Bernard Palissy, étude sur sa vie et ses travaux/Chapitre V

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE V

Procédés de fabrication. — Moulage. — Perfectionnements. — Déboires. — Échecs répétés. — La gravure et Palissy. — L’encastage. — Il rend les émaux fusibles au même degré. — Railleries et persécutions. — La femme de Palissy. — Succès définitif. — Reproche de M. Brongniart. — Conditions de l’art pour Palissy.

Bernard Palissy songea à utiliser sa merveilleuse invention. Faire une coupe ou un plat enduit du précieux vernis, c’était beaucoup ; un simple chercheur s’en fût contenté. Maître Bernard était artiste. Il créera. Il enrichira son émail. La simple argile se couvrira d’arabesques et de personnages. Ce sera un tableau, mais un tableau vivant et durable. Il voulut réaliser ce que racontait la fabuleuse antiquité de Xeuxis et de Parrhasius. Il aura donc des lézards si habilement moulés et peints, que les vrais lézards « les viendront souuent admirer » (page 64). Les figures humaines « seront esmaillées si près de la nature » que ceux qui les verront pour la première fois, « se découvriront » pour les saluer (page 75). Il se mit à l’œuvre. Pour être plus « près de la nature » et ne pas s’égarer dans une imitation plus ou moins réussie, il se servit de la nature elle-même. Ce sont des êtres réels, des coquilles véritables, des branches naturelles qui furent chargées d’orner son argile. Il les moulait. Le procédé a été indiqué dans un recueil sans titre de la fin du seizième siècle, d’où M. André Pottier l’a extrait pour la page 67 du tome II de ses Monuments français inédits.

« On se servait, pour préparer le motif de la composition, d’un plat d’étain sur la surface duquel on collait, à l’aide de térébenthine de Venise, le lit de feuilles à nervures apparentes, de galets de rivière, de pétrifications, etc., qui constitue le fond ordinaire de ces compositions ; puis sur ce champ on disposait les petits bestions (comme les appelle le naïf compilateur), qui devaient en former le sujet principal ; on fixait ces animaux, reptiles, poissons et insectes au moyen de fils très-fins qu’on faisait passer de l’autre côté du plat, en pratiquant à ce dernier de petits trous avec une alène, et enfin l’ensemble ayant reçu tous ses perfectionnements par l’exécution d’une foule de détails variables, suivant les circonstances, on coulait sur le tout une couche de plâtre fin, dont l’empreinte devait former le moule. On dégageait ensuite avec soin les animaux de leur enveloppe de plâtre, et rien n’empêchait qu’on ne les fit servir immédiatement à recomposer un nouveau motif. » Tel fut le procédé de Palissy. On s’explique ainsi que des exemplaires du même ouvrage soient de bien moindre valeur, selon que la matrice avait été déjà plus fatiguée. Un très-grand nombre de ses moules étaient restés en Saintonge. Le dernier possesseur, il y a quelque trente ans, ennuyé de voir son grenier encombré de ces objets inutiles, les jeta tous parmi des déblais.

Bernard Palissy avait réussi, mais non pas complètement. Ce succès pouvait l’engager à continuer ; il ne suffisait pas à fermer la bouche de ses détracteurs. L’émail doit être pour lui ce rocher que Sisyphe roulait toujours jusqu’au sommet de la montagne et qui retombait aussitôt. Il fera une nouvelle fournée. Mais il est endetté de tous côtés. Ses enfants qu’il faut nourrir, ses créanciers qu’il faut payer, ses voisins méchants et jaloux qu’il faut convaincre, sont pour lui des tracas plus pénibles que ses recherches céramiques. Sa femme résiste de toutes ses forces aux entreprises désespérées de son mari. Mère, elle songe à l’existence de ses enfants plutôt qu’à la gloire problématique de leur père. Était-ce sa faute, si elle ne comprenait rien aux rêves élevés du pauvre potier ? Tant d’autres s’y trompaient ! tant d’autres ne voyaient qu’un fou dans ce chrétien misérablement nippé qui, pour s’occuper de la grande œuvre, oubliait sa maison et négligeait son métier lucratif ! Heureux l’homme de labeur ou d’étude qui trouve dans sa compagne un appui pour les jours d’orage, un encouragement dans la prospérité, parfois un conseil utile pour ses travaux !

Le repos était nécessaire. On s’étonne même que l’artisan n’ait pas succombé à tant de fatigues et à tant de douleurs. Mais ce n’était qu’une halte dans ce long voyage, une étape de sa pénible route. « Quand ie me fus reposé vn peu de temps (page 316) auec regrets de ce que nul n’auoit pitié de moy, ie dis à mon âme : Qu’est-ce qui te triste, puisque tu as trouué ce que tu cherchois ? Trauaille à présent et tu rendras honteux tes detracteurs. » Mais mon esprit disoit d’autre part : « Tu n’as rien de quoy poursuyure ton affaire ; comment pourras-tu nourrir ta famille et acheter les choses requises pour passer le temps de quatre ou cinq mois qu’il faut auparauant que tu puisses iouir de ton labeur. » Or, ainsi que i’estois en telle tristesse et debat d’esprit, l’esperance me donna vn peu de courage. »

La persévérance ne manquait pas au rude artisan. Il entreprend une fournée nouvelle. Cette fois, pour hâter le succès et gagner du temps, il loue un potier, et lui fait exécuter un nombre suffisant de vaisseaux, tandis que lui s’occupe de mouler quelques médailles qui recevront aussi l’émail. Mais sa table est si frugale, sa femme voit avec tant de déplaisir ses épreuves infructueuses, qu’il n’ose faire partager à son ouvrier les privations de sa vie et les rebuffades de son épouse. Il le nourrit dans une hôtellerie voisine, et encore à crédit.

Six mois se passèrent à façonner les vases. Au bout de ce temps le tavernier, qui ne touchait aucun à-compte, refusa de nourrir le potier qui ne recevait pas plus de salaire. Maître Bernard dut renvoyer son manœuvre. Mais il fallait rétribuer son travail. Probe jusqu’au scrupule, au fort de la plus extrême indigence, Palissy lui donna ses vêtements : ainsi l’ouvrier aura au moins un payement.

Est-ce assez de misères ? Pas encore. Il faut un four ; mais la chaux manque, les briques manquent. Qu’importe ? Bernard ne s’embarrasse pas de si peu. Il démolira l’ancien fourneau ; et des matériaux il en construira un autre. Mais il ne s’attend pas à un nouvel obstacle. Un feu d’enfer, chauffant pendant six jours et six nuits les parois du four, a liquéfié le mortier et les briques ; c’est du verre. En démaçonnant, il se coupe les doigts, se meurtrit les mains, tellement qu’il peut à peine tenir « une cuiller pour manger son potage. »

Après avoir démoli, il devait reconstruire ; et il le fait, allant chercher lui-même l’eau, le mortier, la pierre. Pour abréger, il broie ses drogues à un moulin à bras. Deux hommes robustes pouvaient à peine le virer. L’énergie, l’ardeur doublera ses forces ; il fera des choses qu’il croyait impossibles. La première cuisson a lieu sans encombre. La seconde, l’importante, sera bonne ; il le faut car il a emprunté les matériaux qui ont construit son four, le bois qu’il l'a chauffé, le pain qui l’a nourri lui-même. La fournée lui a coûté « six vingts escus, » quinze cents francs environ. Il comptait bien en retirer quatre cents livres, valeur de l’époque, et apaiser par là ses dettes les plus criardes. Ses créanciers attendent avec mauvaise grâce. Par ses promesses chaleureuses, par sa conviction du succès prochain, il a pu ajourner leurs exigences. Mais leur patience s’est lassée ; ce jour est le dernier délai qu’obtiendra l’infortuné débiteur, le terme fatal après lequel il y a la prison, la ruine et l’infamie.

On ouvre le four. Ô comble de désespoir ! l’émail a bien fondu ; mais sous la violence du feu, les cailloux dont le mortier était plein avaient volé en éclats. Plats et médailles étaient incrustés de débris de silex. Tout était gâté. Et cependant ces vases étaient si beaux, ces médailles avaient un tel éclat que plusieurs lui en voulaient acheter. Vendre une œuvre imparfaite, au rabais, à vil prix ! Sa fierté s’indigne. Il sait que son dénûment est absolu ; qu’il n’a plus moyen de subvenir aux besoins de sa famille ; on lui offre huit francs, c’est quelque chose ; c’est du pain au moins ! Il refuse. Ces ouvrages manqués l’eussent décrié ; son amour-propre d’artiste en eût souffert, et sa réputation, et son œuvre ! Il brise vases et médailles. Sublime effort ! dignité du génie, glorieuse et volontaire pauvreté !

C’est en ce moment que l’a représenté M. Hector Vetter, dans une toile qui a été fort remarquée à l’exposition de 1861.

Ce tableau, que la gravure de M. Thielley a popularisé, porte pour épigraphe ces paroles de Palissy : « Le bois m’ayant failli, ie fus contraint de brusler les estapes qui soustenoyent les tailles de mon iardin, lesquelles estant bruslées, ie fus contraint de brusler les tables et planchers de ma maison... l’estois en vne telle angoisse que ie ne scaurois dire... encore pour me consoler on se moquoit de moy et m’estimoit on estre fol. » Et aussi ces bizarres lignes de M. de Lamartine : « Palissy, c’est le patriarche de l’atelier, le poëte du travail des mains, la parabole faite homme pour ennoblir toute profession, qui a le labeur pour mérite, le progrès pour mobile, Dieu pour fin. »

Ce soin de briser toutes les pièces défectueuses que nous représente heureusement le tableau de M. Vetter, expliqua la rareté des premiers ouvrages de maître Bernard. C’est la période des essais. On a quelques-uns de ces plats, mais en très-petit nombre. M. Fillon en cite un, ovale, de 0m,55 sur 0m,43, aux Sables-d’Olonne, en Vendée, chez mademoiselle Benoist, dont la famille, originaire de Fontenay-le-Comte, le conserve depuis plusieurs générations. « L’émail est assez beau, mais fort peu transparent : et les reliefs n’ont pas la netteté qu’ils ont eue plus tard. » Je possède moi-même quelques fragments des premières poteries de l’artiste, recueillis à la Chapelle-des-Pots, par M. le comte Pierre-René-Auguste de Bremond d’Ars, mort en 1842, un des premiers qui ait demandé une statue pour Palissy.

À bout de force, d’énergie, de patience, maître Bernard se couche, épuisé, inerte. Mais à cette âme active le repos ne pouvait longtemps convenir ; après avoir demeuré quelque temps au lit, il considéra « qu’vn homme qui seroit tombé en vn fossé, son debuoir seroit de tascher de se releuer. » Il se relève donc et se remet à son métier de peintre-verrier, depuis trop d’années négligé. Les pinceaux, son premier gagne-pain, sont entre ses mains ; il assemble, comme autrefois, les verres coloriés ; mais sa pensée est toute à ses chers émaux.

Après avoir gagné quelque argent, il revient à son fourneau, à son mortier, à ses travaux de prédilection. Il se disait que toutes ses pertes et hasards étaient passés que rien ne le pouvait plus empêcher de faire d’excellentes pièces. Rien ? en est-il bien sûr ? La fournée suivante fut endommagée par les cendres que la violence de la flamme avait soulevés et qui s’étaient mêlées désastreusement aux émaux. C’était une perte ajoutée à tant d’autres. Pour prévenir désormais ce malheur, il inventa des espèces de lanternes de terre destinées à enfermer ses vaisseaux au four. C’est l’encastage actuel. Ces espèces de capsules cylindriques sont encore employées aujourd’hui sous le nom de cazettes, casettes ou manchons, et servent à préserver les poteries des accidents qui firent la douleur de Palissy.

Cependant l’œuvre marche, non sans obstacle. À peine a-t-il appris à se préserver d’un danger qu’il lui en survient un autre. Un jour, sa fournée est trop cuite ; le lendemain, elle ne l’est pas assez. Aujourd’hui ses vases sont brûlés par devant, seulement ; hier, ils l’étaient par derrière. Une fois, les émaux sont trop clairs ; une autre fois, ils sont trop épais. Il faut surveiller attentivement le feu, rendre la cuisson régulière, connaître enfin le degré de température nécessaire. Bernard s’éclaire peu à peu ; ses échecs l’instruisent.

Mais le grand obstacle est la composition des émaux divers et la fusion à une même température. Jusqu’alors il n’a que l’émail blanc, et encore ! Il s’agit de trouver les émaux de couleur. Il se fera chimiste. Pour cela il faut qu’il y ait une chimie. Problème ardu qui arrêterait tout autre inventeur. Quelles combinaisons employer ? Et quand il a harmonisé toutes ses couleurs, quand il en a bien combiné tous les éléments, il en fait l’essai. Des pièces rustiques, c’est-à-dire des bassins, des jattes, des plats, où il a représenté des animaux sauvages, des reptiles, des poissons peints de couleurs naturelles, sont mises au four. Nouveaux ennuis ! « Les ayant fait cuire, dit-il (page 319), mes esmaux se trouuoyent les vns beaux et bien fonduz, autres estoient bruslez, à cause qu’ils estoient composez de diuerses matieres qui estoient fusibles à diuers degrez ; le verd des lezards estoit bruslé premier que la couleur des serpents fut fonduë, aussi la couleur des serpens, escreuices, tortues et cancres, estoit fondue auparauant que le blanc eut receu aucune beauté. Toutes ces fautes m’ont causé vn tel labeur et tristesse d’esprit, qu’auparauant que i’aye eu rendu mes esmaux fusibles à vn mesme degré de feu, i’ay cuidé entrer iusque à la porte du sépulchre : aussi en me trauaillant tels affaire, ie me suis trouué l’espace de plus de dix ans si fort escoulé en ma personne, qu’il n’y auoit aucune forme ni apparence de bosse aux bras ny aux iambes : ains estoyent mes dites iambes toutes d’vne venue : de sorte que les liens de quoi l’attachais mes bas de chausses estoyent, soudain que ie cheminois, sur les talons avec le résidu de mes chausses. Ie m’allois souuent pourmener dans la prairie de Xaintes, en considérant mes miseres et ennuys. Et sur toutes choses de ce qu’en ma maison mesme, ie ne pouuois auoir nulle patience, n’y faire rien qui fust trouué bon. I’estois mocqué et mesprisé de tous. »

Quel navrant tableau ! Selon son énergique expression, en se trompant lui-même par sa manière défectueuse de procéder, comme les bateleurs et les histrions abusent de la crédulité publique par des tours de force il « bastela » ainsi l’espace de quinze ou seize ans. Mais chaque pas l’approchait du but. Ainsi que les grands artistes, toujours mécontent du succès présent, il voulait passer plus outre, et arriver à la perfection. L’argent qu’il retirait de la vente de ses pièces l’aidait à poursuivre ses expériences. Quelle opiniâtreté et quelle misère ! Il travaille à la belle étoile, exposé à toutes les intempéries de l’air, à toutes les injures d’un climat pluvieux. Un jour, une ondée arrive, noie ses pots qui n’étaient pas encore séchés ; le vent en brise une partie ; la gelée achève les dégâts du vent et de la pluie.

« I’ay esté plusieurs années, dit-il (page 321), que n’ayant rien de quoy faire couurir mes fourneaux, i’estois toutes les nuits à la mercy des pluyes et vents, sans auoir aucun secours, aide ni consolation, sinon des chats-huants qui chantoyent d’un costé et les chiens qui hurloyent de l’autre. Parfois il se leuoit des vents et tempeste qui souffloyent de telle sorte le dessus et le dessouz de mes fourneaux que i’estois contraint quitter là tout auec perte pour mon labeur ; et me suis trouué plusieurs fois qu’ayant tout quitté, n’ayant rien de sec sur moy, à cause des pluyes qui estoyent tombées, ie m’en allois coucher à la minuit ou au point du iour, accoustré de telle sorte, comme un homme que l’on auroit traisné par tous les bourbiers de la ville ; et en m’en allant ainsi retirer, i’allois bricollant sans chandelle, et tombant d’vn costé et d’autre, comme un homme qui seroit yure de vin, rempli de grandes tristesse : d’autant qu’apres auoir longuement trauaillé, ie voyois mon labeur perdu. Or en me retirant ainsi soüillé et trempé, ie trouuois en ma chambre vne seconde persecution pire que la premiere, qui me fait à présent esmerueiller que ie ne me suis consumé de tristesse. »

Un autre écrivain, plus tard, rentrera aussi chez lui, venant, non pas d’un atelier, mais des salons du grand monde. Jean-Jacques Rousseau trouve dans son taudis Thérèse, l’expiation. Elle lui redemande ses enfants qu’il a portés à la boîte. Ici la souffrance, là le remords. Le lot de Palissy est encore le meilleur.

Pour parer aux intempéries des saisons, il s’abrite d’abord sous des berceaux faits de lierre et de feuillage. Bientôt celui-ci ne suffit pas. Force est de construire un hangar. Sa femme prétend qu’il n’a pas besoin d’outils. Des voisins plus charitables lui prêtent quelques planches, un peu de tuiles, des lattes et des clous.

Mais comme l’espace est étroit, pour une nouvelle construction, il est contraint d’abattre l’ancienne. « Chaussetiers, cordonniers, sergens et notaires, vn tas de vieilles, tous ceux cy sans auoir esgard que mon art ne se pouuoit exercer sans grand logis, disoyent que ie ne faisois que faire et desfaire ? » Et ils le blâmaient de ce qui aurait dû exciter leur compassion. Le malheureux ! pour mettre ses vases à l’abri, il se privait de nourriture ; et ce qu’il accordait à son art, il le prenait sur sa santé !

Au milieu de toutes ces tortures physiques et morales, il était parfois obligé d’être gai. Fallait-il montrer aux personnes qui venaient le voir un visage découragé ? Au contraire. « Ie faisois dit-il, mes efforts de rire, combien que interieurement ie fusse bien triste (page 320). » C’est la même pensée qu’exprimait en vers Clément Marot, dans son épître à François Ier.

Et en pleurant tasche à vous faire rire.

Telle est en raccourci la narration que Palissy nous a faite lui-même. Nulle part on ne trouvera plus d’obstination, plus de persévérance, plus de confiance en soi ; nulle part on ne lira un morceau plus intéressant et plus éloquent. Dans ces pages, c’est le cœur qui parle. Chaque ligne est un soupir, un sanglot, un déchirement. Mais aussi son caractère sortit de ces épreuves, épuré, inaltérable, ferme et solide, comme ses émaux eux-mêmes du four incandescent.

Quand on voit tout ce que maître Bernard a supporté pour obtenir l’émail qu’il cherchait, on se prend à se demander pourquoi M. Chevreul, dans le Journal des savants, 1849, lui a reproché de n’avoir pas révélé son secret. M. Alexandre Brongniart va plus loin ; il dénie presque tout mérite à l’héroïque potier. « Si, dit-il, (page 64, tome II), si Palissy eût fait connaître ses observations sur les argiles, les pierres, les terres, les sels et les eaux, sur la fabrication des poteries et des émaux ; qu’il n’eût accompagné la description de ces faits d’aucune hypothèse, mais seulement de quelques déductions théoriques (eussent-elles été incomplètes et même fausses par défaut d’un nombre de faits suffisants) ; s’il eût rapporté avec des détails techniques la suite des tentatives faites pour avoir les beaux émaux qu’il est parvenu à mettre sur la faïence ; qu’il nous eût fait connaître les difficultés qu’il a dû éprouver pour faire tenir sur une pâte, presque exempte de chaux et très-fortement cuite, de semblables émaux sans qu’ils écaillent ; qu’il eût décrit la composition de chacun de ses émaux, la forme de ses fours, etc., comme il eût fait alors autrement que ses contemporains, comme il eût devancé son siècle par cette sagesse et avancé l’art de la faïence par sa communication, Bernard Palissy eût été un grand homme et un homme utile. » Si Palissy eût composé un Traité des arts céramiques, et que, arrenté par le gouvernement d’alors, il eût été sûr de ne jamais manquer de pain, peut-être lui pourrait-on adresser d’aussi injustes blâmes. Ennemi de la théorie, il n’enseignait pas ; il montrait la pratique. Il avait des élèves, des disciples, des ouvriers ; que n’ont-ils transmis les procédés de fabrication ? Ne confondons pas l’utile avec le beau. L’art n’est pas l’industrie. À quoi peuvent servir les plats de Palissy ? L’humanité eût-elle beaucoup progressé, si elle eût connu deux siècles plus tôt comment il faisait « tenir, sur une pâte presque exempte de chaux et très-fortement cuite, de semblables émaux sans qu’ils écaillent ? » Ce serait un anachronisme que de supposer à maître Bernard cet amour platonique de la science, si vanté et si rare même de nos jours, une passion désintéressée de l’art pour l’art, la recherche de l’idéal, beau mot qui sert de prétexte à tant de déclamations. Il veut être utile, mais il ne faut pas oublier qu’il cherchait dans l’émail un moyen de vivre et d’entretenir sa famille. Or, s’il divulgue son secret, le fruit de tant de travaux est à peu près perdu pour lui. Ce secret est le seul héritage qu’il peut laisser à ses enfants ; doit-il les en frustrer ? « Un bon remède, dit-il à la page 306, contre la peste, ou autre maladie pernicieuse ne doit estre celé. Les secrets de l’agriculture... les hasards et dangers de la nauigation... la parole de Dieu... les sciences qui servent communément à toute la république ne doyuent estre celées. » Mais il n’en est pas de même de son art. « Cuides-tu, ajoute-t-il, qu’vn homme de bon iugement veuille aussi donner les secrets d’vn art qui aura beaucoup cousté à celuy qui l’aura inuenté ? »

Combien, en effet, de charmantes inventions ont été avilies pour être devenues communes ! Combien de choses précieuses qui n’ont de mérite que par la rareté ! Palissy aurait pu citer les diamants ; il cite le verre « deuenu à vn prix si vil que la pluspart de ceux qui le font viuent plus mechaniquement que ne font les crocheteurs de Paris (page 307) ; » les émaux de Limoges vendus au rabais, parce que « ceux qui les inuenterent ne tindrent pas leur inuention secrette ; » la sculpture arrivée à un tel mépris, grâce aux mouleurs, « que tout le pays de Gascongne et autres lieux circonuoisins estoyent tous pleins de figures moulées de terre cuite, lesquelles on portoit vendre par les foyres et marchez, et les donnoit on pour deux liards chascune ; » les gravures d’Albert Durer, « histoires de nostre Dame imprimées de gros traits, » tellement multipliées par la typographie « qu’on donnoit pour deux liards chacune des dites histoires, combien que la pourtraiture fust d’vne belle inuention. » Et selon lui, « il vaut mieux qu’vn homme ou vu petit nombre facent leur proufit de quelque art en viuant honnestement, que non pas si grand nombre d’hommes, lesquels s’endommageront si fort les vns les autres qu’ils n’auront pas moyen de viure, sinon en profanant les arts, laissant les choses à demi faites (page 309)... »

Après ces explications, on ne peut vraiment pas être aussi sévère pour le potier que M. Brongniart. À quoi, encore aujourd’hui, nos brevets d’invention servent-ils, sinon à protéger l’inventeur contre les contrefaçons, et à lui assurer pendant quelques années au moins le fruit de ses labeurs, le bénéfice de sa découverte ? Même quand l’utilité générale y est intéressée, ne voit-on pas l’État intervenir et acheter à beaux deniers comptants le secret, propriété de l’inventeur ?

Palissy semblait hors de la misère. Ses argiles émaillées qu’il appela figulines, mot dérivé du substantif latin FIGULUS, qui travaille l’argile, potier dans Ausone, ou même sculpteur de terre dans Pline, et briquetier dans Juvénal ; ou plutôt abréviation de l’adjectif, FIGULINUS, FIGLINUS, de terre, de potier, et qu’il ne faut pas confondre avec FIGURINES, petites figures, statuettes, étaient recherchées avec empressement. On vantait ses talents, on célébrait sa persévérance, on achetait ses statuettes, ses médaillons et ses vases. Un événement vint le tirer de l’oubli et attirer sur lui l’attention des plus grands personnages.