Bernard Palissy, étude sur sa vie et ses travaux/Chapitre XX

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Chapitre XX

Palissy affiche ses cours dans Paris. — Offre singulière qu’il fait. — Première leçon. — Les eaux. — Leur influence sur la santé. — Quelles sont les meilleures. — Elles ne montent pas plus haut que l’endroit d’où elles viennent. — Théorie sur l’origine des eaux. — Hypothèse du feu central. — Ce qu’en pense Palissy. — Bizarre opinion de Descartes sur les tremblements de terre. — Les puits artésiens. — Le drainage. — Les éolipyles. — Théorie de l’ébullition ; — de la dilatation des gaz. — Conséquences de ces découvertes. — Infiltration des eaux pluviales produisant les sources. — Ce qu’en pensait Descartes.

La date que Palissy fixa pour l’ouverture de ses cours scientifiques fut le carême de 1575. À cette époque, des affiches furent placardées dans tous les « carrefours de Paris. » Elles annonçaient que « maître Bernard Palissy, l’inventeur des rustiques figulines du roi et de la reine sa mère, » expliquerait tout ce qu’il avait appris « des fontaines, métaux et autres natures. » Trois séances devaient suffire.

La foule, avide de spectacle, devait être nombreuse. Aussi, pour écarter les désœuvrés, la pancarte annonçait que le prix d’entrée serait d’un écu. Palissy ne voulait avoir que « les plus doctes et les plus curieux. » Il assurait ainsi à ces réunions un caractère sérieux et vraiment scientifique. Outre le désir d’être utile, l’orateur voulait faire subir à ses théories l’épreuve de la discussion publique. Dans ses méditations solitaires, sans guide, sans conseil, sans contrôle, n’avait-il pas pris des rêves pour la réalité et des chimères pour la science ? Il espérait donc pouvoir tirer de ses auditeurs « quelque contradiction qui eust plus d’assurance de vérité, que non pas les preuves » qu’il mettait en avant, et que « il y en aurait de Grecs et de Latins » qui lui « résisterait en face. » Pour donner plus de hardiesse à ses adversaires, ses affiches portaient que, si ses paroles étaient trouvées fausses en quelque endroit, il rendrait le quadruple du prix d’entrée. Pensée singulièrement désintéressée ! Parmi les gens qui parlent, combien accepteraient cette condition !

Le jour indiqué, Palissy put faire sa leçon. Nulle défense ne vint fermer son cours avant qu’il fût ouvert, et l’autorisation, dont il n’avait pas eu besoin, ne lui fut pas retirée. En un siècle qu’on nous donne comme l’époque du fanatisme par excellence, au lendemain de la Saint-Barthélemi et à la veille de la Ligue, n’est-il pas instructif et curieux de voir des conférences publiquement faites, sans permission, sans obstacle, par un huguenot ?

Comme l’avait annoncé l’affiche, la première conférence roula sur les eaux et fontaines. La question était importante et l’est encore. Quand on réfléchit à l'influencé des eaux sur la santé publique, on est effrayé du peu de soin qui leur est donné généralement. De remarquables efforts ont été tentés dans ces dernières années pour procurer aux villes une eau salubre et abondante. A-t-on toujours fait passer les conditions hygiéniques avant la grande question des finances et de l’économie ? Il nous suffit de signaler au moins la bonne volonté. Quant aux campagnes, elles ont été abandonnées à elles-mêmes. Plusieurs des conseils de Palissy ne leur seraient pas inutiles même à présent. Écoutons donc le potier. Je vais reproduire sa leçon en l’abrégeant, en conservant les idées, le ton général, les petites digressions, et aussi les erreurs du morceau. On jugera mieux ainsi de la tournure de son esprit.

L’incurie des hommes pour leur boisson est étonnante. Ordinairement pour avoir de l'eau, on creuse un trou ; mais quelle eau en tire-t-on ? Une eau froide et croupie. Elle vient le plus souvent des égouts, des fosses d’aisance. S’il y en a de meilleure, c’est que les terrains environnants sont plus purs. Si ce sont des infiltrations fluviales qui alimentent les puits, les puits sont à sec quand est à sec la rivière qui les entretient.

Les mares sont encore plus dangereuses. Dans leurs eaux échauffées par le soleil naissent des milliers d’insectes et de reptiles malfaisants. Les troupeaux prennent là des maladies mortelles, dont on cherche ailleurs la cause. Les citernes, bien meilleures que les mares, ne sont cependant point parfaites. L’eau trop tranquille s’y altère, et dans les chaleurs d’été fait défaut, lorsqu’on en a le plus grand besoin.

Ah ! que nos prédécesseurs appréciaient mieux que nous les avantages d’une eau saine. Quels prodigieux ouvrages ils ont construits pour se la procurer ! Voyez en Italie, en Languedoc, en Saintonge.

En effet, les eaux sont altérées par les terrains qu’elles traversent et quelquefois d’une manière funeste à la santé. Elles prennent les propriétés salines, bitumineuses ou minérales, la coloration jaune, noire ou rouge des substances qui s’y trouvent. Elles s’y échauffent même. Témoin les sources thermales. Or, on ne peut nier l’existence d’un feu souterrain entretenu constamment par un incendie qui a perpétuellement lieu. La vapeur qu’il produit soulève le sol, l’agite, le crevasse ; de là les tremblements de terre et les volcans. Qui a fourni l’explication de ces phénomènes ? Quelque livre de philosophie ? Non, mais un simple chaudron. Il était à moitié rempli d’eau froide. En bouillant, l’eau acheva de remplir le vase, et même passa par-dessus le bord. D’où vient cela ? Certainement de quelque air engendré dans l’eau par le feu. De même une pomme d’airain, percée d’un petit trou et contenant un peu d’eau, laissait, à la chaleur d’un brasier, échapper un vent si violent qu’il faisait brûler même le bois vert.

On peut donc voir après ce rapide examen des diverses eaux, que les seules bonnes sont les eaux de fontaines. Ces eaux viennent des pluies et ne viennent que des pluies. Les savants prétendent bien que toutes les eaux viennent de la mer. C’est une grave erreur. Tenez pour règle certaine « que les eaux ne montent jamais plus haut que les sources d’où elles procèdent. » Supposât-on la mer aussi élevée que le sommet des montagnes, par quel canal parviendrait-elle là-haut ? En passant par la terre, elle s’échapperait à la moindre veine, et abîmerait les vallées sous ses flots. Ce sont les pluies qui alimentent les sources ; et les pluies sont elles-mêmes formées par les évaporations des étangs, des lacs et surtout de la mer. On pourrait objecter que les eaux produites par les exhalaisons de l’Océan devraient être salées. Mais regardez comment se fait le sel. Le soleil enlève l’eau douce des aires où les sauniers ont parqué l’eau de mer. Aussitôt, l’eau salée se crème ; le sel est formé. Du reste, si le soleil prenait de l’eau salée dans la mer, pourquoi n’en prendrait-il pas dans le aires ? et alors comment y trouverait-on du sel ? Il y a dans les îles de Saintonge des puits doux et des puits salés. Faut-il admettre qu’ils viennent tous de la même source ? Certains îlots n’ont pas même un arpent de terre ferme, et il y a un puits d’eau douce. Ces eaux douces proviennent donc des égouts de pluie.

D’autres ont prétendu que les eaux sont engendrées par un air qui, s’étant épaissi aux parois des cavernes, se dissout en eau. Mais un air qui se dissout en eau n’est-il pas déjà de l'eau ? Les vapeurs renfermées dans les cavernes peuvent donc s’élever et retomber en pluie. Toutefois elles ne sauraient donner qu’une faible quantité d’eau. Enfin ces exhalaisons des gouffres et des grottes ne provenaient-elles pas déjà des pluies ?

Il reste à savoir comment les eaux de sources nous arrivent. Examinons les montagnes formées de pierres et de rochers ; elles sont la charpente de la terre qu’elles soutiennent, comme les os soutiennent le corps de l’homme. Sans cela les montagnes, rongées par les pluies et les torrents, auraient fini par s'abaisser au niveau des vallées. Les eaux filtrent à travers les terres, jusqu’à ce qu’elles aient trouvé un fond de roches qui les retienne. Dès qu’elles trouvent une issue, elles jaillissent en fontaines ou en ruisseaux. Et comme l’infiltration est graduelle et lente pendant l’été même, les sources continuent à couler. Voilà pour les montagnes. Dans la plaine, le même phénomène a lieu. Les eaux coulent, jusqu’à quelque banc d’argile, qui les arrête tout aussi bien que le rocher. Elles s’y rassemblent en nappes. Creusez ; elles sourdent. Elles sourdent quelquefois des sables. Mais à une profondeur plus ou moins grande, il y a toujours quelque fond imperméable et si cette source s’élève plus haut que le niveau du sol, sachez-bien qu’elle vient aussi de plus haut.

Il est donc facile, après ces principes et ces exemples, de voir la nécessité d’une eau salubre et de l’obtenir. Si donc votre maison est au pied d'une montagne, cherchez une fente dans ses flancs ; l’eau jaillira. Qu’un bassin la reçoive, formé de pierres, ayant du sable au fond, afin qu’elle puisse se purifier complètement, et avec une grille à l'ouverture pour arrêter les corps étrangers. Un second, un troisième réceptacle l’amèneront jusqu’à la maison. S’il y a des arbres, laissez-les ; s’il n’y en a pas, plantez-en. Ils empêcheront l’eau de raviner la montagne, conserveront le gazon à leurs pieds et les eaux filtreront doucement jusqu'à votre bassin. Ainsi vous aurez une eau privée de ces sets minéraux ou végétaux, si nuisibles à la santé, et une eau dont Vitruve a démontré l’innocuité parfaite. Si la maison est située sur une hauteur, le moyen de recueillir les eaux est plus difficile, mais non impossible. Creusez une pièce de terre en une certaine pente ; former un sol de pierres, briques, argile, que vous recouvrirez de terre. L’eau filtrera à travers ces terres jusqu’à ce sol factice, et vous la pourrez recueillir sans peine. Ce sont là de grandes dépenses, dira-t-on. Mais qu’y a-t-il de plus indispensable que l’eau ? N’est-elle pas le premier des éléments, le plus nécessaire à la santé et à la vie ?

Telle fut cette première conférence. On en trouve le développement dans les six premiers chapitres du septième livre du Théâtre d’agriculture, par Olivier de Serres. Chez Palissy, c’est une conversation ; ce n’est pas un traité. Il s’y livre à toutes les digressions et prend tous les tons que peut comporter son sujet. Quelle poésie et quelle grandeur par moments ! Puis il raille ; une saillie égaye l’austérité de la doctrine. On y reconnaît cette franchise de langage qui lui a dû faire quelques ennemis.

Tout n’est pas excellent dans ses théories. Par exemple, ce n’est pas l’air enfermé dans le chaudron qui augmente l’eau, mais la vapeur.

De plus « l’eau, qui remplit un tuyau de 2 pouces, étant violemment poussée, » ne se resserrera pas de moitié. L’eau n’est pas compressible. Serrée dans une sphère de métal, elle passe à travers les pores, mais ne diminue pas de volume d’une manière sensible. Maître Bernard a été plus heureux quand il nous l’a montrée augmentant de volume par la chaleur. C’est le principe de la dilatation ; il n’y manque que le nom.

Ses opinions sur les tremblements de terre seraient plus controversées par ceux qui admettent l’existence d’un feu central. Or cette théorie du feu central, généralement admise aujourd’hui, le sera-t-elle demain ? Werner l’avait combattue à la fin du dernier siècle. Ses deux plus célèbres élèves, Léopold de Buch et Alexandre de Humboldt l’ont soutenue et démontrée. Voici que de nouveaux champions, M. Johnston, un des plus remarquables géologues de l’Angleterre, dans son Physical Atlas ; un autre Anglais, savant illustre, sir Charles Lyell, dans ses Principles of Geology, puis M. Emmanuel Liais, dans son livre l’Espace céleste et la nature tropicale, se prononcent énergiquement contre elle. « Il faut, suivant ce dernier, attribuer les phénomènes volcaniques à des actions chimiques s’opérant à peu de distance au-dessous de la surface terrestre, par exemple aux décompositions des masses de sulfures et aux combinaisons diverses opérées sous l’influence même des eaux s’infiltrant dans le sol. Les émanations gazeuses des volcans sont précisément des preuves d’actions chimiques intenses, et leur voisinage constant de la mer (sauf pour les volcans de l’Asie centrale, qui, par compensation sont prés de grands lacs), serait complètement inexplicable dans l’hypothèse où ils seraient des soupiraux du feu central, tandis que ce voisinage de la mer se comprend naturellement dans l’hypothèse d’actions chimiques. »

N’est-ce pas la théorie de Palissy, à part ses quatre substances, qu’il faut remplacer par une décomposition chimique ? combien de temps a-t-on mis pour y arriver ! par quels détours a-t-on passé ? et encore, cette idée n’est-elle pas la plus scientifiquement et la plus généralement admise !

En 1708, Jean-Jacques Scheuchzer, professeur de physique et d’histoire naturelle à Zurich, soutenait après Palissy que Dieu soulevait les montagnes pour dessécher les eaux du déluge, et qu’il les avait créées fortes afin qu’elles se pussent tenir debout.

Et Descartes, dans ses Principes de la philosophie, il nous raconte comment des deux éléments qui composent le feu, l’un, se trouvant chassé par une force quelconque, va rejoindre l’autre, et produit ainsi un incendie dans l’intérieur de la terre. Puis, que les tremblements de terre et les volcans sont causés par les exhalaisons qui, trop agitées pour se convertir en huile, composent dans des cavités pleines d’air « une fumée grasse et épaisse qu’on peut comparer à celle qui sort d’une chandelle lorsqu’elle vient d’être éteinte. » Si le feu arrive, la fumée s’enflamme, pousse les parois de la caverne, et voilà la terre qui oscille. Après ce bel exploit, la même flamme entr’ouvre le sommet des montagnes, endroit plus facile à soulever, et voilà les volcans. Je le demande : en voyant Descartes lui-même tomber dans de telles hérésies, ne doit-on pas pardonner à Palissy quelques bévues, et admirer ses grandes découvertes ? Sa théorie sur les eaux, qui tendent toujours à remonter au niveau de leur source, a été depuis adoptée. « J’appelle, dit Perrault en 1674 dans son Traité de l’origine des fontaines, j’appelle cette opinion vulgaire, parce qu’il n’y a presque personne qui ne la suive... En les auteurs je n’en trouve que quatre qui aient suivi cette opinion commune, savoir : Vitruve, Gassendi, le P. François et Palissy. »

Là est certainement le point de départ d’une science toute nouvelle, l’hydroscopie. Elle est encore la base des forages artésiens.

Les puits artésiens étaient connus avant lui en Chine, je le sais. L’Artois, qui leur donna son nom, en possédait plusieurs. C’est la croyance ordinaire, mais non générale. D’après ceux qui l’admettent, le premier y fut creusé sous Louis le Gros, en 1126, dans le couvent des chartreux de Lillers. Mais c’est par les leçons de maître Bernard que les savants comprirent comment on les pourrait multiplier. Il avait même pris soin de décrire dans son traité de la Marne, page 341, un instrument qui est presque notre sonde actuelle, ou plutôt qui en est l’élément. « En plusieurs lieux les pierres sont fort tendres et singulièrement quand elles sont encore dans la terre ; pourquoi il me semble qu’une torcière la percerait aisément, et après la torcière, on pourrait mettre l’autre tarière, et par tel moyen on pourroit trouver des terres de marne, voire des eaux pour faire puits, lesquelles bien souvent pourraient monter plus haut que la pointe de la tarière les aura trouvées, et cela se pourra faire moyennant qu’elles viennent de plus haut que le fond du trou que tu auras fait. » M. Hoefer, dans son Histoire de la chimie, a proclamé ce passage la vraie théorie et la découverte des jaillissements artésiens.

Le drainage est implicitement contenu dans le passage où il parle de ce fond solide que l’eau rencontre et ne peut traverser. La pesanteur de l’atmosphère est pressentie dans la phrase où il attribue l’élévation de la colonne liquide « à l’aspiration ou sucement du vent qui est amené par le baston. » Ce qu’il dit des houles d’airain qui, remplies d’un peu d’eau et chauffées au feu « émettent un souffle véhément, » inspirèrent au savant anglais Robert Boyle, l’idée de se servir de ces éolipyles pour activer la combustion du charbon. Les locomotives en ont emprunté le principe ; et on peut affirmer que lui seul rend possible l’application de la vapeur aux chemins de fer. Bernard Palissy avait sans doute pris ce fait à Vitruve, un de ses auteurs favoris, qui l’a décrit dans son livre[1].

Il ne devait qu’à lui, à son esprit d’observation, ses étonnantes idées que lui avait suggérées ce chaudron sur le feu. Encore un pas, et il atteint la théorie précise de l’ébullition, de l’augmentation du volume des liquides par la chaleur, de la dilatation des gaz et enfin de la puissance de la vapeur. Ce sont des vérités touchées du doigt, presque atteintes ; elle ne sont pas conquises, mais celui qui les a soupçonnées, débrouillées et éclaircies, n’en est pas moins en avant de deux siècles sur ses contemporains. Moïse aussi avait montré la terre promise sans y pouvoir pénétrer.

Cette première conférence de Maître Bernard fut féconde en résultats. Usant de plusieurs théories et découvertes de cet ingénieur improvisé, Nicolas Wasser-Hun, bourgeois de Bâle, Jean de Sponde, de Mauléon, qui devint plus tard lieutenant-général de la sénéchaussée de la Rochelle, et Paul de la Treille, dix ans plus tard, s’offrirent à Henri III pour embellir, assainir la ville de Paris, et la pourvoir de bonnes eaux, dont les habitants « ont grand faute, plus que les autres villes et lieux » de la France. Ils s’engageaient « à élever l’eau à la hauteur et en la quantité qu’on voudrait, à faire couler continuellement, comme une fontaine et sans aide d’homme et d’animal, l’eau des puits qui servirait en outre à mouvoir moulin à blé, moulin à bras, tanneries, papeteries, forges, etc. » Ils jetteraient à profusion les fontaines dans Paris et dans toutes les autres villes. Ils auraient une manière de labourer en un jour plus de terre avec deux chevaux que l’on n’en laboure avec dix paires de bœufs et de conduire avec six chevaux les chariots que trente traînent avec peine. Au moyen de leur recette, un homme sera plus fort que cinquante, et soulèvera un double canon. Est-ce un rêve ? Quelle puissance inconnue avaient-ils alors à leur disposition ? On songe à la vapeur. Est-ce d’elle qu’ils voulaient parler ? Sont-ce des charlatans, ou des génies incompris ? Mais voici qui est plus merveilleux encore. « Ils ont trouvé le mouvement perpétuel, « lequel peut servir à infinité de bonnes choses, » disent les lettres patentes. Servit-il aux inventeurs ? Hélas ! le mouvement perpétuel est où en est encore la quadrature du cercle.

Nous avons vu qu’en 1717, un habile ingénieur, Couplet, qui avait étudié les idées de Palissy, donna une source abondante à Coulanges-la-Vineuse. Ailleurs, en 1850, la commission générale de la santé pour la fourniture des eaux à Londres, proclamait non-seulement l’excellence de sa théorie, mais même recommandait sa pratique pour obtenir des eaux potables[2]. Elle constatait que les eaux venant des profondeurs de la terre, moins chargées de matières végétales, contenaient en retour plus de matières minérales, et se trouvaient ainsi beaucoup moins hygiéniques. Elles sont, en outre, plus lourdes. Le comté de Lancastre adopta le rapport du comité de santé. On entoura d’un fossé une colline sablonneuse ; les eaux s’y amassèrent, et les habitants purent boire, sans se douter qu’ils le devaient à un nommé Bernard Palissy, français de nation, et potier de son état.

On pourrait multiplier les observations et montrer à chacune de ses pages une théorie ingénieuse, une idée originale, une pensée vraie. Nul n’exposerait en termes plus lucides la formation des sources. Il est bien le premier qui en ait attribué l’origine aux infiltrations pluviales.

Les idées de Palissy sur la formation des sources, mirent du temps à pénétrer dans les têtes des savants. Les Principes de philosophie de Descartes en 1644, près d’un siècle après, en contiennent une explication singulière, § 44, IVe partie. Le sublime philosophe croit que sous les montagnes sont d’immenses cavités d’où s’élèvent, en se glissant par les pores de la terre, des vapeurs qui, arrivées à la cime des monts, se joignent ; et, se trouvant trop grasses pour repasser par ces mêmes conduits, elles cherchent des canaux plus larges, les remplissent, et forment des sources qui restent cachées jusqu’à ce qu’elles rencontrent quelque ouverture à la superficie terrestre, d’où elles s’écoulent eu ruisseaux et fontaines vers la mer. L’Océan, à son tour, forme certaines sources au moyen de veines souterraines. Si ces pores de la terre, qui donnent passage aux eaux salées sont assez larges, l’eau y passe avec son sel ; s’ils sont trop étroits, l’eau avant d’y pénétrer, doit se décharger à la porte de tout son sel. C’est pourquoi il y a des puits doux et des puits salés.


  1. De Re architectura, I, 6.
  2. Report of the General Board of Heatth on the Supply of Water to the Metropolis (1850), p. 84.