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Bibliothèque historique et militaire/Guerre du Péloponnèse/Livre III

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Guerre du Péloponnèse
Traduction par Jean-Baptiste Gail.
Texte établi par Jean-Baptiste Sauvan, François Charles LiskenneAnselin (1p. 193-238).

LIVRE TROISIÈME.

Chapitre premier. L’été qui suivit cet hiver, le blé étant dans toute sa force, les Péloponnésiens et les alliés firent une invasion dans l’Attique, sous le commandement d’Archidamus, fils de Zeuxidamus, roi de Lacédémone, prirent des campemens, et ravagèrent le pays. La cavalerie athénienne, suivant sa coutume, saisissait toutes les occasions de fondre sur eux : elle arrêtait le gros des coureurs, les empêchait de se porter en avant du corps de l’armée et de ravager le voisinage de la ville. Les ennemis restèrent tant qu’ils eurent des vivres ; ils se retirèrent ensuite, et chacun regagna son pays.

Chap. 2. Bientôt après cette invasion, l’île de Lesbos, Méthymne exceptée, se détacha des Athéniens. Même avant la guerre, les Lesbiens en avaient conçu le projet, que les Lacédemoniens n’avaient point accueilli. Ils l’exécutèrent plutôt qu’ils ne l’avaient résolu ; car ils voulaient, avant tout, fermer l’entrée de leurs ports, mettre les murailles en état de défense, compléter la flotte, et recevoir ce qui devait leur arriver du Pont-Euxin, des archers, des vivres, tout ce qu’ils avaient demandé. Mais des gens de Ténédos, leurs ennemis, ceux de Méthymne, et même des particuliers de Mitylène, qui, par esprit de faction, avaient contracté des liaisons d’hospitalité à Athènes, y firent savoir qu’on rassemblait par force tous les Lesbiens à Mitylène, et que, d’intelligence avec Lacédémone et avec les Béotiens, de même origine que les Lesbiens, on pressait la défection ; qu’en un mot, si on ne les prévenait, l’île serait perdue par négligence.

Chap. 3. Les Athéniens, alors désolés à-la-fois par la peste et par une guerre déjà dans toute sa force, quoique naissante, regardaient comme très fâcheux qu’on leur fît un nouvel ennemi de Lesbos, qui avait une marine, et dont la puissance n’avait encore reçu aucune atteinte. D’abord ils repoussèrent cette dénonciation, à laquelle ils ne pouvaient croire. Mais, ayant envoyé des députés sans obtenir qu’on mit fin et au rassemblement et aux préparatifs, ils commencèrent à craindre, et, résolus de prévenir la défection, ils envoyèrent aussitôt quarante bâtimens, prêts a infester les côtes du Péloponnèse. Cléippide, fils de Dinias, était l’un des trois commandans de cette flotte. On avait appris que tous les Mityléniens en corps devaient célébrer, lors de la ville, une fête en l’honneur d’Apollon Maloeus, et qu’en se hâtant, on pouvait espérer de les surprendre. La tentative réussissant, on se trouvait hors de crainte ; dans le cas contraire, on leur prescrirait de livrer la ville, et de raser les murs ; et sur leur refus, on ferait la guerre. La flotte partie, les Athéniens arrêtèrent dix trirèmes de Mitylène, qui, à titre d’auxiliaires, se trouvaient dans les ports, conformément à l’alliance qui unissait les deux nations. On mit les équipages sous bonne garde. Mais un homme parti d’Athènes passe dans l’Eubée, traverse à pied le bourg et cap Géreste, arrive au port, y trouve un vaisseau marchand prêt à faire voile, et, favorisé par le vent, aborde le surlendemain à Mitylène, annonçant la prochaine arrivée de la flotte. Sur cet avis les Mityléniens n’allèrent point à la fête, et gardèrent avec soin les travaux à demi terminés des murs et des ports.

Chap. 4. Arrivés peu de temps après, les généraux d’Athènes, voyant qu’on était sur ses gardes, intimèrent leurs ordres, et, n’étant pas écoutés, se disposèrent à la guerre. Les Mityléniens, subitement forcés de la soutenir sans préparatifs, sortirent du port les vaisseaux pour livrer bataille, mais sans trop s’éloigner : repoussés et poursuivis par la flotte d’Athènes, ils parlèrent d’accommodement. Ils voulaient négocier le départ de la flotte à des conditions peu rigoureuses. Les généraux ne se montrèrent pas difficiles, parce qu’eux-mêmes craignaient de ne pouvoir tenir contre les forces réunies de Lesbos. Une suspension d’armes accordée, les Mityléniens députèrent à Athènes. Parmi les membres de la députation se trouvait l’un des auteurs de la dénonciation, qui se repentait d’y avoir pris part. Ces envoyés devaient solliciter le rappel de la flotte, et répondraient de la fidélité de Mitylène. Mais comme on se promettait peu de succès de cette députation, une autre partit en même temps sur une trirème pour Lacédémone. Les députés, dans leur passage, trompèrent la vigilance des Athéniens, dont la flotte était à l’ancre à Malée, au nord de la ville : ils arrivèrent à Lacédémone après une pénible navigation, et travaillèrent à obtenir quelques secours.

Chap. 5. Ceux qu’on avait envoyés à Athènes étant revenus sans avoir rien fait, les Mityléniens, avec le reste de Lesbos, Méthymne exceptée, se préparèrent à la guerre. Ceux de Méthymne servaient comme auxiliaires d’Athènes, ainsi que ceux d’Imbros, de Lemnos, et quelques autres en petit nombre. Les Mityléniens firent une sortie générale sur le camp ennemi. Dans l’action, ils n’eurent pas de désavantage ; mais ils ne passèrent point la nuit dans la campagne ; se défiant d’eux-mêmes, ils rentrèrent dans la place. Depuis cette affaire, ils se tinrent en repos, attendant quelques secours du Péloponnèse, et ne voulant se hasarder qu’avec des forces plus imposantes. Méléas de Lacédémone et Herméondas de Thèbes venaient d’arriver. On les avait dépêchés avant la défection ; mais ils n’avaient pu prévenir l’expédition des Athéniens, et ils étaient montés secrètement sur une trirème après le combat. Ils conseillèrent d’envoyer avec eux à Lacédémone, sur une autre trirème, de nouveaux députés : le conseil fut suivi.

Chap. 6. Les Athéniens, fortement encouragés par l’inaction des Mityléniens appelèrent des alliés, qui, ne voyant rien de sûr du côté de Lesbos, se montrèrent bien plus tôt qu’on ne devait s’y attendre. Ils investirent de leur flotte le côté du midi, formèrent deux camps fortifiés de deux côtés de la place, établirent des croisières en face des deux ports, et interdirent aux ennemis l’usage de la mer. Ceux-ci étaient maîtres du reste du pays avec les autres Lesbiens qui venaient d’arriver à leur secours. Les camps athéniens n’avaient à eux que peu d’étendue de terrain. C’était à Malée principalement que stationnait leur flotte et que se tenait leur marché. Ainsi se faisait la guerre de Mitylène.

Chap. 7. À la même époque de cet été, les Athéniens envoyèrent aussi trente vaisseaux sur les côtes du Péloponnèse. Les Acarnanes avaient demandé pour général un des fils ou des parens de Phormion : Asopius, son fils, fut nommé. Ces vaisseaux ayant longé les côtes de la Laconie en les dévastant, Asopius en renvoya le plus grand nombre, et aborda lui-même à Naupacte avec douze qu’il avait gardés. Il fit prendre les armes à tous les Acarnanes, porta la guerre chez les Éniades, et remonta, avec sa flotte, le fleuve Achéloüs. L’armée de terre ravagea le pays. Mais, les Éniades ne se soumettant pas, il renvoya son infanterie, fit voile vers Leucade, descendit à Nérique et, dans sa retraite, fut tué, lui et une partie de son monde, par les gens du pays que soutenaient des troupes des garnisons. Ce qui restait d’Athéniens finit par se retirer, après avoir obtenu des Leucadiens la permission de recueillir les morts.

Chap. 8. Cependant les députés de Mitylène envoyés sur le premier vaisseau allèrent à l’Olympie, où les Lacédémoniens leur disaient de se rendre, pour que les divers alliés pussent entrer en délibération après les avoir entendus. C’était l’olympiade où Doriée de Rhodes vainquit pour la seconde fois. Après la célébration de la fête, ils obtinrent audience et parlèrent ainsi :

Chap. 9. « Lacédémoniens, et vous alliés, nous connaissons l’usage généralement suivi chez les Hellènes. Que, dans le cours d’une guerre, un peuple se détache d’une première alliance pour entrer dans une autre, ses nouveaux alliés l’accueillent avec empressement, comme un utile auxiliaire ; mais tout en l’accueillant, ils le méprisent, parce qu’ils croient voir dans sa conduite un acte de trahison envers d’anciens amis. Ce sentiment n’a rien d’injuste sans doute, lors qu’entre ceux qui renoncent à une alliance et ceux dont ils se séparent il y avait conformité de vues, réciprocité de bienveillance, parité dans les préparatifs et dans les forces respectives ; et si, d’ailleurs, il n’existait entre eux nul motif plausible de rupture. Mais aucun de ces liens n’unissait les Athéniens et nous.

Chap. 10. » Que personne ne croie donc avoir le droit de nous mépriser, parce que, traités honorablement pendant la paix, nous les abandonnons au milieu des dangers ; car, au moment où votre alliance nous est nécessaire, c’est avant tout sur le juste et l’honnête que se fondera notre discours, bien convaincus qu’il ne peut exister ni solide affection entre des particuliers, ni confédération stable entre des états, si leurs liaisons ne sont fondées sur la connaissance réciproque de leurs vertus, et si d’ailleurs il n’y a pas entre eux conformité de goûts et d’inclinations ; car de la diversité des principes naît la diversité des actions.

» Pour nous, notre alliance avec Athènes a commencé lorsque vous vous retirâtes de la guerre des Mèdes, et qu’eux-mêmes restaient en armes pour détruire les restes de cette guerre. Toutefois nous devenions alliés non des Athéniens pour asservir les Hellènes, mais des Hellènes pour les soustraire à l’esclavage des Mèdes. Tant qu’ils ont commandé en respectant les droits des peuples, nous les avons suivis avec zèle. Mais dès que nous vîmes se refroidir leur haine contre les Mèdes, et tous leurs efforts se diriger contre l’indépendance de leurs alliés, dès-lors nous ne fûmes plus sans craintes. À cause d’une fatale répartition du droit de suffrage entre les différentes villes de Lesbos, nous ne pouvions former un seul corps et résister aux Athéniens. Leurs alliés furent donc asservis, excepté nous et ceux de Chio. Pour nous, autonomes et libres de nom, nous continuâmes de porter les armes avec Athènes, ne voyant plus dans les Athéniens, d’après la leçon du passé, que des chefs indignes de notre confiance. En effet, après avoir vu passer sous leur joug tous ceux qu’avec nous ils avaient compris dans le même traité, pouvait-on douter qu’ils ne nous réservassent un sort pareil, si jamais, comme il n’était que trop à craindre, leur puissance répondait à leur ambition ?

Chap. 11. » Si nous jouissions tous encore d’une parfaite indépendance, nous serions plus assurés qu’ils ne trameraient rien contre nous : mais ayant soumis le plus grand nombre, pouvaient-ils supporter patiemment cette égalité que nous seuls conservions encore ? pouvaient-ils nous voir sans ombrage, auprès d’une multitude déjà humblement courbée, seuls marchant encore leurs égaux, alors surtout que plus ils se surpassaient eux-mêmes en puissance, plus aussi nous nous trouvions isolés ? Or une crainte réciproque, fondée sur l’égalité des forces, donne seule des garanties pour une alliance : en effet, celui qui voudrait enfreindre le traité, n’ayant pas la supériorité, renonce à l’idée de l’attaque. Si jusqu’à ce jour ils nous ont laissés autonomes, c’est uniquement parce qu’il leur était démontré qu’ils ne réussiraient dans leurs projets de domination qu’en empruntant le langage de la modération, et en allant à leurs fins plutôt par d’adroites intrigues que par la force et la violence. En effet, ils alléguaient, comme un témoignage en leur faveur, que des peuples, leurs égaux en suffrages, n’auraient pas, contre leur propre volonté, pris les armes avec eux, si ceux qu’ils attaquaient n’eussent pas commis des injustices ; et, tout en même temps, ils poussaient les plus forts contre les plus faibles, et, nous réservant leurs derniers coups, ils devaient, après l’asservissement des autres alliés, nous trouver incapables de résistance. S’ils nous avaient attaqués les premiers, lorsque tous avaient encore et leurs propres forces et un point d’appui, ils nous eussent moins facilement subjugués ; ils craignaient d’ailleurs que notre marine réunie tout entière à vous ou à quelque autre puissance ne les mît en danger. Ce qui a contribué encore à notre salut, c’est que nous recherchions la faveur et du peuple et des chefs qui se trouvaient successivement, à la tête des affaires. Néanmoins, jugeant par le sort des autres de celui qui nous attendait, nous ne nous flattions pas de pouvoir subsister encore long-temps, si cette guerre ne se fût élevée.

Chap. 12. » Eh ! qu’était-ce donc que cette liberté inviolable, ces protestations d’amitié que le cœur démentait ? Nos alliés nous caressaient par crainte en temps de guerre ; durant la paix, nous tenions la même conduite envers eux : en sorte qu’entre nous la crainte servait de base à cette même confiance qui chez les autres a la bienveillance pour fondement. Alliés par crainte plutôt que par amitié, ceux à qui la certitude du succès donnerait le plutôt de l’audace, devaient être aussi les premiers, à rompre les traités. Si, parce que les Athéniens différaient d’en venir contre nous aux derniers excès, on nous trouve coupables de les avoir prévenus par cette rupture, au lieu d’attendre qu’une funeste expérience eût confirmé nos craintes, on porte un faux jugement : car si nous étions assez forts pour opposer embûches à embûches, délais à délais, pourquoi, leurs égaux, nous condamner à languir dans leur dépendance ? Il est toujours en leur pouvoir de nous accabler : comment donc nous refuserait-on le droit de nous défendre en prévenant nos oppresseurs !

Chap. 13. » Telles sont, ô Lacédémoniens et alliés, les causes de notre défection : claires et prouvant à ceux qui nous entendent que notre conduite est raisonnable, elles étaient bien de nature à nous effrayer, et à nous avertir de songer à notre sûreté. Depuis long-temps ce soin nous occupait, puisque, même encore en paix, nous envoyâmes négocier auprès de vous notre rupture avec Athènes. Le refus de votre alliance nous liait les mains. Mais aujourd’hui, sollicités par les Béotiens, nous nous sommes empressés de répondre à leurs vœux, et nous avons cru devoir effectuer une double défection, d’abord en abandonnant des Hellènes alliés d’Athènes, non seulement pour ne pas concourir avec elle à l’asservissement de ces Hellènes, mais encore pour partager avec vous la gloire de leur affranchissement ; ensuite en nous séparant des Athéniens pour échapper nous-mêmes, en les prévenant, à l’anéantissement dont plus tard ils nous menaçaient.

» Si notre rupture a éclaté trop tôt, et avant que nous eussions complété nos préparatifs, ce doit être pour vous un nouveau motif de nous admettre à votre alliance et de nous secourir promptement ; afin qu’on voie tout-à-la-fois que vous défendez ceux qu’il faut défendre, et que vous punissez vos ennemis. L’occasion s’offre plus belle que jamais. Les Athéniens sont épuisés et par une maladie contagieuse et par des dépenses excessives. Leur flotte est employée en partie contre votre pays, en partie contre nous. On peut donc croire qu’il leur restera peu de vaisseaux à vous opposer, si cet été même, réunissant vos forces de terre et de mer, vous faites une seconde irruption dans l’Attique. Vous les verrez ou hors d’état de se défendre contre nous, ou même forcés de se retirer à-la-fois et du Péloponnèse et de Lesbos.

» Et que personne de vous ne croie s’exposer à des périls domestiques pour défendre une terre étrangère. Tel juge Lesbos éloignée, qui retirera de son alliance des avantages qui le toucheront de très près. Car la guerre ne se fera pas dans l’Attique, comme on pourrait se l’imaginer ; mais dans un pays fécond en ressources pour l’Attique. Or, c’est de ses alliés qu’Athènes tire ses revenus ; revenus qu’elle augmentera, si elle parvient à nous soumettre. Dès-lors, plus d’alliés qui osent se détacher d’elle. Le tribut qu’elle nous imposera accroîtra sa richesse, et nous aurons alors à souffrir plus que ceux qu’elle a d’abord soumis. Mais si vous nous secourez avec zèle, vous ajouterez à vos propres forces celles d’une république qui possède une grande marine, ressource dont vous avez grand besoin ; et vous détruirez plus aisément la puissance d’Athènes en lui enlevant ses alliés ; car chacun d’eux se jettera avec plus de confiance dans vos bras. Vous vous justifierez en même temps du reproche qu’on vous fait de ne point secourir ceux qui abandonnent leur parti pour le vôtre. Devenez leurs libérateurs, et vous verrez se concentrer chez vous les forces de la guerre.

Chap. 14. » Au nom de l’Hellade, qui a mis en vous toutes ses espérances, par Jupiter Olympien, dans l’hiéron de qui nous paraissons en supplians, devenez alliés des Mityléniens. Armez-vous pour leur défense, et ne nous abandonnez pas, nous qui, en défendant une cause qui nous est personnelle, offrons à tous, en cas de succès, un avantage commun, et qui causons à tous un dommage général, si nous devons succomber pour n’avoir pu vous persuader. Soyez tels enfin que les Hellènes vous supposent, et que nos craintes nous font désirer que vous soyez. »

Chap. 15. Voilà ce que dirent les Mityléniens. Les Lacédémoniens et les alliés, après les avoir entendus, goûtèrent leurs raisons, et reçurent les Lesbiens dans leur alliance. Résolus d’entrer dans l’Attique, ils engagèrent les alliés qui étaient présens à se rendre dans l’isthme le plus tôt possible, avec les deux tiers de leur forces. Eux-mêmes y arrivèrent les premiers ; et voulant que leur invasion eût lieu à-la-fois par terre et par mer, ils préparèrent dans l’isthme les traîneaux qui devaient servir à transporter les vaisseaux de Corinthe à la mer d’Athènes. Ils firent ces dispositions avec célérité ; mais les autres alliés se rassemblèrent lentement, occupés de leurs moissons, et d’ailleurs fatigués de la guerre.

Chap. 16. Les Athéniens, sachant que c’était par mépris pour leur faiblesse qu’on se préparait à les attaquer, voulurent montrer qu’on avait mal jugé, et que, sans toucher à leur flotte de Lesbos, ils pouvaient se défendre aisément contre celle qui venait du Péloponnèse. Ils équipèrent cent vaisseaux, qu’ils montèrent eux-mêmes, tant citoyens que métèques, excepté les chevaliers et ceux qui avaient cinq cents médimnes de revenu. Ils côtoyèrent l’isthme, faisant montre de leurs forces, et opérant dans le Péloponnèse des descentes partout où ils voulaient. Les Lacédémoniens, à ce spectacle inattendu, crurent que les Lesbiens leur avaient fait un rapport infidèle, et se trouvèrent dans une situation d’autant plus critique, que leurs alliés ne paraissaient pas et qu’ils apprenaient que les trente vaisseaux d’Athènes, parcourant les côtes du Péloponnèse, ravageaient les terres de leurs périèces. Ils s’en retournèrent chez eux, et appareillèrent une flotte pour l’envoyer à Lesbos ; puis ils ordonnèrent aux villes de contribuer pour quarante vaisseaux, et nommèrent Alcidas commandant de cette expédition. La retraite des Lacédémoniens décida celle des Athéniens.

Chap. 17. Dans le temps que ces vaisseaux tenaient la mer, les Athéniens en avaient un très grand nombre qui réunissaient à la beauté de l’appareil la rapidité des manœuvres. Mais leur marine n’avait pas été moins nombreuse, ou plutôt elle l’avait encore été davantage, au commencement de la guerre. En effet, cent vaisseaux gardaient l’Attique, l’Eubée et Salamine ; cent autres infestaient les côtes du Péloponnèse, sans compter ceux qui étaient devant Potidée et ailleurs. Aussi, dans un seul été, ils n’eurent pas en mer moins de deux cent cinquante bâtimens. Après les dépenses du siége de Potidée, rien ne causa tant de frais. Les hoplites en garnison devant cette place recevaient par jour deux drachmes chacun, l’une pour lui-même, l’autre pour son valet. Ils avaient été trois mille au commencement du siége, et jamais ils ne furent en moindre nombre tant qu’il dura, sans compter les seize cents que Phormion avait avec lui et qui se retirèrent avant la reddition de la place. Tous les vaisseaux recevaient la même paie. Tels furent et les dépenses qui se firent d’abord et le nombre des vaisseaux qui furent équipés.

Chap. 18. Les Lacédémoniens étaient dans l’isthme, quand les Mityléniens, soutenus de troupes auxiliaires, firent, du côté de terre, des tentatives contre Méthymne, croyant qu’elle leur serait livrée par trahison. Ils l’attaquèrent ; mais voyant leurs espérances trompées, ils allèrent à Antisse, à Pyra, à Éresse, s’assurèrent de ces places, en renforcèrent les murs, et se retirèrent promptement. Après leur retraite, ceux de Méthymne entrèrent aussi en campagne et attaquèrent Antisse ; mais, défaits par ceux d’Antisse et leurs auxiliaires, ils se retirèrent avec grande perte.

Les Athéniens, instruits de cet événement, et jugeant les troupes qu’ils avaient devant Méthymne trop faibles pour troubler dans leur commerce de terre les habitans, maîtres du pays, envoyèrent, au commencement de l’automne, Pachès, fils d’Épicure, à la tête de mille hoplites de leur nation. Les gens de guerre, faisant eux-mêmes la manœuvre des vaisseaux, arrivèrent, investirent Mitylène d’une simple muraille, et construisirent aussi des forteresses sur quelques points faciles à défendre. Mitylène fut alors puissamment contenue par terre et par mer. L’hiver commençait.

Chap. 19. Le besoin d’argent pour ce siége obligeant les Athéniens à se mettre eux-mêmes à contribution pour la première fois, ils fournirent deux cents talens. Ils envoyèrent aussi douze vaisseaux, aux ordres de Lysiclès et de quatre autres commandans, pour recueillir les tribut des alliés. Lysiclès, après avoir fait des levées en différens lieux, continuait sa tournée : de Myonte, ville de Carie, il s’avançait par la plaine du Méandre vers le mont Sandius, quand, attaqué par les Cariens et les Anéites, il périt avec une grande partie de l’armée.

Chap. 20. Le même hiver, les Platéens, toujours assiégés par les Péloponnésiens et les Béotiens, tourmentés par une disette qui allait tous les jours croissant, sans espoir de secours du côté d’Athènes, et ne voyant d’ailleurs aucun moyen de salut, résolurent d’abord, eux et les Athéniens assiégés avec eux, de sortir tous furtivement de la place, et ensuite de franchir de vive force, s’il était possible, les lignes ennemies, guidés dans cette tentative par le devin Théénète, fils de Timidès, et par l’un des généraux, Eupolpidès, fils de Daïmaque.

Mais bientôt moitié d’entre eux abandonnèrent l’entreprise, qu’ils jugeaient trop périlleuse. Deux cent vingt seulement persistèrent avec courage dans le projet d’invasion, qu’ils exécutèrent ainsi.

Ils firent des échelles de la hauteur de la circonvallation, hauteur qu’ils évaluèrent par le nombre des rangs de briques contenus dans la partie du mur qui les regardait et qui n’était pas enduite. Plusieurs en même temps les comptaient : quelques-uns pouvaient se tromper ; le plus grand nombre devait rencontrer juste, comptant plusieurs fois, et d’ailleurs étant peu éloignés de la partie du teichos [circonvallation] où ils voulaient appliquer les échelles, et qu’ils voyaient facilement. Par l’épaisseur des briques et le nombre d’assises, ils jugèrent donc de la hauteur qu’il convenait de donner aux échelles.

Chap. 21. Or le teichos des Péloponnésiens était tel dans sa construction. Il présentait deux fronts ; l’un du côté de Platée, l’autre du côté de la campagne, pour le cas où, d’Athènes, on viendrait au secours de Platée. Les deux lignes, distantes l’une de l’autre de seize pieds, étaient réunies par des terrasses. Cet intervalle de seize pieds avait été distribué, pour la troupe stationnaire, en logemens contigus, de manière que toute la masse ne présentait extérieurement qu’un seul gros mur crénelé des deux côtés. De dix en dix créneaux, il y avait de grandes tours, d’une largeur égale à l’épaisseur de ce gros mur, dont elles joignaient ainsi les deux faces, de sorte qu’il n’y avait point de passage en dehors des tours, et qu’il fallait les traverser par le milieu [pour aller d’une courtine à l’autre]. La nuit, lorsqu’il venait à faire mauvais temps, les soldats abandonnaient les créneaux des courtines et faisaient la garde de dedans les tours, qui étaient peu distantes les unes des autres, et couvertes au sommet.

Tel était le teichos qui enfermait Platée.

Chap. 22. Les Platéens donc, ayant fait leurs préparatifs, saisissent l’occasion d’une nuit orageuse et sans lune, et sortent de la ville. Guidés par les chefs mêmes de l’entreprise, ils traversent d’abord le fossé qui les environnait, et arrivent au teichos des ennemis, sans être aperçus des sentinelles, qui, au milieu d’épaisses ténèbres, ne voyaient pas devant elles, et n’entendaient rien, parce que les sifflemens du vent couvraient le bruit de la marche.

Ajoutez à cela que les Platéens s’avançaient éloignés les uns des autres, pour n’être point trahis par le bruit des armes s’entrechoquant ; ils n’en avaient que de légères, et ne portaient de chaussure qu’au pied gauche, afin de pouvoir assurer leurs pas dans la boue.

Ceux qui portaient des échelles approchent donc des créneaux, qu’ils savaient n’être pas gardés, et y appliquent les échelles. Aussitôt montèrent douze psiles, armés chacun d’un poignard et couverts d’une cuirasse. Leur chef, Amméas, était monté le premier. Ces douze hommes se partagent et se dirigent, six vers l’une des deux tours, six vers l’autre. Ils sont bientôt suivis d’autres psiles, armés seulement de javelots : pour leur rendre la marche plus facile, d’autres, derrière eux, portaient leurs boucliers, qu’ils leur remettraient lorsqu’ils joindraient l’ennemi. Un assez grand nombre était déjà monté. Les gardes des tours prennent l’alarme ; car un Platéen, en s’accrochant à un créneau, en avait détaché une brique. Au bruit qu’elle fit en tombant, les gardes jettent leur cri. La troupe de l’intérieur s’élance sur la terrasse du teichos, indécise sur le vrai point d’attaque, que lui dérobent la nuit, le vent et la pluie ; tandis que, de leur côté, les Platéens restés dans la ville sortent, et, pour détourner l’attention, font une fausse attaque du côté opposé à celui qu’avaient escaladé leurs compagnons. Les soldats de cette troupe, surpris, demeurèrent immobiles, incertains de ce qui est arrivé : nul n’ose quitter le poste confié à sa défense.

En même temps que les trois cents hommes, troupe d’élite de leur armée, campés hors de la circonvallation et chargés de donner du secours au besoin, se portent [mais sans entrer encore, car le fossé est pour eux aussi un obstacle] où les appelle le cri d’alarme, des torches agitées [signal d’attaque] sont levées vers Thèbes [voisine de Platée] : de Platée on en fait autant. Les Platéens les avaient préparées pour que les signaux se confondissent, et que les Thébains, soupçonnant tout autre chose que ce qui était en effet, ne vinssent pas avant que les leurs fussent sauvés et bien en sûreté.

Chap. 23. Cependant les Platéens montés les premiers s’étaient emparés des deux tours après avoir égorgé les sentinelles. Ceux qui les suivaient se tenaient au passage des tours et les gardaient pour empêcher qu’on ne les traversât et qu’on ne marchât contre eux. Du niveau de la plate-forme ils appliquaient des échelles aux tours, sur le sommet desquelles ils faisaient monter des hommes qui écartaient à coups de traits ceux qui avançaient, soit d’en haut [sur la terrasse], soit d’en bas [au pied des murs], tandis que le gros des leurs, non encore monté, appliquant force échelles à-la-fois, et renversant les créneaux, montait, traversait la courtine, et descendait le mur [extérieur].

À mesure qu’ils avaient effectué la descente, ils se formaient sur la berge du fossé [extérieur] ; et de là, à coup de flèches et de dards, ils repoussaient ceux qui, bordant le teichos, voulaient s’opposer au passage du fossé. Les Platéens qui s’étaient postés sur les tours, descendant les derniers, traversaient avec peine la courtine et arrivaient difficilement au fossé ; car là, ils avaient à redouter les trois cents, qui tenaient des flambeaux à la main. Du sein de l’obscurité, les Platéens voyaient mieux. Rangés sur le bord du fossé, ils lançaient des flèches et des dards sur les parties découvertes de l’ennemi, tandis qu’eux-mêmes, dans les ténèbres, étaient moins aisément aperçus des Péloponnésiens, qu’aveuglaient les flambeaux. Ainsi même les Platéens descendus les derniers passèrent le fossé, mais non sans peine, et toujours combattant ; car ils ne trouvèrent pas dans le fossé une glace solide sur laquelle ils pussent marcher ; elle était fondante, comme par un vent plus d’est que de nord. D’ailleurs la neige tombée par un tel vent avait donné une quantité d’eau qu’ils eurent de la peine à surmonter et à traverser. Le mauvais temps et les ténèbres avaient, plus que tout, favorisé leur évasion.

Chap. 24. À la sortie du fossé, les Platéens, rassemblés, prirent le chemin de Thèbes, ayant à leur droite l’hiéron d’Androcrate. Ils pensaient qu’on ne les soupçonnerait pas d’avoir pris une route qui menait droit aux ennemis. Tout en marchant, ils voyaient les Péloponnésiens, avec des flambeaux, sur le chemin qui, par le mont Cithéron et les têtes de chênes, conduit à Athènes. Les Platéens suivirent la route de Thèbes l’espace d’environ six ou sept stades, puis, rebroussant, ils prirent celle du Cithéron, qui conduit vers la montagne à Érythres et à Hysies ; et, par les montagnes, ils gagnèrent Athènes, au nombre seulement de deux cent douze ; car quelques-uns d’entre eux, n’ayant osé franchir le mur, étaient retournés à Platée, et un de leurs archers avait été pris sur le fossé extérieur.

Les Péloponnésiens, las de poursuivre, revinrent à leur poste. Les assiégés restés dans la ville, ignorant le succès de l’entreprise, et persuadés, d’après le rapport de ceux qui étaient revenus sur leurs pas, que tous leurs camarades avaient péri, envoyèrent, dès le point du jour, un héraut demander une trève pour retirer les morts ; mais, mieux informés, ils se tinrent en repos. Ce fut ainsi que les braves de Platée s’ouvrirent un passage et parvinrent à s’évader.

Chap. 25. À la fin du même hiver, le Lacédémonien Saléthus fut envoyé à Mitylène sur une trirème. Il gagna Pyrra, et de là, continuant sa route par terre, il passa un ravin par où l’on pouvait franchir la circonvallation, et se jeta dans la ville sans être aperçu des ennemis. Il annonça aux magistrats qu’on ne ferait une invasion dans l’Attique, et qu’ils recevraient les quarante vaisseaux qui devaient leur apporter des secours ; qu’il avait été expédié en avant pour leur en donner avis et pour s’occuper des autrès dispositions. Les Mityléniens, rassurés, furent moins disposés à traiter avec Athènes.

Cet hiver finit, et, avec lui, la quatrième année de la guerre dont Thucydide a écrit l’histoire.

Chap. 26. Au commencement de l’été suivant, les Péloponnésiens envoyèrent Alcidas à Mitylène avec les quarante-deux vaisseaux fournis par les villes. Eux-mêmes, avec leurs alliés, se jetèrent sur l’Attique, afin que les Athéniens, inquiétés de deux côtés à-la-fois, fussent moins en état de voguer contre la flotte qui gagnait Mitylène. Cléomène était à la tête de l’expédition en qualité d’oncle paternel de Pausanias, fils de Plistoanax, roi de Lacédémone, encore trop jeune pour commander. De nouveau ils dévastèrent dans l’Attique ce qui avait déjà été ravagé, et toutes les nouvelles reproductions, et tout ce qu’ils avaient épargné dans leurs premières incursions. Aucune, depuis la seconde, n’avait eu des résultats aussi désastreux pour le pays ; car les ennemis, attendant toujours des nouvelles de leur flotte, qu’ils croyaient déjà parvenue à Lesbos, parcouraient le territoire en tout sens, portant partout la désolation. Mais ne recevant point de nouvelles conformes à leur attente, et les vivres commençant à leur manquer, ils firent retraite, et s’en retournèrent par canton.

Chap. 27. Cependant les Mityléniens, ne voyant pas arriver les vaisseaux du Péloponnèse qui se faisaient attendre, et se trouvant dans la disette, furent réduits à traiter avec Athènes. Voici quelle en fut la cause. Saléthus, qui lui-même ne comptait plus sur l’arrivée des vaisseaux, arma les gens du peuple pour faire une sortie contre les Athéniens. Auparavant ils étaient désarmés ; mais à peine eurent-ils reçu des armes, qu’ils cessèrent d’obéir aux magistrats, se permirent des rassemblemens, et ordonnèrent aux riches de mettre à découvert le blé qu’ils tenaient caché, et de le distribuer entre tous les citoyens ; sinon, ils s’entendraient avec les Athéniens et leur livreraient la ville.

Chap. 28. Ceux qui étaient à la tête des affaires, hors d’état de s’opposer aux desseins du peuple, et craignant d’être exclus du traité, convinrent en commun, avec Pachès et son armée, que les Athéniens seraient maîtres de prendre sur les Mityléniens toutes les résolutions qu’ils voudraient ; que ceux-ci ouvriraient à l’armée les portes de la ville, qu’ils enverraient à Athènes des députés pour y ménager leurs intérêts, et que, jusqu’à leur retour, Pachès n’ôterait la liberté ni la vie à aucun Mitylénien. Telle fut la convention. Ceux qui avaient négocié auprès de Lacédémone, consternés de l’entrée des ennemis, et ne se fiant pas au traité, allèrent s’asseoir sur les autels. Pachès les fit relever, et les mit en dépôt à Ténédos, où il ne leur serait fait aucun mal, jusqu’à ce que les Athéniens eussent pris une résolution. Il envoya des trirèmes à Antisse, s’en rendit maître, puis établit dans l’armée l’ordre qu’il jugea nécessaire.

Chap. 29. Cependant les Péloponnésiens montés sur les quarante vaisseaux, et qui devaient faire diligence, avaient perdu beaucoup de temps sur les côtes du Péloponnèse, et fait si lentement le reste de la traversée, qu’Athènes ne connut leurs projets que lorsqu’ils furent à Délos. Ils en étaient partis, et abordaient Icarce et Mycone, quand ils apprirent la reddition de Mitylène. Pour se bien assurer de la vérité, ils gagnèrent Embate de l’Érythrée, où ils se trouvèrent sept jours environ après la reddition. Parfaitement instruits de l’état des choses, ils délibérèrent sur ce qu’exigeaient les circonstances ; Teutiaple, Éléen, parla ainsi :

Chap. 30. « Alcidas, et vous tous, Péloponnésiens ici présens, qui commandez avec moi l’armée, mon avis est de naviguer vers Mitylène, avant qu’on y ait fait connaître nos ressources : car, probablement, nous y trouverons, comme dans une ville dont on ne fait que de prendre possession, des hommes peu occupés de leur défense, du côté de la mer surtout, où ils ne s’attendent pas à voir paraître un ennemi, et où, dans ce moment, nous déployons l’appareil le plus formidable. Sans doute aussi les troupes sont imprudemment dispersées dans les maisons, comme aux premiers momens de la victoire. Si donc nous nous décidons à tomber sur eux brusquement et de nuit, j’espère qu’avec le secours de ce qui peut nous être resté fidèles, nous prendrons la place. Hasardons cette tentative, bien convaincus qu’à la guerre le grand art est de savoir tout à-la-fois et se mettre en garde contre l’ennemi et surprendre l’endroit faible par où on peut l’attaquer : voilà ce qui donne les succès. »

Chap. 31. Malgré la sagesse de ces représentations, il ne put amener Alcidas à son avis. Des exilés d’Ionie et les Lesbiens qui étaient sur la flotte lui conseillèrent, puisqu’on craignait de risquer cette expédition, de prendre quelque ville de l’Ionie, ou Cume en Éolie, qui serait un point de départ pour exciter l’Ionie à la défection ; qu’il y avait espoir de réussir, puisque eux, exilés, étaient venus à son armée sans contrarier aucun de leurs concitoyens ; que si dans cette expédition secrète ils enlevaient aux Athéniens une source immense de revenus, si en même temps ils les forçaient à leur opposer une station navale, ils les entraîneraient dans de fortes dépenses ; qu’ils espéraient engager Pissuthnès à joindre ses armes aux leurs. Alcidas ne se rangea pas non plus à cet avis : il brûlait de regagner au plus tôt le Péloponnèse, puisqu’on était arrivé trop tard à Mitylène.

Chap. 32. Il partit d’Embate, et, ayant relâché à Myonèse, chez les Téiens, il mit à mort la plupart des prisonniers qu’il avait faits dans son trajet : il aborda ensuite à Éphèse, où des députés Samiens de chez les Anéens vinrent lui représenter que ce n’était pas agir en vrai libérateur de l’Hellade, que d’égorger des malheureux qu’on n’avait point pris les armes à la main, qui n’étaient pas ennemis, mais qui se trouvaient par nécessité alliés d’Athènes ; que s’il ne changeait pas de conduite, il se ferait peu d’amis parmi ses ennemis, et réduirait un plus grand nombre d’amis à passer dans les rangs opposés. Il sentit la justice de ces reproches, et mit en liberté tout ce qu’il avait de captifs de Chio et certains personnages d’autres lieux. [Ces prisonniers étaient nombreux] ; car, à la vue des vaisseaux d’Alcidas, les vaisseaux ennemis, au lieu de fuir, étaient venus le joindre, croyant voir une flotte athénienne. On était loin de penser que jamais, tant que les Athéniens auraient l’empire de la mer, des vaisseaux du Péloponnèse approcheraient de l’Ionie.

Chap. 33. Alcidas quitta précipitamment Éphèse et prit la fuite : en effet, mouillant encore devant Claros, il avait été aperçu de la Salamienne et du Paralus, qui venaient d’Athènes, Dans la crainte d’être poursuivi, il tint la haute mer, résolu de ne prendre terre volontairement que dans le Péloponnèse. Pachès et les Athéniens reçurent ces nouvelles d’abord de l’Érythrée, et bientôt de toutes parts. L’Ionie n’étant pas fortifiée, on craignait que les Péloponnésiens, même sans intention d’abord de s’arrêter, ne se décidassent, en rasant les côtes, à fondre sur les villes et à les saccager. La Salamienne et le Paralus ayant annoncé qu’ils avaient vu eux-mêmes Alcidas à Claros, Pachès se décide aussitôt à le poursuivre : il le poursuit jusqu’à l’île de Latmos ; puis reconnaissant l’impossibilité de l’atteindre, il rebrousse chemin. N’ayant pu le joindre en pleine mer, il se félicitait de n’avoir pas eu ses vaisseaux bloqués [près d’une côte] ; ce qui l’eût contraint à dresser un camp, à procurer à sa flotte un retranchement et un lieu d’abordage.

Chap. 34. De retour [de sa poursuite jusqu’à Latmos], Pachès [côtoyant l’Asie mineure] relâcha à Notium, place qui appartenait aux Colophoniens, et où s’était retirée une partie des habitans de Colophon, après la prise de la ville haute par Itamène et les barbares qu’une faction avait appelés ; prise qui eut lieu à l’époque de la seconde invasion de l’Attique par les Péloponnésiens. Il s’éleva de nouvelles dissensions parmi les réfugiés colophoniens qui s’étaient établis à Notium. Les uns, ayant sollicité et reçu des secours de Pissuthnès, des Arcadiens et des barbares, les avaient introduits dans la place, et, soutenus des Colophoniens de la ville haute, partisans déclarés des Mèdes, ils avaient, de concert, établi leur autorité dans Notium : ceux de l’autre faction qui se trouvaient exilés, appelèrent Pachès à leur secours. Celui-ci proposa des conférences à Hippias, chef des Arcadiens qui étaient dans la place, avec promesse de l’y remettre sain et sauf, si l’on ne pouvait s’accorder. Hippias vint. Pachès le retint sous bonne garde, mais sans le mettre aux fers, et assaillit inopinément les murailles ; et comme on ne s’attendait pas à ce coup de main, il s’en rendit maître, et donna la mort aux Arcadiens et à tout ce qui se trouvait là de barbares. Il y reconduisit Hippias, ainsi qu’il en était convenu, et des que ce malheureux y fut rentré, on le saisit, et on le tua à coup de flèches. Pachès rendit Notium aux Colophoniens, en excluant ceux du partie des Mèdes : mais dans la suite les Athéniens y envoyèrent une colonie qui se gouverna suivant leurs lois, en réunissant des différentes villes tout ce qui s’y trouvait de Colophoniens.

Chap. 35. Pachès, arrivé à Mitylène, soumit Pyrrha et Éresse ; prit le Lacédémonien Saléthus, caché dans la ville ; le fit partir pour Athènes avec les Mityléniens qu’il avait déposés à Ténédos, et tous ceux qu’il regardait comme les auteurs de la défection ; renvoya la plus grande partie de l’armée ; resta lui-même avec les troupes qu’il se réservait, et mit dans Mitylène et dans l’île de Lesbos l’ordre qu’il jugea nécessaire.

Chap. 36. À l’arrivée des Mityléniens et de Saléthus, les Athéniens mirent ce dernier à mort, malgré toutes ses offres ; entre autres, celle d’éloigner de Platée les Lacédémoniens, qui la tenaient encore assiégée. Ils délibérèrent ensuite sur le traitement qu’ils feraient subir aux autres. N’écoutant d’abord que leur ressentiment, ils résolurent de faire périr et ceux qu’ils avaient entre les mains, et tous les Mityléniens en âge d’homme, et de réduire en servitude les enfans et les femmes. Ils leur reprochaient une défection d’autant plus coupable qu’ils n’avaient point été assujettis comme les autres alliés ; ils insistaient, en outre, sur l’audace de la flotte péloponnésienne, qui s’était approchée, non sans danger, des côtes d’Ionie, ce qui prouvait que le soulèvement n’était pas la suite d’une courte délibération. Une trirème transmit la résolution à Pachès, avec l’ordre de l’exécuter sans délai. Mais dès le lendemain les Athéniens se repentirent, en considérant combien il était atroce d’exterminer une population tout entière de peur de laisser impunis les auteurs de la défection.

Les députés mityléniens qui se trouvaient à Athènes, et ceux des Athéniens qui les favorisaient, ne s’aperçurent pas plutôt de la révolution opérée dans les esprits, qu’ils travaillèrent auprès des hommes en place à faire reprendre la délibération. Ceux-ci se laissèrent aisément persuader : ils n’ignoraient pas que le plus grand nombre des citoyens désirait qu’on revînt sur cette affaire. L’assemblée fut aussitôt formée : il s’ouvrit des opinions différentes. Celui qui, la première fois, avait fait passer le décret de mort, Cléon, fils de Cléénète, toujours le plus violent des citoyens, et l’homme qui avait alors le plus d’ascendant sur le peuple, se présenta de nouveau et parla ainsi :

Chap. 37. « J’ai déjà reconnu bien des fois, et en d’autres circonstances, qu’un état démocratique ne peut pas, hors de ses limites, exercer l’empire. Vos variations dans l’affaire des Mityléniens me confirment dans mon opinion. Vivant entre vous avec franchise et dans une parfaite sécurité, vous conservez le même caractère avec vos alliés, ne songeant pas que les fautes où vous entraînent et une imprudente clémence, et de perfides insinuations, vous compromettent sans inspirer de reconnaissance. Vous ne considérez dons pas que votre domination est un pouvoir usurpé sur des hommes libres ; que, de plus, ils conspirent contre ce pouvoir ; que s’ils plient sous votre autorité, vous le devez, non à des ménagemens qui vous deviennent nuisibles, mais à l’ascendant de votre puissance, plutôt qu’à leur affection. Le plus grand mal, c’est que nos décrets n’aient rien de fixe ; que nous perdions de vue qu’un état se soutient mieux avec des lois vicieuses, mais invariables, qu’avec de bonnes lois qui n’ont pas de stabilité. La médiocrité modeste est préférable au talent qui ne supporte pas de frein. En général des hommes ordinaires gouvernent mieux les états que les hommes supérieurs. Ceux-ci veulent se montrer plus savans que les lois, et faire prévaloir leurs idées sur les avis successivement ouverts, comme s’ils ne pouvaient jamais trouver de plus belles occasions de montrer leur esprit : orgueil qui bien souvent a mis l’état en danger. Mais ceux qui se défient de leur intelligence, croient en savoir moins que les lois, et avoir trop peu de talent pour oser censurer l’orateur qui parle bien. Ils font rarement des fautes, parce qu’ils écoutent un avis avec l’impartialité d’un juge, plutôt qu’avec les préventions d’un rival. Voilà nos modèles. Mais n’allons pas, au milieu d’une vaine lutte, fiers d’une éloquence et d’une subtilité funestes, donner à la multitude des conseils contraires à une résolution que vous avez prise en commun.

Chap. 38. » Pour moi, je persiste dans mon opinion, et j’admire qu’on propose de remettre en délibération l’affaire des Mityléniens, et de nous faire perdre un temps précieux en délais qui tournent à l’avantage des coupables : car l’offensé qui ne se venge pas sur-le-champ, n’oppose plus à l’offenseur que des armes émoussées, tandis que la vengeance qui suit de près l’outrage, forte alors de son activité, porte des coups assurés. J’admire aussi quiconque osera me contredire d’entreprendre de démontrer que les attentats des Mityléniens tournent à notre avantage, et nos revers, au détriment de nos alliés. Vain de son éloquence, l’orateur, entrant dans la lice, s’efforcera de prouver qu’un décret rendu d’une manière décisive n’est pas un décret ; ou bien, séduit par l’appât du gain, il préparera, avec tout l’art possible, un discours honnête en apparence, et tentera de vous amener à un parti tout différent de vos premières résolutions. Cependant l’état décerne des prix aux vainqueurs de ces luttes, dont il ne prend pour lui-même que le danger. La faute, Athéniens, en est à vous qui voulez ces funestes jeux, à vous qui avez coutume de vous faire spectateurs de discours et auditeurs d’actions ; vous qui jugez de la possibilité des choses à venir d’après ce que vous en disent des parleurs diserts, et qui, sur un fait, vous fiez moins à ce que vos yeux ont vu qu’aux impressions flatteuses que produisent sur vos oreilles des orateurs éloquens dans leurs harmonieuses censures ; vous dont l’esprit, rebelle aux idées universellement reçues, se laisse si facilement séduire par les idées neuves ; vous, partisans aveugles de tout ce qui est extraordinaire, pleins de dédain pour tout ce que l’usage a consacré : voulant tous briller par le talent de la parole, sinon résistant à ceux qui le possèdent, pour ne point paraître céder à une idée suggérée ; ou bien encore, applaudissant à un trait ingénieux avant même qu’il soit lancé ; aussi prompts à deviner l’orateur que lents à prévoir les conséquences de son brillant discours ; cherchant, pour ainsi dire, tout autre chose que ce qui est au milieu du monde où nous vivons, et n’ayant pas même une idée juste de ce qui nous environne ; esclaves en un mot de quiconque charme vos oreilles, et ressemblant plus à des spectateurs assis pour entendre des sophismes, qu’à des citoyens qui délibèrent.

Chap. 39. » Pour changer, s’il est possible, ces funestes dispositions, je vous dénonce les Mityléniens comme formant à votre égard une classe toute particulière de coupables. Je pardonnerais à des malheureux qui, ne pouvant supporter la pesanteur de votre joug, ou contraints par vos ennemis, se seraient éloignés de vous. Mais que des insulaires, protégés par de fortes murailles, qui n’avaient à craindre d’hostilités que du côté de la mer, qui même de ce côté trouvaient dans une flotte bien appareillée un moyen suffisant de défense ; que des hommes maintenus par nous dans tous leurs priviléges, par nous comblés de distinctions et d’honneurs, aient tenu une semblable conduite, je dirai, non qu’ils se sont séparés de nous, ce qui serait pardonnables à des opprimés ; mais qu’ils nous ont trahis, qu’ils ont cherché à nous perdre en se liguant avec nos plus cruels ennemis. Certes leur crime est plus odieux que si, forts et puissans par eux-mêmes, ils eussent arboré isolément l’étendard de la révolte. Le malheur des autres alliés, que nous avons asservis pour les punir, ne les a point éclairés, et le bonheur de leur situation présente ne les a pas empêchés de se précipiter dans les hasards. Devenus audacieux contre l’avenir, espérant plus qu’ils ne pouvaient et moins qu’ils ne voulaient, ils se sont armés contre nous, et ont préféré la voie de la violence à celle de l’équité. En effet, dès qu’ils ont cru pouvoir l’emporter, ils nous ont attaqués sans avoir reçu d’offense. D’ordinaire les états qui tout-à-coup viennent à jouir d’un bonheur inattendu, se livrent à la présomption et à l’arrogance : le bonheur dont l’homme est redevable à la sagesse est bien mieux assuré que celui qu’il ne doit qu’aux faveurs inespérées de la fortune ; et l’on peut dire qu’il est plus aisé de repousser l’adversité, que de rendre durable la prospérité. Il aurait fallu que, dès long-temps, les Mityléniens n’eussent pas obtenu près de vous plus de considération que les autres ; ils n’en seraient pas venus à ce point d’arrogance : car il est naturel à l’homme de mépriser qui le caresse, et de respecter quiconque lui résiste. Aujourd’hui, du moins, que leur châtiment égale leur crime. N’accusez pas les partisans peu nombreux de l’oligarchie pour absoudre le peuple. Tous nous ont également attaqués, puisqu’ils pourraient, s’ils avaient embrassé notre parti, vivre maintenant en paix dans leurs foyers. Ils sont tous complices, puisque tous ils ont jugé plus sûr de courir mêmes hasards avec les partisans de l’oligarchie.

» Cependant prenez garde : si vous infligez la même peine à ceux de vos alliés qui vous abandonnent, contraints par vos ennemis, et à ceux qui, d’eux-mêmes, se soulèvent contre vous, qui ne saisira pas le plus léger prétexte pour vous trahir, dès que la liberté sera le prix du succès, et qu’on pourra succomber sans rien avoir de fâcheux à craindre, tandis que nous, Athéniens, nous aurons à exposer nos vies et nos fortunes contre chaque ville ! Vainqueurs, nous recouvrerons une ville ruinée, et nous serons privés pour la suite de revenus aliment de notre puissance ; vaincus, nous aurons de nouveaux ennemis, et le temps qu’il faudrait employer à nous défendre contre les nations rivales, nous le consumerons à combattre nos propres alliés.

Chap. 40. » Il ne faut donc pas laisser aux rebelles l’espoir de se procurer l’impunité par d’éloquens discours, ou de l’acheter à prix d’argent, comme s’ils n’avaient à se reprocher que de ces faiblesses attachées à l’humanité. Ce n’est pas involontairement qu’ils nous ont offensés ; c’est avec réflexion qu’ils ont tramé leurs complots. Or les fautes involontaires sont seules excusables.

» J’ai déjà soutenu, et je soutiens encore, que vous ne devez pas revenir sur votre décret, et commettre ainsi une faute résultat trop commun de la pitié, des séductions de l’éloquence et d’une indulgence excessive, trois écueils où vient se briser toute domination. La compassion ! Vous la devez à des hommes qui y seraient accessibles ainsi que nous, et non à ceux qui, à leur tour, n’auraient de nous aucune pitié, et qui nécessairement seront à jamais nos ennemis. L’éloquence ! Les orateurs qui se plaisent à flatter vos oreilles, trouveront à s’exercer dans des occasions moins sérieuses, sans profiter d’une circonstance où, pour le plaisir d’un moment, l’état souffrirait un grand dommage, tandis qu’eux-mêmes à la gloire de bien dire joindraient l’avantage d’être bien payés. L’indulgence ! Employez-la quand elle servira à ramener des coupables et à regagner leur amitié ; mais vous n’en devez aucune à des hommes dont la haine, toujours vivante, serait toujours inflexible.

» Pour me résumer en peu de mots, je dis que si vous m’en croyez, vous ferez justice des Mityléniens, et ce sera agir selon vos intérêts. En suivant un avis contraire, vous n’obtiendrez pas leur reconnaissance, et ce sera contre vous-mêmes que vous prononcerez. Car si leur défection est légitime, votre domination est injuste. Que si, fût-ce même contre toute justice, vous prétendez les tenir asservis, il faut aussi, contre la justice, mais pour vos intérêts, les punir ; ou bien renoncer à la prééminence, et dès-lors, à l’abri de tout danger, respecter les principes et faire les gens de bien. Décidez-vous donc à les traiter comme ils vous auraient traités vous-mêmes, et ne vous montrez pas, vous qui venez d’échapper à leur perfidie, moins impitoyables que ceux qui conspiraient votre perte. Pensez à ce qu’ils eussent fait, vainqueurs, surtout ayant été les premiers à violer la justice envers nous. Ceux qui outragent sans motif, vont toujours le plus loin possible ; ils poursuivent jusqu’à la mort, et ne font aucune grâce ; parce que leurs yeux soupçonneux et inquiets voient le danger de laisser vivre l’ennemi. En effet, celui qui reçoit une offense qu’il n’avait point provoquée, lorsqu’il a échappé au péril, est plus implacable envers son injuste agresseur, qu’il ne le serait contre un ennemi déclaré et loyal. Ne vous trahissez donc pas vous-mêmes. Vous plaçant en esprit le plus près possible des tourmens qu’ils vous préparaient, rendez-leur aujourd’hui tout le mal qu’ils vous auraient fait, et poursuivez leur châtiment avec autant d’ardeur que vous en eussiez mis à tout sacrifier pour les vaincre. Ne vous laissez pas fléchir par la considération de leur situation présente : ne pensez qu’au danger suspendu, il n’y a qu’un moment, sur vos têtes. Prononcez contre eux le juste supplice dû à leur crime ; que les alliés apprennent, par cet exemple, que toute défection sera punie de mort. Lorsqu’ils le sauront bien, vous serez moins souvent forcés de perdre de vue vos ennemis pour combattre vos propres alliés. »

Chap. 41. Ainsi parla Créon. Après lui s’avança Diodote, fils d’Eucrate, qui, dès la première assemblée, avait vivement combattu le décret de mort contre les Mityléniens ; il s’exprima à peu près en ces termes :

Chap. 42. « Je ne blâme pas ceux qui viennent rouvrir la discussion sur les Mityléniens, et je suis loin d’approuver ceux qui trouvent mauvais qu’on revienne plusieurs fois sur des questions d’une si haute importance. Il est deux défauts que je crois très contraires à la sagesse des délibérations, la précipitation et la colère, compagnes ordinaires, l’une des insensés, l’autre des hommes ignorans et irréfléchis. Quiconque soutient que la discussion n’est pas un moyen efficace d’instruction dans les affaires, annonce peu de sens ou un intérêt particulier : peu de sens, s’il croit qu’il est quelque autre moyen de répandre la lumière sur l’avenir et sur des questions obscures ; un intérêt privé, si, voulant persuader quelque chose de honteux, et se sentant dans l’impuissance de parler raisonnablement sur des choses qui ne sont pas raisonnables, il espère effrayer, par d’adroites calomnies, et ses adversaires et les auditeurs. Mais il n’est pas d’hommes plus dangereux que ceux qui accusent d’être salarié tout discours qui les contrarie. S’ils se contentaient d’accuser d’ineptie, on emporterait, en perdant sa cause, la réputation d’homme inhabile, et non celle d’un malhonnête homme : mais lorsqu’on met en avant contre son adversaire le reproche de corruption, si cet adversaire triomphe, il devient suspect ; s’il succombe, il passe à-la-fois pour malhonnête et inepte.

» On nuit à l’état avec un pareil système : car la crainte le prive d’utiles conseillers ; et il aurait fort à gagner, si les gens qui font usage de ces moyens n’étaient pas doués du don de la parole ; on ne l’entraînerait pas alors à tant de fautes. Il est d’un bon citoyen de ne pas intimider ceux qui défendent une opinion contraire à la sienne, et de montrer lui-même, en parlant mieux, mais en laissant aux autres la faculté de parler, que le bon droit est de son côté. Il est de la sagesse d’une république de ne point accorder de nouveaux honneurs à ses plus habiles conseillers ; mais en même temps elle doit ne retrancher rien de ceux dont ils jouissent, et, loin d’infliger des peines à celui dont l’avis est rejeté, éviter de le blesser, même dans sa réputation. Ainsi l’orateur en crédit, dans l’espérance d’obtenir de plus grands honneurs, ne parlera jamais ni contre son sentiment, ni dans l’unique vue de complaire à ses auditeurs ; et celui qui serait moins heureux ne chercherait pas non plus à flatter et se concilier la multitude.

Chap. 43. » Nous faisons tout le contraire, et nous allons même plus loin : si nous soupçonnons un citoyen de parler par intérêt, vainement il ouvrirait les meilleurs avis ; il nous devient odieux, et nous sacrifions le bien de l’état à un vain soupçon de vénalité. Nous en sommes venus au point que les conseils les plus salutaires, mais que n’appuie aucune intrigue, sont accueillis avec autant de défiance que les plus pernicieux ; en sorte qu’il faut également et que celui qui veut persuader au peuple de funestes mesures, se concilie sa bienveillance en le trompant, et que celui qui donne d’utiles conseils, recoure à l’artifice pour être cru. Notre république, avec toutes ses défiances, est la seule qu’on ne puisse servir franchement et sans la tromper. En effet, celui qui donne ouvertement un bon avis, se voit en retour payé du soupçon d’en retirer pour lui-même un avantage particulier, par quelque voie secrète. Aussi, dans les circonstances les plus graves, il faut, vous connaissant une telle manière de juger, que nous autres orateurs nous portions nos regards bien plus loin que vous, qui ne jetez sur les affaires qu’un coup d’œil rapide, surtout ayant à rendre compte de nos opinions à vous qui n’avez nul compte à rendre de la manière dont vous les accueillez. Si l’auteur d’une proposition et celui qui l’adopte avaient les mêmes risques à courir, vous jugeriez avec plus de réserver ; au lieu que, dans l’état des choses, si, d’après un caprice quelconque, il vous arrive d’embrasser un mauvais parti, vous vous en prenez à l’avis isolé d’un orateur, et non à vos propres avis, qui ont, en grand nombre, concouru à la faute commune.

Chap. 44. » Quant à moi, je ne suis monté à la tribune, ni pour contredire, ni pour décrier personne au sujet des Mityléniens. Ce n’est pas sur leurs délits que nous avons à délibérer, si nous raisonnons juste ; mais sur le meilleur parti à prendre à leur égard. Si je démontre que les Mityléniens sont très coupables, je n’en conclurai pas qu’il faille leur donner la mort, si nous ne devons retirer aucun fruit de tant de rigueur ; et s’ils pouvaient être dignes de quelque démence, je ne dirais pas qu’il fallût leur pardonner, à moins que ce parti ne dût être avantageux à l’état. Je crois que c’est sur l’avenir que nous avons à délibérer, bien plus que sur le présent. À entendre Cléon, il nous sera utile à l’avenir de présenter la mort comme punition répressive de toute révolte ; pour moi, partant de ce même point sur lequel mon adversaire a fondé son opinion, je prétends en consultant nos intérêts futurs devoir établi la proposition contraire, et je demande que vous ne rejetiez pas d’utiles réflexions, séduits par les grands principes mis en avant par Cléon. Ce qu’il vous a dit, mieux d’accord avec votre ressentiment actuel contre les Mityléniens et avec une justice trop rigoureuse, pourrait vous entraîner : mais ici nous n’avons pas une question de droit à discuter ; nous ne plaidons pas contre les Mityléniens, nous délibérons sur les moyens de nous les rendre utiles à l’avenir.

Chap. 45. » Dans les républiques, il y a peine de mort contre quantité de délits qui, loin d’égaler celui des Mityléniens sont beaucoup moins graves. Cependant emporté par l’espérance, on s’expose au danger, et personne encore ne l’a osé avec la conviction de ne pas réussir dans son criminel projet. Quelle ville s’est jamais révoltée, se croyant hors d’état de soutenir sa révolte, soit avec ses propres forces, soit avec des forces étrangères ! Il est dans la nature des hommes de commettre des fautes dans leur vie, soit privée, soit publique, et jamais les lois n’opposeront que d’impuissantes barrières. En effet, on a parcouru tous les degrés des peines, que toujours on aggravait pour essayer de se mettre à l’abri des malfaiteurs. Vraisemblablement des peines trop douces furent établies, dans le principe, même contre les plus grands crimes : avec le temps elles cessèrent d’effrayer. Elles furent insensiblement portées jusqu’à la mort, que l’on brava aussi. Il faut donc imaginer un moyen de terreur plus efficace, ou reconnaître que la peine capitale n’est plus qu’un vain épouvantail [auquel on doit renoncer].

» La pauvreté, que le besoin rend audacieuse ; le pouvoir, dont l’enivrement inspire une cupidité et une ambition sans bornes ; les autres situations de la vie, où, jouet de ses passions, l’homme est comprimé par une puissance irrésistible, voilà ce qui nous précipite dans les dangers. Le désir et l’espérance se mêlent à tout. Le désir précède ; à sa suite marche l’espérance. L’un projette, l’autre se flatte du succès, et tous deux nous entraînent à notre perte. L’ardeur avec laquelle on poursuit des biens qu’on ne voit pas, l’emporte sur la crainte qu’inspirent des maux qu’on voit ; et la fortune se joint à tout le reste pour rendre les hommes entreprenans. Quelquefois elle apparaît inopinément à nos côtés, et, avec des ressources trop faibles, engage à se hasarder. Des républiques surtout la suivent avec d’autant plus d’ardeur, qu’il y va pour elles des plus grands intérêts, de la liberté ou de l’empire, et que, d’ailleurs, chaque citoyen, s’identifiant avec la communauté tout entière, conçoit follement la plus haute idée de lui-même. En un mot, un insensé seul se persuadera que la force des lois, ou tout autre frein, peut contenir la nature humaine, fortement emportée vers un objet quelconque.

Chap. 46. » Il ne faut donc pas, regardant la peine de mort comme une garantie suffisante, prendre une résolution désastreuse, ni montrer aux villes révoltées que désormais toute voie au repentir leur est fermée, et qu’un prompt retour ne saurait expier leur égarement. Considérez que maintenant une ville rebelle, convaincue de sa faiblesse, pourrait entrer en composition, capable encore de payer les frais de la guerre, et d’acquitter à l’avenir le tribut accoutumé ; mais, dans le système qu’on défend, quelle ville désormais ne combinera pas mieux ses préparatifs que Mitylène, et ne soutiendra pas le siége jusqu’à la dernière extrémité, si le même sort est réservé à une prompte soumission et à une résistance opiniâtre ? Dès-lors, quel préjudice pour nous d’épuiser nos trésors devant une ville qui ne capitulera pas, et, si nous la forçons, de ne la prendre que ruinée, et de nous voir privés pour l’avenir des tributs que nous devions en attendre ! Car ce sont ces tributs qui font notre force contre l’ennemi. Loin donc de nous punir nous-mêmes, en jugeant les coupables d’après les principes d’une justice rigoureuse, voyons plutôt comment, après leur avoir imposé des peines modérées, nous pourrons par la suite féconder nos ressources, nous ménager les contributions des villes opulentes, et nous assurer de leur fidélité, non en leur présentant des lois hostiles, mais en éclairant leurs démarches. Nous éloignant aujourd’hui de ces principes, si nous soumettons une ville libre, qui, n’obéissant que par force, a dû naturellement tenter de secouer le joug, nous croyons devoir déployer contre elle la rigueur des supplices. Gardons-nous de châtier sévèrement des hommes libres qui se soulèvent : observons-les, prévenons jusqu’à la pensée même de la défection, et, contraints de les soumettre, ne leur faisons pas un si grand crime de leurs torts envers nous.

Chap. 47. » Pour vous, considérez quelle faute vous commettriez sous ce point de vue, si vous suiviez le conseil de Cléon. Maintenant, en effet, dans toutes les villes, la classe du peuple, bien intentionnée pour vous, reste étrangère à la rébellion des grands ; ou si on la contraint d’y prendre part, bientôt elle devient leur ennemie : aussi lorsque vous marchez contre une ville rebelle, vous avez pour vous la multitude. Mais si vous exterminez le peuple de Mitylène, qui n’a point trempé dans la conjuration, et qui n’a pas eu plutôt des armes, que, de son propre mouvement, il vous a livré la place, d’abord vous serez injustes en donnant la mort à vos bienfaiteurs ; ensuite vous ferez en faveur des hommes puissans ce qu’ils désirent le plus : car dès qu’ils soulèveront des républiques, ils auront le peuple dans leur parti, parce que vous lui aurez appris d’avance que la même condamnation doit envelopper l’innocent et le coupable. Quand même le peuple serait criminel, il faudrait encore dissimuler, pour ne pas tourner contre vous la seule classe d’hommes qui soit votre alliée naturelle. Je pense que, dans l’intérêt de votre domination, il vaut mieux renoncer volontairement au droit de punir, que de faire périr, même justement, ceux qu’une sage politique vous commande d’épargner. Cet accord entre votre justice et votre intérêt, que Cléon prétend établir, est une véritable chimère.

Chap. 48. » Reconnaissez donc que je vous donne le meilleur avis. Sans trop accorder à la pitié ou à l’indulgence, que, selon moi-même, vous ne devez point écouter, mais persuadés par mes représentations, jugez de sang-froid ceux des Mityléniens que Pachès vous a envoyés comme étant les coupables, et laissez les autres vivre dans leurs foyers. Voilà le parti le plus utile pour l’avenir, et le plus sûr pour épouvanter dès à présent vos ennemis ; car l’homme prudent est bien plus fort contre ses adversaires, que celui qui, en les attaquant, fait de la force un emploi inconsidéré. »

Chap. 49. Ainsi parla Diodote. Il fut ouvert des avis entièrement opposés. Les Athéniens se débattaient avec la même chaleur pour les opinions contraires, et les suffrages étaient balancés ; mais enfin l’opinion de Diodote prévalut. Une seconde trirème est à l’instant expédiée : on craignait que, prévenue par l’autre, elle ne trouvât tous les Mityléniens massacrés. La première avait juste l’avance d’un jour et d’une nuit. Les députés de Mitylène approvisionnèrent le vaisseau de farine et de vin, et promirent de grandes récompenses à l’équipage s’il prenait les devans. Les matelots firent une telle diligence, qu’ils mangeaient et manœuvraient en même temps, ne faisant que tremper leur farine dans du vin et de l’huile : pendant que les uns travaillaient, les autres prenaient du sommeil. Par bonheur, ils n’eurent aucun vent contraire. La première trirème, chargée d’une pénible mission, ne hâtait pas son trajet : la seconde fit tant de diligence, qu’elle ne fut prévenue que du temps qu’il fallut à Pachès pour lire le décret. On allait obéir ; la seconde trirème arrive et empêche l’exécution. Ce fut à cet espace d’un moment que tint le sort de Mitylène.

Chap. 50. Les autres Mityléniens que Pachès avait envoyés comme principaux instigateurs de la révolte, furent mis à mort suivant l’avis de Cléon : ils étaient un peu plus de mille. On abattit les murailles de Mitylène, on saisit les vaisseaux, et, dans la suite, au lieu d’imposer un tribut aux habitans de Lesbos, on divisa leurs terres en trois mille lots. Celles de Méthymne furent exceptées. Trois cents de ces lots furent réservés et consacrés aux dieux ; le sort régla le partage des autres entre des citoyens d’Athènes qu’on envoya en prendre possession. Les Lesbiens les prirent à ferme et les cultivèrent, en payant chaque année deux mines par lot. Les Athéniens prirent aussi dans le continent les villes que les Mityléniens y possédaient, et les soumirent.

Tels furent les événemens de Lesbos.

Chap. 51. Le même été, après la réduction de cette île, les Athéniens, sous le commandement de Nicias, fils de Nicératus, attaquèrent Minoa, île située en avant de Mégares. Les Mégariens y avaient construit une tour, et ce lieu leur servait de fort. Nicias voulait y établir, pour les Athéniens, un poste qui serait moins éloigné que Boudore et Salamine, empêcher les Péloponnésiens de s’en faire un point secret de départ pour courir la mer, et d’expédier, comme ils l’avaient déjà fait, des trirèmes et des bâtimens montés par des pirates : il voulait enfin empêcher toute espèce d’importation à Mégares. D’abord il battit, du côté de la mer, avec des machines, et emporta deux tours avancées du port de Nisée ; il rendit libre le passage entre l’île et ce port ; et, par des fortifications, ferma les abords du côté de la terre ferme, par où l’on pouvait porter du secours à cette île, au moyen d’un pont jeté sur un marécage : car Minoa est très peu distante du continent. Ces opérations terminées en peu de jours, il fortifia aussi l’île, y laissa garnison, et s’en retourna avec son armée.

Chap. 52. Vers le même temps, les Platéens, manquant de vivres, et ne pouvant plus soutenir le siége, entrèrent en composition avec les Péloponnésiens. Ceux-ci avaient livré un assaut que les assiégés n’avaient pas eu la force de repousser. Mais le général lacédémonien, quoique instruit de leur faiblesse, ne voulait pas prendre la place de vive force. Il en avait même reçu la défense expresse, afin que, si, la paix venant un jour à se conclure, on stipulait dans le traité que de part et d’autre on se rendrait les villes conquises, Sparte ne fût pas dans le cas de restituer Platée, qui se serait volontairement rendue. Il envoya donc un héraut leur demander s’ils consentaient à se remettre d’eux-mêmes entre les mains des Lacédémoniens, et à les prendre pour juges, avec promesse qu’alors on punirait les coupables seuls, mais qu’on n’en condamnerait aucun que dans les formes juridiques. Réduits aux dernières extrémités, ces malheureux ouvrirent leurs portes, et pendant quelques jours on leur fournit des vivres, jusqu’à l’arrivée des cinq juges députés de Lacédémone. Ils comparaissent. Sans proposer aucun chef d’accusation, on se bornait à leur adresser cette unique question : « Dans le cours de la guerre, avez-vous rendu des services aux Lacédémoniens et à leurs alliés ? » Ils prièrent qu’on leur permît de s’étendre sur leur justification, et chargèrent de leur cause Astymaque, fils d’Asopolaüs, et Lacon, fils d’Emneste, qui jouissait à Sparte du droit public d’hospitalité. L’un d’eux, s’avançant, prononça ce discours :

Chap. 53. « Lorsque, pleins de confiance en vous, Lacédémoniens, nous vous avons livré notre ville, loin de nous attendre à la forme du jugement que vous nous faites subir, nous espérions qu’elle serait plus tutélaire ; et si nous vous avons, à l’exclusion de tous autres, acceptés pour juges, c’est que nous étions persuadés que nous n’avions pas de plus sûr moyen d’obtenir un arrêt conforme à l’équité. Mais nous craignons bien aujourd’hui de nous voir déçus dans l’une et l’autre opinion. N’avons-nous pas lieu en effet de redouter et les plus grands dangers pour nos personnes, et beaucoup de partialité de votre part ? Ce qui semble ne justifier que trop nos soupçons, c’est qu’on n’a pas commencé par produire des accusations que nous eussions à détruire ; nous avons au contraire été réduits à demander comme une grâce qu’il nous fût permis de parler. Une courte interpellation nous est adressée : si notre réponse est vraie, nous sommes perdus ; si elle est fausse, on peut aisément nous convaincre de mensonge. Pressés donc de toute part, nous sommes obligés de prendre la voie la plus sûre, et de hasarder au moins quelques mots pour nous justifier : car, dans notre situation actuelle, si nous gardions le silence, on pourrait nous reprocher d’avoir négligé un moyen de salut. À ces difficultés de notre position se joint encore la difficulté de persuader. Si nous étions inconnus les uns aux autres, nous croirions servir notre cause en alléguant en notre faveur des faits ignorés de vous, mais nous parlons devant des juges parfaitement instruits, et nous craignons, non que vous ayez reconnu d’avance que nos services ne sont pas proportionnés aux vôtres, et que vous ne fondiez là-dessus notre condamnation, mais que, nous sacrifiant à autrui, vous ne nous soumettiez à un jugement déjà prononcé.

Chap. 54. » Nous n’en proposerons pas moins nos légitimes moyens de défense, soit relativement à nos démêlés avec les Thébains, soit par rapport à vous et aux autres Hellènes ; et nous tenterons de vous fléchir en vous rappelant le souvenir de nos services. À cette courte interrogation, Avez-vous, dans la guerre présente, rendu des services aux Lacédémoniens et aux alliés ? voici notre réponse : Si vous nous interrogez comme ennemis, nous n’avons pas été injustes en ne vous faisant pas de bien. Si c’est comme amis, nous répondons : C’est vous plutôt qui êtes coupables, vous qui nous avez apporté la guerre. Pour nous, et pendant la paix, et dans la guerre contre les Mèdes, nous nous sommes montres irréprochables. Pendant la paix, parce que nous ne l’avons pas violée les premiers ; dans la guerre contre les Mèdes, seuls entre les Béotiens, nous vous avons aidés à les repousser pour affranchir l’Hellade. Quoique habitans du continent, nous avons combattu sur mer à l’Artémisium ; nous étions avec vous et Pausanias à la bataille qui s’est livrée sur notre territoire. Quels périls ont alors courus les Hellènes, que nous n’ayons partagés au-delà même de nos forces ! Vous-mêmes, ô Lacédémoniens, vous-mêmes en particulier, rappelez-vous l’effroi de Sparte, lorsqu’après le tremblement de terre, les Hilotes révoltés se jetèrent dans Ithome : le tiers de nos citoyens ne vola-t-il pas à votre secours ? Serait-il juste d’oublier ces services.

Chap. 55. » Tels nous nous montrâmes dans les plus anciennes et les plus importantes circonstances. Nous sommes depuis devenus vos ennemis ; mais la faute n’en est-elle pas à vous seuls ? Insultés par les Thébains, nous sollicitâmes votre alliance, et notre demande fut repoussée. Vous étiez, disiez-vous, trop loin de nous, et vous-mêmes nous conseillâtes de nous adresser aux Athéniens, dont nous étions plus proches. Quoi qu’il en soit, vous n’avez ni n’auriez éprouvé de notre part aucune offense dans cette guerre. Si, dans la suite, nous n’avons pas voulu, sur votre ordre, abandonner les Athéniens, nous n’avons point en cela blessé la justice. Les Athéniens, en effet, nous secouraient contre Thèbes lorsque vous hésitiez à nous défendre. Il ne nous convenait plus de les trahir, eux qui nous avaient comblés de bienfaits, eux qu’avec d’instantes prières nous avions attirés comme alliés dans notre ville, eux qui dans la leur nous accordaient le droit de bourgeoisie. Leur obéir fidèlement était notre devoir. Sur le fond même des choses commandées et par vous et par eux à vos alliés respectifs, il faut accuser, non ceux qui se montraient dociles à des ordres injustes, mais les chefs qui conduisaient à d’injustes exploits.

Chap. 56. » Quant aux Thébains, déjà nous avions reçu d’eux, mille insultes cruelles. Par quel forfait y ont-ils mis le comble ? Vous le savez ; c’est par celui qui nous a réduits à ce déplorable état. Au sein de la paix et dans la solennité d’une hiéroménie, ils se sont emparés de notre ville par surprise. Nous avons puni cet attentat, n’en avions-nous pas le droit, conformément à cette loi universellement reconnue, qui permet de repousser un agresseur ? Il serait donc contraire à l’équité de nous sacrifier aujourd’hui à leur ressentiment. Car si vous ne réglez votre justice que sur les services actuels que vous tirez d’eux et sur leur haine contre nous, vous montrerez que vous êtes des juges incapables de discerner la vérité et esclaves de leur intérêt. Au reste, si, dans cette guerre, leur société vous offre de grands avantages, la nôtre et celle des autres Hellènes, vous furent-elles inutiles lorsque vous étiez menacés des plus grands dangers ? Ils vous servent, aujourd’hui que votre nom seul a déjà frappé de terreur ceux que vous attaquez ; mais quand le barbare asservissait l’Hellade tout entière, ces mêmes Thébains que vous voyez l’aidaient à forger des chaînes. Il est bien juste qu’à nos torts actuels, s’ils existent, vous opposiez le zèle qu’alors nous fîmes éclater : la faute vous en paraîtra plus légère et le mérite plus grand, surtout si vous considérez combien ce mérite fut rare alors, et combien peu d’Hellènes firent de leur courage une barrière à la puissance de Xerxès. À cette époque, on comblait des plus grands éloges ceux qui, contre l’invasion, ne cherchaient pas leur sûreté personnelle dans des négociations secrètes et utiles, mais qui aimaient mieux montrer une noble audace au milieu des dangers. Nous, que l’on compta dans ces rangs glorieux et qui méritâmes des distinctions, nous craignons aujourd’hui qu’on ne nous perde pour avoir suivi les mêmes principes, et nous être attachés aux Athéniens par esprit de justice, plutôt qu’à vous par intérêt. Cependant, sur les mêmes objets, il conviendrait de porter les mêmes jugemens ; et, quant à leurs véritables intérêts, les gouvernemens devraient penser que ces intérêts tiennent si étroitement à ceux de leurs alliés, que, quand ils pourront donner à ceux-ci de solides témoignages de reconnaissance, ils auront travaillé pour eux-mêmes.

Chap. 57. » Songez qu’aujourd’hui la plupart des Hellènes vous regardent comme des modèles de probité. Si vous prononcez contre nous une sentence inique, prenez garde (car vous ne couvrirez pas votre décision des ombres du mystère, vous juges estimés d’accusés irréprochables), prenez garde que ces mêmes Hellènes ne voient avec indignation, et le supplice de braves guerriers injustement condamnés par des guerriers plus braves encore, et nos dépouilles, les dépouilles des bienfaiteurs de l’Hellade, consacrées par vous dans ses hiérons communs. Quoi ! Platée pillée par des Lacédémoniens ! ô honte ! Vos pères, pour éterniser le souvenir des bienfaits de Platée, auraient inscrit le nom de cette ville sur le trépied déposé dans l’hiéron des Delphiens, et vous, pour complaire à des Thébains, vous la feriez disparaître avec tous ses citoyens du sol de l’Hellade ! Tel est donc l’excès de nos maux ! Si la victoire se fut déclarée en faveur des Mèdes, nous étions perdu (pour avoir été vos alliés), et aujourd’hui c’est au milieu de vous, de vous, naguère nos meilleurs amis, qu’on nous sacrifie à des Thébains ! Considérez les deux cruelles extrémités de notre position. Tout-à-l’heure, si nous refusions de livrer notre ville, il fallait mourir de faim ; nous l’avons ouverte, et un arrêt de mort nous attend. Nous sommes repoussés de tout côté, seuls, sans secours ; nous Platéens, si zelés pour cette cause de toute l’Hellade, que nous soutînmes par des efforts au-dessus de nos forces. Et aucun de nos anciens alliés ne se lève pour notre défense ! Et vous, Lacédémoniens, vous notre unique refuge, nous sommes réduits à craindre de ne pas trouver auprès de vous une protection assurée !

Chap. 58. » Cependant nous vous conjurons, et par les dieux, témoins de nos premiers traités, et en mémoire du courage que nous déployâmes alors pour le salut des Hellènes, de vous laisser fléchir, et d’abjurer des sentimens que vous auraient suggérés les Thébains.

» En échange de vos bienfaits, demandez-leur, comme un présent, de ne point exiger la mort de ceux qu’il ne vous convient pas de condamner. À un gage honteux de reconnaissance, substituez un gage plus digne de vous, et ne donnez pas à d’autres le plaisir d’une vengeance dont vous ne vous réserveriez que l’infamie. Un instant suffit pour détruire nos corps ; mais la tache de ce meurtre, l’effacerez-vous en un moment ? Ce ne sont pas des ennemis qu’en nos personnes vous puniriez avec justice, mais des amis entraînés à la guerre par nécessité. Songez que si vous nous tenez en votre puissance, c’est parce que nous nous sommes rendus volontairement, en tendant vers vous des mains suppliantes, sous la sauve-garde d’une loi sacrée, laquelle défend de donner la mort à de tels prisonniers ; et surtout n’oubliez pas que, dans tous les temps, nous fûmes vos bienfaiteurs. Jetez les yeux sur les sépulcres de vos pères, qui, tombés sous le fer des Mèdes, sont ensevelis dans nos campagnes, et à qui, chaque année, nous apportons des vêtemens et autres offrandes réglées par les lois ; les prémices de toutes nos productions leur étaient consacrées ; amis, compagnons, nous offrions à des amis, à d’anciens compagnons d’armes, les fruits d’une terre amie. Quel contraste entre votre conduite et la nôtre, si vous prononcez un jugement inique ! Ici même Pausanias les a inhumés, persuadé, nous le répétons, qu’il confiait ce dépôt à des amis et à une terre amie. Mais vous, si vous nous massacrez, si vous faites du territoire de Platée un champ thébain, n’est-ce pas abandonner vos pères, vos parens, dans un pays hostile, à la merci même de leurs meurtriers, et désormais les priver des honneurs qu’ils reçoivent aujourd’hui ? Je dis plus : cette même terre, qui vit triompher la liberté hellénique, vous la réduisiez donc en esclavage ! Les hiérons où les sauveurs de l’Hellade implorèrent les dieux en allant à la victoire, seraient par vous rendus déserts ; et par vous seraient abolis les sacrifices solennels de la patrie, institués par les fondateurs de ces hiérons !

Chap. 59. » Non, Lacédémoniens, au nom de votre gloire, ne vous portez pas à de pareils excès ; ne manquez pas en même temps à ce que vous devez, et aux institutions publiques des Hellènes, et à vos ancêtres ; ne nous sacrifiez pas, nous, vos bienfaiteurs, pour une querelle étrangère, et sans avoir été provoqués par la plus légère injure. Ce qui est digne de vous, c’est de nous épargner, de vous laisser toucher, d’ouvrir vos âmes à la pitié. Considérez, non pas seulement l’atrocité de notre supplice en lui-même, mais quelles victimes vous immolerez en nos personnes ; et songez combien est mobile la balance de la fortune, combien il est incertain sur qui elle fera, même injustement, tomber ses coups. Pour nous, comme l’exigent et notre situation et nos besoins, nous élevons nos tristes voix vers les dieux adorés sur les mêmes autels et protecteurs communs de tous les Hellènes, nous les conjurons de vous rendre favorables à nos prières ; nous attestons les sermens de vos pères, afin que vous-mêmes n’en perdiez pas le souvenir. Prosternés et supplians devant les tombeaux de vos ancêtres, nous conjurons ces illustres morts de ne pas souffrir qu’on nous livre à leurs plus cruels ennemis, nous leurs amis les plus chers ; nous leur rappelons ce beau jour, où, combattant à leurs côtés, de brillans exploits nous signalèrent, nous qui, dans ce jour même, craignons de subir le sort le plus cruel. Enfin (car il est nécessaire de mettre un terme à notre discours, quoique ce soit le moment le plus critique pour des infortunés qui, comme nous, en cessant de parler cesseront peut-être de vivre), enfin nous vous dirons : Ce n’est pas aux Thébains que nous avons rendu notre ville : cette mort sans gloire dont nous menaçait la famine, nous eût paru mille fois préférable. C’est à vous, à votre foi, que nous nous sommes livrés. Il est de toute justice, si vous demeurez inflexibles, que du moins vous nous replaciez dans la même situation, et que vous nous laissiez le choix du danger que nous voudrons courir. Mais, sur toutes choses, nous demandons que les Platéens, que les plus ardens défenseurs des Hellènes, ne soient pas arrachés de vos mains, entre lesquelles ils réclament en supplians la foi des traités, et livrés à leurs plus cruels ennemis, aux Thébains. Soyez nos sauveurs, et ne nous perdez pas quand vous sauvez le reste de l’Hellade. »

Chap. 60. Telle fut la harangue des Platéens. Les Thébains, craignant que leurs paroles n’eussent touché les Lacédémoniens, déclarèrent que ces vils adversaires ayant, contre leur avis, obtenu la permission de répondre à une simple interpellation par un long discours, eux, à leur tour, prétendaient jouir du même privilége. On y consentit ; ils parlèrent ainsi :

Chap. 61. « Nous n’aurions pas demandé la parole si les Platéens se fussent renfermés dans une réponse précise à votre question ; s’ils ne nous eussent pas accusés, et si se perdant en digressions, ils n’eussent consacré un long discours à répondre à des reproches qu’on ne leur faisait pas, à louer des actions que personne ne blâmait. Il faut donc et que nous répondions à leurs accusations, et que nous réduisions à leur juste valeur ces louanges qu’ils se prodiguent, afin que l’opinion qu’ils vous auraient inspirée, de nous en mal et d’eux en bien, ne leur donne aucun avantage, et que vous ne prononciez qu’après avoir entendu les deux parties.

» Nous allons d’abord remonter à la première origine de nos démêlés. Platée est la dernière des villes béotiennes que nous ayons fondées : nous l’avions prise, après en avoir chassé des aventuriers de diverses nations. Au mépris des conventions les plus solennelles, les habitans de cette nouvelle cite refusèrent de nous reconnaître pour chefs ; seuls entre les Béotiens, ils transgressèrent nos antiques lois ; et quand nous prétendîmes les contraindre à les respecter, ils se livrèrent aux Athéniens, à l’aide desquels ils nous ont fait autant de mal qu’ils en ont souffert de notre part.

Chap. 62. » À les entendre, lors de l’invasion des barbares, seuls entre les Béotiens ils n’ont pas favorisé les Mèdes ; c’est sur ce point qu’ils triomphent et nous insultent. Mais nous prétendons, nous, que s’ils n’embrassèrent pas le parti des Mèdes, c’est que les Athéniens n’en donnèrent pas l’exemple : aussi, d’après le même système, lorsque, dans la suite, les Athéniens marchèrent contre les Hellènes, seuls entre les Béotiens ils se déclarèrent pour les habitans de l’Attique. Au reste, considérez quelle était la situation respective de nos affaires, lorsque chacun de nous se détermina. Le gouvernement de notre cité n’était alors ni une oligarchie régulièrement constituée, ni la démocratie ; mais, ce qui est l’état le plus contraire à une sage législation et à la raison, et le plus voisin de la tyrannie, nous étions soumis à la domination de quelques ambitieux. Ces oppresseurs, se flattant d’affermir leur pouvoir si le Mède était vainqueur, lui ouvrirent les portes malgré le peuple, qu’enchaînait la crainte. Puisque la république ne jouissait pas alors de son indépendance, il serait injuste de lui reprocher une faute commise en l’absence des lois.

» Mais, après la retraite des Mèdes et le rétablissement de l’ordre légal, quand, à leur tour, les Athéniens tentèrent une invasion, et qu’ils essayèrent de soumettre et notre pays et le reste de l’Hellade ; quand, à la faveur des divisions, ils en avaient envahi déjà une grande partie, alors, victorieux à Coronée, n’avons-nous pas délivré la Béotie ? Et maintenant, manquons-nous de zèle pour vous seconder, et rendre aux autres la liberté, nous qui fournissons plus de cavalerie et de tout ce qui est nécessaire a cette noble entreprise, qu’aucun des alliés ? Voilà notre réponse au reproche d’avoir été partisans des Mèdes.

Chap. 63. » Que vous-mêmes, Platéens, vous ayez fait beaucoup de mal aux Hellènes, et qu’il n’y ait pas de supplice que vous ne méritiez, c’est ce que nous allons essayer de prouver. C’est, dites-vous, pour repousser nos attaques que vous êtes devenus alliés et citoyens d’Athènes. Il fallait donc exciter les Athéniens contre nous seuls, sans marcher avec eux contre d’autres peuples de l’Hellade ; et s’ils vous entraînaient malgré vous dans quelques entreprises, il ne tenait qu’à vous de réclamer cette alliance que vous aviez contractée avec Lacédémone contre les Mèdes, et que vous faites tant valoir. Elle suffisait, sans doute, pour vous mettre à l’abri de nos attaques, et, ce qui est bien important, pour vous mettre au-dessus de toute crainte dans vos délibérations. Mais, nous le répétons, c’est de votre propre mouvement, et sans nulle contrainte, que vous avez préféré l’alliance des Athéniens. Et vous dites qu’il eût été honteux de trahir des bienfaiteurs ! Certes, il était bien plus honteux et bien plus injuste de trahir tous les Hellènes, à qui vous liaient vos sermens, que les seuls Athéniens. Ceux-ci asservissaient l’Hellade ; les autres combattaient pour l’affranchir. Vous leur avez témoigné une reconnaissance qui n’était ni proportionnée aux bienfaits reçus, ni exempte de blâme : car à vous entendre, vous ne les appeliez que pour vous soustraire à l’oppression, et vous deveniez complices de leur tyrannie. Est-il donc plus honteux de ne pas égaler la reconnaissance aux services reçus, que d’acquitter des dettes avouées, il est vrai, par la justice, mais que l’on paie à l’injustice ?

Chap. 64. » Certes vous avez montré assez clairement que si autrefois, seuls, vous ne suivîtes pas le parti des Mèdes, ce fut parce que les Athéniens ne l’embrassaient pas, et non par bienveillance pour l’Hellade. N’ayant voulu qu’imiter les uns et faire le contraire de ce que faisaient les autres, vous prétendez aujourd’hui tirer avantage d’une bravoure de servitude. Mais cela n’est pas juste. Vous avez embrassé par choix le parti des Athéniens ; défendez-vous par leur secours, et n’alléguez pas les sermens qui vous lièrent jadis avec Lacédémone, ne vous en faites pas un bouclier contre le danger présent. Vous les avez violés ces sermens, et, par suite de cette infraction, vous avez contribué à l’asservissement des Éginètes et de plusieurs autres alliés, que vous deviez défendre. Et ce n’était point contre votre gré, puisque, régis par ces mêmes lois qui vous régissent encore, vous n’étiez pas contraints comme nous l’avons été. La dernière sommation qu’avant le siége on vous fit de rester en paix et d’observer la neutralité, vous l’avez rejetée. Qui donc plus que vous mérite la haine de tous les Hellènes, vous qui avez fait servir votre valeur à leur perte ? Ce qu’il y a de louable dans votre conduite, ne vous appartient pas ; vous venez de le démontrer ; ce qui est propre à votre nature, ce que vous avez constamment voulu, les faits l’ont révélé ; car vous n’avez suivi les Athéniens que parce qu’ils marchaient dans la route de l’iniquité. Nous en avons dit assez pour mettre au grand jour ce que furent et notre adhésion forcée au parti des Mèdes, et votre dévouement bien volontaire à la cause d’Athènes.

Chap. 65. » Quant au dernier reproche que vous nous adressez, celui de vous avoir attaqués au sein de la paix et dans la solennité d’une hiéroménie, nous ne croyons pas, en cela même, avoir été plus coupables que vous. Si, de notre propre mouvement, nous sommes venus en ennemis attaquer votre ville et dévaster vos champs, notre conduite est digne de blâme : mais si les Platéens les plus distingués par la fortune et la naissance, voulant vous détacher d’une alliance étrangère et vous réunir sous les antiques lois communes à tous les Béotiens, nous ont appelés librement, que peut-on nous reprocher ! Des instigateurs ne sont-ils pas plus coupables que ceux qui les suivent ? Mais, à notre avis, il n’y eut de crime, ni de leur part, ni de la nôtre. Citoyens ainsi que vous, et ayant plus à risquer, ils nous ont ouvert les portes, ils nous ont reçus dans la ville à titre d’amis et non comme ennemis ; voulant que parmi vous les méchans ne pussent se porter à de plus grands excès, et que les bons obtinssent le sort qu’ils méritaient. Sages modérateurs des esprits, ils ne privaient la ville d’aucun citoyen ; ils la réconciliaient à ceux qui lui étaient unis par le lien d’une origine commune ; et, sans vous rendre ennemis de personne, ils vous assuraient l’amitié de tous.

Chap. 66. » La preuve que nous n’agissions pas en ennemis, c’est que, sans maltraiter qui que ce fût, nous avons invité à se joindre à nous tous ceux qui voudraient se gouverner suivant les antiques institutions de toute la Béotie. Vous y adhérez, en apparence, de bonne grâce, vous entrez en accord, vous restez d’abord tranquilles : mais bientôt, vous apercevant de notre petit nombre, loin d’imiter notre modération, en vous abstenant de voies de fait, en recourant à la persuasion pour nous engager à évacuer la ville, supposé toutefois que nous eussions fait une démarche un peu trop irrégulière en entrant sans l’aveu de la multitude, vous fondez sur nous, au mépris de tout accord ; vous tuez ceux des nôtres qui s’offrent à vos coups. Et ce n’est pas de quoi nous nous plaignons davantage ; on peut dire que ceux-là ont péri suivant les lois de la guerre : mais ceux qui vous tendaient leurs mains suppliantes, qui étaient tombés vivans en votre pouvoir, à qui vous aviez promis de laisser la vie, les avoir lâchement égorgés, n’est-ce donc pas un exécrable forfait ? Après avoir commis trois crimes à-la-fois, infraction des traités, massacre de sang-froid, serment violé (car vous aviez juré d’épargner nos citoyens, si nous respections vos campagnes), c’est nous que vous accusez d’avoir enfreint les lois, et vous prétendez ne devoir pas être punis ! Non, si du moins les Lacédémoniens jugent avec équité, il n’en sera pas ainsi ; vous subirez le juste châtiment dû à vos forfaits.

Chap. 67. » Nous sommes entrés dans ces détails, Lacédémoniens, et pour vous, et pour nous-mêmes ; pour vous, afin que vous sachiez que vous punirez justement ; pour nous, afin de vous démontrer que ce sera plus justement encore que vous nous vengerez. Ne vous laissez pas fléchir au souvenir de leurs anciennes vertus, si toutefois ils en eurent jamais de réelles. Ce souvenir parlerait en faveur de malheureux opprimés ; mais à des hommes souillés de forfaits, il doit attirer une double punition puisqu’ils ont trahi de nobles penchans. Qu’il leur soit inutile de gémir, de se lamenter, d’invoquer à grands cris les tombes de vos aïeux, de déplorer leur délaissement. Entendez aussi les gémissemens de cette jeunesse infortunée, qui, égorgée de leurs mains, a subi un traitement bien plus affreux ; elle dont les pères, ou sont morts à Coronée, en s’efforçant de faire entrer la Béotie dans votre alliance, ou se voient livrés, dans leur vieillesse, à un déplorable abandon ? Du fond de leurs maisons, vides de postérité, ils vous supplient, bien plus justement, de les venger de ces hommes coupables ? Qui souffre injustement inspire la pitié ; mais on voit avec joie des criminels, tels que ceux-ci, souffrir tous les maux qu’ils ont mérités. Eux-mêmes se sont attiré l’abandon où ils se voient réduits, puisqu’ils ont repoussé leurs alliés naturels, et que, n’écoutant d’autre sentiment que la haine, ils ont violé les lois à notre égard, sans avoir reçu de nous la plus légère offense. Jamais ils ne subiront un châtiment proportionné à leurs attentats. Leur supplice sera légal, puisqu’ils ne vous ont pas tendu les mains en supplians comme ils le disent, mais qu’ils se sont rendus par accord, et se sont soumis à un jugement.

» Vengez donc, ô Lacédémoniens, cette loi reçue chez tous les Hellènes, et qu’ils ont foulée aux pieds. Qu’après tant de maux injustement soufferts, votre reconnaissance nous accorde aujourd’hui le prix de notre dévouement. Ne nous repoussez pas, séduits par leurs discours. Apprenez aux Hellènes, par un grand exemple, que ce ne sont point les discours que vous jugez, mais les actions. Sont-elles bonnes, le plus simple récit doit suffire ; criminelles, des discours étudiés les couvriraient en vain d’un voile officieux. Si, en votre qualité de chefs des Hellènes, vous établissez contre tous les accusés des formes de jugement expéditives, on cherchera moins de beaux discours pour pallier des crimes. »

Chap. 68. Ainsi parlèrent les Thébains. Les juges de Lacédémone crurent devoir se bornera à demander aux Platéens s’ils avaient reçu d’eux quelques services durant la guerre. Dans les temps antérieurs, conformément aux conventions de Pausanias, après l’expulsion des Mèdes, on les avait invités à rester en repos ; ensuite, avant de les investir, on leur avait proposé, suivant le même traité, de rester neutres, et ils n’avaient point accepté. Les juges, feignant de croire que, vu la justice des propositions faites, et cependant rejetées, toute trève était rompue, et ne voulant plus voir en eux que des ennemis déclarée, les firent venir l’un après l’autre, et leur adressant cette question : Dans le cours de la guerre, avez-vous rendu des services aux Lacédémoniens et aux alliés ? Ils ne pouvaient répondre Oui ; on les emmenait, on leur donnait la mort ; personne ne fut excepté. Il n’y eut pas moins de deux cents Platéens égorgés ; vingt-cinq Athéniens qui avaient soutenu le siége avec eux, subirent le même sort. Les femmes furent réduites en servitude.

Quant à la ville, les Thébains laissèrent la faculté de l’habiter pendant un an à des Mégariens que les troubles venaient d’éloigner de leur patrie, et à ceux des Platéens qui restaient et qui avaient été de leur faction. Mais ensuite ils la rasèrent jusque dans ses fondement, bâtirent sur le sol même de l’hiéron de Junon un portique [lieu de repos pour les voyageurs] qui avait deux cents pieds en tous sens, auquel tenaient des logemens hauts et bas, et firent entrer dans cette construction les toits et les portes de l’ancienne. Les autres matériaux qui se trouvèrent dans la citadelle, servirent à des lits soigneusement faits, qui furent consacrés à Junon, en l’honneur de qui l’on érigea un temple de pierre de cent pieds. Quant à leurs terres, Thèbes les confisqua, les afferma pour dix ans, et en perçut le revenu. La cause probable, ou plutôt la seule et unique cause de tant de rigueur de la part des Lacédémoniens envers ceux de Platée, fut l’espérance de grands services que leur rendraient les Thébains dans la guerre où l’on se trouvait engagé. Ainsi périt Platée, quatre-vingt-treize ans après être devenue l’alliée d’Athènes.

Chap. 69. Cependant les quarante vaisseaux du Péloponnèse partis pour secourir Lesbos, mis en fuite, poursuivis par les Athéniens, et battus de la tempête à la hauteur de la Crète, regagnèrent en désordre les côtes de leur pays. Ils rencontrèrent à Cyllène treize vaisseaux de Leucade et d’Ampracie, et Brasidas, fils de Tellis, arrivé pour aider Alcidas de ses conseils : car les Lacédémoniens, ayant manqué leur projet de secourir Lesbos, jugèrent à propos d’équiper une flotte plus nombreuse, et, pendant que les Athéniens n’avaient que douze vaisseaux à Naupacte, d’aller à Corcyre, en proie alors aux séditions. Ils avaient à cœur de les prévenir avant qu’il leur vînt du secours d’Athènes. Brasidas et Alcidas s’occupaient de cette expédition.

Chap. 70. Les troubles de Corcyre avaient commencé au retour des citoyens faits prisonniers au combat naval d’Épidamne. Les Corinthiens prétendaient les avoir relâchés sur une caution de huit cents talens, que leurs proxènes avaient donnée pour eux : mais la vérité est que ces prisonniers s’étaient laissé engager à leur livrer Corcyre. Ils intriguaient en effet auprès des citoyens, qu’ils visitaient successivement, les pressant de se soulever contre Athènes. Mais, un vaisseau d’Athènes et un de Corinthe ayant amené des députés, il se tint des conférences, et les Corcyréens décrétèrent qu’ils persisteraient, suivant le traité, dans l’alliance d’Athènes, sans rompre pourtant avec les Péloponnésiens, leurs anciens amis. Un certain Pithias, qui, de son propre mouvement, remplissait auprès des Athéniens les fonctions de proxène, était à la tête de la faction du peuple. Les gens de la faction contraire l’appelèrent en justice, l’accusant de vouloir asservir son pays aux Athéniens. Il fut absous, et à son tour il fit mettre en jugement cinq des plus riches citoyens, qu’il accusait d’avoir arraché des palissades du temenos [enceinte sacrée] de Jupiter et d’Alcinus. L’amende, pour chaque pieu, était d’un stater. Condamnés, ils se réfugièrent dans les hiérons en qualité de supplians. Comme la somme était forte, ils demandaient, pour l’acquitter, qu’elle fut partagée en plusieurs paiemens déterminés. Pithias, qui se trouvait membre du sénat, obtint qu’on agirait contre eux suivant la rigueur de la loi. Ces hommes, se trouvant sous le poids d’une condamnation, et apprenant que Pithias voulait profiter du temps où il était encore sénateur pour engager le peuple dans une alliance offensive et défensive avec Athènes, quittèrent leur asile, et, s’armant de poignards, ils se jetèrent impétueusement au milieu du sénat, et tuèrent Pithias et d’autres sénateurs ou particuliers, au nombre de soixante. Quelques partisans de Pithias, mais en petit nombre, se réfugièrent sur la trirème athénienne, qui n’était pas encore partie.

Chap. 71. Après cette exécution, ceux qui l’avaient dirigée convoquèrent les Corcyréens, et se vantèrent d’avoir pris le seul parti qui pût les garantir du joug d’Athènes, ajoutant que ce qui restait à faire, c’était de ne recevoir, ni d’Athènes ni de Corinthe, plus d’un vaisseau à-la-fois ; et s’il s’en présentait davantage, de les traiter en ennemis. Ce qu’ils dirent, ils forcèrent le peuple à le ratifier, et envoyèrent même aussitôt à Athènes des députés pour y exposer ce qu’ils venaient de faire, et les causes qui, selon eux, avaient rendu cette mesure indispensable, et en même temps pour engager ceux de leurs concitoyens qui s’étaient réfugiés dans cette ville, à ne rien faire imprudemment, dans la crainte de quelque malheur.

Chap. 72. Arrivés à Athènes, les députés furent traités en factieux, et tous ceux qu’ils avaient gagnés se virent relégués à Égine. Cependant, une trirème de Corinthe étant abordée de Corcyre avec des députés de Lacédémone, ceux qui se trouvaient à la tête des affaires attaquèrent la faction démocratique, et livrèrent un combat d’où ils sortirent vainqueurs ; mais, la nuit survenue, ceux du parti populaire se réfugient dans l’acropole et sur les hauteurs de la ville, s’y forment en corps d’armée et se fortifient. Ils se rendirent aussi maîtres du port Hyllaïque. Ceux de la faction opposée s’emparèrent et de l’agora, où la plupart avaient leurs maisons, et d’un port voisin de cette agora et qui regarde le continent.

Chap. 73. Le lendemain, il y eut de légères escarmouches. Les deux factions envoyèrent dans la campagne appeler à elles les esclaves, sous promesse de la liberté. La plupart se joignirent au parti démocratique. L’autre parti reçut du continent huit cents auxiliaires.

Chap. 74. Après un jour d’intervalle, un second combat fut livré. Le parti populaire, qui avait l’avantage de la position et du nombre, remporta la victoire. Les femmes le secondèrent vaillamment, lançant des tuiles du haut des maisons, et soutenant le fracas des armes avec un courage au-dessus de leur sexe. Sur le soir, ceux du parti le moins nombreux ayant été repoussés, et craignant que la multitude ne se jetât tumultuairement sur le neôrium [havre], qu’elle ne s’en rendit maîtresse, et qu’eux-mêmes ne fussent massacrés, mit le feu aux bâtimens qui formaient l’enceinte de l’agora et aux maisons contiguës, sans épargner, plus que les autres, celles qui leur appartenaient. Leur dessein était de fermer tout accès à la multitude. Des richesses considérables appartenant au commerce furent brûlées ; et s’il se fût élevé un vent qui eût poussé la flamme du côté de la ville, elle risquait d’être détruite tout entière. Bientôt le combat finit ; les deux factions passèrent la nuit sur leurs gardes, mais tranquilles. Comme c’était le parti démocratique qui venait de remporter, le vaisseau de Corinthe partit secrètement, et la plupart des troupes se transportèrent sur le continent, sans qu’on s’aperçût de leur retraite.

Chap. 75. Le lendemain, Nicostrate, fils de Diitréphès, général athénien, vint de Naupacte apporter du secours avec douze vaisseaux et cinq cents hoplites de Messène. Il entra en composition avec les habitans et leur conseilla de se réconcilier, de mettre seulement en jugement dix des plus coupables qui prirent la fuite, de permettre aux autres de rester, et de faire entre eux et avec les Athéniens un traité par lequel ils s’engageraient à avoir mêmes amis et mêmes ennemis. Il devait partir, cette négociation terminée : mais les chefs de la faction populaire obtinrent qu’il leur laisserait cinq de ses vaisseaux pour que le parti contraire fût moins en état de remuer, et ils s’engagèrent à équiper un même nombre de bâtimens qui le suivraient. Il consentit à cette proposition, et la faction qui avait le dessus choisit ses ennemis pour monter les vaisseaux. Ceux-ci, craignant d’être envoyés à Athènes, se réfugièrent dans l’hiéron des Dioscures. Nicostrate voulut les faire relever et essaya, mais en vain, de les rassurer. La multitude, prenant de là prétexte de s’armer, comme si ces infortunés eussent eu quelque mauvais dessein, parce que la défiance les empêchait de monter sur les vaisseaux, alla dans leurs maisons enlever les armes ; et elle en aurait même tué quelques-uns qui lui tombèrent sous la main, si Nicostrate ne s’y fût opposé. Les autres, voyant ce qui se passait, allèrent, au nombre de quatre cents, s’asseoir en supplians dans l’herœum [hiéron de Junon]. Mais la multitude, craignant qu’ils n’excitassent un mouvement, sut leur persuader de quitter cet asile, les transporta dans l’île que regarde cet hiéron, et leur fit passer des vivres.

Chap. 76. Les troubles en étaient à ce point, lorsque, trois ou quatre jours après le transport de ces citoyens dans l’île, les vaisseaux du Péloponnèse, partis de Cyllène, où ils étaient restés depuis l’expédition d’Ionie, arrivèrent au nombre de cinquante-trois, commandés, comme auparavant, par Alcidas, qui avait avec lui Brasidas à titre de conseil. Ils relâchèrent aux Sybotes, situées sur le continent, et, au lever de l’aurore, ils cinglèrent vers Corcyre.

Chap. 77. Les Corcyréens, effrayés à-la-fois de leur situation intérieure et de l’arrivée de cette flotte, appareillèrent tumultuairement soixante navires, qu’ils envoyaient contre l’ennemi à mesure qu’ils étaient prêts. Ils agissaient ainsi contre l’avis des Athéniens, qui leur conseillaient de les laisser sortir eux-mêmes les premiers, et de venir ensuite les soutenir à-la-fois avec toutes leurs forces. Les vaisseaux de Corcyre se présentant séparément au combat, il y en eut deux qui, dès le commencement de l’action, passèrent du côté de l’ennemi. Sur les autres, les gens de guerre qui les montaient se battaient entre eux, et l’on ne savait nulle part ce qu’on faisait. Les Péloponnésiens, s’apercevant du tumulte, se contentèrent d’opposer une vingtaine de vaisseaux à ceux de Corcyre, et, avec le reste de leur flotte, ils se présentèrent contre les douze vaisseaux d’Athènes, dont la Salaminienne et le Paralus faisaient partie.

Chap. 78. Les Corcyréens, s’avançant en mauvais ordre et par divisions peu nombreuses, avaient de leur côté beaucoup à souffrir dans leurs lignes. Pour les Athéniens, comme ils appréhendaient d’être accablés par le nombre et de se voir enveloppés, ils n’attaquèrent pas en masse et ne donnèrent pas sur le centre des vaisseaux qui étaient rangés contre eux en ordre de bataille ; mais ils attaquèrent en file, et submergèrent un bâtiment. S’étant ensuite formés en cercle, ils voguèrent autour des ennemis, qu’ils essayèrent de mettre en désordre. Cette manœuvre fut aperçue de ceux qui avaient en tête les vaisseaux de Corcyre, et, craignant qu’il n’arrivât la même chose qu’à Naupacte, ils vinrent au secours des leurs. La flotte alors réunie vogua tout entière sur les Athéniens. Ceux-ci cédèrent faiblement, et ramèrent de la poupe. Ils manœuvraient de la sorte pour laisser les Corcyréens commencer la retraite, tandis qu’eux-mêmes, reculant avec beaucoup de lenteur, soutenaient l’effort des ennemis. Ainsi se passa ce combat naval, qui finit au coucher du soleil.

Chap. 79. Les Corcyréens craignaient que les ennemis ne profitassent de leur victoire pour venir attaquer la ville, ou qu’ils n’enlevassent de l’île les citoyens qu’on y avait déposés, ou qu’enfin ils ne fissent quelqu’autre tentative. Ils ramenèrent de l’île à l’herœum les quatre cents supplians, et se tinrent sur leurs gardes. Mais l’ennemi, malgré l’avantage qu’il avait remporté, n’osa pas attaquer la ville : avec treize vaisseaux de Corcyre qu’il avait enlevés, il gagna le continent d’où il était parti. Le lendemain, il n’osa pas davantage se porter à Corcyre, quoiqu’on y fût dans le trouble et dans la consternation, et que Brasidas conseillât, dit-on, cette entreprise à Alcidas, qui n’avait pas le même crédit que ce général. Ils firent une descente au promontoire Leucimne, et ravagèrent la campagne.

Chap. 80. Cependant le parti démocratique de Corcyre, redoutant l’arrivée de la flotte, traita avec les supplians et les autres du même parti, pour parvenir à sauver la ville. On en détermina même quelques-uns à monter sur les vaisseaux : car, malgré la situation critique où l’on se trouvait, on en équipa trente, s’attendant à voir arriver les ennemis. Mais les Péloponnésiens, après avoir dévasté les champs jusqu’à midi, se retirèrent. Aux approches de la nuit, des feux les avaient avertis que soixante vaisseaux athéniens, partis de Leucade, venaient les attaquer. En effet, Athènes, informée que Corcyre était livrée à la sédition, et que les vaisseaux d’Alcidas devaient s’y rendre, avait envoyé cette flotte sous le commandement d’Eurymédon, fils de Théoclès.

Chap. 81. Les Péloponnésiens se hâtèrent, la nuit venue, de retourner chez eux, en rasant la côte. Dans la crainte d’être aperçus s’ils tournaient l’isthme des Leucadiens, ils transportèrent leurs vaisseaux par-dessus cet isthme, et effectuèrent leur retraite. Sur la nouvelle que la flotte d’Athènes approchait et que celle des ennemis était retirée, les Corcyréens introduisirent dans la ville les Messéniens, jusque-là restés en dehors, et envoyèrent le long des côtes, dans le port Hyllaïque, les vaisseaux qu’ils avaient équipés, tuant, dans cette expédition, tous ceux des ennemis qui leur tombaient entre les mains, jetant hors des vaisseaux et submergeant ceux qu’ils avaient engagés à y monter. Ils entrèrent dans l’herœuum, persuadèrent à une cinquantaine des réfugiés de se soumettre à un jugement, et les condamnèrent tous à mort. Les malheureux qui avaient refusé de quitter cet asile, et qui formaient le plus grand nombre, n’ignorant pas ce qui se passait, se tuaient les uns les autres dans l’hiéron : plusieurs se pendaient à des arbres ; chacun se donnait la mort par le moyen qui s’offrait à lui.

Pendant sept jours qu’Eurymédon passa à Corcyre avec sa flotte de soixante vaisseaux, les Corcyréens tuèrent tous ceux qu’ils jugeaient ennemis, leur reprochant d’avoir voulu renverser le gouvernement populaire. Plusieurs périssaient victimes d’inimitiés particulières ; des créanciers étaient sacrifiés par leurs débiteurs. La mort se présentait sous toutes les formes. Toutes les horreurs qui d’ordinaire accompagnent de telles circonstances furent commises et même surpassées ; le père assassinait son fils ; on arrachait sa victime aux asiles sacrés, on la frappait dans les hiérons même ; quelques-uns périrent murés dans l’hiéron de Bacchus : tant fut horrible cette sédition ! Elle le parut encore davantage, en ce qu’elle était la première dont Corcyre eût été le théâtre.

Chap. 82. Bientôt l’Hellade fut presque tout entière ébranlée. Elle se trouva divisée en deux factions. Celle du parti populaire invoquait Athènes ; celle du petit nombre, Lacédémone. On n’aurait eu pendant la paix ni prétexte ni facilité de réclamer des secours : mais, dans la guerre, les hommes avides de nouveautés se procuraient aisément des alliés, autant pour nuire à la faction contraire, que pour accroître leur puissance. Les séditions amenèrent à leur suite dans les villes beaucoup de maux qui les accompagnent d’ordinaire, et qui les accompagneront aussi long-temps que la nature humaine sera la même, mais toutefois avec des caractères plus ou moins graves, plus ou moins variés, suivant la diversité des conjonctures. En effet, pendant la paix, et au sein de la prospérité, les états et les particuliers sont animés d’un meilleur esprit, parce qu’ils ne tombent pas en d’impérieuses nécessités ; mais la guerre, qui détruit l’aisance journalière, maître violent dans ses leçons, plie aux circonstances les mœurs du plus grand nombre.

Les séditions agitaient donc les villes, et celles que l’esprit de discorde gagnait un peu plus tard, instruites au crime par le récit des crimes antérieurs, portaient loin l’excès des nouveautés à imaginer, soit dans la combinaison des attaques, soit dans l’atrocité des vengeances. La signification ordinaire des mots qui servent à caractériser les actions, fut changée conformément au nouveau code de justice. L’audace inconsidérée fut traitée de zèle intrépide pour ses amis, la lenteur qui prévoit, de crainte décorée d’un beau nom ; la modération fut appelée pusillanimité ; une prudence soutenue, la vertu des hommes qui ne sont bons à rien. La folle précipitation fut regardée comme le propre des hommes courageux. Délibérer avec sagesse afin de ne rien hasarder imprudemment, c’était un prétexte honnête pour ne pas s’engager. L’homme emporté était un homme sûr ; celui qui le contredisait, un homme suspect. Ourdir les trahisons et réussir, annonçait de l’habileté ; les prévenir, c’était prouver bien plus d’esprit. Prendre d’avance ses mesures pour n’avoir besoin ni de recourir à la ruse ni de la déjouer, c’était se montrer ami déloyal et timide ennemi. Prévenir un adversaire disposé à nuire, solliciter au mal celui qui n’y songeait pas, méritait également des éloges. On préférait les amitiés de parti à celles de parenté, comme plus prêtes à tout oser sans jamais prétexter aucune excuse. En effet, ces associations ne se faisaient pas dans l’intérêt des lois établies ; l’ambition seule les formait contre les lois. Ceux qui entraient dans les ligues, fondaient leur confiance non pas sur le nom des dieux attestés par serment, mais sur la complicité des crimes. La faction contraire faisait-elle de sages propositions, on les adoptait, non par générosité, mais pour voir si les actions répondraient aux paroles. On préférait le plaisir de se venger à la satisfaction de n’avoir pas reçu d’offense. Les sermens de réconciliation étaient respectés pour le moment, parce qu’on se trouvait dans une crise violente, et qu’on n’avait pas d’autre ressource. Mais, à la première occasion, on gagnait les devans : on frappait son ennemi sans défense, et l’on trouvait, précisément à cause de la bonne foi violée, sa vengeance bien plus douce que si l’on eût attaqué à découvert (un ennemi à qui l’on n’eût prêté aucun serment). Outre l’avantage de s’être vengé sans péril, on avait fait preuve d’habileté en triomphant par surprise : car, pour l’ordinaire, on accorde plus facilement à la perfidie le nom d’habileté, qu’à la simplicité celui de probité. Aussi voit-on souvent les hommes rougir de la bonne foi et faire gloire de la perfidie.

La source de tous ces maux était dans ce désir de commander qu’inspirent l’ambition et la cupidité, principes d’où naît l’ardeur de tous les hommes que la rivalité met aux prises. Ceux, en effet, qui dans chaque ville tenaient le premier rang, décorant de noms honorables une domination usurpée, et se proclamant défenseurs, les uns de l’égalité politique, bienfait du gouvernement populaire, les autres d’une aristocratie modérée, faisaient tous de l’état qu’ils affectionnaient, à les entendre, le prix de leurs déplorables luttes. Mettant tout en œuvre pour se supplanter les uns les autres, leur audace ne reculait devant aucun excès, leur cruauté allait toujours croissant. Marchant de rigueurs en rigueurs, n’envisageant ni la justice, ni l’intérêt public, leur vengeance ne s’arrêtait qu’au gré de la passion. Recourant, pour le maintien de leur puissance, tantôt à des jugemens dont l’iniquité se couvrait de formes légales, tantôt à la force ouverte, ils se montraient toujours prêts à assouvir la fureur du moment, en sorte qu’ils abjuraient les uns et les autres tout sentiment religieux, et que les plus estimés étaient ceux à qui il arrivait d’obtenir un éclatant succès en parant leurs actions de noms honnêtes. Les plus modérés périssaient victimes des factions, ou parce qu’ils refusaient de combattre avec elles, ou parce qu’on les voyait d’un œil jaloux se mettre à l’abri des désastres publics.

Chap. 83. L’Hellade fut donc infestée de tous les genres de malheurs et de crimes. La confiance, ce sentiment si naturel aux âmes nobles, ne fut plus qu’un ridicule et disparut. Nourrir dans son cœur une défiance qui armait les citoyens les uns contre les autres, était presque un mal universel. Rien ne pouvait rapprocher les esprits ; ni l’entraînement de l’éloquence, ni les sermens qu’on ne craignait plus de violer. Tous, trop habiles pour ne pas sentir l’impossibilité de compter sur quelque chose de stable, songeaient plus à se mettre à l’abri du péril le plus imminent qu’à se commander le sentiment de la confiance. Ceux qui avaient le moins d’avantages du côté de l’esprit, étaient ceux qui réussissaient le mieux. En effet, par cela même qu’ils redoutaient leur propre insuffisance, et l’adresse d’ennemis ou plus puissans par leur éloquence, ou plus astucieux et plus prompts à tendre des piéges, se portaient brusquement à des coups de mains : les autres, au contraire, méprisant même les trames qu’ils pressentaient, et jugeant qu’il est inutile d’agir lorsqu’on a l’habileté de prévoir, se trouvaient surpris sans défense et succombaient plus facilement.

Chap. 84. Corcyre offrit donc la première le spectacle de tous les excès. On vit tout ce que peuvent entreprendre, pour se venger, des malheureux long-temps gouvernés avec une insolence tyrannique, au lieu d’être traités avec modération ; tout ce qui peut être commis d’infractions à la loi par des infortunés qui veulent se délivrer de l’indigence, et qui, égarés par leur passion, ne songent qu’à s’emparer des richesses d’autrui, au mépris de la justice ; enfin tout ce que peuvent exercer d’atrocités et de fureurs des hommes qui, armés moins par la cupidité que pour le maintien de l’égalité politique, marchent d’excès en excès, ne prenant conseil que de l’ignorance et d’une fougue insensée.

Au milieu de cette confusion de tous les principes, l’homme, qui se plaît à commettre l’injustice, même sous l’empire des lois qui la condamnent, ayant secoué ce joug, se montra à découvert tel qu’il est, sans force contre sa passion, fort contre la justice qu’il anéantit, ennemi de toute supériorité. Sous le règne des lois, privé d’une funeste puissance, il n’eût jamais préféré, ni la vengeance à tout ce qu’il y a de sacré, ni le gain à l’équité. L’insensé ! pour triompher de ses ennemis, il prétend détruire ces mêmes lois, qui, à des époques de semblables crises, aux jours du malheur, veilleraient pour le salut de tous et offriraient encore quelque lueur d’espérance : il ne laisse rien subsister de ce qui deviendrait la sauve-garde de quiconque réclamerait l’appui de quelqu’une de ces lois.

Chap. 85. Les Corcyréens de la ville se livrèrent les premiers à leurs ressentimens les uns contre les autres. Eurymédon et les Athéniens se retirèrent avec la flotte qui les avait amenés. Dans la suite, les Corcyréens fugitifs, dont cinq cents environ avaient échappé aux massacres, s’emparèrent des forts élevés sur le continent, se rendirent maîtres du territoire opposé à leur île ; de là ils partaient pour aller piller les habitans de l’île, qu’ils incommodaient au point qu’une grande disette se fit sentir dans Corcyre. Ils envoyèrent des députés à Lacédémone et à Corinthe pour solliciter leur rappel ; et, comme on ne faisait rien pour eux, ils se procurèrent des vaisseaux et des troupes auxiliaires, et passèrent dans l’île au nombre de six cents au plus. Ils mirent le feu à leurs vaisseaux pour ne se réserver d’autre ressource que la conquête du pays, et s’établissant sur le mont Istône, ils le fortifièrent, inquiétèrent de là les habitans de la ville et devinrent maîtres de la campagne.

Chap. 86. À la fin du même été, les Athéniens expédièrent vingt vaisseaux en Sicile, sous les ordres de Lachès, fils de Mélanope, et de Charéade, fils d’Euphylète. Les Syracusains et les Léontins se faisaient la guerre. Les premiers comptaient pour alliées, excepté Camarina, toutes les villes doriennes, qui, dès le commencement des hostilités, s’étaient liées avec les Lacédémoniens, sans combattre cependant avec eux. Les Léontins avaient Camarina et les villes d’origine chalcidienne. En Italie, les Locriens favorisaient Syracuses, et ceux de Rhégium, les Léontins, à titre de consanguinité. Les alliés des Léontins députèrent à Athènes, en vertu de leur ancienne liaison et en qualité d’Ioniens, et engagèrent cette république à leur envoyer des vaisseaux, car les Syracusains les resserraient étroitement par terre et par mer. Les Athéniens y consentirent sous prétexte d’amitié ; mais, dans la vérité, ils voulaient empêcher qu’on exportât du blé de la Sicile dans le Péloponnèse, et essayer de se rendre maîtres de cette île. Ils abordèrent donc à Rhégium en Italie, et firent la guerre conjointement avec leurs alliés. L’été alors finissait.

Chap. 87. Au commencement de l’hiver, la peste attaqua une seconde fois les Athéniens : sans avoir jamais entièrement cessé, elle avait laissé quelque trève. Elle ne dura pas cette seconde fois moins d’une année ; la première fois elle avait duré deux ans. Il n’y eut rien qui accablât davantage les Athéniens, rien qui portât un aussi grand coup à leur puissance. Dans les armées ils ne perdirent pas moins de quatre mille trois cents hoplites et de trois cents cavaliers ; sans compter tant d’autres victimes. Il y eut en même temps plusieurs tremblemens de terre à Athènes, en Eubée, chez les Béotiens, et surtout à Orchomène de Béotie.

Chap. 88. Les Athéniens en Sicile et les troupes de Rhégium attaquèrent cet hiver, avec trente vaisseaux, les îles qui portent le nom d’Éole, et que la disette d’eau ne permet pas d’attaquer en été. Elles appartiennent aux Liparéens venus de Cnide ; celle qu’ils habitent a peu d’étendue, et se nomme Lipara. C’est de là qu’ils vont cultiver les autres, Didyme, Strongyle et Hiéra. Les gens du pays croient que dans la dernière Vulcain tient ses forges, parce qu’on lui voit jeter beaucoup de feu la nuit, et de la fumée pendant le jour. Ces îles, situées à la vue des campagnes des Sicules et des Messéniens, étaient dans l’alliance des Syracusains. Les Athéniens, après en avoir ravagé le territoire sans pouvoir forcer les habitans à se rendre, retournèrent à Rhégium. L’hiver finissait, et avec lui la cinquième année de la guerre que Thucydide a écrite.

Chap. 89. Au retour de l’été, les Péloponnésiens et leurs alliés, commandés par Agis, fils d’Archidamus, roi des Lacédémoniens, étaient venus jusqu’à l’isthme pour se jeter sur l’Attique. Des tremblemens de terre réitérés les forcèrent de retourner sur leurs pas ; il n’y eut point d’invasion. À cette même époque, des tremblemens de terre eurent lieu aussi dans l’Eubée, à Orobies. La mer, s’élançant de son ancien rivage, se répandant à grands flots, envahit une partie considérable de la ville, en submergea un quartier, en abandonna un autre : en sorte que maintenant une portion de ce territoire est devenue mer. Dans ce cataclysme périrent tous ceux qui ne purent gagner à temps les hauteurs. Atalante, attenant à la Locride, eut à souffrir d’un semblable cataclysme : la mer entraîna une partie du fort qu’y avaient construit les Athéniens ; sur deux vaisseaux tirés à sec, il y en eut un de brisé. Les eaux gagnèrent aussi Péparèthe, mais n’inondèrent pas la ville : seulement le tremblement de terre renversa une partie de la muraille, le prytanée, et d’autres édifices, mais en petit nombre. La cause, je crois, de ces sortes d’accidens, c’est que, dans les endroits où les secousses sont les plus fortes, elles chassent avec impétuosité les eaux de la mer, les repoussent subitement et donnent une nouvelle force à l’inondation : mais je ne pense pas que sans tremblement de terre il puisse rien arriver de semblable.

Chap. 90. Durant ce même été, il s’éleva des guerres non seulement entre les diverses peuplades qui existaient dans la Sicile, et qui se battaient, celles-ci pour une cause, celles-là pour une autre ; mais particulièrement entre les Sicéliotes, qui s’entredéchiraient : les Athéniens prirent parti pour leurs alliés. Je vais rapporter ce que firent de plus important ou ces alliés secondés par les Athéniens, ou leurs ennemis contre les troupes d’Athènes. Charéade, général des Athéniens, ayant été tué par les Syracusains dans un combat, Lachès, commandant de toute la flotte, se porta avec les alliés contre Myles, place dépendante de Messène. Deux corps de Messéniens qui s’y trouvaient en garnison, dressèrent une embûche aux troupes débarquées : mais les Athéniens mirent en fuite les gens de l’embuscade, en tuèrent un grand nombre, attaquèrent les remparts et obligèrent les défenseurs à rendre, par capitulation, l’acropole, et à se joindre à eux contre Messène. À l’arrivée des Athéniens et des alliés, les Messéniens eux-mêmes, contraints de se rendre, donnèrent des otages et toutes les sûretés qu’on voulut exiger.

Chap. 91. Le même été, les Athéniens envoyèrent trente vaisseaux sur les côtes du Péloponnèse, sous le commandement de Démosthène, fils d’Alcisthène, et de Proclès, fils de Théodore, et soixante pour Mélos, avec deux mille hoplites aux ordres de Nicias, fils de Nicératus. Ils se proposaient de soumettre les Méliens, insulaires, qui ne voulaient ni obéir, ni accepter leur alliance. Les Méliens ayant supporté sans se rendre la dévastation de leur pays, les Athéniens quittèrent Mélos, et allèrent à Orope, qui fait partie du continent opposé. Ils y abordèrent vers la nuit : les hoplites descendirent et se portèrent de pied à Tanagra en Béotie, où, d’après un signal donné, tout le peuple d’Athènes en masse vint les rejoindre, commandé par Hipponicus, fils de Callias, et par Eurymédon, fils de Théoclès. Ils saccagèrent le pays pendant le jour, et passèrent la nuit dans le camp. Les Tanagriens furent battus le lendemain dans une sortie qu’ils firent avec quelques Thébains venus à leur secours. Les vainqueurs les désarmèrent, dressèrent un trophée et retournèrent les uns à Athènes, les autres sur leurs vaisseaux. Nicias côtoya le rivage avec ses soixante bâtimens, saccagea la partie maritime de la Locride, puis rentra dans Athènes.

Chap. 92. Vers le même temps, les Lacédémoniens fondèrent la colonie d’Héraclée dans la Trachinie. Tel fut le motif de cet établissement : les Maliens se divisent en Paraliens, Hiéréens et Trachiniens. Cette dernière peuplade, fréquemment attaquée par les peuples de l’Éta, auxquels elle confine, était près de se mettre sous la protection des Athéniens ; mais, dans la crainte de ne pas trouver en eux des alliés sûrs, elle envoya à Lacédémone, et choisit pour son député Tisamène. À cette députation se joignirent, pour le même objet, des Doriens, dont les Lacédémoniens sont colonie : ils avaient également à souffrir des hostilités des Étéens. Les Lacédémoniens, sur ce que dirent les députés, conçurent le dessein d’envoyer une colonie pour défendre à-la-fois et les Trachiniens et les Doriens. Ce serait d’ailleurs une place avantageusement située pour attaquer les Athéniens ; on y pourrait équiper contre l’Eubée une flotte qui aurait peu de chemin à faire pour s’y rendre ; enfin elle offrirait un passage commode pour aller dans l’Épithrace. Impatiens de fonder cet établissement, ils commencèrent par consulter Apollon chez les Delphiens, et, sur l’ordre du Dieu, ils envoyèrent des colons, tant de la Laconie elle-même que des pays voisins, et permirent de les suivre à ceux des autres Hellènes qui le voudraient, excepté aux Ioniens, aux Achéens et à quelques autres peuplades. Trois Lacédémoniens furent chargés de présider à cette fondation, Léon, Alcidas et Damagon. Ils relevèrent et fortifièrent de nouveau cette ville, qui s’appelle maintenant Héraclée. Elle est éloignée de quarante stades au plus des Thermopyles, et de vingt stades de la mer. Ils préparèrent des havres, les établirent aux Thermopyles, et les commencèrent à partir des gorges mêmes, pour qu’ils fussent d’une plus facile défense.

Chap. 93. Les Athéniens ne virent pas d’abord sans inquiétude cette nouvelle colonie, composée d’hommes de diverses nations ; ils considéraient que sa principale destination était de menacer l’Eubée, parce qu’un court trajet de mer la sépare de Cénée [promontoire] de cette île. Mais l’événement démentit leurs craintes, car cette colonie ne leur fit aucun mal. En voici la raison : les Thessaliens, alors maîtres du pays où se fondait cette colonie, craignant d’avoir de trop puissans voisins, les attaquèrent, et ne cessèrent de combattre ces nouveaux venus, qu’ils n’eussent réduit leur multitude à un petit nombre. Comme la cité était l’ouvrage des Lacédémoniens, bien des gens s’y étaient rendus avec confiance, persuadés qu’on y serait en sûreté ; mais les commandans qu’on y envoya de Lacédémone, par la terreur qu’inspirèrent à la classe du peuple la dureté et quelquefois l’injustice de leur gouvernement, ne contribuèrent pas faiblement eux-mêmes à y tout bouleverser, et ruiner la population. C’était faciliter aux peuples voisins les moyens d’obtenir la supériorité.

Chap. 94. Le même été, et dans le même temps que les Athéniens étaient occupés devant Mélos, les autres Athéniens qui, avec trente vaisseaux, infestaient les côtes du Péloponnèse, tuèrent d’abord en embuscade quelques soldats de la garnison d’Ellomène en Leucadie, et attaquèrent ensuite la Leucadie avec des forces imposantes. Tous les Acarnanes en masse, excepté les Éniades, les suivaient, ainsi que des troupes de Zacynthe et de Céphallénie, et quinze vaisseaux de Corcyre. Les Leucadiens, contenus par la supériorité du nombre, ne firent aucun mouvement, quoiqu’on ravageât tout-à-la-fois et leur territoire en dehors de l’isthme, et la partie qui est en dedans et renferme Leucade et l’hiéron d’Apollon. Les Acarnanes priaient Démosthène, général des Athéniens, d’investir la ville d’un mur fortifié, espérant la forcer sans peine, et se voir délivrés d’une place qu’ils avaient toujours eue pour ennemie. Mais, dans le même temps, les Messéniens persuadèrent à Démosthène que ce serait une entreprise digne de lui, avec une armée telle que la sienne, d’attaquer les Étoliens, ennemis de Naupacte ; que s’il les subjuguait, il soumettrait aisément aux Athéniens cette partie du continent ; qu’à la vérité, les Étoliens étaient une peuplade considérable et belliqueuse, mais qu’ils vivaient dans des bourgades non murées et fort éloignées les unes des autres : armés à la légère, on les vaincrait aisément avant qu’ils fussent parvenus à se rassembler. On lui conseillait d’attaquer d’abord les Apodotes, ensuite les Ophioniens ; après ceux-ci, les Eurytanes, formant la plus grande partie des Étoliens, qui ne vivent, dit-on, que de chair crue, et dont le dialecte est difficile à déterminer ; on lui représentait que, ceux-là une fois réduits, le reste se soumettrait.

Chap. 95. L’affection que ce général portait aux Messéniens le séduisit. Surtout il crut que, sans avoir besoin des forces d’Athènes, il pourrait, avec le secours des alliés de l’Étolie et du continent, traverser la Béotie par le pays des Locriens-Ozoles, et, tirant vers Cytinie la Dorique, qui a le Parnasse à droite, entrer chez les Phocéens ; que ceux-ci, à raison de leurs anciennes liaisons avec Athènes, ne refuseraient probablement pas de se joindre à lui, ou qu’au besoin on pourrait les y forcer. La Béotie confine à la Phocide. Il partit donc de Leucadie avec toute son armée, et suivit la côte pour gagner Sollium. N’ayant pu réussir à faire goûter ce projet aux Acarnanes, qui ne lui pardonnaient pas son refus d’investir Leucade, il alla, avec le reste de l’armée, Céphalléniens, Messéniens, Zacynthiens, et trois cents Athéniens servant sur sa flotte, porter la guerre aux Étoliens. Les quinze vaisseaux de Corcyre s’étaient retirés. Il partit alors d’Énéon, ville de la Locride : ces Locriens-Ozoles, alliés d’Athènes, devaient se joindre avec toutes leurs forces aux Athéniens vers l’intérieur des terres. On pouvait s’attendre à tirer un grand secours de leur alliance, parce que, voisins des Étoliens, ils ont les mêmes armes, et connaissent leur pays et leur manière de combattre.

Chap. 96. Il passa la nuit, avec son armée, dans l’hiéron de Jupiter néméen. Là, dit-on, le poète Hésiode fut tué par les gens du pays : un oracle lui avait prédit qu’il mourrait dans la Némée. On partit pour l’Étolie au lever de l’aurore. Le premier jour, on prit Potidanie ; le second, Crocylium, et le troisième, Tichium. Démosthène s’y arrêta, et envoya le butin à Eupolium en Locride. Car, après avoir réduit le reste, il avait dessein, si les Ophioniens ne se rendaient pas, de retourner à Naupacte, et de revenir les combattre. Mais son projet, à peine formé, était déjà connu des Étoliens ; et quand son armée entra dans le pays, on les vit de toutes parts et en grand nombre s’avancer à sa rencontre, secondés même des Bomiens et des Calliens, dont le territoire, situé à l’extrémité de l’Ophionie, va descendant vers le golfe Maliaque.

Chap. 97. Les Messéniens continuaient de donner à Démosthène les mêmes conseils qu’auparavant ; ils lui représentaient que la réduction des Étoliens serait facile, et l’engageaient à se jeter au plus tôt sur les bourgades, à prendre toutes celles qui se trouveraient sous sa main, sans attendre que l’ennemi vint à sa rencontre avec toutes ses forces réunies. Il les crut ; et, se fiant à la fortune, il n’attendit pas même les Locriens, qui devaient le joindre, et dont les secours lui eussent été fort utiles, puisqu’on avait surtout besoin de gens de traits armés à la légère. Il s’avança jusqu’à Égitium, qu’il emporta d’emblée. Les habitans avaient pris la fuite et s’étaient retirés sur des collines qui dominent la ville : car elle est assise sur les flancs de terrains élevés, à quatre-vingts stades, au plus, de la mer. Mais les Étoliens, qui venaient d’arriver au secours d’Égitium, fondirent de toutes parts du haut des collines sur les Athéniens et leurs alliés, les accablant de traits, reculant quand ils s’avançaient, les pressant quand ils cédaient. Le combat se passa ainsi en brusques attaques et en retraites précipitées ; et dans les unes comme dans les autres les Athéniens avaient le désavantage.

Chap. 98. Cependant tant que les archers eurent des flèches et purent s’en servir, ils résistèrent ; car les Étoliens, légèrement armés, étaient contenus par les traits qu’on lançait. Mais, le commandant des archers ayant été tué, les Athéniens se dispersèrent : accablés d’une lutte continue, épuisés de fatigue, harcelés par les Étoliens, qui ne cessaient de les presser et de tirer sur eux, ils furent culbutés et prirent la fuite. Ils avaient perdu leur guide, Chromon de Messène, qui fut tué. Égarés, ils donnaient dans des ravins impraticables, ou dans des sentiers inconnus ; et ils étaient massacrés. Les Étoliens continuaient de tirer. Légers et légèrement vêtus, ils en atteignaient beaucoup à la course. Le plus grand nombre, se trompant de chemin, s’engagea dans une forêt non frayée : les ennemis apportèrent du feu et l’incendièrent. Les Athéniens tentèrent tous les moyens de fuir : partout la mort les atteignait sous mille formes différentes. Ceux qui se sauvèrent eurent beaucoup de peine à gagner Énéon de Locride, d’où ils étaient partis. Bien des alliés périrent, et les Athéniens eux-mêmes perdirent environ cent vingt hoplites. Tel fut le nombre des victimes ; ce fut l’élite de ses meilleurs guerriers que la république eut à regretter dans cette affaire ; l’un des deux généraux, Proclès, y périt aussi. Les vaincus traitèrent avec les Étoliens pour enlever les morts, retournèrent à Naupacte, et regagnèrent ensuite Athènes sur leurs vaisseaux. Démosthène resta à Naupacte et dans ses environs : après ce qui était arrivé, il craignait les Athéniens.

Chap. 99. Vers le même temps, les Athéniens qui étaient en Sicile cinglèrent vers la Locride, firent une descente, vainquirent les Locriens, malgré leur résistance, et prirent Péripolium place bâtie sur le fleuve Halex.

Chap. 100. Le même été, les Étoliens, qui avaient député à Corinthe et à Lacédémone Tolophus d’Ophionée, Boriade d’Euryte et Tisandre d’Apodotie, obtinrent une armée contre Naupacte, où l’on avait appelé les Athéniens. Vers la fin de l’été, les Lacédémoniens leur envoyèrent trois mille hoplites de leurs alliés, dont cinq cents d’Héraclée, ville de la Trachinie qu’on avait fondée depuis peu. Euryloque, Spartiate, commandant de ces troupes, était accompagné de Macharius et de Ménédée, aussi Spartiates.

Chap. 101. L’armée étant rassemblée chez les Delphiens, Euryloque envoya un héraut aux Locriens-Ozoles. Il fallait passer par leur pays pour aller à Naupacte, et d’ailleurs il désirait les détacher des Athéniens. Parmi les Locriens, ceux d’Amphisse le servirent avec beaucoup de zèle, par suite de la crainte que leur inspiraient les Phocéens, qu’ils détestaient. Ils furent les premiers à donner des otages, engagèrent les autres à suivre cet exemple, et réussirent, parce qu’on redoutait l’approche de l’armée. Ils gagnèrent les Myonéens, leurs voisins (c’est de leur côté que l’accès de la Locride est le plus difficile), ensuite les Ipnéens, les Messapiens, les Tritéens, les Challéens, les Tolophoniens, les Hessiens, les Éanthéens, qui tous prirent les armes. Les Olpéens fournirent des otages, mais ne suivirent pas l’armée ; les Hyéens n’en donnèrent qu’après qu’on leur eut pris une bourgade nommée Polis.

Chap. 102. Tout était prêt. Euryloque déposa les otages à Cytinium la Dorique, et conduisit son armée vers Naupacte, à travers le pays des Locriens. En route, il prit Énéon, qui leur appartenait, et Eupolium, deux places qui avaient refusé de se déclarer pour lui. Arriva dans la Naupactie, et ayant déjà les Étoliens avec lui, il saccagea le pays, prit le faubourg, qui n’est pas muré ; de là, passa à Molycrium, colonie de Corinthe, mais sujette des Athéniens, et la prit. Démosthène, qui restait toujours à Naupacte depuis sa malheureuse expédition d’Étolie, avait pressenti l’arrivée de cette armée, et, craignant pour la place, avait imploré l’assistance des Acarnanes, qu’il eut bien de la peine à persuader, à cause de sa retraite de Leucadie. Ils avaient envoyé par mer mille hoplites, et ils étaient déjà dans la place pour la soutenir. Sans ce renfort, comme on avait une grande étendue de fortifications et peu de monde pour les défendre, on pouvait difficilement résister. Euryloque et les siens, voyant qu’une armée était entrée dans la place et qu’on ne devait plus espérer de la forcer, au lieu de se rapprocher du Péloponnèse, gagnèrent l’Éolide, qu’on nomme aujourd’hui Calydon, Pleuron et d’autres endroits de cette contrée, ainsi que Proschium d’Étolie. Les Ampraciotes les vinrent trouver et leur persuadèrent d’attaquer avec eux Argos d’Amphilochie, l’Amphilochie entière, et même l’Acarnanie. Si l’on s’en rendait maître, tout le continent, disaient-ils, entrerait dans l’alliance de Lacédémone. Euryloque les crut, renvoya les Étoliens, et s’arrêta dans le pays avec son armée, jusqu’à ce qu’il fût temps de se joindre aux Ampraciotes partis pour former le siége d’Argos. L’été finissait.

Chap. 103. L’hiver suivant, les Athéniens qui étaient en Sicile, leurs alliés hellènes, et tous ceux d’entre les Sicules qu’opprimait le gouvernement de Syracuses, et qui avaient abandonné l’alliance de cette ville pour embrasser celle d’Athènes, firent, de concert, l’attaque de Nessa, place de Sicile dont les Syracusains occupaient l’acropole. Ne pouvant s’en rendre maîtres, ils se retirèrent ; mais, dans cette retraite, les Syracusains, sortant des remparts, attaquèrent ceux des alliés d’Athènes qui fermaient la marche, et, tombant sur eux brusquement, mirent en fuite une partie de l’armée et tuèrent beaucoup de monde.

Après cet événement, Lachès et les Athéniens firent plusieurs descentes dans la Locride, en naviguant sur le fleuve Cécine, et défirent dans un combat environ trois cents Locriens, accourus contre eux avec Proxène, fils de Capaton. Après les avoir désarmés, ils quittèrent la côte.

Chap. 104. Le même hiver, les Athéniens, pour obéir à un oracle, purifièrent Délos. Auparavant, le tyran Pisistrate l’avait déjà purifiée, mais seulement dans la partie de l’île qu’on peut apercevoir de l’hiéron. À l’époque dont je parle, on la purifia tout entière, de la manière suivante : on enleva tous les cercueils qui s’y trouvaient, et il fut ordonné qu’à l’avenir il ne mourrait ni ne naîtrait personne dans l’île, mais qu’on transporterait à Rhénie les mourans et les femmes proches de leur terme. Rhénie est à si peu de distance de Délos, que Polycrate, tyran de Samos, qui eut pendant quelque temps une puissante marine, et qui dominait sur les autres îles, s’étant emparé de Rhénie, la consacra à Apollon, et l’attacha à Délos par une chaîne.

Ce fut après cette purification que les Athéniens célébrèrent, pour la première fois, les jeux déliens, qui se renouvellent tous les cinq ans. Il y avait à Délos, dans l’antiquité, un grand concours d’Ioniens et d’habitans des îles voisines ; ils y venaient religieusement avec leurs femmes et leurs enfans, comme à présent les Ioniens vont aux fêtes d’Artémis l’Éphésienne ; des jeux de musique et de gymnastique y étaient célébrés, et les villes y envoyaient des chœurs. C’est ce que nous apprend surtout Homère, en s’exprimant ainsi dans son hymne à Apollon : « Mais, ô Phébus, tu chéris surtout Délos, où se rassemblent, avec leurs enfans et leurs vertueuses épouses, les Ioniens vêtus de robes traînantes. Ils te sont agréables, lorsqu’au milieu des jeux de musique, de danse et de pugilat, ils invoquent ton nom et disputent le prix. »

Qu’il y eût dans ces fêtes des combats et qu’on y disputât des prix, c’est ce que témoigne un autre passage du même hymne. Le poète y célèbre les chœurs exécutés par les femmes de Délos, et termine leur éloge par ce morceau, dans lequel il fait mention de lui-même : « Soyez-nous propices, Apollon et Diane ; et vous, vierges de Délos, livrez-vous à la joie ; et quand un étranger, après de longues courses, abordera dans votre île et vous demandera : Quel est, de tous les chantres qui fréquentent ces lieux, celui que vous trouvez le plus digne de plaire, et dont les chants vous charment le plus ? répondez toutes unanimement, avec bienveillance : C’est un aveugle qui demeure dans l’île escarpée de Chio. »

Voilà ce que dit Homère, et ce qui prouve qu’il y eut autrefois un grand concours et des fêtes à Délos. Dans la suite, les insulaires et les Athéniens y envoyèrent des chœurs avec des offrandes sacrées ; mais il est probable que le malheur des temps fit cesser les jeux, jusqu’à l’époque dont nous parlons, où les Athéniens les rétablirent et instituèrent des courses de chevaux, spectacle dont on ne jouissait pas auparavant.

Chap. 105. Le même hiver, les Ampraciotes, suivant la promesse qu’ils avaient faite à Euryloque en retenant son armée, marchèrent, au nombre de trois mille hoplites, contre Argos d’Amphilochie. Ils entrèrent dans l’Argie et prirent Olpes, place forte, située sur une hauteur au bord de la mer, lieu que les Acarnanes avaient fortifié et dont ils avaient fait le siége commun de leurs tribunaux. Elle est à peu près à vingt-cinq stades d’Argos, ville maritime. Les Acarnanes se partagèrent : les uns portèrent du secours à Argos ; les autres allèrent dans un endroit de l’Amphilochie qu’on appelle Crenœ, pour observer Euryloque et les Péloponnésiens, et les empêcher de se joindre aux Ampraciotes ; et ils y campèrent. Ils envoyèrent aussi offrir le commandement à Démosthène, qui avait conduit les Athéniens en Étolie, et mandèrent vingt vaisseaux d’Athènes, qui se trouvaient sur les côtes du Péloponnèse, et que commandaient Aristote, fils de Timocrate, et Hiérophon, fils d’Antimneste.

De leur côté, les Ampraciotes, d’Olpes, où ils étaient, députèrent à Ampracie pour y solliciter une levée en masse. Ils craignaient qu’il ne fût impossible à Euryloque de traverser le pays des Acarnanes, et qu’eux-mêmes ne se trouvassent ou réduits à combattre seuls, ou exposés à de grands dangers s’ils voulaient faire retraite.

Chap. 106. Mais Euryloque et ses Péloponnésiens, informés de l’arrivée des Ampraciotes à Olpes, partirent en diligence de Proschium pour défendre leurs alliés, passèrent l’Achéloüs, et poursuivirent leur marche à travers l’Acarnanie, qu’ils trouvèrent déserte, parce que les habitans étaient allés au secours d’Argos. Ils avaient à droite la ville de Stratos et la forteresse ; à gauche, le reste de l’Acarnanie. Après avoir franchi le territoire des Stratiens, ils trouvèrent Phytie ; ils longèrent ensuite les frontières de Médéon ; puis, ayant passé par Limnée, ils entrèrent dans l’Agraïde, qui n’est plus de l’Acarnanie, mais qui leur était alliée. Les Acarnanes gagnèrent le Thyamis, mont inculte, le franchirent, et dès la nuit descendirent dans l’Argie. Ils marchèrent entre la ville d’Argos et l’armée d’observation des Acarnanes, qui était à Crenœ, ne furent pas aperçus, et se joignirent aux Ampraciotes qui étaient devant Olpes.

Chap. 107. La jonction opérée, ils s’arrêtèrent au point du jour et campèrent le long d’une place d’Olpes nommée Métropolis. Peu après pénétrèrent dans le golfe d’Ampracie, et les vingt vaisseaux qui venaient des côtes du Péloponnèse au secours des Argiens, et Démosthène avec deux cents hoplites messéniens et six cents archers d’Athènes. Les vaisseaux abordèrent près de la colline d’Olpes, et furent tirés sur le rivage. Les Acarnanes et un petit nombre d’Amphiloques, la plupart retenus de force par les Ampraciotes, s’étaient déjà réunis à Argos, et se préparaient au combat. Démosthène, élu général de toute cette fédération, et partageant le commandement avec les généraux des alliés, les conduisit près d’Olpes et y établit son camp. Un ravin profond séparait les deux armées.

On se tint cinq jours en repos ; le sixième, on se mit des deux côtés en ordre de bataille. L’armée péloponnésienne, plus considérable, occupait plus de terrain. Démosthène, craignant d’être enveloppé, mit en embuscade, dans un chemin creux masqué par des buissons, des hoplites et des psiles, dont les deux troupes montaient à quatre cents. Au fort de l’action, ils se lèveraient et prendraient à dos les ennemis du côté où ceux-ci auraient l’avantage.

Après avoir fait de part et d’autre toutes les dispositions, on en vint aux mains. Démosthène était à l’aile droite avec les Messéniens et une faible partie des Athéniens. Les Acarnanes, suivant que chacun d’eux avait été placé, formaient l’autre aile, avec quelques archers amphiloques. Les Péloponnésiens et les Ampraciotes étaient mêlés ensemble, excepté les Mantinéens. Ceux-ci, placés surtout à la gauche, en occupaient la plus grande partie, sans pourtant s’étendre jusqu’à l’extrémité de cette aile. Euryloque, à la gauche, avec ses troupes, se trouvait opposé aux Messéniens et à Démosthène.

Chap. 108. Déjà la bataille était commencée, déjà l’aile où combattaient les Péloponnésiens avait l’avantage et enveloppait la droite de l’ennemi, quand les Acamanes qui avaient été placés en embuscade fondent sur eux par derrière et les attaquent si vivement que ceux-ci ne peuvent soutenir leur premier choc ; frappés de terreur, ils entraînent dans leur fuite la plus grande partie des troupes, qui n’avaient pu voir sans effroi l’aile commandée par Euryloque, et qui composait la plus grande force de l’armée, mise en déroute. Les Messéniens, qui, sous la conduite de Démosthène, étaient opposés à cette aile, eurent surtout l’honneur de la victoire.

Cependant, les Ampraciotes et ceux de l’aile droite, vainqueurs de leur côté, poursuivaient les ennemis vers Argos. Ce sont les hommes les plus belliqueux du pays. Mais quand, à leur retour, ils virent la défaite du principal corps de leur armée, vivement pressés eux-mêmes par les autres Acarnanes, ils s’enfuirent non sans peine jusqu’à Olpes ; un grand nombre périt en se jetant précipitamment et sans ordre dans cette place. Les Mantinéens tirent retraite en meilleur ordre que le reste de l’armée. L’action finit sur le soir.

Chap. 109. Le lendemain, Ménédée, qui remplaçait dans le commandement Euryloque et Macarius, tués tous deux dans l’action, se voyant assiégé par terre et par mer, ne savait, après une telle défaite, comment soutenir un siége, ni comment s’ouvrir une retraite. Il fit donc porter des paroles d’accommodement à Démosthène et aux généraux des Acarnanes, pour obtenir la permission de se retirer et celle d’enlever les morts : ils lui accordèrent cette dernière demande, dressèrent eux-mêmes un trophée, et recueillirent les corps des hommes qu’ils avaient perdus, et qui montaient à environ trois cents. Mais ils refusèrent d’accorder ouvertement à tous les ennemis la liberté de faire retraite ; seulement, Démosthène et les généraux des Acarnanes permirent secrètement aux Mantinéens, à Ménédée, aux autres chefs des Péloponnésiens, et à tous les hommes les plus considérables de cette nation, de se retirer promptement. Ils avaient en vue d’affaiblir les Ampraciotes et la foule des mercenaires étrangers, mais surtout de rendre suspects aux Hellènes de cette contrée les Lacédémoniens et autres Péloponnésiens, comme gens qui les trahissaient, en mettant leur propre intérêt au-dessus de toute autre considération. Ceux-ci enlevèrent leurs morts, les ensevelirent comme ils purent avec précipitation ; et ceux qui avaient obtenu la permission de faire secrètement retraite, se disposèrent à en profiter.

Chap. 110. On vint annoncer à Démosthène et aux Acarnanes que les Ampraciotes de la ville, sur le premier message par lequel on leur avait demandé du secours, venaient en masse, par le pays des Amphiloques, se joindre dans Olpes à leurs concitoyens, sans rien savoir de ce qui s’était passé. Il envoya aussitôt une partie de son armée se mettre en embuscade sur leur route et occuper les postes les plus forts ; lui-même se tint prêt à marcher contre eux avec le reste.

Chap. 111. Cependant les Mantinéens, et tous ceux avec qui l’on avait traité, sortirent du camp par petites troupes, affectant de ramasser des herbes et des broussailles ; mais une fois éloignés d’Olpes, ils se retirèrent précipitamment. Les Ampraciotes, et tout ce qu’il y avait de troupes rassemblées, ne s’aperçurent pas plus tôt de leur départ, qu’ils se mirent eux-mêmes en mouvement, impatiens de les atteindre. D’un autre côté, les Acarnanes, croyant d’abord que tous se retiraient sans accord, se mirent à la poursuite des Péloponnésiens, plusieurs même, se croyant trahis, tirèrent sur quelques-uns de leurs chefs qui les retenaient, leur représentant que cette retraite était la suite d’un traité. Enfin cependant on laissa passer ceux de Mantinée et les Péloponnésiens ; mais on égorgeait les Ampraciotes. Il s’élevait de grandes contestations pour savoir qui était d’Ampracie ou du Péloponnèse. On tua plus de deux cents hommes ; le reste se réfugia dans l’Agraïde, pays limitrophe. Ils furent bien reçus par Salynthius, roi des Agréens, qui leur était favorable.

Chap. 112. Les Ampraciotes de la ville arrivèrent à Idomène. On appelle ainsi deux collines assez élevées. La plus considérable fut occupée par des soldats que Demosthène envoya de nuit, et qui s’en emparèrent sans être aperçus. Les Ampraciotes, montés les premiers sur l’autre, y campèrent. Pour Démosthène, il se mit en marche après le repas et dès la chute du jour : lui-même conduisait la moitié de l’armée pour engager l’action ; l’autre prit sa route par les montagnes d’Amphilochie. Au point du jour, il tomba sur les Ampraciotes encore au lit. Ignorant ce qui s’était passé, ils crurent amies les troupes qui s’avançaient. Démosthène avait adroitement placé aux premiers rangs les Messéniens, et leur avait ordonné d’adresser la parole aux ennemis, pour faire entendre leur langue, qui est la dorique, et pour inspirer de la confiance aux gardes avancées. D’ailleurs il faisait encore nuit, et l’on ne pouvait se reconnaître. Il n’eut donc qu’à tomber sur leur armée pour la mettre en fuite : il en tua une grande partie ; le reste se sauva sur les montagnes. Mais les chemins étaient interceptés. Les Amphiloques, psiles, connaissaient le pays, qui était le leur, et avaient affaire à de malheureux hoplites qui n’en avaient nulle connaissance. Les fuyards, ne sachant où se réfugier, tombaient dans les ravins, donnaient dans des embuscades où on les égorgeait. Cherchant tous les moyens de fuir, plusieurs allèrent jusqu’à la mer, qui n’était pas fort éloignée. Ils voient la flotte athénienne qui, par un singulier concours de circonstances, rase en ce moment la côte : ils la gagnent à la nage, aimant mieux, dans la terreur qu’ils éprouvent, mourir de la main des Athéniens qui sont sur ces vaisseaux, que de celle des barbares et de leurs plus cruels ennemis, les Amphiloques. Tels furent les maux qui accablèrent les Ampraciotes : de tant de monde qu’ils étaient, peu rentrèrent dans leur ville. Les Acarnanes dépouillèrent les morts, dressèrent des trophées et retournèrent à Argos.

Chap. 113. Le lendemain, ils virent arriver un héraut de la part de ceux des Ampraciotes qui, d’Olpes, avaient fui chez les Agréens. Il venait réclamer les corps des hommes perdus après le premier combat, lorsque, sans être compris dans le traité, ils avaient suivi les Mantinéens et ceux qui avaient obtenu un accord. Le héraut, à l’aspect des armes des Ampraciotes de la ville, fut étonné d’en voir une si grande quantité. Ne sachant rien de la dernière affaire, il les prenait pour celles de ses compagnons d’armes de la première attaque. Quelqu’un lui demanda la cause de sa surprise, et combien ils avaient perdu de monde. Celui qui faisait cette question croyait, de son côté, que le héraut venait de la part des guerriers défaits à Idomène. « À peu près deux cents hommes, répondit le héraut. — Mais, reprit celui qui l’interrogeait, voilà les armes non de deux cents hommes, mais de plus de mille. — Ce ne sont donc pas, dit le héraut, celles des gens qui combattaient avec nous ? — Ce sont elles, lui répondit-on, si du moins vous combattîtes hier à Idomène. — Nous n’eûmes hier affaire avec personne ; mais seulement avant-hier dans notre retraite. — Et nous, c’est hier que nous avons engagé une action avec ces hommes ; ils venaient d’Ampracie au secours des leurs. »

À ces mots, le héraut comprit que le secours venu de la ville avait été défait ; il jeta un profond soupir, et, frappé des maux de sa patrie, il se retira aussitôt sans remplir sa mission et sans réclamer les morts. C’est, dans le cours de cette guerre, la plus grande perte qu’ait éprouvée une ville hellénique en aussi peu de jours. Je n’ai pas écrit le nombre des morts ; ce qu’on en rapporte est incroyable, eu égard à l’étendue de la ville. Mais je sais que si les Acarnanes et les Amphiloques eussent voulu croire les Athéniens et Démosthène, ils pouvaient d’emblée se rendre maîtres d’Ampracie ; sans doute ils craignirent que les Athéniens, s’en mettant en possession, ne devinssent pour eux des voisins trop difficiles.

Chap. 114. Les troupes d’Athènes eurent le tiers des dépouilles ; les villes alliées se partagèrent le reste : le butin des Athéniens fut perdu sur mer. Démosthène, plus heureux, ramena sur ses vaisseaux la part que lui avait faite l’armée ; trois cents armures complètes qu’on voit déposées dans les hiérons de l’Attique : c’était en même temps assurer son retour, devenu dangereux depuis son échec en Étolie.

Les Athéniens qu’avaient amenés les vingt vaisseaux, retournèrent à Naupacte. Après leur départ et celui de Démosthène, les Acarnanes et les Amphiloques permirent, sur la foi publique, aux Péloponnésiens réfugiés auprès de Salynthius, de se retirer des Éniades : ils conclurent même, dans la suite, avec les Ampraciotes, un traité d’alliance et d’amitié pour cent ans, à condition que les Ampraciotes ne s’uniraient pas aux Acarnanes contre les Péloponnésiens, ni les Acarnanes aux Ampraciotes contre les Athéniens, mais qu’ils se donneraient des secours pour défendre leurs pays respectifs ; que les Ampraciotes rendraient aux Amphiloques leurs places, et toute l’étendue de pays qu’ils avaient occupée sur leurs frontières, et qu’ils ne porteraient pas de secours à Anactorium, place ennemie des Acarnanes. Ce traité mit fin à la guerre. Les Corinthiens envoyèrent une garnison de trois cents hoplites à Ampracie, et Xénoclidas, fils d’Euthyclès, pour y commander. Ils eurent sur la route beaucoup de peine à traverser le continent. Telle fut la conclusion des affaires d’Ampracie.

Chap. 115. Les Athéniens qui étaient en Sicile, firent, le même hiver, une descente sur les côtes d’Himérée, de concert avec les Sicéliotes, qui, du haut de leurs montagnes, s’étant jetés sur les limites de ce territoire, passèrent dans les îles d’Éole. En retournant à Rhégium, ils rencontrèrent Pythodore, fils d’Isoloque, qui venait remplacer Lachès dans le commandement de la flotte athénienne. Les alliés de Sicile étaient allés à Athènes, et avaient obtenu un plus grand secours de vaisseaux. Leur pays étant sous le joug de Syracuses, et un petit nombre de bâtimens leur interdisant la mer, ils se préparaient à rassembler une flotte pour venger une insulte qu’ils ne pouvaient plus dissimuler. Les Athéniens équipèrent quarante vaisseaux, jugeant que c’était le moyen de mettre plus tôt fin à cette guerre, et voulant en même temps s’entretenir dans l’exercice de la marine. Ils expédièrent d’abord Pythodore seul, avec quelques bâtimens : Sophocle, fils de Sostratide, et Eurymédon, fils de Théoclès, devaient le suivre avec une flotte plus considérable. Pythodore, à la tête des vaisseaux qu’avait eus Lachès, s’embarqua à la fin de l’hiver, et fit voile vers une forteresse que Lachès avait prise : il fut battu, et s’en retourna.

Chap. 116. Dans le même printemps, un torrent de feu coula de l’Etna, comme cela était déjà arrivé. Il ravagea en partie le territoire des Catanéens, dont la ville est située au pied de l’Etna, qui est sans contredit la plus haute montagne de la Sicile. On dit que cette éruption eut lieu la cinquantième année après la première, et qu’en tout il y a eu trois éruptions depuis que des Hellènes habitent la Sicile.

Tels furent les événemens de cet hiver ; il termina la sixième année de la guerre que Thucydide a écrite.