Bernard Palissy, étude sur sa vie et ses travaux/Chapitre XXIII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
CHAPITRE XXIII

Palissy crée un cabinet d’histoire naturelle. — Description. — Belon et Rondelet. — Huitième leçon. — Des pierres. — Les carrières de Montmartre. — Les argiles de Chantilly et de Passy. — Palissy les étudie avec François Choisnin. — Pierre Milon, étudiant en médecine. — Se forme-t-il des pierres ? — intussusception et juxtaposition. — La cristallisation diffère de la formation de la glace. — Les stalactites. — Bois pétrifié. — Les fossiles humaines. — Les fossiles d’après Jérôme Cardan, Pierre-André Mattioli, Gabriel Fallope, Michel Mercati. — Les fossiles ont été formés sur place. — Fontenelle. — Différentes espèces de pétrifications. — Coloration des pierres. — Leur densité. — Ce qu’ont écrit de Palissy, Réaumur et Cuvier. — Léonard de Vinci.

En même temps que Palissy annonçait dans sa chaire le résultat de ses découvertes, il les faisait toucher du doigt pour ainsi dire. Quand les objets ne pouvaient être apportés et mis sous les yeux de ses auditeurs, il les invitait à les venir voir. Chacun, leur disait-il, en moins de deux heures (page 113) pourra comprendre et la vérité de mes systèmes et les erreurs des théoriciens ; il y deviendra en une journée plus savant dans les sciences naturelles et physiques que s’il passait cinquante ans sur les écrits des philosophes. Les plaisants se moqueront des astrologues, et leur demanderont quelle échelle leur a servi à monter pour savoir ce qui se passe dans le ciel. Ici, tout est sous la main et sous les yeux ; on peut à la fois voir, entendre et toucher. Son cabinet, « ma petite académie, » comme il l’appelait, était donc libéralement ouvert à tout curieux, à tout amateur. Ce fut le premier muséum. Les seigneurs, les savants, Henri de Mesmes, Nicolas Rasse, avaient bien des cabinets ; mais le public n’y était pas admis. Il fallait qu’à la création de conférences, Maître Bernard ajoutât celle d’un cabinet d’histoire naturelle.

Palissy avait distribué toutes ses pièces d’après un certain ordre. La classification n’en était peut-être pas bien scientifique. Les visiteurs cependant et lui-même s’en contentaient. Rangées par étages, elles portaient toutes des écriteaux indiquant leurs noms, qualités et provenances. Le maître prenait la peine de les énumérer lui-même. Entrons à la suite de ses auditeurs. Voici des stalactites, espèces de « mesches pendantes » à la voûte des cavernes, « et formées par les eaux qui descendent journellement à travers les terres ; » des pierres de plâtre, talc et ardoises réunies comme les feuillets d’un livre, parce que leur formation a été successive ; des pierres coquillères qui sont composées de crustacés ; du bois pétrifié ; des coquillages fossiles, extraits des flancs d’un rocher ou pris sur des montagnes. Là sont les minéraux de toutes espèces qui ont des formes géométriques ; des minerais d’or, de cuivre et d’argent, disposés quelques-uns par couches successives de pierres, de diamants et de métal ; des marcassites cubiques enfoncées dans l’ardoise et nécessairement formées avant elle ; des cristaux, des bois métalliques ; des fruits pétrifiés, des agates, des pierres qui ont retenu la figure des herbes qui les couvraient, et autres objets curieux. En montrant tout cela, Bernard Palissy répétait et résumait ses leçons. N’est-ce pas là le type du professeur naturaliste ?

On regrette que Palissy n’ait pas lui-même reproduit ces objets divers. Combien serait curieux un ouvrage où chaque pièce serait représentée et décrite ! Il y avait songé. Il voulait « mettre en pourtraicture (page 280) notamment les coquilles et poissons pétrifiés pour les distinguer des naturels. Hélas ! le temps ne l’a voulu permettre, » et peut-être aussi la question d’argent. D’autres savants, Pierre Béton et Guillaume Rondelet, avaient été plus heureux.

Le premier publia une Histoire naturelle des étranges poissons marins avec leurs portraits gravés en bois, livre fort recherché dont Palissy fait mention. Guillaume Rondelet laissa entre autres ouvrages une Histoire des poissons... avec les figures au naturel gravés sur bois, qui lui a valu le titre de créateur de l’ichthyologie. Ces deux savants, en explorant les pays connus des anciens et en vérifiant les affirmations hasardées d’Aristote et de Théophraste, son disciple, rectifiaient les erreurs innombrables de Pline, et en débarrassaient l’histoire naturelle.

Mais tout cela ne satisfait pas Bernard Palissy. Il est content qu’ils aient tous les deux écrit et dessiné les poissons qu’ils avaient trouvés dans leur voyage à Venise. Qu’ils eussent bien mieux fait de graver les fossiles !

À l’aide des ouvrages de ses devanciers et de ses minéraux recueillis partout et soigneusement conservés, Palissy, en 1576, put faire sa leçon sur les pierres, dont son traité Des pierres n’est qu’une reproduction, sans doute plus précise. Pour un pareil su}et, il avait beaucoup observé dans ses courses aux bords du Rhin, en Allemagne, dans les Ardennes. Il fit plus, il alla étudier les environs de Paris. Une fois, il va dans les carrières à plâtre de Montmartre.

Puis ce sont les fabriques de tuiles de Chaillot, de Chantilly, qu’il visite. L’argile y est pleine de marcassites. Aussi les potiers n’en veulent-ils pas ; elle n’est bonne que pour les tuiles et les briques. À Passy on ne parvient à l’argile qu’après avoir percé une couche de terre, une couche de gravier et un banc de roches.

Dans ses courses, Maître Bernard prenait avec lui quelqu’un de ses auditeurs ou quelque savant. Avec eux il s’enfonçait dans les grottes et les cavernes. François Choisnin l’accompagnait volontiers. Il avait entendu Palissy, et s’était montré désireux de le connaître plus intimement. Il se trouva qu’ils étaient presque compatriotes. François Choisain était de Châtellerault, en Poitou. C’était un homme distingué. La reine de Navarre, Marguerite de Valois, épouse Henri IV, l’avait fait son médecin. Palissy trouvait plaisir à la compagnie de François Choisnin ; et sa fréquentation lui était « une grande consolation. » C’est avec lui qu’il explora les carrières de Saint-Marceau. Un étudiant en médecine les suivait. C’était Pierre Milon, du Blanc, en Berry. Il profita des leçons de ces deux excellents maîtres. Reçu docteur à Poitiers, en 1582, il devint médecin de Henri IV en 1609. Après la mort du roi, il se retira à Poitiers, y fut nommé doyen, et y mourut le 9 février 1616. L’encomiaste ordinaire des grands hommes du siècle, Sainte-Marthe, lui consacra ce distique :

Tu, Milo doctissime,

Qui cuncta volvis mente perspicaci. Et toi, docte Milon, Dont l'esprit perspicace embrasse toutes choses.

L’éloge est digne d’un élève de Palissy, et fait honneur au maître.

Milon, dans cette excursion souterraine, put profiter beaucoup des démonstrations de Maître Bernard. Tous trois avaient des flambeaux. Deux carriers les dirigeaient. Ils cheminèrent ainsi pendant près d’une lieue, admirant des stalactites, « faites comme des glaces pendantes, » pareilles à celles que Catherine de Médicis avait fait apporter de Marseille, et celles qui ornaient la fameuse grotte de Meudon, et voyant sous leurs yeux distiller l’eau qui se congelait en leur présence. Fort de ses nombreuses expériences, affermi par l’autorité d’un homme comme Choisnin, Palissy monta dans sa chaire.

Ses opinions sur les pierres sont la partie la plus neuve, la plus intéressante et la plus instructive de ses ouvrages. Les pierres ont-elles été toutes créées, dès le commencement du monde, ou bien croissent-elles chaque jour ? Palissy combat les deux opinions qui se présentent sous cette forme absolue.

Considérons, en effet, quelle énorme quantité de matériaux l’homme emploie et détruit ; comptez les mètres cubes de pierre qu’il faut pour construire une ville comme Paris ! On est effrayé de la masse prodigieuse de briques et de moellons entassés.

Nos habitations s’usent vite par la désagrégation lente des matériaux qui forment les murs. C’est la lune qui mange les pierres, dit le peuple, ou qui ronge les nitres, selon le mot que cite ailleurs Palissy. L’air en dévore encore davantage. J’ai vu sur les bords de la mer l’église de Talmont-sur-Gironde corrodée comme par les dents d’un rongeur. En tous cas, comme le remarque consolamment le savant ingénieur Forest de Bélidor, puisque la terre et la lune exercent sur elles-mêmes une action réciproque, notre planète, étant plus grosse, doit plus absorber de pierres que la lune. Nous ne perdons donc pas beaucoup de matériaux.

Après tout, calculez avec Palissy les pierres consumées par la gelée, les vents, la pluie, employées pour les fours à chaux et les bâtisses ; ajoutez-y la perte qui se fait tous les jours sur toutes les montagnes parsuite de l’érosion de l’atmosphère, des stries des avalanches et de l’usure des éboulements ; entassez les matériaux de toutes les maisons, de toutes les villes et de tous les villages de l’univers entier ; que sera-ce que cet amas ? Un point à peine perceptible dans l’ample sein de la nature, comme parle Pascal. Multipliez même cette quantité par toutes celles qui ont pu être déposées depuis l’origine du monde ; aurez-vous quelque chose d’appréciable au prix de ce qui est ? Cette masse prodigieuse de pierres employées depuis la création étonne Palissy. Il affirme que, si, depuis ce temps, il ne s’était pas formé d’autres pierres, il n’en resterait plus une seule. Illusion d’optique ! A-t-il calculé combien de palais et de maisons peuvent, en les supposant toutes construites en pierre de taille, sortir d’une montagne comme le Caucase et d’une chaîne comme les Alpes et les Pyrénées, sans compter les Cordillères ou l’Himalaya ? Ces débris du temps et des hommes, ces érosions des montagnes par les eaux pluviales, ont pu peut-être, ainsi que les atterrissements de nos fleuves, exhausser le niveau du sol comme les déblais de nos maisons élèvent les rues de nos villes ; mais c’est tout. Palissy cependant ne veut point que de nouvelles pierres croissent pour remplacer les anciennes : « car les pierres n’ont point d’âme végétative, mais insensible ; par quoy elles ne peuvent croistre par action végétative. » Mais les pierres s’augmentent. La pluie qui a rongé un rocher s’enfonce, chargée de matière pierreuse ou métallique, dans la terre, jusqu’à ce qu’elle rencontre un fond pour s’arrêter et y déposer ses molécules. Ces parties s’ajoutent à celles qui existent déjà ; et ensemble elles forment un tout durci, « comme qui jetterait de la cire fondue sur une masse de cire déjà congelée. »

Il y a là un mélange de vrai et de faux. Les diverses couches ne peuvent certainement pas être attribuées à des dépôts successifs apportés par les pluies s’infiltrant dans la terre. Les couches de pierre ont plusieurs centaines de mètres d’épaisseur. Le granit, qui va jusqu’aux profondeurs de la terre, a des milliers de mètres. Il y a longtemps qu’il existe ainsi et les pluies ne lui apportent rien. Au fond de la mer, se forment des pierres. Elles paraissent à chaque révolution du globe. Mais la terre n’en produit pas. À travers ces couches on trouve des filons, qui ne sont que des jets de matière que la masse liquide du globe se dilatant lançait en faisant éclater sa croûte trop resserrée. Le phénomène est vrai ; l’explication est erronée.

C’est qu’en parlant de la formation des pierres en général, Palissy songeait sans doute en particulier aux stalactites, aux stalagmites ou au tuf calcaire, à la formation desquels nous pouvons assister. Et ici, il a raison.

Il a raison aussi quand il dit que les minéraux n’ont point d’âme végétative, mais se forment par augmentation congélative. Changez les termes ; vous aurez le principe moderne « que les corps organiques s’accroissent par intussusception, et les corps inorganiques par juxtaposition, » expression qu’on trouve un demi-siècle plus tard, en 1628, dans les Merveilles de France, par Jean-Cécile Frey, Admiranda Galliarum, où il est écrit : « Beaucoup de philosophes sont d’avis que les pierres s’accroissent non par apposition, mais, comme il disent, par intussusception : Multis jam probare philosophis non per appositionem sed per intussusceptionem, ut loquantur, alimentum subministrari. »

En lisant dans ce grand livre de la nature, il donna le premier une théorie raisonnante de la cristallisation. Que pensait-on avant lui des cristaux ? Leur forme, dit l’un, est due aux filtres par lesquels ils passent ; aux matières terreuses et métalliques en même temps, ajoute un autre. Ce sont des stalactites prétend un troisième ; des parties de la caverne de même date qu’elle, affirme celui-là. Bacon lui-même en 1605, croyait que le cristal de roche était une eau si fortement congelée, qu’elle ne pouvait plus revenir à l’état liquide. Palissy, le premier, observe que les cristaux ont une forme régulière « quarrée, triangulaire ou pentagone ; » il assimile leur formation à la cristallisation des sels au milieu d’un liquide ; enfin il constate que cette eau qui se cristallise n’est pas l’eau commune qui se gèle. C’était très-nettement distinguer la formation de la glace et la cristallisation. Il y a, en effet, une différence que l’on constate sans pouvoir l’expliquer d’une façon satisfaisante. Pour prouver que la cristallisation se faisait sous l’action de l’eau, il cite un lapidaire, Pierre Seguin, de la Réole en Guienne, et « un nommé de Trois-Rieux, homme curieux et de bon jugement » (page 265), qui lui montrèrent à Paris une pierre de cristal contenant de l’eau. « Dans ce court paragraphe il y a, dit M. Cap, les éléments de toute une révolution dans les idées de l’époque, sur cette matière. »

Toutes ces idées ne laissaient pas d’exciter contre lui les clabauderies des ignorants. Il va son chemin, bien assuré que « la science n’a plus grand ennemi que l’ignorance. » Il affirmera donc que « non-seulement le bois se peut réduire en pierre, ains le corps de l’homme et de la beste. » Pour le bois il a « cent pièces réduites en pierre et en cailloux. » Il ne s'agit que de voir et de toucher. Quant à l’homme, il n’est point aussi certain. Ce qu’il sait, il l’a appris d’un médecin « homme de bien ; » d’un « autre médecin, » et enfin d’ « un monsieur Jules demeurant à Paris, » qui tous ont vu, l’un, un pied humain pétrifié ; l’autre, une tête ; le dernier, un corps entier. Plus tard Pierre de l’Estoile nous parlera d’une tête d’homme pétrifiée que possédait Palissy. On ne peut s’empêcher ici d’approuver la retenue de Maître Bernard. D’autres n’ont pas été aussi réservés. Happel et Kirker, cités par Faujas de Saint-Fond, pétrifièrent toute une ville d’Afrique avec ses habitants. Van Helmont ne minéralisa qu’une troupe de Tartares avec leurs bestiaux. Valmont de Bomare mentionne un sauvage réduit en pierre, trouvé lorsqu’on creusa les fondations de Québec au Canada.

Samuel Purchas, savant ecclésiastique anglais, dans son livre His pilgrinages or relations of the World and the religion, publié en 1613-1626, raconte qu’il a vu des troupes d’hommes et de bestiaux pétrifiés. Joseph Acosta, provincial des jésuites du Pérou, mort en 1609, a vu, lui, un régiment de cavalerie. Cent ans après Palissy, le monde savant parlait sérieusement d’un enfant pétrifié, dont le propriétaire se servait comme de pierre à aiguiser. Quelque temps après, on s’occupait d’un bambin changé en caillou dès le ventre de sa mère.

Mais la pétrification d’un corps humain est-elle impossible ? Palissy ne le croit pas, et les fossiles humains lui donnent raison. Nombre de savants fort distingués prétendent, il est vrai, que l’homme fossile est un mythe, parce que les os se décomposent trop vite pour que la minéralisation ait lieu avant leur entière désagrégation. Mais d’autres savants non moins distingués affirment avoir vu des fossiles humains. Nous ne nous prononcerons pas dans une discussion qui est loin d’être terminée, et où la science n’a pas dit son dernier mot.

Maître Bernard avait déjà vu des fossiles, à Saintes, à Marennes, à la Rochelle. Les anciens d’ailleurs auraient pu l’avertir, s’il les eût lus.

Palissy, après des observations réitérées, en vint à renier ses idées premières et le souvenir de son erreur passée lui donne une telle ardeur pour la vérité découverte qu’il est sans miséricorde pour les adversaires de son opinion.

En 1550, l’un des hommes les plus savants et les plus singuliers de son siècle, Jérôme Cardan, professeur de mathématiques et de médecine à Milan, puis à Bologne — à Tolède, selon Palissy, — soutenait cette thèse, que les coquilles pétrifiées qu’on trouve trouve sur tous les points du globe, à la cime des plus hautes montagnes, y avaient été apportées par la mer, et déposées lorsqu’elle se retira dans son lit après le déluge. Il n’était pas le seul à penser ainsi : c’était l’opinion reçue par les savants et professée dans l’école.

Le plus grand nombre s’imaginait que les fossiles étaient des végétaux ou des fantaisies de la nature. Le naturaliste et médecin, Pierre-André Mattioli, dans ses Commentaires sur Dioscoride, publiés à Venise en 1544, appelle les fossiles des matières graisseuses que la chaleur a fait fermenter. Le célèbre anatomiste et chirurgien Gabriel Fallope, de Modène, mort en 1562, les croyaient produites par quelque mouvement tumultueux d’exhalaison du sol ; et ajoutait que les dents fossiles d’éléphant n’étaient qoe des concrétions terreuses. Et pourtant Fallope avait une chaire d’anatomie à Padoue ! Il regardait aussi les vases antiques qu’on trouve dans le sol comme formés fortuitement par le soleil. Michel Mercati qui avait vu au Vatican les fossiles réunis par Grégoire XIII et Sixte-Quint, et qui fut chargé par ce dernier d’en dresser le catalogue, les pensait créés par l’influence terrestre. Cardan, en arrière sur Mercati, en attribuait la dispersion au déluge de Moïse.

Bernard ne s’arrête pas à la doctrine vulgaire. Il a étudié, observé, contemplé la nature, ce beau livre qu’il « est donné à tous de connaître et de lire, » et y a vu la vérité.

Cardan, selon lui, n’a pas réfléchi. Comment les poissons auraient-ils pu être entraînés par les eaux marines ? Les animaux, par un instinct secret, connaissent d’avance le courroux de Dieu. Les goëlans, à l’approche des tempêtes, fuient la mer. Les marsouins qui viennent à la côte sont un signe d’orage. Les poissons armés de coquilles, sentant arriver la tourmente, s’attachent plus fortement aux rochers. Il en est qui se vont cacher au fond de la mer, où le calme le plus profond règne en dépit de l’agitation de la surface. Si donc l’Océan a débordé, ils sont restés dans son ancien lit.

Mais il y a des coquilles dans les pierres, dit Cardan. Qu’importe ? Croit-on que la mer seule en produit ? La terre, par ses ruisseaux et ses rivières, en engendre autant. On ne les voit pas en tous lieux, parce que tout endroit ne leur est pas propice, comme tout climat n’est pas favorable à la vigne ou aux orangers, et ensuite qu’ils ont pu disparaître.

Qu’on n’argue donc pas de la disparition des espèces. Les millions de coquillages qui existent dans les terres prouvent que les êtres qui les portaient y ont vécu. Ils « ont été engendrez sur le lieu mesme pendant que les rochers n’estoyent que de l’eau et de la vase, lesquels depuis ont esté pétrifiez avec les dits poissons. » Page 475.

On a eu beau s’égayer au dix septième et au dix-huitième siècle, Voltaire en tête, de cette opinion. EHe est restée dans la science. Fontenelle, un des premiers, protesta contre l’ignorance de son époque en ces matières, et vengea Maître Bernard des railleries des demi-savants. « Un potier de terre qui ne savait ni latin, ni grec, écrit-il en 1720 dans l’Histoire de l’Académie des sciences, fut le premier, vers la fin du seizième siècle, qui osa dire dans Paris et à la face de tous les docteurs, que les coquilles fossiles étaient de véritables coquilles, déposées autrefois par la mer dans les lieux où elles se trouvaient alors que des animaux, et surtout des poissons, avaient donné aux pierres figurées toutes leurs différentes figures, etc., et il défia hardiment toute l’école d’Aristote d’attaquer ses preuves. C’est Bernard Palissy, Saintongeois, aussi grand physicien que la nature seule en puisse former. Cependant son système a dormi pendant près de deux cents ans, et le nom même de l’auteur est presque mort. Enfin, les idées de Palissy se sont réveillées dans l’esprit de plusieurs savants. Elles ont eu la fortune quelles mentaient. »

Elles s’y réveillèrent si bien, qu’un siècle plus tard le grand Cuvier les signala comme le fondement de la géologie.

La démonstration pourtant n’était pas achevée. Quelle est la cause des pétrifications ? Il y avait un immense réceptacle d’eau contenant un nombre infini de poissons armés de coquilles. « Lesdits poissons ont esté engendrez dans les eaux dudit réceptacle par une lente chaleur, soit qu’elle soit provenue par le soleil au descouvert, on bien par une lente chaleur qui se trouve soubz la terre... Et parce que ledit lac estoit remply de quelque semence salsitive et générative, iceluy s’est depuis congelé à sçavoir l’eau, la terre et les poissons. Et voilà pourquoy l’on trouve communément ès rochers de la mer de toutes espèces de poissons portant coquilles. Il s’en suit donc que, après que l’eau a défailly auxdits poissons et que la terre et la vase où ils habitoyent s’est pétrifiée par la mesme vertu générative des poisons, il se trouve autant de ces coquilles pétrifiées dedans la pierre qui a esté congelée de dites vases, comme il y avait de poissons en icelle, et la vase et les coquilles ont changé de nature par une mesme vertu et par une cause efficiente. »

Et pour preuve de ce qu’il avançait, Palissy montrait à la docte assemblée un morceau coupé au rocher coquiller de Soubise. Ce rocher n’a pas été apporté là ; mais les poissons qui se trouvaient en cet endroit étant morts dans la vase, après que la mer se fût retirée, vase et poissons se sont pétrifiés.

Les coquilles pétrifiées se trouvent au sommet des plus hautes montagnes. Des savants assurent que c’est un jeu de la nature. Est-ce qu’une pierre peut prendre la forme de coquille ? C’est l’animal qui donne lui-même à la coquille sa forme ; la pierre ne le saurait faire. Et ces fossiles que vous voyez aux cimes les plus élevées se sont engendrés là dans une eau mêlée de terre et d’un sel congélatif ; le tout s’est réduit en pierre avec l’armure du poisson qui a gardé sa forme. Un rocher près de Sedan, plus haut que le clocher, contient des coquillages au sommet, au pied, au centre. Par quelle porte la mer a-t-elle pénétré dans l’intérieur de cette masse de pierres ? Il faut bien admettre que ces êtres ont vécu là, que c’est là qu’ils sont morts et ont changé de nature, gardant la forme qu’ils avaient vivants.

On y trouve parfois pétrifiés des poissons dont les semblables n’existent que dans l’océan Indien. Peut-on raisonnablement admettre que l’océan Indien ait envoyé ces coquillages au milieu des montagnes des Ardennes ? Il est plus simple de croire qu’ils ont été engendrés dans le lieu où on les rencontre.

Cette rigoureuse démonstration mettait à néant les chimères enfantées par la fantaisie dans une science où la fantaisie gâte tout. Jérôme Cardan, à une attaque aussi vive, aussi personnelle, n’eut pas le loisir de répondre ; à l’époque où Palissy le combattait, il mourait à Rome, âgé de soixante-quinze ans moins trois jours, pensionné par Grégoire XIII. Imagination déréglée, il croyait à l’astrologie, prétendait avoir comme Socrate un démon familier, se vantait d’être doué d’une clairvoyance merveilleuse, et parce qu’il avait prédit la date de sa mort, se laissa, selon la légende, périr de faim (1576).

De là, Palissy passe à la description des différentes pierres pétrifiées. Il nomme des fruits, une poire qu’il a perdue, un coing, une figue et un navet qu’il possède encore dans son cabinet.

Des formes il vient aux couleurs. L’eau en passant dans les terres qui contiennent des minéraux, se charge de molécules et va les déposer sur les pierres au temps où elles se forment. Regardez une planche de bois vert qu’on vient de scier. Qu’il pleuve ; l’eau qui en dégouttera sera jaune. Il en sera de même de la paille d’avoine, de l’absinthe santonique, et surtout de la gaude. L’azur est donné aux pierres par le safre, minéral non pas extrait de l’or, argent et cuivre, mais bien du cobalt.

C’est quelque substance cuivreuse qui jette sur la turquoise une teinte verdâtre. Les couleurs noires des pierres peuvent être causées par des arbres, comme les aulnes, les vergnes. Souvent les pierres ont la coloration des terres où elles se trouvent. On rencontre des pierres blanches dans des terrains noirs ; cela tient au mode de formation de ces substances, et non, comme le croit Palissy, aux matières colorantes primitives qui auraient disparu. Les veines de marbre s’expliquent par des eaux diversement minéralisées qui, venant de différents endroits, apportaient en un même point les matières en dissolution, ou plutôt, suivant la science moderne, par la présence, dans les matières inorganiques qui ont constitué le marbre, de certains minéraux, fer, cuivre, charriés par les eaux.

Palissy explique à sa façon la dureté des pierres. On sait qu’elle dépend de la pression des assises supérieures, de l’élévation de la température et principalement des éléments qui ont concouru à leur formation.

La dernière question est le poids des pierres. Il dépend des éléments, et sans doute aussi du nombre des éléments qui les constituent. Les pierres calcaires ne sont pas aussi denses que les pierres siliceuses ou granitiques.

Ce système de Palissy sommeilla près de deux siècles. Ce fut le rochelais Réaumur, cet éminent génie bien digne d’apprécier son quasi-compatriote, qui appela sur lui l’attention du monde savant. En 1720, il publia dans les Mémoires de l'Académie des sciences, page 401, un travail sur les faluns de la Touraine. Le savant géologue croit à l’entassement successif de ces débris ; il a remarqué que toutes les coquilles ont une position semblable. C’était la confirmation de la pensée de Maître Bernard, que les eaux du déluge n’avaient pas charrié tous ces crustacés. Il est clair que cette masse aurait pu être difficilement promenée ça et là ; que, dans cette supposition, les couches inférieures ne paraîtraient pas plus anciennes, et enfin que le désordre d’un pareil cataclysme n’eût pas permis aux coquilles de se poser toutes à plat. Réaumur ne cacha pas qu’un autre avait parlé avant lui des pétrifications sur place. « Quoique, dit-il, nous n’ayons pas autant fait valoir nos coquilles que les auteurs des pays étrangers ont fait valoir les leurs, nous sommes peut-être des premiers qui aient ouvert cette carrière. Il y a plus de cent quarante ans qu’un auteur français, qui semblait se faire gloire d’ignorer le grec et le latin, a indiqué un grand nombre d’endroits du royaume, où des coquilles sont ensevelies. Je veux parler de Bernard Palissy, dont je ne voudrais pas adopter toutes les idées, mais dont j’aime extrêmement l’esprit d’observation et la netteté du style. »

Après Réaumur, écoutons Cuvier. L’illustre géologue écrit, page 231 du tome II de son Histoire des sciences naturelles, à propos de la découverte du potier : « C’est là, comme on le voit, le commencement, l’embryon de la géologie moderne. On avait bien antérieurement, dans différents ouvrages sur les pierres, soit anciens, soit du moyen âge, soit d’une époque plus récente, traité les questions de physique relatives à chaque masse pierreuse, à la formation des cristaux et à celle des cailloux mais la question générale de savoir comment se sont superposées ces immenses croûtes qui constituent aujourd’hui les parties solides du continent, n’avait pas encore été agitée. Elle ne commença à l’être que lorsqu’on se fût demandé d’où provenait cette quantité immense de corps organiques et surtout ces milliers de coquilles qui existent dans quelques parties superficielles du globe. Des hommes prétendaient dans les quinzième et seizième siècles que c’était un résultat des jeux de la nature, un produit de ses forces naturelles, des aberrations de sa puissance vivifiante. Palissy expulsa ces erreurs du domaine de la science. »

Et pourtant, avouons-le, Bernard Palissy n’était pas le premier à découvrir l’origine des faluns, et partant à admettre que notre globe avait été, non pas temporairement, mais durant des siècles peut-être, couvert jusqu’aux plus hauts sommets d’une épaisse couche d’eau salée. Un autre artiste comme Palissy, comme lui chimiste, Léonard de Vinci, mort en 1519, avait écrit cette phrase : « Les coquilles que l’on trouve entassées dans différentes couches ont nécessairement vécu dans le même endroit que la mer occupait. » Et il ajoutait : « Ce qui était le fond de la mer est devenu le sommet des montagnes. » Pensée étonnante qui allait plus loin que la théorie de Bernard Palissy, parce qu’elle admettait les soulèvements partiels du globe. Que conclure ? Que le potier a copié le peintre ? Non. Le passage de Léonard de Vinci est extrait d’un manuscrit de la bibliothèque ambrosienne à Milan. Palissy n’a pu le connaître. Mais son génie avait rencontré celui de Vinci.