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Bergerades (Verlaine)

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Œuvres posthumesMesseinPremier volume (p. 73-74).

BERGERADES


À l’instar des bergers de Virgile
Et même ceux de Florian,
Nous aimons les belles, tout en en
Craignant moult pour noire cœur fragile.

Surtout nous redoutons l’option
Qui nous conduirait à la sottise
De nous fâcher — Façon mal exquise —
Avec Celles, noire passion !

On est si malheureux, dès qu’on aime,
De n’aimer plus on est si penaud,
Qu’il semble alors qu’il faille, qu’il faut,
Mourir soudain d’une mort suprême.

Et quelle mort choisir, s’il vous plait,
Dans celle crise et cette tourmente ?
Le fer, le poison ? Plutôt, m’amante,
Ne nous aimer qu’au calme complet


Et ne pas adopter le manège
Des gens échevelés bien par trop
Qui mènent leur intrigue au galop,
Cochers branlant toujours sur leur siège,

Hippolytes sans frein de chevaux
Non pas plus emportés que leur maître
Et qui finissent toujours par être
Victimes de leur course par vaux

Et par monts, ô princes déplorables !
Sans un vers pour consoler leur mort,
Sans un vers pour chanter leur effort
Et du moins leurs trépas honorables,

Sans un vers d’Euripide ou Racine
Pour bercer leur plainte amère et pour
Célébrer leur haine ou leur amour…
Oh, ne jamais s’aimer sous ce signe !

C’est pourquoi ne point aimer du tout
Que d’une amour plutôt sensuelle,
Et fi de la morale usuelle…
Conduisons-nous suivant le bon goût.