Bernard Palissy, étude sur sa vie et ses travaux/Chapitre XII

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CHAPITRE XII

Palissy et ses amis. — Nicolas Alain. — Pierre Goy. — Samuel Veyrel. — Pierre Sauxay. — Pierre Lamoureux. — François Bauldouyn. — Louis de Launay et l’antimoine. — Jacques Imbert. — Publication de la Recepte véritable. — POVRETÉ EMPESCHE LES BONS ESPRITS DE PARVENIR. — Division de l’ouvrage. — Prolégomènes.

Bernard Palissy, de retour en sa maison, put se livrer, tranquillement désormais, au perfectionnement de son art.

Il serait injuste de croire que, dans la capitale de la Saintonge, Bernard Palissy ne trouva que des persécuteurs ou des indifférents. Tant qu’il chercha, il eut le sort de tous les hommes qui marchent en avant de leur siècle ; il subit les déboires de tous les inventeurs. Dès qu’on put croire qu’il ne s’acharnait pas à la poursuite d’un rêve, que ses travaux n’étaient point les efforts d’un esprit malade, et que, sous ce mépris apparent des lois de la société, il y avait au contraire un désir sincère d’être utile, alors on apprécia son caractère et on admira son talent.

Bernard Palissy, après sa découverte de l’émail, fut protégé et patroné. Tout ce que la province comptait d’hommes illustres, de seigneurs puissants tinrent à honneur de lui prêter appui.

Pendant que s’étendaient sur sa tête la main puissante de Catherine de Médicis et l’influence du connétable et du maréchal de Montmorency, les plus grands personnages de la Saintonge, le comte de la Rochefoucauld, le baron de Jarnac, le sire de Pons, le seigneur de Burie, lui témoignaient une bienveillance qui lui dut être une agréable consolation. En même temps, des amis plus voisins de sa modeste condition, et ainsi plus près du cœur, s’attachaient à lui procurer les douceurs d’un commerce familier et d’une intimité que ne troublaient pas les divergences d’opinion religieuse.

Là, dans son atelier paisible et agrandi, pendant qu’il pétrissait l’argile, modelait ses plantes, moulait ses médailles, dessinait ses reptiles et ses poissons, cuisait ses vases, ses amis venaient se ranger autour de lui, pour le voir à l’œuvre, et l’encourager de leurs conseils et de leur approbation, tous lettrés dont le goût s’était développé par l’étude des chefs-d’œuvre antiques.

Il serait intéressant de faire revivre ce petit cercle qui eut aussi son jour de célébrité, et dont, hélas ! les érudits seuls connaissent l’existence. Et encore !.. C’est d’abord un avocat fameux du temps. Il s’appelait Babaud ; peut-être Pierre Babaud, maire de Saintes en 1524. Palissy a écrit de lui (page 39) : « Vn advocat, homme fameux et amateur des lettres et des arts. » En sa qualité d’amateur, Babaud était ignorant. Il prétendait que les fossiles étaient faits de main d’homme ; Palissy lui démontrait qu’ils étaient bel et bien naturels. Il soutenait le contraire. Mais Bernard ne se fâchait pas trop de lui voir soutenir une mauvaise cause : il était avocat.

Près de l’avocat, le médecin Nicolas Alain est un peu plus connu. Il a écrit un livre curieux et rarissime : de Santonvm regione et illvstrioribvs familiis, item de factura salis, petit de in-4° de 49 pages, imprimé à Saintes, en 1598, avec la marque Nicolas Pelletier, de poitiers, par François Audebert, ou peut-être Aubert, Franciscus Audebertus, typographus. L’opuscule de Nicolas Alain est précieux ; il cite les grandes familles de la Saintonge, les Vivonne, les Jarnac, les Pons, les la Rochefoucauld, les Parthenay-Soubise, Polignac, les Genouillac, les Bremond, les Goumard, les Saint-Mégrin, etc. Parmi, que de noms éteints ou tombés ! Parfois, d’un mot il caractérise le représentant de la maison dont il parle. Les productions de la province, les mœurs de ses habitants, ses curiosités naturelles, ses édifices, il passe tout en revue, mais assez brièvement.

Nicolas Alain et son fils, Jean Alain, éditeur du de Santonum regione, trouvèrent des poëtes pour les louer : Dominique Du Bourg, médecin et maire de la ville ; Grelland, conseiller du roi et échevin de Saintes ; Merlat, conseiller au parlement de Bordeaux ; Turmet, Pierre Goy, Le Comte, tous trois avocats, et Jacques Regnault, de Saintes. Plusieurs de ces poëtes dont quelques-uns étaient aussi en relations littéraires avec André Mage de Fiefmelin, autre écrivain saintongeois de ce temps, furent sans doute des amis de Bernard Palissy.

Pierre Goy en fut un certainement. Pierre Goy, Gaius, ou mieux peut-être Gay, dont nous avons déjà parlé, serait, d’après Gobet, qui se trompe, l’auteur des deux quatrains signés P. G. et placés en tête de la Déclaration des abus qui n’est pas de Palissy.

On a dit — c’est Faujas de Saint-Fond (p. 674), et après lui les autres — que Samuel Veyrel, le savant apothicaire et archéologue, mettait à la disposition de maître Bernard son cabinet d’objets antiques recueillis à Saintes dans les démolitions du Capitole. C’était assez difficile. Samuel Veyrel n’a publié qu’en 1635, à Bordeaux, chez P. de la Court, son volume in-4° : Indice du cabinet de Samuel Yeyrel, apothicaire à Xaintes, et observations sur diverses médailles. De plus, né en 1575, il ne pouvait guère montrer à Palissy en 1562 des antiquités réunies seulement en 1609 et plus tard. On a donc évidemment confondu le père et le fils. Samuel Veyrel, l’antiquaire saintongeois, avait pour père Samuel Veyrel « maistre apothicaire de la ville de Xaintes, » auquel il succéda. Il est fort à croire que ce Samuel Veyrel faisait partie du petit cercle de l’artiste émailleur.

Pierre Sauxay était encore un des plus fidèles de la société. C’est lui qui mit à la fin de la Recepte véritable les stances dont voici quelques-unes :

Un Architas Tarentin
Fit la colombe volante.
Tu fais en cours argentin
Troupe de poissons nageante.

Le lizard sur le buisson
N’a point vn plus nayf lustre
Que les tiens en ta maison
D’œuure nouveau tout illustre.

Les herbes ne sont point mieux
Par les champs et verdes prees,
D’vn esmail plus precieux
Que les tiennes, diaprees.

La Grèce a receu l’honneur
De quelques Cariatides ;
L’Égypte pour la grandeur
De ses hautes pyramides.

Mais cela n’approche point
Des rustiques Figulines,
Que tant et tant bien à poinct,
Et dextremement imagines.

Le froid, l’humide et le chaud
Fait flestrir tout autre herbage
Tout ce qui tombe d’en haut
Le tien de rien n’endommage.

Je me tayray donc, disant
Que la meilleure nature,
D’vn thresor riche à present
Nous donne en toy ouuerture.
À Dieu.

Pierre Sauxay, poëte, était apothicaire comme Samuel Vevrel, et même pasteur ainsi qu’on l’a vu, l’un sans doute n’empêchant pas l’autre, à moins que de pharmacien il ne se soit fait ministre. En 1568, il avait passagèrement exercé à la Rochelle. Sa fille Suzanne reçut le baptême d’Yves Rouspeau, poëte de Pons et pasteur de Saujon. Sauxay figure sur divers actes religieux à Saintes... « Le 30e jour de may 1572, a été baptisé par Me Pierre Sauxay, ministre de la parole de Dieu, Daniel, fils de Nicolas Vallée, du Douhel...» Le 5 janvier de la même année a lieu le baptême de Pierre Veyrel « fait par Monseigneur Sauxay, ministre. « En 1576, le 8 avril, il signe encore sur un acte semblable, où fut marraine « Jeanne de Gontaulx de Biron, dame de Brisambourg. »

J’ai nommé Pierre Lamoureux ; il était un des habitués de ce modeste cénacle d’esprits cultivés. C’est à cause de lui que Palissy (p. 55) serait marri de médire des médecins : « Car il y en a en ceste Ville, ajoute-t-il, à qui ie suis grandement tenu, et singulierement à M. l’Amoureux lequel m’a secouru de ses biens et du labeur de son art. »

Gobet écrit : « Il est bien glorieux à ce médecin, dont le nom est d’ailleurs ignoré, d’avoir été un des Mécènes et des amis de Palissy. » Lamoureux cependant n’a pas manqué d’une certaine notoriété. Maire de Saintes au commencement des troubles, il avait livré la ville aux huguenots, comme nous l’avons vu. En 1569, il fut condamné à mort par le parlement de Bordeaux. L’arrêt ne reçut pas d’exécution. Lamoureux aurait dû se tenir tranquille. En 1574, « il eut, dit la France protestante, copiant l’Histoire et vray discours des guerres civiles, de Pierre Brisson, il eut la mauvaise pensée d’écrire à Plassac, gouverneur de Pons, pour lui faire connaître combien il serait facile de surprendre la ville de Saintes. Le valet qui portait sa lettre fut arrêté. Mandé en présence du gouverneur, Lamoureux n’hésita pas à reconnaître son écriture et fut jeté en prison. Après une longue détention, le lieutenant-criminel qui était son beau-frère, le condamna à être pendu. L’arrêt fut exécuté en 1574.

Tels sont quelques-uns des familiers de Bernard Palissy, ceux dont il nous a conservé les noms. À ces figures restées dans l’ombre. et effacées par le temps, se joindront plus tard celles de personnages célèbres et historiques, galerie intéressante où se coudoient les talents les plus divers, les noms les plus opposés. Quand il sera tout à fait illustre dans la capitale, le potier de Saintes se souviendra de ses modestes amis demeurés là-bas au milieu des campagnes de la Saintonge. Il conservera leur souvenir, l’inscrira dans ses ouvrages, les sauvant peut-être, sans s’en douter, d’un complet oubli.

Ce fut sans doute à l’instigation de ses doctes amis, éloignés ou voisins, que Palissy se décida à publier quelques-unes de ses idées. Il chercha donc un imprimeur et le trouva à la Rochelle. On en a voulu conclure que maître Bernard avait habité la capitale de l’Aunis.

Palissy eut de nombreux amis à la Rochelle peut-être autant qu’à Saintes. On en connaît quelques-uns. D’abord François Bauldouyn, sieur de l’Ouaille, conseiller du roi au présidial, pair et échevin. C’était un des hommes les plus honorés de son temps. Il jouissait d’une telle réputation que le médecin Olivier Poupard, dans son Traité de la peste (1583) l’appelle « un grand luminaire de littérature. »

Puis un bourgeois nommé l’Hermite, qui avait donné à Palissy « deux coquilles bien grosses. » Un autre bourgeois, François Barbot, marchand, qui lui prêta de l’argent. Il y connut certainement Louis de Launay, médecin pensionnaire de cette ville, dont les cures au moyen de l’antimoine l’avaient émerveillé, tellement qu’il se fit partisan de la drogue proscrite. En 1564, un an après la Recepte véritable, Louis de Launay publia un traité in-4° de la Faculté admirable de l’antimoine. C’était un peu la thèse soutenue à la fin du quatorzième siècle par cet alchimiste anonyme qu’on a appelé le bénédictin Basile Valentin, dans son Currus triumphalis antimonii. La riposte ne se fit pas attendre. L’année suivante, Jacques Grévin, médecin de Paris et poëte galant, imprima à Anvers un Discours contre l’usage de l’antimoine et contre Launay. Voilà la guerre allumée. Barthélemy Berton s’en réjouit car il édita en 1566 la Réponse de Louis de Launay au Discours de Jacques Grévin qu’il a écrit contre son livre : DE LA FACULTÉ DE L’ANTIMOINE. Grévin ne se tint pas pour battu. Il revint à la charge par une Apologie sur les vertus et les facultés de l’antimoime. Le parlement de Paris intervint ; et, en 1566, par un arrêt motivé, condamna l’antimoine à être et à rester un poison. L’emploi en fut défendu. Paulmier fut même, en 1579, exclu de la Faculté pour avoir contrevenu à cette décision ; et, plus tard, Guy Patin ne se gênait pas pour appeler empoisonneurs ceux qui se servaient en secret du remède prohibé. Palissy et de Launay ont appelé de ce jugement ; la postérité leur a donné raison.

Un autre bourgeois de la Rochelle qui eut certainement d’intimes relations avec Palissy fut Jacques Imbert, seigneur de Boislambert, avocat. Une de ses filles, Esther, fut aimée du roi de Navarre, dont elle eut un fils à la Rochelle. Henri voulut le donner à élever à d’Aubigné, qui refusa[1]. Le prince, pour ce scandale, dut, le 29 octobre, avant la bataille de Coutras, promettre, sur les observations du ministre Chaudieu, qu’il réparerait sa faute. En effet, son beau-père de la main gauche fut nommé grand bailli du fief d’Aunis. Mais les satisfactions accordées ne furent pas grandes. Jacques Imbert, plus tard, privé de sa charge et voyant sa fille abandonnée avec son enfant, partit avec elle en 1592 pour la Bourgogne, où se trouvait Henri de Navarre devenu roi de France. Esther fut, dit-on, empoisonnée par Gabrielle d’Estrées, et Jacques Imbert alla périr de misère à Saint-Denis. Sur son journal de dépenses pour l’année 1564, on trouve, à la date du 11 août « Quatre escus baillez en prest à Palissis. » Maître Bernard eut hâte de s’acquitter de la dette : car en marge Jacques Imbert a écrit « Receu le 30 aud. moys. »

Mais les amis ne font pas le logis, s’ils le remplissent. Je ne crois pas au séjour de Palissy dans la Rochelle. On objecte que s’il y imprima son livre, c’est qu’il y habitait. Ce n’est pas sûr ; il a pu faire dans cette ville de fréquents voyages ; mais pouvait-il abandonner son atelier ou le transporter en Aunis ?

La Rochelle avait un typographe protestant ; à Saintes, François Audebert, calviniste, n’avait pas encore installé ses presses et comme l’ouvrage contenait un assez bon nombre de pages huguenotes, l’auteur tenait à employer un coreligionnaire, à défaut d’autre qu’il ne trouvait peut-être pas. Enfin, à quelle époque placerait-on son séjour à la Rochelle ? Il quitta les bords de la Charente en 1565 ou 1566. Or, son livre lui-même en 1563 dit : « Demeurant en la ville de Xaintes. »

C’est en 1563 que parut chez Barthélemy Berton le premier ouvrage authentique de maître Bernard. En voici le titre :

RECEPTE VÉRITABLE par laquelle tous les hommes de la France pourront apprendre à multiplier et à augmenter leurs thrésors. Item, ceux qui n’ont jamais eu cognoissance des lettres, pourront apprendre une philosophie nécessaire à tous les habitants de la terre. Item, en ce liure est contenu le dessein d’un iardin autant délectable et d’vtile inuention qui en fut oncques veu. Item, le dessin et ordonnance d’une ville de forteressse, la plus imprenable qu’homme ouyt iamais parler, composé par maistre BERNARD PALISSY, ouvrier de terre et inuenteur des rustiques figulines du Roy, et Monseigneur le duc de Montmorancy, pair et connestable de France, demeurant en la ville de Xaintes. La Rochelle, de l’imprimerie de Barthélemy Berton, 1563[2].

À l’exemple des grands imprimeurs d’alors, de Jean de Marnef, de Poitiers, par exemple, qui avait un pélican, ou d’Étienne Bichon, de Saintes, au dix-septième

siècle, qui avait une biche mettant bas ses faons, Barthélémy Berton a placé pour marque une vignette sur le titre de ce livre. Cette vignette représente un homme dont le bras droit est lié à une lourde pierre qui le retient au sol, et dont le bras gauche, orné de deux ailes, semble voler vers Dieu, qu’on aperçoit dans un nuage. La légende est ainsi conçue :

POVRETÉ EMPESCHE LES BONS ESPRITS DE PARVENIR.

Elle fait songer aux vers de Juvénal, satire III :

Haud facile emergunt, quorum virtutibus obstat
Res augusta domi.

« Ce n’est pas facilement qu’ils s’élèvent, ceux dont le mérite trouve pour obstacle la pauvreté[3]. »

La Récepte véritable, volume in-12 d’une centaine de pages, dont le titre énonce clairement le contenu, était certainement écrite quelques années avant sa publication. Elle doit avoir été retouchée sous l’influence des persécutions que venait de subir l’auteur.

L’ouvrage se compose de deux parties. La dernière, de la Ville de forteresse, n’a que quelques pages. La première est de beaucoup plus considérable. Aussi Faujas de Saint-Fond l’a-t-il cru pouvoir diviser en quatre livres : l’Agriculture, l’Histoire naturelle, le Jardin délectable, avec un appendice intitulé Histoire ; le quatrième livre est formé de la seconde partie de l’ouvrage Ville de forteresse.

Mais cette division, fort exacte comme plan ou analyse, a le tort d’être arbitraire. Palissy écrit un peu au gré de son imagination. L’ordre lui fait complètement défaut ; c’était du reste dans les livres une qualité fort rare au seizième siècle. L’intérêt est varié, trop varié. Les idées s’y suivent et ne s’y enchaînent pas. Elles ressemblent à des ombres chinoises, à ces fantômes des panoramas dioramatiques ; à peine commencent-elles à prendre forme que déjà elles s’évanouissent, vagues, confuses, pour laisser la place à d’autres qui ne feront de même qu’apparaître et disparaître. M. Duplessy, plus indulgent (p. 477), a comparé l’ouvrage de maître Bernard « à ces causeries littéraires si fort en vogue de notre temps. Lui aussi a fait une sorte de causerie scientifique. L’imagination seule l’a conduit au milieu de ce dédale d’observations dont le décousu est encore un agrément et une ressource contre l’aridité de certaines démonstrations. Le caprice et la fantaisie lui ont tracé le plan de cette mosaïque agréable, quoique un peu confuse. Dans ce pêle-mêle de pensées, justes pour la plupart, et plus d’une fois poétiquement éloquentes, est, je le répète, l’originalité en même temps que le défaut de Recepte véritable.

Puis, l’écrivain cherche à se reconnaître dans ce dédale : « On finit cependant, dit-il, par trouver un enchaînement possible, quoique un peu artificiel sans doute, dans ces explications sans ordre et sans lien. C’est un cadre fictif, je l’avoue, mais qui a du moins ce mérite de s’adapter parfaitement au livre de Palissy. » Et il voit dans ce volume, si complexe et si mêlé, trois parties. La première, réservée à la science, nous offre des conseils divers sur l’agriculture, l’explication de quelques problèmes de chimie théorique ou appliquée ; la seconde, la description de son fameux jardin, qui semble le sujet réel du livre entier. La troisième enfin renferme l’histoire de l’Église réformée de Saintes, et, comme corollaire, le plan de la ville de forteresse.

En tête de l’opuscule se lisent des vers. D’abord un huitain dédié par : « F. B. à M. Bernard Palissy, son singulier et parfait ami. Salut. » Puis vient un dizain qu’un biographe, sans plus de preuves, a mis sur le compte de Palissy. Je le crois du même auteur.

Quel est ce poëte qui se cachait discrètement sous ces deux lettres F. B. ? C’est sans doute François Bauldouyn, qui prêtait volontiers le secours de sa plume aux écrivains de son temps. Dans le livre d’André Mage de Fiefmelin, l’Image d’un mage, à la page 71, il compose, en l’honneur du poëte oléronais, une ode à la manière antique, avec strophe, antistrophe et épode, signée F. Bauldouyn, sieur de l’Œille ; et à la page 75, il insère un sonnet, au bas duquel sont ces seules lettres F. B. s. de L.

Mais plusieurs poëtes s’appelaient F. B. Aussi Gobet a-t-il mis en note à la page 462 : « Peut-être François Béroalde, sieur de Verville, contemporain et amateur de sciences comme Palissy. » Cap dit de même sans plus de fondement (page 4) : « Probablement François Béroalde de Verville, » son contemporain, auteur du Moyen de parvenir.

François Béroalde, né le 28 avril 1558, avait cinq ans à l’époque où parut la Recepte véritable. Si précoce qu’on suppose le sieur de Verville, il est peu probable qu’il ait à quatre ans composé des vers pour recommander Palissy au public, et qu’il se soit lui-même appelé « son singulier et parfait ami. » Il vaut mieux sous les initiales F. B. voir François Bauldouyn.

La part de la pose dans les préliminaires du livre est alors considérable. C’est d’abord une Epistre dédicatoire au fils du connétable de Montmorency, chevalier de l’ordre du roi, capitaine de cinquante lances, gouverneur de Paris et de l’Ile-de-France, plus âgé de vingt-six ans. L’auteur lui expose les idées principales de son travail, et s’excuse d’oser, modeste artisan, lui offrir ses services pour la construction d’une forteresse. Car, « s’il a plu à Dieu de lui distribuer de ses dons en l’art de terre, qui voudra prouver qu’il ne soit aussi puissant de lui donner d’entendre quelque chose en l’art militaire, lequel est plus apprins par nature au sens naturel que non pas par pratique ? »

Ensuite c’est une lettre « à Ma trés-chère et honorée dame la Reyne Mère, » pour la remercier d’avoir bien voulu à la requête du connétable employer l’autorité du roi, afin de le tirer des prisons de Bordeaux. Il aurait voulu aller lui-même lui témoigner sa gratitude son « indigence ne l’a voulu permettre, » et aussi dédier son livre au roi : il a craint de paraître solliciter une récompense qu’on n’eût pas manqué de lui accorder puisqu’on le fait à tous les autres écrivains ou artistes ; mais il a une façon de se montrer reconnaissant, c’est de publier son livre, qui tend à « multiplier les biens et vertus de tous les habitants du royaume, » et de s’offrir à elle pour édifier son jardin de Chenonceaux. Les mêmes sentiments de dévouement sont exprimés dans la troisième épître, « à Monseigneur le duc de Montmorency, pair et connétable de France. » Enfin il y a un avertissement au lecteur.

Dans ces quatre pièces, où sont racontés avec aigreur plusieurs faits relatifs à sa captivité momentanée, se montre le plus vif désir d’être utile. « Que les simples, dit-il, soient instruits par les doctes, afin que nous ne soyons redarguez à la grande iournée d’avoir caché les talens en terre. » Dans ces dédicaces où ordinairement la flatterie se donne carrière, Palissy montre son caractère : finesse de paysan, rudesse et bonhomie, austérité du croyant et habileté d’un homme qui connaît ses gens.

L’ouvrage est en forme de dialogue. Le style est remarquable. Il est clair en des matières abstraites, énergique sur des sujets souvent métaphysiques. Le ton est naturel ; le choix des termes toujours heureux. « On a comparé, écrit M. Cap (p. 26), le style de Palissy à celui de Montaigne. Son expression, en effet, est presque toujours vive, primesautière, comme celle du célèbre sceptique. Il l’égale souvent par son tour ingénieux, par une certaine verve de logique, par une liberté de pensée et de langage qui n’exclut pas la finesse et la malice. »

Cet éloge déjà suffisant ne suffisait pas à M. de Lamartine. « Il est impossible, dit-il[4], il est impossible après avoir lu ses écrits, de ne pas proclamer ce pauvre ouvrier d’argile un des plus grands écrivains de la langue française. Montaigne ne le dépasse pas en liberté, J.-J. Rousseau en sève, la Fontaine en grâces, Bossuet en énergie lyrique. Il rêve, il médite, il pleure, il décrit et il chante comme eux. »


  1. Mémoires, page 80.
  2. Il existe de cette édition un exemplaire à la Bibliothèque impériale et à la Bibliothèqne de l’Arsenal.
  3. De cette légende on a fait la devise de Palissy, et son emblème de cette marque d’imprimeur. Mais ni l’une ni l’autre ne lui appartiennent. Elles ne sont pas davantage à Barthélemy Berton. Celui-ci se les était tout bonnement appropriées. Le véritable inventeur reste encore inconnu. Cette marque figure sur les Emblèmes d’Alciat, édition de 1555, antérieure par conséquent de huit années à la publication Aunisienne. L’exemplaire que j’ai eu entre les mains est de 1589. Au chapitre Emblema CXX, page 433, on lit ce titre :

    Paupertatem summis ingeniis obesse ne provehantur,

    dont la traduction exacte est :

    Pauvreté empêche les bons esprits de parvenir ;

    puis ces deux distiques qui sont la description de la figure :

    Dextra tenet lapidem ; manus altera sustinet alas ;
    Ut me pluma levis, sic grave mergit onus.
    Ingenio poteram saperas volitare per arces,
    Me nisi paupertas invida deprimeret.

    Vois ! aile à ma main gauche ; à ma droite, une pierre !
    L’aile m’emporterait ; le poids m’attache à terre.
    Je voudrais jusqu’au ciel m’élever ; mais en vain :
    La dure pauvreté m’accable sous sa main.

    J’ai constaté cette marque à la fin du tome Ier (page 365) de l’Histoire universelle du sieur d’Aubigné, imprimé à Saint-Jean-d’Angely avec la marque de Maillé « par Jean Movssat, imprimeur ordinaire du dit sievr, » en 1616. M. B. Fillon la signale avec la devise : Spes sola dat viresL’espoir seul donne des forces, — au revers de la médaille de Jérôme de Villars, archevêque de Vienne, de 1601 à 1625, et sur un plat à relief de la fin du seizième siècle, provenant de la collection de madame de la Fayette.

  4. Dans le Civilisateur, juillet 1852.