Bertram/Avertissement des traducteurs

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Bertram, ou le Château de St-Aldobrand, tragédie en cinq actes
Traduction par Taylor et Nodier.
(p. i-xi).


Si le genre nouvellement nommé romantique n’étoit, comme on l’a dit, que l’effet naturel des modifications apportées dans la littérature et dans les arts par une nouvelle religion et des institutions nouvelles, il faudroit en reconnoître la nécessité, et c’est en vain qu’on lui opposeroit des sarcasmes très-spirituels, et même des raisonnemens très-spécieux : ce seroit une puissance au-dessus de toutes les attaques ; et c’est ainsi que triompheront dans la postérité des jeux indécens de la parodie, des insultes grossières de la satire, les chefs-d’œuvre bizarres, mais imposans de Shakspeare, de Schiller, de Goëthe, de Dante surtout, le précurseur des siècles romantiques, et l’Homère des lettres chrétiennes. Malheureusement, on est tombé depuis peu dans une grossière erreur, en rapportant arbitrairement au genre romantique toutes les productions que le genre classique auroit désavouées ; de sorte que personne n’a pu abuser du privilége trop facile de violer les règles du goût, les convenances du style et les bienséances de la raison, sans gagner à cette faute heureuse le glorieux opprobre d’être classé parmi les romantiques sans distinction d’espèce. Des hommes très-éclairés, mais qui poussent la complaisance pour les décisions du maître jusqu’à ne voir dans Shakspeare qu’un écrivain monstrueux,

sur la foi de Voltaire qui n’étoit pas faché de s’habiller quelquefois de ses lambeaux, et qui lui voloit[1], tout en l’insultant, Sémiramis et Zaïre ; des critiques d’ailleurs judicieux, mais dont une prévention fondée sur cet arrêt irrécusable a dicté tous les arrêts, n’ont pu trouver contre la stupide ambition d’un poète déréglé de terme de comparaison plus défavorable que l’hyperbole sous laquelle étoit tombé le géant anglois, au moins dans nos salons et dans nos gazettes. On a dit :monstrueux comme Shakspeare, et ce fut long-temps la chose la plus désagréable qu’on pût dire aux jeunes auteurs qui débutoient par une extravagance, ou qui pis est, par une sottise. Nous leur en faisons notre sincère compliment.

Le fait est qu’il n’y a point de genre romantique en France, tant qu’il ne s’est pas élevé dans ce genre un talent qui nous en fasse comprendre la puissance, en appropriant les beautés de la langue poétique à une conception grande et forte, puisée dans nos institutions, dans nos croyances, dans nos mœurs, et affranchie du joug éternel des traditions grecques et romaines avec leurs fables usées et leur mythologie d’opéra. Nous ne parlons pas ici de M. de Chateaubriand, qui est, comme nous l’avons dit ailleurs, classique chez les classiques et chez les romantiques. M. Lemercier lui seul a cherché, si non avec succès, du moins avec puissance, à naturaliser le génie romantique de la muse angloise dans le drame ; et il y auroit sans doute réussi tôt ou tard, s’il avoit transporté les tours classiques d’Agamemnon dans la langue romantique d’Orovèse et du Lévite. On croirait qu’il a été préoccupé de cette absurdité si injustement consacrée en France, que le style éminemment romantique est celui qui ne ressemble à rien. Au reste les exemples ne manquent pas.

Le genre souvent ridicule et quelquefois révoltant qu’on appelle en France romantique, et pour lequel nous croyons n’avoir pas trouvé trop malheureusement l’épithète de frénétique, ne sera jamais un genre, puisqu’il suffit de sortir de tous les genres pour être classé dans celui-là. Distraction innocente d’une étude plus sérieuse ; ou essai d’une imagination fatiguée qui s’ennuie dans sa sphère ; ou aberration d’un esprit malade, qui se dédommage dans le vague infini des malheurs imaginaires de la réalité de ses souffrances ; ou ressource d’un talent méconnu qui consulte le goût de son temps pour conquérir le pain que d’utiles travaux ne lui auroient pas donné, on ne peut considérer ses tristes amplifications que comme les rêveries délirantes des fiévreux. Cependant l’état de notre société fait très-bien comprendre l’accueil qu’elle accorde aux folies sentimentales et aux exagérations passionnées. Les peuples vieillis ont besoin d’être stimulés par des nouveautés violentes. Il faut des commotions électriques à la paralysie, des horreurs poétiques à la sensibilité, et des exécutions à la populace.

Ces idées ne seront pas déplacées devant le drame effrayant de Bertram, digne production du génie morose et farouche qui s’est plié à retracer dans Melmoth tous les progrès de la séduction infernale sur le désespoir. Ce qu’il y a de déplorable, c’est que cette tragédie angloise est horriblement belle, et si l’on peut s’exprimer ainsi, qu’elle est horriblement morale ; car on ne peut pas se plaindre que le crime n’y reçoive pas sa punition. Mais c’est ici que se trompe l’imagination du chrétien lui-même, surprise par cette application si juste et si rare du châtiment aux forfaits. Il est vrai de dire que ce n’est guère que le hasard qui amène ces terribles péripéties dans la vie du coupable, et que l’éternité ne seroit plus une nécessité aux yeux de la foi, si toutes les actions de l’homme avoient leur complément sur la terre. A une époque où nous avons été tourmentés par le spectacle de tant de douleurs, et frappés de la gloire de tant de dévouemens, il est d’ailleurs très-commun d’attacher plus de prix à l’éclat d’une entreprise énergique et d’une mort vigoureuse, qu’aux simples et touchantes résignations de la vertu. Nous pouvons nous tromper, mais nous croyons que le Bertram du Révérend Mathurin, si souvent représenté en Angleterre, a nourri plus de déterminations féroces dans le cœur d’un méchant organisé comme le bandit, qu’il n’a développé de pieuses émotions dans l’âme d’un néophyte appelé à marcher sur les traces du saint Prieur. Cependant c’est le Prieur qui est le héros de la tragédie, et son calme sublime contraste avec le désordre et les passions des corsaires, comme l’immobilité de ses antiques murailles avec l’agitation des flots, domaine inconstant de ce peuple désespéré.

Nous ne chercherons pas à nous excuser d’avoir traduit Bertram, en nous appliquant une phrase de Rousseau : « Nous avons vu le goût de notre temps, et nous avons publié ce livre. » Les mœurs et le goût d’un siècle n’excusent ni un outrage au goût, ni un outrage aux mœurs. Les Grecs disoient proverbialement qu’il ne falloit pas vendre de cordes aux filles de Milet : elles étoient sujettes au suicide. Notre excuse, c’est notre illusion. Touchés par une représentation entraînante, nous avons improvisé cette traduction presque de mémoire, et quand nous avons pu réfléchir sur son effet, elle étoit imprimée. Quelques jours plus tard des écrivains plus hardis nous auraient peut-être enlevé le fruit de notre travail. Il n’y avoit même rien de plus facile : il ne falloit que l’empoisonner.

Ce que nous venons de dire témoigne déjà que cette traduction n’est pas strictement fidèle, et nous doutons qu’elle puisse l’être. L’anglois du Révérend Mathurin est une langue à part dont on ne pourroit rendre les tours singuliers, les images audacieuses, les ellipses souvent désordonnées, sans sortir tout-à-fait des procédés de la langue vulgaire. Beaucoup de ses intentions les plus claires ne sont manifestées comme il les entend que par un jeu de scène, et ces jeux de scène de Londres sont extrêmement difficiles à comprendre à Paris. Nous aurions reculé devant cette difficulté si nous n’avions pas osé être libres, et sacrifier quelquefois l’effet des détails à l’effet général, soit en les modifiant à notre manière, soit même en les changeant ou en les abandonnant tout-à-fait. Il est probable que l’auteur lui-même n’auroit pas exigé autre chose d’un traducteur françois.

Nous ne croyons pas devoir aux bienséances publiques des réparations plus étendues que celles que nous venons de leur offrir. Cependant, comme nous sommes placés par notre existence sociale hors de toutes les limites de l’indulgence, nous prenons la liberté de rappeler aux admirateurs des poètes romantiques étrangers que les Brigands de Schiller, prototype de Bertram, ont occupé les loisirs d’un traducteur presque aussi distingué par l’importance des emplois qu’il a remplis, que par l’élévation de son talent ; et nous nous sommes flattés de l’espérance, qu’on ne défendroit pas au simple homme de lettres les ressources d’un travail qui a pu charmer les fatigues de l’homme d’état.


  1. WS : valoit ?