, se dresse devant nous comme le péril le plus pressant que l’odieuse cohue républicaine nous ait suscité jusqu’à ce jour. De simples hommes n’auraient pas mieux fait, de vrais hommes organisés et vivants, haineux comme on a du génie, au point de recevoir des inspirations.

Qu’on en juge par quelques exemples. Le Manuel du citoyen Monteil est par questions et réponses dans la forme du catéchisme qu’il va remplacer pour toutes les écoles primaires :

— Qu’est-ce que Dieu ?

— Nous n’en savons rien.

— Vous niez Dieu ?

— Nous ne le nions ni ne l’affirmons. Nous ne savons ce que c’est ; nous ignorons ce que le terme Dieu signifie.

— Dieu est celui qui a tout créé et qui régit tout.

— Qu’en savez-vous ?

— On le dit.

— Ceux qui le disent l’ont-ils vu ou entendu ?

— Non, ils ne l’ont ni vu ni entendu.

. . . . . . . . . . . . . . .

— Il ne faut donc pas croire en Dieu ?

— Il n’y a pas à s’en occuper autrement.

« Cette partie, dit l’auteur, conforme aux doctrines positives, a été corrigée par Littré. »

C’est ainsi que ce bas et venimeux sophiste s’abrite de l’autorité d’un nom trop célèbre. Le pauvre savant qui ne voulut pas emporter sa singerie dans la vie future et qui s’éteignit, désabusé des promesses du matérialisme, dans l’auguste paix chrétienne, est, en vérité, bien cruellement puni de ses erreurs. D’ailleurs, la plupart des philosophes connus, depuis Confucius jusqu’à Renan et bon nombre de Pères de l’Église, exploités ou frelatés par cet industriel, parlent sous sa plume un langage qui les étonnerait sans doute prodigieusement. C’est l’honorable procédé de l’éducateur des générations nouvelles.

Autre exemple :

— Qu’est-ce que Jésus-Christ ?

— Un homme.

— Où est-il né ?

— On croit qu’il naquit à Bethléem.

— Quelle était sa famille ?

— Son père était un artisan pauvre et chargé de famille ; la mère de Jésus, que les livres orientaux, qui seuls en parlent, représentent comme une femme de mœurs légères, ayant eu six enfants.

Cette dernière ordure doit faire pressentir ce que va devenir l’histoire dans les mains de l’horrible pédagogue. Il enseigne que les premiers chrétiens étaient d’infâmes hypocrites, des révoltés justement châtiés par la loi et que « leurs repas de corps ou agapes dégénérèrent vite en un honteux concubinage. » En suivant le cours des siècles, il fait remarquer que « toutes les violences, toutes les haines, toutes les vengeances, le meurtre, l’inceste joint à la cupidité (ce vice caractéristique du clergé), sont le propre de la société cléricale. En Italie, en Espagne, en France, le Moyen-Âge étonne le monde par les prodiges de débauche de ses couvents, de ses monastères, par sa corruption et ses crimes. Plaisirs, fortune, domination, voilà la moralité du clergé. »

Vous en avez assez, n’est-ce pas ? La nausée devient terrible. Que sera-ce si nous arrivons à la morale ? Je me bornerai aux deux traits suivants. Il ne faut pas oublier que toutes ces choses vont être enseignées à des enfants de huit à seize ans.

— Qu’est-ce que l’amour ?

— L’amour est une inclination réciproque de l’homme et de la femme dont tous les sens physiques réunis forment l’attache la plus puissante et dont les autres attaches se trouvent dans l’habitude de vivre ensemble et la communauté des intérêts matériels.

— Les lois ne doivent-elles pas permettre d’avoir plusieurs femmes ?

— Non. Les lois doivent seulement permettre que des individus qui se reconnaîtraient impropres à vivre ensemble, après en avoir fait L’ESSAI, et y avoir épuisé leurs efforts, puissent se séparer.

Mais le savant citoyen Monteil ne se contente pas de pétrir et d’orner des intelligences. Il prétend surtout former des citoyens semblables à lui, qui puissent, eux aussi, devenir un jour des conseillers municipaux ou même d’impeccables journalistes à la façon d’Aurélien Scholl, par exemple, ou de Francisque Sarcey.

Voici donc le sommet de son enseignement. Après avoir reconnu de bonne foi que l’Église hait la femme, qui est pourtant l’égale de l’homme, qu’elle favorise le concubinage, déteste le mariage, bénit les unions incestueuses, méprise le travail et maudit la société ; considérant en outre que « le chrétien est l’esclave abruti du Seigneur, » il prononce qu’ « on ne saurait empêcher l’action dissolvante et pernicieuse des prêtres sur les consciences, c’est-à-dire véritablement les anéantir, qu’en les frappant dans leur sacerdoce même, en frappant la religion, car c’est la religion qui est nuisible, funeste, qui permet l’exploitation éhontée de l’humanité.

» Il faut prendre le mal dans sa racine et couper la racine. Le clergé forme les branches et les feuilles chargées de répandre le poison contenu dans le tronc ; que le tronc s’abatte, et les branches et les feuilles se dessécheront…

» Il faut donc que d’une façon définitive, il soit rompu avec la foi chrétienne : c’est une chose faite, mais il faut la parfaire. »

Et maintenant, je dois poser la plume, car je n’en peux plus et j’ai le cœur triste à en mourir. Quelle que soit ma confiance en Dieu, comme chrétien, je ne peux ignorer que beaucoup de ses créatures, faites à son image, paraissent tout à fait sans défense et sont, en effet, foulées aux pieds des immondes oppresseurs du faible et de l’innocent. Cela, sans doute, par une sagesse très-profonde et des lois très-cachées, en vertu desquelles l’infaillible équité divine se dissimule parfois sous les apparences d’une insupportable injustice. En même temps, je suis enfermé, comme tous mes semblables, dans le fini et le contingent et alors, comment pourrais-je me défendre de l’indicible angoisse de subir le spectacle de tels attentats !

J’ai rappelé le massacre des Innocents, cette pluie de sang rose qui a transpercé dix-neuf siècles. Mais l’égorgeur était un roi d’Orient dans sa gloire et il ne fit mourir que les tendres corps. Les âmes, dit la Foi, montèrent vers le trône de Dieu. L’égorgeur actuel, qui est un simple cuistre, veut assassiner les âmes, lesquelles descendront indubitablement vers les ruisseaux infects de la crapule et de l’infamie. Quelques nobles cœurs saigneront peut-être dans les ténèbres, mais nulle puissante voix ne s’élèvera, je le crains, pour protéger ceux que le Dieu des pauvres semble avoir abandonnés.

Pour moi, je suis parmi les impuissants et je n’ai voulu que pousser ce cri lamentable. Puisse-t-il retentir comme un tocsin de détresse et de suprême épouvante aux dures oreilles de mes déplorables contemporains !


22 mars 1884.



  1. Figaro.