Bernard Palissy, étude sur sa vie et ses travaux/Chapitre VII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE VII

Les grottes rustiques. — Grottes et grotesques. — Meudon. — Philibert Delorme. — Atelier élevé aux frais du connétable. — Les rustiques figulines. — Première période. — Deuxième période — Caractères. — Principales pièces. — La faune et la flore. — Les sujets. — Les personnages. — Pourquoi des serpents, des grenouilles ? — Réaction contre le goût italien. — Le songe de Polyphile. — Palyssy créateur et inventeur.

Bernard Palissy fut aussi chargé par le connétable de lui construire une grotte. Ce mot grotte ne signifie pas une caverne naturelle ou un antre fait de main d’homme, comme on le pourrait croire. Dans la langue de Palissy et de ses contemporains, il a un sens particulier et ne nous révèle pas de prime abord ce qu’il signifie. Au seizième siècle, les fouilles exécutées en Italie, et surtout à Rome, montrèrent des chambres entières ensevelies sous les décombres. On y descendait pour les visiter comme dans une grotte. De là le nom qui leur fut donné et qui fut donné aussi aux constructions qu’on éleva sur leur modèle dans les jardins et dans les parcs. Les arabesques délicates, les dessins dont elles étaient ornées, prirent d’elles l’épithète de grotesques, dont la signification a bien changé. Les grottes dont il est si souvent question dans Palissy n’étaient pas habitables. C’était un ornement de pure fantaisie, comme ces chalets que le goût moderne bâtit dans un coin de parcs anglais ; on les visitait, on s’y reposait un instant, on les devait admirer surtout : car l’artiste ne négligeait rien pour attirer l’attention sur ces inutiles, coûteux et bizarres caprices.

Outre celles qu’on a trouvées dans les fouilles de Pompéi, on a constaté l’existence de ces constructions antiques recouvertes extérieurement de coquillages naturels avant le seizième siècle. Aux portes d’Angers, les travaux du chemin de fer de Nantes ont mis à nu des débris de revêtements de murs, garnis de buccins, de moules et de palettes, raconte M. Fillon. Les architectes du seizième siècle et Palissy n’ont donc pas eu beaucoup de frais d’imagination à faire pour en avoir l’idée.

Ronsard, dans sa IIIe Églogue à propos du mariage (5 février 1558) de Charles de Lorraine et de madame Claude de France, fille de Henri II, a chanté la grotte de Meudon. Elle avait été construite peu avant cette époque : car c’est en 1556 que Philibert Delorme éleva Meudon pour Charles de Guise, cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, principal ministre de François II et oncle de Marie Stuart. L’épithalame du poëte est plein d’éloges pour

..............................la Grotte de Meudon,
La Grotte que Charlot (Charlot de qui le nom
Est saint par les forests) a fait creuser si belle
Pour être des neuf Sœurs la demeure éternelle :
.......................................................
Pour venir habiter son bel Antre esmaillê,

Vna loge voustee en vn roc entaillé.
...................................................
Ils furent esbahis de voir le partiment
En vn lieu si désert d’vn si beau bastiment,
Le plan, le frontispice et les piliers rustiques,
Qui effacent l’honneur des colonnes antiques ;
De voir que l’artifice auoit portraict les murs
De divers Coquillage en des rochers si durs ;
De voir les cabinets, les chambres et les salles,
Les terrasses, festons, guillochis et ouales,
Et l’esmail bigarrê, qui ressemble aux couleurs
Des prez, quand la saison les diapre de fleurs,
Ou comme l’Arc-en-ciel qui peint à sa venue
De cent mille couleurs le dessus de la nue.

Un voyageur, au milieu du dix-septième siècle, a décrit en prose cette même grotte de Meudon. Voici le passage extrait d’un voyage en France conservé dans les manuscrits du fonds Saint-Germain, n° 944, tel que le donnent les Lettres écrites de la Vendée :

« À deux lieues de Paris est Meudon, où se voit dans le bois une admirable et merveilleuse grote, enrichie d’appuis et d’amortissemens de pierre taillée à jour, de petites tourelles tournées et massonnées à cul de lampe, pavée d’un pavé de porphire bastard, moucheté de taches blanches, rouges, vertes, grises et de cent couleurs différentes, nétoyée par des esgouts faits à gargouilles et à muffles de lyon. Il y a des colonnes, figures et statues de marbre, des peintures grotesques, compartimens et images d’or et d’azur, et aultres coulleurs. Le frontispice est à grandes colonnes cannelées et rudentées, garnies de leurs bases, chapiteaux, architraves, frises, corniches et moulures de bonne grâce et juste proportion ; le vase et taillour soustenu sur les testes des vertus, approchantes à la moyenne proportion des colosses, enrichies de feuilles d’acante et de branche-ursine pour soutenir la pleinte du bastiment, très-bien conduit et bien achevé ; mais les troubles y ont fait d’irréparables ruines, et surtout aux tuyaux qui ont été rompus. »

Comparons cette description à celle que maître Bernard nous fait d’une grotte en perspective : « Vn peu plus haut dudit rocher, y aura plusieurs trous et concauitez, sur lesquelles y aura plusieurs serpents, aspics et viperes, qui seront couchees et entortillees sur lesdites bosses et au dedans des trous : et tout le residu du haut du rocher sera ainsi biais, tortu, bossu, ayant un nombre d’especes d’herbes et de mousses insculpees, qui coustumierement croissent és rochers et lieux humides... Au dessus des dites mousses et herbes, il y aura vn grand nombre de serpents, aspics, viperes, langrotes et lezars, qui ramperont le long du rocher, les vns en haut, les autres de trauers et les autres descendans en bas, tenans et faisans plusieurs gestes et plaisans contournements, et tous les dits animaux seront insculpez et esmaillez si pres de la nature que les autres lezars naturels et serpents les viendront souvent admirer, comme tu vois qu’il y a vn chien en mon hastelier de l’art de terre, que plusieurs autres chiens se sont prins à gronder à l’encontre, pensans qu’il fust naturel. »

On retrouve bien dans la grotte de Palissy et dans celle de Philibert Delorme, les rochers, les coquillages, l’émail diversement coloré. Mais où sont dans celle du potier « le frontispice à grandes colonnes cannelées... les architraves, frises, corniches et moulures, » surtout ces « images d’or et d’azur ? » Maître Bernard veut se rapprocher le plus possible de la nature. Les métaux précieux en sont loin. Il y a dans la construction de Meudon le faire des Della Robbia.

Palissy a certainement élevé plusieurs de ces édifices rustiques. On nomme ceux du château de Reux, en Normandie, de Chaulnes et de Nesle en Picardie. Gobet, au dix-huitième siècle, dit qu’on montrait dans ce dernier une superbe tortue appelée le vase de Palissy. Le seul fragment de tous ces beaux ouvrages qui nous reste est un chapiteau de colonne énorme, à Sèvres. Par ce débris, il est bien difficile de juger exactement de l’ensemble.

Nous sommes donc, assez pauvres en renseignements sur la grotte d’Écouen. Maître Bernard ne lui a consacré qu’une ligne : « Ce premier rocher, dit-il (page 63), sera fait de terre cuite, insculpee et esmaillee en façon d’vn rocher tortu, bossu et de diuerses couleurs estranges, ainsi que ie fay la Grotte de Monseigneur le Connétable, non pas proprement d’vne telle ordonnance, parce que ce n’est pas aussi vn oeuvre semblable. » Ces mots, qui ne peuvent remplacer une description ou un dessin, nous donnent seulement l’époque approximative de la construction. La grotte est postérieure à 1548, date du voyage du connétable en Guienne, et très-peu antérieure à 1563, année de la publication de la Recepte véritable, puisque à ce moment elle n’était point achevée. Il en résulte que le château d’Écouen, qui ne fut commencé que vers 1540, n’était point achevé, au moins quant à l’ornementation, vingt ans plus tard. Tout ce qu’on sait de la grotte, c’est qu’elle ne ressemblait à rien de ce qui existait ; « telle besongne, écrit d’elle Palissy, n’a oncques esté veue » (page 4) ; ensuite qu’elle se trouvait dans une allée du jardin et recevait de l’eau de deux sources placées sur la hauteur de la montagne. Près de là était la fontaine Madame. Mais la destruction avait été si rapide que, construite vers 1563, elle ne laissait déjà plus de traces au dix-septième siècle.

Non content de lui commander des travaux importants, le duc de Montmorency lui fit construire un atelier à Saintes, et sans doute c’est à ses sollicitations que, comme nous l’avons dit, le maire lui céda une des tours pour l’agrandissement de son œuvre. Dès lors il put donner carrière à son imagination et perfectionner son talent. Le secret était trouvé ; le temps des essais était passé. Il n’a plus qu’à produire ses œuvres si recherchées et si admirées. C’est la belle époque de l’artiste. Nous y rapportons les pièces de la seconde période, les seules réellement originales.

On reconnaît facilement les ouvrages de cette série qui n’est que le développement heureux de la première. Ce sont les vraies rustiques figulines. Les émaux sont de couleurs très-foncées. Les reliefs y sont abondants. Animaux, végétaux et minéraux y sont jetés à profusion. C’est un charmant fouillis. Tous ces êtres-là vivent en paix sur le sein de la mère nature. Ils courent, glissent, rampent çà et là jusque sur les bords du vase. Tout le monde a vu quelqu’un de ces curieux bassins, précieuses inutilités dont l’art fait tout le mérite. Un des plus beaux en ce genre et des plus parfaits appartient au musée industriel de la ville de Lyon. M. Tainturier et M. Delange lui ont donné chacun le premier rang dans leurs planches qui présentent pourtant quelques différences. Acquis en 1788, à la vente du mobilier du maréchal de Richelieu, par M. Aynard, riche négociant et amateur lyonnais, ce remarquable ouvrage passa dans la collection de M. de Migieu, à Dijon, où il fut racheté par un marchand de Lyon, et cédé vers 1806 à la ville pour le musée qu’Artaud s’occupait de former. Il ressemble à une nacelle. Au milieu s’enroule une couleuvre qu’environnent poissons, grenouilles, tortues et mollusques, tels que peignes, bucardes, vénus, troques, buccins. Sur les bords s’allongent deux couleuvres, deux lézards entourés de crabes, ables et salamandres. Tout cela est d’un effet ravissant. Puis vient une grande aiguière dont le fond est formé de coquilles fossiles, reptiles, lézards, grenouilles, écrevisses ; l’anse est recouverte de coquilles agglomérées. Elle appartient à M. le duc d’Uzès. Les émaux peu brillants et mal vitrifiés ont fait penser qu’elle pourrait bien, ainsi que l’autre, être un des premiers ouvrages du Maître. M. Charrier, juge de paix à Saintes, possède un de ces plats qui, de temps immémorial, est dans sa famille. Le fond est garni de la couleuvre dévorant un crapaud ; autour d’elle nagent dans une rivière divers poissons. Sur les bords montent une branche de chêne avec des glands, la scolopendre, la fougère, le laurier, tandis que rampent le lézard, la salamandre, la grenouille, la rainette, l’écrevisse, le chancre et une foule de coquillages. C’est un des plus beaux morceaux en ce genre.

Il est un autre plat que j’ai vu au village de Maurac, près de Marennes. Le bord de ce grand plat ovale présente l’ornementation des rustiques : scolopendre, fougères, feuilles de chêne avec glands, puis une grenouille, une salamandre, un gros lézard vert, des coquillages. Ce qu’il y a de singulier, c’est que le fond offre une scène de la Bible : Daniel dans la fosse aux lions. Le buste de Daniel est entouré de sept à huit mufles d’animaux. À part la tête de Daniel, qui est fort bonne, le reste est médiocre de dessin ; l’émail vert est très-beau ; les autres couleurs sont faibles. Est-ce une œuvre de la troisième période, venue de Paris à Marennes ? Ne serait-ce pas un essai de sa troisième manière tentée en Saintonge ? J’opterais assez volontiers pour cette dernière opinion, quoique l’authenticité de la pièce ne me soit pas clairement démontrée. Une partie du rebord été brisée, ce qui rend l’ouvrage encore plus défectueux.

Un autre bassin, à M. le baron de la Villestreux, no 3 du recueil Delange, offre un fond jaune. La couleuvre enroulée au centre est cantonnée de deux poissons, une écrevisse et un lézard vert. Les bords sont décorés de lézards, rainettes, anguilles. Puis, partout des coquilles et des plantes.

Nous ne décrirons pas toutes les pièces de cette série. Elles se ressemblent par quelques endroits. Pour l’œil inattentif, ce sont toujours des couleuvres, des lézards et des coquilles. Mais quelle variété de poses, de sujets, d’espèces même y découvre l’observateur ! Quelle richesse d’effets avec le peu de couleurs dont dispose la palette du peintre ! Quelle fécondité dans son imagination ! D’abord les fonds changent, ce qui donne au plat un aspect tout autre. Puis la distribution des ornements est faite tantôt avec parcimonie, tantôt avec largesse, toujours avec une grande habileté. Il veut éviter des ressemblances. Ce sont bien là ces sœurs jumelles dont parle Ovide :

.................... Facies non omnibus una
Nec diversa tamen, qualem decet esse sororum.

Aussi voit-on ces bassins rustiques, qui pourraient être considérés comme des épreuves retouchées d’un même exemplaire, atteindre, quand ils sont de moyenne grandeur, 300 et 500 francs ; et jusqu’à 600 francs, ceux de grande dimension. Qui, en effet, ne désirerait posséder une de ces œuvres naïves, vraies comme la nature, belles comme l’art ? C’est un raccourci du monde fluvial que nous avons sous les yeux. « On dirait, dit M. de Lamartine, qu’une ménagère, en lavant son dressoir, a enfoncé un de ces plats dans le lavoir et l’a retiré rempli jusqu’au bord de sable, de coquilles, de débris d’herbes et d’animaux aquatiques. » Le pêle-mêle est complet, et tout ce que produit le marécage est là. Les savants ont noté les espèces suivantes de coquilles presque toutes fossiles : vénéricardes, limnées, patelles, turritelles, peignes, bucardes, buccins, murex, troques, chrysostome, etc. Les végétaux sont le chêne, le laurier, la vigne, le fraisier, la ronce, le lierre, la pimprenelle, qui croissent dans les champs, dans les bois, dans les haies de la Saintonge, l’olivier, le mûrier du Midi ; différentes sortes de fougères, faux capillaire, langue de cerf ou scolopendre, rue des murs. Parmi les animaux, on trouve la couleuvre commune et la couleuvre à collier, l’anguille, l’orvet, la vipère, la salamandre, puis le rouget, la tanche, l’able, le goujon, puis la raie, la tortue, l’écrevisse, le homard, les lézards, gris ou verts, la grenouille, la rainette, puis le hanneton, le papillon, l’hélice des jardins, etc. Tout cela vit, grouille, croît, rampe, végète, court dans les marais, dans les ruisseaux, dans les prés de la Saintonge ; tout cela appartient aux terrains tertiaires dont est formé le bassin de la Gironde. C’est bien sur les bords de l’Océan, sur les rives de la Charente, qu’il a pris plantes et êtres pour les fixer sur la terre cuite. Un jour d’été, il a aperçu le tableau vivant : il l’a reproduit par l’émail. Autant la nature est multiple dans ses créations, autant l’artiste, qui a pris la nature pour modèle, mettra de diversité dans ses compositions. La couleuvre est le héros de ses drames, le personnage important de toutes ses petites scènes. Les décors sont des fragments de rochers, des branches de feuillages tranchant par leur éclat sur le fond le plus souvent monochrome, bleu, jaune ou brun. La couleuvre ici s’ébat ; on la voit glisser dans les herbages, entre les pierres ; elle rampe à la chasse de quelque crapaud pour son repas. Là, elle est au repos, voluptueusement enroulée sur elle-même ; elle dort en digérant. Parfois un lézard la lutine. Mais gare à la vipère. Encore qu’elle ne soit pas aussi venimeuse que dans les pays chauds, où le suc des plantes fournit abondamment à ses méfaits, il ne faudrait pourtant pas s’y fier. Les autres animaux le savent ; ils ne s’en approchent qu’avec crainte. Les mollusques, eux, se mettent partout. Ils n’ont rien à craindre. Ni la couleuvre, ni l’anguille ne les écraserait sous leur poids. Pour l’anguille et les poissons, ils ont plaisir à nager. À les voir s’ébattre dans l’eau limpide, on éprouve leur propre bien-être. Mais, hélas ! le flot les a laissés à sec, ou la main féroce du pécheur les a déjà jetés dans le plat pour le repas futur. Regardez-les ; couchés sur le flanc, ils cherchent de leurs nageoires entr’ouvertes l’onde absente, et ne trouvent que l’air ; ils agonisent. La grenouille grise ou verte tantôt s’élance, tantôt marche, tantôt nage. Le lézard aux vives couleurs d’émeraude, court ; sa tête mobile épie le vent. Son regard est vif. Alerte, inquiet, toujours vigilant, il guette le péril. La couleuvre se repose parfois ; lui chemine sans cesse ; et pourtant comme il aime le farniente, paresseusement étendu sur une pierre que chauffe le soleil ! L’écrevisse est souvent moitié dans l’eau, moitié sur terre. Sa carapace sombre luit au milieu des feuilles vertes. La grenouille aide au contraste. De ses grands yeux à fleur de tête, elle cherche vague, indécise, tout et rien. La voilà qui plonge ; le bruit cesse, elle reparaît lentement, puis saute à la place quittée, parmi les ajoncs, sous les touffes d’herbes qui la garantissent, parasol naturel, des trop vives ardeurs de ce chaud soleil qu’elle cherche pourtant. Ô les doux êtres ! Ne craignez pas. Ils sont tous innocents et placides. La vipère même est de l’espèce la moins méchante. Vous n’y trouverez pas l’ignoble crapaud. Rien de repoussant dans ce monde inférieur.

On a voulu reprocher à Palissy ses choix. Pourquoi prendre des serpents, des grenouilles, des lézards, ces reptiles dont la vue inspire l’effroi et le contact glace d’horreur ? — C’est un blâme que je crois immérité. Le préjugé est vivace, je le sais ; mais tous ces animaux sont très-bénins. La langue à triple fourche de la couleuvre n’a piqué personne. Le lézard ouvre bien la gueule ; efforts impuissants, colère inutile ! Il ne peut même de ses dents émoussées effleurer l’épiderme. La grenouille, mets excellent, n’a dévoré âme qui vive, et si l’écrevisse se nourrit de chair, ce n’est que de viande morte. Quand maître Bernard n’aurait cherché qu’à détruire une sotte croyance, il aurait droit encore à nos remerciements.

Gardons-nous cependant d’ériger cette hypothèse en une théorie absolue. N’allons pas d’un artiste qui s’inspire de son imagination et de son caprice faire un rêveur philanthropique épris de chimères démocratiques, ou du protégé des rois et des grands, qui témoigne en tant d’endroits son mépris pour les « cordonniers, chaussetiers, vieilles gens, » un philosophe humanitaire. « Dans tout ce qu’il choisit, a-t-on dit, Palissy préfère l’humble et le dédaigné... De là cette sorte de sympathie pour ces bannis malheureux que, le premier, il eut la hardiesse de tirer de l’exil et d’introduire jusque dans les splendides réunions de la cour de France. » Maître Bernard, je crois, en moulant des fougères, des oursins ou des crabes, n’avait pas de si orgueilleuses visées. Il avait parcouru les campagnes, foulé les prairies, pataugé dans les marais. La nature sous-marine et paludéenne lui était familière. Il représentait ce qu’il avait sous les yeux. Puis il moulait ses objets. Or, il est plus facile de mouler un sourdon, une anguille ou un gland qu’une figure humaine, la tête d’un cheval ou un chêne. Il avait les originaux de ses plats sous la main et en abondance. L’un détruit, un autre était trouvé.

Il y a peut-être, outre ces motifs, une cause générale. On n’échappe pas à l’influence de son siècle, pas plus qu’il n’est facile de respirer un air autre que l’air ambiant. La réaction est fatale et la loi des contrastes s’impose. François Ier, en appelant en France les artistes italiens, avait développé prodigieusement le goût des somptueux palais, des riches tableaux, des métaux précieux travaillés. Primatice, le Rosso et Cellini bâtissent, peignent et cisèlent en même temps. Les artistes ultramontains sont toujours dans les régions élevées, ciel ou Olympe, Olympe surtout. Les héros et les dieux, les princes et les rois, voilà leurs compagnons, leurs commensaux, leurs idoles. Le grandiose est dans leurs conceptions ; la majesté dans leurs compositions, l’histoire et la mythologie dans leurs inspirations. La simple nature est délaissée. Le monde, l’univers pour eux, c’est la cour, princes, prélats, guerriers, maîtresses. Aussi après eux, il y eut tendance à la simplicité. C’est aux époques de troubles qu’on vante les douceurs de la paix, dans les siècles de luxe raffiné qu’on célèbre la simplicité heureuse de l’âge d’or, dans les temps de dévergondage et de décadence qu’on aime les bergeries et qu’on entonne l’hymne au progrès. Au temps de Charles IX, la guerre civile sévissant, on rêvait le calme et l’union ; on était fatigué de l’opulence artistique. L’art, en se faisant idyllique, en s’exerçant sur l’argile, à qui il donnait ainsi une valeur vénale, plaisait au goût du moment, et satisfaisait les penchants de la foule. Maître Bernard, sans s’en douter, entra dans la voie que lui traçait l’engouement du jour. Par lui l’art allait retrouver un peu plus de naturel et de vérité.

Une autre raison, plus particulière et plus décisive, c’est que déjà peut-être sous l’influence de ces idées flottant vagues autour de lui, il avait lu un ouvrage dont il parle dans la dédicace de la Recepte Véritable au maréchal de Montmorency. Il écrit en effet (page 4), à propos de son projet de jardin : « Ie say qu’aucuns ignorants, ennemis de vertu et calomniateurs, diront que le dessein de ce iardin est un songe seulement et le voudront peut estre comparer au songe de Polyphile. » C’est un roman érotico-allégorique sur les destinées de la vie humaine, qui exerça une grande influence sur les arts de la Renaissance. Publié pour la première fois en 1499, à Venise, par Alde Manuce, il fut réimprimé en 1545, puis traduit en français par un chevalier de Malte, l’année suivante. Une nouvelle édition de cette traduction parut en 1561. Béroalde de Verville la reproduisit en 1600 avec quelques changements, et l’intitula Tableau des riches inventions. L’ouvrage fut lu, médité, consulté ; ces nombreuses réimpressions le prouvent. Palissy certainement l’eut entre les mains.

Voici ce qu’on lit au verso du folio 26 de l’édition parisienne de 1561 : « Le pavé du fond au-dessoubz de l’eau estoit de mosaïque assemblé de menues pierres fines, desquelles estoient exprimées toutes sortes et manières de poissons. L’eau était si nette et si claire que, en regardant dedans icelle, vous eussiez jugé ces poissons se mouvoir et frayer tout au long des sièges où ils estoient portraits au vif ; savoir est : carpes, brochetz, anguilles, tanches, lamproies, aloses, perches, turbotz, solles, raies, truictes, saulmons, muges, plyes, escrevisses et infiniz autres, qui sembloient remuer au mouvement de l’eau, tant approchoit l’œuvre de la nature... »

Plus loin, au folio 30 il y a : « Là estoit un petit espace, et après une autre courtine plus jolie que la première diversifiée de toutes sortes de couleurs, et de toutes manières de bestes, de plantes, d’herbes et de fleurs... »

Et encore, à la page 71 : « La vigne emplissoit toute la concavité de la voulte par beaux entrelacz et entortillements de ses branches, feuilles et raisins, parmi lesquelz estoient faits des petits enfants, comme pour les cueillir, et des oiseaux voletans à l’entour, AVEC DES LÉZARTS ET COULEUVRES, MOULÉS SUR LE NATUREL. »

Ces extraits, que j’emprunte au livre de M. Fillon où, pour la première fois, a été fait ce rapprochement, montrent clairement que Bernard Palissy s’est inspiré de François Colonna. Il faut donc être très-sobre d’éloges à ce sujet, et ne pas porter l’artiste aux nues pour avoir créé une chose qu’il a eu seulement le mérite d’exécuter. Sa gloire est assez grande d’ailleurs pour qu’il ne soit pas nécessaire de lui attribuer ce qui appartient à un autre.

L’idée de fabriquer en relief des animaux coloriés de taille naturelle est même plus ancienne que le Discours du songe de Polyphile, et si Palissy n’avouait pas qu’il avait lu ce livre, on pourrait admettre qu’il s’est inspiré des anciens. Athénée[1] nous apprend, en effet, qu’on offrait à la déesse Atergatis pour se concilier ses bonnes grâces des poissons d’or et d’argent. Pline raconte un fait plus curieux. Varron, disait-il, avait connu à Rome un certain Pasis (Possidonius) qui faisait des fruits et des raisins — une leçon dit pisces, des poissons, au lieu de poma — avec tant d’art qu’on ne pouvait les distinguer des naturels[2]. Pour qu’ils pussent être pris pour les objets eux-mêmes, remarque M. A. de Montaiglon, il fallait donc qu’ils fussent coloriés.

Mais si la pensée première n’est pas de lui, maître Bernard l’a rendue sienne par la manière dont il l’a appliquée. Quoi que l’on dise, il est vraiment l’inventeur des rustiques figulines. C’est là son titre à la gloire d’artiste ; et nul ne le lui peut ravir.

Ces travaux n’empêchaient pas Palissy de courir çà et là. Mais toujours il profitait de ses voyages. Même quand il fut fixé à Saintes, il visitait les provinces limitrophes. Dans son livre publié en 1563, il dit (page 91) : « Il n’y a pas long temps, que i’estois au pays de Béarn et de Bigorre ; » et en passant il se met en colère contre la folie et l’ignorance des laboureurs qui ne s’ingénient pas à changer contre de plus légers leurs lourds instruments aratoires, lorsque tant de petits maîtres s’étudient bien « à se faire decouper du drap en diuerses sortes estranges. » En Périgord, comme en Limousin, Saintonge et Angoumois, l’état déchu de verrier excite sa verve indignée : (page 307). « Les verres sont mechanizez en telle sorte qu’ils sont venduz et criez par les villages, par ceux mesmes qui crient les vieux drapeaux et la vieille ferraille, tellement que ceux qui les font et ceux qui les vendent trauaillent beaucoup à viure. » À Limoges, il admire les émaux qui ont fait la célébrité de cette ville. Mais il s’irrite du discrédit dans lequel ils sont tombés (page 307).

« Considere vn peu, dit-il, les boutons d’esmail (qui est vne inuention tant gentille), lesquel au commencement se vendoient trois francs la douzaine... Ils sont venus à tel mespris qu’auiourd’huy les hommes ont honte d’en porter, et disent que ce n’est que pour les belistres, parce qu’ils sont à trop bon marché. As-tu pas veu aussi les esmailleurs de Limoges... leur art est deuenu si vil qu’il leur est difficile de gaigner leur vie au prix qu’ils donnent leurs œuures. Ie m’asseure avoir veu donner pour trois sols la douzaine des figures d’enseignes que l’on portoit aux bonnets, lesquelles enseignes estoyent si bien labourées et leurs esmaux si bien parfondus sur le cuiure, qu’il n’y auoit nulle peinture si plaisante. » (Page 308).

La date de sa visite à Tours est certaine ; il parle lui-même (page 47) des grands jours de Tours et d’un vicaire de l’archevêque de Tours, abbé de Turpenay qu’il vit à cette époque « homme philosophe et amateur des lettres et des bonnes inuentions. » Il y eut des grands jours à Tours en 1534 du 10 septembre au 10 novembre, et en 1547. Mais on ne trouve quelqu’un qui ait réuni les deux titres qu’à cette dernière date. C’est Jean de Selve, fils de Jean de Selve, premier président au parlement de Rouen, et non pas, comme le veut Gobet, Thomas Gadagne, son successeur immédiat sur le siège abbatial. Jean de Selve que Palissy, peut-être par erreur, fait en outre maître des requêtes de la reine de Navarre, montra au voyageur en son cabinet plusieurs pierres ayant la ressemblance de dragées de diverses façons. Quelques jours après il le mena à son abbaye de Turpenay, à deux lieues de Chinon ; et, en passant par un village, le long de la Loire, lui fit voir, sous une grande caverne, l’eau qui, suintant par gouttelettes de la voûte, produisait ces espèces de dragées, matières stalagmites en petits grains, dont le physicien par erreur attribue la formation à une vertu congélative de l’eau.

Mais de tous les endroits qu’il a visités ou parcourus, nul ne lui a laissé de plus vifs souvenirs que Saintes. La capitale de la Saintonge a surtout été son séjour de prédilection. M. Morley l’appelle une ville aux rues étroites comme l’esprit de ses habitants. Palissy en parle avec plus de justice et d’affection. Cette Cité fut sa patrie d’adoption ; et cette patrie-là, parce que nous l’avons librement choisie, nous serait-elle moins chère que celle où le hasard a seul placé notre berceau ? Nulle part dans son livre il n’est question de l’endroit où il vint au monde. Saintes le lui avait fait oublier. Aussi signale-t-il avec empressement tout ce qui contribue à la richesse, à la beauté, à l’ornement de son pays d’habitation. Il rappelle (page 143) ses « deux arcs triomphans... fondez dedans l’eau, » l’arc de Germanicus qui s’élevait, il y a quelque vingt ans, sur un pont antique, et se montre aujourd’hui sur une place voisine, en belles pierres neuves pour la plupart.

C’est sur les bords de la Charente, dans les prairies qui bordent ce fleuve, qu’il allait promener ses rêveries fécondes, et se délasser par le spectacle rassérénant des beautés de la nature et des bontés du Créateur. Pourquoi travaille-t-il ? Pour la gloire ? Non ; il veut être utile. « I’eusse esté bien aise, écrit-il au début de son traité Pour trouver et connoistre la terre nommée Marne (page 325), i’eusse esté bien aise de laisser quelque profit ou faire quelque seruice au pays de mon habitation. » Et voilà un sentiment qui nous fait encore plus admirer le grand artisan.

Il a souffert à Saintes, et beaucoup ; cette bonne ville lui a fait endurer mille tourments. Palissy ne lui en a pas conservé rancune. Au contraire, il semble s’être attaché plus profondément à elle, comme ces mères qui ont une tendresse plus exquise pour les enfants qui leur ont le plus coûté de douleurs.


  1. Deipnosophistarum, liv. VIII, ch. VIII.
  2. M. Varo tradit sibi cognitum Romæ Pasim nomine a quo facta poma et uvas ut non posses adspectu disecernere a veris. (Hist. natur., Liv. XXXV, ch. XII, De l’Art de la poterie.)