Bernard Palissy, étude sur sa vie et ses travaux/Chapitre VIII

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CHAPITRE VIII

Ce que Palissy doit à la Réforme. — Le protestantisme. — Premiers cris de guerre. — La Réforme dans la noblesse ; — dans la bourgeoisie ; — dans le peuple. — Pourquoi la Réforme s’introduit en Saintonge.

Tout, au loin et au près, souriait dès lors au potier saintongeois. Il avait de puissants protecteurs et des amis dévoués ; ses vases bien vendus le mettaient à l’abri du besoin ; sa prospérité fermait la bouche à ses détracteurs ; on l’admirait, lui qu’on avait dédaigné. Il eût pu vivre honoré et paisible. Malheureusement, cette activité d’esprit qu’il avait déployée dans ses recherches céramiques, il l’avait mise dans des questions plus scabreuses ; de là de graves embarras, de nouvelles épreuves, des périls qui menacèrent ses jours et où cent autres à sa place eussent laissé leur vie. De là aussi des succès, une renommée, une certaine auréole même qu’il n’aurait pas osé espérer et qu’il n’eût pas aussi facilement obtenus, s’il fût resté simplement catholique comme il était né. Ses malheurs le rendirent intéressant. On n’était pas alors plus insensible qu’à présent à l’infortune courageusement supportée. Maître Bernard fut merveilleusement servi par les circonstances. Les persécutions, fort bénignes du reste, qu’il eut à endurer, contribuèrent à mettre en relief son talent et sa fermeté. On admira ce potier de génie que la loi condamnait au bûcher, que la prison saisit un moment, et que sauvait la bienveillance du roi. Même pour nous que serait Palissy, s’il n’avait pas un peu souffert ? Sans la scène du four et la mort à la Bastille, la postérité, notre temps ne se fût pas donné la peine de se souvenir de lui.

C’est vers ce temps-là — 1545 — que les idées de Luther et de Calvin pénétrèrent en Saintonge et peu à peu se répandirent dans les provinces de l’Ouest. Bernard Palissy nous a fait le récit de l’introduction de la Réforme à Saintes, et dans la contrée dont cette ville était la capitale. Sa narration est importante, puisqu’il fut témoin oculaire des événements qu’il rapporte, qu’il y prit une part active, et qu’il en subit le contre-coup. Aussi bien que le héros de Virgile, il a pu dire :

.............. Quæque ispse miserrima vidi
Et quorum pars magna fui.

« Ce sont des faits déplorables que j’ai vus, et dont j’ai été la victime, avant d’en être l’historien. »

La Réforme tint une grande place dans sa vie. Il ne faudrait pas pourtant rapporter à son calvinisme tous ses talents, son énergie, ses découvertes, son génie, et prétendre, comme il l’a fait, que, s’il se mit en 1539 à trouver l’émail, c’est qu’il se convertit au protestantisme en 1546, ou que déjà son âme était pénétrée des idées de Calvin. Mais l’influence qu’eut la Réforme sur sa destinée fut considérable, puisque tous ses malheurs découlèrent de là, et que trois fois il faillit périr de male mort. Il sera bon, en outre, après avoir étudié le potier, l’artisan, l’émailleur, d’examiner l’historien, l’écrivain, le narrateur. C’est un point de vue sous lequel on a complètement négligé de considérer Palissy.

Des abus nombreux s’étaient, par la suite des siècles et par les vices inhérents à l’humanité, glissés dans le christianisme. Ils n’étaient pas la religion : mais ils étaient ceux qui prêchaient la religion. Par une fausse association d’idées très-ordinaires, on remontait de l’homme à la chose ; et l’on rendait le catholicisme responsable des fautes de ses ministres. Il se faisait une espèce de trafic scandaleux des choses saintes. Depuis que l’élection des évêques avait été enlevée aux chapitres, et celle des abbés aux communautés, les dignités ecclésiastiques n’étaient que trop souvent la proie des ambitieux, la récompense de l’adulation, les fruits de l’intrigue et l’apanage fréquemment héréditaire des grandes familles. Les rois créaient abbés ou évêques leurs courtisans. À leurs poëtes, faiseurs de madrigaux et entremetteurs lettrés, à leurs artistes ils donnaient les revenus de prieurés où ils ne mettaient jamais les pieds ; leurs maîtresses recevaient d’opulentes abbayes où elles n’apportaient pas toujours l’édification claustrale. Calvin, à douze ans, était chapelain de la Gésine dans la cathédrale de Noyon, et à dix-huit ans, curé de Saint-Martin de Marteville ; Théodore de Bèze fut prieur de Longjumeau ; le Primatice fut abbé de Saint-Martin ; Lescot, de Clagny ; de l’Orme, de Saint-Serge et de Saint-Éloy ; Ronsard, curé d’Évailles en Vendomois ; mais au lieu de la messe il célébrait la belle Saintongeoise, Hélène de Surgères. Rabelais fut curé de Meudon ; Joachim du Bellay, chanoine de Paris et presque archevêque de Bordeaux ; Pontus de Thiard, évêque de Chalon-sur-Saône ; Octovien de Saint-Gelais, évêque d’Angoulême ; son neveu ou son fils, Mellin de Saint-Gelais, est aumônier du dauphin ; Jean de Guise, premier cardinal de Lorraine, à quatre ans (1501), recevait d’Alexandre VI des bulles de coadjuteur de l’évêque de Metz, Henri de Lorraine-Vaudemont, son grand oncle ; Des Portes est abbé de Tyron ; Brantôme, prieur de Royan et de Saint-Vivien de Saintes. La liste peut être continuée. C’étaient exactement les abus qu’un siècle plus tard la Réforme nous montrera à son tour en Angleterre, où règne partout cette opulence scandaleuse du clergé qui avait provoqué la colère de Luther ; où Laurent Sterne, par exemple, le Rabelais irlandais, publiait immédiatement après Tristram Shandy, un recueil de sermons qui ajoutait à son bénéfice de Sutton l’excellent presbytère de Coxwold (1768) où Jonathan Swift, l’auteur indécent du Conte du Tonneau, avait la prébende de Kilroot et le doyenné de Saint-Patrick qui lui donnait trente mille livres de revenu ; où le R. Robert Moore, décédé le 9 septembre 1865, avait des bénéfices qui lui ont rapporté, non compris les intérêts composés, dix-huit millions huit cent quarante-un mille francs pendant sa vie.

Le mot Réforme fut prononcé. Il le fut par l’Église elle-même. Le conciie de Constance avait demandé que le corps entier, tête et membres, fût réformé. Reformatio in capite et in membris. Comment cette phrase devint-elle un cri de guerre, un signe de ralliement contre le catholicisme ? Comment tourna-t-on contre lui son propre aveu, et se fit-on une arme de ce qu’il préparait pour se guérir ? C’est ce qu’on comprendra en voyant avec quelle facilité l’esprit humain passe des idées de réforme à celle de révolution. Les premiers prédicants respectèrent le dogme. Ce qu’ils poursuivaient de leurs invectives, c’étaient les scandales qui sont de tous temps, et les vices propres à l’époque. Plaintes contre les abus, déclamations contre le clergé, voilà ce qu’on entend au début. Le catholicisme n’est pas en cause. Ils n’attaquent ni les sacrements, ni Jésus-Christ, ni même l’autorité du pape. On veut une réformation, non une rénovation. C’est un retour vers le passé plutôt qu’un élan vers l’avenir. Aussi, au commencement, beaucoup ne virent, dans le protestantisme, qu’un catholicisme débarrassé de la rouille des siècles et des abus qui s’y étaient engendrés. Ils auraient pu dire ce que Jeanne d’Albret, reine de Navarre, écrivait, le 18 août 1563, au cardinal d’Armagnac : « Je n’ay point entrepris de planter nouvelle religion en mon païs, sinon y restaurer les ruines de l’ancienne. »

Dès 1517, année où Luther tonna contre les indulgences, dès 1512 même, époque où Jacques Lefèbre d’Étaples prêchait la justification par la foi seule, et 1535, date de la publication de l'Institution chrétienne de Jean Calvin, la rupture avec l’Église établie était sans doute flagrante ; mais pour ceux-là seulement qui étaient en état d’examiner et de réfléchir, les lettrés, les théologiens, par exemple. Ceux-là purent voir l’abîme, et s’ils s’y jetèrent, ce fut sciemment. Mais parmi la foule, combien ont suivi, combien ont marché au seul mot de Réforme ? Combien se sont précipités dans le schisme de bonne foi, croyant n’aller qu’à un catholicisme épuré ! Que d’âmes ont été sincères en abjurant la religion de leur enfance et se sont trompées avec candeur ! Quand la hardiesse devint plus grande avec le succès, les novateurs entonnèrent l’hymne de l’infaillibilité de la raison. Le sens intime se substituait à la tradition, et l’autorité cédait la place à la liberté. Il y avait dans cette doctrine de quoi séduire bien des imaginations. Cette permission de décider soi-même, de ne relever que du moi, et de juger tout d’après son propre criterium, charmait les lettrés et les charmera encore longtemps. Les esprits cultivés embrassèrent avec ardeur le luthéranisme ; « surtout, dit Florimond de Rémond, conseiller du roi au parlement de Bordeaux[1], surtout les peintres, orlogeurs, imagiers, orfèvres, libraires, imprimeurs et autres qui, en leurs mestiers, ont quelque noblesse d’esprit, furent les premiers aisez à surprendre. »

Ils ne remarquaient pas que la liberté absolue d’examen était un principe essentiellement dissolvant, et qu’une fois la souveraineté de la raison admise en tout, il est impossible de lui rien imposer. Aussi, immédiatement après leur rupture définitive avec l’Église de Rome, les protestants, infidèles à leur propre enseignement, voulurent-ils établir un corps de doctrines, fixer le dogme et régler la discipline. Ils fulminèrent même les anathèmes contre les dissidents et firent appel au bras séculier. Débarrassés de l’autorité morale du pape, ils s’empressèrent de reconnaître, même dans l’ordre religieux, la suprématie des puissances civiles et leur demandèrent protection. Jeanne d’Albret, par son ordonnance du 26 novembre 1571 régla les moyens de prévenir l’hérésie et, au nom sans doute de la liberté, ordonna le mariage à tout Béarnais qui n’aurait pas reçu le don de continence. Luther demandait la proscription des anabaptistes, et faisait chasser de Wittemberg son disciple Carlostadt, qui avait enseigné sur la présence réelle une opinion contraire à la sienne. On connaît le joug de fer que fit peser Calvin sur la malheureuse Genève, et comment il punit des femmes qui avaient porté des rubans à leur bonnet. Je ne parle pas du bûcher de Michel Servet, coupable d’avoir mis en pratique la théorie du libre examen. C’est pourtant à ce despotisme qu’aboutit fatalement la souveraineté proclamée de la souveraineté individuelle. C’est l’enivrement du moi, l’absolu établi par une intelligence, hélas ! faillible, l’imagination éprise d’une chimère qu’elle poursuit partout, l’orgueil humain qui se grise de ses propres idées et ne connaît aucun obstacle. Aussi voyons-nous que, née d’un accès de colère contre la corruption du clergé, la Réforme, qui devait épurer les mœurs, n’épura rien et détruisit le dogme. L’admirable unité du catholicisme s’émietta en une infinité de sectes dont chacune retint une parcelle du Credo primitif, dilution qui chaque jour s’étend davantage.

À ces grandes causes de l’établissement de la Réforme il en faut joindre d’autres secondaires, il est vrai, mais qui ont pourtant leur importance dans ce mouvement intellectuel et dans les luttes sanglantes dont il fut l’occasion.

Il ne faut pas oublier quelle large place les questions d’influence et d’intérêt, les haines et les rivalités particulières ont prise dans ces guerres prétendues religieuses. Le peuple resta catholique ; c’est lui qui fit la Ligue, réaction démocratique contre l’aristocratie du calvinisme. Les gens simples qui, parmi la foule, adoptèrent la doctrine nouvelle, n’y furent pas tous amenés par un désir plus vif de perfection et un plus ardent amour de Dieu. En leur prêchant contre le luxe, en leur vantant l’austérité, en déclamant contre l’immoralité des grands, les richesses du clergé, ne flattait-on pas le secret sentiment d’égalité qui fermente toujours dans les masses ? Ne se sentaient-ils pas doucement attirés vers une religion qui se donnait exclusivement pour la religion des pauvres, des humbles, des continents ? Que de laboureurs ne virent dans le protestantisme que la faculté de garder désormais dans leur escarcelle ce qu’ils donnaient à leur curé !

La bourgeoisie éclairée donna le plus d’adhérents à la Réforme. Elle voyait d’autant mieux les abus qu’elle n’en profitait pas. Puis, déjà émancipée dans les communes, elle y avait appris l’usage et l’avantage de la liberté. Dans cette noble pratique, elle avait conçu des idées plus hautes ; ses aspirations allaient plus loin que l’organisation présente. Le protestantisme flattait agréablement ses idées d’indépendance. On a souvent pris le moyen pour le but. Selon les historiens, par exemple, la Rochelle fut le boulevard du calvinisme, et sa longue défaite n’a été qu’un suprême et malheureux effort pour la liberté de conscience. C’est une erreur. La lutte était si peu religieuse que Richelieu vainqueur, entrant par la brèche dans une ville dépeuplée, maître et maître absolu, ôta aux cinq mille quatre cents Rochelais, reste de vingt-huit mille, non leurs temples, leurs pasteurs, leur droit de réunion, mais bien leurs franchises municipales dont ils étaient si fiers. Avant la Réforme, la Rochelle n’avait-elle pas fréquemment résisté à l’autorité royale et lutté pour ses privilèges ? Sous Louis XI et François Ier, avant toute conversion religieuse, n’avait-il pas fallu dompter l’esprit d’indépendance de ces hardis et riches marchands ? La résistance sérieuse au roi avait commencé en 1536, quand François Ier, par l’édit de juillet 1535, rendit perpétuelle la mairie, chaque année élective, et réduisit à vingt les cent membres du corps de ville ; elle se continua à l’occasion de la gabelle, en 1541 et 1542 ; elle éclata le jour où l’épée de Montmorency trancha devant Charles IX le cordon de soie que ses prédécesseurs n’avaient vu couper par le maire de la cité, qu’après avoir prêté le serment, toujours tenu, de respecter la charte de la commune. La passion religieuse fut le levier dont se servit l’indépendance municipale. « Ce peuple, dit l’auteur de la Rochelle protestante, M. Callot, ce peuple qui, après avoir joui pendant trois siècles et demi des droits les plus étendus, voyait s’écrouler ses libertés, ses franchises... se jeta avec ardeur dans l’unique opposition alors à sa portée, dans cette opposition religieuse qui ne tarda guère à dégénérer en véritable révolte... »

Les Rochelais eux-mêmes, en n’acceptant qu’avec des précautions minutieuses et souvent offensantes, les secours des Anglais, leurs coreligionnaires, montrèrent que le maintien de leurs libertés locales leur tenait plus au cœur encore que le succès définitif de leurs opinions religieuses. Aussi voyons-nous Richelieu, un cardinal de l’Église romaine, faire passer avant l’intérêt catholique l’intérêt de l’État. Est-ce que d’ailleurs, en Allemagne, il ne soutenait pas Gustave-Adolphe et les protestants ? Plus tard, Mazarin, sollicité de prendre des mesures contre les huguenots, répondra « Je n’ai point à me plaindre du petit troupeau ; s’il broute de mauvaises herbes, du moins il ne s’écarte pas. » Louis XIV laissa à l’Alsace la liberté de conscience. Charles IX protégea les Gueux des Pays-Bas. Faits et paroles qui montrent bien dans le gouvernement depuis François Ier la pensée de ne poursuivre les protestants que comme parti politique.

Les seigneurs, eux, voyaient avant tout dans la lutte qui s’engageait, l’agitation, le mouvement, la bataille. L’émancipation graduelle et déjà presque complète des serfs, l’établissement général des communes, l’appel fréquent que leurs justiciables faisaient de leurs baillis ou sénéchaux aux gens du roi, avaient diminué notablement, presque anéanti leur influence. La guerre leur donnait la puissance que la force et l’épée ont toujours dans les temps troublés. Le protestantisme « fut un prétexte à leur ambition, dit M. Dumesnil-Michelet ; ils en firent une conspiration contre le pouvoir central, contre l’unité de la patrie. » La faiblesse des princes de cette triste époque permettait beaucoup à qui osait. En 1574, André de Bourdeilles, seigneur de Brantôme et d’Archiac, sénéchal de Périgord, écrivait au duc d’Alençon cette phrase significative à propos des chefs de la Réforme en Saintonge : « Si le roy n’y met ordre, je vois la couronne de France fort basse et le pauvre peuple fort mangé. » Guidés par un vrai sentiment religieux, ils eussent mieux mis d’accord leur conduite et leur croyance. Les articles du symbole les inquiétaient assez peu. Aussi quand l’ordre extérieur se rétablit, quand, dit M. Ch. Weiss[2], « l’édit de Nantes, en donnant une constitution légale au parti protestant, eut mis naturellement ce parti sous la direction de ses assemblées dans lesquelles les ministres avaient toujours une influence prépondérante, les grands seigneurs, dont les ancêtres s’étaient jetés dans ce parti pour satisfaire ce besoin d’indépendance féodale qui fermentait encore au sein de la noblesse, éprouvèrent, dès lors, pour lui, un attachement moins vif. Ils abjurent. Une partie fut sincère. Mais beaucoup changèrent avec une facilité trop prompte pour être bien vraie. On cessa d’être calviniste quand on n’y trouva plus d’intérêt. Fut-on d’abord très-bon catholique ? Je n’ai point à le chercher. Hélas la spéculation ramenait au catholicisme ceux qui l’avaient quitté par motif d’ambition ou espoir de lucre. En somme, pour ceux qui avaient rêvé l’indépendance et qui se voyaient forcés d’y renoncer, autant valait l’autorité du roi que celle des ministres réformés. Rohan, en 1623, avait donné pour beaucoup le mot de la situation, lorsqu’il disait à Faucher et aux autres : « Vous tranchez du souverain ; vous êtes des républicains. Vos peuples sont des séditieux. Pour moi, j’aimerais mieux conduire un troupeau de loups qu’une tourbe de ministres. »

Les circonstances particulières jouèrent aussi un grand rôle dans ces conversions subites, quelquefois alternatives. Guillaume d’Orange, né luthérien, se rend papiste pour être agréable à Charles-Quint. Tant qu’il ne prétend que diriger un parti dans l’État, il reste romain ; il se fait huguenot du jour où il aspire à changer la forme du gouvernement. À peuple nouveau, il veut foi nouvelle. Beaucoup de religieux, de prêtres, embrassèrent la réforme. Avaient-ils tous en vue une vie plus austère ? Le plus grand nombre, comme plus tard en 1791, cherchèrent, en fuyant le cloître ou l’ombre du sanctuaire, l’existence plus active du monde, l’affranchissement d’une règle qui leur pesait et les joies interdites du ménage. Pour cela les cénobites sautent par-dessus les murs de leur couvent, les ecclésiastiques laissent là leur soutane. « À leur exemple, dit Florimond de Rémond, plusieurs nonains incontinentes prennent la clef des champs pour prendre un mari ou faire pis... Bref, en plusieurs lieux tout se débauche. » Luther avait donné l’exemple. Le cardinal de Chastillon et l’évêque de Nevers, Jacques Spifame, l’imitent. Antoine de Bourbon et Antoine de Pons changent deux fois de religion chacun, et cela par caprice matrimonial.

On doit se poser une autre question. Pourquoi le protestantisme prêché partout s’est-il établi ici plutôt que là ? Les prédicants ne réussirent pas partout. À Noyon, patrie de Calvin, il n’y a pas un seul calviniste. Sans doute, les magistrats, en appliquant avec rigueur les édits, furent en certains pays pour quelque chose dans cet insuccès. Mais les supplices font bien souvent des prosélytes ; et le moyen de répandre une idée, c’est parfois de la persécuter.

La Réforme s’introduisit plus facilement dans certaines régions où des circonstances de lieux et de temps avaient préparé la voie. Elle ne put s’implanter dans les petites républiques de l’Italie, ni en Espagne, ni dans ceux des cantons suisses qui avaient été le berceau de la liberté helvétique, selon la remarque de Chateaubriand. Mais elle s’établit facilement dans les États où régnait la volonté d’un maître, Suède, Saxe, Danemark, Allemagne, Angleterre. En ce qui concerne la province dont s’occupe Bernard Palissy, je crois que d’une part les rigoureuses exécutions du connétable de Montmorency en 1548, après la révolte des Pitaux en Aquitaine, de l’autre, cet impôt du sel qui écrasait tout à coup, comme nous l’avons vu, les populations du littoral océanien, ne furent certainement pas sans influence sur les dispositions que montrèrent l’Angoumois, la Saintonge, l’Aunis et le Poitou, à accueillir favorablement la doctrine nouvelle. Elles souffraient. Dans cet état on écoute même les empiriques. Or, les prédicants déclamaient contre l’opulence du clergé et les abus de l’Église. Si la foule ne comprit pas d’abord toute leur théologie, elle y vit clairement qu’elle n’aurait plus à entretenir désormais le luxe des moines et des prélats. En proie aux exactions des gabelleurs et des traitants, elle aurait de moins à payer la dime des curés ! On lui promettait en retour le royaume du ciel. C’était double profit.

Et cela est si vrai que l’Angoumois, malgré les prédications de Calvin lui-même, eut un nombre bien moindre de huguenots que la Saintonge, et que les Églises réformées se trouvèrent en majeure partie sur la côte et dans les îles où, du reste, par suite de la distance, la vigilance des pasteurs et des magistrats ne se pouvait exercer avec autant de facilité.


  1. Histoire de la Naissance, progrès et décadence de l’hérésie, liv. II, p. 935.
  2. Livre III, chap. XIII de son Histoire universelle.