Bernard Palissy, étude sur sa vie et ses travaux/Chapitre X

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE X

La Réforme dans l’île d’Oléron. — Tristan de Bizet, évêque de Saintes. — André de Mazière. — Scènes à la Rochelle. — Quelques miracles. — Claude de la Boissière. — Prédications publiques. — La Réforme à Talmont. — Curieuses inhibitions. — L’idylle aux bords de la Charente. — La musique dans la Réforme. — Marot et Théodore de Bèze. — Le chant des psaumes.

À l’époque où Hamelin périssait à Bordeaux, les calvinistes de l’île d’Oléron se soulevèrent, 14 novembre 1557. Déjà, en 1548, ils avaient pillé et saccagé les églises ; celle de la Péroche avait été particulièrement profanée. Leur audace croissant avec leur nombre, ils ne gardent plus de mesure. Ils prennent la grosse cloche de l’église Saint-Pierre et la font vendre à la Rochelle ; avec le produit ils achètent quatre pièces d’artillerie. L’année suivante, 1559, Charles de Clermont, dit la Fontaine, ministre de Marennes, et de la Rochelle en 1557, Léopard, ministre de la Rochelle en 1562 et 1572, Michel Mulot, pasteur de Soubise, envoyé à Pons en mai 1559 par la compagnie des pasteurs de Genève à son retour de Lyon, et Alexandre Guiotin, de Genève, viennent successivement prêcher dans l’île le dogme nouveau ; et un ministre spécial pour Oléron, Bouquin, est expédié de Genève en mai 1560. En 1561, un moine apostat, nommé Jean Boisseau, natif de Chiron en Poitou, organise un consistoire au bourg de Saint-Pierre, et s’y marie avec une veuve de Marennes, Marie Renaudin, dont le fils Abraham Compagnon obtint le titre de diacre. Toutes ces prédications n’étaient pas faites pour calmer les passions. Aussi les protestants d’Oléron, appelant à leur secours leurs coreligionnaires de Marennes et d’Arvert, massacrent, sans provocation aucune, le prieur de Saint-Trojan à l’autel, les religieux de l’aumônerie de Saint-James, ceux de Saint-Nicolas, ceux de Notre-Dame et les cordeliers du Château. À la fin, les catholiques, las de tant d’avanies, effrayés de ces meurtres, se réfugièrent avec treize prêtres dans l’église de Saint-André à Dolus[1]. Assiégés bientôt par des forces supérieures, ils consentirent à se rendre, sous la promesse qu’il ne leur serait fait aucun mal. Une fois hors du lieu saint, ils furent tous massacrés, à l’exception de Pierre Collé, marchand de Dolus, et Jean Senné de la Gasconnière. Encore ne durent-ils leur salut qu’à l’intervention de quelques-uns de leurs parents qui se trouvaient parmi les égorgeurs[2].

À Saint-Pierre, raconte de Thou[3], les catholiques, qui s’étaient emparés du Château, furent bientôt chassés avec perte, « et il y eut un horrible carnage, quoique Jean Bouquin et Jean Bruslé, ministres, ne cessassent d’exhorter les habitants de l’isle à épargner le sang de leurs concitoyens. » Ces excès ne furent pas les derniers dont Oléron eut à gémir. Tous les biens des églises furent confisqués et partagés entre les protestants. Aidés des Rochelais en 1584, ils se rendirent maîtres de toute l’île et mirent garnison au Château, sous le commandement du sieur d’Aubigné, qui fit démolir le reste des édifices religieux. Le sieur de Saint-Luc, gouverneur de Brouage, reprit le Château, et, par ordre du roi, en fit démolir les fortifications. Les vexations n’en continuèrent pas moins. Le 28 mars 1595, Laurent Baudier et Louis Morpain, vont au nom des papistes, supplier Saint-Luc de les protéger contre « les insolences, malversations, injures et batteries que leur faisoient les dits religionnaires. » Plus tard, les malheureux catholiques virent encore profaner ce qui restait de leurs églises, ravager leurs marais salants et leurs blés. Partout où ils furent les plus forts, les calvinistes furent oppresseurs.

L’évêque de Saintes faisait tout son possible pour arrêter les ravages de l’hérésie. C’était, en ce temps-là, Tristan de Bizet, né en Champagne, 1499, et de moine à Clairvaux devenu aumônier de Henri II. Il avait assisté au concile de Trente, convoqué en 1545 par le pape Paul III, et y avait pris la résolution de combattre les erreurs nouvelles. En 1550, il avait succédé au cardinal de Vendôme, nommé archevêque de Rouen. Il parcourait son diocèse, exhortant, rassurant par sa présence les âmes fermes, raffermissant les chancelantes et arrêtant la hardiesse des huguenots. Efforts impuissants ! au siège même de son évêché, Palissy rassemblait dans sa maison quelques dévots, et, en l’absence de tout ministre, prêchait et lisait la Bible. C’est ce qui l’a fait mettre par Agrippa d’Aubigné au nombre des ministres de l’Église réformée à Saintes. « Cette réputation, dit Gobet (page 21), lui causa beaucoup de chagrin. On croit effectivement entendre un quaker vertueux qui va monter en chaire, lorsqu’il laisse entrevoir ses sentiments religieux. »

Palissy lui-même donna lieu à cette erreur. Voici ce qu’il raconte (page 106) : « Il y eust en ceste ville un certain artisan, pauvre et indigent à merveilles lequel auoit vn si grand desir de l’auancement de l’Evangile, qu’il le demontra quelque iour à vn autre artisan aussi pauure que luy et d’aussi peu de sauoir : car tous deux n’en sauoyent guère : toutesfois le premier remonstra à l’autre que, s’il vouloit s’employer à faire quelque forme d’exhortation, ce seroit la cause d’vn grand fruit ; et combien que le second se sentoit totalement desnué de sauoir, cela luy donna courage : et quelques iours apres, il assembla vn Dimanche au matin, neuf ou dix personnes, et parce qu’il étoit mal instruit ès lettres, il auoit tiré quelques passages du vieux et nouueau Testament, les ayans mis par escrit. Et quand ils furent assemblez, il leur lisait les passages ou authoritez. »

Il est probable que le narrateur se désigne lui-même par ces mots : « un artisan, pauure, indigent à merveille, qui avoit vn grand désir de l’avancement de l’Évangile. » Et, comme l’a remarqué Gobet, il a conservé dans ses ouvrages quelque chose de cette manie de citations bibliques, caractère général, du reste, des écrivains huguenots du temps. Les psaumes faisaient le plus clair de leur nouveau savoir religieux.

Un pasteur, André Mazière, de Bordeaux, qui se faisait appeler Pierre de la Place, vint de Paris relever Palissy de ses fonctions intérimaires de ministre in partibus. À ce moment, Philebert Hamelin était encore en prison à Saintes. Cette captivité d’un frère ne plut pas au nouvel arrivant, et l’effraya même un peu. Il laissa donc là Saintes, Hamelin et Palissy, et se dirigea vers Arvert, où il pensait trouver plus de sécurité. L’évêque y avait passé avant lui. Il ne trouva sur la côte qu’un seul huguenot, Jean Baudoin, procureur. Il se mit en route vers sa ville natale. Mais Palissy lui fit tant d’instance qu’il consentit à revenir à Saintes.

Pierre de la Place n’était guère propre à attirer et à convertir. « Censeur sauvage, zélateur outré, plein de ses idées et brûlant du feu qui domine dans sa patrie, dit Arcère, la Place était enthousiaste ; » et la France protestante ajoute : « La conduite qu’il tint envers La Noue n’est malheureusement que trop propre à justifier ces reproches. C’est lui, en effet, qui, à la Rochelle en 1573, dans un conseil où Bras de fer démontrait la folie d’une résistance au roi contre des ministres qui poussaient le fanatisme jusqu’à prêcher dans des temples chrétiens « qu’il ne fallait accorder aucun quartier aux papistes, » s’exalta jusqu’à la fureur, et, irrité des avis pleins de modération du brave et fidèle capitaine que Charles IX avait nommé gouverneur de la Rochelle, s’emporta contre lui, et alla jusqu’à lui donner un soufflet. On comprend qu’un tel énergumène devait avoir peu de succès auprès de la placide population de Saintes.

Le zèle cependant ne lui manquait pas. Pour le seconder, il fit venir Charles de Clermont ou de la Fontaine, qui, nous l’avons déjà vu, était ministre à la Rochelle. Ils se mirent tous deux énergiquement à l’œuvre.

Pendant ce temps, un ancien carme et docteur de Paris envoyé de Genève, Pierre Richer ou Richier dit de l’Isle, qui revenait du Brésil (1559), prit à la Rochelle la direction du troupeau que laissait temporairement Charles de la Fontaine. L’année précédente, février 1558, avait passé dans la capitale de l’Aunis, le roi de Navarre, Antoine de Bourbon, alors calviniste entre deux professions de foi catholiques. Accompagné du prince de Condé et de plusieurs autres personnages, il conduisait à Paris Jeanne d’Albret, en ce moment papiste fervente. Le roi fit prêcher sans surplis dans l’église Saint-Barthélemi un moine apostat, Pierre David, qui depuis imita Antoine de Bourbon et revint à l’orthodoxie. Les Rochelais, pour remercier et réjouir leurs hôtes illustres, et achever de renverser le vieux dogme, donnèrent une représentation scénique qui dut amuser beaucoup. Des médecins cherchaient à rappeler à la vie une femme débile, presque mourante. Ils y perdaient leur latin : car c’était l’Église romaine. Lors un quidam s’approchait sans bruit, déposait un livre entre les mains de la malade. Ô prodige ! la moribonde reprenait ses couleurs, pleine de fraîcheur et d’embonpoint. Moralité : prenez la Bible.

Les miracles s’en mêlaient, moyen plus efficace, pour propager le culte évangélique, que la moinerie rochelaise. Mal en prenait à qui voulait molester les néo-convertis. Ainsi à Cognac, 1er novembre 1558, arrive un des premiers pasteurs qu’ait eus cette ville. Le premier avait été Pierre Combes, envoyé de Genève, le 24 juillet 1556. Le soir même, une statue de la Vierge au portail de l’église de Saint-Léger est abattue. Quatre huguenots soupçonnés sont arrêtés. Mais voilà, raconte un ministre, que deux des persécuteurs, Odet, juge et prévôt de Cognac, et le prieur de Saint-Quentin, sont saisis de la fièvre et meurent, le premier huit jours après l’événement, et le second au bout de trois jours seulement. Devant cette évidente et immédiate manifestation de la colère divine, les deux détenus furent mis en liberté.

L’année suivante, quelque chose de semblable se passe à Arvert[4]. Au mois de mai, une jeune fille, Marguerite Baudouin, accusée d’avoir, avec Jean Lhoumeau, François Lacouche et autres, empêché la procession de la Fête-Dieu, répondit à un témoin qui menaçait de déposer contre elle : « Quelque jour je déposerai contre vous devant le juge des juges. » Ce mot causa le trépas du témoin. De ce pas il s’alla mettre au lit. Le lendemain on l’enterrait.

Un dernier exemple. À Saint-Just, près de Marennes, en 1560, Charles Léopard veut, le jour de Pâques, célébrer le culte dans l’église. Jean Arquesson, catholique fervent, s’y oppose, et bat même le sacristain qui s’obstinait à sonner les cloches. Dieu venge les protestants. Une attaque d’apoplexie frappe Arquesson. La nuit suivante, il n’existait plus. Ce que voyant, ses enfants embrassèrent la religion de Charles Léopard. On comprend quel parti durent tirer les prédicants de ces morts plus ou moins soudaines, et comment ils les transformèrent en miraculeux châtiments.

Ces prodiges pourtant ne facilitaient pas la propagande de Pierre de la Place. Il était à Saintes dans une situation fort délicate. Aussi jugea-t-on à propos de le remplacer par Claude de la Boissière.

La Boissière sortait, le 28 mai 1558, tout frais émoulu des cours de théologie que Calvin professait à Genève. C’était un gentilhomme du Dauphiné. Il avait été quelque temps ministre à Aix. On a de lui deux lettres citées par M. A. Crottet[5]. La première adressée de Saintes à Calvin, le 6 mars 1561, apprend au réformateur genevois qu’il y a plus de trente-huit pasteurs en Saintonge, et qu’il en faudrait bien cinquante. Il parle du synode provincial tenu à Saintes le 1er mars de cette année. Il y en avait eu un autre, le 25 décembre 1561, à Tonnay-Cbarente. La seconde lettre adressée à M. de Collonges, nommé aussi François de Morel, et datée de Saintes, le 12 juin 1561, demande pour Cognac un pasteur instruit, parce que « en la ville de Coignac sont gens de bonnes lectures, et qui s’arrêtent bien souvent à l’homme. »

Avec la Boissière arrivait en Saintonge, pour Saint-Jean-d’Angely, Lucas de Vedoque, originaire de la Bresse, plus connu sous le nom de Du Mont. Il avait été ancien à Paris. De la Fontaine fut placé à Marennes, avec la permission de prêcher dans l’île d’Oléron et lieux circonvoisins.

Pierre de la Place avait frayé avec la noblesse de Saintonge. À ce commerce il trouvait plusieurs avantages, entre autres celui de dîner : car enfin il fallait vivre. La sœur de François Ier avait bien, quelques temps avant sa mort (1549), envoyé quatre mille francs à Calvin. La duchesse de Ferrare, Renée de France, lui avait bien fait parvenir aussi une forte somme. Plusieurs seigneurs, des marchands, des dames y ajoutaient bien de temps en temps legs et dons. Ce n’était guère suffisant. Quant à la petite église de Saintes, en particulier, elle était pauvre. Ce n’était pas Palissy qui pouvait traiter un ministre, lui qui était contraint d’emprunter sa nourriture. Eh bien, malgré cette indigence, le parasitisme de Pierre de la Place auprès des grands avait déplu. Son successeur dut y renoncer : les fidèles craignaient « que cela ne fust le moyen de corrompre leurs ministres » (page 107). Aussi la Boissière, c’est Palissy qui le raconte (page 108), « bien souvent mangeoit des pommes, buvoit de l’eau à son disner, et par faute de nappe, il mettoit bien souvent son disner sur une chemise... »

Bien plus, pour l’empêcher de trop fréquenter les gentilshommes, on imposa au pasteur l’obligation de solliciter de son troupeau un congé pour s’absenter, et encore fallait-il qu’il y eût urgente affaire. « Par tel moyen, ajoute maître Bernard, le pauure homme étoit reclos comme vn prisonnier. » Tenu en chartre privée par ses ouailles, menacé par ses ennemis, et avec cela des pommes et de l’eau pour tout potage, la Boissière n’avait certes pas à Saintes une position commode. Pourtant il y resta plusieurs années : il y était encore en 1563.

À la faveur de la tolérance pour le protestantisme qui suivit la mort de François II, 5 décembre 1560, au milieu des compétitions rivales pour la régence et des luttes d’influence au début du règne d’un roi de dix ans et demi, les huguenots, qui augmentaient de nombre, s’enhardissaient chaque jour. Les réunions jusqu’alors s’étaient tenues dans les maisons particulières ou en des lieux retirés, « le plus souuent à plein minuit. » On entendait bien « passer par la rue » ceux de la religion ; mais on laissait faire. Claude de la Boissière le premier osa, en 1561, prêcher publiquement sous la halle à Saintes. Grande rumeur ! le maire accourt ; c’est Pierre Lamoureux, médecin, sectateur non encore déclaré de la Réforme. Le grand vicaire l’accompagne : c’est Geoffroy d’Angliers, chantre et chanoine de Saint-Pierre. Déjà dans son prieuré de Mortagne-sur-Gironde, il disposait les esprits à accueillir favorablement les idées calvinistes qu’il leur fit entendre l’année suivante par Jean de Chasteigner, ministre de Saint-Seurin-d’Uzet.

« Deux des principaux chefs » — sans doute l’évêque ou le gouverneur pour le roi et le lieutenant criminel, — étaient en ce moment à Toulouse, où ils restèrent deux ans, ajoute Palissy (page 109) ; « lesquels n’eussent voulu permettre nos assemblees estre publiques ; qui fut la cause que nous eusmes la hardiesse de prendre la halle ; ce que n’eussions seu faire sans grands scandales, si les dits chefs eussent esté en la ville. »

Le maire et le vicaire général, plus débonnaires, demandent des explications. Le prédicant expose qu’il enseigne la loi divine, qu’il exhorte le peuple à vivre dans la crainte de Dieu, du roi et des autorités. Satisfaites de sa réponse, les autorités municipales et religieuses se retirent. La Boissière continua ses prônes, et ses confrères l’imitèrent dans toute la contrée.

C’est ce qui se fit notamment à Saint-Seurin-d’Uzet, sur les bords de la Gironde. Le luthéranisme y avait été importé en 1546 par un jeune homme, Jean Frèrejean, qui, ayant achevé son stage, y venait exercer le notariat[6]. Il commença par décider son père à supprimer le service funèbre qu’il faisait, chaque année, célébrer par les curés de Saint-Seurin et de Chenac, pour ses parents défunts. Sommé par le vicaire Chabannes de dire s’il croyait au purgatoire, il écrivit à l’évêque de Saintes un long réquisitoire contre les ecclésiastiques, qu’il accusait de mauvaises mœurs. Un jour, à Chenac, il fait descendre de chaire un jacobin qui prêchait sur les prières dues aux morts. Le père et le fils, arrêtés, furent emprisonnés, le 8 janvier 1546, à la conciergerie de Bordeaux. Après six mois, on relaxa le père ; le fils ne fut mis en liberté qu’au mois de décembre, après avoir été condamné à payer cent livres d’amende et à entendre en l’église de Chenac un sermon sur le purgatoire. La somme était forte ; mais le sermon était excellent. Car le parlement de Bordeaux avait poussé la gracieuseté jusqu’à lui envoyer « un notable prescheur. »

Maître Jean Frèrejean se tint coi un moment. Mais bientôt avec son père il se remit, discrètement cette fois, à semer la doctrine de Calvin. Voilà même qu’un jour le seigneur du lieu, Gabriel de la Mothe-Fouquet, qui voulait, l’épée en main, pénétrer dans une réunion tenue contre ses ordres, s’étant vu refuser la porte par le père Frèrejean, fut si ému, raconte M. Crottet, que deux ou trois jours après il était, non pas décédé de mort violente, comme le témoin d’Arvert, le dévot Arquesson de Saint-Just ou le prévôt de Cognac, mais bel et bien converti au protestantisme. Il y convertit sa femme Susanne, fille de François Bouchard, vicomte d’Aubeterre, seigneur de Saint-Martin-de-la-Couldre, et manda pour prêcher Charles Léopard, ministre d’Arvert. L’audacieux Léopard s’empara du temple catholique et constitua l’église de Saint-Seurin. Le tabellion et garde-notes, maître Jean Frèrejean fut élu diacre.

Près de là, à Mortagne-sur-Gironde, la Réforme levait aussi la tête. Geoffroy d’Angliers, qui favorisait Claude de la Boissière à Saintes, avait envoyé à Mortagne un ministre de Montrichard, réfugié à Saintes, Jean de Chasteigner. Le pasteur prêcha la première fois au château, le 2 août 1562. Il fut bientôt inquiété par les papistes de Talmont. Mais un des protecteurs de Palissy, le comte de Burie, par égard pour l’épouse du seigneur de Saint-Seurin, Susanne d’Aubeterre, sa petite-nièce, fit cesser les courses des catholiques. La peur cependant prit Jean de Chasteigner, maître Jean Frèrejean et autres, à la nouvelle que Montluc avait battu Duras, et que le duc de Montpensier marchait contre les réformés de Pons. Ils se mettent en route pour l’Angleterre, fuyant leur ingrate patrie. Arrivés à Marennes, ils se prennent à méditer, et, de réflexions en réflexions, s’en retournent à Mortagne. Le voyage avait duré quinze jours. Quand l’édit d’Amboise, du 19 mars 1563, permit aux seigneurs le libre exercice du culte nouveau dans l’étendue de leur juridiction, Gabriel de la Mothe-Fouquet fixa Cbasteigner à Saint-Seurin. Le ministre stipula une certaine somme pour son traitement, et qu’on irait lui chercher sa femme à Montrichard. Frèrejean, diacre et notaire royal, se dévoua avec zèle. Il partit avec Léon Martinaux, et, à travers la Touraine, le Poitou, la Saintonge, il ramena « heureusement » l’épouse à son pasteur, le 3 mai. La Mothe logea le ministre et sa femme au château. Ainsi les assemblées, jadis secrètes, avaient lieu en plein jour, et jusque dans les édifices du culte catholique.

Bernard Palissy nous a laissé de Saintes sous Claude de la Boissière un petit tableau plein de fraîcheur et d’innocence. On pourrait l’appeler l’idylle aux bords de la Charente. Son imagination poétique a doré le paysage. Or, dans ce même temps, en Béarn, Jeanne d’Albret, pour se dédommager de sa ferveur catholique passée et pour la faire oublier, interdisait, sans doute au nom de la tolérance, l’exercice du culte romain d’une manière absolue, expulsait violemment tous les ecclésiastiques. De plus, elle soutenait devant la duchesse de Ferrare, qui le rapporte à Calvin, « qu’il étoit permis de mentir pour soutenir la religion, et que le mensonge étoit bon et salutaire en cet endroit, » fraudes pieuses que les calvinistes n’ont pas le droit de reprocher aux casuistes du catholicisme. À Saintes, suivant Bernard Palissy, la petite église, toute confite en dévotion, menait une vie pure, chaste, immaculée. Plus de procès. Dès qu’un de ceux de la religion en voyait poindre l’ombre chez son voisin, il arrangeait les deux partis. Plus de jeux, plus de danses, plus de rondes, plus de banquets ! Adieu la joie et les plaisirs ! La cité semblait, à en croire maître Bernard, devenue une espèce de grand couvent huguenot, où la psalmodie du chant grégorien était remplacée par les strophes de Marot. Les écoliers eux-mêmes, c’est Palissy qui parle, oubliaient de faire des grimaces à leurs camarades ou des cornes à leurs maîtres. Les femmes avaient presque renoncé à la coquetterie. Aucunes « superfluitez de coiffures et dorures. » Les magistrats aussi, voyant qu’on réformait, réformèrent. « Ils auoient, raconte l’historien, policé plusieurs actions mauvaises qui dependoyent de leurs authoritez. Il estoit defendu aux Hosteliers de ne tenir jeux, ni de donner à boire et à manger à gens domiciliez, afin que les hommes debauchez se retirassent en leurs familles. » Je n’ai pas les ordonnances des magistrats de Saintes à ce sujet, qui reproduisaient vraisemblablement le célèbre édit d’Orléans (31 janvier 1561), proscrivant les maisons de jeu et de prostitution, l’usage des dorures sur bois, sur plomb et sur fer, des émaux, de l’orfêvrerie et de divers objets de luxe étrangers, pour les manants et habitants des villes. J’ai celles de Saint-Seurin-d’Uzet, où, comme je l’ai dit, le luthéranisme avait de bonne heure pénétré.

Le 3 septembre 1550, le juge de la seigneurie, Charles Rigaud, licencié ès lois, avocat au siège de Saintes et à la cour de Bordeaux, publia des « inhibitions générales » dont voici le texte inédit :

« Inhibitions et défenses ont esté faictes à tous les manans et habitans de la présente chastellenie de non jurer et blasphémer le nom de Dieu et de non jouer à jeux desfenduz durant le divin service, les jours de festes, tant le jour que la nuit.

« Aussi est faicte inhibition et défense aux hostes de la présente seigneurie, à peine de cent solz d’amende ne souffrir lesdits jeux en leurs maisons.

« Aussi est faicte inhibition et défense aux habitans de la terre et seigneurie de quelque estat ou qualité qu’ilz soyent, de ne tenir en leurs maisons femmes mal famées et paillardes de quelque manière que ce soit, et ce, à peine de dix livres pour la première loys. Et enjoignons auxdites femmes mal famées et paillardes que, incontinent après la publication de ces présentes, elles ayent à vuyder et bouter hors la présente chastellenie. Et ce sous peine du fouet... »

Pourtant, comme il fallait des distractions, le ministre de Saintes permettait la promenade et le chant des cantiques. On s’assemblait par troupes, mais en observant avec soin la séparation des sexes. Les prairies de la Charente étaient le Pré-aux-Clers des réformés saintongeois. La musique, devenue lascive, avait failli être proscrite des églises par le concile de Trente (1545-1563), et sans Palestrina qui, à la prière de son illustre protecteur saint Charles Borromée, fit une messe, la célèbre messe dite du PAPE MARCEL dans un sens profondément chrétien, les Pères et Pie IV eussent définitivement expulsé de la maison du Seigneur, comme licencieux et immoral, l’art des Haydn, des Mozart, des Grétry, des Chérubini, des Choron. Au quinzieme siècle, en effet, les compositeurs écrivaient un Kyrie, un Credo, un Gloria, sur les motifs de ponts-neufs ou des ariettes de taverne. François Ier, qui consacrait 2,396 livres par trimestre, soit environ 130,000 ou 140,000 francs par an de notre monnaie, à sa chapelle de musique, et seulement 636 livres à sa chapelle de plain-chant, peupla la première de gros Picards dont les voix de basse-taille ressemblaient à des voix de taureaux, taurinæ voces. On imita ce caprice royal. Mais on ne pouvait partout avoir de ces gros Picards. Un chanoine d’Auxerre, pour y suppléer, inventa le serpent, instrument qui, ayant complètement depuis perdu sa forme du reptile, continue pourtant à s’appeler serpent, mais en se cachant sous le nom grec d’ophicléide, serpent à clefs.

Les premiers chrétiens avaient emprunté ou improvisé leurs chants. La préface de la messe était la mélopée ou récitatif de la tragédie grecque. Le Nœmia du bûcher funèbre, chez les Romains, était devenu le Libera. Prêtres et fidèles, dans les occasions solennelles, entonnaient divers chants chacun comme il pouvait, prout quisque poterat. Les réformés firent comme eux. Clément Marot, par sa traduction des Psaumes en français, leur fournissait les paroles. Les chansons des rues et l’imagination de chacun donnèrent des airs. Ces vers de maître Clément, nous dit Florimond de Rémond[7], « ne furent pour lors mis en musique, comme on voit aujourd’huy, pour estre chantez au presche mais chacun y donnoit tel air que bon lui sembloit, et ordinairement de vau-de-ville. » La cour les avait très-bien accueillis. François Ier accepta la dédicace des trente premiers, traduits avec le secours de Vatable et publiés en 1541. Vingt autres parurent en 1543, imprimés par les soins de Calvin à Genève, où le poëte s’était réfugié par crainte de la Sorbonne. Théodore de Bèze, pendant son séjour à Lausanne, acheva de traduire le reste du psautier, qui fut terminé en 1553. Le tout parut à Genève en 1556, in-12, sous ce titre : Setanteneuf Psaumes mis en rithme françoise. François Ier engagea le poëte à les adresser à Charles-Quint. L’Empereur envoya à Marot deux cents doublons, et le pria de lui traduire de même le psaume Confitemini Domino, quoniam bonus, qu’il aimait. Les musiciens de ces deux princes mirent en musique les vers du rimeur. Claude Goudimel, célèbre artiste du temps, composa la plus grande partie de ces airs avec Guillaume Franc et Bourgeois. Henri II les goûtait fort. Ils eurent une vogue singulière. Ce fut une lutte pour avoir en propre un de ces cantiques. Le roi en distribua à tout le monde. « Le roy Henry aymoit et prit pour sien le pseaume :

Ainsi qu’on oyt le cerf bruire,

lequel il chantait à la chasse. » Malade à Angoulême, il fredonnait le CXXVIII :

Bienheureux est quiconque
Sert à Dieu volontiers,

dont il avait lui-même composé la musique. Et les « lucs, viols, espinettes, fleustes, les voix de ses chantres parmi » l’accompagnaient. « Madame de Valentinois qu’il aymoit prit pour elle :

Du fond de ma pensée,

qn’elle chantait en volte. La royne avait choisi :

Ne veuillez pas, ô sire,

avec un air sur le chant des bouffons. D’autres fois elle redisoit :

Vers l’Éternel, des oppressez le père,
Ie m’en iray, lui montrant l’impropère
Que l’on me faict, lui feray ma prière
A haulte voix, qu’il ne jette en arrière
Mes piteux cris, car en lui seul i’espère.

PS. CVLI.

« Le roi de Navarre, Antoine, prit :

Revange-moi, prends la querelle.

qu’il chantoit un bransle de Poitou. Ainsi les autres. » Le peuple, comme la cour, créa ses airs. Le dimanche « les compagnons de mestier » s’allaient « pourmener par les prairies, bocages ou autres lieux plaisans, chantans par troupes pseaumes, cantiques et chansons spirituelles. Vous eussiez aussi veu les filles et vierges assises par troupes es iardins et autres lieux qui, en cas pareil, se delectoyent à chanter toutes choses saintes. »

Les chanteurs n’étaient pas toujours habiles. Il arrivait parfois qu’au prêche une partie chantait ce verset-ci, l’autre ce verset-là, si bien, raconte Florimond, « que le pauvre ministre Malo, quoiqu’il tempestast en chaire et battist de la main, ne les pouvoit remettre à la mesure[8]. »

Bernard Palissy s’est plu à ces harmonies de voix mâles et fraîches. Il aimait à les entendre ; il aime à nous en parler. Voilà le chœur de nos jeunes Saintongeoises, gratiæ decentes, comme dit Horace, sous l’ombrage des aubiers, louant, exaltant le Seigneur Dieu dans ce magnifique élan de David : Benedic, anima mea, Domino. Elles disent :

« Bénissez le Seigneur, ô mon âme ! Seigneur, mon Dieu, vous avez fait paraître votre grandeur d’une manière bien éclatante !

« Environné de majesté et de gloire, revêtu de lumière comme d’un vêtement, vous étendez le ciel comme un pavillon.

« Vous marchez sur les ailes du vent. Vous conduisez les fontaines dans les vallées pour abreuver les bêtes des champs, les animaux sauvages, les oiseaux de l’air.

« Vous faites sortir le pain de la terre et le vin qui réjouit le cœur de l’homme, et l’huile qui répand la joie sur son visage.

« Un regard de vous fait trembler la terre ; vous touchez les montagnes, et les flammes et la fumée en jaillissent.

« Je chanterai les louanges du Seigneur, tant que je vivrai. Ô mon âme, bénis le Seigneur ! »

Et les oiselets font chorus. Ils célèbrent aussi le Seigneur Dieu ! Et les chevreaux sautent, et les agneaux bondissent, et les conils font mille tours et détours. Toute la création semble réunie pour adresser ses louanges au Créateur. Ne demandons plus où sont les sommets foulés par les vierges de Laconie ; où est le Sperchius ; où sont les grands arbres qui écartent les rayons du soleil. Tout cela vaut-il les filles de Saintes chantant les vers de Marot sous les aubarées de la Charente ? Tout cela est-il plus grand que cette pastorale ? Et si Palissy n’est pas Virgile, pourquoi les prairies de la Saintonge ne vaudraient-elles pas les vallées de l’Hémus ! Un écrivain l’a dit : Si Galliam ovum statuas, Santones ovi vitellum sunto ; et Sully a répété : « Si la France était un œuf, la Saintonge en serait le moyœuf. »


  1. Théodore de Bêze, liv. IX, t. II, page 822.
  2. Abrégé historique de l’établissement du calvinisme en l’isle d’Olleron, par Marc-Antoine le Berton, baron de Bonnemie, colonel général des milices de l’isle. — La Rochelle, 1660.
  3. Tome IV, page 202
  4. Histoire des Églises réformées, par M. Crottet, pasteur à Genève, mort en 1864.
  5. Histoire des Églises réformées, page 37.
  6. M. crottet l’appelle frère Jean et lui donne ainsi un air tout à fait monastique qui n’était point dans ses goûts. J’ai vingt actes de lui où il signe : FREREJAN, notaire royal.
  7. Ouv. déjà cité, liv VIII, p. 1043.
  8. Ouv. déjà cité, liv. VIII, p. 1010.