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Bibliothèque historique et militaire/Guerre du Péloponnèse/Livre IV

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Guerre du Péloponnèse
Traduction par Jean-Baptiste Gail.
Texte établi par Jean-Baptiste Sauvan, François Charles LiskenneAnselin (1p. 238-291).

LIVRE QUATRIÈME.

Chapitre premier. Au commencement de l’été qui suivit cet hiver, au temps où l’épi se montre, dix vaisseaux de Syracuses et autant de la Locride mirent à la voile et s’emparèrent de Messène en Sicile, appelés par les Messéniens eux-mêmes, qui se détachèrent d’Athènes. Les Syracusains surtout avaient préparé cette défection, parce qu’ils regardaient cette place comme la clef de la Sicile, et qu’ils craignaient que les Athéniens ne s’en fissent quelque jour un point de départ pour les attaquer avec des forces supérieures. Les Locriens s’étaient réunis à ceux de Syracuses en haine des Rhégiens, qu’ils voulaient combattre à-la-fois et par terre et par mer.

Ils s’étaient jetés en masse sur les campagnes des Rhégiens, pour les empêcher de secourir les Messéniens, et en même temps afin de répondre aux instances des bannis de Rhégium qui se trouvaient parmi eux : car Rhégium, depuis long-temps déchirée par des factions, était, pour le présent, hors d’état de résister aux Locriens ; ce qui rendait ceux-ci plus entreprenans.

Après avoir fait quelque butin, l’armée de terre des Locriens se retira : leurs vaisseaux gardaient Messène ; et d’autres qu’ils équipaient, devaient se porter en hâte sur le même point, et de là continuer la guerre.

Chap. 2. Vers la même époque du printemps, avant que l’épi fût en maturité, les Péloponnésiens et leurs alliés, sous la conduite d’Agis, fils d’Archidamus, roi de Lacédémone, se jetèrent sur l’Attique, y établirent leur camp, et ravagèrent la campagne. De leur côté, les Athéniens envoyèrent en Sicile les quarante vaisseaux qu’ils venaient d’équiper, et les deux chefs qui leur restaient, Eurymédon et Sophocle ; car le troisième général, Pythodore, avait précédé ses collègues. On recommanda à ceux-ci de profiter de leur passage le long des côtes pour veiller aux intérêts de ceux des Corcyréens qui, restés dans la ville, étaient pillés par les exilés postés sur la montagne. Soixante vaisseaux des Péloponnésiens suivirent également la côte pour se rendre à Corcyre et protéger ceux de la montagne. Comme la ville était pressée par la famine, ces Péloponnésiens espéraient se mettre sans peine à là tête des affaires. Démosthène, qui, depuis son retour de l’Acarnanie, n’était plus que simple particulier, avait obtenu des Athéniens le commandement des mêmes vaisseaux [qu’il avait ramenés d’Ampracie] : on l’avait autorisé à tenter, s’il le voulait, quelque entreprise contre le Péloponnèse.

Chap. 3. Eurymédon et Sophocle naviguaient à la hauteur de la Laconie lorsqu’ils apprirent l’arrivée de la flotte péloponnésienne à Corcyre. Ils redoublèrent aussitôt de vitesse. Mais Démosthène voulait qu’ils risquassent d’abord une descente à Pylos, et qu’ils ne poursuivissent leur route qu’après avoir achevé sur ce point les opérations nécessaires. On contrariait son projet : une tempête survenue fort à propos porta les vaisseaux à Pylos. Démosthène aussitôt propose de fortifier la place, et représente à ses collègues que tel avait été l’unique but de son départ avec eux ; que le lieu abondait en bois et en pierres ; qu’il était déjà fortifié par la nature, et entièrement abandonné, ainsi qu’une grande étendue des terres circonvoisines. Pylos, en effet, éloignée de Sparte d’environ quatre cents stades, est située dans le canton qu’on appelait autrefois Messénie ; et les Lacédémoniens appellent ce lieu Coryphasium. Les deux généraux répondirent que la côte du Péloponnèse lui présenterait bien d’autres promontoires déserts, s’il voulait épuiser le trésor de l’état à les occuper. Démosthène répliquait que celui-là lui paraissait d’une tout autre importance que les autres, à cause du port attenant ; que de tout temps les Messéniens avaient été dévoués à sa personne ; que, parlant la langue des Lacédémoniens, ils pourraient, partant de Pylos, les incommoder par des courses continuelles, et fourniraient en même temps une garnison sûre pour la garde de ce poste important.

Chap. 4. Ne pouvant persuader ni les généraux, ni les soldats, ni les taxiarques, auxquels aussi il avait communiqué son projet, il se tint dans un repos forcé. La mer continuant cependant à n’être pas navigable, l’inaction faisait fermenter les esprits : tout-à-coup la fureur de fortifier la place s’empare de l’armée ; elle se met à l’ouvrage. On manquait d’outils pour tailler les pierres ; le soldat apporte, emploie celles qui lui paraissent s’adapter le mieux ensemble. Le mortier nécessaire, faute d’auges, il le charge sur son dos, en se courbant de manière que rien ne s’écoule ; et pour le contenir encore mieux, il l’embrasse avec ses mains jointes par derrière. En un mot, avant que les Lacédémoniens arrivent au secours, chacun, de son côté, s’empresse de terminer les fortifications des endroits les plus faibles ; car la plus grande partie, fortifiée par la nature, n’avait pas besoin de murailles.

Chap. 5. On célébrait une fête à Sparte, lorsqu’arriva cette nouvelle ; elle fit peu de sensation. Les Lacédémoniens se flattent qu’il leur suffira de se mettre en marche ; que l’ennemi n’attendra pas, ou sera aisément forcé. Leur armée d’ailleurs, qui était encore dans l’Attique, fut encore une cause de retard. Cependant les Athéniens ont achevé en six jours les fortifications, et du côté qui regarde le continent, et sur tous les points qui en avaient besoin : ils laissent Démosthène avec cinq vaisseaux pour garder la place, et, avec le reste plus nombreux de leur flotte, ils se hâtent de cingler vers Corcyre, pour se rendre ensuite en Sicile.

Chap. 6. Les Péloponnésiens qui étaient dans l’Attique, à la première nouvelle de la prise de Pylos, regagnent précipitamment leur pays. Les Lacédémoniens, et Agis, leur roi, considéraient l’affaire de Pylos comme leur étant personnelle. D’ailleurs, l’irruption ayant été prématurée et le blé étant encore vert, ils manquaient de vivres pour la plupart ; et le froid, survenu avec plus de force que ne le comportait la saison, tourmentait beaucoup leur armée. Ainsi toutes sortes de raisons les obligèrent de hâter leur retraite et d’abréger la durée de cette incursion : en effet, ils ne restèrent que quinze jours dans l’Attique.

Chap. 7. Vers le même temps, Simonidès, général athénien, prit l’Éione de l’Épithrace, colonie de Mendé, ennemie d’Athènes ; elle lui était livrée par trahison. Il avait, pour ce coup de main, rassemblé quelques Athéniens des garnisons et beaucoup d’alliés du pays. Mais, les Chalcidiens et les Bottiéens étant venus promptement au secours, il fut chassé et perdit une partie de son monde.

Chap. 8. Aussitôt après leur retour de l’Attique, les Spartiates avec leurs périèces se portèrent en hâte au secours de Pylos. D’autres Lacédémoniens, récemment revenus d’une autre expédition, les rejoignirent plus tard. Mais l’ordre fut envoyé dans tout le Péloponnèse de se rendre le plus promptement possible à Pylos. On fit aussi passer des avis aux soixante vaisseaux qui étaient à Corcyre : ils furent transportés sur des machines par-delà l’isthme des Leucadiens. Échappés à la vigilance de la flotte athénienne qui stationnait devant Zacynthe, ils arrivent à Pylos, où déjà s’était rendue l’armée de terre. Pendant que les Péloponnésiens étaient encore en mer, Démosthène dépêche en secret deux de ses bâtimens à Eurymédon et aux Athéniens qui étaient avec lui sur la flotte devant Zacynthe, pour les informer du danger que court la place et de la nécessité d’un prompt secours. Sur cet avis, on s’empresse de mettre à la voile. Déjà les Lacédémoniens se disposaient à attaquer les retranchemens et par mer et par terre, espérant emporter facilement des constructions bâties à la hâte et défendues par une poignée d’hommes. Ils s’attendaient à voir arriver de Zacynthe la flotte athénienne ; aussi avaient-ils projeté, dans le cas où ils ne seraient pas maîtres de la place avant l’arrivée de ce secours, d’obstruer les entrées du port, pour empêcher les Athéniens d’y pénétrer : car l’île appelée Sphactérie, qui borde le port, et se rapproche beaucoup du continent, rend ce port sûr et en étrécit les deux entrées, dont l’une, du côté de Pylos et des nouvelles fortifications des Athéniens, laisse passage à deux bâtimens de front, et l’autre, vers la côte opposée, à huit ou neuf ; l’île est entièrement déserte, pleine de bois, et sans route tracée ; elle a de circuit environ quinze stades.

Les Lacédémoniens se proposaient donc de boucher les avenues du port avec plusieurs rangs de vaisseaux accolés et la proue tournée du côté de l’entrée. Mais, comme ils appréhendaient que l’ennemi ne se fit, pour les incommoder, une place d’armes de Sphactérie même, ils y transportèrent des hoplites, et en établirent aussi sur le continent. Par l’effet de ces dispositions, vraisemblablement, sans combat naval, sans péril, ils réduiraient une place qui manquait de vivres et n’avait pu faire que fort à la hâte ses provisions de guerre ; tandis que les Athéniens auraient contre eux, et l’île garnie de troupes, et le continent, où ils ne pourraient effectuer de descente : car, la côte même de Pylos, en dehors de l’entrée du port et du côté de la plaine, étant de difficile abord, ils ne trouveraient pas de point d’où ils pussent se porter à la défense des leurs. Le plan arrêté, ils jettent aussitôt dans l’île une garnison composée d’hoplites pris au sort dans toutes les divisions de l’armée : d’autres ensuite y passèrent pour relever ceux-ci, et furent à leur tour remplacés. Enfin, ceux qui y passèrent les derniers, et qu’on fut obligé d’y laisser, étaient au nombre de quatre cent vingt, sans compter les Hilotes attachés à leur service : Épitadas, fils de Molobrus, les commandait.

Chap. 9. Démosthène, voyant les dispositions que faisaient les Lacédémoniens pour l’assaillir par terre et par mer, se préparait, de son côté, à les bien recevoir ; après avoir mis à sec et traîné près de la fortification les trois vaisseaux qui lui restaient, il les environna de pieux. Les matelots reçurent de lui de mauvais boucliers faits d’osier pour la plupart ; car, dans ce lieu désert, il était impossible de se procurer des armes : encore fut-il redevable de celles-là à un corsaire messénien, vaisseau à trente rames et très léger, qui se rencontra dans ces parages. Parmi ces Messéniens se trouvèrent une quarantaine d’hoplites qu’il incorpora dans sa troupe. Il posta donc la plus grande partie de ses soldats, armés pesamment ou à la légère, sur les points les mieux fortifiés et les plus sûrs, faisant face au continent, avec ordre de répondre aux attaques de l’infanterie ennemie, si elle tentait de les forcer. Pour lui, à la tête de soixante hoplites et de quelques archers, l’élite de son armée, il sortit des retranchemens et marcha vers la mer, s’attendant bien que les Lacédémoniens hasarderaient la descente, surtout de ce côté : car, bien que ce point fût de difficile accès et hérissé de roches tournées vers la mer, comme c’était la partie la plus faible de la forteresse, il pensait que l’ennemi porterait vers ces roches tout l’effort de l’attaque. Les Athéniens avaient jugé inutile de fortifier soigneusement ce point, pensant que leurs adversaires ne leur seraient jamais supérieurs sur mer ; mais ils ne doutaient pas que, la descente une fois opérée, la place ne fût bientôt prise : en conséquence, leur chef s’avance de ce côté sur le rivage, y range ses hoplites, pour empêcher, s’il est possible, le débarquement de l’ennemi, et anime leur valeur en ces termes :

Chap. 10. « Compagnons, qui partagez avec moi le péril présent, qu’aucun de vous, dans une circonstance aussi impérieuse, ne cherche à faire preuve d’habileté, en calculant tous les dangers qui nous environnent. Fermons bien plutôt les yeux sur ces dangers ; animés d’un généreux espoir, unissons-nous tous pour repousser l’ennemi. Quand les circonstances commandent, lorsqu’on est, comme nous, forcé d’agir, on ne raisonne pas sur les dangers de sa position, on court les affronter. Je vois, au reste, plus d’une chance favorable, pourvu que nous soutenions l’attaque avec fermeté, et que nous n’allions pas, intimidés par le nombre, trahir lâchement nos avantages. En effet, si nous voulons tenir ferme, ce lieu, par les obstacles naturels qu’il présente aux assaillans, secondera puissamment notre résistance ; si nous cédons, au contraire, quoique d’un abord difficile, il cessera dès-lors d’être inaccessible à un ennemi dont personne ne repoussera plus les efforts. Et quand même, après avoir plié, [revenus sur nos pas] nous ferions des prodiges de valeur, n’aurons-nous pas affaire à des ennemis d’autant plus terribles, qu’ils verront la retraite presque impossible ? Tant qu’ils seront sur les vaisseaux, vous les repousserez facilement. Mais je les suppose même descendus : ne vous effrayez point ; malgré leur multitude, vous combattrez encore à forces égales. Quel que soit leur nombre, grâce aux difficultés du débarquement, vous n’aurez à-la-fois qu’une poignée d’hommes en tête. Leur armée, à la vérité supérieure en forces, n’est pas sur terre comme la nôtre ; elle est sur des vaisseaux, et les troupes en mer ont besoin pour le débarquement d’un concours de circonstances favorables : de sorte qu’à mon avis l’infériorité du nombre se trouve bien compensée pour nous par les embarras de leurs manœuvres. Vous êtes Athéniens ; votre expérience dans la marine vous a appris ce qu’est une descente ; vous savez que, pour n’être pas forcés, il vous suffira de soutenir le premier choc, de ne pas reculer devant le fracas des vagues et l’impétuosité des vaisseaux se précipitant sur la rive. Je vous conjure donc de tenir ferme sur les bords de ce roc, de repousser l’ennemi, et de sauver ainsi vous et la place. »

Chap. 11. Cette harangue de Démosthène redouble la confiance des Athéniens : ils descendent et se rangent au bord de la mer. Cependant les Lacédémoniens s’ébranlent ; ils attaquent en même temps et par terre avec leurs troupes du continent, et par mer avec quarante-trois vaisseaux sous la conduite de Thrasymélidas, fils de Cratésiclès, Spartiate, qui tente la descente précisément à l’endroit prévu par Démosthène. Des deux côtés les Athéniens font la plus belle défense. Les Lacédémoniens avaient partagé leurs bâtimens en petites divisions, parce qu’il était impossible qu’un grand nombre entrât à-la-fois ; et tandis qu’ils tenaient en station le gros de leur flotte, le reste abordait partiellement. Ils déployaient une courageuse activité, ils s’animaient les uns les autres à enfoncer l’ennemi, à emporter les retranchemens.

Celui qui se faisait le plus remarquer par son ardeur, était le triérarque Brasidas. S’apercevant que ses collègues et les pilotes hésitaient à effectuer la descente dans les endroits même où elle était possible, qu’ils s’y portaient mollement dans la crainte de briser : « Quoi ! s’écrie-t-il, pour épargner du bois, nous laisserions subsister des fortifications élevées par nos ennemis sur notre propre territoire ! Mettons nos vaisseaux en pièces ; mais forçons le passage. Et vous, alliés, en reconnaissance de nos bienfaits, n’hésitez pas à faire aujourd’hui aux Lacédémoniens le sacrifice de vos vaisseaux. Quoi qu’il en puisse coûter, échouez, abordez, emparez-vous et des hommes et de la place. »

Chap. 12. À cette vive exhortation il joint l’exemple. Il force son pilote de faire aborder son propre bâtiment, et vole à l’échelle : déjà même il descendait. Les Athéniens le repoussent : percé de traits, couvert de blessures, il perd connaissance, et roule dans l’intervalle qui sépare les rameurs de la proue ; son bouclier tombe dans la mer, est poussé par les flots sur le rivage, et recueilli par les Athéniens : ils en firent depuis le principal ornement du trophée qu’ils élevèrent après l’action. Les autres signalaient aussi leur intrépidité ; mais le courage des Athéniens, qui, fermes à leur poste, ne cédaient pas le moindre espace de terrain, et aussi l’escarpement de la côte, les empêchaient d’aborder. On voyait donc, comme par un jeu bizarre de la fortune, les Athéniens sur terre, et sur la terre des Lacédémoniens, se défendre contre les Lacédémoniens qui les assaillaient par mer, et les Lacédémoniens, montant des vaisseaux, tenter sur leur propre terre, devenue pour eux une terre ennemie, une descente contre les Athéniens : ceux-ci se montrant, si l’on en croit l’opinion commune d’alors, les meilleurs soldats de terre, des soldats faits pour le continent ; ceux-là, d’habiles marins, nés pour la mer.

Chap. 13. Après s’être battu ce jour-là et une partie du suivant, on se reposa. Le surlendemain, les Lacédémoniens envoyèrent des vaisseaux à Asiné chercher du bois pour construire des machines. Ils espéraient, en faisant une nouvelle tentative, forcer le mur du côté du port : il était élevé ; mais on pouvait facilement débarquer auprès.

Cependant arrivèrent de Zacinthe les cinquante vaisseaux des Athéniens ; car leur flotte avait été renforcée de quelques bâtimens d’observation qui étaient à Naupacte, et de quatre de Chio. Voyant l’île et le continent garnis de troupes, et le port couvert de vaisseaux qui ne sortaient pas, ils ne savaient trop où aborder ; toutefois ils descendirent à Prôte, île déserte, peu distante de Sphactérie, et y passèrent la nuit. Dès le lendemain ils remettent à la voile, prêts à combattre, si l’ennemi, gagnant la haute mer, voulait accepter la bataille ; sinon, décidés à entrer dans le port. Les Lacédémoniens n’avaient garde de sortir ; ils n’avaient pas même songé à exécuter leur première résolution, de boucher les deux entrées du port : mais, tranquilles sur le continent, et embarquant leurs troupes, ils se disposaient à recevoir le combat dans l’intérieur même du port, qui était assez vaste, dans le cas où les Athéniens y pénétreraient.

Chap. 14. Leur intention fut devinée par les Athéniens. Bientôt ils ont franchi la double entrée : ils se précipitent sur les ennemis, tombent sur ceux de leurs vaisseaux qui, déjà éloignés de la terre, la proue en avant, s’avançaient à leur rencontre, les mettent en fuite, les poursuivent en les serrant de près, en maltraitent une grande partie, en prennent cinq dont un avec tout l’équipage, et viennent fondre sur le reste, qui s’était réfugié vers le rivage. Les vaisseaux, qu’on armait encore d’hommes, sont abîmés avant d’être envoyés en mer ; quelques-uns même furent mis à la remorque et ramenés vides, les équipages ayant pris la fuite. Les troupes d’embarquement se dispersent ; les vainqueurs remorquent plusieurs des bâtimens vides, et les attirent à eux.

Ce spectacle déchire l’âme des Lacédémoniens : ils sentent que les leurs vont être enfermés dans l’île. Cette idée les ranime : tout armés, ils s’élancent du côté de la mer, se cramponnant à leurs vaisseaux, qu’ils tirent à eux de tout leur effort. Chacun se persuade que là où il ne se trouvera pas en personne, son absence fera tout échouer. La mêlée devint terrible ; le tumulte était à son comble. Les deux armées, aux prises autour de ces vaisseaux, semblaient avoir fait un échange de leur manière de combattre : car les Lacédémoniens, que transportait une ivresse de courage, livraient, pour ainsi dire, de dessus terre, une bataille navale ; et les Athéniens, victorieux, bien résolus à pousser leur avantage le plus loin possible, livraient sur mer un combat de terre. Enfin, après des prodiges inouïs de part et d’autre, excédés de fatigue et couverts de blessures, les combattans se séparent. Les Lacédémoniens ramènent tous leurs vaisseaux vides, excepté ceux qu’on leur avait pris au commencement de l’action. Chacun retourna dans son camp. Les Athéniens élevèrent un trophée, laissant la liberté d’enlever les morts, et s’emparèrent de tous les débris des bâtimens ; puis, sans perdre de temps, ils firent le tour de l’île, et posèrent des corps-de-garde pour veiller sur les troupes renfermées. Les Péloponnésiens qui étaient sur le continent, et qui, de toutes parts, venaient d’accourir au secours des leurs, restèrent campés auprès de Pylos.

Chap. 15. La nouvelle de cet événement parvenue à Sparte, il fut arrêté, attendu la circonstance désastreuse, que les magistrats se rendraient à l’armée, afin d’examiner par eux-mêmes l’état des choses, et de prendre le parti qu’ils croiraient convenable. Ceux-ci, trop convaincus de l’impossibilité de secourir les assiégés de Sphactérie, et ne voulant pas les laisser exposés aux horreurs de la famine, au massacre ou la captivité, décidèrent qu’il fallait proposer aux généraux athéniens une trève particulière relativement à Pylos ; que, si elle était acceptée, on enverrait à Athènes des ambassadeurs pour négocier l’affaire, et obtenir le plus tôt possible la liberté de leurs concitoyens.

Chap. 16. La suspension d’armes fut accordée, et l’on convint des articles suivans :

« Les Lacédémoniens livreront aux Athéniens et amèneront à Pylos les vaisseaux sur lesquels ils ont combattu, et tous les bâtimens longs qu’ils ont dans la Laconie.

» Ils n’attaqueront les fortifications de cette place ni par mer, ni par terre.

» Les Athéniens permettront aux Lacédémoniens qui sont sur le continent, d’envoyer aux soldats renfermés dans l’île une quantité déterminée de froment tout broyé, deux chénices attiques de farine, deux cotyles de vin et un morceau de viande par tête ; la moitié pour chaque serviteur.

» L’envoi de ces provisions sera soumis à la visite des Athéniens ; aucun navire n’en introduira secrètement.

» Les Athéniens auront la garde de l’île comme auparavant ; seulement ils ne pourront y faire de descente.

» Ils n’attaqueront l’armée des Péloponnésiens, ni par mer, ni par terre.

» Si l’une ou l’autre des parties contractantes porte la plus légère atteinte à quelqu’une de ces conventions, le traité demeure nul et de nul effet.

» La trève aura lieu jusqu’à ce que les députés lacédémoniens soient revenus d’Athènes.

» Ils y seront conduits et en seront ramenés par un navire athénien.

» À leur retour, la trève sera expirée de droit, et les Athéniens rendront les vaisseaux dans le même état qu’ils les auront reçus. »

En conséquence de ce traité, les vaisseaux, au nombre d’environ soixante, furent livrés, et les députes s’embarquèrent. Arrivés à Athènes, ils tinrent ce discours :

Chap. 17. « Athéniens, Lacédémone nous a députés pour entrer avec vous en négociation au sujet de nos guerriers enfermés dans l’île, et vous proposer un parti à-la-fois utile à vous-mêmes et le plus honorable pour nous dans cette conjoncture. En vous adressant un discours moins concis, nous n’irons pas contre notre usage. Il est reçu chez nous, lorsque peu de mots suffisent, de ne pas en employer beaucoup ; de s’exprimer plus longuement, lorsque la circonstance exige que, développant une matière importante, nous arrivions à notre but par la parole. Ne prenez point ce discours en mauvaise part : il s’adresse, non à des auditeurs qu’on prétendrait endoctriner, mais à des hommes à qui l’on rappelle ce qu’ils savent, et qu’on met à portée de délibérer sagement.

» Il ne tient qu’à vous d’assurer votre prospérité présente, en conservant vos conquêtes, et de plus, en ajoutant à ce que vous avez acquis d’honneur et de gloire. Ne ressemblez pas à ces hommes qu’étourdit un bonheur inaccoutumé. Le bien inattendu dont ils jouissent dans le moment enflamme leur cupidité : mais ceux qui, soit en bien, soit en mal, ont éprouvé toutes les vicissitudes du sort, doivent naturellement se défier le plus des faveurs de la fortune. Or tel est le sentiment dont une longue expérience a sans doute pénétré votre république, et la nôtre surtout.

Chap. 18. » Instruisez-vous par le spectacle de nos désastres. Nous qui tenons un si beau rang parmi les Hellènes, nous paraissons devant vous, et demandons en supplians ce que naguère nous croyions être les maîtres d’accorder. Certes, nous ne sommes pas réduits à cette extrémité, pour avoir manqué de puissance, et nous être montrés insolens lorsqu’elle s’accroissait : mais le sentiment de notre force habituelle nous a trompés ; erreur à laquelle sont également sujets tous les hommes. Il n’est donc pas raisonnable qu’éblouis de la puissance actuelle de votre république, et des succès qui viennent de l’augmenter encore, vous vous flattiez d’avoir sans retour fixé la fortune au milieu de vous.

» On doit mettre au rang des sages ceux qui savent mettre en sûreté des avantages auparavant incertains. De tels hommes se présenteront aux dangers avec plus de circonspection, ; ils considéreront que la guerre prend, non la tournure qu’on veut lui donner, mais celle des événemens qui entraînent. Des hommes ainsi disposés feront peu de chutes, parce que, loin de se laisser exalter par une aveugle confiance dans le succès, ils saisiront ardemment l’instant de la prospérité pour terminer les querelles. Athéniens, l’occasion s’en présente à vous en ce jour plus belle que jamais. Prenez garde : si vous fermez l’oreille à nos sollicitations, et que vous veniez, ce qui est possible, à éprouver un revers, on croira que vous avez dû vos avantages au seul bienfait de la fortune ; tandis qu’aujourd’hui, sans courir de risques, il dépend de vous de laisser à la postérité la plus haute opinion de votre prudence et de votre force.

Chap. 19. » Les Lacédémoniens vous invitent à finir la guerre par un traité solennel. Ils vous offrent paix, alliance, amitié, confraternité mutuelle entre les deux républiques ; et, en retour, ils réclament leurs concitoyens enfermés dans l’île. Ils pensent, en effet, qu’il est à-la-fois de votre intérêt et du nôtre de ne pas nous exposer les uns et les autres à une inévitable alternative, au hasard des combats, qui pourrait, ou les arracher de vos mains, en leur présentant quelque ressource inattendue, ou les soumettre à de plus rigoureuses conditions, s’ils sont forcés de se rendre. Selon nous, les grandes inimitiés s’éteignent, non pas lorsqu’après avoir repoussé son ennemi, obtenu sur lui une supériorité décidée, on l’enchaîne par des sermens forcés et par un traité conclu à des conditions inégales, mais lorsque, maître d’employer des voies de rigueur qu’autorise le droit des armes, on se réconcilie à des conditions modérées, générosité qui assure au vainqueur un triomphe nouveau et inespéré. En effet, l’adversaire, qui dès lors doit, non plus vengeance pour oppression, mais reconnaissance pour bienfait, est plus disposé par un sentiment d’honneur à tenir fidèlement les conventions stipulées. La réconciliation qui suit les grandes haines est plus sûre que celle qui succède à des inimitiés vulgaires. On est porté naturellement à céder à quiconque se relâche volontairement de ses droits ; mais contre d’orgueilleuses prétentions, il n’est pas de danger que l’on n’affronte ; alors, on ne consulte plus ses forces.

Chap. 20. » Nous avons la plus belle occasion de nous réconcilier, avant qu’une injure irréparable, élevant entre les deux peuples une nouvelle barrière, ne nous force, nous, d’ajouter à l’inimitié nationale des haines personnelles et que rien ne pourrait plus éteindre ; vous, de renoncer à tous les avantages que nous vous offrons aujourd’hui. Tandis que le succès des combats est encore incertain, terminons nos querelles. La gloire et notre amitié, voilà ce qui y gagne Athènes ; et Sparte, au lieu d’une catastrophe humiliante, n’aura du moins essuyé qu’un échec ordinaire. Pour nous-mêmes, préférons la paix à la guerre, et rendons aux autres Hellènes le calme après tant d’orages. C’est vous qu’ils proclameront auteurs d’un si grand bienfait. Ils souffrent les maux de la guerre, sans savoir qui de vous ou de nous l’a provoquée. Mais que ce fléau vienne à cesser, comme c’est surtout de vous que dépend cet événement heureux, c’est sur vous aussi que portera la reconnaissance. Songez-y bien : il est en votre pouvoir de devenir amis des Lacédémoniens ; amitié d’autant plus inviolable, que vous l’aurez acceptée à leur sollicitation, par générosité, et non par contrainte. Et quels biens ne doivent pas résulter de notre union ! Lorsqu’une fois nos deux républiques auront rendu un même décret, avec quel respect le reste de l’Hellade, beaucoup plus faible, ne recevra-t-il pas les lois que nous aurons dictées de concert ! »

Chap. 21. Telles furent les importantes considérations présentées par les Lacédémoniens. Persuadés qu’avant cet événement les Athéniens eux-mêmes désiraient la trève, et que l’éloignement seul de Lacédémone pour cette trève y mettait obstacle, ils pensaient que, se voyant offrir la paix, ils la saisiraient avec ardeur et rendraient les prisonniers. Mais les vainqueurs, qui tenaient ceux-ci bloqués dans l’île, se croyaient toujours les maîtres de faire la paix dès qu’ils le voudraient ; et d’ailleurs ils portaient plus loin leurs vues ambitieuses. Le principal instigateur était Cléon, fils de Cléénète, qui avait alors tout crédit sur l’esprit de la multitude, dont il était l’idole et l’oracle. D’après ses conseils, le peuple répondit qu’avant tout il fallait que les prisonniers livrassent leurs armes et leurs personnes et fussent transportés à Athènes ; que là on rendrait aux Lacédémoniens les hommes qu’ils réclamaient, après qu’eux-mêmes auraient rendu Nisée, Péges, Trézène et l’Achaïe ; qu’ensuite on conclurait une trève aussi longue qu’il conviendrait aux deux républiques. Or, les places dont la restitution était exigée, Sparte ne les tenait pas à titre de conquête ; les Athéniens les avaient cédées par accommodement antérieur, à la suite de grands revers, à des époques où ils avaient eux-mêmes le plus grand besoin de trève.

Chap. 22. À cette réponse les ambassadeurs n’opposèrent aucune réclamation ; mais ils demandèrent qu’il fût élu des commissaires chargés de discuter et débattre les divers articles du traité qui serait dressé, après mûre délibération, sur les bases arrêtées de part et d’autre. Cléon s’éleva fortement contre cette proposition. « J’étais déjà bien convaincu, disait-il, que ces gens n’ont dans l’âme ni sincérité, ni justice ; mais ils viennent de se se mettre entièrement à découvert, en refusant de traiter avec le peuple, et en voulant tenir conseil secrètement et avec un petit nombre de négociateurs. Si leurs vues sont saines et droites, qu’ils les exposent à l’assemblée générale. »

Les Lacédémoniens virent bien qu’il leur était impossible de s’expliquer devant la multitude. D’une part, ils craignaient que, si la détresse actuelle arrachait leur consentement aux conditions imposées, les alliés, malgré toute la peine qu’ils se seraient donnée, pour bien dire, ne leur fissent un crime d’avoir échoué ; de l’autre, le peuple leur paraissait trop mal disposé pour qu’ils pussent se flatter de le ramener aux propositions modérées qu’ils avaient faites. Ils partirent donc d’Athènes sans avoir rien conclu.

Chap. 23. À leur arrivée dans le camp, la trève, par le seul fait de ce retour, se trouvait rompue. Les Lacédémoniens, d’après les conventions, redemandèrent leurs vaisseaux. Les Athéniens les refusèrent : ils alléguaient différens griefs, une course dans laquelle, contre une des clauses formelles, on avait insulté la muraille, et d’autres infractions peu importantes ; ils se fondaient sur ce qu’il était expressément stipulé que la plus légère atteinte à la trève emporterait rupture totale. Les Lacédémoniens niaient les faits, et criaient à l’injustice. Enfin ils se retirèrent, et se préparèrent à recommencer la guerre, qui, des deux côtés, devint plus acharnée que jamais. Pendant le jour, les Athéniens, avec deux bâtimens qui se croisaient, faisaient sans cesse le tour de l’île, et, la nuit, tous se tenaient en station, excepté du côté de la pleine mer, lorsque le vent s’élevait. Ils venaient de recevoir d’Athènes un renfort de vingt vaisseaux, en sorte que la flotte entière était composée de soixante-dix voiles. Les Péloponnésiens, campés sur le continent, livraient à la place des attaques assez fréquentes, et épiaient toutes les occasions de sauver leurs guerriers.

Chap. 24. Cependant, en Sicile, les Syracusains et leurs alliés, en outre des vaisseaux stationnés à Messène, y amenèrent une autre flotte qu’ils venaient d’équiper, et de là mirent en mer. Animés surtout par les Locriens, qui haïssaient ceux de Rhégium, ils avaient fait eux-mêmes, avec toutes leurs forces, une incursion sur les terres de l’ennemi, et ils voulaient tenter un combat naval, voyant que les Athéniens n’avaient que peu de vaisseaux sur ces mers ; informés d’ailleurs que l’île de Sphactérie était assiégée par un plus grand nombre de vaisseaux qui voudraient ensuite se réunir à ceux-ci. En gagnant une victoire navale, ils espéraient emporter aisément Rhégium, qu’ils attaqueraient par terre et par mer ; ils se trouveraient alors dans une position respectable. En effet, le promontoire de Rhégium en Italie et celui de Messène en Sicile, étant fort voisins l’un de l’autre, les Athéniens ne pourraient plus en approcher, ni se trouver maîtres du détroit. Ce détroit est la portion de mer entre Rhégium et Messène, au point où la Sicile se rapproche le plus du continent. C’est ce lieu appelé Charybde, qu’Ulysse traversa, dit-on. Comme le passage est très étroit, et que la masse d’eau qui l’occupe est la réfusion des deux grandes mers tyrrhénienne et de Sicile, et que cette eau se précipite, en bouillonnant, sur un même point, il est avec raison réputé dangereux.

Chap. 25. Ce fut dans cet espace étroit que les Syracusains et leurs alliés, forts d’un peu plus de trente vaisseaux, rencontrèrent, le soir, seize vaisseaux athéniens et huit de Rhégium, et se virent contraints de combattre pour protéger un bâtiment de charge qui traversait le détroit ; ils furent vaincus par les Athéniens, perdirent un vaisseau, et se retirèrent comme ils purent, chacun vers ses fortifications respectives, à Messène et à Rhégium. Le combat terminé, la nuit survint.

Les Locriens quittèrent ensuite le pays de Rhégium. La flotte des Syracusains et des alliés se dirigea vers la Péloride, partie du territoire de Messène, et y jeta l’ancre : l’armée de terre les accompagnait. Les Athéniens et ceux de Rhégium, étant survenus, aperçurent les vaisseaux vides et voulurent s’en emparer : mais eux-mêmes en perdirent un des leurs, brisé par une main de fer qu’y jetèrent les ennemis ; les hommes se sauvèrent à la nage. Les Syracusains étant remontés sur leurs vaisseaux et se faisant remorquer pour gagner Messène, les Athéniens revinrent à la charge ; mais ils perdirent encore un vaisseau, s’étant mis à charger les premiers leurs ennemis, qui prenaient le large : en sorte que les Syracusains, sans avoir éprouvé de désavantage dans le combat qui se livra sur la côte, entrèrent au port de Messène. Les Athéniens, après cela, se portèrent à Camarine, sur l’avis qu’Archias et sa faction voulaient livrer cette place aux Syracusains.

En même temps les Messéniens, avec toutes leurs forces, allèrent attaquer par terre et par mer Naxos, colonie des Chalcidiens, qui leur est limitrophe. Le premier jour, ils forcèrent les habitans à se tenir renfermés dans la place et ravagèrent le pays ; le lendemain, ils suivirent, sur leurs vaisseaux, le cours du fleuve Acésine, et ravagèrent la campagne, pendant que leurs troupes de terre attaquaient la place. Mais les Sicules, qui dominent les hauteurs, descendirent en grand nombre pour repousser les Messéniens. En les voyant s’avancer, les Naxiens reprirent courage et s’animèrent les uns les autres, persuadés que c’étaient les Léontins et les autres Hellènes alliés qui venaient les soutenir. Dans une sortie précipitée, ils se jetèrent sur les Messéniens et en tuèrent plus de mille. Le reste eut beaucoup de peine à retourner à Messène ; les barbares, tombant sur eux dans les chemins, en tuèrent la plus grande partie.

Les vaisseaux qui avaient pris position à Messène, se séparèrent et regagnèrent leurs ports. Aussitôt les Léontins et leurs alliés, de concert avec les Athéniens, profitèrent de la consternation de Messène pour l’attaquer. La flotte athénienne battait le port, et les troupes de terre la ville : les Messéniens firent une sortie avec quelques Locriens que commandait Démotèle, et qui, après leur échec, étaient restés en garnison dans la place. Ils surprennent les ennemis, mettent en fuite la plus grande partie des Léontins, et tuent beaucoup de monde. Les Athéniens, voyant le désastre de leurs malheureux alliés, prirent terre, coururent à leur secours, tombèrent sur les Messéniens en désordre, les poursuivirent jusqu’à la ville, et retournèrent à Rhégium, après avoir dressé un trophée. Depuis, les Hellènes de Sicile continuèrent par terre leurs hostilités les uns contre les autres, sans que les Athéniens y prissent part.

Chap. 26. Ceux-ci continuaient à Pylos de tenir les Lacédémoniens assiégés dans l’île de Sphactérie, et les troupes du Péloponnèse restaient campées sur le continent. La garde de l’île était pénible pour les Athéniens, parce qu’ils manquaient de vivres et d’eau. Ils n’avaient qu’une seule pièce d’eau peu considérable dans l’acropole de Pylos. La plupart faisaient, sur le bord de la mer, des fouilles dans le gravier ; et l’on peut juger quelle eau ils buvaient. D’ailleurs, le lieu où ils avaient assis leur camp étant très resserré, ils se voyaient eux-mêmes fort à l’étroit. Il n’y avait pas de rade capable de contenir la flotte, en sorte qu’une partie de l’équipage se retirait à terre pour prendre de la nourriture, tandis que le reste se tenait à l’ancre en pleine mer. Ce qui les décourageait surtout, c’était la longueur du siége. Ils avaient espéré que peu de jours leur suffiraient pour réduire des hommes renfermés dans une île déserte, et n’ayant pour boisson que de l’eau saumâtre. Leur espoir fut trompé, et voici par quelle cause. Les Lacédémoniens avaient invité toutes les personnes de bonne volonté à introduire dans Sphactérie de la farine, du vin, du fromage, et toute autre espèce de provisions utiles à des assiégés. Chaque cargaison était taxée à un prix très élevé, et chaque Hilote qui se chargeait du transport, devait encore avoir la liberté pour récompense. À travers mille dangers, des provisions étaient importées spécialement par les Hilotes. Partant de tous les points du Péloponnèse où ils pouvaient se trouver, à la chute du jour, ils se hâtaient d’aborder aux rivages qui regardent la pleine mer : surtout ils épiaient le moment où le vent les pousserait sur la côte ; car, lorsqu’il venait à s’élever de la haute mer, ils échappaient plus facilement à la vigilance des vaisseaux ennemis, qui alors ne pouvaient stationner autour de cette partie de l’île. Pour eux, sans ménager leurs frégates, dont la valeur était garantie, ils les précipitaient sur la rive, certains d’être reçus par les hoplites, qui montaient la garde aux endroits abordables ; mais les bâtimens qui osaient s’exposer par un temps calme, étaient pris. Du côté même du port, des plongeurs nageaient entre deux eaux jusqu’à l’île, traînant avec une corde des outres remplies de pavot assaisonné de miel et de graine de lin broyée. Dans les commencemens, ils passaient sans être aperçus ; mais ensuite ils furent surveillés de près. En un mot, de part et d’autre, on mettait tout en œuvre, les uns pour faire entrer des vivres, les autres pour que leur vigilance ne fût pas en défaut.

Chap. 27. Cependant on apprend à Athènes que l’armée a beaucoup à souffrir, et que l’ennemi trouve les moyens d’approvisionner l’île. On ne savait plus quel parti prendre. Tout se tournait en sujet de crainte et d’inquiétude. L’hiver allait accroître la difficulté de tenir la mer. Comment alors, en ce lieu désert, se procurer les choses nécessaires à la vie ? Comment les transporter en doublant le Péloponnèse, puisque même en été cet envoi était presque impraticable sur une côte d’un difficile abord ? Où les vaisseaux se tiendront-ils ? en rade ? Une surveillance continue deviendra impossible : les prisonniers alors ne seront plus tenus en échec, ou bien ils choisiront un temps orageux pour s’échapper sur les vaisseaux mêmes qui leur apporteront des vivres. Ce qui les effrayait le plus, était l’idée que les Lacédémoniens, se sentant un peu plus en forces, n’enverraient plus d’ambassadeurs pour la paix, et l’on se repentait de ne pas l’avoir acceptée. Cléon s’aperçut qu’il commençait à être vu de mauvais œil pour s’y être opposé. Il dit donc hardiment que le rapport de ces semeurs de nouvelles n’était qu’un tissu de faussetés. « Eh bien ! répondirent les courriers, si l’on ne veut pas nous en croire, qu’on envoie sur les lieux examiner l’état des choses. » On nomma Cléon lui-même, et on lui donna Théogène pour collègue. Ce choix plaçait le premier dans une position critique. Il lui faudrait donc, ou confirmer par son propre témoignage ces mêmes rapports qu’il avait déclarés infidèles, ou se voir lui-même convaincu d’imposture s’il s’obstinait à les démentir. Mais, comme à travers les regrets du peuple il crut entrevoir que les esprits penchaient encore plus pour la guerre, il prit le parti d’engager les Athéniens à renoncer à cette enquête, et à ne pas laisser se perdre en de vains délais l’occasion d’agir. « Si les nouvelles de l’armée, disait-il, vous paraissent véritables, équipez une flotte, et marchez contre cette poignée d’hommes. » Puis, pour désigner à mots couverts et rabaisser Nicias, fils de Nicératus, alors commandant et son ennemi personnel, il ajoutait : « Si les chefs étaient gens de cœur, il serait très facile, avec un nouveau renfort, de s’emparer de tous ceux qui sont dans l’île. Je vous en aurais bientôt rendu raison, moi, si j’avais le commandement. »

Chap. 28. Comme le peuple faisait entendre un murmure d’improbation, et disait : « Si la chose lui parait si facile, pourquoi n’est-il pas déjà en mer ? » Nicias, qui avait vivement ressenti le reproche indirect de lâcheté, s’écria : « Eh bien ! Cléon, prenez tel renfort que vous voudrez, et allez attaquer ; nous vous le permettons, mes collègues et moi, autant que cela dépend de nous. » Cléon, croyant d’abord que cette offre n’était qu’un jeu, dit qu’il était tout prêt : mais, quand il vit que Nicias avait réellement le désir d’abdiquer, il changea de langage, et remontra que ce n’était pas lui, mais Nicias, qui était général. La frayeur le saisit : jamais il n’eût imaginé que Nicias osât ainsi abdiquer le généralat. Mais celui-ci le somma pour la seconde fois, se démit du commandement [à Pylos], et en prit les Athéniens à témoin.

Le peuple est toujours peuple. Plus Cléon cherchait à décliner la mission, plus il revenait sur ses pas, et plus les Athéniens pressaient Nicias de lui remettre le commandement, et criaient à Cléon de s’embarquer. Enfin, ne sachant plus comment retirer sa parole, Cléon accepta la mission, et s’avança au milieu de l’assemblée. « Je ne crains pas les Lacédémoniens, dit-il : je vais m’embarquer. Aucun citoyen d’Athènes ne me suivra. J’emmène seulement ceux de Lemnos et d’Imbros qui sont ici, les troupes armées à la légère que la ville d’Énos a envoyées à notre secours, et quatre cents archers venus d’ailleurs. Avec ce renfort, je vous réponds de l’armée de Pylos : dans vingt jours je vous amène les Lacédémoniens vivans, ou bien je les aurai tous exterminés sur la place. » La multitude riait de tant de vanité et d’un langage si plein de jactance ; les hommes sages se réjouissaient de l’heureuse alternative qui se présentait : en effet, ou ils seraient pour jamais délivrés de Cléon, bonheur qu’ils espéraient, ou, si l’événement trompait leur attente, les Lacédémoniens tomberaient au pouvoir d’Athènes.

Chap. 29. Cléon prit dans l’assemblée même tous les arrangemens nécessaires ; et, après qu’un décret solennel l’eut investi du commandement, il s’adjoignit pour collègue Démosthène, l’un des chefs de l’expédition de Pylos, et partit en toute diligence. Ce qui l’avait porté à ce choix, c’est qu’il avait appris que Démosthène projetait une descente dans l’île, parce que les Lacédémoniens, réduits à la dernière détresse, resserrés dans un étroit espace, et assiégés plutôt qu’assiégeans, brûlaient d’en venir à une affaire décisive. L’incendie de Sphactérie encourageait encore Démosthène. Avant ces événemens il n’était pas sans inquiétude sur le succès de l’entreprise. L’île, toujours inhabitée jusqu’alors, n’était qu’une forêt sans route tracée ; ce qu’il jugeait très favorable aux ennemis. Ceux-ci, de leurs retraites inaperçues, venant fondre sur une armée nombreuse à la vérité, mais dans le désordre d’une descente, auraient pu l’incommoder beaucoup, et leurs fautes et leurs dispositions, protégées par l’épaisseur du bois, n’auraient pas été visibles pour lui (comme elles le seraient désormais), tandis que la moindre négligence de ses soldats ne pouvait leur échapper : de toutes parts il leur eût été possible de tomber sur lui à l’improviste, parce que toujours ils eussent été maîtres de choisir l’instant et le lieu de l’attaque. Si, bravant tous les obstacles, il eût entrepris de les forcer dans leurs bois épais, des ennemis, inférieurs en nombre, mais connaissant bien les localités, auraient eu sans doute l’avantage sur des troupes plus fortes, mais étrangères au sol. Enfin, malgré le nombre, son armée aurait pu être détruite, avant même qu’il en eût connaissance, ne pouvant voir de quel côté il faudrait se porter mutuellement des secours.

Chap. 30. Son échec en Étolie, qu’un bois avait, en partie, occasionné, ne contribuait pas peu à lui suggérer ces réflexions [il en était tout occupé lorsque l’incendie éclata]. Comme l’île avait fort peu de largeur, les soldats étaient obligés d’aller avec des gardes avancées préparer leur repas tout à l’extrémité. Un d’entre eux mit involontairement le feu à quelques broussailles. Le vent s’étant élevé, la flamme gagna, et la plus grande partie de la forêt se trouva embrasée avant qu’on s’en fût aperçu. Démosthène avait soupçonné jusque là que les assiégés, auxquels on faisait passer des vivres, n’étaient qu’en petit nombre ; mais le terrain ainsi dépouillé le mit à portée de reconnaître que les Lacédémoniens étaient en plus grand nombre. Il avait profité de cette découverte pour exhorter les Athéniens à redoubler d’activité, en leur montrant, d’une part, qu’ils avaient à combattre un ennemi dont les forces n’étaient pas à mépriser, et, de l’autre, que la descente était devenue bien plus facile. Déjà les alliés voisins avaient reçu ordre de lui envoyer des renforts ; toutes ses autres dispositions faites, il se préparait à l’attaque. Cependant Cléon, qui s’était fait précéder d’un courrier pour annoncer son arrivée avec les troupes qu’il avait demandées, aborde à Pylos. Les deux chefs tiennent conseil, et commencent par envoyer un héraut a l’armée ennemie qui était sur le continent. Il avait ordre de demander aux généraux s’ils voulaient prévenir les dangers qu’allaient courir les soldats de Sphactérie, de les sommer de déposer les armes et de se rendre aux Athéniens, armes et personnes, sous condition que, jusqu’à l’accommodement général, ils seraient traités avec douceur dans leur captivité.

Chap. 31. La proposition fut rejetée. Pendant un jour les Athéniens se tinrent tranquilles ; mais le lendemain, ils embarquèrent tous leurs hoplites sur quelques bâtimens, et mirent à la voile. Un peu avant l’aurore, ils débarquèrent des deux côtés de l’île, et du côté de la haute mer, et du côté du port, au nombre de huit cents. Ils fondirent d’abord sur les gardes avancées : car voici quelle était la disposition des troupes lacédémoniennes. À ce premier poste étaient environ trente hoplites ; le gros de l’armée, où se tenait le général Épitadas, posté près de l’endroit où était l’eau douce, occupait le milieu et la partie la plus plate de l’île ; une poignée de soldats veillait à l’autre extrémité qui regarde Pylos. Cet endroit, du côté de la mer, était très escarpé, et imprenable du côté de la terre ; on y voyait encore un petit château très ancien, construit de pierres choisies, mais non taillées. Les assiégés comptaient bien s’en faire une ressource en cas que, pressés par des forces supérieures, ils fussent obligés de se retirer. Telle était la disposition de l’armée lacédémonienne.

Chap. 32. Les Athéniens massacrèrent les soldats de la première garde, qu’ils surprirent dans leurs gîtes, saisissant encore leurs armes. Ceux-ci ne s’étaient point aperçus de la descente, persuadés que le bruit qu’ils entendaient n’était autre que celui des vaisseaux qui, selon la coutume, stationnaient la nuit autour de l’île. Avec le jour, on vit aborder plus de soixante-dix autres bâtimens. C’était le reste de l’armée athénienne. Tous, à la réserve des Thalamites, s’avancèrent en bon ordre, suivis de huit cents archers, d’un nombre à peu près égal de peltastes, des Messéniens auxiliaires, en un mot de toutes les troupes qui étaient à Pylos, excepté celles qu’on avait laissées pour défendre la place. Démosthène les rangea par pelotons de deux cents hommes, plus ou moins, et leur fit occuper les éminences : disposition qui plaçait les Lacédémoniens dans une situation désespérée. Environnés de toutes parts, à quelle division faire face, et comment n’être pas sans cesse accablés par le nombre ! S’ils attaquaient le corps qu’ils avaient en tête, celui qu’ils avaient en queue ferait pleuvoir sur eux une grêle de traits ; s’ils marchaient contre les troupes qui étaient sur leurs flancs, ils se trouveraient également enfermés entre les deux ailes. De plus, quelque côté qu’ils choisissent, les troupes légères de Démosthène, toujours derrière eux, les accableraient de flèches, de javelots, de pierres, de tout ce que lance au loin la fronde : combattants sans relâche et toujours de loin, elles accableraient, sans crainte d’être poursuivies ; car elles triomphaient encore en fuyant, et lorsqu’on fuyait devant elles, elles poursuivaient avec acharnement. Tel était le plan que Démosthène avait arrêté d’avance pour l’attaque de l’île, et qu’il exécuta dans l’action.

Chap. 33. Épitadas et sa troupe, qui formait la partie la plus considérable de la garnison, voyant la première garde massacrée, et l’ennemi qui arrivait droit à eux, se rangèrent en bataille : voulant engager l’action, ils marchaient droit aux hoplites de l’ennemi, qu’ils avaient en face, en même temps qu’ils avaient ses psiles sur les flancs et en queue. Mais ils ne purent se mesurer avec les hoplites ni mettre à profit leur supériorité reconnue dans les combats de pied ferme. En effet, pressés des deux côtés par les traits des psiles, ils suspendaient leur marche, et s’arrêtaient [gardant leur ordre de bataille, sans courir sur ces ennemis qui les harcelaient]. Chaque fois que ceux-ci venaient les attaquer de plus près, ils étaient à l’instant repoussés ; puis, après s’être éloignés par une fuite rapide, ils se retournaient et venaient assaillir de nouveau. Légèrement armés, il leur était facile de fuir, sans crainte d’être atteints, à cause de la difficulté des lieux et de l’âpreté d’un sol inhabité jusqu’alors, où les Lacédémoniens, avec leur pesante armure, eussent tenté vainement de les poursuivre.

Chap. 34. Quelque temps se passa ainsi de part et d’autre en escarmouches. Les Lacédémoniens n’avaient plus la force de se porter avec la même vigueur sur tous les points. Les psiles athéniens s’aperçoivent de l’épuisement de l’ennemi. Cette vue leur inspirant plus d’audace, se regardant eux-mêmes comme très nombreux, accoutumés d’ailleurs à ne plus voir dans leurs adversaires des hommes redoutables, ils se rappellent qu’ils n’ont pas autant souffert qu’ils s’y attendaient au moment de la descente, où tout leur courage était subjugué par l’idée qu’ils marchaient contre des Lacédémoniens. Ils en viennent enfin jusqu’à mépriser leur ennemi, poussent un cri, et soudain se précipitent sur lui tous ensemble, et l’accablent de pierres, de flèches, de traits, de toute arme que chacun trouve sous sa main. Ces cris, cette attaque impétueuse, étonnent des guerriers peu accoutumés à ce genre de combat. Les cendres de la forêt nouvellement incendiée, s’élevant dans l’air, qu’obscurcissait encore une grêle de flèches et de traits, leur permettaient à peine de voir ce qui était devant eux. Leur situation devint terrible alors : leurs cuirasses n’étaient pas assez fortes pour amortir le coup des lances qui les atteignaient, et dont plusieurs se brisaient, laissant le fer enfoncé dans les armures. Ils se trouvaient dans l’impossibilité d’agir : aveuglés par la poussière, assourdis par les clameurs ennemies qui les empêchaient d’entendre les ordres du général ; de toutes parts environnés de périls, il ne leur restait ni moyen de défense, ni espoir de salut.

Chap. 35. Enfin, couverts pour la plupart de blessures, parce qu’ils étaient toujours demeurés fermes au même poste, ils serrent les rangs et se mettent en marche vers l’autre extrémité de l’île, peu éloignée, et où était la forteresse ainsi que leur troisième garde. Alors les psiles athéniens, dont ce mouvement de retraite a redoublé l’audace, poussent un nouveau cri d’attaque et pressent plus vivement encore. Tous les traîneurs qui tombent entre leurs mains sont massacrés. Le plus grand nombre cependant échappe et parvient jusqu’à la forteresse, se joint à la garnison, et court à tous les endroits les plus faibles. Les Athéniens les suivent : ne pouvant, à cause de la forte situation du lieu, ni les envelopper, ni les enfoncer, ils les attaquent de front, et s’épuisent en efforts pour les déloger de ce poste. L’assaut dura long-temps, et les deux partis, malgré la fatigue du combat, malgré le tourment de la soif et l’ardeur d’un soleil brûlant, s’acharnèrent, la plus grande partie du jour, les uns à chasser l’ennemi de son éminence, les autres à s’y maintenir. La résistance des Lacédémoniens était cependant moins pénible qu’auparavant, parce que leurs flancs étaient libres et hors de toute insulte.

Chap. 36. Comme rien ne se décidait, le chef des Messéniens vient trouver Cléon et Démosthène. « Vous prenez en vain beaucoup de peine, leur dit-il ; donnez-moi des archers et des psiles. J’espère trouver un chemin pour tourner l’ennemi, le prendre par derrière et forcer le passage. » Ayant obtenu ce qu’il avait demandé, il part d’un endroit couvert, pour n’être pas aperçu ; et longeant la chaîne escarpée des rochers qui bordaient l’île, et où les Lacédémoniens, se fiant sur la force naturelle du lieu, ne faisaient point la garde, il poursuit sa marche difficile et périlleuse, qu’il parvient à leur dérober. Tout-à-coup il se montre sur la hauteur, au dos des assiégés, que cette apparition subite frappe de surprise et d’effroi. Les Athéniens, au contraire, qui, se voient enfin au comble de leurs vœux, sentent renaître leurs forces. Dès ce moment, les Lacédémoniens, en butte aux traits des deux côtés à-la-fois, se virent, si l’on peut comparer les petites circonstances aux grandes, dans la même position où s’étaient trouvés leurs ancêtres aux Thermopyles. Là, ces derniers périrent sous les coups des Perses, qui, par un étroit sentier, étaient parvenus à les cerner ; ici, une poignée d’hommes combattait accablée de traits et enfermée entre deux armées supérieures en nombre. Enfin, le corps épuisé de faiblesse et d’inanition, ils commençaient à céder, et déjà les Athéniens étaient maîtres de toutes les avenues.

Chap. 37. Cléon et Démosthène, voyant que plus l’ennemi reculerait, plus il perdrait de monde, arrêtèrent l’impétuosité de leurs soldats, et suspendirent le combat. Ils voulaient emmener les Lacédémoniens vivans ; dans le cas où, après une nouvelle sommation, vaincus par la considération de leur danger présent, ils seraient découragés au point de mettre bas les armes. On leur fit donc proposer par un héraut de livrer leurs armes et de se rendre eux-mêmes à discrétion.

Chap. 38. La plupart répondirent à cette proposition en jetant à terre leurs boucliers et en agitant les mains en signe d’acquiescement. Une trève fut conclue. Cléon et Démosthène s’abouchèrent avec Styphon, fils de Pharax, alors à la tête des Lacédémoniens. Des deux généraux ses prédécesseurs, le premier, Épitadas, avait été tué ; l’hippagrète qui lui avait succédé gisait, quoique respirant encore, sur le champ de bataille, et Styphon était celui que la loi appelait en troisième ordre au commandement, en cas de mort des deux premiers généraux. Celui-ci, de concert avec les autres chefs qui l’accompagnaient, déclara qu’ils avaient résolu d’envoyer un héraut aux Lacédémoniens du continent, pour les consulter sur ce qu’ils avaient à faire. Comme ces derniers n’envoyaient aucun des leurs, les Athéniens allèrent eux-mêmes appeler les hérauts qui étaient sur la terre ferme, et après deux ou trois messages, la dernière réponse fut que les soldats de Sphactérie eussent à pourvoir à leur salut sans compromettre leur honneur. Ceux-ci donc, après avoir tenu conseil entre eux, livrèrent à l’ennemi leurs armes et leurs personnes. Ce jour-là, et la nuit suivante, on les tint sous bonne garde. Le lendemain, les Athéniens, après avoir élevé un trophée, firent tous les préparatifs pour le transport des prisonniers, qu’ils confièrent à la vigilance des triérarques, et permirent aux Lacédémoniens d’enlever les morts. Quatre cent vingt hoplites avaient passé dans l’île ; on en retira vivans deux cent quatre-vingt-douze, dont environ cent vingt Spartiates ; les autres avaient été tués. Les Athéniens perdirent peu de monde, parce que leurs troupes légères avaient seules combattu.

Chap. 39. La durée du siége, depuis la bataille navale jusqu’à celle qui se donna dans l’île, fut en tout de soixante-douze jours. Pendant les vingt jours que dura l’absence des députés envoyés à Athènes pour traiter de la paix, on fournit des vivres aux assiégés ; le reste du temps, ils ne furent nourris que de ce qui leur était secrètement apporté par des vaisseaux. À leur départ, on trouva du blé et d’autres provisions de bouche : car le général Épitadas distribuait les rations avec plus de parcimonie qu’il ne le devait, eu égard aux provisions faites. Les Athéniens et les Péloponnésiens, retirant leurs troupes de Pylos, s’en retournèrent chacun chez eux, et Cléon, quoiqu’il eût fait la promesse d’un fou, tint parole : car, au terme fixé de vingt jours, les prisonniers étaient à Athènes.

Chap. 40. De tous les événemens de cette guerre, aucun ne trompa davantage l’attente des Hellènes. On savait que ni la faim ni aucune autre extrémité ne faisait rendre les armes aux Lacédémoniens ; que, combattant jusqu’au dernier soupir, ils mouraient les tenant encore à la main. On ne pouvait s’imaginer que les soldats qui avaient livré leurs armes, ressemblassent à ceux de leurs camarades restés sur le champ de bataille. Quelque temps après, un allié des Athéniens demandait à l’un des prisonniers, pour lui faire insulte, si les guerriers tués à Sphactérie étaient de braves gens. « L’atractos, répondit celui-ci (et par ce mot il désignait la flèche), l’atractos serait un bois bien précieux, s’il avait le don de discerner les braves : » donnant à entendre par ce mot que les morts étaient ceux qu’avaient, au hasard, rencontrés les pierres et les traits.

Chap. 41. À l’arrivée des prisonniers, il fut arrêté qu’ils seraient gardés en prison jusqu’à ce qu’un arrangement eût été conclu ; mais qu’ils en seraient tirés pour recevoir la mort, si auparavant les Péloponnésiens faisaient une incursion dans l’Attique. On avait laissé garnison à Pylos. Les Messéniens de Naupacte avaient envoyé ceux d’entre eux qui leur paraissaient les plus propres à remplir leur objet dans une place qu’ils regardaient comme leur ancienne patrie : car le territoire de Pylos faisait autrefois partie de la Messénie. De là ces Messéniens pillaient et ravageaient la Laconie. La conformité de langage favorisait leurs excursions. Les Lacédémoniens, jusqu’alors peu exercés au métier de pillards et à cette manière de faire la guerre, voyaient d’ailleurs les Hilotes déserter en foule pour passer à Pylos ; et ils craignaient que, dans leur pays même, ceux-ci ne machinassent quelque complot plus dangereux. Ces irruptions leur causaient donc de vives inquiétudes, qu’ils se gardaient bien toutefois de laisser apercevoir aux Athéniens. Seulement ils leur envoyaient des ambassadeurs pour tâcher d’obtenir et la délivrance de leurs prisonniers, et la restitution de Pylos. Mais Athènes avait bien d’autres prétentions. Vainement multipliaient-ils les ambassades ; les députés étaient toujours renvoyés sans avoir pu rien conclure.

Telle fut l’affaire de Pylos.

Chap. 42. Le même été, aussitôt après ces événemens, les Athéniens portèrent la guerre dans la Corinthie. Ils y envoyèrent, sur quatre-vingts vaisseaux, deux mille de leurs hoplites, et deux cents cavaliers sur des bâtimens construits pour cet usage. Ils avaient avec eux leurs alliés de Milet, d’Andros et de Caryste. Le premier de leurs trois généraux était Nicias, fils de Nicératus. Ils s’embarquèrent au point du jour, et abordèrent entre la Chersonèse et Rheitos, à la côte au-dessus de laquelle s’élève la colline Solygienne.

Là jadis campèrent les Doriens, quand ils firent la guerre aux Corinthiens qui habitaient Corinthe et qui étaient Éoliens. Un bourg nommé Solygie se trouve maintenant sur cette colline, à douze stades du rivage où les vaisseaux prirent terre ; la ville des Corinthiens est à soixante stades de ce même rivage, et l’isthme à vingt stades. Instruit d’avance par ceux d’Argos de l’arrivée prochaine de cette armée, les Corinthiens, excepté ceux qui habitent en dehors de l’isthme [c’est-à-dire, du côté de la Mégaride], s’étaient rendus sur l’isthme. Cinq cents hommes avaient été envoyés en garnison dans l’Ampracie et dans la Leucadie : les autres en très grand nombre, guettaient les Athéniens pour s’opposer à leur descente ; mais ceux-ci trompèrent leur surveillance en abordant de nuit. Cependant les ennemis furent bientôt avertis de leur arrivée par des signaux ; et laissant la moitié de leur monde à Cenchrée, de peur que les Athéniens ne se portassent sur Crommyon, ils se hâtèrent de marcher contre eux.

Chap. 43. Battus, le second de leurs généraux (il y en avait deux à ce combat) prit avec lui une division, et se rendit à Solygie, pour garder cette bourgade, qui n’avait pas de murs. Lycophron fit l’attaque avec le reste. D’abord les Corinthiens donnèrent sur l’aile droite des Athéniens qui venaient de descendre en face de la Chersonèse, et ils attaquèrent ensuite le reste de l’armée. Le combat fut vif ; partout on se battait corps à corps. L’aile droite des Athéniens et des Carystiens, de laquelle les Carystiens formaient l’extrémité, reçut le choc des Corinthiens, et les repoussa quoiqu’avec peine. Ceux-ci gagnèrent une haie ; et, comme le terrain allait en pente, ils se trouvèrent plus élevés que les ennemis, les accablèrent de pierres, chantèrent le péan, et revinrent à la charge. Les Athéniens soutinrent cette seconde attaque, et l’on se battit d’aussi près que la première fois. Mais un corps de troupes corinthiennes accourut au secours de l’aile gauche, mit en fuite l’aile opposée des Athéniens, et les poursuivit jusque sur leurs vaisseaux. Cependant eux et les Carystiens descendirent encore des vaisseaux. Le reste de l’armée combattait des deux côtés avec une égale opiniâtreté, surtout à la droite des Corinthiens, où Lycophron se défendait contre la gauche des ennemis ; car on soupçonnait qu’ils feraient une tentative contre Solygie.

Chap. 44. L’action se soutint longtemps ; aucun des deux partis ne cédait. Mais les Athéniens éprouvèrent l’utilité de leur cavalerie ; les Corinthiens, qui n’en avaient pas, furent enfin repoussés, et se retirèrent sur la colline, y campèrent, ne descendirent plus, et se tinrent dans l’inaction. Cette défaite leur avait coûté la plus grande partie de ceux qui avaient combattu à l’aile droite, et le général Lycophron. Le reste de l’armée, se voyant forcé dans sa position, mais n’étant point pressé vivement, fit sa retraite sur les hauteurs et s’y établit. Les Athéniens, contre qui personne ne se présentait plus, dépouillèrent les morts de l’ennemi, recueillirent les leurs, et dressèrent aussitôt un trophée.

Cependant la moitié de l’armée corinthienne, restée campée à Cenchrée pour empêcher les Athéniens de se porter sur Crommyon, n’avait pu apercevoir le combat que lui cachait le mont Onium ; mais, à la vue de la poussière qui s’élevait, elle pressentit l’événement et accourut. Au même moment arrivèrent les vieillards de Corinthe, qui s’étaient mis en marche, devinant ce qui venait de se passer. Les Athéniens, à leur approche, croyant que c’était un secours des villes voisines, se hâtèrent de monter sur leurs vaisseaux, emportant toutefois les dépouilles et leurs morts, excepté deux qu’ils n’avaient pu retrouver. Ils gagnèrent les îlots voisins, et de là firent demander et obtinrent la permission d’enlever les deux corps qu’ils avaient laissés. Les Corinthiens avaient perdu dans ce combat deux cent douze hommes ; les Athéniens un peu moins de cinquante.

Chap. 45. Ceux-ci quittèrent les îles, et se portèrent le même jour à Crommyon, dans la Corinthie, à cent vingt stades de Corinthe. Ils y prirent terre, ravagèrent les champs, et y restèrent campés pendant la nuit. Le lendemain, ils voguèrent d’abord vers l’Épidaurie, y firent une descente, et passèrent à Méthone, entre Épidaure et Trézène. Ils construisirent un mur sur l’isthme de la péninsule, où est Méthone, coupèrent ainsi toute communication de la péninsule avec le continent, et mirent garnison. De là ils allèrent ravager la Trézénie, l’Halie, l’Épidaurie ; et, après avoir achevé les fortifications, ils se rembarquèrent et retournèrent chez eux.

Chap. 46. Pendant que ces événemens se passaient, Eurymédon et Sophocle partirent de Pylos pour la Sicile avec la flotte d’Athènes, et abordèrent à Corcyre. Ils se joignirent aux Corcyréens de la ville pour attaquer la faction qui, après les troubles, retirée sur le mont Istone, dominait sur la campagne et la ravageait. Le fort qui servait d’asile à ces bannis fut battu et emporté ; mais les hommes parvinrent à se sauver sur une hauteur. Là ils capitulèrent, et convinrent de livrer leurs troupes auxiliaires, de rendre les armes, et de s’abandonner au jugement du peuple d’Athènes. Ils reçurent la parole des généraux qui les transportèrent dans l’île de Ptychie, où ils devaient être gardés jusqu’à leur transport à Athènes ; mais si l’un d’eux était pris en essayant de s’évader, la convention était annulée pour tous. Les chefs de la faction populaire, craignant que les Athéniens ne laissassent la vie à ces malheureux, leur tendirent un piége. Ils en trompèrent plusieurs, en subornant un petit nombre de leurs amis qu’ils leur firent passer. Ceux-ci étaient chargés de leur dire, comme par bienveillance, qu’ils n’avaient d’autre parti à prendre que celui d’une prompte fuite ; qu’eux-mêmes leur fourniraient un bâtiment ; mais que s’ils restaient, les généraux d’Athènes les allaient livrer au peuple de Corcyre.

Chap. 47. Ils donnèrent dans le piége. Le vaisseau était prêt ; mais ils furent arrêtés au moment du départ, et dès-lors la convention se trouva rompue. Les généraux athéniens aidèrent à l’infraction du traité d’une manière bien propre à rendre croyable la mauvaise intention que leur prêtaient ceux de Ptychie, et à inspirer plus d’ardeur à ceux qui concertaient des tentatives d’évasion. En effet, ces généraux, qui étaient obligés d’aller en Sicile, affectaient de montrer qu’ils ne voulaient pas que ces prisonniers, transportés par d’autres à Athènes, fissent recueillir à ceux qui les conduiraient tout l’honneur du succès. Les Corcyréens renfermèrent ces infortunés dans un grand édifice, et les faisant sortir par vingtaine à-la-fois, ils les menaient attachés les uns aux autres, entre deux rangs d’hoplites, qui frappaient et piquaient [de leurs dards] ceux d’entre ces malheureux qu’ils reconnaissaient pour ennemis. Des hommes armés de fouets hâtaient la marche de ceux qui s’avançaient trop lentement.

Chap. 48. Soixante furent ainsi emmenés et exécutés, sans que ceux qui restaient dans la prison se doutassent de leur sort : ils les croyaient transférés dans quelque autre prison. Mais bientôt ils soupçonnent ce qui se passe, dont quelqu’un d’ailleurs les instruit. Ils implorent les Athéniens ; ils les prient de leur donner eux-mêmes la mort, s’ils veulent qu’ils périssent. Ils refusaient de quitter le lieu où ils étaient enfermés, et menaçaient de mettre tout en œuvre pour empêcher d’entrer. Les Corcyréens ne songeaient pas non plus à forcer les portes : ils montèrent sur les combles, levèrent les toits, et de là faisaient pleuvoir des flèches et dès tuiles : les prisonniers se garantissaient de leur mieux ; et cependant la plupart se donnaient eux-mêmes la mort. Ils s’égorgeaient avec les flèches qui leur étaient lancées ; à l’aide de cordes, ils se pendaient à des lits qui se trouvaient dans la prison, et ceux qui n’avaient pas de cordes, s’en faisaient de leurs manteaux déchirés. Durant la plus grande partie de la nuit qui survint pendant cette scène d’horreur, ils périssaient en s’étranglant par toute sorte de moyens, ou frappés du haut de l’édifice. Le jour venu, les Corcyréens entassèrent les cadavres sur des charrettes, et les portèrent hors de la ville : on réduisit en esclavage toutes les femmes prises dans le fort. Tel fut le traitement que les Corcyréens du parti populaire firent subir à ceux de leurs concitoyens qui s’étaient réfugiés sur la montagne. Ainsi finirent les troubles devenus si affreux, ceux du moins qui se liaient à cette guerre ; quant aux troubles qui ne s’y rattachaient pas [et qui pouvaient durer encore], ils ne méritent pas qu’on en parle. Les Athéniens partirent pour la Sicile, suivant leur première destination, et firent la guerre conjointement avec les alliés de cette contrée.

Chap. 49. Les troupes d’Athènes qui étaient à Naupacte, entrèrent en campagne avec les Acarnanes à la fin de l’été, et prirent par trahison Anactorium, ville située à l’embouchure du golfe d’Ampracie, et colonie des Corinthiens. Les Acarnanes, ayant chassé de toutes parts les colons corinthiens, occupèrent le territoire ; et l’été finit.

Chap. 50. Au commencement de l’hiver, Aristide, fils d’Arcippus, l’un des commandans des vaisseaux que les Athéniens avaient envoyés lever les tributs des alliés, prit à Éione, sur le Strymon, un Perse nommé Artapherne, envoyé du roi à Lacédémone. Il fut conduit à Athènes : les Athéniens firent traduire les lettres dont il était porteur, et qui étaient écrites en caractères assyriens. Ils y lurent en substance, entre beaucoup d’autres choses, que le roi ignorait ce que voulaient de lui les Lacédémoniens ; qu’il avait reçu de leur part bien des ambassadeurs, et qu’aucun ne tenait le même langage ; que s’ils voulaient s’expliquer nettement, ils eussent à lui envoyer des députés avec Artapherne. Les Athéniens renvoyèrent celui-ci à Éphèse, sur une trirème, et avec lui des ambassadeurs. Mais, vers ce temps, Artaxerxès, fils de Xerxès, mourut ; les envoyés apprenant à Éphèse la nouvelle de sa mort, revinrent à Athènes.

Chap. 51. Le même hiver, les habitans de Chio démolirent de récentes fortifications, sur l’ordre des Athéniens, qui les soupçonnaient de projeter une défection, quoiqu’ils eussent juré fidélité et donné toutes les assurances possibles.

L’hiver finissait, ainsi que la septième année de la guerre que Thucydide a écrite.

Chap. 52. À l’entrée de l’été suivant, il y eut, vers la néoménie, une éclipse de soleil, et au commencement du même mois, un tremblement de terre. Les exilés de Mitylène et du reste de Lesbos, la plupart venus du continent, prirent à leur solde et rassemblèrent des troupes auxiliaires du Péloponnèse, et s’emparèrent d’abord de Rhétium, que les habitans rachetèrent, ainsi que le pillage, moyennant une somme de deux mille statères de Phocée. Ils dirigèrent ensuite leur marche contre Antandros, qui leur fut livrée par trahison. Ils voulaient délivrer toutes les autres villes qu’on nomme Actées, dont les Athéniens s’étaient emparés sur les Mityléniens, mais surtout entrer en possession d’Antandros. Ce lieu étant propre à l’établissement d’un chantier de vaisseaux, parce qu’il fournit du bois et qu’il est voisin du mont Ida : ils comptaient, après l’avoir fortifié, partir ensuite de ce point avec l’appareil nécessaire pour infester Lesbos, qui en est à peu de distance, et s’emparer sur le continent des villes éoliennes. Telles étaient les entreprises qu’ils méditaient.

Chap. 53. Le même été, les Athéniens, avec soixante vaisseaux, deux mille hoplites, un peu de cavalerie, et des alliés rassemblés de Milet et de divers autres endroits, se dirigèrent sur Cythères, sous la conduite de Nicias, fils de Nicératus, de Nicostrate, fils de Diitréphès, et d’Autoclès, fils de Tolmæus. Cythères, île adjacente à la Laconie, est habitée par des Lacédémoniens pris entre les périèces. Sparte y envoyait un Cythérodice et une garnison d’hoplites lacédémoniens qui se renouvelait tous les ans, et elle tenait les yeux sans cesse ouverts sur cette île.

En effet, Cythères était pour les Lacédémoniens un port où il leur arrivait d’Égypte et de Lybie des vaisseaux marchands : et d’ailleurs ils étaient moins exposés aux insultes des pirates ; car c’était par les côtes seulement qu’on pouvait attaquer la Laconie, qui s’avance de ses deux flancs vers les mers de Sicile et de Crète.

Chap. 54. Les Athéniens y prirent terre, et, avec six vaisseaux et deux mille hoplites de Milet, emportèrent une ville nommée Scandie, située sur le bord de la mer. Le reste de l’armée descendit dans la partie de l’île qui regarde Malée, marcha contre la ville maritime des Cythéréens, et trouva tous les habitans en armes. On combattit ; les Cythéréens ne tinrent pas tong-temps, et bientôt, mis en fuite, ils se réfugièrent dans la ville haute. Là, ils capitulèrent avec Nicias et ses collègues, se remettant à la discrétion des Athéniens, sous la seule condition d’avoir la vie sauve. Nicias avait commencé par établir des intelligences avec les habitans : aussi fut-on plus tôt d’accord sur les articles du traité qui concernaient le présent et l’avenir. Les Athéniens exportèrent des Cythéréens, parce qu’ils étaient de Lacédémone et que l’île était trop voisine de la Laconie.

Après cette capitulation, les Athéniens, devenus maîtres de Scandie, place située sur le port, mirent garnison à Cythères, puis firent voile pour Asiné, Hélos, et la plupart des lieux maritimes, faisant des descentes, s’arrêtant en des lieux favorables aux campemens : ils ravagèrent le pays durant sept jours entiers.

Chap. 55. Les Lacédémoniens, voyant les Athéniens maîtres de Cythères, et s’attendant à de semblables descentes dans leur pays, ne se présentèrent nulle part avec toutes leurs forces contre eux ; ils se contentèrent d’envoyer des gros d’hoplites garder la campagne, dans les endroits où cette précaution était nécessaire. D’ailleurs ils se tenaient soigneusement sur leurs gardes : après les maux cruels et inattendus qu’ils avaient éprouvés à Sphactérie, après la perte de Pylos et de Cythères, et au milieu d’une guerre qui fondait sur eux à l’improviste et de tous les côtés à-la-fois, ils craignaient des séditions au sein de leur république. Contre leur usage, ils formèrent un corps de quatre cents hommes de cavalerie, et levèrent des archers. Ils se sentaient moins empressés que jamais à faire la guerre, surtout se voyant engagés, sans préparatifs convenables, dans une lutte sur mer, et encore contre des Athéniens, peuple qui croyait, à chaque entreprise qu’il négligeait, laisser échapper un succès. Des revers si nombreux, si rapprochés, si imprévus, les jetaient dans l’abattement : ils redoutaient quelque nouveau désastre semblable à celui de Sphactérie ; ils n’osaient plus, par cette raison, tenter le sort des armes. À la moindre démarche qu’ils hasardaient, ils pensaient qu’ils allaient faire une faute : leurs âmes irrésolues, n’ayant pas l’habitude du malheur, hésitaient à se rendre caution d’elles-mêmes.

Chap. 56. Les Athéniens cependant dévastaient la côte, sans que les garnisons voisines des lieux où ils opéraient leur descente tentassent contre eux le moindre mouvement, chacune en particulier se croyant inférieure en forces, et la terreur étant d’ailleurs presque universelle. Une seule qui osa se défendre vers Cortyte et Aphrodisia, fondit sur un corps de troupes légères qui se tenait dispersé, et le mit en fuite ; mais, reçue par les hoplites, elle se retira, et perdit quelques hommes, dont les armes restèrent au pouvoir des ennemis. Les Athéniens dressèrent un trophée et retournèrent à Cythères, d’où ils se portèrent, en tournant la côte, à Épidaure-Liméra. Ils ravagèrent une partie de la campagne, et arrivèrent à Thyrée, place dépendante de la contrée qu’on appelle Cynourie, et qui sépare l’Argolide de la Laconie. Les Lacédémoniens, à qui elle appartenait, l’avaient donnée aux Éginètes chassés de leur patrie, voulant par-là reconnaître les services qu’ils avaient reçus d’eux lors du tremblement de terre et de la révolte des Hilotes, et les récompenser de s’être toujours montrés, quoique sujets d’Athènes, zélés partisans de Sparte.

Chap. 57. À l’approche des Athéniens, les Éginètes abandonnèrent les fortifications qu’ils construisaient alors sur le bord de la mer, et se retirèrent dans la ville haute, qu’ils habitaient, et qui en était éloignée de dix stades environ. Une garnison lacédémonienne du pays, qui les avait aidés à se fortifier, refusa, malgré leurs prières, d’entrer dans leurs murs, voyant du danger à s’y enfermer. Elle se retira sur les hauteurs, et ne fit aucun mouvement, se croyant hors d’état de combattre. Cependant les Athéniens abordent, s’avancent aussitôt avec toutes leurs forces, emportent Thyrée, mettent le feu à la ville, détruisent tout ce qui s’y trouve, puis retournent à Athènes, emmenant les Éginètes qu’on n’avait pas tués dans l’action, et Tantale, fils de Patrocle, général mis à leur tête par les Lacédémoniens, et qu’on avait pris couvert de blessures. Ils emmenèrent aussi un petit nombre d’habitans de Cythères, que, par mesure de sûreté, ils crurent devoir transporter ailleurs. On décida qu’ils seraient déposés dans les îles ; que les autres Cythériens qui resteraient dans le pays, paieraient un tribut de quatre talens, et que tous les Éginètes faits prisonniers seraient mis à mort : effet des haines invétérées qui avaient constamment divisé ces deux villes. Tantale fut enfermé dans la même prison que les autres Lacédémoniens pris à Sphactérie.

Chap. 58. Le même été, dans la Sicile, il se conclut d’abord une suspension d’armes entre les citoyens de Camarina et ceux de Géla. Les autres Siciliens formèrent ensuite à Géla un congrès, où les députés de toutes les villes se concertèrent pour parvenir à une conciliation générale. Beaucoup d’opinions diverses furent émises. On n’était point d’accord : chaque ville se prétendait lésée et réclamait des dédommagemens. Hermocrate, fils d’Hermon, de Syracuses, qui était l’âme de la négociation, parla en ces termes :

Chap. 59. « Ce n’est point, ô Siciliens, comme représentant d’une ville faible ou épuisée par la guerre, c’est comme ami de mon pays que je vais exposer l’avis qui me semble être dans l’intérêt de la Sicile tout entière. À quoi bon dérouler longuement, devant des yeux qui ne le connaissent que trop bien, l’affreux tableau des calamités qu’engendre la guerre ! Ce n’est ni l’ignorance qui force à l’entreprendre, ni la crainte qui en détourne la cupidité, si elle espère s’enrichir. Mais les uns croient que les avantages qu’ils se proposent, l’emporteront sur les maux qu’ils peuvent avoir à craindre ; les autres aiment mieux s’exposer à toutes les chances de l’avenir que de souffrir un dommage présent. Cependant, si l’on a droit d’espérer quelque succès d’un discours conciliateur, c’est lorsqu’on peut prouver aux deux partis que leur entreprise n’est pas formée dans un moment favorable à leurs prétentions. Telle est donc, dans la conjoncture actuelle, la considération qu’il importe de présenter. Nous avons pris les armes parce que chacun de nous voulait pourvoir à ses intérêts privés : maintenant efforçons-nous, par des discussions modérées, d’en venir à un accommodement général ; si nos prétentions réciproques, se trouvent inconciliables, nous aurons recours de nouveau à la voie des armes.

Chap. 60. » Sachons néanmoins que, si nous sommes sages, l’objet de cette assemblée ne doit pas être uniquement de pourvoir à ce qui nous touche personnellement, mais d’examiner s’il est encore possible de sauver la Sicile entière en butte aux insidieuses manœuvres des Athéniens. Ce sont eux, bien plus encore que nos discours, qui doivent apaiser nos discordes : eux qui, étant le peuple le plus redoutable et le plus puissant de l’Hellade, sont venus, avec un petit nombre de vaisseaux, épier nos fautes ; eux dont la politique adroite couvre du beau nom d’alliance cette haine native qu’ils nourrissent contre nous. Armons-nous les uns contre les autres ; appelons dans nos foyers des hommes qui d’eux-mêmes, sans qu’on les appelle, sont toujours prêts à se mêler de querelles étrangères ; consommons notre ruine par les frais d’une guerre civile ; préparons-leur la voie à la domination ; et bientôt, n’en doutez pas, nous voyant épuisés, ils arriveront avec une flotte plus nombreuse, et tâcheront de se soumettre la Sicile tout entière.

Chap. 61. » Cependant, si nous appelons à nous et des alliés et de nouveaux dangers, la prudence ne dit-elle pas que ce doit être pour ajouter à ce que nous possédons et non pour le perdre ! Persuadez-vous bien que les dissensions sont le plus grand fléau des états de la Sicile surtout, dont le corps entier se trouve menacé, et dont les membres divisés s’entredéchirent. Convaincus de cette vérité, rapprochons-nous : villes et particuliers, unissons nos efforts pour sauver la Sicile entière. Et que personne ne s’imagine qu’Athènes ne hait chez nous que les Doriens, et que les Chalcidiens trouveront leur sûreté dans leurs rapports de consanguinité avec les Ioniens : elle marche contre nous, non parce que les Ioniens sont naturellement ennemis des Doriens, mais uniquement parce qu’elle convoite les biens que réunit la Sicile et que nous possédons en commun. N’en donne-t-elle pas la preuve, aujourd’hui qu’elle est appelée par des peuples d’origine chalcidienne ! En effet, si les Athéniens mettent en avant des principes de justice ; si, en ce moment, ils préfèrent les Chalcidiens à nous, ce n’est pas qu’ils aient jamais reçu d’eux des secours en vertu d’une alliance. Au reste, qu’ils soient dévorés d’ambition, que tous les ressorts de leurs esprits soient uniquement tendus vers l’objet de leur ambition, je ne prétends nullement leur en faire un crime. Je blâme non pas ceux qui veulent dominer, mais ceux que je vois trop disposés à obéir. Il est dans la nature de l’homme d’opprimer qui lui cède, et de se mettre en garde contre qui menace sa liberté. Ils commettraient donc une grande faute, et ceux d’entre nous qui, sachant tout cela, ne prendraient pas de sages précautions, et tel qui serait venu ici n’ayant pas jugé que notre intérêt le plus pressant est de pourvoir, tous ensemble, au péril commun. Or, le moyen le plus prompt de nous y soustraire, c’est de conclure entre nous un accord général. En effet, ce n’est pas de leur pays que viennent ici les Athéniens ; mais du territoire de ceux d’entre nous qui les appellent. Ce n’est donc pas la guerre qui fera cesser la guerre ; c’est la paix qui mettra fin d’elle-même et sans obstacle à nos dissensions : et ces étrangers qui, sous un prétexte honnête, sont venus pour nous opprimer injustement, auront un juste motif pour s’en retourner sans avoir rien fait.

Chap. 62. » En ce qui regarde les Athéniens, tel est l’inappréciable avantage qui résulte pour eux d’une sage résolution. Quant à vous, Siciliens, pourriez-vous hésiter à rétablir parmi vous la concorde et la paix, la paix, qui, de l’aveu du monde entier, est le plus grand des biens ? Si les uns prospèrent, si les autres ont à se plaindre du sort, ne voyez-vous donc pas que la paix est plus propre que la guerre à faire cesser les maux de l’infortuné, à conserver à l’homme heureux ses avantages ; que la paix brille d’un éclat durable, qu’elle offre des honneurs solides, et beaucoup d’autres biens sur lesquels il serait aussi inutile de s’étendre que sur les inconvéniens de la guerre ? Méditez donc sur ces considérations ; ne dédaignez point mes paroles ; que plutôt elles vous avertissent de songer aux moyens de salut qui vous restent. Si, dans vos entreprises, vous vous reposez sur le bon droit et la force, craignez d’être cruellement trompés dans votre attente. Combien de gens ont, justement, poursuivi leurs injustes agresseurs ! Combien d’autres ont espéré que leur puissance leur servirait de degré pour s’élever plus haut ! Mais aussi, vous le savez, souvent les premiers, loin d’écraser leurs ennemis, sont eux-mêmes devenus victimes ; et les seconds, au lieu de s’enrichir, ont perdu ce qu’ils possédaient. La vengeance qui veut punir une injure reçue, pour être juste, n’est pas pour cela sûre du succès : la puissance parait autoriser des espérances, mais elle ne les réalise pas toujours. L’avenir est au pouvoir de la fortune : sa balance vacille encore et n’a pas pris son équilibre ; mais, pour les deux partis, son indécision même est le plus grand bien ; car la crainte, qui de part et d’autre est égale, fait qu’on s’attaque avec plus de circonspection.

Chap. 63. » Nous avons donc aujourd’hui deux motifs de crainte très fondés : l’incertitude d’un avenir sur lequel nous ne pouvons asseoir rien de stable, et la présence actuelle et redoutable des Athéniens. Que la considération de ces obstacles nous fasse abandonner ce qui pourrait manquer à l’accomplissement de nos desseins respectifs ; ne songeons qu’à éloigner de notre pays l’ennemi qui le menace. Notre intérêt nous l’ordonne ; concluons une paix définitive, ou du moins qu’une trève indéfiniment prolongée remette à un autre temps la décision de nos querelles intestines. En un mot, sachez qu’en suivant mon avis, chacun de nous habitera une ville libre, d’où, maîtres absolus, nous serons, par l’effet d’une vertueuse résolution, en état de rendre bienfait pour bienfait, injure pour injure. Mais si vous refusez de me croire, si nous obéissons, il ne sera plus question pour nous de punir un agresseur ; nous serons forcés à devenir, selon l’occasion, les amis de nos mortels ennemis, les ennemis de nos amis.

Chap. 64. » Je reviens à ce que j’ai dit au commencement de ce discours : représentant de toute la Sicile, et non moins en état d’attaquer moi-même que de repousser les attaques, je vous exhorte instamment à ouvrir les yeux sur vos vrais intérêts, à terminer tous vos différends, à ne pas soutenir contre vos ennemis une guerre déplorable, qui le deviendrait encore plus pour vous-mêmes. On ne me verra point, follement opiniâtre dans mes prétentions, vouloir exercer sur la fortune le même empire que sur ma volonté. Prêt à faire pour ma part toutes les concessions convenables, je pense que, d’eux-mêmes, les autres doivent en faire autant, et ne pas attendre que l’ennemi vienne les y contraindre. Ce n’est pas une honte que dans une même famille l’un cède à l’autre ; que, voisins, habitant le même pays, un pays environné par la mer, portant tous le nom de Siciliens, nous cédions sur quelque point les uns aux autres : Doriens à des Doriens, Chalcidiens à ceux qui ont même origine. Ne serons-nous pas toujours maîtres, s’il le faut, de recommencer la guerre, puis de conclure, dans de nouvelles conférences, de nouveaux traités de paix ? Mais, je le répète, si nous sommes sages, nous réunirons nos efforts pour repousser les étrangers qui s’apprêtent à nous attaquer, puisque, quand chaque membre en particulier est blessé, le corps entier est en péril ; et jamais nous n’appellerons ni des auxiliaires, ni des pacificateurs. En agissant ainsi, nous délivrerons la Sicile de deux fléaux bien funestes, des Athéniens et de la guerre civile ; et, par la suite, nous gouvernerons par nous-mêmes notre pays, désormais indépendant, et moins exposé aux attaques perfides d’autres peuples. »

Chap. 65. Les Siciliens, touchés de ces raisons, s’accordèrent, en convenant que chacun garderait ce qu’il avait entre les mains ; que Camarina aurait Morgantine, moyennant une somme que la première de ces deux villes paierait aux Syracusains. Les alliés d’Athènes, ayant appelé les commandans de cette nation, leur déclarèrent qu’ils allaient accéder à l’accommodement, et qu’ils les feraient comprendre dans le traité. Ceux-ci donnèrent leur consentement à l’accord qui fut conclu. Mais ceux des Athéniens qui étaient restés dans Athènes, au retour de leurs généraux, condamnèrent à l’exil Pythodore et Sophocle, et imposèrent une amende au troisième général Eurymédon, les accusant d’avoir pu soumettre la Sicile, et de s’être retirés, gagnés par des présens. Favorisé alors par la fortune, ce peuple prétendait que rien ne lui résistât, et croyait devoir également réussir dans les entreprises aisées et dans les plus difficiles, avec de grands comme avec de faibles préparatifs : tant l’avait enorgueilli cette longue suite de succès inespérés, qui lui faisait supposer ses forces égales à son ambition.

Chap. 66. Dans le même été, les Mégariens de la ville se voyaient harcelés, et par les Athéniens, qui, deux fois chaque année, se jetaient sur leurs pays avec des armées formidables, et par les exilés, qui, chassés dans une émeute par la faction du peuple, s’étaient retirés à Péges, d’où ils venaient ravager la campagne. Ils se disaient entre eux qu’il fallait rappeler les bannis, pour ne pas voir la ville accablée de deux côtés à-la-fois. Les amis des exilés, informés de ces bruits qui couraient, engagèrent plus ouvertement qu’ils ne l’avaient fait jusqu’alors, les citoyens à s’occuper de cette question. Mais les chefs du parti populaire sentirent qu’ils ne seraient pas épargnés par le peuple aigri de ses maux. Dans leur frayeur, ils lièrent des intelligences avec les généraux d’Athènes, Hippocrate, fils d’Ariphron, et Démosthène, fils d’Alcisthène, et offrirent de leur livrer la ville, jugeant ce parti moins dangereux pour eux que le retour des citoyens qu’ils avaient privés de leur patrie. Ils convinrent d’abord que les Athéniens s’empareraient des longues murailles qui s’étendaient l’espace de huit stades, de Mégares à Nisée, port de cette ville. Maîtres de ces murs, ils empêcheraient les Péloponnésiens d’apporter du secours de Nisée, place dont eux seuls composaient la garnison pour se mieux assurer la possession de Mégares. Ils promettaient de faire ensuite tous leurs efforts pour livrer aux Athéniens la ville haute. Cela fait, ils pensaient que les Mégariens seraient facilement amenés à se rendre.

Chap. 67. On conféra de part et d’autre ; on fit les dispositions nécessaires ; et les Athéniens, vers la nuit, se portèrent vers Minoa, île voisine dépendante de Mégares, avec six cents hoplites que commandait Hippocrate. Ils se mirent en embuscade dans un fossé qui n’était pas loin, et d’où l’on avait tiré de la terre à brique pour la construction des murs. Le corps aux ordres de Démosthène, l’autre général, les troupes légères de Platée, et les coureurs, se postèrent dans l’hiéron de Mars, encore plus près de la ville. Personne à Mégares, excepté ceux qui devaient conduire l’entreprise de cette nuit, ne savait rien de ces dispositions.

L’aurore commençant paraître, ceux des Mégariens qui trahissaient leur patrie, usèrent de ce stratagème. Déjà, depuis long-temps, au moyen d’une permission qu’ils avaient obtenue en se conciliant les bonnes grâces du commandant de la porte, ils se la faisaient ouvrir, et transportaient de nuit à la mer, sur une charrette, à travers le fossé, un canot à deux rames, pour exercer la piraterie. Ils restaient en mer, et, avant le jour, ils rapportaient la barque sur la charrette, et la faisaient rentrer par la porte, pour que l’expédition nocturne fût ignorée de ceux qui étaient à Minoa, aucun vaisseau ne paraissant dans le port.

Dans la nuit dont nous parlons, la charrette était déjà devant la porte ; elle s’ouvrit comme à l’ordinaire pour laisser entrer le canot, et les Athéniens, qui avaient le mot, accoururent de leur embuscade avant qu’elle se fermât. Ils saisirent le moment où la charrette la traversait et en empêchait la clôture, et, à l’aide des Mégariens complices, ils tuèrent les gardes. Les Platéens et les coureurs aux ordres de Démosthène arrivèrent les premiers au lieu où est à présent le trophée. Il y eut un combat au-delà des portes, entre eux et ceux des Péloponnésiens les plus voisins, qui, se doutant de ce qui se passait, venaient apporter du secours. Les Platéens remportèrent la victoire, et protégèrent le passage des hoplites athéniens qui arrivaient.

Chap. 68. Ceux-ci, à mesure qu’ils entraient dans les longs murs, s’avançaient vers les murailles [de la ville pour les escalader]. Les soldats de la garnison péloponnésienne résistèrent d’abord en petit nombre ; il y en eut plusieurs de tués : mais la plupart s’enfuirent, effrayés de l’attaque nocturne et subite des ennemis, à qui se joignaient des citoyens perfides. Ils se croyaient trahis par tout le peuple de Mégares, d’autant plus que le héraut athénien, de son propre mouvement, s’avisa de proclamer que tous les Mégariens qui voudraient embrasser le parti d’Athènes eussent à déposer les armes. À cette proclamation, les Péloponnésiens cessèrent toute résistance, et, croyant avoir tout le peuple pour ennemi, ils se réfugièrent à Nisée. Au lever de l’aurore, comme les longs murs étaient déjà emportés, et que les Mégariens de la ville étaient dans la plus grande agitation, ceux qui avaient agi pour les Athéniens, et tous ceux d’entre le peuple qui avaient connaissance du complot, disaient qu’il fallait ouvrir les portes et aller au combat. Ils étaient convenus avec les Athéniens qu’aussitôt que ceux-ci verraient les portes ouvertes, ils se jetteraient dans la ville, et qu’eux-mêmes, pour être épargnés et se faire reconnaître, auraient le visage frotté d’huile. Ils pouvaient ouvrir les portes en toute sûreté ; car on avait promis que quatre mille hoplites d’Athènes et six cents chevaux viendraient d’Éleusis pendant la nuit, et ils étaient arrivés. Déjà les conjurés, frottés d’huile, se tenaient aux portes, quand un homme instruit du complot en fit part aux autres citoyens. Ceux-ci se réunissent et arrivent en foule, disant qu’il ne faut pas sortir ; que c’est exposer la ville à un danger manifeste ; que même, dans un temps où l’on avait plus de force, jamais on n’avait osé prendre une résolution si téméraire. Ils étaient prêts à combattre quiconque la soutiendrait. D’ailleurs ils ne laissaient point paraître qu’ils eussent aucune connaissance de ce qui se tramait ; et, non contens de soutenir leur opinion comme la meilleure, ils restaient constamment à la garde des portes. Ainsi les conjurés ne purent faire ce qu’ils avaient projeté.

Chap. 69. Les généraux athéniens, voyant qu’il s’élevait quelque obstacle, et n’étant pas en état de forcer la ville, se mirent aussitôt à investir Nisée d’un mur de circonvallation, dans la pensée que s’ils enlevaient cette place avant qu’on la secourût, la reddition de Mégares traînerait moins en longueur. Ils ne tardèrent pas à recevoir d’Athènes du fer, des tailleurs de pierres, tout ce dont ils avaient besoin. Ils commencèrent la construction, en partant du mur dont ils étaient maîtres, et ils continuèrent (du côté de la mer) le mur qui va à Mégares, en le prolongeant des deux côtés de Nisée jusqu’à la mer. L’armée se partagea le travail des murs et du fossé ; on se servit des pierres et des briques du faubourg ; on coupa dans la forêt des bois de toute espèce ; on dressa des palissades aux endroits qui en avaient besoin, et les maisons du faubourg, en recevant des créneaux, furent elles-mêmes changées en fortifications. On consacra à ce travail la journée tout entière : le lendemain, à la chute du jour, le mur était presque entièrement terminé. La garnison renfermée dans Nisée manquait de vivres, sans qu’on pût, comme de coutume, lui en apporter de la ville haute. D’ailleurs elle ne s’attendait pas à recevoir prochainement des secours de la part des Péloponnésiens, et elle regardait les Mégariens comme ennemis. Frappée des dangers de sa position, elle capitula, et convint de se racheter pour une somme d’argent par tête, de livrer les armes, et d’abandonner à la discrétion des Athéniens les Lacédémoniens, leur commandant, et tous ceux qui se trouveraient dans Nisée. Elle sortit à ces conditions. Les Athéniens interceptèrent les communications de Mégares à la mer, en coupant une portion des longs murs, à partir de Mégares ; et devenus maîtres de Nisée, ils prirent les diverses mesures que nécessitait cette conquête.

Chap. 70. Malheureusement pour Athènes, Brasidas de Lacédemone, fils de Tellis, se trouvait alors dans la Sicyonie et la Corinthie, se préparant à une expédition contre l’Épithrace. À la nouvelle de la prise des longs murs, craignant pour les Péloponnésiens de Nisée, et même pour Mégares, il manda aux Béotiens de venir en diligence à sa rencontre à Tripodisque, bourg de la Mégaride, au pied du mont Géranie : lui-même partit avec deux mille sept cents hoplites de Corinthe, quatre cents de Phlionte, six cents de Sicyone, et tout ce qu’il avait déjà rassemblé de troupes. Il comptait prévenir la prise de Nisée. Il apprend qu’elle vient de se rendre : faisant route alors de nuit pour Tripodisque, il prend avec lui quatre cents hommes d’élite, et s’approche de Mégares sans être aperçu des Athéniens campés sur le rivage. Il annonçait l’intention, qu’il avait en effet, d’attaquer Nisée, s’il entrevoyait la possibilité du succès ; mais il désirait surtout d’entrer dans Mégares et de mettre la ville en sûreté. Il pria les habitans de le recevoir, leur témoignant qu’il ne désespérait pas de reprendre Nisée.

Chap. 71. Mais des deux factions qui partageaient Mégares, l’une craignait que Brasidas, faisant rentrer les exilés, ne la chassât elle-même ; l’autre, que le peuple, dans cette appréhension, ne se jetât sur elle, et que la ville, ayant la guerre dans son sein, ne devînt la proie des Athéniens qui la guettaient. On refusa donc de le recevoir : les deux partis résolurent de rester tranquilles observateurs de l’événement : ils s’attendaient à un combat entre les Athéniens et ceux qui étaient venus pour défendre la place, et pensaient qu’il y aurait plus de sûreté à se rapprocher du parti victorieux, qui offrirait une garantie à l’opinion qu’on avait manifestée. Brasidas, n’ayant pu réussir à persuader, alla rejoindre le gros de son armée.

Chap. 72. Dès le lever de l’aurore parurent les Béotiens. Même avant le message de Brasidas, ils avaient résolu de venir au secours de Mégares, ne se croyant pas étrangers aux périls que courait cette place ; et d’ailleurs ils se trouvaient déjà sur te territoire de Platée avec toutes leurs forces : mais l’arrivée du message ajouta beaucoup à leur première ardeur. Ils envoyèrent donc à Brasidas deux mille deux cents hoplites et six cents hommes de cavalerie, et s’en retournèrent avec le reste. On ne comptait pas dans l’armée moins de six mille hoplites. Ceux d’Athènes se tenaient rangés à Nisée et sur le bord de la mer ; les troupes légères étaient éparses dans la plaine. La cavalerie béotienne, tombant sur ces derrières, leur causa d’autant plus de surprise, que jusqu’alors il n’était venu de nulle part aucun secours aux Mégariens : elle les poussa jusqu’à la mer. La cavalerie d’Athènes vint faire face à celle de Béotie : l’engagement des deux corps de cavalerie fut long, et chacun d’eux s’attribua la victoire. Il est bien vrai que les Athéniens poussèrent, du côté de Nisée, le commandant de la cavalerie béotienne et un petit nombre de ses cavaliers, qu’ils tuèrent et dépouillèrent ; que, maîtres de leurs corps, ils donnèrent aux ennemis la permission de les enlever, et qu’ils dressèrent un trophée : mais, à considérer l’affaire dans son ensemble, on se sépara sans avoir remporté, de part ni d’autre, un avantage certain. Les Béotiens retournèrent à leur camp ; les Athéniens, à Nisée.

Chap. 73. Brasidas et son armée se rapprochèrent ensuite de la mer et de la ville de Mégares. Ils se saisirent d’un poste avantageux, et s’y tinrent en ordre de bataille, pensant que les Athéniens s’avanceraient contre eux. Ils savaient bien que les habitans observaient de quel côté pencherait la victoire ; ils sentirent que, dans cette circonstance, ils auraient un double avantage ; d’abord ils n’attaqueraient pas les premiers et ne provoqueraient pas d’eux-mêmes un combat et ses dangers ; ensuite, comme ils avaient montré leur empressement à secourir les Mégariens, l’honneur de la victoire (dût-on ne pas combattre) leur appartenait, à juste titre, sans coup férir, et leurs projets sur Mégares, par cela même, auraient plus de succès ; tandis que, s’ils ne se fussent pas montrés, l’événement n’eût plus été douteux ; alors, les Mégariens les jugeant vaincus, ils auraient perdu Mégares, au lieu que, dans la position actuelle, il pourrait arriver que les Athéniens ne voulussent pas en venir aux mains, en sorte qu’ils rempliraient sans combat l’objet pour lequel ils s’étaient mis en campagne. Ce qu’ils avaient prévu arriva. Les Athéniens, en effet, s’étant présentés en bataille en dehors des grandes murailles, se tinrent en repos, voyant que l’ennemi ne venait pas les attaquer. Les généraux, réfléchissant sur leurs précédens succès, avaient jugé qu’il n’y avait pas pour eux égalité de chances à engager, contre des troupes plus nombreuses, un combat d’où résulterait, s’ils étaient vainqueurs, la prise de Mégares ; s’ils étaient vaincus, la perte de la meilleure partie des hoplites : tandis que les Lacédémoniens, ne compromettant qu’une partie de la force totale, et même qu’une portion des troupes de chaque peuple confédéré, devaient naturellement tenter l’aventure.

Chap. 74. D’après cette considération, les Athéniens ayant attendu quelque temps, et les deux partis n’ayant fait aucun effort l’un contre l’autre, on se retira, les Athéniens les premiers à Nisée, ceux de Lacédémone au lieu d’où ils étaient partis. Alors les Mégariens (ceux de la ville qui entretenaient des liaisons avec les exilés) ouvrirent les portes à Brasidas et aux commandans des villes, les reçurent comme vainqueurs des Athéniens, qui avaient refusé le combat, et entrèrent avec eux en conférence, laissant la faction d’Athènes frappée de terreur. Enfin les alliés se séparèrent par républiques, et Brasidas retourna dans la Corinthie pour y continuer les préparatifs de l’expédition de l’Épithrace, qu’il avait interrompus.

Après le départ des Athéniens, ceux de Mégares qui avaient le plus chaudement embrassé leur parti se retirèrent promptement, sachant qu’on les connaissait bien. Les autres conférèrent avec les amis des exilés. On rappela ceux-ci de Péges, en exigeant d’eux les sermens les plus solennels de ne conserver aucun ressentiment et de ne travailler qu’au bien de la république. Mais, élevés ensuite aux magistratures, ils rangèrent séparément, dans une revue, chaque cohorte, choisirent jusqu’à cent hommes de leurs ennemis, ou de ceux qui passaient pour avoir été les plus favorables aux Athéniens, et forcèrent le peuple à donner son suffrage à haute voix sur ces malheureux, qui furent condamnés à mort et exécutés. Ils mirent la république sous un régime presque entièrement oligarchique, qui, né de la sédition, fut de longue durée.

Chap. 75. Le même été, Démodocus et Aristide, généraux envoyés d’Athènes pour recueillir les tributs, étant sur l’Hellespont (leur collègue Lamachus venait d’entrer, avec dix vaisseaux, dans le Pont-Euxin), apprirent que les Mityléniens avaient conçu le projet de fortifier Antandros, et se disposaient à l’exécuter. À cette nouvelle, ils craignirent qu’il n’en fût de cette place comme d’Anée, qui touchait à Samos. Les exilés samiens s’en étaient fait une retraite, d’où ils favorisaient la navigation des Péloponnésiens, en leur envoyant des pilotes ; ils excitaient le trouble parmi les Samiens de la ville, et donnaient un refuge aux proscrits. Les deux généraux athéniens rassemblèrent donc une armée qu’ils composèrent d’alliés de leur république, mirent en mer, battirent ceux d’Antandros sortis à leur rencontre, et reprirent la place.

Peu de temps après, Lamachus, qui était entré dans le Pont, ayant relâché sur les bords du Calex, dans l’Héracléotide, perdit ses vaisseaux entraînés par le cours rapide du fleuve, qu’une pluie abondante avait grossi soudainement. Il retourna par terre, avec son armée, à travers le pays des Thraces-Bithyniens, et vint à Chalcédoine, colonie de Mégares, à l’embouchure du Pont-Euxin.

Chap. 76. Le même été, Démosthène, général athénien, n’eut pas plus tôt quitté la Mégaride, qu’il vint à Naupacte avec quarante vaisseaux. Quelques habitans des villes de la Béotie travaillaient avec lui et avec Hippocrate à changer la constitution béotienne, et à la rendre purement démocratique, comme celle d’Athènes. À la tête du complot était Ptéodore, banni de Thèbes. Voici les mesures qu’ils avaient prises : des traîtres devaient livrer Syphes, place maritime de la Thespie, sur les bords du golfe Crisa ; d’autres s’engageaient à faire tomber en leur pouvoir Chéronée, ville dépendante d’Orchomène, autrefois surnommée Minyenne, aujourd’hui Béotienne. Les bannis d’Orchomène, qui prenaient la part la plus active à ces machinations, soudoyèrent des troupes tirées du Péloponnèse. Chéronée, dernière ville de la Béotie, touche à la Phanotide de la Phocide : aussi quelques Phocéens étaient du complot. Il fallait que les Athéniens prissent Délium, hiéron d’Apollon, situé dans la Tanagrée et regardant l’Eubée. Tous ces coups devaient, à un jour déterminé, se frapper à-la-fois, pour que les Béotiens, assez occupés de ce que chacun d’eux éprouverait autour de lui, ne pussent se réunir et secourir la place. Si la tentative réussissait, et qu’on parvînt à fortifier Délium, il n’était pas nécessaire qu’il se fit aussitôt une révolution dans le gouvernement de la Béotie. Les Athéniens, maîtres de ces lieux, ravageant les campagnes, et ayant un asile peu éloigné, avaient lieu d’espérer que les affaires ne resteraient pas dans le même état, et qu’ils sauraient bien, avec le temps, les amener au point où ils désiraient : ils n’auraient besoin que de se joindre aux factieux, et ne craindraient pas de voir les Béotiens réunir contre eux toute leur puissance. C’est ainsi qu’avait été concertée l’entreprise.

Chap. 77. Hippocrate devait, quand il en serait temps, marcher contre les Béotiens, à la tête des troupes d’Athènes. Il envoya d’avance Démosthène à Naupacte, avec quarante vaisseaux, pour rassembler dans ce pays les troupes des Acarnanes et des autres alliés, et faire voile vers Syphes, qui devait lui être livrée par trahison. On était convenu du jour où tout s’exécuterait à-la-fois. Démosthène, à son arrivée, reçut dans l’alliance d’Athènes les Éniades, que les Acarnanes obligeaient d’y entrer ; il rassembla tous les alliés de ces cantons, et s’avança d’abord contre Salynthius et les Agréens ses sujets. Après avoir soumis tout le reste, il n’attendait plus que le moment favorable à l’exécution de ses desseins sur Syphes.

Chap. 78. À cette même époque de l’été, Brasidas partit pour l’Épithrace avec dix-sept cents hoplites. Arrivé à Héraclée de Thrachinie, il envoya un message à Pharsale, et invita des partisans de Lacédémone à servir de guides à son armée à travers la Thessalie. Panérus, Dorus, Hippolochidas, Torylas et Strophacus, dont le dernier tenait aux Chalcidiens par les nœuds de l’hospitalité, l’ayant joint à Mélitie d’Achaïe, il se mit en marche. D’autres Thessaliens encore, entre autres Niconidas, ami de Perdiccas, qui vint le trouver de Larisse, offraient de l’accompagner : car, en général, il n’est pas facile de traverser la Thessalie sans guides, surtout avec des hoplites. D’ailleurs, chez les Hellènes même, on se rendrait suspect en passant à travers le pays de ses voisins sans leur agrément. Ajoutons que, de tout temps, en Thessalie, la multitude a eu de l’inclination pour les Athéniens ; et si ces peuples eussent vécu dans l’égalité des droits, au lieu d’être soumis à des Dynastes, jamais Brasidas n’eût paru chez les Thessaliens. Il y eut même des Thessaliens d’un parti contraire à celui de ses guides, qui, s’offrant à sa rencontre au moment où il se préparait à passer le fleuve Épinée, lui dirent que c’était un acte d’injustice d’entrer sur leur territoire sans l’aveu de la nation. Ses guides répondirent qu’ils n’avaient pas l’intention de lui faire traverser le pays contre leur gré ; mais qu’ils étaient ses hôtes, qu’il avait paru sans qu’on l’attendît, et qu’ils avaient cru devoir l’accompagner. Brasidas lui-même représenta qu’il entrait comme ami des Thessaliens, qu’il ne portait pas les armes contre eux, mais contre les Athéniens. Il ne pensait pas qu’il y eût entre les Thessaliens et les Lacédémoniens aucune inimitié qui dût les empêcher de voyager les uns chez les autres ; il n’avait ni la volonté, ni même le pouvoir, d’aller plus loin malgré eux, mais il les priait de ne pas s’opposer à sa marche. Sur ces représentations, ils se retirèrent ; et d’après l’avis de ses guides, il fit une marche forcée, dans la crainte de plus grands obstacles. Le jour même qu’il était parti de Mélitie, il arriva à Pharsale, et campa sur les bords du fleuve Apidanus : de là il passa à Phacium, d’où il parvint à la Pérébie. Là, ses guides thessaliens le quittèrent. Les Pérébiens, soumis à la Thessalie, le conduisirent à Dium, place de la domination de Perdiccas, située au pied de l’Olympe, montagne de la Macédoine, du côté qui regarde la Thessalie.

Chap. 79. Ainsi, par sa diligence, Brasidas parvint à traverser la Thessalie avant que personne se mît en mesure de l’arrêter. Il joignit Perdiccas, et passa dans la Chalcidique. Son armée avait été mandée du Péloponnèse par Perdiccas et par les Thraces du littoral qui s’étaient détachés d’Athènes, et qu’alarmait la prospérité croissante de cette république. Les Chalcidiens, et les peuples des villes voisines, sans avoir encore secoué le joug d’Athènes, persuadés qu’ils seraient les premiers qu’elle viendrait attaquer, avaient eux-mêmes, sous main, sollicité ce secours. Perdiccas n’était pas ouvertement ennemi d’Athènes ; mais ses vieux différends avec les Athéniens lui inspiraient des craintes ; surtout il avait dessein de subjuguer Arrhibée, roi des Lyncestes. Les pénibles circonstances où se trouvait Lacédémone lui firent obtenir plus aisément les secours qu’il désirait.

Chap. 80. En effet, comme les Athéniens désolaient le Péloponnèse, et surtout le territoire de la Laconie, les Lacédémoniens espéraient opérer une diversion, si, à leur tour, ils parvenaient à les inquiéter, en envoyant une armée à des alliés, qui d’ailleurs la nourriraient, et qui n’invoquaient l’appui de Sparte que pour se détacher de l’alliance d’Athènes. Les Lacédémoniens n’étaient pas fâchés non plus d’avoir un prétexte de faire partir un certain nombre d’Hilotes. Depuis la prise de Pylos, ils craignaient de leur part quelque révolte. Toujours un de leurs premiers soins avait été de se tenir en garde contre les Hilotes ; et voici la mesure que leur avait suggérée la crainte de cette population jeune et nombreuse : un jour ils leur ordonnèrent de faire entre eux un choix de ceux qu’ils regardaient comme les plus braves, promettant que ceux-là seraient affranchis. En présentant ce piége, ils jugeaient que ceux qui se croiraient les plus dignes, devaient être, à raison de leur fierté, les plus entreprenans. Deux mille obtinrent cette funeste distinction, se promenèrent dans les hiérons, la tête ceinte de couronnes, comme ayant obtenu la liberté ; mais peu après ils disparurent, sans qu’on ait même soupçonné quel genre de mort on leur avait fait subir. Dans ces circonstances, Sparte s’empressa d’en envoyer sept cents à titre d’hoplites, sous les ordres de Brasidas. Ce général leva le reste de son armée dans le Péloponnèse. Il avait montré lui-même un grand désir d’être chargé de cette expédition.

Chap. 81. Les Chalcidiens avaient aussi désiré ce général, que Sparte estimait le plus capable, et qui, depuis son départ, ne démentit point sa haute renommée. Dès son début, il montra dans sa conduite envers les villes un tel esprit de justice et de modération, que plusieurs se déclarèrent pour lui, et que d’autres lui furent livrées par trahison. Au moyen de ces acquisitions, si les Lacédémoniens voulaient un jour en venir à un accommodement, qui, en effet, eut lieu, ils auraient en même temps des villes à rendre et à réclamer ; ils y gagnaient d’ailleurs l’avantage de transporter le théâtre de la guerre loin du Péloponnèse. Dans la guerre qui suivit celle de Sicile, la vertu, la prudence de Brasidas, ces qualités que les uns connaissaient par expérience et les autres par la renommée, contribuèrent surtout à inspirer aux alliés d’Athènes de l’inclination pour Lacédémone. Comme il était, dans ces derniers temps, le premier qui fût sorti de sa patrie, et qu’il semblait réunir en sa personne toutes les perfections, on croyait fermement que tous ses concitoyens lui ressemblaient.

Chap. 82. Les Athéniens, instruits de son arrivée dans l’Épithrace, déclarèrent ennemi de la république Perdiccas, auquel ils imputaient cette irruption, et tinrent encore plus qu’auparavant les yeux ouverts sur les alliés de ces parages.

Chap. 83. Perdiccas, joignant ses forces aux troupes de Brasidas, fit aussitôt la guerre à son ennemi Arrhibée, fils de Bromère, roi des Lyncestes-Macédoniens, dont les états touchaient aux siens, et qu’il voulait détrôner. L’armée était près de fondre sur Lyncus : Brasidas déclara qu’avant de commencer les hostilités, il voulait avoir des conférences avec le prince, et essayer s’il pourrait l’engager dans l’alliance de Lacédémone. En effet, Arrhibée avait déjà fait annoncer par un héraut qu’il était prêt à reconnaître ce général pour arbitre ; d’ailleurs les députés de la Chalcidique qui étaient présens, voulant disposer ce prince à se mieux prêter à leurs propres intérêts, lui conseillaient de ne pas accéder inconsidérément aux décisions de Perdiccas, lesquelles auraient de funestes résultats. En outre, les députés envoyés par Perdiccas même à Lacédémone avaient assuré qu’Arrhibée ferait entrer dans l’alliance de cette république bien des pays circonvoisins. Brasidas crut donc devoir convertir l’affaire d’Arrhibée en une affaire commune. En vain Perdiccas représenta qu’il avait mandé le général lacédémonien non comme juge de ses querelles avec le roi des Lyncestes, mais pour être délivré par son secours des ennemis qu’il lui désignerait, et qu’on ne pouvait sans injustice, pendant qu’il nourrissait la moitié des troupes, entrer en conférence avec Arrhibée. Malgré ces réclamations, Brasidas prit connaissance des différends des deux princes, et persuadé par les raisons du roi des Lyncestes, il retira son armée avant qu’elle fût entrée sur ses terres. Perdiccas, se prétendant offensé, ne fournit plus qu’un tiers des subsistances au lieu de la moitié.

Chap. 84. Le même été, Brasidas ne se vit pas plus tôt fort du concours des Chalcidiens, qu’il porta ses armes sur l’Acanthe, colonie des Andriens : c’était un peu avant le temps des vendanges. Ceux des habitans qui, de concert avec les Chalcidiens, l’avaient appelé, voulaient qu’on lui ouvrît les portes ; le peuple s’y opposait. Brasidas proposa à la multitude de le laisser entrer seul, et de ne délibérer qu’après l’avoir entendu. On craignait pour le fruit, qui était encore sur pied : le général fut introduit. Pour un Lacédémonien, il n’était pas sans éloquence ; il parla en ces termes :

Chap. 85. « Citoyens d’Acanthe, les Lacédémoniens, en m’envoyant ici avec une armée, vous prouvent par le fait qu’ils parlaient sincèrement, quand au commencement de cette guerre, ils déclarèrent qu’elle était entreprise pour la liberté de l’Hellade. Alors nous espérions réduire les Athéniens promptement et seuls, sans que vous eussiez à prendre part au danger. Trompés dans notre opinion sur la durée de la guerre en Attique, si nous avons tardé de venir ici, que personne ne nous en fasse un crime. Nous avons saisi la première occasion favorable, pour arriver : secondés de vos efforts, nous tâcherons de compléter la défaite de l’ennemi commun. Je suis étonné que vos portes m’aient été fermées, et que vous ne m’ayez pas reçu à bras ouverts. Des Lacédémoniens avaient droit de penser qu’ils allaient trouver en vous des hommes qui étaient leurs alliés, au moins de cœur, et qui les appelaient de leurs vœux avant même qu’ils fussent admis chez vous à ce titre. C’est du moins dans cette persuasion que nous avons bravé tant de dangers, que nous avons entrepris un si long voyage à travers des pays étrangers, déployant pour vous servir tout le zèle dont nous étions capables. Quel pernicieux exemple ne donneriez-vous pas, si vous alliez contrarier nos vues, si vous vous opposiez et à votre propre délivrance, et à celle des autres Hellènes : car, indépendamment de la résistance que nous éprouverions de votre part, je trouverais les peuples à qui je m’adresserais après vous moins disposés à se joindre moi. Ils auraient à m’objecter que vous ne m’avez pas reçu, vous devant qui je me suis d’abord présenté, vous habitans d’une ville importante, vous qui passez pour des modèles de prudence. J’aurai beau leur exposer les vrais motifs qui m’amènent, je ne trouverai aucune créance dans leur esprit ; la liberté que je leur apporterai ne sera plus à leurs yeux qu’un appât qui couvre une injuste oppression, ou bien ils me jugeront comme un homme faible, incapable de les défendre contre les attaques des Athéniens. Il n’en est cependant pas moins vrai que quand, avec ces mêmes troupes seules, j’ai présenté le combat pour secourir Nisée, les Athéniens, quoique plus nombreux, n’ont pas osé se mesurer avec moi. Et quelle apparence qu’ils envoient contre vous des forces supérieures ou seulement égales aux troupes maritimes qu’ils avaient alors ?

Chap. 86. » Non, ce n’est pas pour opprimer les Hellènes que je suis venu ici, mais pour les arracher à la servitude. Sous la foi des sermens les plus sacrés, j’en ai exigé la promesse des magistrats de Lacédémone : tous les peuples dont je leur procurerai l’alliance, conserveront leur autonomie ; et en désirant nous assurer votre alliance, nous ne prétendons pas faire de vous des auxiliaires que, par violence ou par adresse, nous obligions à grossir nos propres forces par l’adjonction des leurs ; c’est au contraire à vos troupes que nous voulons joindre les nôtres pour délivrer tout ce qui est esclave d’Athènes. J’ai donc des droits pour protester, soit contre tout soupçon personnel, puisque je vous donne les garans les plus sûrs de ma parole, soit contre la fausse opinion de mon impuissance à vous défendre ; et je crois mériter que vous vous abandonniez à moi avec confiance. Quelqu’un parmi vous hésite-t-il encore, parce que, craignant en particulier tel et tel citoyen, il appréhende que je ne remette la ville en de certaines mains ? Qu’il se rassure.

» Je ne viens point pour attiser le feu des factions, et je ne croirais pas vous présenter une liberté réelle, si, contre les lois du pays, j’asservissais le peuple aux partisans de l’oligarchie, ou ceux-ci à la multitude : un pareil affranchissement serait plus dur que l’assujettissement à une domination étrangère. Et que nous en reviendrait-il, à nous Lacédémoniens ! D’être privés de la reconnaissance due à nos travaux, de commettre un crime, au lieu d’une action honorable et glorieuse ; et nous serions convaincus de recourir, pour le succès de nos conquêtes, à ces moyens odieux qui ont excité notre animadversion contre Athènes, et qui nous déshonoreraient plus encore que celui qui n’a pas fait profession ouverte de vertu : car la fraude couverte du masque de la probité est, du moins pour ceux qui prétendent à l’estime publique, un moyen plus honteux de s’agrandir, que la violence déclarée : celle-ci, pour attaquer, a l’espèce de droit que donne la fortune, le droit du plus fort ; l’autre est une trahison, et dénote une âme naturellement injuste. Telle est notre circonspection, même en ce qui touche nos intérêts les plus chers.

Chap. 87. » Après les sermens, quel gage plus sur de sécurité pourrons-nous offrir, que la comparaison de nos actions avec nos discours ! Nécessairement elles vous persuadent que notre véritable intérêt est de nous conduire comme je vous l’ai dit. Si, malgré toutes nos promesses, vous prétendez qu’il vous est impossible de vous unir à nous, mais qu’attendu votre bienveillance pour notre république, vous êtes en droit de nous refuser sans avoir à craindre de notre part aucun ressentiment ; si vous dites que la liberté ne vous paraît pas exempte de danger ; qu’à présent il est juste de l’offrir à ceux qui peuvent l’accepter, mais non de forcer personne à la recevoir malgré soi ; je prendrai à témoin les dieux et les héros de ce pays, que, venu pour faire du bien, je n’ai pu vous persuader ; et, par le ravage de votre territoire, je saurai vous contraindre d’être libres. Je ne croirai plus alors commettre une injustice, et l’équité de ma conduite sera fondée sur deux motifs irrésistibles : l’intérêt de Lacédémone, qui ne doit pas, avec toute votre prétendue bienveillance, voir vos richesses, si vous refusez son alliance, portées en tribut aux Athéniens pour lui nuire ; l’intérêt commun des Hellènes, qui ne doivent pas trouver en vous un obstacle à leur affranchissement.

» Cet obstacle, nous ne pourrions raisonnablement le tolérer. Il est bien vrai que nous ne devons affranchir personne par la force, à moins que l’utilité générale ne le commande ; mais, comme nous n’avons point de prétention à l’empire, et que toute notre ambition se borne à contenir celle des autres, ce serait de notre part une éclatante injustice, si, voulant procurer à tous les Hellènes le privilége de se gouverner par leurs lois, nous laissions impunie votre opposition à ce noble projet. Consultez donc là-dessus vos véritables intérêts : soyez les premiers d’entre les Hellènes à ressaisir la liberté ; assurez-vous une gloire impérissable ; à l’avantage de vous garantir d’un dommage personnel, joignez l’honneur de donner à votre ville le plus beau des titres, le titre de ville indépendante et libre. »

Chap. 88. Telles furent les importantes considérations que présenta Brasidas. Les citoyens d’Acanthe délibérèrent pour et contre sa proposition, et en vinrent aux suffrages, qu’ils donnèrent secrètement. Comme Brasidas avait apporté des raisons persuasives, et qu’ils craignaient pour leurs récoltes, la plupart furent d’avis d’abandonner le parti d’Athènes. Ils exigèrent de ce général le serment qu’avaient fait, en l’envoyant, les magistrats de Lacédémone, de laisser vivre sous leurs propres lois ceux qu’il recevrait dans l’alliance de sa patrie. À cette condition, ils laissèrent entrer son armée. Peu de temps après, Stagire, autre colonie d’Andros, imita cette défection. Ces événemens se passèrent pendant l’été.

Chap. 89. Dès le commencement de l’hiver suivant, certaines places de la Béotie devaient être livrées aux généraux athéniens Hippocrate et Démosthène : l’un, avec la flotte, se serait rendu à Syphes ; l’autre, à Délium. Mais on se trompa sur les jours où il fallait que les deux généraux se missent en campagne. Démosthène aborda le premier à Syphes, et ne réussit point, quoiqu’il eût sur sa flotte les Acarnanes et beaucoup d’alliés du voisinage : le projet avait été découvert par un Phocéen de Phanotée, nommé Nicomaque, qui l’avait communiqué aux Lacédémoniens, et ceux-ci en avaient donné connaissance aux Béotiens. Il vint des secours de toute la Béotie ; Hippocrate, n’y étant point encore, ne donnait pas d’inquiétude : les Béotiens prirent les devans, en occupant Syphes et Chéronée. Ceux qui étaient du complot, le voyant manqué, n’excitèrent aucun mouvement dans la ville.

Chap. 90. Hippocrate avait fait prendre les armes à tous les Athéniens sans exception, aux métèques eux-mêmes, et aux étrangers qui se trouvaient dans la ville ; il arriva à Délium après Démosthène, lorsque les Béotiens étaient déjà retirés de Syphes. Ayant fait camper ses troupes à Délium, il fortifia ainsi ce lieu sacré, hiéron d’Apollon : il entoura d’un fossé l’hiéron et le temple. De la terre qu’on retira on fit une terrasse : on la soutenait à l’aide de pieux qui l’entouraient, et en entrelaçant la terre de ceps de vigne arrachés dans l’hiéron. Au milieu de cette terre que fournissait la fouille du fossé, on jetait aussi des pierres et des briques provenant des bâtimens voisins tombés en ruine : on élevait la terrasse par tous les moyens possibles, et on la flanquait de tours de bois où il le fallait. Il ne restait à l’hiéron aucun édifice ; car où fut le portique, tout était en ruine. Ce travail commença le surlendemain du départ : on s’en occupa sans relâche le quatrième jour et le cinquième, jusqu’à l’heure du dîner. La plus grande partie de l’ouvrage finie, le corps de l’armée s’éloigna de dix stades, comme pour faire retraite. La plupart même des troupes légères partirent aussitôt ; mais les hoplites s’arrêtèrent et campèrent à Délium. Hippocrate y resta encore pour établir des gardes ; quant à ce qui restait à faire aux fortifications avancées, il donna les ordres nécessaires sur la manière dont il fallait les achever.

Chap. 91. Cependant les Béotiens se rassemblaient à Tanagra. Déjà ils s’y étaient rendus de toutes les villes, quand ils apprirent que les Athéniens retournaient chez eux. Des onze béotarques, dix furent d’avis de ne pas combattre, puisqu’ils n’étaient plus dans la Béotie : en effet, les Athéniens avaient établi leurs quartiers sur les confins de l’Oropie. Mais Pagondas, fils d’Éoladas, béotarque de Thèbes, avec Ariantidas, fils de Lysimachus, qui se voyait chargé du commandement en chef, se déclara pour la bataille, croyant à propos d’en courir les risques. Il convoqua des hommes de chaque cohorte, afin que le gros de l’armée demeurât toujours sous les armes, et il leur persuada de marcher contre les Athéniens et de les combattre. Il leur tint ce discours :

Chap. 92. « Béotiens, il n’aurait pas même du venir à la pensée d’aucun de vos chefs que les Athéniens ne devraient être combattus que dans le cas où on les surprendrait encore en Béotie. Le pays où ils sont actuellement touche la Béotie ; de là, après s’être fortifiés, ils infesteront notre territoire. Ne sont-ils donc pas nos ennemis, dans quelque lieu que nous les trouvions, et de quelque endroit qu’ils partent pour commettre chez nous des hostilités ! Si, dans ce moment encore, vous croyez que le plus sûr est de ne pas les aller chercher, détrompez-vous. Quand on est attaqué, quand on a ses propres foyers à défendre, il ne s’agit pas de prévoir l’avenir et de raisonner ses opérations avec cette exactitude de calcul que se commande celui qui, tranquille possesseur de son bien, mais avide de nouvelles richesses, médite de porter la guerre chez les autres. D’après une loi constante, une armée étrangère marche-t-elle contre notre pays, nous la repoussons, soit qu’elle se trouve sur notre territoire, soit qu’elle menace encore nos frontières. Combien plus doit-elle être observée, cette loi, contre les Athéniens, qui, déjà redoutables par eux-mêmes, sont de plus limitrophes de la Béotie ! Car, entre voisins, c’est l’égalité de forces qui constitue la liberté. Et comment n’affronterions-nous pas les derniers périls contre un peuple qui veut asservir et ses voisins et les nations éloignées ! L’état où ils ont réduit les Eubéens, de l’autre côté du détroit, et une grande partie du reste de l’Hellade, sera-t-il donc pour nous une stérile leçon ! Ordinairement, entre peuples limitrophes, on se dispute pour des bornes de territoire ; mais nous, si nous sommes vaincus, nous aurons beau reculer les nôtres, nous n’en fixerons pas une seule qui ne soit contestée. À peine auront-ils mis le pied chez nous, que leur insatiable cupidité s’emparera de tout ce qui nous appartient : tant il est vrai qu’il n’est pas de voisinage plus dangereux que le leur. Toujours ces Athéniens, que le sentiment de leurs forces remplit d’audace, ont eu, comme aujourd’hui, l’habitude d’attaquer leurs voisins. Ont-ils affaire à un peuple paisible et se bornant à la défensive, avec quelle confiance ils poursuivent ! Mais que ce même peuple les prévienne ; que, sortant de ses frontières, il aille à leur rencontre, et, s’il en trouve l’occasion, qu’il commence la guerre, ils ne se montrent plus si ardens. Nous-mêmes en avons fait l’épreuve à leurs dépens. À la faveur de nos divisions intestines, ils avaient pris Thèbes ; nous les avons défaits à Coronée, et notre victoire, Béotiens, nous conserve jusqu’à ce jour une parfaite sécurité dans la Béotie. Rappelez-vous-en le souvenir, vous, ô vieillards, pour redevenir ce que vous fûtes autrefois, et vous, jeunes gens, enfans de ces hommes qui se montrèrent alors si valeureux, pour ne pas ternir l’éclat de vertus qui sont notre trésor domestique. Mettant toute notre confiance dans le dieu qui voit en eux des profanateurs, dans ce dieu dont ils ont envahi et fortifié l’hiéron, encouragés par les heureux présages que donnent visiblement les entrailles des victimes, marchons tous ensemble à l’ennemi, et montrons-lui qu’en attaquant des lâches qui ne se défendent pas, il pourrait assouvir son ambition ; mais qu’ayant affaire à des nations généreuses, qui combattent toujours pour la liberté de leur patrie et jamais pour asservir les autres, il ne se retirera pas sans avoir eu des combats à soutenir. »

Chap. 93. Pagondas, ayant ainsi décidé ses soldats à marcher contre les Athéniens, se mit aussitôt à leur tête ; car la journée était avancée. Arrivé près du camp des ennemis, il prit un poste où les deux armées, séparées par une éminence, ne pouvaient se voir l’une l’autre, rangea ses troupes et se tint prêt au combat. Hippocrate était à Délium : sur l’avis que les Béotiens approchaient, il fit porter à l’armée l’ordre de se mettre en bataille. Lui-même arriva peu de temps après, laissant à Délium environ trois cents chevaux pour garder la place, si quelque danger survenait, et guetter le moment de tomber sur l’ennemi pendant l’action. Les Béotiens opposèrent à ces trois cents cavaliers un corps de troupes chargé de les repousser : et lorsqu’ils eurent bien pris leurs mesures, ils parurent sur le sommet de la colline, et prirent les rangs suivant l’ordre dans lequel ils devaient combattre. Ils étaient environ sept mille hoplites, plus de dix mille hommes de troupes légères, mille hommes de cavalerie, et cinq cents peltastes. Les citoyens et métèques de Thèbes formaient l’aile droite ; au centre étaient les Haliartiens, les Coronéens, les Copéens, et d’autres guerriers habitans des bords du lac Capaïde ; à la gauche, les troupes thespiennes, tanagréennes et orchoméniennes. Chacune des ailes était flanquée de cavaliers et de troupes légères. Les Thébains étaient rangés sur vingt-cinq de profondeur, et les autres comme ils se trouvaient. Telles furent les dispositions et l’ordonnance des Béotiens.

Chap. 94. Du côté des Athéniens, les hoplites rangés sur huit de profondeur, ordonnance de toute l’armée, étaient égaux en nombre à ceux des ennemis. Quant aux troupes légères qu’on avait équipées, il ne s’en trouvait ni à l’armée, ni dans la ville. À compter ce qui s’était mis en campagne, elles auraient été supérieures aux Béotiens ; mais la plupart avaient suivi sans armes, parce qu’on avait fait une levée générale tant des étrangers présens que des citoyens ; et cette foule n’ayant pas tardé à regagner ses foyers, il n’en resta qu’un petit nombre au combat. Déjà l’on était en ordre de bataille et l’action allait s’engager, quand Hippocrate parcourut les rangs pour encourager les troupes, et leur parla ainsi :

Chap. 95. « Athéniens, mon exhortation sera courte ; mais, suffisante pour des braves, elle offrira un avertissement plutôt qu’un ordre. Qu’il ne vienne à l’esprit de personne qu’étant dans une terre étrangère, nous braverons sans but de très grands périls : dans le pays des Béotiens, c’est pour votre sol que vous combattrez ; et si nous sommes vainqueurs, jamais les Péloponnésiens, privés de la cavalerie béotienne, ne feront d’invasion sur vos terres. En un seul combat vous pouvez conquérir un pays ennemi et affermir la liberté de l’Attique. Marchez donc et montrez-vous dignes d’une patrie dont chacun de nous se glorifie, dignes de vos pères, qui, sous la conduite de Myronide, victorieux des mêmes ennemis aux Énophytes, entrèrent en possession de la Béotie. »

Chap. 96. Hippocrate, parvenu jusqu’à la moitié de l’armée, n’avait pas eu le temps d’avancer plus loin, quand Pagondas, après avoir encouragé de même les Béotiens, entonna le péan : aussitôt ils descendirent de la colline. Les Athéniens s’avancèrent à leur rencontre : des deux côtés on vint à l’attaque en courant. Les extrémités des deux ailes, dans chaque armée, ne prirent point de part à l’action, également arrêtées par des torrens ; mais le reste combattit corps à corps : on se poussait l’un l’autre avec les boucliers. L’aile gauche des Béotiens fut enfoncée par les Athéniens jusqu’à moitié de sa profondeur. Les vainqueurs, continuant de la pousser, chargeaient surtout les Thespiens. Ceux de cette nation qui leur étaient opposés, fléchirent, et, renfermés dans un étroit espace, furent égorgés en combattant de près et se défendant vaillamment. Quelques Athéniens perdirent leur rang en enveloppant les ennemis ; et, ne se reconnaissant plus les uns les autres, ils se donnaient réciproquement la mort. De ce côté, les Béotiens battus se retirèrent près de ceux qui tenaient encore. La droite, où étaient les Thébains, victorieuse, ne tarda point à repousser les Athéniens, et se mit d’abord à leur poursuite. Pagondas, au moment où l’aile gauche pliait, détacha deux corps de cavalerie, qui, sans être aperçus, tournèrent la colline, se montrèrent subitement, jetèrent la terreur dans l’aile victorieuse des Athéniens, qui les prirent pour une nouvelle armée. Alors, étonnés, pressés des deux côtés, rompus par cette cavalerie et par les Thébains, tous prirent la fuite. Les uns se précipitèrent vers Délium et du côté de la mer, d’autres vers Orope, d’autres vers le mont Parnès ; chacun enfin du côté où il espérait trouver son salut. Les Béotiens, surtout leur cavalerie, et les Locriens, qui survinrent à l’instant de la déroute, poursuivirent et massacrèrent les fuyards. La nuit vint à propos mettre fin à ce carnage, et donner au grand nombre la facilité de se sauver. Le lendemain, les débris de l’armée athénienne, réfugiés à Orope et à Délium, après avoir laissé garnison dans Délium [qu’ils n’avaient pas cessé d’occuper], se retirèrent chez eux par mer.

Chap. 97. Les Béotiens dressèrent un trophée, enlevèrent leurs morts, dépouillèrent ceux des ennemis, et, laissant une garde, retournèrent à Tanagra, comme pour attaquer Délium. Un héraut que les Athéniens envoyaient réclamer les morts, rencontra un héraut béotien qui le fit retourner sur ses pas, l’assurant qu’il n’obtiendrait rien que lui-même ne fût de retour. Celui-ci se présenta aux Athéniens, et leur dit, de la part de ceux qui l’envoyaient, qu’ils n’avaient pu, sans crime, enfreindre les lois de l’Hellade ; que c’en était une, reconnue par tous les Hellènes, quand ils attaquaient le pays les uns des autres, de respecter les hiérons ; que les Athéniens avaient entouré de murailles Délium ; qu’ils s’y étaient logés, faisant tout ce qu’on peut se permettre dans un lieu profane, puisant même, pour les usages de l’armée, une eau à laquelle les Béotiens se gardaient de toucher, excepté lorsqu’il s’agissait de laver leurs mains pour les sacrifices ; qu’ainsi, au nom du dieu et d’eux-mêmes, les Béotiens, attestant les dieux de la contrée et Apollon, leur ordonnaient de se retirer de l’hiéron, et d’emporter tout ce qui leur appartenait.

Chap. 98. Le héraut ayant ainsi parlé, les Athéniens dépêchèrent le leur, et le chargèrent de dire aux Béotiens qu’ils n’avaient commis aucune profanation dans l’hiéron, et qu’ils n’en commettraient volontairement aucune à l’avenir ; qu’ils y avaient pénétré, non dans des intentions sacriléges, mais pour s’en faire un lieu de défense contre les agressions des Béotiens ; que les Hellènes avaient pour loi, quand ils étaient maîtres d’un pays, soit de grande, soit de petite étendue, de se croire maîtres aussi des hiérons qui s’y trouvaient, en continuant le culte adopté chez les peuples qui les honoraient, autant du moins qu’il était en leur pouvoir ; que les Béotiens eux-mêmes, comme la plupart des autres peuples, lorsqu’ils s’emparaient d’un pays par la force et qu’ils en chassaient les habitans, entraient en possession des hiérons étrangers et s’en estimaient légitimes propriétaires ; que si eux, Athéniens, avaient pu se rendre maîtres d’une plus grande partie de la Béotie, ils l’auraient fait ; qu’ils ne se retireraient pas volontairement de celle qu’ils occupaient et qu’ils regardaient comme leur bien ; qu’ils avaient fait usage de l’eau par nécessité et non par mépris, contraints de se défendre contre ceux qui, les premiers, avaient fait des invasions sur leurs terres ; qu’on pouvait croire que ce qu’on était obligé de se permettre en guerre et dans le danger, était excusé et autorisé par la divinité ; que même leurs autels étaient un refuge pour ceux qui devenaient coupables involontairement ; qu’on appelait criminels ceux qui faisaient du mal sans nécessité, et non ceux qui osaient se permettre certaines choses dans le malheur ; que les Béotiens, en exigeant la remise des hiérons pour prix de la reddition des morts, montraient bien plus d’irreligion que ceux qui refusaient de livrer les hiérons pour obtenir ce qu’ils avaient droit d’attendre [sans cette condition]. Le héraut avait aussi ordre de déclarer nettement qu’ils ne sortiraient pas de la Béotie, puisqu’ils étaient sur un territoire qui leur appartenait et qu’ils avaient conquis les armes la main ; et que, suivant les antiques lois, ceux qui traitaient pour recueillir leurs morts devaient obtenir la permission de les enlever.

Chap. 99. Les Béotiens croyaient bien les Athéniens maîtres de l’Oropie, sur le territoire de laquelle étaient les morts, puisque le combat s’était livré sur les confins ; mais, jugeant aussi qu’ils ne pouvaient les enlever malgré eux, ils répondirent : « Si vous êtes dans la Béotie, retirez-vous de nos terres avec ce qui vous appartient. Vous croyez-vous chez vous ? vous savez ce que vous avez à faire, et dans ce cas probablement nous n’avons pas de propositions à vous adresser, relativement à un territoire qui nous serait étranger. » En leur disant d’emporter ce qu’ils revendiquaient, mais à condition qu’ils se retireraient, les Béotiens croyaient avoir fait une réponse raisonnable. Le héraut d’Athènes n’en reçut pas d’autre et se retira sans avoir rien fait.

Chap. 100. Aussitôt les Béotiens mandèrent du golfe Maliaque des guerriers armés de javelots et de frondes. Il leur était survenu, après la bataille, deux mille hoplites de Corinthe, la garnison péloponnésienne sortie de Nisée, et des Mégariens. Avec ces renforts, ils marchèrent sur Délium et en commencèrent le siége. Entre les différens moyens qu’ils employèrent, ils firent approcher une machine qui les rendit maîtres de la place : c’était une grande vergue sciée en deux, creusée intérieurement dans toute sa longueur, et dont les deux moitiés, rapprochées ensuite et bien unies ensemble, formaient une espèce de longue flûte : à l’extrémité de la vergue, on ajusta un tube de fer (ou bec de soufflet), lequel inclinait vers une chaudière suspendue au même endroit à l’aide de chaînes ; et presque tout le bois dont se composait la machine était recouvert de fer. Amenée de loin sur des chariots, cette machine fut dirigée vers la partie du mur d’enceinte qui était principalement construite avec des madriers et du bois ; et quand elle en fut près, les assiégeans firent jouer de grands corps de soufflets adaptés par eux à l’extrémité de la vergue qui se trouvait de leur côté. L’air, comprimé dans le tuyau de fer (bec de soufflet) et fortement chassé vers la chaudière, qu’on avait remplie d’un mélange de charbon, de bitume et de soufre, produisit une grande flamme qui embrasa les fortifications. Personne n’y restant, tous les abandonnant et fuyant, elles furent emportées. Une partie de la garnison périt ; on fit deux cents prisonniers ; la plus grande partie du reste se réfugia sur la flotte et retourna dans l’Attique.

Chap. 101. Délium fut pris dix-sept jours après la bataille. Le héraut des Athéniens, ne sachant rien de ce qui s’était passé, vint peu de temps après réclamer encore une fois les morts ; on les lui rendit sans lui rien apprendre. Les Béotiens avaient perdu dans la bataille un peu moins de cinq cents hommes ; les Athéniens un peu moins de mille : de ce nombre était Hippocrate. Peu après cette affaire, Démosthène, n’ayant pas réussi dans l’objet de sa navigation, qui était de prendre Siphes par intelligence, fit une descente dans la Sicyonie, ayant sur sa flotte quatre cents hoplites tant acarnanes qu’agréens et athéniens. Avant que tous les vaisseaux eussent abordé à la côte, les Sicyoniens accoururent, mirent en fuite les guerriers descendus, les poursuivirent jusqu’à leurs bâtimens, tuèrent ceux-ci, firent ceux-là prisonniers, dressèrent un trophée et rendirent les morts. À peu près à l’époque du siége de Délium, Sitalcès, roi des Odryses, périt dans une bataille qu’il perdit contre les Triballes, et Seuthès, son neveu, fils de Sparadocus, régna sur les Odryses et sur toute la partie de la Thrace, qui avait été sous la domination de Sitalcès.

Chap. 102. Le même hiver, Brasidas, avec les alliés de l’Épithrace, marcha contre Amphipolis, colonie d’Athènes sur le fleuve Strymon. Aristagoras de Milet, fuyant la colère de Darius, avait tenté le premier d’établir une colonie au lieu où est aujourd’hui cette ville : mais il avait été chassé par les Édoniens. Trente-deux ans après, Athènes y avait envoyé dix mille hommes, Athéniens et autres, qui consentirent à y aller ; ils furent détruits à Drabesque par les Thraces. Vingt-neuf ans après, les Athéniens revinrent avec Agnon, fils de Nicias, chargés d’établir la colonie ; ils chassèrent les Édoniens, et firent leur fondation au lieu même qu’on nommait auparavant les neuf voies. Ils étaient partis d’Éione, comptoir maritime qu’ils possédaient à l’embouchure du fleuve, à vingt-cinq stades de la ville qu’on appelle aujourd’hui Amphipolis. Agnon la nomma ainsi, parce que, le Strymon coulant à droite et à gauche de la ville, qu’il environne, il l’enferma d’un long mur, d’un bras du fleuve à l’autre, et la bâtit en vue du côté de la mer et de l’intérieur des terres.

Chap. 103. Brasidas étant donc parti d’Arné dans la Chalcidique, marcha contre cette place avec son armée, et arriva vers le soir à Aulon et à Bromisque, où le lac Bolbé se jette dans la mer. Il y soupa, et continua sa marche pendant la nuit. Le temps était mauvais, il tombait un peu de neige ; mais il n’en eut que plus d’empressements à s’avancer, voulant cacher son approche aux Amphipolitains, excepté à ceux qui devaient livrer la ville : car dans la ville demeuraient des gens d’Argila, colonie d’Andros, et plusieurs autres, qui entretenaient des intelligences avec lui, les uns gagnés par Perdiccas, les autres par les Chalcidiens. Ceux d’Argila, surtout, en qualité de voisins, et d’ailleurs de tout temps suspects aux Athéniens, en voulaient à cette ville : ils saisirent l’arrivée de Brasidas comme une occasion favorable. Déjà depuis long-temps ils complotaient avec des citoyens pour la faire livrer. Ils reçurent Brasidas, et, déclarant cette nuit même leur révolte contre Athènes, ils placèrent leur armée en avant sur le pont du fleuve. Or, la ville est éloignée du fleuve d’un peu plus que la longueur du pont : il n’y avait point encore en cet endroit de murailles comme aujourd’hui, mais seulement un faible corps-de-garde, que Brasidas eut peu de peine à forcer, favorisé à-la-fois par une trahison, par le mauvais temps et par la surprise que causait son arrivée. Il passa le pont, et fut maître, à l’instant même, de tout ce que les Amphipolitains possédaient au-dehors.

Chap. 104. Ceux de la ville ne s’attendaient pas à ce passage : hors de la ville, les uns étaient faits prisonniers, les autres fuyaient vers les remparts : les Amphipolitains étaient dans un trouble et dans une agitation qu’accroissait encore la méfiance qui régnait entre eux ; et l’on dit que si Brasidas, au lieu de laisser ses troupes s’occuper du pillage, avait sur le-champ couru aux portes, la ville eût été prise d’emblée : mais il campa et fit des excursions ; et comme de l’intérieur de la place rien n’arrivait de ce qu’il attendait, il se tint en repos. Le parti opposé aux traîtres était le plus nombreux : il empêcha d’ouvrir à l’instant les portes, et expédia quelques personnes avec le général athénien Eucléès, commandant de la place, vers un autre général qui avait un commandement dans l’Épithrace et qui se trouvait à Thasos, Thucydide, fils d’Olorus, auteur de cette histoire. Thasos, île où les Pariens ont fondé une colonie, est éloignée d’Amphipolis d’une demi-journée tout au plus de navigation. On mandait à Thucydide de venir au secours en toute hâte. Sur cet avis, il met en mer avec sept vaisseaux qui se trouvaient à Thasos. Il avait à cœur d’arriver assez tôt pour empêcher Amphipolis d’écouter aucune proposition ; sinon, il voulait du moins occuper Éione avant les ennemis.

Chap. 105. Cependant Brasidas craignait que les vaisseaux de Thasos n’apportassent du secours. Informé que Thucydide, dans cette partie de la Thrace qui avoisine Thasos, avait la propriété d’une exploitation de mines d’or, ce qui le rendait l’un des hommes les plus riches du continent, il fit ses efforts pour hâter la reddition avant l’arrivée de ce général. Il appréhendait que le peuple d’Amphipolis ne refusât de se joindre à lui, dans l’espoir que Thucydide, avec le secours qu’il amènerait par mer, et ceux qu’il rassemblerait de la Thrace, parviendrait à le sauver. Il offrit donc des conditions modérées, et fit proclamer par un héraut que tous les Amphipolitains et les Athéniens seraient maîtres de rester, en conservant leurs droits et leurs fortunes, et que ceux qui voudraient sortir, auraient cinq jours pour emporter ce qui leur appartenait.

Chap. 106. Cette proclamation opéra dans les esprits une révolution d’autant plus sensible, que parmi les habitans il n’y avait que très peu d’Athéniens, que le reste était composé d’hommes rassemblés de toutes parts, et que d’ailleurs les prisonniers faits au dehors avaient dans la ville un très grand nombre d’amis. La crainte fit goûter les propositions de Brasidas : elles paraissaient justes aux Athéniens, impatiens de se retirer, persuadés qu’ils auraient moins de dangers à courir, et n’ayant que peu d’espoir d’être promptement secourus ; elles ne paraissaient pas moins équitables au reste du peuple, qui ne serait privé ni de la qualité de citoyens ni de ses droits, et qui, contre toute attente, se voyait hors de péril. Dès-lors ceux qui s’entendaient avec Brasidas appuyèrent ouvertement ses offres, encouragés par le changement qui se manifestait dans les dispositions du peuple, et voyant qu’on n’écoutait pas le général athénien, qui était présent. Enfin l’on tomba d’accord avec le général lacédémonien, qui fut reçu aux conditions qu’il avait fait publier. Ainsi la ville fut rendue. Le même jour, Thucydide arriva sur le soir à Éione avec ses vaisseaux. Brasidas venait de prendre Amphipolis, et ne manqua que d’une nuit la prise d’Éione : si les vaisseaux n’eussent porté un prompt secours, la place était perdue au lever de l’aurore.

Chap. 107. Thucydide, après cela, fit à Éione les dispositions nécessaires pour mettre la place à couvert des attaques de Brasidas, quant au moment actuel ; et, voulant pour l’avenir en assurer à sa république la possession tranquille et durable, il offrit une retraite à tous ceux qui voudraient y venir d’Amphipolis, conformément au traité. Brasidas ne tarda point à y descendre, en suivant le cours du fleuve avec quantité de bateaux, pour essayer si, en s’emparant du promontoire qui s’avance du pied du mur, il pourrait se rendre maître des abords. Il fit en même temps par terre des tentatives contre la place, mais, repoussé des deux côtés, il ne s’occupa plus que de mettre en bon état Amphipolis. Myrcine, ville de l’Édonide, embrassa volontairement son parti, après la mort de Pittacus, roi des Édoniens, tué par les enfans de Goaxis et par sa femme Brauro ; exemple que suivirent Gapsélus et Ésymé, colonies de Thasos. Perdiccas était venu trouver Brasidas, aussitôt après la reddition d’Amphipolis ; il l’aida à consolider ses conquêtes.

Chap. 108. La perte d’Amphipolis consterna les Athéniens. La possession de cette ville leur était avantageuse, parce qu’ils en tiraient des bois de construction et des contributions pécuniaires ; et parce que les Lacédémoniens, favorisés par les Thessaliens, qui leur ouvraient une route contre les alliés d’Athènes, allaient avoir un passage jusqu’au Strymon : au lieu que si les Lacédémoniens n’eussent pas été maîtres du pont, comme au-dessus de ce pont était un grand marais formé par les fleuves, et que du côté d’Éione ils eussent été continuellement observés par les vaisseaux athéniens, ils n’auraient pu se porter en avant ; ce qui leur devenait facile depuis la prise du pont. Ils appréhendaient la défection des alliés ; car Brasidas, qui montrait dans toute sa conduite un grand caractère de modération, répétait partout qu’il n’avait d’autre mission que de délivrer l’Hellade. Les villes sujettes d’Athènes, instruites de la prise d’Amphipolis, de la conduite du vainqueur et de la douceur qu’il avait montrée, aspiraient toutes avec ardeur à un changement [de domination]. Le général lacédémonien recevait de leur part de secrets messages ; elles l’appelaient : c’était entre elles à qui se révolterait la première. Déjà elles étaient sûres de n’avoir rien à craindre, se faisant une fausse idée de la puissance des Athéniens, qu’elles ne présumaient pas aussi grande qu’elle se montra dans la suite ; et fondant leurs jugemens sur d’aveugles désirs, bien plus que sur les calculs d’une sage prévoyance : tant les hommes sont enclins à se livrer inconsidérément à l’espoir qui les flatte, et à repousser, à l’aide d’un raisonnement que leur passion rend victorieux, les craintes les mieux fondées. D’ailleurs on était encouragé par les échecs que les Athéniens venaient de recevoir dans la Béotie, et par les discours de Brasidas, qui gagnait les esprits en déguisant la vérité, comme s’il lui avait suffi de déployer ses forces pour intimider tellement les Athéniens à Nisée qu’ils n’eussent osé se mesurer contre lui. Tous les sujets d’Athènes se persuadaient que personne ne viendrait les contrarier dans leurs projets : mais surtout à raison du plaisir actuel qu’ils y trouvaient et parce qu’ils voyaient enfin, pour la première fois, les Lacédémoniens faire éclater leur ressentiment, ils voulaient à tout prix tenter l’aventure.

Instruits de ces dispositions des alliés, les Athéniens envoyèrent, autant que cela était possible dans un moment de surprise et en hiver, des garnisons dans les villes. Brasidas, de son côté, fit demander une armée à Lacédémone, et lui-même il disposa sur le Strymon un chantier pour construire des trirèmes. Mais les Lacédémoniens ne le secondèrent pas : il portait ombrage aux principaux citoyens ; d’ailleurs on aimait mieux obtenir la restitution des guerriers pris à Sphactérie et terminer la guerre.

Chap. 109. Le même hiver, les Mégariens ayant repris leurs longs murs, où les Athéniens avaient mis garnison, les rasèrent jusqu’aux fondemens. Brasidas, de son côté, après la conquête d’Amphipolis, marcha, avec ses alliés, sur le pays qu’on nomme Acté.

Ce pays, à partir du canal creusé par le grand roi, s’avance beaucoup dans la mer ; et l’Athos, montagne élevée de cette Acté, va descendant vers la mer Égée.

L’Acté renferme Sané, ville habitée par une colonie d’Andriens, qui, longeant le canal même, regarde la mer d’Eubée : elle renferme aussi Thyssus, Cléones, les Acrothoens, Olophyxus et Dium, cités habitées par des races mélangées de barbares, qui parlent deux langues, et de plus par quelques Chalcidiens : mais le plus grand nombre des habitans de l’Acté se compose de Pélasges tyrrhéniens, qui habitèrent jadis Lemnos et Athènes ; de Bisaltes, de Crestoniens et d’Édoniens. Ces peuples, distribués en petites villes, se donnèrent la plupart à Brasidas, à la réserve de Sané et de Dium, dont il ravagea les campagnes.

Chap. 110. Les habitans n’écoutant aucune proposition, il court attaquer Torone, ville chalcidique qu’occupaient les Athéniens, et où l’appelait une faction peu nombreuse, prête à la lui livrer. Il arrive de nuit, un peu avant l’aube du jour ; et, sans être aperçu ni de ceux des habitans qui n’étaient pas de son parti, ni de la garnison athénienne, il campe près de l’hiéron des Dioscures, à la distance de trois stades au plus de la ville. Ceux qui étaient d’intelligence avec lui, instruits de sa marche, s’avancèrent secrètement et en petit nombre, épiant le moment de son arrivée. Ils le devinent : aussitôt ils prennent avec eux sept hommes de ses troupes légères, armés de poignards, les seuls entre vingt guerriers nommés pour ce coup de main, qui ne craignirent pas d’entrer dans la place, sous la conduite de Lysistrate d’Olynthe. Ils s’introduisirent par la muraille qui est du côté de la mer ; sans être aperçus, montèrent à la ville, tuèrent les soldats du corps-de-garde le plus élevé, car la ville était adossée à un monticule, et brisèrent la petite porte qui faisait face au promontoire Canastréum.

Chap. 111. Brasidas, après s’être un peu avancé, s’arrête avec le reste de ses troupes. Il envoie en avant cent peltastes, qui, les premiers, se précipiteraient dans la place aussitôt que quelques portes s’ouvriraient et que le signal serait donné. Le signal se fait attendre : les peltastes, impatiens et surpris, se trouvèrent peu à peu tout près de la ville. Cependant les habitans de Torone, entrés avec les soldats de Brasidas, faisaient au dedans leurs dispositions. Quand la petite porte eut été rompue, et qu’ils eurent brisé la barre de celle qui donnait sur le marché, ayant fait faire un circuit à quelques-uns d’entre eux, ils les introduisirent par la petite porte, pour effrayer des deux côtés les gens qui n’étaient pas dans le secret. Ensuite, selon la convention, ils élevèrent le feu du signal, et alors firent entrer, par la porte du marché, le reste des peltastes.

Chap. 112. Brasidas, voyant s’exécuter les manœuvres dont on était convenu, donna l’ordre et accourut avec son armée. Les soldats en foule, poussant de grands cris, répandirent l’effroi dans la ville. Les uns se jetaient précipitamment dans la place par les portes ; les autres montaient en passant par dessus des poutres carrées, destinées à élever des pierres, et qui se trouvaient auprès d’une partie de mur tombée qu’on rétablissait. Brasidas, avec le gros de son armée, se porta dans l’instant aux endroits les plus élevés de la ville, voulant en assurer d’une manière décisive la conquête. Le reste des troupes se répandit dans tous les quartiers indistinctement.

Chap. 113. Pendant ce temps, la multitude s’agitait, ne sachant rien du complot ; mais ceux qui en étaient instruits et à qui plaisait la révolution, se mêlèrent à l’instant avec les étrangers qui venaient d’entrer dans la place. Les Athéniens, dont cinquante hoplites couchaient dans l’agora, apprirent ce qui se passait : quelques-uns, en petit nombre, périrent ; les autres se sauvèrent ou à pied ou sur deux vaisseaux de garde, et se réfugièrent à Lécythe, fort maritime dont ils s’étaient emparés, après avoir pris les hauteurs de la ville qui regardaient la mer et qui étaient renfermées dans un isthme étroit. Ceux de Torone qui leur étaient favorables, y cherchèrent un asile avec eux.

Chap. 114. Dès qu’il fit jour, et que Brasidas fut assuré de sa conquête, il fit déclarer aux citoyens de Torone qui avaient pris la fuite avec les Athéniens, qu’ils étaient maîtres de rentrer dans leurs propriétés et de jouir sans crainte de leurs droits. Il envoya aussi un héraut aux Athéniens pour leur ordonner de sortir de Lécythe sur la foi publique, en prenant avec eux leurs effets, parce que cette place appartenait aux Chalcidiens. Ils répondirent qu’ils ne la quitteraient pas, et demandèrent un armistice d’un jour pour enlever les morts. Brasidas leur en donna deux, pendant lesquels il fortifia les habitations voisines [de Torone]. Il assembla les habitans, et leur tint à peu près les mêmes disours qu’à ceux d’Acanthe : « qu’il n’était pas juste que ceux qui l’avaient favorisé dans la conquête de la ville, fussent regardés comme de mauvais citoyens et des traîtres, puisqu’ils n’avaient eu nulle intention d’asservir personne, et qu’ils avaient agi non par intérêt personnel, mais pour le bien et la liberté de la patrie ; que ceux qui n’avaient point pris part à son entreprise ne devaient pas se croire déchus de leurs priviléges ; qu’il n’avait apporté d’intentions hostiles ni contre la ville, ni contre aucun particulier ; qu’il avait même, dans cet esprit, fait déclarer à ceux d’entre eux qui s’étaient réfugiés auprès des Athéniens, que leur attachement à ce peuple ne leur faisait aucun tort dans son esprit. Après avoir connu par expérience les Lacédémoniens, ils verraient qu’ils n’en devaient pas attendre moins de bienveillance que de leurs anciens alliés ; et même ils en éprouveraient bien davantage, parce qu’ils auraient affaire à des hommes plus justes : pour le présent, ils ne les redoutaient que faute de les connaître. Il les exhortait tous à prendre les sentimens d’alliés fidèles et stables ; à croire qu’il ne leur serait imputé de fautes que celles qu’ils commettraient désormais ; que le passé n’avait rien dont les Lacédémoniens dussent se tenir offensés ; que les lésés étaient les Toronéens eux-mêmes, qu’une puissance supérieure avait contraints, et qu’il jugeait leur résistance excusable. »

Chap. 115. En leur tenant de tels discours, il leur rendit le courage. L’armistice avec les Athéniens expiré, il attaqua Lécythe. Les assiégés se défendirent dans une place garnie de mauvais murs, et dans des maisons que protégeaient des créneaux. Cependant, le premier jour, ils repoussèrent les assiégeans. Le lendemain ceux-ci approchèrent une machine destinée à lancer des flammes sur les fortifications de bois ; eux-mêmes s’avancèrent du côté le plus faible de la place, où ils avaient dessein de l’appliquer. Les Athéniens alors élevèrent une tour en bois au-dessus d’un bâtiment, et y apportèrent quantité d’amphores pleines d’eau, des jarres et de grosses pierres ; des hommes y montèrent en grand nombre. Le poids était trop fort pour l’édifice qui le supportait ; il croula subitement à grand bruit. Ceux des Athéniens qui étaient assez près pour être témoins de l’accident, en furent plus affligés qu’effrayés ; mais ceux qui étaient loin, et surtout les soldats qui se trouvaient aux postes les plus reculés, croyant cette partie de la place enlevée, prirent la fuite, et se précipitèrent du côté du rivage et sur les vaisseaux.

Chap. 116. Brasidas s’aperçoit qu’ils ont abandonné les créneaux. Voyant l’écroulement qui a eu lieu il s’avance avec son armée, emporte les murailles, et tue tous ceux qu’il rencontre. Les Athéniens, ayant abandonné la place, se réfugièrent dans la Pallène sur leurs vaisseaux et leurs petits bâtimens. Lécythe renferme un hiéron de Minerve : Brasidas, avant de commencer l’attaque, avait promis de donner au premier qui monterait à l’assaut trente mines d’argent ; mais, croyant que dans la prise du fort il y avait quelque chose de surnaturel, il fit offrande de trente mines d’argent à la déesse, et quand il eut détruit Lécythe de fond en comble, il lui consacra le terrain tout entier. Le reste de l’hiver, il s’occupa d’affermir ses conquêtes et prépara des surprises contre les places dont il ne s’était pas encore rendu maître.

Avec cet hiver finit la huitième année de la guerre.

Chap. 117. Au printemps de l’été qui commençait, les Lacédémoniens et les Athéniens conclurent une trève d’un an. Ces derniers pensaient qu’avant que Brasidas parvînt à exciter aucun soulèvement chez les alliés, ils auraient le temps de préparer leur résistance, et que, si leurs affaires allaient bien, ils traiteraient avec plus d’avantage : les Lacédémoniens, jugeant que les Athéniens éprouvaient les mêmes craintes qu’eux, espéraient que, par la suspension de leurs maux et de tant de fatigues, ils apprendraient à désirer encore plus un repos dont ils auraient goûté les douceurs ; qu’ils en viendraient à un accord, et leur rendraient les prisonniers, pour obtenir une plus longue paix. Ils avaient surtout à cœur de les recouvrer tandis que la fortune favorisait encore Brasidas ; ils craignaient que si Brasidas allait plus avant, et que l’équilibre vint à se rétablir entre eux et les Athéniens, ils ne perdissent d’abord leurs prisonniers, et ensuite que, se mesurant d’égal à égal, ils ne s’exposassent eux-mêmes à se voir arracher la victoire. Ils conclurent donc le traité suivant, dans lequel les alliés furent compris.

Chap. 118. « Chacun pourra user à sa volonté de l’hiéron et de l’oracle d’Apollon Pythien, sans dol et sans crainte, suivant les anciens usages.

» Les Lacédémoniens sont d’accord de cet article, ainsi que les alliés présens. Ils engageront, autant qu’il sera possible, les Béotiens et les Phocéens à l’accepter, et leur enverront des députés dans cette intention.

» Vous et nous, et tous autres qui le voudront, suivant le droit, la justice et les anciennes coutumes, feront des recherches pour découvrir les déprédateurs des trésors consacrés aux dieux.

» Les Lacédémoniens et leurs alliés conviennent que, si les Athéniens font la paix, chacune des parties contractantes conservera ce qu’elle possède actuellement. Les Lacédémoniens continueront d’occuper Coryphasium [Pylos], au sud des monts Buphras et Tomée, et les Athéniens, l’île de Cythères, sans s’immiscer, ni les uns ni les autres, dans les alliances respectives. Ceux qui sont à Nisée et à Minoa n’iront pas au-delà du chemin qui, à partir des Pyles, longeant le Nisus, conduit à l’hiéron de Neptune, et de cet hiéron de Neptune, droit au pont qui regarde Minoa.

» Ni les Mégariens ni les alliés n’outrepasseront ce chemin, non plus que l’île conquise par les Athéniens ; ils conserveront, et cela sans passer des uns chez les autres, tout ce qu’ils possèdent dans la Trézénie, et tout ce dont ils doivent jouir suivant leur traité avec les Athéniens ; ils auront l’usage de la mer qui baigne leurs côtes et celles de leurs alliés.

» Ni les Lacédémoniens ni leurs alliés n’auront des vaisseaux longs, mais seulement des bâtimens à rames du port de cinq cents talens.

» Les hérauts, les députés et ceux qui seront envoyés avec eux pour prendre des mesures pacifiques, ou pour accorder les différends, voyageront sous la foi publique par terre et par mer, soit pour aller à Athènes et dans le Péloponnèse, soit pour en revenir.

» Pendant toute la durée de la trève, ni vous ni nous ne recevrons les transfuges, soit libres, soit esclaves.

» Vous et nous, nous discuterons réciproquement nos droits ; et déciderons à l’amiable les points contestés, sans recourir à des voies hostiles.

» Voilà ce qui semble convenable aux Lacédémoniens et aux alliés. Si vous voyez quelque chose de mieux et de plus juste, venez nous en instruire à Lacédémone : ni les Lacédémoniens ni les alliés ne s’éloigneront en rien de ce que vous pourrez dire de juste.

» Ceux qui viendront, seront chargés de pleins-pouvoirs, clause dont vous nous recommandez l’observation. Le traité tiendra pendant un an. Ainsi l’a décrété le peuple. »

La tribu acamantide siégeait au Prytanée ; Phénippe était greffier, et Niciade présidait en qualité d’épistate. Lachès proposa le décret suivant : « Sous les auspices de la bonne fortune des Athéniens, il y aura trève, suivant que les Lacédémoniens et leurs alliés en conviennent. » Le décret fut accepté par le peuple. On décida qu’il y aurait trève pendant un an, à commencer du quatrième jour après le dix du mois élaphébolion ; que, pendant la durée du traité, les députés et les hérauts, de part et d’autre, négocieraient et chercheraient les moyens de terminer la guerre ; que les généraux et les prytanes convoqueraient une assemblée où les Athéniens délibéreraient, avant tout, sur les instructions à donner à leurs députés chargés de traiter de la cessation de la guerre ; et que, sur-le-champ même, les ambassadeurs présens jureraient que de bonne foi ils s’engageraient à maintenir la trève pendant l’année.

Chap. 119. Les articles arrêtés et convenus entre les Lacédémoniens, les Athéniens et les alliés respectifs, à Lacédémone, le douze du mois gérastion, furent ratifiés et garantis, pour Lacédémone, par Taurus, fils d’Échétimidas, Athénée, fils de Périclidas, Philocharidas, fils d’Éryxidaïdas ; pour Corinthe, par Énéas, fils d’Ocyte, et Euphamidas, fils d’Aristonyme ; pour Mégares, par Nicase, fils de Cécale, et Ménécrate, fils d’Amphidore ; pour Épidaure, par Amphias, fils d’Eupéidas ; pour Athènes, par les généraux Nicostrate, fils de Diitréphès, Nicias, fils de Nicératus, Autoclès, fils de Tolmée. Ainsi fut conclue la trève. Tant qu’elle dura, il y eut des négociations pour parvenir à une paix définitive.

Chap. 120. Dans ces mêmes journées où les parties belligérantes traitaient entre elles, Scione, ville de la Pallène, se détacha des Athéniens pour se donner à Brasidas. Les Scioniens prétendent tirer leur origine des Pelléniens du Péloponnèse ; ils racontent que leurs premiers habitans, au retour de Troie, furent portés, par la tempête qui tourmenta les Hellènes, dans la contrée où ils s’établirent. Brasidas, pour favoriser leur défection, cingla de nuit vers Scione, porté sur une barque, faisant marcher assez loin devant lui la trirème que lui avaient envoyée les Scioniens : cette trirème le défendrait s’il lui arrivait d’être attaqué par un bâtiment plus fort que le sien ; si une autre trirème de force égale le rencontrait, elle ne tournerait pas contre le bâtiment le plus faible, et pendant le combat il aurait le temps de se sauver. Il fit heureusement la traversée, et tint aux habitans de Scione les mêmes discours qu’aux Acanthiens et aux peuples de Torone, ajoutant qu’ils méritaient les plus grands éloges, eux qui, véritables insulaires, la Pallène se trouvant bloquée dans l’isthme [et comme séparée du continent] par les Athéniens, maîtres de Potidée, avaient couru spontanément au devant de la liberté, sans attendre timidement que la nécessité les obligeât de chercher un bonheur évident et qui leur appartenait ; que c’était un signe certain qu’ils soutiendraient avec courage les plus fortes épreuves, s’ils passaient sous la constitution qu’ils désiraient ; qu’il les jugeait les plus fidèles amis de Lacédémone et leur témoignerait toute l’estime qu’ils méritaient.

Chap. 121. Les Scioniens sentirent leur courage s’accroître à ce discours ; et tous animés de la même audace, ceux même à qui d’abord avait déplu ce qui se passait, résolurent de supporter la guerre avec constance. Non contens de faire le plus honorable accueil à Brasidas, ils lui décernèrent, aux frais du public, une couronne d’or, comme au libérateur de l’Hellade, et, en particulier, ils lui ceignirent la tête de bandelettes et le traitèrent en athlète victorieux. Il leur laissa pour le moment quelques troupes de garnison, et partit ; mais bientôt après, il leur envoya des forces bien plus considérables, dans le dessein de faire avec eux des tentatives sur Mendé et sur Potidée. Persuadé que les Athéniens ne pouvaient manquer de secourir une possession qu’ils regardaient comme une île, il voulait prendre les devans. Il lia quelques intelligences dans ces villes, et se disposa en même temps à les attaquer.

Chap. 122. Cependant arrivèrent sur une trirème des députés chargés de lui annoncer la trève ; de la part des Athéniens, Aristonyme, et de la part des Lacédémoniens, Athénée. L’armée retourna à Torone. Athénée et Aristonyme communiquèrent à Brasidas les articles convenus. Tous les alliés de Lacédémone dans l’Épithrace adhérèrent à ce qui venait d’être arrêté. Aristonyme donna son aveu à tout ; cependant, en supputant les jours, il reconnut que les Scioniens n’avaient opéré leur défection qu’après la conclusion du traité, et il soutint qu’ils ne pouvaient y être compris. Brasidas, alléguant beaucoup de raisons pour prouver que la défection était antérieure, s’opposait à la restitution de la place. Quand Aristonyme eut rendu compte de l’affaire aux Athéniens, ils se montrèrent prêts à marcher aussitôt contre Scione. Les Lacédémoniens leur envoyèrent une députation pour leur déclarer qu’ils rompaient la trève. Ils réclamaient la place sur le témoignage de Brasidas, se montrant d’ailleurs disposés à terminer l’affaire par voie d’arbitrage ; mais les Athéniens refusaient d’en courir les hasards, et voulaient en venir aussitôt aux armes, indignés que des insulaires songeassent à quitter leur alliance, se reposant sur les forces de Lacédémone ; respectables sur terre, mais inutiles pour eux. La vérité sur la défection de Scione était conforme à ce qu’ils pensaient : cette défection n’avait eu lieu que deux jours après la trève. Ils décrétèrent aussitôt, d’après le rapport de Cléon, qu’il fallait prendre Scione et punir de mort les habitans, et ils laissèrent de côté tout le reste, pour se disposer à l’exécution de ce décret.

Chap. 123. Sur ces entrefaites la ville de Mendé, colonie des Érétriens dans la Pallène, suivit l’exempte de Scione. Brasidas n’hésita point à la recevoir, ne croyant pas commettre une injustice, quoiqu’elle se donnât ouvertement à lui pendant la trève : car il avait de son côté certaines infractions à reprocher aux Athéniens. Les Mendéens s’enhardirent en voyant l’affection de Brasidas pour eux, et surtout par l’exemple de Scione qu’il n’avait pas livrée. D’ailleurs ceux qui parmi eux intriguaient pour cette défection, étant peu nombreux, ayant suivi leur projet avec ardeur dès qu’ils s’y étaient déterminés, et craignant de le laisser éventer avant l’exécution, avaient, contre toute attente, forcé le peuple à embrasser leur parti. Les Athéniens, à cette nouvelle, bien plus irrités encore, se préparèrent à châtier les deux villes. Brasidas, informé de leur prochain embarquement, fit transporter secrètement à Olynthe, dans la Chalcidique, les femmes et les enfans de Mendé et de Scione, et envoya dans ces places cinq cents hoplites du Péloponnèse et trois cents peltastes de la Chalcidique, tous sous la conduite de Polydamidas. Ils s’attendaient à voir arriver incessamment les Athéniens ; ils accélérèrent en commun leurs dispositions.

Chap. 124. Vers le même temps, Brasidas et Perdiccas se réunirent pour aller une seconde fois combattre Arrhibée à Lyncus. L’un conduisait avec lui la portion des forces macédoniennes dont il disposait, et les hoplites des Hellènes établis dans ses états ; l’autre, les Chalcidiens, les Acanthiens, et le contingent de divers autres peuples, sans parler des troupes du Péloponnèse qui étaient restées à ses ordres : il n’y avait pas en tout plus de trois mille hoplites hellènes. Toute la cavalerie macédonienne suivait avec les Chalcidiens, au nombre d’un peu moins de mille hommes. Ils firent une invasion dans le pays d’Arrhibée, trouvèrent les Lyncestes campés et qui les attendaient, et campèrent eux-mêmes en leur présence. L’infanterie des deux armées se porta chacune sur une colline : une plaine les séparait ; la cavalerie y descendit. Il y eut d’abord un choc entre les deux partis. Les hoplites des Lyncestes descendirent eux-mêmes pour soutenir leur cavalerie ; ils s’avancèrent et offrirent le combat. Brasidas et Perdiccas marchèrent aussi au devant des ennemis, les joignirent et les mirent en fuite. Il en périt beaucoup ; le reste se réfugia sur les hauteurs, et se tint dans l’inaction. Les vainqueurs dressèrent un trophée, et restèrent deux ou trois jours à attendre les Illyriens qui devaient arriver et que Perdiccas avait pris à sa solde. Ce prince voulait, sans s’arrêter, aller attaquer les bourgades de la domination d’Arrhibée ; mais Brasidas était plus empressé de partir que de suivre ce projet, craignant que les Athéniens ne se portassent à Mendé avant son retour, et qu’il n’arrivât quelque malheur à cette place : d’ailleurs les Illyriens n’arrivaient pas.

Chap. 125. Pendant qu’ils étaient ainsi partagés d’opinion, on vint leur annoncer que les Illyriens, trahissant Perdiccas, s’étaient joints à Arrhibée. Alors les deux chefs se déclarèrent également pour la retraite, dans la crainte que leur inspirait ce peuple belliqueux : mais, comme ils étaient toujours peu d’accord, il n’y eut rien de déterminé sur le moment du départ. La nuit survint ; les Macédoniens et la foule des barbares furent saisis d’effroi, comme il arrive souvent aux grandes armées de se livrer à de folles terreurs. Se figurant que les ennemis s’avançaient plus nombreux qu’ils n’étaient en effet, et qu’à l’instant ils allaient paraître, ils s’enfuirent et prirent la route de leur pays. Perdiccas ne s’était pas aperçu d’abord de leur mouvement ; ils le forcèrent à les suivre avant qu’il pût voir Brasidas : leurs camps étaient fort éloignés l’un de l’autre. Brasidas apprit au lever de l’aurore que les Macédoniens étaient partis ; qu’Arrhibée et les Illyriens approchaient. Il assembla ses forces, en fit un bataillon carré, plaça les troupes légères dans le centre, et résolut de partir. Pour éviter toute surprise, il donna l’emploi de coureurs à ses plus jeunes guerriers ; lui-même, avec trois cents hommes d’élite, ferma la marche pour protéger la retraite et faire face aux premiers qui viendraient l’attaquer. En attendant que l’ennemi pût l’atteindre, il profita du peu de temps qui lui restait pour adresser à ses troupes quelques mots d’encouragement ; il leur parla ainsi :

Chap. 126. « Péloponnésiens, si je ne soupçonnais pas que vous êtes effrayés du délaissement de Perdiccas et de la pensée que les ennemis qui approchent sont des barbares, et même assez nombreux, je ne songerais pas à vous présenter des exhortations et des avertissemens. Des alliés nous abandonnent ; de nombreux ennemis approchent : je vais, par des avis succincts, par de courtes exhortations, essayer de vous persuader de vérités importantes. Ce n’est pas la présence d’alliés, fidèles appuis dans chacun de vos combats, mais votre propre vertu, qui doit vous inspirer de la valeur. Le nombre des ennemis ne doit pas vous épouvanter, vous citoyens d’un pays où ce n’est pas la multitude qui commande au petit nombre, où le petit nombre au contraire commande à la multitude ; vous qui n’avez acquis la prééminence que par la supériorité dans les combats. Ces barbares, que vous craignez faute de les bien connaître, apprenez à les juger. D’après les combats que vous avez déjà livrés contre eux, en faveur des Macédoniens, d’après mes propres raisonnemens, et d’après les rapports certains qui m’ont été faits, sachez qu’ils ne sont point à redouter. Des ennemis véritablement faibles peuvent avoir une apparence de force ; mais instruit de ce qu’ils valent, on se défend avec plus de confiance, tandis que, si l’on ne connaît pas d’avance des ennemis d’une valeur à toute épreuve, on se portera contre eux avec trop de témérité. Ces barbares, pour qui ne les connaît pas, ne sont redoutables qu’autant de temps qu’on diffère de les attaquer ; leur multitude, leurs cris, inspirent la terreur ; à les voir agiter leurs armes avec une vaine jactance, ils ont quelque chose de menaçant : soutient-on leur attaque sans en être ébranlés, ils ne sont plus les mêmes. Comme ils ne gardent point de rangs, ils n’ont pas honte, aussitôt qu’on les presse, d’abandonner la place où ils combattaient. Parmi eux, la fuite étant réputée aussi honorable, aussi glorieuse que l’attaque, il n’est point d’épreuve pour le courage. Un combat dans lequel chacun ne prend d’ordre que de soi-même, fournira toujours des prétextes de se sauver par la fuite sans encourir de blâme. Ils trouvent plus sûr de nous inspirer de l’effroi en se tenant eux-mêmes loin du danger, que d’en venir aux mains ; car déjà, sans doute, ils nous auraient attaqués. Vous voyez donc clairement que ce qu’ils pourraient avoir pour vous de terrible, est en effet peu de chose, et que ce qui vous intimide n’est imposant qu’aux regards et à l’oreille. Quand ils viendront à la charge, recevez-les intrépidement, et quand le moment sera favorable, opérez lentement votre retraite, en bon ordre et sans rompre les rangs ; et bientôt vous serez en sûreté, et vous reconnaîtrez ce que sont, vis-à-vis de braves qui savent soutenir le premier choc, ces troupes méprisables, dont le courage ne se manifeste que de loin et avant le combat, par de bruyantes et vaines menaces. Mais, dès qu’on leur cède, ne voyant plus de danger à courir, elles montrent leur valeur en poursuivant avec légèreté les fuyards. »

Chap. 127. Après ce discours, Brasidas fit faire à son armée un mouvement rétrograde. Les barbares, s’apercevant de cette manœuvre, s’avancèrent en tumulte, poussant de grands cris, persuadés que les Hellènes fuyaient, et que, pour les détruire, il suffisait de les atteindre. Mais quand, partout où ils se présentaient, les coureurs firent face ; quand Brasidas lui-même, avec ses hommes d’élite, repoussa leurs attaques, lorsqu’ils virent que, contre leur attente, on résistait à l’impétuosité de leur premier choc ; qu’on tenait ferme contre eux, et que l’on continuait à se retirer dès qu’ils cessaient d’attaquer, alors la plupart renoncèrent à poursuivre en pleine campagne les Hellènes commandés par Brasidas : ils laissèrent seulement une partie de leur monde pour le suivre et le harceler ; les autres prirent leur course à la suite des Macédoniens, et tuèrent tout ce qu’ils purent atteindre. Ils allèrent se saisir d’une gorge qui est entre deux collines, sur les confins de la domination d’Arrhibée, sachant que Brasidas n’avait pas d’autre chemin à prendre dans sa retraite ; ils le cernèrent dès qu’ils le virent en approcher, se croyant certains de le prendre dans ce sentier difficile.

Chap. 128. Il vit leur dessein, et commanda aux trois cents qui étaient avec lui de courir, sans garder de rangs, et avec toute la célérité dont chacun d’eux serait capable, à celle des deux collines dont il lui semblait plus facile de s’emparer ; de tâcher d’en repousser les barbares, qui déjà commençaient à la gagner, et de les prévenir avant qu’ils ne se fussent formés en plus grand nombre pour l’investir. Ils partent, tombent sur les ennemis, et occupent la colline. Le corps d’armée des Hellènes parvient sans peine ; car les barbares, mis en déroute par des hommes qui les repoussaient d’un lieu supérieur, sont frappés d’épouvante. Ils renoncent à poursuivre les Hellènes, qu’ils considèrent comme ayant touché les frontières d’un peuple ami, et comme étant désormais hors de leurs insultes. Brasidas, après avoir gagné les hauteurs, continua sa marche avec plus de sûreté, et arriva le même jour à Arnisse, ville qui était sous la domination de Perdiccas. Les soldats, irrités de la désertion des Macédoniens, brisaient ou enlevaient tout ce qu’ils rencontraient sur leur route, voitures attelées de bœufs, et ustensiles de toute espèce, qui avaient été égarés en chemin, comme il arrive dans une retraite que font de nuit des gens effrayés. Dès-lors Perdiccas regarda Brasidas comme son ennemi ; et, sans nourrir dans son cœur contre le Péloponnèse une haine qui ne pouvait être chez lui un sentiment habituel, puisqu’il détestait les Athéniens, échappé à de grands dangers, il chercha tous les moyens de s’accommoder au plus tôt avec Athènes et de se détacher des Péloponnésiens.

Chap. 129. Brasidas, à son retour de Torone, trouva les Athéniens déjà maîtres de Mendé. Ne se croyant pas en état de passer dans la Pallène et de se venger des Athéniens, il se tint en repos, et se contenta de mettre Torone en état de défense. Pendant qu’il avait été occupé à Lyncus, les Athéniens, qui s’étaient préparés à reprendre Mendé et Scione, étaient arrivés avec cinquante vaisseaux, dont dix de Chio, mille hoplites fournis par l’Attique, six cents archers, mille Thraces soudoyés, et des peltastes que leur avaient fournis les alliés du pays. Les généraux étaient Nicias, fils de Nicératus, et Nicostrate, fils de Diitréphès. Ils avaient mis en mer à Potidée : ils prirent terre près de l’hiéron de Neptune, d’où ils marchèrent contre Mendé. Les habitans s’avancèrent à leur rencontre avec trois cents hommes de Scione, et des auxiliaires du Péloponnèse, formant en tout sept cents hoplites que commandait Polydamas. Ils campèrent hors de la ville, sur une colline fortifiée par la nature. Nicias, avec cent vingt hommes de Méthone armés à la légère, soixante hoplites d’Athènes, hommes d’élite, et tous les archers, essaya de monter contre eux par un certain sentier ; il reçut une blessure et ne put les forcer. Nicostrate, par un autre chemin plus éloigné, voulut, avec le reste des troupes, gravir cette colline de difficile accès ; mais il fut mis dans un tel désordre, qu’il exposa l’armée athénienne à une entière défaite. Dans cette journée, les Mendéens ayant tenu ferme, les Athéniens se retirèrent et campèrent. La nuit venue, les Mendéens rentrèrent dans leur ville.

Chap. 130. Le lendemain, les Athéniens tournèrent la côte, prirent terre devant Scione, s’emparèrent du faubourg, et passèrent toute la journée à dévaster la campagne, sans que personne sortît contre eux ; car il y avait dans la ville un commencement de sédition. Les trois cents hommes de Scione étaient retournés chez eux pendant la nuit. Le jour venu, Nicias, avec la moitié de l’armée, se porta sur la frontière et saccagea les terres des Scioniens, tandis que Nicostrate, avec le reste des troupes, mettait le siége devant Mendé, du côté des portes supérieures qui conduisent à Potidée. De ce côté, en dedans des murailles, étaient déposées les armes des Mendéens et de leurs auxiliaires. Polydamas rangea ses troupes en bataille, et ordonna à ces Mendéens de sortir : mais un homme du parti démocratique déclare, d’un ton séditieux, qu’il ne sortira point, et qu’il ne faut pas combattre. Polydamas, indigné, le saisit violemment et le déconcerte : le peuple aussitôt s’empare des armes, et court, dans sa colère, se jeter sur les Péloponnésiens et sur les gens de leur parti. Ceux-ci, qui ne s’attendaient pas à cette attaque soudaine, prennent la fuite. Voyant les portes s’ouvrir subitement aux Athéniens, ils crurent ce coup de main concerté d’avance avec eux. Ceux qui ne furent pas tués sur la place, gagnèrent l’acropole, qu’ils occupaient déjà auparavant. Cependant Nicias était revenu à Mendé. Toute l’armée athénienne y entra. La place ne s’étant pas rendue par composition, elle fut traitée comme une ville prise d’assaut ; on la pilla, et ce fut même avec peine que les généraux empêchèrent le massacre des habitans. Ils leur ordonnèrent de se gouverner à l’avenir suivant leur ancien régime, et de juger eux-mêmes les citoyens qu’ils croiraient avoir été les auteurs de la défection. Ceux qui étaient renfermés dans l’acropole furent investis des deux côtés d’une muraille qui se terminait a la mer, et l’on mit un poste d’observation. Après avoir réduit Mendé sous leur puissance, les Athéniens se dirigèrent sur Scione.

Chap. 131. Les Scioniens et les Péloponnésiens s’avancèrent contre les Athéniens, et campèrent hors de la ville, sur une colline forte par sa propre situation. Les ennemis étaient obligés de s’en emparer avant d’investir la place : mais les Athéniens les attaquèrent de vive force, et repoussèrent ceux qui vinrent les combattre. Ils prirent leurs campemens, dressèrent un trophée, et se disposèrent à construire un mur de circonvallation. Mais peu après, et tandis qu’ils étaient occupés de ce travail, les auxiliaires assiégés dans l’acropole de Mendé forcèrent la garde du côté de la mer : ayant presque tous échappé aux troupes athéniennes campées devant Scione, ils entrèrent dans la place.

Chap. 132. On travaillait à la circonvallation de Scione, quand Perdiccas, par le ministère d’un héraut, conclut un accommodement avec les généraux athéniens. Il avait entamé cette négociation en haine de Brasidas, dès que ce général s’était retiré de la Lyncestide. Ischagoras se préparait alors à conduire par terre une armée à Brasidas. Dès que l’accord fut conclu, Nicias exigea de Perdiccas que, pour preuve de sa bonne foi, il rendît ouvertement aux Athéniens quelques services ; et cette demande s’accordait avec les intentions du prince, qui ne voulait plus que les Lacédémoniens entrassent dans son pays. Perdiccas arma donc les étrangers qui étaient en Thessalie, les employa à mesure qu’ils arrivaient, arrêta ainsi l’armée des Lacédémoniens, et rendit nuls tous leurs préparatifs ; en sorte qu’ils ne tentèrent rien contre les Thessaliens.

Cependant Ischagoras, Aminias et Aristée, se rendirent personnellement auprès de Brasidas, chargés par les Lacédémoniens d’observer l’état des choses, et ils firent, contre l’usage, partir de jeunes Spartiates, pour leur donner le commandement des villes, et empêcher qu’on n’en revêtit des hommes pris au hasard. Cléaridas, fils de Cléonyme, eut le gouvernement d’Amphipolis ; Épitélidas, fils d’Hégésander, celui de Torone.

Chap. 133. Le même été, les Thébains accusèrent les habitans de Thespies de favoriser les Athéniens, et rasèrent les murailles de cette ville. Ils avaient eu de tout temps ce dessein, dont l’exécution devenait plus facile depuis que, dans le combat contre les Athéniens, Thespies avait perdu la fleur de sa jeunesse. Dans cette même saison, le feu détruisit l’hiéron de Junon, dans l’Argolide. Cet accident fut occasionné par l’imprudence de la prêtresse Chrysis qui plaça près d’une guirlande une lampe allumée, et se laissa surprendre par le sommeil. L’incendie gagna, sans qu’on s’en aperçût, et tout fut consumé. Elle-même, dans la crainte des Argiens, s’enfuit aussitôt, de nuit, à Phlionte. Conformément à la loi, ils établirent une autre prêtresse, nommée Phaïnis. Il y avait huit ans et demi que la guerre était commencée, quand Chrysis prit la fuite. À la fin de cet été se termina l’investissement de Scione ; les Athéniens laissèrent des troupes pour la garder, et le gros de l’armée se retira.

Chap. 134. L’hiver suivant, ils se tinrent en repos, ainsi que les Lacédémoniens, conformément à la trève. Les Mantinéens et les Tégéates, avec leurs alliés respectifs, se livrèrent un combat à Laodicée de l’Orestide, et la victoire fut indécise : chacun des deux peuples enfonça une aile de l’armée ennemie. Les uns et les autres dressèrent un trophée, et envoyèrent chez les Delphiens une part des dépouilles. Le carnage fut grand de part et d’autre ; le combat se soutenait avec égalité, quand la chute du jour y mit fin. Les Tégéates passèrent la nuit sur le champ de bataille, et dressèrent aussitôt leur trophée ; les Mantinéens se retirèrent à Boucolion, et, après leur retraite, élevèrent eux-mêmes un trophée devant celui des ennemis.

Chap. 135. Brasidas, à la fin de l’hiver, lorsque déjà le printemps commençait, fit une tentative sur Potidée. Il arriva de nuit, et appliqua les échelles. Jusque là on ne s’aperçut de rien ; car il avait planté son échelle dans la partie du mur abandonnée des sentinelles, et avant que celle qui passait à sa voisine la clochette d’alarme fût revenue à son poste. Au signal donné, les assiégés se mirent sur leurs gardes : Brasidas, n’ayant pas eu le temps de monter, se retira promptement sans attendre le jour.

L’hiver finissait, et en même temps la neuvième année de la guerre que Thucydide a décrite.