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Bibliothèque historique et militaire/Histoire générale/Livre IV

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Histoire générale
Traduction par Vincent Thuillier.
Texte établi par Jean-Baptiste Sauvan, François Charles LiskenneAsselin (Volume 2p. 509-557).

LIVRE QUATRIÈME.

CHAPITRE PREMIER.


Récapitulation du livre précédent. — Guerre de Philippe contre les Étoliens et les Lacédémoniens. — Raisons de cette guerre.


Nous avons fait voir, dans le livre précédent, pour quels sujets s’était une seconde fois allumée la guerre entre les Romains et les Carthaginois ; comment Annibal était entré en Italie, les batailles qui se sont livrées entre ces deux peuples, et entre autres celle que les Romains perdirent près de la ville de Cannes et sur les bords de l’Aufide. Venons maintenant à ce qui s’est fait dans la Grèce pendant le même espace de temps, c’est‑à‑dire pendant la cent quarantième olympiade ; mais auparavant nous rappellerons en peu de mots au souvenir de nos lecteurs, ce que nous en avons déjà dit par avance dans le second livre, et surtout ce que nous y avons remarqué des Achéens, parce que cet état a fait du temps de nos pères et de notre temps même des progrès inconcevables.

Commençant donc par Tisamène, un des enfans d’Oreste, nous avons dit que ce que peuple avait été gouverné par des rois de cette famille jusqu’à Ogygès ; qu’ensuite il s’était mis en république, et qu’il s’était fait des lois qu’on ne pouvait trop estimer ; qu’aussitôt après cet établissement il avait été dispersé en villes et en bourgades par les rois de Lacédémone, et qu’il s’était réuni une seconde fois et avait repris le gouvernement républicain. Nous avons rapporté ensuite quelles mesures il avait prises pour inspirer le même dessein aux autres villes, et pour réunir tous les peuples du Péloponnèse sous un même nom et sous un seul gouvernement. Après avoir parlé de ce projet en général, nous avons rapporté en peu de mots les faits particuliers, en suivant l’ordre des temps, jusqu’à celui où Cléomène, roi de Lacédémone, fut chassé de son royaume. Enfin après un récit succinct de ce qui s’était passé jusqu’à la mort d’Antigonus, de Seleucus et de Ptolomée, qui moururent tous trois presque en même temps, je promis de commencer mon histoire par ce qui était arrivé après la mort de ces rois.

Cette époque m’a paru la plus belle et la plus intéressante que je pusse prendre ; car premièrement c’est là que se termine l’ouvrage d’Aratus, et ce que nous dirons des affaires de la Grèce n’en sera qu’une continuation. D’ailleurs les temps suivans touchent de si près aux nôtres, que nous en avons vu nous‑même une partie, et nos pères l’autre. Ainsi ou j’aurai vu de mes propres yeux les faits dont j’écrirai l’histoire, ou je les aurai appris de témoins oculaires ; car je n’aurais pas voulu remonter aux temps plus reculés, dont on ne peut rapporter que ce que l’on a entendu dire à des gens qui l’ont ouï dire à d’autres, et dont on ne peut rien savoir ni rien assurer qu’avec incertitude. Mais ce qui m’a surtout déterminé à choisir cette époque, c’est que la fortune semble avoir pris plaisir à changer alors par tout le monde la face de toutes choses.

Ce fut dans ce temps‑là que Philippe, fils de Demetrius, quoique encore enfant, fut élevé sur le trône de Macédoine ; qu’Achéus eut le rang et la puissance royale dans le pays d’en-deçà du mont Taurus ; qu’Antiochus, surnommé le Grand, succéda dans la plus tendre enfance à Seleucus son frère roi de Syrie, mort peu d’années auparavant ; qu’Ariarathe régna en Cappadoce ; que Ptolomée Philopator se rendit maître de l’Égypte ; que Lycurgue fut fait roi de Lacédémone ; et qu’enfin les Carthaginois avaient depuis peu donné à Annibal le commandement de leurs armées.

Tous les états alors ayant donc ainsi changé de maîtres, on devait voir naître de nouveaux événemens. Cela est naturel, et cela ne manqua pas aussi d’arriver. Les Romains et les Carthaginois soutinrent les uns contre les autres la guerre dont nous avons fait l’histoire ; en même temps, Antiochus et Ptolémée se disputèrent la Cœlo-Syrie, les Achéens et Philippe firent la guerre aux Étoliens et aux Lacédémoniens pour le sujet que je vais dire.

Il y avait déjà long-temps que les Étoliens étaient las de vivre en paix et sur leurs propres biens, eux qui étaient accoutumés à vivre aux dépens de leurs voisins, et qui ont besoin de beaucoup de choses, que leur vanité naturelle, à laquelle ils s’abandonnent, leur fait rechercher avec avidité : ce sont des bêtes féroces plutôt que des hommes ; sans distinction pour personne, rien n’est exempt de leurs hostilités. Cependant tant qu’Antigonus vécut, la crainte qu’ils avaient des Macédoniens les retint. Mais dès qu’il fut mort, et qu’il n’eut laissé pour successeur que Philippe, qui n’était encore qu’un enfant, ils levèrent le masque, et ne cherchèrent plus que quelque prétexte spécieux pour se jeter sur le Péloponnèse. Outre que depuis long-temps ils étaient habitués à piller cette province, ils ne croyaient pas qu’il y eût de peuple qui pût, avec plus d’avantage qu’eux, faire la guerre aux Achéens.

Pendant qu’ils pensaient à exécuter ce projet, le hasard leur en fournit cette occasion. Certain Dorimaque, natif de Trichon, fils de ce Nicostrate qui trahit si indignement toute une assemblée générale des Béotiens, jeune homme vif et avide du bien d’autrui, selon le caractère de sa nation, fut envoyé par ordre de la république à Phigalée, ville du Péloponnèse sur les frontières des Messéniens, et dépendante de la république étolienne. Ce n’était, à ce que l’on disait, que pour garder la ville et le pays ; mais c’était en effet pour examiner et rapporter ce qui se passait dans le Péloponnèse. Pendant qu’il était là, il y arriva quantité de pirates, à qui ne pouvant d’abord permettre de butiner, parce que la paix ménagée entre les Grecs par Antigonus durait encore, il leur permit enfin d’enlever les troupeaux des Messéniens, quoique ceux‑ci fussent amis et alliés de la république. Ces pirates n’exercèrent d’abord leur pillage qu’aux extrémités de la province. Mais leur audace ne s’en tint point là ; ils entrèrent dans le pays, attaquèrent les maisons pendant la nuit, lorsqu’on s’y attendait le moins, et eurent la témérité de les forcer.

Les Messéniens trouvèrent ce procédé fort étrange, et envoyèrent en faire des plaintes à Dorimaque. Celui‑ci, qui était bien aise que ceux qu’il commandait s’enrichissent et l’enrichissent lui‑même, n’eut d’abord aucun égard aux plaintes des députés : il avait une trop grande part au butin. Le pillage continuant et les députés demandant avec chaleur qu’on leur fît justice, il dit qu’il viendrait lui‑même à Messène, et rendrait justice à ceux qui se plaignaient des Etoliens. Il y vint en effet ; mais quand ceux qui avaient été maltraités, se présentèrent devant lui, ils ne purent en tirer que des railleries, des insultes et des menaces. Une nuit même qu’il était encore à Messène, les pirates, s’approchant de la ville, escaladèrent la maison de campagne de Chiron, égorgèrent tous ceux qui firent résistance, chargèrent les autres de chaînes, firent sortir les bestiaux et emmenèrent tout ce qui s’en rencontra.

Jusque là, les éphores avaient souffert, quoique avec beaucoup de douleur, et le pillage des pirates et la présence de leur chef ; mais enfin, se croyant encore insultés, ils donnèrent ordre à Dorimaque de comparaître devant l’assemblée des magistrats. Sciron, homme de mérite et de considération, était alors éphore à Messène ; son avis fut de ne pas laisser Dorimaque sortir de la ville qu’il n’eût rendu tout ce qui avait été pris aux Messéniens, et qu’il n’eût livré à la vindicte publique les auteurs de tant de meurtres qui s’étaient commis. Tout le conseil trouvant cet avis fort juste, Dorimaque se mit en colère, et dit que l’on n’avait guère d’esprit si l’on s’imaginait insulter sa personne ; que ce n’était pas lui, mais la république des Étoliens que l’on insultait ; que c’était une chose indigne, qui allait attirer sur les Messéniens une tempête épouvantable, et qu’un tel attentat ne pourrait demeurer impuni.

Il y avait dans ce temps‑là à Messène certain personnage, nommé Babyrtas, homme tout à fait dans les intérêts de Dorimaque, et qui avait la voix et le reste du corps si semblables à lui, que s’il eût eu sa coiffure et ses vêtemens, on l’aurait pris pour lui‑même, et Dorimaque savait bien cela. Celui‑ci donc s’échauffant et traitant avec hauteur les Messéniens, Sciron ne put se contenir : « Tu crois donc, Babyrtas, lui dit‑il d’un ton de colère, que nous nous soucions fort de toi et de tes menaces ? » Ce mot ferma la bouche à Dorimaque, et l’obligea de permettre aux Messéniens de tirer vengeance des torts qu’on leur avait faits. Il s’en retourna en Étolie, mais si piqué du mot de Sciron, que, sans autre prétexte raisonnable, il déclara la guerre aux Messéniens.




CHAPITRE II.


Discours de Dorimaque pour irriter les Étoliens contre Messène. — Hostilités des Étoliens. — Aratus se charge du commandement. — Portrait de ce préteur.


Ariston était alors préteur chez les Étoliens : mais comme il était trop accablé d’infirmités pour se mettre à la tête d’une armée, et qu’il était d’ailleurs parent de Dorimaque et de Scopas, il céda en quelque sorte au premier le commandement. Dorimaque n’osa pas dans les assemblées publiques porter ses concitoyens à déclarer la guerre aux Messéniens ; il n’en avait aucun prétexte plausible, et tout le monde connaissait le sujet qui l’irritait si fort contre cette république. Il prit donc un autre parti, qui fut d’engager secrètement Scopas à entrer dans le dépit qu’il avait contre les Messéniens. Il lui représenta qu’il n’avait rien à craindre du côté des Macédoniens, parce que Philippe, qui était à la tête des affaires, avait à peine dix‑sept ans ; que les Lacédémoniens n’étaient pas assez amis des Messéniens pour prendre leur parti ; et qu’enfin les Éléens, attachés aux Étoliens comme ils étaient, ne manqueraient pas dans cette occasion d’entrer dans leurs intérêts et de leur prêter du secours ; d’où il concluait que rien ne pourrait les empêcher d’entrer dans Messène. Il ajouta, ce qui devait faire le plus d’impression sur un Étolien, qu’il y aurait un butin immense à faire dans ce pays, où personne n’était en garde contre une descente, et qui pendant la guerre de Cléomène avait été le seul qui n’eût rien souffert ; que cette expédition leur attirerait la faveur et les applaudissemens de tout le peuple d’Étolie ; que si les Achéens refusaient le passage sur leurs terres, ils n’auraient pas le droit de se plaindre si on se l’ouvrait par force ; que s’ils ne remuaient pas, ils ne mettraient aucun obstacle à leur projet ; qu’enfin ils ne manqueraient pas de prétexte contre les Messéniens, qui depuis long-temps avaient eu l’injustice de promettre le secours de leurs armes aux Achéens et aux Macédoniens.

Ces raisons et d’autres semblables que Dorimaque entassa sur le même sujet, persuadèrent si bien Scopas et ses amis, que, sans attendre une assemblée du peuple, sans consulter les magistrats, sans rien faire de ce qui convenait en pareille occasion sur leurs propres lumières et ne suivant que leur passion, ils déclarèrent la guerre tout à la fois aux Messéniens, aux Épirotes, aux Achéens, aux Acarnaniens et aux Macédoniens. Sur‑le‑champ ils firent embarquer des pirates, qui, ayant rencontré vers Cythère un vaisseau du roi de Macédoine, le firent entrer dans un port d’Étolie, et vendirent les pilotes, les rameurs et le vaisseau même. Montés sur les vaisseaux des Céphalléniens, ils ravagèrent la côte d’Épire ; firent des tentatives sur Tyrée, ville de l’Acarnanie ; ils envoyèrent des partis dans le Péloponnèse, et prirent au milieu des terres des Mégalopolitains le château de Clarios, dont ils se servirent pour y vendre à l’encan leur butin, et pour y garder celui qu’ils faisaient. Mais le château fut en peu de jours forcé par Timoxène, préteur des Achéens, et par Taurion, qu’Antigonus avait laissé dans le Péloponnèse pour y veiller sur les intérêts des rois de Macédoine. Car Antigonus obtint à la vérité des Achéens la ville de Corinthe dans le temps de Cléomène ; mais, loin de leur rendre Orchomène qu’il avait emporté d’assaut, il la garda, dans le dessein, à mon avis, non-seulement d’être maître de l’entrée du Péloponnèse, mais encore d’en mettre le pays à couvert d’insultes par le moyen de cette ville, où il y avait une garnison et toutes sortes de munitions.

Dorimaque et Scopas ayant observé le temps où Timoxène devait bientôt sortir de la préture, et où Aratus, choisi pour lui succéder l’année suivante, n’était point encore entré en charge, ils assemblèrent à Rios tout ce qu’ils purent d’Étoliens ; et, après y avoir disposé des pontons et équipé les vaisseaux des Céphalléniens, ils firent passer cette armée dans le Péloponnèse, et marchèrent droit à Messène, prenant leur route par le pays des Patréens, des Pharéens et des Tritéens. Passant sur ces terres, à les entendre, ils n’avaient garde de faire aucun tort aux Achéens ; mais la soldatesque avide de butin ne put s’empêcher de piller ; elle pilla et ravagea tout, jusqu’à ce qu’on fût arrivé à Phégalée, d’où elle se jeta tout d’un coup et avec insolence sur le pays des Messéniens, sans nul égard pour l’amitié et l’alliance qu’ils avaient avec ce peuple depuis très-long-temps, sans aucun respect pour le droit des gens. L’avidité du butin l’emporta sur toutes choses, ils saccagèrent tout impunément, sans que les Messéniens osassent se présenter devant eux pour les arrêter.

C’était alors le temps où se devait tenir l’assemblée des Achéens. Ils vinrent à Égion, et quand le conseil fut formé, les Patréens et les Pharéens firent le détail du pillage que les Étoliens, en passant, avaient fait sur leurs terres. Les Messéniens demandèrent aussi par des députés qu’on vînt à leurs secours, et qu’on les vengeât des torts et des injustices qu’ils avaient souffertes. Le conseil fut sensiblement touché des plaintes des uns et du malheur des autres ; mais ce qui le frappa le plus, ce fut que les Étoliens eussent osé entrer dans l’Achaïe avec une armée, sans que personne leur eût accordé le passage, et qu’ils ne pensassent point à réparer cette injure. On résolut donc de secourir les Messéniens, et pour cela on donna ordre au préteur de faire prendre les armes aux Achéens, et cette résolution fut ratifiée.

Timoxène, dont la préture n’était point encore expirée, ne comptant pas trop sur les Achéens, qui n’avaient pas eu soin d’exercer leurs recrues, refusait de lever des soldats, et ne voulait pas se charger de cette expédition. En effet, depuis que Cléomène avait été chassé du trône de Lacédémone, les peuples du Péloponnèse, fatigués par les guerres précédentes, et ne s’attendant pas que la paix dont ils jouissaient durerait si peu, avaient fort négligé tout ce qui regarde la guerre. Mais Aratus, outré de l’insolence des Étoliens et irrité depuis long-temps contre eux, prit la chose avec plus de chaleur ; il fit prendre les armes aux Achéens, ne souhaitant rien avec plus d’ardeur que d’en venir aux mains avec les Étoliens. Ayant donc reçu de Timoxène le sceau public cinq jours avant qu’il dût le recevoir, il envoya ordre aux villes d’enrôler tous ceux qui étaient en âge de porter les armes, et leur indiqua Mégalopolis pour lieu de rendez‑vous.

Mais avant que d’entrer dans le détail de cette guerre, il sera bon de dire en peu de mots quel était le caractère particulier de ce préteur. Aratus était l’homme du monde le plus propre à être à la tête des affaires, parlant bien, pensant juste, se taisant à propos. Jamais personne ne posséda mieux l’art de dissimuler dans les dissensions civiles, de s’attacher les amis, de s’attirer des alliés : fin et adroit pour négocier, pour surprendre l’ennemi, lui tendre des piéges ; infatigable et intrépide pour les faire réussir. Entre une infinité d’exemples qu’on pourrait citer pour faire voir que ce portrait est peint d’après nature, on n’a qu’à voir de quelle manière il se rendit maître de Sicyone et de Mantinée, comment il chassa les Étoliens de Pellène, et surtout de quelle ruse il se servit pour entrer dans l’Acrocorinthe. Mais ce même Aratus à la tête d’une armée n’était plus reconnaissable ; il n’avait plus ni esprit pour former des projets, ni résolution pour les conduire à leur fin ; la vue seule du péril le déconcertait. Le Péloponnèse était rempli de trophées élevés pour célébrer ses défaites, et il y fut toujours vaincu sans beaucoup de résistance.

Aussi voit‑on qu’il y a parmi les hommes une variété infinie non-seulement de corps, mais d’esprits. Souvent le même homme aura d’excellentes dispositions pour certaines choses, qui, employé à des choses différentes, n’en aura aucune. Bien plus, il arrive souvent qu’a l’égard même de choses de même espèce, le même homme sera très-intelligent pour certaines et très-borné pour d’autres, qu’il sera brave jusqu’à la témérité en certaines occasions, et en d’autres lâche jusqu’à la poltronnerie. Ce ne sont point là des paradoxes. Rien de plus ordinaire, rien de plus connu, du moins de ceux qui sont capables de réflexion. Tel à la chasse attaque avec valeur la bête la plus formidable, qui sous les armes et en présence de l’ennemi, n’a ni cœur ni courage. Il y en a qui se tireront avec honneur d’un combat singulier ; joignez‑les à d’autres dans un ordre de bataille, les armes leur tomberont des mains. La cavalerie thessalienne, par exemple, est invincible, lorsqu’elle se bat par escadrons ; mais si elle quitte son ordonnance, on n’en peut tirer aucun service. C’est le contraire avec les Étoliens. Rien n’approche des Crétois, soit sur mer, soit sur terre, quand il s’agit d’embuscade, de pillage, d’attaques nocturnes, partout en un mot où il faut déployer la ruse et l’adresse ; et lorsque les Crétois sont en ordre de bataille devant l’ennemi, c’est la lâcheté même ; tandis que les Achéens et les Macédoniens ne peuvent combattre qu’ainsi rangés. Après cela, mes lecteurs ne devront pas être surpris si j’attribue quelquefois aux mêmes personnes des dispositions toutes contraires, même à l’égard de choses qui paraissent semblables. Je reviens à mon sujet.




CHAPITRE III.


Les Messéniens se plaignent des Étoliens et sont écoutés. — Ruse de Scopas et de Dorimaque. — Aratus perd la bataille de Caphyes.


Quand les troupes furent assemblées à Mégalopolis, comme l’avait ordonné le conseil des Achéens, les Messéniens se présentèrent une seconde fois, demandant qu’on les vengeât de la perfidie qui leur avait été faite ; mais lorsqu’ils eurent témoigné vouloir porter les armes dans cette guerre, et être enrôlés avec les Achéens, les chefs de ceux‑ci ne voulurent point y consentir, et dirent qu’ils ne pouvaient les recevoir dans leur alliance sans l’agrément de Philippe et des autres alliés. La raison de ce refus, c’est qu’alors subsistait encore l’alliance jurée du temps de Cléomène, et ménagée par Antigonus entre les Achéens, les Épirotes, les Phocéens, les Macédoniens, les Béotiens, les Arcadiens et les Thessaliens. Les Achéens dirent cependant qu’ils feraient marcher des troupes à leur secours, pourvu néanmoins qu’ils donnassent leurs enfans en ôtage et les missent en dépôt à Lacédémone, pour assurance que jamais ils ne feraient la paix avec les Étoliens sans le consentement des Achéens. Les Lacédémoniens mirent aussi des troupes en campagne, en qualité d’alliés, et campèrent sur les frontières des Mégalopolitains, mais moins pour y faire l’office d’alliés que pour être spectateurs de la guerre et voir quel en serait l’événement.

Quand Aratus eut ainsi disposé tout ce qui regardait les Messéniens, il envoya des députés aux Étoliens pour les instruire de ce qui avait été résolu, et leur ordonna de sortir des terres des Messéniens, et de ne pas mettre le pied dans l’Achaïe, sous peine d’être traités comme ennemis. Aussitôt Scopas et Dorimaque, sachant que les Achéens étaient sous les armes, et ne jugeant pas qu’il fût de leur intérêt de désobéir aux ordres de cette république, envoyèrent des courriers à Cylène pour prier Ariston, préteur des Étoliens, de faire conduire à l’île de Philias, tous les vaisseaux de charge qui étaient sur la côte, et partirent deux jours après avec leur butin, prenant leur route vers le pays des Éléens, dont les Étoliens avaient toujours été fort amis, parce que par leur moyen le Péloponnèse leur était ouvert pour y piller et y faire du butin.

Aratus différa deux jours de se mettre en marche, croyant légèrement que les Étoliens quitteraient le pays, comme ils en avaient fait semblant. Il congédia même l’armée des Achéens et les troupes de Lacédémone ; et, ne se réservant que trois mille hommes de pied, trois cents chevaux, et les troupes que commandait Taurion, il s’avança vers Patras, ne voulant qu’inquiéter les Étoliens. Dorimaque, informé qu’Aratus le suivait de près avec un corps de troupes, fut assez embarrassé : d’un côté il craignait que les Achéens ne fondissent sur lui pendant qu’il s’embarquerait et que ses troupes seraient dispersées : mais comme de l’autre il ne souhaitait rien tant que d’allumer la guerre, il fit accompagner le butin par les gens qu’il jugea propres à cette escorte et leur donna ordre de le mener droit à Rios, comme devant là s’embarquer ; puis, marchant lui‑même d’abord vers le même endroit, comme pour escorter le butin, il se détourna tout d’un coup, et prit sa route vers Olympie.

Sur l’avis qu’il reçut là, que Taurion était près de Clitorie, voyant bien que son butin ne pourrait partir de Rios sans péril et sans combat, il crut ne pouvoir mieux faire que d’attaquer sur‑le‑champ Aratus, qui n’avait que fort peu de troupes, et qui ne s’attendait à rien moins qu’à une bataille. Car il pensait en lui‑même que s’il était assez heureux poux vaincre, il aurait du temps de reste pour ravager le pays et partir de Rios sans danger, pendant qu’Aratus prendrait de nouvelles mesures pour rassembler ses Achéens ; ou que, si ce préteur n’osait en venir aux mains, il lui serait encore aisé de se retirer quand il le jugerait à propos. Plein de ces pensées, il se mit en marche et vint camper près de Méthydrion, dans le pays des Mégalopolitains. Le voisinage de l’ennemi étourdit si fort les chefs des Achéens, qu’on peut dire qu’ils en perdirent la tête. Quittant Clitorie, ils campèrent proche Caphyes ; et, pendant que les Étoliens étaient en marche de Méthydrion, prenant le chemin d’Orchomène, Aratus part de son camp avec ses Achéens, et se met en bataille dans la plaine de Caphyes, se couvrant de la rivière qui la traverse. Comme, outre la rivière, il y avait encore plusieurs fossés difficiles à franchir pour aller aux Achéens, les Étoliens, n’osant pas suivre leur premier projet et les attaquer, marchèrent en bon ordre vers les hauteurs qui les conduisaient à Oligyrte, croyant assez faire que d’empêcher qu’on ne les obligeât de combattre.

Déjà l’avant‑garde montait les hauteurs, et la cavalerie qui faisait l’arrière‑garde, traversant la plaine, était presque arrivée au pied de la montagne appelée Propous, lorsqu’Aratus détacha sa cavalerie et les soldats armés à la légère sous le commandement d’Épistrate, Acarnanien, avec ordre d’insulter l’arrière‑garde et de tenter un peu les ennemis. Cependant, s’il avait dessein d’engager un combat, il ne fallait ni fondre sur l’arrière‑garde ni attendre que l’armée ennemie eût traversé toute la plaine ; c’était l’avant‑garde qu’il fallait charger lorsqu’elle y fut entrée : de cette manière le combat se serait livré sur un terrain plat et uni, où les Étoliens qui n’étaient ni armés ni exercés pour combattre en rangs et en files, n’auraient pu soutenir l’attaque des Achéens accoutumés à l’ordre en phalange, et qui avaient encore sur eux l’avantage des armes ; au lieu que, n’ayant su profiter ni du terrain ni de l’occasion, ils attaquèrent l’ennemi lorsque tout lui était plus favorable.

Aussi le succès du combat répondit‑il au projet qu’on en avait formé. Lorsque la cavalerie étolienne vit cette troupe à sa portée, elle n’en continua pas moins son chemin en bon ordre, afin de gagner le pied de la montagne où était son infanterie. Aratus aussitôt, sans voir pourquoi la cavalerie se pressait d’avancer, sans prévoir ce qui allait arriver, crut qu’elle prenait la fuite et ordonna aux soldats des ailes de se détacher de la phalange pour appuyer les troupes légères ; lui‑même, il suivit en toute hâte avec la phalange, faisant faire à droite et marcher par le flanc. La cavalerie étolienne ayant traversé la plaine et atteint l’infanterie, monta un peu la pente au‑dessus du pied de la montagne et s’y posta : l’infanterie se rassemble à sa droite et à sa gauche, criant à ceux qui étaient encore en marche d’accourir à leur secours. Quand ils se crurent en assez grand nombre, ils fondirent serrés sur les premiers rangs de la cavalerie achéenne et les soldats des armés à la légère ; et quand leur nombre se fut augmenté, ils fondirent d’en haut sur les Achéens : le combat fut long-temps opiniâtre, mais enfin les Achéens furent mis en fuite, et les soldats pesamment armés qui venaient à leurs secours, dispersés et sans ordre, ne sachant ce qui s’était passé pendant le combat, ou tombant au milieu de ceux qui fuyaient, furent entraînés par eux ; ce qui fit que cinq cents hommes seulement en vinrent aux mains avec l’ennemi, et qu’il y en eut plus de deux mille qui prirent la fuite.

Les Étoliens firent alors ce que la conjoncture les avertissait de faire ; ils se mirent à la poursuite des Achéens avec des cris dont toute la plaine retentissait. Ceux‑ci se retirèrent vers le corps de leur armée, et tant qu’ils espérèrent de le trouver encore dans l’avantage de son poste : leur fuite se fit en assez bon ordre, et de manière à pouvoir être protégée ; mais voyant que la phalange avait quitté sa première position, et qu’elle était en marche sur une longue colonne, les rangs et les files confondus, une partie se débanda aussitôt et se mit à fuir vers les villes voisines ; l’autre tomba sur les gens de la phalange et les renversa ; de sorte qu’il ne fut nullement besoin de la présence de l’ennemi pour compléter la déroute. Orchomène et Caphyes, qui étaient proches, en sauvèrent un grand nombre. Sans ces deux villes, toute l’armée aurait couru grand risque d’être taillée en pièces. Telle fut la fin du combat livré près de Caphyes.

Quand les Mégalopolitains eurent avis que les Étoliens étaient campés près de Méthydrion, ils s’assemblèrent eu grand nombre au son des trompettes, et vinrent pour secourir les Achéens ; mais le combat s’était livré la veille, et, au lieu de combattre les ennemis avec des gens qu’ils croyaient pleins de vie, ils ne servirent qu’à leur rendre les derniers devoirs. Ayant donc creusé un fossé dans la plaine de Caphyes, ils y jetèrent les morts avec toute la religion que ces malheureux pouvaient attendre d’alliés tendres et affectionnés.

Cet avantage inespéré que les Étoliens avaient remporté par le moyen de leur cavalerie et de leurs troupes légères, leur donna la facilité de traverser impunément le Péloponnèse. Ils eurent la hardiesse d’attaquer la ville de Pellène, ils ravagèrent les terres des Sicyoniens, et enfin se retirèrent par l’isthme. Voilà la cause et le motif de cette guerre des alliés, et son commencement fut le décret que ces alliés, assemblés à Corinthe, portèrent, par les conseils de Philippe.




CHAPITRE IV.


Chef d’accusation contre Aratus. — Il se justifie. — Décret du conseil des alliés contre les Étoliens. — Projet ridicule de ce peuple. — Les Illyriens traitent avec lui. — Dorimaque se présente devant Cynèthe, ville d’Arcadie. — État funeste de cette ville. — Trahison de quelques‑uns de ses habitans.


Quelques jours après leur défaite, les Achéens s’assemblèrent, tous en général et chacun en particulier fort indisposés contre Aratus, qu’ils accusaient unanimement du mauvais succès du combat. Ce qui irrita davantage le peuple, furent les chefs d’accusation que les ennemis de ce préteur étalèrent dans le conseil contre lui : ils disaient que la première faute qu’il avait commise en cela, et dont il ne pouvait se justifier, avait été de hasarder de pareilles entreprises, où il savait qu’il avait souvent échoué, et de les hasarder dans un temps où il n’avait encore aucune autorité ; qu’une autre faute plus grande que la première, était d’avoir congédié les Achéens lorsque les Étoliens faisaient le plus de ravages dans le Péloponnèse, quoiqu’il sût que Scopas et Dorimaque ne cherchaient qu’à embrouiller les affaires et à soulever une guerre ; qu’en troisième lieu il avait eu très-grand tort d’en venir aux mains avec les ennemis avec si peu de troupes et sans aucune nécessité, pendant qu’il pouvait se mettre en sûreté dans les villes voisines, rassembler les Achéens, et alors attaquer les Étoliens, en cas qu’il crût y trouver de l’avantage ; qu’enfin c’était une faute impardonnable, puisqu’il avait résolu de combattre, d’avoir été assez imprudent pour charger les Étoliens, au pied d’une montagne, avec des soldats armés à la légère, au lieu de profiter de la plaine et de faire agir l’infanterie pesamment armée, ce qui lui aurait infailliblement procuré la victoire.

Mais dès qu’Aratus se fut présenté, qu’il eut fait souvenir le peuple de ce qu’il avait fait auparavant pour la république ; que, pour se justifier des accusations intentées contre lui, il eut fait voir qu’il n’était pas la cause de ce qui était arrivé ; qu’il eut demandé pardon des fautes qu’il aurait pu commettre malgré lui dans cette occasion ; qu’il eut prié qu’on délibérât sur les affaires avec calme et sans passion ; le peuple changea tout d’un coup à son égard, et prit des dispositions si généreuses et si favorables, qu’il s’irrita contre les accusateurs d’Aratus, et ne suivit dans tout ce qui se fit ensuite que les avis de ce préteur.

Tout ceci arriva dans la cent trente‑neuvième olympiade. Ce que nous allons rapporter appartient à la suivante.

Le résultat du conseil des Achéens fut que l’on enverrait des députés vers les Épirotes, les Béotiens, les Phocéens, les Acarnaniens et Philippe, pour leur apprendre de quelle manière les Étoliens, contre la foi des traités, étaient entrés dans l’Achaïe à main armée déjà deux fois, et pour les presser, en vertu des traités, de venir à leur secours ; que l’on engagerait les Messéniens à faire alliance avec eux ; que le préteur lèverait cinq mille hommes de pied et cinq cents chevaux ; que l’on secourrait les Messéniens, si les Étoliens entraient sur leurs terres ; qu’enfin on conviendrait avec les Lacédémoniens et les Messéniens du nombre de cavalerie et d’infanterie qu’ils seraient obligés de fournir pour la guerre commune. C’est par ces décrets que les Achéens se mirent au‑dessus du malheur qui leur était arrivé, qu’ils continuèrent à protéger les Messéniens, et qu’ils demeurèrent fermes dans leur première résolution. Les députés s’acquittèrent de leur commission ; Aratus leva des soldats dans l’Achaïe selon le décret de l’assemblée, et les Lacédémoniens et les Messéniens convinrent de donner chacun deux mille cinq cents hommes de pied et deux cent cinquante chevaux. Toute l’armée fut de dix mille hommes de pied et de mille chevaux.

Les Étoliens, quand ils en furent venus à délibérer, conçurent le dessein de traiter de la paix avec les Lacédémoniens, les Messéniens et tous les autres alliés pour les séparer des Achéens, et de faire la paix avec ceux‑ci, s’ils renonçaient à l’alliance des Messéniens ; sinon, de leur déclarer la guerre. C’était le projet du monde le plus ridicule, qui consistait à être alliés des Achéens et des Messéniens et cependant à leur faire la guerre ; supposé qu’ils demeurassent unis ; et à faire la paix en particulier avec les Achéens, en cas qu’ils se tournassent contre les Messéniens. Ce projet est si étrange, qu’on ne conçoit pas comment il a pu leur venir dans l’esprit. Les Épirotes et Philippe, ayant entendu les députés, reçurent les Messéniens dans leur alliance. Ils furent d’abord fort irrités de ce qu’avaient osé faire les Étoliens ; mais leur surprise dura peu : ils savaient que ces sortes de perfidies étaient assez ordinaires à ce peuple. Leur colère s’évanouit bientôt, et on résolut de faire la paix avec lui : tant il est vrai que l’on pardonne plus aisément une injustice continuée qu’une autre qui arriverait rarement, et à laquelle on ne s’attendrait pas !

C’est ainsi que les Étoliens pillaient continuellement la Grèce, et portaient la guerre chez plusieurs peuples, sans qu’on en sût la raison. Et quand on les en accusait, ils ne daignaient pas seulement se défendre. Ils se moquaient de ceux qui leur demandaient raison de ce qu’ils avaient fait, ou même de ce qu’ils avaient dessein de faire. Les Lacédémoniens se joignirent à eux par une alliance secrète, sans que ni la liberté qu’ils avaient recouvrée par le secours d’Antigonus et des Achéens, ni les obligations qu’ils avaient aux Macédoniens et à Philippe pussent les en détourner.

Déjà la jeunesse d’Achaïe était sous les armes, et les Lacédémoniens et les Messéniens s’étaient joints pour venir au secours, lorsque Scerdilaïdas et Demetrius de Pharos, partis d’Illyrie avec quatre‑vingt‑dix frégates, passèrent au‑delà du Lisse, contre les conditions du traité fait avec les Romains. Ils abordèrent d’abord à Pyle et tâchèrent de prendre cette ville, mais sans succès. Ensuite Demetrius, prenant de la flotte cinquante vaisseaux, se jeta sur les îles Cyclades. Il en gagna quelques‑unes à force d’argent, et en ravagea d’autres. Scerdilaïdas, retournant en Illyrie avec le reste de la flotte, prit terre à Naupacte, s’assurant qu’il n’avait rien à craindre d’Amynas, roi des Athamains, dont il était parent. Après avoir fait un traité avec les Étoliens par le moyen d’Agélaus, par lequel traité les Étoliens s’engageaient à partager avec lui les dépouilles qu’ils remporteraient, il s’engagea de son côté à se joindre à eux pour fondre ensemble sur l’Achaïe. Agélaus, Dorimaque et Scopas entrèrent dans ce traité, et tous quatre, s’étant fait ouvrir par adresse les portes de Cynèthe, assemblèrent dans l’Étolie la plus grande armée qu’ils purent, et, l’ayant grossie des Illyriens, ils se jetèrent sur l’Achaïe.

Ariston, préteur des Étoliens, se tenait en repos chez lui, faisant semblant de ne rien savoir de ce qui se passait, et publiant que, loin de faire la guerre aux Achéens, il observait exactement la paix conclue entre les deux peuples : dessein absurde de croire pouvoir cacher sous des paroles ce qui est démenti par des faits publics ! Dorimaque, prenant sa route par l’Achaïe, se présenta tout à coup devant Cynèthe, dans l’Arcadie. Cette ville était depuis long-temps déchirée par des séditions intestines, qui allaient jusqu’à s’égorger et à se bannir les uns les autres. On pillait les biens, on faisait de nouveaux partages des terres. À la fin, ceux des habitans qui soutenaient le parti des Achéens devinrent tellement supérieurs en forces, qu’ils occupèrent la ville, en gardèrent les murailles et se firent donner un commandant par les Achéens.

Cynèthe était en cet état lorsque, peu de jours avant que les Étoliens arrivassent, ceux qui avaient été obligés de sortir y envoyèrent demander qu’on voulût bien les y recevoir et faire la paix avec eux. Les habitans crurent que cela était sincère, et, ne voulant faire cette paix qu’avec l’agrément des Achéens, ils dépêchèrent vers eux pour savoir ce qu’ils en penseraient. Les Achéens ne firent aucune difficulté, s’imaginant que c’était un moyen de se bien mettre dans l’esprit des deux partis, puisque déjà ceux qui étaient dans la ville embrasseraient les intérêts des Achéens ; et que ceux qui voulaient y rentrer, n’étant redevables de tout leur bonheur qu’au consentement que les Achéens avaient donné à leur retour, ne manqueraient pas de leur en témoigner par un parfait attachement leur profonde reconnaissance. Aussitôt les habitans envoyèrent la garnison et le commandant pour conclure la paix et reconduire les exilés dans la ville, après avoir cependant pris d’eux toutes les assurances sur lesquelles on croit ordinairement devoir le plus compter.

Ces trois cents exilés, car il y en avait presque autant, n’attendirent pas qu’il se présentât un sujet ou du moins un prétexte de se déclarer contre la ville et contre leurs libérateurs ; à peine y furent‑ils entrés, qu’ils complotèrent contre eux. Je crois même que, dans le temps qu’on se jurait sur les victimes une fidélité inviolable, ces perfides roulaient déjà dans leur esprit l’attentat qu’ils devaient commettre contre les dieux et contre leurs concitoyens ; car ils ne furent pas si tôt rentrés dans le gouvernement, qu’ils firent venir les Étoliens dans le dessein de perdre et ceux qui les avaient sauvés, et la patrie dans le sein de laquelle ils avaient été élevés. Or, voici la trahison qu’ils eurent l’audace de tramer.




CHAPITRE V.


Les Étoliens s’emparent de Cynèthe, et y mettent le feu. — Demetrius de Pharos et Taurion se mettent à leur poursuite, mais trop tard. — Faiblesse d’Aratus. — Caractère des Cynéthènes. — Pourquoi ils ressemblent si peu au reste des peuples de l’Arcadie.


Parmi les exilés il y en avait quelques‑uns qui avaient eu le commandement dans la guerre, et qu’on appelle pour cela polémarques : c’est à ces magistrats qu’il appartient de fermer les portes de la ville, de garder les clefs tant qu’elles sont fermées, et d’y faire la garde pendant le jour. Les Étoliens avec des échelles étaient toujours prêts, et épiaient l’occasion. Un jour, ces polémarques ayant massacré ceux qui étaient de garde avec eux, et ouvert les portes, une partie des Étoliens entra par là dans la ville, pendant que l’autre escaladait les murailles. Les habitans épouvantés ne savaient quelles mesures prendre. Ils ne pouvaient courir aux portes et les défendre, parce qu’il fallait repousser ceux qui montaient par les murailles ; et ils ne pouvaient aller aux murailles sans abandonner les portes. Ainsi les Étoliens furent bientôt maîtres de la ville. Ils y commirent de grands désordres ; mais ils firent cependant une chose dont on ne peut trop les louer ; ce fut de commencer le carnage par tuer ceux qui leur avaient livré la ville, et de piller d’abord leurs biens. Tous les autres habitans furent ensuite traités de la même manière. Enfin, s’étant logés dans les maisons des citoyens, ils fouillèrent partout, pillèrent tout ce qui s’y trouvait, et tous ceux des habitans qu’ils soupçonnaient d’avoir quelque meuble précieux ou quelque autre chose considérable caché, ils leur faisaient souffrir mille tourmens pour les leur faire découvrir.

Cynèthe ainsi saccagée, ils y mirent une garnison, levèrent leur camp, et s’en allèrent à Luysse. Arrivés au temple de Diane qui est entre Cynèthe et Clitorie, ils tâchèrent d’enlever les troupeaux de la déesse, et de piller tout ce qui se rencontrait autour du temple. Les Luyssiates eurent la prudence de leur donner quelques meubles et quelques ornemens sacrés, et par là les empêchèrent de se souiller par une impiété, et de faire un plus grand tort dans le pays. De là les Étoliens allèrent mettre le camp devant Clitorie.

Pendant ce temps‑là, Aratus, préteur des Achéens, envoyait demander du secours à Philippe, levait lui‑même des troupes, assemblait les forces que les Lacédémoniens et Messéniens lui fournissaient en vertu des traités. D’abord les Étoliens tâchèrent de persuader aux Clitoriens de rompre avec les Achéens, et d’entrer dans leur alliance : n’en étant point écoutés, ils les assiégent et tentent d’escalader les murailles. Les Clitoriens se défendirent et les repoussèrent avec tant de valeur, qu’ils furent obligés de lever le siége et de faire retraite. En revenant vers Cynèthe, ils amenèrent avec eux les troupeaux sacrés de Diane. Ils auraient bien voulu livrer cette ville aux Éléens ; mais ceux‑ci n’ayant pas voulu l’accepter, ils prirent dessein de la garder pour eux‑mêmes, et en donnèrent le commandement à Euripide. Ensuite, sur l’avis qu’ils reçurent qu’il venait des troupes de Macédoine au secours de cette ville, ils y mirent le feu et se retirèrent. De là ils vinrent une seconde fois à Rios pour s’embarquer et retourner dans leur pays.

Taurion, qui avait appris l’invasion des Étoliens et ce qu’ils avaient fait à Cynèthe, voyant que Demetrius de Pharos, parti des îles Cyclades, était débarqué à Cenchrée, pria ce prince de secourir les Achéens, de transporter par l’isthme ses frégates, et de tomber sur les Étoliens. Demetrius alors avait fait un riche butin dans les Cyclades, mais il en fuyait honteusement, poursuivi par les Rhodiens. Il écouta d’autant plus volontiers la proposition, que Taurion se chargeait de faire les frais du transport des frégates. Il passa dont l’isthme, mais il était parti deux jours trop tard pour rejoindre les Étoliens. Il se contenta de piller quelques endroits de leur côte, et cingla vers Corinthe.

On ne tira pas non plus grands secours des Lacédémoniens, quoiqu’il eussent reçu ordre d’en envoyer. Il vint de ce pays‑là quelque cavalerie et quelques hommes de pied, seulement pour qu’on ne dît pas qu’ils avaient refusé le secours qu’on leur avait demandé. Aratus avec ses Achéens se conduisit aussi dans cette occasion plus en politique qu’en capitaine. Il se tint tranquille. Le souvenir de l’échec qu’il avait reçu le retint, il donna à Dorimaque et à Scopas tout le loisir de faire tout ce qu’ils jugeraient à propos, et de retourner chez eux. Cependant ils opérèrent leur retraite par des endroits où il lui eût été fort aisé de les charger. C’était des défilés où un trompette aurait suffi pour remporter la victoire.

Mais quelques mauvais traitemens que les Cynéthéens eussent soufferts, on ne les plaignait pas : c’était le peuple du monde qui méritait le plus d’être maltraité. Ce sont cependant des Arcadiens, peuple célèbre dans toute la Grèce par son amour pour la vertu, par la régularité de ses mœurs, par son zèle pour l’hospitalité, par sa douceur et sa politesse, et surtout par son respect envers les dieux. Pourquoi donc les Cynéthéens, Arcadiens eux‑mêmes, surpassaient‑ils alors tous les autres Grecs en cruauté et en impiété ? C’est ce qu’il sera bon d’éclaircir en peu de mots.

Pour moi, je suis persuadé que c’est parce que les Cynéthéens sont les premiers et les seuls d’Arcadie qui aient abandonné ce que les anciens, sages et éclairés sur ce qui convenait à la paix de leur pays, avaient prudemment établi, savoir : l’exercice de la belle musique, qui n’est qu’utile aux autres hommes, mais qui est absolument nécessaire aux Arcadiens ; car je ne reconnais point Éphore, et cet auteur s’oublie lui‑même lorsqu’il dit, au commencement de son ouvrage, que la musique n’a été inventée que pour tromper les hommes et leur faire illusion. Il ne faut pas croire que les anciens Crétois et Lacédémoniens aient pris sans raison, pour animer leurs soldats à la guerre, la flûte et des airs au lieu d’une trompette, ni que les premiers Arcadiens si austères du reste dans leurs mœurs, aient eu tort de croire la musique nécessaire à leur république. Cependant ils en étaient si persuadés, qu’ils voulurent non-seulement que les enfans la suçassent pour ainsi dire avec le lait, mais encore que les jeunes gens y fussent exercés jusqu’à l’âge de trente ans ; car tout le monde sait que ce n’est presque que chez les Arcadiens que l’on entend les enfans chanter des hymnes en l’honneur des dieux et des héros de leur patrie, et qu’ils y sont obligés par les lois. Ce n’est aussi que chez eux que l’on apprend les airs de Philoxène et de Timothée, qu’en plein théâtre, chaque année, aux fêtes de Bacchus, on danse au son des flûtes, et que l’on s’exerce à des combats chacun selon son âge, les enfans à des combats d’enfans, les jeunes gens à des combats d’hommes. Ils croient pouvoir sans honte ignorer toutes les autres sciences ; mais ils ne peuvent ni refuser d’apprendre à chanter, parce que les lois les y obligent, ni s’en défendre sous prétexte de le savoir, parce qu’ils croiraient par là se déshonorer. Ces petits combats donnés chaque année au son des flûtes, selon les règles de la guerre, et ces danses faites aux dépens du public, ont encore une autre utilité ; c’est que par là les jeunes gens font connaître à leurs concitoyens de quoi ils sont capables.

Je ne puis me persuader que nos pères par cette institution, n’aient eu en vue que l’amusement et le plaisir des Arcadiens ; c’est parce qu’ils avaient étudié leur naturel, et qu’ils voyaient que leur vie dure et laborieuse avait besoin d’être adoucie par quelque exercice agréable. L’austérité des mœurs de ce peuple en fut encore une autre raison, défaut qui lui vient de l’air froid et triste qu’il respire dans la plupart des endroits de cette province ; car nos inclinations, pour l’ordinaire, sont conformes à l’air qui nous environne. C’est de là qu’on voit dans les nations différentes et éloignées les unes des autres une si grande variété non-seulement de coutumes, de visages et de couleurs, mais encore d’inclinations. Ce fut donc pour adoucir et tempérer la dureté et la férocité des Arcadiens, qu’ils introduisirent les chansons et les danses, et qu’ils établirent outre cela des assemblées et des sacrifices publics tant pour les hommes que pour les femmes, et des chœurs d’enfans de l’un et de l’autre sexe. En un mot, ils mirent tout en œuvre pour cultiver les mœurs et humaniser le caractère intraitable de leurs concitoyens.

Les Cynéthéens avaient plus besoin que personne de ce secours ; l’air qu’ils respirent et le terrain qu’ils occupent sont les plus désagréables de toute l’Arcadie. Pour avoir négligé cet art, ils passèrent bientôt des querelles et des contestations à une si grande férocité, qu’il n’y a point de canton dans la Grèce où il se soit commis des désordres plus grands et plus continuels. Enfin ils étaient devenus si odieux au reste de l’Arcadie, qu’après le carnage que nous avons rapporté, lorsqu’ils envoyèrent des députés à Lacédémone, dans toutes les villes d’Arcadie où ceux‑ci passèrent, on leur fit aussitôt dire par un héraut qu’ils se retirassent. On fit plus à Mantinée ; car, dès qu’ils furent sortis, les habitans se purifièrent, et, portant des victimes, firent des processions autour de la ville et du territoire.

Tout ceci soit dit pour justifier les mœurs et les usages des Arcadiens, pour faire voir à ce peuple que ce n’est pas sans raison que l’exercice de la musique y a été établi, et pour les porter à ne jamais le négliger. Je souhaite aussi que les Cynéthéens profitent de cette digression, et qu’avec l’aide des dieux, ils s’adonnent à tout ce qui peut adoucir leur caractère, et surtout à la musique. C’est le seul moyen qu’ils aient pour se défaire de cet esprit sauvage et féroce qu’ils avaient dans ce temps‑là. En voilà assez sur les Cynéthéens. Je reprends mon récit.




CHAPITRE VI.


Sédition à Lacédémone. — Trois éphores soulèvent la jeunesse contre les Macédoniens. — Sage réponse de Philippe sur ce soulèvement. — Les alliés déclarent la guerre aux Étoliens.


Quand les Étoliens eurent fait dans le Péloponnèse tout le ravage que nous avons vu, ils revinrent chez eux sans opposition. Pendant ce temps‑là Philippe était à Corinthe avec une armée pour secourir les Achéens. Comme il était arrivé trop tard, il dépêcha vers tous les alliés pour les presser de lui faire venir à Corinthe ceux avec qui ils souhaitaient qu’on délibérât sur les intérêts communs. Il se mit lui‑même en marche, et s’avança vers Tégée, sur l’avis qu’il avait eu qu’il y avait une sédition à Lacédémone, et que les citoyens s’égorgeaient les uns les autres. Ce peuple, accoutumé à être gouverné par des rois et à obéir à des chefs, n’eut pas été plus tôt mis en liberté par Antigonus, qu’il se mit en tête que tous étaient égaux et avaient les mêmes droits.

D’abord deux des éphores tinrent secrète la disposition où ils étaient. Trois autres s’entendaient avec les Étoliens, persuadés que Philippe était trop jeune pour gouverner le Péloponnèse. Mais, les Étoliens étant sortis de cette province, et Philippe étant arrivé de Macédoine plus tôt qu’ils ne pensaient, les trois derniers commencèrent à se défier d’un des deux autres nommé Adimante, qui n’approuvait pas le dessein qu’ils projetaient, et qu’ils lui avaient communiqué. Ils craignirent qu’il ne les trahît auprès de Philippe, et ne lui découvrît leur cabale. Pour prévenir ce malheur, ils assemblèrent quelques jeunes gens et firent publier que ceux qui étaient en âge de porter les armes se trouvassent au temple de Minerve, pour prendre les armes contre les Macédoniens qui approchaient. Un ordre si peu attendu mit en révolution toute la jeunesse. Adimante, affligé de ce tumulte, se hâta d’arriver le premier, et quand la jeunesse fut assemblée : « Lorsque nous apprîmes, dit‑il, que les Étoliens, nos ennemis déclarés, mettaient le pied sur nos frontières, c’était alors que l’on devait publier de ces sortes de décrets et faire des levées ; mais aujourd’hui que ce sont les Macédoniens, nos amis et nos défenseurs, qui viennent à notre secours, leur roi à leur tête, est‑il prudent de nous soulever contre eux ? » À peine avait‑il achevé, que quelques jeunes gens lui passèrent leurs épées au travers du corps. Ils égorgèrent encore Sthénélas, Alcamène, Thyeste, Bionidas et un grand nombre d’autres citoyens. Polyphonte et quelques autres, prévoyant les suites de cette affaire, se retirèrent sagement vers Philippe.

Aussitôt après ce massacre, les éphores qui en avaient été les principaux auteurs envoyèrent à Philippe pour se plaindre de ces meurtres et pour le prier de ne pas venir à Lacédémone que le soulèvement n’y fût apaisé et que tout n’y fût tranquille ; qu’il devait être persuadé qu’ils feraient pour les Macédoniens tout ce que la justice et l’amitié demandaient d’eux. Ces députés rencontrèrent Philippe près du mont Parthénion, et suivirent exactement leurs instructions. Philippe, après les avoir entendus, leur dit de retourner promptement dans leur pays et de dire aux éphores qu’il allait continuer sa route et camper à Tégée, et qu’ils envoyassent sur‑le‑champ des gens de poids et d’autorité pour délibérer ensemble sur ce qu’il y avait à faire. Ceux‑ci retournèrent chez eux, selon l’ordre que le roi leur avait donné, et firent connaître ses intentions. Aussitôt les principaux de Lacédémone envoyèrent à Philippe dix citoyens qui, étant arrivés à Tégée et admis dans le conseil du roi, Ogias à leur tête, commencèrent par faire le procès à Adimante, promirent à Philippe de garder exactement le traité d’alliance fait avec lui, et l’assurèrent qu’il n’avait point d’amis qui embrassassent ses intérêts avec plus de chaleur et d’affection que les Lacédémoniens. Après ce discours et quelques autres semblables ils prirent congé.

Le conseil du roi se trouva fort partagé. Quelques‑uns, informés de la sédition qui s’était élevée à Lacédémone, et sachant qu’Adimante n’avait été tué que parce qu’il embrassait le parti des Macédoniens, et que d’ailleurs les Lacédémoniens avaient eu dessein d’appeler les Étoliens, conseillaient à Philippe de faire un exemple de ce peuple, et de le traiter comme Alexandre avait traité les Thébains aussitôt qu’il fut monté sur le trône de Macédoine. D’autres, plus anciens, dirent que la faute ne méritait pas une punition si rigoureuse, qu’il fallait châtier ceux qui étaient la cause de la sédition, les dépouiller de leurs charges, et en revêtir ceux qui étaient attachés au roi.

Philippe répondit à tout cela d’un manière fort prudente et fort judicieuse, si cependant l’on doit croire que la réponse vint de lui ; car il n’est guère vraisemblable qu’un jeune homme de dix‑sept ans ait été capable de porter son jugement sur des affaires de cette importance. Mais un historien doit toujours attribuer les décisions à ceux qui sont à la tête des affaires, sauf à ses lecteurs à juger que les conseils sur lesquels les décisions sont fondées viennent de ceux qui sont auprès du roi, et surtout de ceux qu’il admet à ses délibérations. Il est très-probable que ce que le roi prononça alors, c’était Aratus qui le lui avait suggéré.

Le roi répondit donc que, dans les hostilités que se faisaient les alliés les uns aux autres en particulier, tout ce qu’il avait à faire, c’était d’y mettre ordre de bouche ou par lettres, et de faire sentir qu’il en était averti ; qu’il n’y avait que les fautes qui pouvaient blesser l’alliance en général, qu’il fût obligé de corriger, sur les avis du conseil public ; que, les Lacédémoniens n’ayant rien fait de notoire contre cette alliance en général, et promettant au contraire de s’acquitter fidèlement de leurs devoirs envers les Macédoniens, il ne convenait pas d’en agir avec eux à la rigueur ; que son père ne les avait pas maltraités, quoiqu’il les eût vaincus comme ennemis ; qu’il ne pouvait donc, lui, sans offenser la raison et la justice, les perdre sans ressource pour un si frivole motif.

Aussitôt qu’on eut conclu qu’il ne fallait plus penser à ce qui était arrivé, le roi envoya Pétrée, un de ses favoris, avec Omias, à Lacédémone, pour exhorter le peuple à lui être fidèle ainsi qu’aux Macédoniens, et pour donner et recevoir les sermens accoutumés. Après cela, il se mit en marche et revint à Corinthe. Tous les alliés furent charmés de la manière dont il en avait usé avec les Lacédémoniens.

À Corinthe il tint conseil sur les affaires présentes avec ceux qui lui étaient venus des villes alliées, et délibéra avec eux sur les mesures qu’il fallait prendre à l’égard des Étoliens. Les Béotiens les accusaient d’avoir pendant la paix pillé le temple de Minerve Itonia ; les Phocéens de s’être mis en campagne pour emporter de force Ambryson et Daulion ; les Épirotes d’avoir ravagé leur province ; les Acarnaniens d’avoir fait de sourdes menées contre la ville de Thyrée, et d’avoir osé l’insulter de nuit ; les Achéens d’avoir envahi Clarion dans le pays des Mégalopolitains, d’avoir ravagé les terres des Patréens, et des Pharéens, d’avoir mis Cynèthe au pillage, d’avoir pillé le temple de Diane proche de Louysse, d’avoir assiégé Clitorie, d’avoir tenté sur mer de s’emparer de Pyles, et sur terre de Mégalopolis d’Illyrie, qui ne faisait que de commencer à se repeupler. Après avoir entendu toutes ces accusations, le conseil conclut unanimement qu’il fallait déclarer la guerre aux Étoliens.

Dans le décret qu’on en fit, et à la tête duquel on avait déduit toutes les accusations précédentes, le conseil déclarait qu’en faveur des alliés on se réunirait pour reprendre sur les Étoliens quelque ville ou quelque pays qu’ils eussent envahi depuis la mort de Demetrius père de Philippe ; que ceux qui par force avaient été contraints d’entrer dans le gouvernement des Étoliens seraient tous rétablis dans leur gouvernement naturel, et qu’ils seraient remis en possession de leur pays et de leurs villes, sans garnison, sans impôt, parfaitement libres et sans autres lois que celles de leurs pères ; enfin que l’on remettrait en vigueur les lois des amphictyons, et qu’on leur rendrait le temple dont les Étoliens avaient voulu se rendre les maîtres. Ce décret fut ratifié la première année de la cent quarantième olympiade, et ce fut le commencement de la guerre appelée sociale ou des alliés, commencement qui ne pouvait être ni plus juste ni plus propre à réparer les désordres passés.




CHAPITRE VII.


Philippe vient au conseil des Achéens. — Scopas est fait préteur chez les Étoliens — Philippe retourne en Macédoine. — Il attire Scerdilaïdas dans le parti des alliés.


Le conseil envoya aussitôt des députés aux alliés, afin que tous donnassent leur suffrage au décret, et prissent les armes contre les Étoliens. Philippe écrivit aussi aux Étoliens, pour les avertir que s’ils avaient de quoi se justifier, ils n’avaient qu’à se présenter à l’assemblée publique ; mais qu’ils se trompaient grossièrement, si, après avoir, sans un décret public, porté le ravage chez tous leurs voisins, ils s’imaginaient que ceux qui avaient été maltraités laisseraient ces brigandages impunis, ou qu’en se vengeant ils passeraient pour avoir les premiers commencé la guerre. Cette lettre reçue, les chefs des Étoliens, qui se flattaient de l’espoir que Philippe ne viendrait pas, prirent jour pour venir trouver le roi à Rhios ; puis, sur l’avis qu’il était arrivé, ils lui firent savoir par une lettre qu’avant l’assemblée du peuple, ils n’avaient pas droit de rien décider par eux‑mêmes sur les affaires d’état. Pour les Achéens, ils confirmèrent le décret dans une assemblée à Égion, et ordonnèrent par un héraut de faire la guerre aux Étoliens. Le roi vint à ce conseil ; il y fit un long discours, qui fut parfaitement bien reçu, et on lui renouvela toutes les protestations d’amitié et de fidélité qui avaient autrefois été faites à ses ancêtres.

Vers le même temps, les Étoliens, assemblés pour le choix des magistrats, donnèrent la préture à ce Scopas qui avait été la cause de tous les maux que nous avons rapportés. Je ne sais que dire d’un pareil procédé : ne point faire la guerre en vertu d’un décret public, mais aller en corps d’armée ravager les terres de ses voisins ; ne point punir les auteurs de ce trouble, mais au contraire leur donner les premières charges, rien ne me paraît plus méprisable et plus odieux. Car comment pourrait‑on qualifier autrement cette conduite ? Un exemple rendra le tort des Étoliens plus sensible. Quand Phébidas, par trahison, fut entré dans la citadelle de Thèbes, les Lacédémoniens se contentèrent de punir l’auteur de la perfidie, et laissèrent la garnison dans la place. Était‑ce assez pour réparer l’insulte, que de châtier celui qui l’avait faite ? Il était cependant en leur pouvoir de chasser la garnison, et il était de l’intérêt des Thébains qu’elle fût chassée. De même, du temps de la paix faite par Antalcidas, ils publièrent qu’ils laissaient les villes en liberté, et qu’ils leur permettaient de se conduire par leurs lois, sans cependant en retirer les gouverneurs qui y étaient de leur part. Après avoir ruiné les Mantinéens leurs amis et leurs alliés, à les entendre, ils ne leur avaient fait aucun tort en les tirant d’une ville pour les disperser dans plusieurs. N’est‑ce pas une folie, et une folie jointe à une noire méchanceté, que de vouloir que tout le monde soit aveugle, parce que l’on fait semblant de fermer les yeux ? Cette conduite, à peu près semblable dans les deux républiques, attira de grands malheurs sur l’une et sur l’autre, et ceux qui voudront bien gouverner, soit leurs affaires particulières ou les affaires générales, se donneront bien garde de les imiter.

Philippe, après avoir réglé les affaires des Achéens, reprit avec son armée la route de Macédoine pour faire au plus tôt les préparatifs de la guerre. Ce prince, par le décret dont nous avons parlé, se fit beaucoup d’honneur non-seulement parmi les alliés, mais dans toute le Grèce, et l’on conçut de grandes espérances de sa douceur et de sa grandeur d’âme.

Toutes ces choses se passaient dans le temps qu’Annibal, maître de tout le pays d’au‑delà de l’Èbre, se disposait à faire le siége de Sagonte. On voit ici que, si dès le commencement j’avais joint les affaires des Grecs avec les premiers mouvemens d’Annibal, j’aurais été obligé dans le premier livre, pour suivre l’ordre des temps, de les entremêler avec les troubles d’Espagne, et que, comme les guerres d’Italie, d’Espagne et d’Asie ont eu chacune un commencement qui leur était propre, et se sont terminées de la même manière, il était plus à propos que je parlasse en particulier de chacune, jusqu’à ce que j’arrivasse au temps où, jointes et mêlées l’une avec l’autre, elles commencèrent à tendre au même but. Par cette méthode on montrera plus clairement les commencemens de chaque guerre ; on découvrira aussi plus aisément leur jonction, dont nous avons déjà rapporté la manière et le sujet ; ensuite nous n’aurons plus qu’à faire une histoire commune de toutes. Or, cette jonction se fit sur la fin de la guerre que nous racontons, dans la troisième année de la cent quarantième olympiade. Ainsi, après cette guerre, suivant l’ordre des temps, nous parlerons de toutes les autres en commun ; mais, pour ce qui a précédé, il faut le traiter en particulier, comme je viens de dire. Seulement je prie qu’on se rappelle ce qui est arrivé dans le même temps, et dont j’ai parlé dans le premier livre, afin que l’on suive plus facilement le fil de ma narration, et qu’on soit plus frappé des choses qu’elle contient.

Pour revenir à Philippe, pendant ses quartiers d’hiver dans la Macédoine il s’appliqua surtout à lever des troupes, et à mettre son royaume en sûreté contre les Barbares qui le menaçaient. Il eut aussi une conférence seul à seul avec Scerdilaïdas, pour le porter à se joindre aux autres alliés et à lui. Celui‑ci se laissa d’abord gagner par les promesses que le roi lui fit de l’aider à mettre ordre aux affaires d’Illyrie, et par le mal qu’il lui dit des Étoliens, dont on n’en pouvait assez dire. Les injustices qui se font d’état à état ne diffèrent de celles que les particuliers se font les uns aux autres, qu’en ce que les premières sont en plus grand nombre et d’une plus grande conséquence. À l’égard des sociétés particulières qui lient entre eux les brigands et les voleurs, elles ne se détruisent pour l’ordinaire que parce que ceux qui les composent ne s’en tiennent pas aux conventions qu’ils ont faites. C’est ce qui arriva alors aux Étoliens. Ils étaient convenus avec Scerdilaïdas qu’il aurait une partie du butin, s’il se jetait avec eux sur l’Achaïe. Il se laissa persuader, et fit ce qu’on demandait de lui. Les Étoliens pillent Cynèthe, ils font un riche butin d’hommes et de troupeaux, et ne pensent seulement pas à lui dans le partage de ces dépouilles. Dans l’indignation où il était, Philippe n’eut besoin que de lui rappeler en peu de mots dans la mémoire l’infidélité des Étoliens. Il exigea néanmoins qu’on lui donnât vingt talens chaque année, et trente frégates pour attaquer les Étoliens par mer.




CHAPITRE VIII.


Les Acarnaniens entrent dans l’alliance. — Éloge de ce peuple. — Mauvaise foi des Épirotes. — Fautes que font les Messéniens en ne se joignant pas aux autres alliés. — Avis important aux Péloponnésiens.


Pendant que Philippe travaillait de son côté, les députés envoyés aux alliés allèrent d’abord dans l’Acarnanie, et présentèrent le décret. Il fut universellement approuvé et ratifié. Les Acarnaniens coururent aussitôt aux armes, quoiqu’il n’y eût pas de peuple qui pût plus légitimement s’en dispenser, affecter des délais et craindre de se brouiller avec ses voisins. Outre que l’Acarnanie est limitrophe de l’Étolie, rien n’est plus aisé à conquérir que cette province, et, peu de temps avant cette guerre, leur haine pour les Étoliens leur avait attiré de très-grands maux. Mais les gens bien nés s’exposent à tout, sacrifient tout pour le devoir. Or, quelque faibles que soient par eux‑mêmes les Acarnaniens, il n’y a pas de peuple, parmi les Grecs, qui ait le devoir plus à cœur. On peut hardiment compter sur eux dans les plus fâcheuses conjonctures ; on ne voit nulle part dans la Grèce plus d’amour pour la liberté, et plus de fermeté pour s’y maintenir.

Les Épirotes écoutèrent les députés et ratifièrent le décret ; mais, lâches et de mauvaise foi, ils convinrent en même temps qu’ils attendraient pour faire la guerre aux Étoliens, que le roi la leur fît, et aux députés des Étoliens, ils dirent qu’ils voulaient vivre en paix avec eux. On envoya aussi des députés vers le roi Ptolémée, et on le pria de n’aider, ni d’argent ni d’autres munitions, les Étoliens contre Philippe et les alliés.

Pour les Messéniens, quoique ce fût pour eux que l’on avait entrepris cette guerre, ils firent réponse aux députés, qu’ils n’entreraient point dans cette guerre que la ville de Phigalée, qui était sur leurs frontières, n’eût été enlevée aux Étoliens, dont elle dépendait. Ce furent Oénis et Nicippus, éphores des Messéniens, et quelques autres qui tenaient pour l’oligarchie, qui firent prendre ce parti au peuple, malgré toute la répugnance qu’il y avait. Il s’en fallait beaucoup, au moins selon moi, que ce fût le meilleur qu’il y eût à prendre. Il est vrai que la guerre est un grand mal ; mais elle n’est pas si à craindre qu’on doive plutôt tout souffrir que de l’avoir. Si rien n’est préférable à la paix, pourquoi donc faisons‑nous tant valoir le droit d’égalité, la liberté de dire ce que nous pensons, et le nom de liberté ? Louons‑nous les Thébains de s’être soustraits aux guerres qu’il fallait soutenir contre les Mèdes pour le salut de toute la Grèce, et d’avoir craint les Perses jusqu’à se soumettre à leur domination ? Pindare, d’accord avec les Thébains, conseille, pour maintenir la tranquillité publique, de chercher la brillante lumière du repos. Voilà de grands mots, mais qui n’expriment, comme on eut lieu de le reconnaître peu de temps après, qu’une maxime honteuse, et qui fut très-funeste à la patrie de ce poète. Rien n’est plus estimable que la paix, quand elle ne blesse en rien nos droits ni notre honneur ; si elle nous déshonore et nous réduit en servitude, rien n’est plus infamant et plus préjudiciable.

Mais la faction de ceux qui parmi les Messéniens étaient pour l’oligarchie, ne faisant attention qu’à ses intérêts particuliers, recherchait toujours la paix avec trop d’empressement. Il est vrai que, par là, ils se sont souvent épargné de mauvaises affaires, et ont évité beaucoup de dangers ; mais enfin ce penchant pour la paix fut porté si loin qu’il mit leur patrie à deux doigts de sa perte. La raison en est, à ce qu’il me semble, que les Messéniens ont pour voisins les deux peuples les plus puissans du Péloponnèse, j’ose dire même de toute la Grèce, savoir : les Arcadiens et les Lacédémoniens, et qu’ils n’ont pas gardé à leur égard la conduite qu’il convenait de garder. Depuis leur établissement dans la Messénie, les Lacédémoniens avaient contre eux une haine irréconciliable, sans que l’honneur leur inspirât rien pour se venger noblement de cette haine. Les Arcadiens, au contraire, les aimaient et les protégeaient, et cette amitié qu’il fallait cultiver, ils la négligeaient. Tant que ces deux voisins se faisaient la guerre l’un à l’autre, ou l’allaient faire ailleurs, les Messéniens tranquilles jouissaient d’une paix profonde et des commodités que le pays leur fournissait ; mais dès que les Lacédémoniens, de retour chez eux, n’avaient plus rien à faire, ils ne songeaient qu’à leur nuire et qu’à les inquiéter ; et comme les Messéniens n’étaient pas en état de s’opposer à une puissance si formidable, et qu’ils ne s’étaient pas auparavant ménagé des amis capables de tout entreprendre pour les secourir, ils étaient contraints ou de leur rendre les services les plus bas, ou, s’ils ne pouvaient se résoudre à la servitude, d’abandonner leur patrie et de fuir au loin avec leurs femmes et leurs enfans. C’est ce qui leur est arrivé bien des fois, et encore depuis assez peu de temps.

Fassent les dieux que les Péloponnésiens s’affermissent tellement dans l’état où ils sont maintenant, que jamais ils n’aient besoin de l’avis que je vais leur donner ; mais, s’il arrive qu’ils soient menacés de quelque révolution, je ne vois pour les Messéniens et pour les Mégalopolitains qu’une seule voie pour se maintenir long-temps dans leur pays, c’est, selon la pensée d’Épaminondas, de se joindre ensemble de manière que rien ne soit capable de rompre ou d’altérer tant soit peu leur union. Ils n’ont qu’à remonter aux temps qui les ont précédés, pour se convaincre des avantages de cette société. Entre autres choses que les Messéniens firent pour marquer aux Mégalopolitains leur reconnaissance, au temps d’Aristomène, ils élevèrent une colonne près de l’autel de Jupiter Lycien, sur laquelle, d’après le témoignage de Callisthène, étaient inscrits ces quatre vers :

Il n’a pas été permis qu’un roi injuste restât impuni.
Messène, grâce à Jupiter, a découvert celui qui l’avait trahie,
Un parjure ne saurait échapper à la divinité.
Salut, roi Jupiter ! continue à protéger les Arcadiens.

Il me paraît que les Messéniens, dans cette inscription, ne prient les dieux de sauver l’Arcadie que parce qu’elle était pour eux comme une seconde patrie après la perte de la leur propre. En effet, pendant la guerre d’Aristomène, après qu’ils eurent été chassés de leur patrie, les Arcadiens ne se contentèrent pas de les recevoir chez eux et de les ranger au nombre des citoyens, ils donnèrent encore leurs filles en mariage à ceux des jeunes Messéniens qui étaient en âge de se marier. Outre cela, ils firent une exacte recherche de la trahison dont Aristocrate leur roi s’était rendu coupable dans le combat appelé la journée du fossé, le tuèrent, et éteignirent toute sa race.

Mais sans recourir aux vieux temps, ce qui s’est passé depuis l’union de Mégalopolis avec Messène, prouve assez ce que je viens d’avancer. Après la bataille de Mantinée, où la mort d’Épaminondas rendit la victoire douteuse, bien que les Lacédémoniens ne voulussent pas que les Messéniens fussent compris dans le traité, parce qu’ils espéraient se rendre bientôt maîtres de Messène ; les Mégalopolitains et tous ceux qui étaient unis avec les Arcadiens pressèrent si fort les alliés d’admettre les Messéniens, de recevoir leurs sermens, et de les faire entrer dans le traité le paix, qu’enfin ils l’emportèrent, et que les Lacédémoniens furent les seuls de toute la Grèce qui en fussent exclus. Après cela, doutera‑t‑on dans la postérité que le conseil que nous donnons aux Messéniens et aux Mégalopolitains soit bien fondé ? Aussi ne le leur ai‑je donné qu’afin que, n’oubliant jamais les maux que leur patrie a soufferts de la part des Lacédémoniens, ils vivent toujours les uns avec les autres dans une parfaite intelligence et se gardent une fidélité inviolable, et que la terreur de cet ennemi ni le désir de la paix ne les portent jamais à se séparer les uns des autres. Revenons à notre sujet.




CHAPITRE IX.


Députation des Spartiates vers les Étoliens. — Sparte demeure fidèle à Philippe. — Sédition qui s’élève dans cette ville, et pourquoi. — On y crée de nouveaux rois, qui font la guerre aux Achéens.


Les Lacédémoniens reçurent les députés des alliés assez selon leur coutume ; aveuglés par leur folie et leur mauvaise volonté, ils les renvoyèrent sans leur rien répondre : tant ce que l’on dit est vrai, qu’une audace effrénée renverse l’esprit et ne forme que des projets chimériques. Cependant on élut à Sparte de nouveaux éphores. Ceux qui avaient d’abord embrouillé les affaires, et qui avaient été la cause des meurtres, envoyèrent un message vers les Étoliens pour en faire venir un député. Ceux‑ci écoutèrent avec plaisir les propositions des Lacédémoniens, et leur envoyèrent Machatas avec quelques autres. Ce député se présenta aux éphores, qui demandèrent que l’on fît parler Machatas dans une assemblée du peuple, que l’on créât des rois selon l’ancien usage, et que l’on ne souffrît point que, contre les lois, l’empire des Héraclides fût anéanti. Les éphores ne goûtaient point du tout ces demandes ; mais, ne pouvant résister à l’empressement que l’on témoignait, et craignant que les jeunes gens ne causassent quelque tumulte, ils dirent, sur l’article des rois, qu’on en délibérerait, et accordèrent une assemblée à Machatas.

Le peuple s’assemble, Machatas fait une longue harangue, où, pour engager les Lacédémoniens à se joindre avec les Étoliens, il eut l’impudence de charger les Macédoniens de cent crimes imaginaires, et de donner aux Étoliens des louanges qu’ils n’avaient jamais méritées. Quand il se fut retiré, le conseil se trouva très-embarrassé. Quelques‑uns opinaient en faveur des Étoliens, et souhaitaient qu’on fît alliance avec eux ; quelques autres étaient d’un avis contraire. Mais quelques anciens ayant représenté au peuple les bienfaits qu’il avait reçus d’Antigonus et des Macédoniens, et les maux au contraire que leur avaient causés Charixène et Timée, lorsque les Étoliens, fondant en grand nombre et à main armée sur leurs terres, les avaient ravagées, en avaient mis dans les fers les habitans, et s’étaient voulu emparer de Sparte par fraude et par violence, en se servant pour cela du ministère des exilés, le peuple changea aussitôt de sentiment, et se laissa enfin persuader de demeurer fidèle à Philippe et aux Macédoniens, ce qui fit que Machatas reprit le chemin de son pays sans avoir rien fait.

Cette résolution déplut infiniment à ceux qui d’abord avaient été la cause de tous les troubles. Pour la rendre inutile, ils gagnèrent quelques jeunes gens, et imaginèrent l’expédient du monde le plus impie. C’était alors le temps où il se devait faire je ne sais quel sacrifice à Minerve, et pour cela il fallait que la jeunesse en âge de porter les armes accompagnât la victime au temple de cette déesse, et que les éphores fissent eux‑mêmes la cérémonie dans ce temple. Quand l’heure du sacrifice fut venue, quelques jeunes soldats se jetèrent tout d’un coup sur les éphores et les massacrèrent. Ainsi ce temple, qui jusque là avait été un asile pour ceux qui s’y réfugiaient, quand même ils eussent été condamnés à la mort, fut alors tellement méprisé et profané, que l’on y vit couler le sang de tous les éphores autour de l’autel et de la table sacrée. On égorgea de même Gyridas et quelques vieillards ; on mit en fuite tous ceux qui étaient opposés aux Étoliens, on choisit parmi eux des éphores, et on conclut l’alliance avec ce peuple.

Ce qui porta les Lacédémoniens à de si grands excès, fut la haine qu’ils avaient pour les Achéens, leur ingratitude à l’égard des Macédoniens, leur inconsidération à l’égard de tout le monde. Leur amitié pour Cléomène n’y eut pas moins de part, car ils espéraient toujours que ce prince s’échapperait et reviendrait chez eux. Ce qui fait voir que quand on a su se bien mettre dans l’esprit des hommes, on a beau être absent, l’inclination qu’ils ont conçue pour vous ne s’éteint jamais, et n’attend au contraire que le moment de s’enflammer. Il y avait déjà trois ans, depuis la fuite de Cléomène, que les Lacédémoniens, rentrés dans le gouvernement de leurs pères, n’avaient pas pensé à se nommer des rois ; mais dès qu’ils eurent avis que ce prince était mort, le peuple et le conseil des éphores souhaitèrent avec ardeur qu’on en élût. Ceux des éphores qui s’entendaient avec les soldats auteurs de l’alliance faite avec les Étoliens, en nommèrent un avec toutes les formes requises. C’était Agésipolis, encore enfant à la vérité, mais fils d’Agésipolis qui avait eu pour père Cléombronte, lequel avait commencé à régner lorsque Léonidas fut chassé de son royaume, et qui lui avait succédé parce qu’il touchait de fort près par sa naissance à cette famille. On donna pour tuteur à Agésipolis Cléomène, fils de Cléombronte, et frère d’Agésipolis, son père. De l’autre maison royale, quoiqu’il restât deux enfans qu’Archidamus, fils d’Eudamidas, avait eus de la fille d’Hippomédon, que cet Hippomédon, fils d’Agésilas et petit-fils d’Eudamidas, fût plein de vie, et qu’il y en eût encore plusieurs autres, quoique dans un degré plus éloigné, cependant on ne pensa point à eux ; et on mit sur le trône Lycurgue, parmi les ancêtres duquel il n’y avait jamais eu de rois, et la qualité de successeur d’Hercule et de roi de Sparte ne lui coûta qu’autant de talens qu’il y avait d’éphores, tant les grandes dignités s’achètent partout à peu de frais ! Aussi ce ne furent pas les enfans des enfans de ceux qui avaient fait cette folie qui en portèrent la peine, mais bien eux-mêmes.

Machatas, ayant appris ce qui s’était passé à Lacédémone, y revint une seconde fois pour pousser les éphores et les rois à déclarer la guerre aux Achéens. Il leur fit entendre qu’il n’y avait que cela seul qui pût pacifier les troubles qu’excitaient ceux des Lacédémoniens qui ne voulaient point d’alliance avec les Étoliens, et ceux des Étoliens qui faisaient tous leurs efforts pour détourner cette alliance. Après avoir réussi dans sa négociation par la sottise de ceux avec qui il traitait, il retourna dans son pays. Aussitôt Lycurgue, à la tête d’un corps de troupes auquel il avait joint quelques soldats de la ville, se jeta sur l’Argie, qui, se tranquillisant sur l’état présent de leur gouvernement, ne s’attendait rien moins qu’à une invasion de la part des Lacédémoniens. Il prit d’emblée Polychne, Prasie, Leuce et Cyphante, et, s’emparant de Glympe et de Zarace, enleva ces deux villes à la république des Argiens.

Après cette expédition, les Lacédémoniens firent publier qu’il fallait faire la guerre aux Achéens. Machatas souleva contre eux plusieurs autres peuples par les mêmes discours qu’il avait tenus aux Lacédémoniens. Tout réussissant à souhait pour les Étoliens, ils entreprirent hardiment la guerre. Il n’en fut pas de même des Achéens. Philippe, qui était toute leur espérance, étant encore occupé aux préparatifs, les Épirotes se faisaient attendre, et les Messéniens ne se donnaient aucun mouvement, et pendant ce temps‑là les Étoliens, profitant de la folie des Éléens et des Lacédémoniens, leur suscitaient la guerre de tous les côtés.

Le temps de la préture d’Aratus finissait alors, et son fils Aratus fut mis en sa place par les Achéens. Scopas, préteur des Étoliens, avait au moins fait la moitié de son temps ; car les Étoliens avaient élu leurs magistrats aussitôt après l’équinoxe d’automne, et les Achéens vers le lever des Pléiades. L’été commençant, et le jeune Aratus ayant pris le commandement, ce ne fut que guerres de toutes parts. Annibal marchait contre Sagonte et se disposait à en faire le siége ; les Romains, sous la conduite de L. Émilius, furent envoyés en Illyrie contre Demetrius de Pharos, comme nous avons dit dans le premier livre ; Antiochus pensait à la conquête de la Cœlo-Syrie, que Théodotus s’était chargé de lui livrer ; Ptolémée faisait des préparatifs contre Antiochus. Lycurgue, marchant sur les traces de Cléomène, assiégeait l’Athénée des Mégalopolitains ; les Achéens rassemblaient de la cavalerie et de l’infanterie étrangère pour la guerre dont ils étaient menacés de tous côtés ; Philippe partait de Macédoine à la tête de dix mille Macédoniens pesamment armés, et de cinq mille hommes de troupes légères ; et dans ce même temps où l’on se disposait partout à prendre les armes, les Rhodiens déclarèrent aussi la guerre aux Byzantins. Voyons pour quel sujet.




CHAPITRE X.


Description de Byzance.


Byzance, par rapport à la mer, est, de toutes les villes du monde, celle où l’on peut vivre le plus en sûreté et dans la plus grande abondance de toutes choses ; mais, eu égard à la terre, c’est aussi, de toutes les villes, celle où ces deux avantages se trouvent le moins. Par rapport à la mer, située à l’entrée du Pont, elle le commande tellement qu’aucun marchand ne peut y aborder ni en sortir malgré les Byzantins, qui, par conséquent, sont les maîtres de tout ce que ce riche et fertile pays produit et reçoit pour les nécessités et commodités de la vie ; il produit les cuirs et un grand nombre de bons esclaves, et pour les commodités, le miel, la cire, les viandes salées de toute espèce, et il reçoit ce que nous avons de trop, l’huile et toutes sortes de vins ; pour le blé, tantôt il nous en fournit, tantôt nous lui en fournissons, selon le besoin. Il fallait donc nécessairement ou que les Grecs fussent privés de toutes ces choses, ou que le commerce leur en devînt inutile, si les Byzantins leur voulaient du mal, ou s’ils se liaient d’intérêt avec les Galates ou plutôt avec les Thraces, ou encore s’ils quittaient le pays. Car le détroit est si resserré et les Barbares des environs en si grand nombre, qu’assurément nous ne pourrions jamais le franchir pour entrer dans le Pont. Je veux donc bien que les Byzantins soient les premiers à profiter des avantages que leur procure l’heureuse situation de leur ville, qu’ils puissent faire sortir tout ce qu’ils ont de trop et faire entrer tout ce qui leur manque, sans peine ni péril. Comme cependant on doit convenir que c’est à eux qu’on est redevable de bien des choses, il est juste qu’on les regarde comme des bienfaiteurs communs, et que non-seulement les Grecs aient de la reconnaissance, mais encore qu’ils leur prêtent du secours contre les insultes des Barbares.

Mais arrêtons‑nous un peu à la description de cette ville, et faisons voir d’où lui vient l’abondance de toutes les choses dont elle jouit ; car il y a peu de gens qui en soient instruits, parce qu’elle est située un peu au‑delà des pays qu’on a coutume d’aller voir. Nous voudrions bien que tout le monde connût et vît même de ses propres yeux ce qu’il y a dans chaque pays de rare et singulier ; mais, puisque cela ne se peut pas, nous souhaiterons du moins qu’on en eût une idée qui approchât le plus près qu’il serait possible de la vérité. La mer qu’on appelle le Pont a environ vingt‑deux mille stades de circonférence. Elle a deux bouches diamétralement opposées, l’une du côté de la Propontide, l’autre du côté des Palus‑Méotides, lesquels ont huit mille stades de tour. Comme plusieurs grands fleuves viennent se décharger dans ces deux lits, et qu’il en vient encore un plus grand nombre et de plus grands de l’Europe, quand les Palus‑Méotides en sont remplis, ils s’écoulent dans le Pont par une des bouches, et celui‑ci se jette par l’autre dans la Propontide ; la bouche des Palus‑Méotides s’appelle le Bosphore Cimmérien, large de trente stades sur soixante de longueur. Cette mer est partout fort basse. La bouche du Pont est appelée Bosphore de Thrace, et a cent vingt stades de longueur. Sa largeur n’est pas égale partout. La bouche par où l’on sort de la Propontide commence à l’espace qu’il y a entre Chalcédoine et Byzance, et qui est de quatorze stades. Celle par où l’on sort du Pont s’appelle Hiéron. C’est là qu’on dit que Jason, revenant de la Colchide, sacrifia pour la première fois aux douze dieux. Cet endroit, quoique situé dans l’Asie, n’est distant de l’Europe que de douze stades, au bout desquels, vis-à-vis, on trouve le temple de Sérapis, dans la Thrace.

Les eaux des Palus‑Méotides et du Pont sortent sans cesse de leur lit, et cela vient de deux causes : la première, qui n’est ignorée de personne, c’est parce, que, plusieurs fleuves tombant dans un lit borné tout à l’entour, l’eau grossit et s’élève toujours ; et si elle n’a point d’issue pour sortir, il faut nécessairement qu’à force de s’élever et de s’augmenter, elle se répande par‑dessus les bords dans un espace plus large que son lit, ou, s’il y a des sorties, qu’elle s’écoule. L’autre cause est la grande quantité de sable que les fleuves apportent avec eux dans les grandes pluies, et qui, dressant l’eau, l’élève et l’oblige de sortir par les issues ; et comme les fleuves entrent sans cesse et apportent des sables, il faut aussi que l’écoulement des eaux soit perpétuel. Telles sont les vraies raisons pour lesquelles les eaux du Pont ne restent pas dans leur lit, raisons non fondées sur le rapport des marchands, mais tirées de la nature même des choses, et qui par conséquent ne laissent rien à désirer.

Pendant que nous sommes sur ce sujet, examinons bien tout ce que la nature y a fait. La plupart des historiens n’y ont pas fait attention ; mais je crois qu’il sera d’autant plus à propos de rapporter les raisons de tout, et de n’omettre rien qui puisse arrêter ceux qui sont curieux de ces sortes de recherches, que cela convient parfaitement à notre siècle. Car, puisqu’il n’y a plus de coin du monde où nos voyageurs ne pénètrent par mer ou par terre, on ne doit plus, sur ce que l’on ne sait pas, s’en rapporter aux poètes et aux conteurs de fables, comme ont fait nos prédécesseurs, qui, sur la plupart des doses contestées, ne nous citent que ces témoins infidèles ; il faut tirer de l’histoire même de quoi persuader nos lecteurs.

Je dis donc que les Palus‑Méotides et le Pont se remplissent de sables depuis long-temps, et qu’ils en seront entièrement comblés, à moins qu’il n’y arrive quelque changement dans ce qui s’y fait, et que les fleuves ne discontinuent d’y charrier des sables ; car, la succession des temps étant infinie, et ces lits tout à fait bornés, il est évident que, quand même il n’y tomberait que peu de sable, ils seraient dans la suite entièrement remplis. C’est une loi de la nature, que tout ce qui, étant borné, croît ou se corrompt continuellement pendant un temps infini, bien qu’il ne croisse que peu ou qu’il ne se corrompe que légèrement, arrive nécessairement à sa perfection ou périsse entièrement. Or ce n’est pas un peu de sable, c’est une quantité prodigieuse de sable que les fleuves apportent dans ces deux lits, ce qui fait croire qu’ils seront bientôt comblés. Cet amoncellement de sables fait même déjà des progrès sensibles, et les Palus‑Méotides commencent à se remplir. Ils n’ont plus que sept ou cinq brasses de profondeur dans la plupart des endroits, en sorte qu’on ne peut plus naviguer dessus avec de grands vaisseaux sans guide. D’ailleurs, quoique, selon tous les anciens, cette mer fût autrefois jointe au Pont, ce n’est plus maintenant qu’une eau douce ; celle de la mer a été absorbée par les sables et a cédé la place à celle des fleuves. Il arrivera la même chose à l’égard du Pont ; cela commence même dès à présent. Si, peu de gens s’en aperçoivent, c’est à cause de la grandeur du lit ; mais, pour peu qu’on y fasse attention, il est aisé de s’en apercevoir ; car l’Ister, qui, venant d’Europe, se décharge par plusieurs embouchures dans le Pont, y a déjà formé, du limon qu’il entraîne avec lui, un banc éloigné de la terre d’environ mille stades, et contre lequel les vaisseaux échouent souvent pendant la nuit lorsqu’on y pense le moins.

La raison pour laquelle le sable ne s’amasse point auprès de la terre, mais est poussé loin en avant, c’est sans doute que les fleuves poussent en avant le sable et tout ce qu’ils roulent dans leurs eaux, à proportion que la violence et l’impétuosité de leur cours ont plus de force que la mer et la repoussent. Mais quand cette impétuosité est ralentie par la hauteur et la quantité des eaux de la mer, alors il est naturel que ce que les fleuves entraînent avec eux, tombe en bas et s’arrête. Voilà pourquoi les monceaux de sable que forment les grands et les rapides fleuves, ou sont éloignés de la terre, ou commencent proche de la terre à une grande profondeur ; et qu’au contraire ceux des fleuves qui sont plus petits et qui coulent lentement, s’amassent proche des embouchures. Une preuve de ce que je dis, c’est que, dans les grandes pluies, les fleuves les plus médiocres, tombant avec force dans la mer, poussent ce qu’ils apportent plus ou moins loin, à proportion de leur impétuosité ou de leur faiblesse.

Ce que nous avons dit de la grandeur de la digue formée par les fleuves dans le Pont, et de la quantité de pierres, de bois et de terre que ces fleuves y transportent, tout cela ne doit surprendre personne. On voit souvent même de petits torrens se faire en peu de temps un passage au travers des montagnes, emporter avec eux toutes sortes de matières, et remplir certains endroits à un point qu’ils les changent tout-à-fait, et qu’en y passant quelques jours après on ne les reconnaît plus. On doit donc être beaucoup moins surpris que de grands fleuves, qui coulent perpétuellement, élèvent des digues dans le Pont, et puissent un jour le combler entièrement. Cela n’est pas seulement vraisemblable, il faut de toute nécessité que cela arrive. En voici la preuve : autant que l’eau des Palus‑Méotides est plus douce que celle de notre mer, ainsi, pour rendre le Pont marécageux et rempli d’eau douce comme les Palus‑Méotides, il ne reste plus rien, sinon qu’il y ait entre le temps qu’il a fallu pour remplir ceux‑ci et le temps nécessaire pour remplir celui‑là, la même proportion qu’il y a entre les grandeurs différentes de ces deux lits. Cela se fera même d’autant plus tôt, que les fleuves qui se déchargent dans le Pont sont plus grands et en plus grande quantité.

J’ai cru devoir mettre ici ces réflexions pour convaincre ceux qui ne peuvent se persuader que cette mer se remplit et se comblera un jour de telle sorte que ce ne sera plus qu’un lac et un marais. Elles serviront aussi à nous prévenir contre les prétendus prodiges que nous débitent ceux qui courent les mers, à empêcher que nous n’écoutions avec avidité comme des enfans sans expérience tout ce qui se dit, et à nous donner quelques idées d’après lesquelles nous soyons en état de juger de la vérité ou de la fausseté de ce que l’on nous rapporte. Reprenons maintenant notre description de Byzance.




CHAPITRE XI.


L’historien continue de décrire la situation et les avantages de Byzance. — Guerre que les Byzantins ont à soutenir.


Nous avons dit que le détroit qui joint le Pont avec la Propontide est long de cent vingt stades, depuis Hiéron, du côté du Pont, jusqu’à l’endroit où est Byzance, au côté opposé. Dans cet espace, sur un promontoire appartenant à l’Europe, et éloigné de l’Asie d’environ cinq stades, est un temple de Mercure ; c’est l’endroit le plus resserré du détroit, et où l’on dit que Darius, dans son expédition contre les Scythes, fit jeter un pont. Depuis le Pont jusqu’au temple de Mercure, comme la distance entre les bords est assez égale, le cours de l’eau est aussi assez uniforme ; mais, arrivant à ce temple, et y étant resserrée par le promontoire, elle s’y brise et se jette ensuite du côté de l’Asie, d’où elle retourne du côté de l’Europe aux promontoires qui sont vers les Hesties. De là, changeant encore son cours, elle coule vers l’Asie au promontoire appelé le Bœuf, où l’on rapporte qu’Io s’arrêta pour la première fois après avoir passé le détroit. Enfin de ce promontoire du Bœuf l’eau prend son cours vers Byzance, où se partageant, la plus petite partie va former le golfe appelé la Corne, et la plus grande vient de l’autre côté, où est Calcédoine. Mais cette partie n’a plus à beaucoup près la même force ; car, après avoir été jetée et rejetée tant de fois, et trouvant là de quoi s’étendre, elle s’affaiblit enfin, et, n’étant plus repoussée par ses bords qu’à angle obtus, elle quitte Calcédoine et suit le détroit.

C’est ce qui donne à Byzance un fort grand avantage sur Calcédoine pour la situation, quoiqu’à juger de ces deux villes par les yeux elles paraissent également bien situées. On ne peut aborder qu’avec peine à Calcédoine, et le cours de l’eau vous emporte à Byzance, quelque chose que vous fassiez pour vous en défendre. Pour preuve de cela, c’est que quand on veut passer de Calcédoine à Byzance, on ne peut traverser le détroit en droite ligne ; mais on remonte jusqu’au Bœuf et à Chrysopolis, même ville dont les Athéniens s’emparèrent autrefois par les conseils d’Alcibiade, et où ils levèrent les premiers un impôt sur ceux qui passaient dans le Pont ; de là on n’a qu’à s’abandonner au cours de l’eau, et on est nécessairement porté à Byzance. La même chose arrive soit qu’on navigue au‑dessus ou au‑dessous de cette ville.

Qu’un vaisseau poussé par un vent du midi y vienne par l’Hellespont, la route est facile en côtoyant l’Europe ; qu’un vent du nord, au contraire, en pousse un autre du Pont dans l’Hellespont, en longeant encore la côte de l’Europe, il cinglera droit et sans danger de Byzance dans le détroit de la Propontide, où sont Abydos et Sestos. C’est tout le contraire par rapport à Calcédoine, parce que la côte est inégale, et que d’ailleurs l’île de Cyzique avance beaucoup dans la mer. Pour y venir de l’Hellespont, on est obligé de longer la côte de l’Europe, et, quand on est proche de Byzance, de se détourner pour prendre la route de Calcédoine, ce qui n’est pas facile : nous en avons dit la raison. De même, en sortant de son port, il est absolument impossible de cingler droit vers la Thrace ; car, outre le cours de l’eau qu’il faudrait forcer, on aurait encore à surmonter, ou le vent du midi qui pousse vers le Pont, ou le vent du nord qui en fait sortir ; et, soit qu’on vienne de Byzance à Calcédoine ou qu’on aille de Calcédoine en Thrace, on ne peut pas éviter l’un ou l’autre de ces vents. Mais après avoir expliqué les avantages que les Byzantins tirent du côté de la mer, voyons les désavantages auxquels ils sont exposés du côté de la terre.

D’une mer à l’autre, ils sont environnés de la Thrace et sont perpétuellement en guerre avec les peuples de ce pays. Qu’après de grands préparatifs de guerre, ils obligent une fois les Thraces de mettre bas les armes, le nombre d’hommes et de souverains est si grand, qu’une victoire ne peut les dompter tous. Qu’ils en aient vaincu un, trois plus puissans viennent les attaquer jusque dans leur pays. En vain ils font des traités et consentent à leur payer des tributs. Ils ne peuvent rien accorder à un, que cela même ne leur suscite une guerre avec plusieurs autres. En un mot, c’est une guerre dont ils ne peuvent se délivrer, et qui leur coûte néanmoins beaucoup à soutenir ; car quoi de plus dangereux qu’un mauvais voisin, et y a‑t‑il guerre plus cruelle que celle que font les Barbares ?

Outre ces guerres et les calamités dont elles ont coutume d’être suivies, ils souffrent encore du côté de la terre une peine à peu près semblable à celle que souffre Tantale chez les poëtes. Quand ils ont bien cultivé leurs terres, et qu’ils sont prêts de recueillir les beaux fruits qu’elles portent, ces Barbares font une irruption, en gâtent une partie et emportent l’autre, et ne laissent aux Byzantins que le regret d’avoir travaillé et dépensé beaucoup à mettre leurs terres en état de produire de belles moissons, qu’ils ont la douleur de voir enlever. Cette guerre continuelle avec les Thraces n’a pas empêché qu’ils n’aient toujours gardé aux Grecs une exacte fidélité. Mais le comble de leur malheur fut la descente que firent les Gaulois dans leur pays, sous la conduite de Comontorius. Ces Gaulois étaient du nombre de ceux qui, sous Brennus, étaient sortis de leur pays, et qui, s’étant échappés du péril dont ils étaient menacés à Delphes, s’enfuirent vers l’Hellespont, où ils s’arrêtèrent. Les environs de Byzance leur parurent si délicieux, qu’ils ne pensèrent point à passer en Asie. Ils se rendirent ensuite maîtres de la Thrace, et ayant établi le siége de leur empire à Tyle, ils réduisirent les Byzantins aux dernières extrémités. Dans la plus ancienne irruption que fit Comontorius, le premier de leurs rois, les Byzantins lui donnèrent tantôt trois, tantôt cinq, tantôt dix mille pièces d’or pour empêcher qu’il ne fît du dégât sur leurs terres. Enfin la somme alla jusqu’à quatre‑vingts talens par an, qu’ils payèrent jusqu’à la chute de cette monarchie, laquelle arriva sous Cavarus. Les Gaulois tombèrent à leur tour sous la puissance des Thraces, qui ne firent quartier à aucun, et qui en éteignirent entièrement la race.

Pendant que les Byzantins étaient accablés des tributs qu’on levait sur eux, ils dépêchèrent d’abord chez les Grecs, pour les prier d’avoir compassion de leur malheur et de venir à leur secours. La plupart ne daignèrent seulement pas les écouter, ce qui les obligea à exiger un impôt de ceux qui passaient dans le Pont ou qui en sortaient. Cet impôt étant fort onéreux, tout le monde en rejeta la faute sur les Rhodiens, qui passaient alors pour les plus puissans sur la mer, et de là vint la guerre dont nous avons à parler ; car les Rhodiens ouvrirent enfin les yeux sur le tort que faisait à leurs voisins et à eux le paiement qu’exigeaient les Byzantins. D’abord, après s’être fait des alliés, ils envoyèrent des ambassadeurs à Byzance pour demander la révocation de l’impôt. Les Byzantins n’eurent aucun égard à leur demande. Hécatondore et Olympiodore, qui étaient alors à la tête des affaires, soutinrent aux ambassadeurs de Rhodes que c’était avec juste raison qu’on levait cet impôt. Les ambassadeurs se retirèrent sans avoir pu rien obtenir. On résolut aussitôt à Rhodes de déclarer la guerre aux Byzantins. On commença par envoyer des messages à Prusias, pour l’engager à entrer dans cette guerre ; on savait que ce roi avait des raisons pour ne pas être ami des Byzantins. Ceux‑ci firent la même chose de leur côté. Ils envoyèrent solliciter du secours à Attale et à Achée. Le premier ne demandait pas mieux ; mais, resserré par Achée dans les états de ses pères, il ne pouvait les secourir que faiblement : Achée promit aussi de les soutenir. Comme il était maître de tout le pays en deçà du mont Taurus, et qu’il avait pris depuis peu le titre de roi, de si grandes forces enflèrent autant le courage des Byzantins, qu’elles inspirèrent de crainte aux Rhodiens et à Prusias. D’ailleurs Achée était parent de cet Antiochus qui avait succédé au royaume de Syrie ; et voici pourquoi il s’était acquis cette grande domination dont nous venons de parler.




CHAPITRE XII.


Achée se fait déclarer roi. — Prusias, mécontent des Byzantins, se joint aux Rhodiens pour leur faire la guerre. — Mauvaise fortune des Byzantins. — Fin de la guerre. — État des affaires dans l’île de Crète. — Les Sinopéens se défendent contre Mithridate.


Seleucus, père d’Antiochus, étant mort, laissa le royaume à l’aîné de ses enfans, qui s’appelait comme lui Seleucus. Environ deux ans avant la guerre dont nous parlions tout à l’heure, ce jeune prince apprit qu’Attale s’était soumis tout le pays d’en deçà du mont Taurus. Comme ce pays était de sa domination, il se mit en marche avec une grande armée pour le reconquérir, et Achée son parent ne manqua pas de l’accompagner. Seleucus ayant été tué dans cette guerre par Apatorius, Gaulois, et par Nicanor, Achée vengea aussitôt la mort de son parent par celle de ses deux assassins, prit le commandement des troupes, et se comporta avec tant de sagesse et de grandeur d’âme, que, quoique les conjonctures et l’inclination des troupes concourussent à lui mettre le diadème sur la tête, il le refusa pour le conserver à Antiochus, le plus jeune des enfans de Seleucus. Après avoir reconquis tous le pays usurpé par Attale, qu’il renferma dans la ville de Pergame, et avoir réduit sous sa puissance tout le reste, tant d’heureux succès lui enflèrent le cœur, et sa probité naturelle succomba sous le poids d’une si grande fortune. Il prit le diadème, se fit appeler roi, et se rendit redoutable aux rois et aux autres puissances du pays situé en deçà du Taurus, et qu’il venait de subjuguer. C’était principalement sur ce roi que les Byzantins comptaient lorsqu’ils entreprirent la guerre contre les Rhodiens et Prusias.

Disons aussi un mot des raisons qu’avait Prusias pour ne pas vouloir de bien aux Byzantins. Il leur reprochait premièrement qu’après lui avoir décerné des statues, non-seulement ils avaient oublié de les dresser, mais s’en étaient encore moqués. Il leur faisait encore un crime de s’être employés avec chaleur pour réconcilier Achée avec Attale, réconciliation qui ne pouvait lui être que très-désavantageuse. Un troisième sujet de ressentiment, c’est qu’à la célébration des jeux consacrés à Minerve, les Byzantins avaient envoyé de leurs citoyens pour faire avec Attale des sacrifices, et qu’ils ne lui avaient envoyé personne lorsqu’il avait célébré la fête des Sotéries. Pendant que la colère couvait dans son cœur, les Rhodiens vinrent lui donner l’occasion de la faire éclater, et il la saisit avec joie. Il convint avec les ambassadeurs que les Rhodiens attaqueraient les Byzantins par mer, et que lui leur ferait par terre tout le mal qu’il pourrait. C’est ainsi que commença la guerre des Rhodiens contre les Byzantins.

Ceux‑ci, comptant toujours qu’Achée viendrait à leur secours, commencèrent la guerre avec vigueur. Ils firent venir Tibitès de Macédoine, bien résolus de donner autant d’affaires à Prusias qu’il leur en donnerait. Ce prince irrité marche contre eux et s’empare d’Hiéron, place située à l’entrée du Pont, et que les Byzantins avaient depuis peu achetée fort cher, tant à cause de l’heureuse situation de la place, que pour mettre à couvert de toute insulte les marchands qui naviguaient sur le Pont, leurs esclaves et leur commerce de mer. Il gagna aussi sur eux la partie de la Mysie que les Byzantins possédaient depuis long-temps dans l’Asie. Les Rhodiens, de leur côté, équipèrent six vaisseaux, auxquels ils en joignirent quatre que leurs alliés leur avaient fournis, et, ayant donné le commandement de cette escadre à Xénophante, ils se mirent sur l’Hellespont. Neuf de ces vaisseaux restèrent à l’ancre auprès de Sestos pour incommoder ceux qui naviguaient dans le Pont, et Xénophante, avec le dixième, alla harceler Byzance, pour voir si la crainte de la guerre n’y porterait point au repentir. Ayant trouvé de la résistance, il retourna vers les autres vaisseaux, et toute l’escadre reprit la route de Rhodes.

Alors les Byzantins envoyèrent presser Achée de les secourir, et firent faire de nouvelles instances à Tibitès, auquel ils croyaient que le royaume de Byzance appartenait autant qu’à Prusias, dont il était oncle. Cette résolution des Byzantins engagea les Rhodiens à faire tous leurs efforts pour avancer les affaires. Comme les Byzantins ne soutenaient cette guerre avec tant de fermeté et de constance que parce qu’ils comptaient sur le secours d’Achée, et que d’ailleurs ce prince souhaitait fort de tirer des mains de Ptolémée, Andromaque, son père, qui était détenu dans Alexandrie, les Rhodiens envoyèrent demander Andromaque à Ptolémée. Ils avaient déjà auparavant fait cette démarche ; mais ils la firent alors sérieusement, jugeant bien qu’après avoir rendu ce service à Achée, ils en obtiendraient facilement tout ce qu’ils voudraient. Les ambassadeurs ne trouvèrent pas d’abord Ptolémée disposé à relâcher Andromaque, de la détention duquel il espérait faire un jour bon usage. Il lui restait encore quelques différends à vider avec Antiochus, et avec Achée qui, s’étant depuis peu fait appeler roi, pouvait décider en maître de certaines choses importantes ; car cet Andromaque, outre qu’il était père d’Achée, était encore frère de Laodicée femme de Seleucus. Néanmoins son penchant pour les Rhodiens, et le désir qu’il avait de les favoriser en tout, l’emporta sur toute autre considération. Il leur permit de prendre Andromaque, et de le remettre entre les mains d’Achée son fils. Ils le remirent aussitôt, et décernèrent outre cela quelques honneurs à Achée, et par là ruinèrent entièrement toutes les espérances des Byzantins. Ce ne fut pas le seul malheur qui leur arriva. Tibitès mourut dans le voyage de Macédoine à Byzance. Cette mort rompit encore toutes leurs mesures, et leur fit perdre toute espérance. Ces revers de fortune inspirèrent une nouvelle ardeur à Prusias. Pendant qu’il pressait les Byzantins du côté de l’Asie, les Thraces qu’il avait pris à sa solde les serraient tellement du côté de l’Europe, qu’ils n’osaient sortir de leurs portes : de sorte que, n’ayant plus rien à espérer, ils ne cherchaient plus qu’un honnête prétexte de sortir de cette guerre.

Sur ces entrefaites Cavarus, roi des Gaulois, vint à Byzance ; et, souhaitant que cette guerre fût terminée, il employa sa médiation avec tant de zèle, qu’enfin Prusias et les Byzantins consentirent à un accommodement. Au premier avis que les Rhodiens en reçurent pour conduire leur projet à sa fin, ils députèrent Aridicès vers les Byzantins, et le firent accompagner par Polémoclès avec trois galères, comme pour présenter aux Byzantins la guerre ou la paix. À leur arrivée la paix se conclut, Cothon, fils de Calligiton, étant alors grand‑prêtre à Byzance. Le traité avec les Rhodiens portait simplement « que les Byzantins n’exigeraient aucun tribut de ceux qui navigueraient dans le Pont, et que, moyennant cela, les Rhodiens vivraient avec eux en paix. »

Le traité avec Prusias portait, « que dorénavant il y aurait paix et amitié perpétuelle entre Prusias et les Byzantins ; que Prusias n’exercerait aucunes sortes d’hostilités contre les Byzantins, ni ceux‑ci contre Prusias ; que ce roi rendrait aux Byzantins, sans rançon, toutes leurs terres, ainsi que les forteresses, les peuples et les prisonniers qu’il avait pris sur eux ; et outre cela, les vaisseaux qu’il leur avait gagnés au commencement de la guerre, tout ce qu’il y avait d’armes dans les forts qu’il avait emportés, et le bois, le marbre et la tuile qu’il avait enlevés du lieu sacré, lorsque, craignant l’arrivée de Tibitès, il avait pris des forteresses tout ce qui lui paraissait bon à quelque chose ; qu’enfin Prusias serait obligé de faire rendre aux laboureurs de Mysie, pays de leur domination, tout ce que les Bithyniens leur avaient pris. » Ainsi commença, ainsi finit la guerre entre Prusias et les Byzantins.

Vers le même temps les Cnossiens firent demander par des ambassadeurs aux Rhodiens les vaisseaux qu’avait Polémoclès, en les priant d’y joindre trois vaisseaux qui ne fussent point armés en guerre. Les Rhodiens les leur accordèrent. Quand ces vaisseaux furent arrivés à l’île de Crète, les Éleuthernéens conçurent des soupçons, parce que Polémoclès avait fait mourir Timarque, un de leurs citoyens, pour faire plaisir aux Cnossiens. Ils demandèrent d’abord qu’on leur fît raison de cet attentat, puis ils déclarèrent la guerre aux Rhodiens.

Peu de temps auparavant les Lyttiens avaient été frappés d’un malheur extraordinaire dans lequel toute l’île de Crète était enveloppée. Les Cnossiens, s’étant joints aux Gortyniens, s’étaient rendus maîtres de toute cette île, à l’exception de la ville des Lyttiens. Cette résistance d’une seule ville les irrita. Ils résolurent d’y mettre le siége et de la renverser de fond en comble, pour faire un exemple et inspirer de la terreur aux autres Crétois. Ceux‑ci d’abord prirent tous les armes pour défendre les Lyttiens ; mais il s’éleva entre eux, comme c’est l’ordinaire parmi ce peuple, quelque jalousie pour je ne sais quelles bagatelles, et cette jalousie dégénéra bientôt en une sédition. D’un autre côté les Polyrrhéniens, les Cérètes, les Lampéens, les Oriens et les Arcadiens abandonnèrent de concert les Cnossiens, et convinrent entre eux de prendre la défense des Lyttiens. La division se mit aussi parmi les Gortyniens : les plus âgés se déclarant pour les Cnossiens, les plus jeunes pour les Lyttiens. Les Cnossiens, épouvantés de ce soulèvement de leurs alliés, firent venir à leur secours un corps de mille Étoliens ; après quoi les plus âgés de Gortyne s’emparèrent de la citadelle, y firent entrer pêle‑mêle les Cnossiens et les Étoliens, chassèrent une partie de leurs jeunes gens, tuèrent l’autre, et livrèrent la ville aux Cnossiens.

Les Lyttiens quelque temps après étant sortis en grand nombre de leur pays pour quelque expédition, les Cnossiens en eurent avis, et aussitôt s’emparèrent de Lytte, où il n’y avait personne pour la défense ; ils firent transporter les femmes et les enfans à Cnosse, brûlèrent et renversèrent toute la ville, et retournèrent chez eux. Les Lyttiens, à leur retour, furent si consternés en voyant les ruines de leur patrie, qu’aucun d’eux n’eut la force d’y entrer. Ils tournèrent tout autour en poussant des cris lamentables sur leur malheur et sur celui de leur ville, puis, rebroussant chemin, ils s’allèrent jeter entre les bras des Lampéens, qui les reçurent avec beaucoup de bonté. De citoyens devenus en un jour étrangers, ils firent avec leurs alliés la guerre aux Cnossiens. Ce fut ainsi que Lytte, colonie et alliée des Lacédémoniens, la plus ancienne ville de Crète, et de qui, sans contredit, étaient sortis les plus grands hommes de cette île, périt sans ressource et de la manière du monde la plus étonnante.

Les Polyrrhéniens, les Lampéens et leurs alliés étaient alors en guerre avec les Cnossiens, dont les Étoliens prenaient la défense. Pour contrebalancer ce secours, ils expédièrent des ambassadeurs vers les Achéens et vers Philippe, qui n’étaient point amis des Étoliens, pour les prier de faire alliance avec eux, et de leur prêter des secours. L’alliance fut aussitôt conclue, et on leur envoya quatre cents Illyriens sous le commandement de Plator, deux cents Achéens et cent Phocéens. Ce secours avança beaucoup les affaires des Polyrrhéniens et de leurs alliés. En fort peu de temps les Éleuthernéens, les Cudoniates et les Apteréens, renfermés dans l’enceinte de leurs murailles, furent forcés de quitter l’alliance des Cnossiens, et de prendre les armes en faveur de ceux qui les attaquaient. Après quoi les Polyrrhéniens et leurs alliés envoyèrent à Philippe et aux Achéens cinq cents Crétois. Les Étoliens, peu de temps auparavant, en avaient reçu mille des Cnossiens, en sorte que ce furent les Crétois qui soutinrent cette guerre pour les uns et pour les autres. Les transfuges de Gortyne s’emparèrent aussi alors non-seulement du port de Phestie, mais aussi de celui de leur propre ville, et de là ils faisaient la guerre aux habitants. Tel était l’état des affaires dans l’île de Crète.

Ce fut encore vers ce temps que Mithridate déclara la guerre aux Sinopéens, guerre qui fut comme le commencement et l’occasion de tous les malheurs qui sont enfin tombés sur ce peuple. Ils envoyèrent des ambassadeurs à Rhodes pour demander du secours. Les Rhodiens choisirent pour cela trois citoyens, à qui ils donnèrent cent quarante mille drachmes. Sur cette somme on fournit aux Sinopéens tout ce qui leur était nécessaire, mille tonneaux de vin, trois cents livres de crins cordés, cent livres de cordes à boyaux préparées, trois mille pièces d’or au coin de la république, quatre catapultes, et des hommes pour les faire jouer. Les ambassadeurs, après avoir obtenu ce secours, retournèrent à Sinope, où, dans la crainte que Mithridate n’assiégeât la ville par terre et par mer, on se disposait à soutenir la guerre de l’un et de l’autre côté.

Sinope est située à la droite du Pont en allant vers le Phase. Elle est bâtie sur une presqu’île qui s’avance dans la mer, et couvre entièrement l’isthme qui joint cette presqu’île à l’Asie, et qui n’est que d’environ deux stades. Le reste de la presqu’île, qui s’avance dans la mer, est un terrain plat et d’où il est aisé d’approcher de la ville ; mais les bords tout autour du côté de la mer sont escarpés, et il n’y a que très-peu d’endroits où l’on puisse aborder. Les Sinopéens ; craignant que Mithridate n’attaquât la ville du côté de l’Asie, et qu’il ne fit une descente par mer au côté opposé et ne s’emparât des plaines et des postes qui dominent la ville, fortifièrent de pieux et de fossés tous les endroits de la presqu’île où l’on pouvait aborder, firent porter des armes dans les endroits qu’il était facile d’insulter, et y postèrent des troupes. Comme cette presqu’île n’est pas d’une grande étendue, avec peu de monde il est aisé de la défendre.




CHAPITRE XIII.


Les Étoliens tentent de surprendre Égyre ; ils manquent leur entreprise. — Euripidas leur préteur, pour se venger, ravage différentes contrées de la Grèce. — Faute de Philippe. — Irruption de Scopas sur la Macédoine.


Retournons à la guerre sociale. Philippe partit de Macédoine, et se jeta dans la Thessalie et dans l’Épire, pour passer de là dans l’Étolie. Vers le même temps Alexandre et Dorimaque, voulant surprendre Égire, assemblèrent environ douze cents Étoliens à Œnanthie, ville d’Étolie située vis‑à‑vis d’Égire, et, ayant disposé des pontons, ils n’attendaient plus qu’un temps propre pour exécuter leur dessein. Un Étolien qui avait vécu long-temps à Égire s’aperçut que les gardes de la porte d’Égion ne pensaient qu’à boire et à se divertir. Il était venu souvent trouver Dorimaque, qu’il connaissait homme à pareilles entreprises, pour lui persuader d’entrer furtivement dans Égire. Cette ville, bâtie sur le golfe de Corinthe entre Égion et Sicyone, à environ sept stades de la mer dans le Péloponnèse, est située sur des hauteurs escarpées et inaccessibles, d’où la vue s’étend sur le Parnasse et sur d’autres lieux circonvoisins. Dès que Dorimaque voit le temps favorable, il se met en mer, et loge pendant la nuit ses gens près du fleuve qui coule au pied de la ville ; puis il s’avance avec Alexandre, Archidamus et les Étoliens, par le chemin qui conduit d’Égion à Égire. En même temps le traître Étolien, s’étant détaché avec vingt des plus hardis, et ayant gagné, par des chemins détournés qu’il connaissait parfaitement, le haut des rochers, entra dans la ville par un aqueduc. Les gardes de la porte dormaient tranquillement. On les égorgea dans leurs lits ; on brisa à coups de hache les barres des portes. Les Étoliens entrent, se jettent inconsidérément dans la ville, et crient d’abord victoire. Ce fut ce qui sauva les habitans et ce qui perdit les Étoliens, qui s’imaginaient que, pour être maîtres d’une ville, c’était assez que d’être au-dedans des portes. Dans cette pensée, ils s’arrêtèrent quelque temps sur la place, puis se répandirent dans la ville, et, ne respirant que le pillage, se précipitèrent dans les maisons pour les saccager.

Le jour commençait alors à paraître. Ceux des habitants qui ne s’attendaient à rien moins qu’à cette entreprise, et dans les maisons desquels les ennemis étaient entrés, s’enfuirent épouvantés hors de la ville, ne doutant plus que les Étoliens n’en fussent absolument les maîtres ; mais les autres, chez qui l’on n’était pas encore entré, entendirent le bruit, crièrent au secours, et montèrent tous à la citadelle. Le nombre s’augmentant toujours de plus en plus, leur courage et leur hardiesse s’accrut à proportion, au lieu que le gros des Étoliens, dont une partie s’était dispersée, était en désordre. Dorimaque sentit le péril auquel ses gens étaient exposés ; il les fit marcher vers la citadelle, dans la pensée que cette troupe d’Égiriens, effrayée de l’audace avec laquelle on les attaquerait, serait bientôt renversée. Alors les Égiriens s’animent les uns les autres, et se battent avec valeur. Comme la citadelle n’avait point de murailles, l’action se passa de près et d’homme à homme. On peut juger de la chaleur du combat par les dispositions des combattans, les uns ayant à défendre leur patrie et leurs enfans, les autres ne pouvant sauver leur vie que par la victoire. Enfin les Étoliens tournèrent le dos, et les Égiriens, qui les virent ébranlés, saisissant l’occasion, se mirent à leur poursuite avec tant d’ardeur, que les Étoliens en fuyant s’écrasaient et se foulaient aux pieds les uns les autres, sous les portes de la ville. Alexandre fut tué dans cette action, et Dorimaque étouffé au passage. Le reste des Étoliens fut en partie écrasé sous les portes, d’autres en fuyant se précipitèrent du haut des rochers ; le peu qui put regagner les vaisseaux mit honteusement à la voile sans espérance de se venger. Ce fut ainsi que les Égiriens, qui par leur négligence avaient pensé perdre leur patrie, la recouvrèrent par leur courage et leur intrépidité.

En ce même temps, Euripidas, que les Étoliens avaient envoyé pour commander les Éléens, ravagea les terres des Dyméens, des Pharéens et des Tritéens, et fit dans l’Élide un butin considérable. Mycus le Dyméen, qui était alors lieutenant du préteur des Achéens, et qui avait assemblé de grandes forces pour venger tous ces peuples dépouillés, le poursuivit comme il se retirait. Mais il tomba par trop de vivacité dans une embuscade, où quarante de ses gens furent tués et deux cents faits prisonniers. Ce succès exalta les espérances d’Euripidas ; il se mit en marche quelques jours après, et emporta un fort des Dyméens, nommé Tichos, situé près du cap Araxe, et bâti, selon la fable, par Hercule, qui en voulait faire une place de guerre contre les Éléens. Après cet échec, les peuples de Dyme, de Phare et de Tritée, ne se croyant pas en sûreté depuis que leur fort avait été pris, donnèrent avis aux préteurs des Achéens de ce qui s’était passé, et lui demandèrent du secours ; puis ils envoyèrent des ambassadeurs pour le même sujet. Mais Aratus ne pouvait alors lever des soldats étrangers, parce que les Achéens avaient manqué de leur payer quelque reste qui leur était dû depuis la guerre de Cléomène ; et d’ailleurs ce préteur, pour le dire en un mot, n’avait ni esprit pour former des entreprises, ni courage pour les exécuter ; ce qui fut cause de ce que Lycurgue prit l’Athénée, citadelle de Mégalopolis, et qu’Euripidas s’empara encore dans la suite de Gorgon et de Telphussie.

Comme il n’y avait donc rien à espérer d’Aratus, les Dyméens, les Pharéens et les Tritéens résolurent de ne plus rien donner aux Achéens, mais de lever par eux‑mêmes des soldats étrangers. Ils en levèrent trois cents d’infanterie et cinquante chevaux, pour mettre leur pays à couvert d’insulte. Cette résolution était assez avantageuse à leurs intérêts particuliers, mais très-préjudiciable au bien commun de la nation. Par là ils mettaient les armes à la main à tous ceux qui ne cherchaient qu’un prétexte pour se jeter dessus et la ruiner. Le préteur fut la principale cause de ce décret odieux, par sa négligence et les délais perpétuels qu’il apportait lorsqu’il s’agissait de secourir ceux qui avaient recours à lui.

Au reste, il n’y a personne qui, en pareille occasion, n’eût fait et ne fasse comme ces peuples. On tient à ses alliés et à ses amis tant qu’on espère d’eux du secours ; mais lorsque dans le péril on se voit abandonné, on fait ce qu’on peut pour se tirer soi‑même d’embarras. Ainsi, je ne blâme pas ces peuples d’avoir fait en particulier des levées de soldats étrangers ; mais ils avaient grand tort de refuser à la république ce qu’ils avaient coutume de lui payer. Qu’ils veillassent à leur intérêt particulier, cela était juste ; mais cela ne devait pas empêcher qu’ils ne contribuassent au bien commun lorsque les occasions s’en présenteraient. Ils y étaient d’autant plus obligés, qu’en vertu des lois, ils n’auraient pas manqué de regagner ce qu’ils auraient donné, et qu’ils avaient eu la principale part dans la fondation et l’établissement de la république achéenne.

Pendant que ces choses étaient en cet état dans le Péloponnèse, Philippe, ayant traversé la Thessalie, était venu en Épire, où après avoir joint grand nombre d’Épirotes aux Macédoniens, trois cents frondeurs qui lui étaient arrivés d’Achaïe, et trois cents Crétois que lui avaient fournis les Polyrrhéniens, il vint par l’Épire dans le pays des Ambraciotes. Si d’abord il s’était jeté avec toutes ces forces sur l’Étolie, il aurait tout d’un coup terminé la guerre ; mais s’étant arrêté, d’après les conseils des Épirotes, à assiéger Ambracie, il donna aux Étoliens le temps non-seulement d’attendre de pied ferme, mais encore de prendre leurs sûretés pour l’avenir. En cela les Épirotes consultaient bien moins le bien des alliés que leur intérêt particulier. Ils ne prièrent Philippe de commencer par là son expédition, que parce que, souhaitant avec ardeur de gagner Ambracie sur les Étoliens, il n’y avait pour cela d’autre moyen que de se rendre maître d’Ambracie, et tenir de là la ville en échec. Ce château est bien bâti, fermé de murailles et fortifié d’ouvrages avancés. Il est dans des marais, et on ne peut en approcher que par un chemin qui était fait de terres rapportées. Il commande avantageusement et le pays et la ville des Ambraciotes.

Philippe donc s’était campé devant Ambracie, et se disposait à en faire le siége, lorsque Scopas, ayant avec un corps d’Étoliens traversé la Thessalie, se jeta sur la Macédoine, porta le ravage dans les plaines de Piérie, et fit marcher vers Die tout le butin qu’il avait fait. Comme les habitans avaient abandonné cette ville, il en renversa les murailles, les maisons et l’académie ; il mit le feu aux galeries qui étaient autour du temple, il réduisit en cendres tous les présens qui y étaient, ou pour l’ornement ou pour la commodité de ceux qui venaient aux fêtes publiques, et abattit les tableaux des rois. Quoique dès le commencement de la guerre il eût attaqué les dieux aussi bien que les hommes, quand il fut de retour en Étolie, loin d’être puni de ses impiétés, on l’y regarda comme un homme qui avait bien mérité de la république, on l’y reçut avec de grands honneurs, on n’en parla qu’avec admiration. Il remplit lui‑même les Étoliens de nouvelles espérances, et grossit leurs exploits par son éloquence ; de sorte qu’ils se persuadèrent que dorénavant personne n’oserait plus se présenter devant les Étoliens, et qu’eux, au contraire, ravageraient impunément non-seulement le Péloponnèse, comme ils avaient coutume de faire, mais encore la Thessalie et la Macédoine.




CHAPITRE XIV.


Conquêtes de Philippe dans l’Étolie. — Il passe l’Achéloüs, se rend maître d’Itorie, de Péanion, d’Élée. — Il retourne en Macédoine pour en chasser les ennemis.


Ces nouvelles firent sentir à Philippe que ce serait lui qui porterait la peine de l’ignorance et de l’ambition des Épirotes. Il continua cependant le siége d’Ambracie. Il fit élever des chaussées, et pressa les habitans avec tant de vigueur, que la peur les saisit, et qu’au bout de quarante jours ils capitulèrent. La garnison, qui était de cinq cents Étoliens, fut mise hors de la citadelle, avec assurance qu’il ne lui serait fait aucune insulte, et la citadelle même, Philippe la donna aux Épirotes, et contenta ainsi leur passion. Il se mit aussitôt en marche par Charadre, dans le dessein de traverser le golfe Ambracien, qui est fort proche du temple des Acarnaniens, appelé Action. Ce golfe vient de la mer de Sicile, entre l’Épire et l’Acarnanie. Son entrée est très-étroite, à peine a‑t‑elle cinq stades de largeur. Plus avant dans les terres, il est large de cent stades, et long de trois cents en comptant depuis la mer. Il sépare l’Épire de l’Acarnanie, ayant celui‑là au septentrion et celle‑ci au midi. Philippe fit passer le golfe à son armée, traversa l’Acarnanie, y grossit son armée de deux mille hommes de pied acarnaniens et de deux cents chevaux, et alla se retrancher devant Phoétée, ville d’Étolie. En deux jours, il avança tellement les ouvrages, que les habitans effrayés se rendirent à composition. Ce qu’il y avait d’Étoliens dans la garnison sortit sain et sauf. La nuit suivante, cinq cents Étoliens vinrent au secours de la ville, ne sachant pas qu’elle eût été prise. Philippe, qui avait pressenti leur arrivée, se logea dans certains poste avantageux, tailla en pièces la plus grande partie de ces troupes : le reste fut fait prisonnier, très-peu lui échappèrent. Puis ayant fait distribuer à son armée du blé pour trente jours (car les magasins de la ville en étaient pleins), il s’avança vers Strate, et campa à dix stades de la ville, le long de l’Achéloüs. De là il ravagea impunément le pays, sans que personne osât lui résister.

Dans ce temps‑là, les affaires tournaient mal pour les Achéens. Sur le bruit que Philippe était proche, ils lui envoyèrent des ambassadeurs pour le prier de vouloir bien les secourir. Ils eurent audience de lui à Strate, et, entre autres choses que portaient les instructions, ils lui firent voir les avantages que son armée tirerait de cette guerre ; que pour cela il n’avait qu’à doubler le cap de Rhios et à se jeter sur l’Élide. Philippe, après les avoir entendus, dit qu’il verrait ce qu’il aurait à faire, et cependant donna ordre qu’on les retînt, sous prétexte qu’il avait quelque chose à leur communiquer, puis il leva le camp et marcha vers Métropolis et Conope. Alors les Étoliens se réfugièrent dans la citadelle de Métropolis, et quittèrent la ville. Philippe y fit mettre le feu, et avança sans arrêter vers Conope.

La cavalerie étolienne se présenta pour lui disputer le passage du fleuve, à vingt stades de la ville : elle espérait, ou qu’elle arrêterait le roi, ou que du moins le passage coûterait cher à son armée. Philippe, qui prévit leur dessein, commanda aux soldats armés de boucliers couverts de cuir, de se jeter dans le fleuve, et de le traverser par bataillons et en faisant la tortue. Cela fut exécuté. Quand la première troupe fut passée, la cavalerie étolienne chargea ; mais comme cette troupe ne s’ébranlait pas, et que la seconde et la troisième passaient pour l’appuyer, les Étoliens ne jugèrent pas à propos d’engager le combat, ils reprirent le chemin de la ville, et n’osèrent plus dans la suite faire les fanfarons que derrière des murailles. Le roi passa donc l’Achéloüs, porta le ravage dans la campagne, et s’approcha d’Itorie. C’est une place également fortifiée par la nature et par l’art, et située sur la route où le roi devait passer. La garnison épouvantée n’attendit pas pour déloger que Philippe fût arrivé. La citadelle fut rasée, et les fourrageurs eurent ordre de faire la même chose de tous les autres forts du pays. Les défilés passés, il marcha lentement, donnant aux troupes le temps de piller la campagne ; et quand elles se furent suffisamment fournies de tout ce qui leur était nécessaire, il vint aux Oéniades, et de là à Péanion, qu’il résolut d’abord de prendre. Il le prit en effet après quelques assauts vigoureux. Cette ville n’était pas d’un grand circuit, cela n’allait pas jusqu’à sept stades ; mais à juger de cette ville par ses maisons, ses murailles et ses tours, elle n’était pas indifférente. Les murailles furent renversées, et les bâtimens démolis. Quant aux matériaux, le roi les fit transporter par le fleuve sur des radeaux jusqu’aux Oéniades. Les Étoliens avaient d’abord fortifié la citadelle de cette ville de murailles, ils l’avaient fournie de toutes sortes de munitions ; cependant ils n’eurent pas la résolution de soutenir le siége ; à l’approche de Philippe ils se retirèrent. Maître de cette ville, il passa à un fort du pays des Calydoniens nommé Élée, fortifié de murailles et plein de munitions de guerre, données par Attalus aux Étoliens. Les Macédoniens prirent encore ce fort d’emblée, et, ayant ravagé toutes les terres des Calydoniens, ils revinrent aux Oéniades. Philippe ayant considéré la situation de cette ville, et l’avantage qu’il en tirerait surtout pour passer dans le Péloponnèse, il lui prit envie de la fermer de murailles. En effet, cette ville est située sur le bord de la mer, à l’extrémité de l’Acarnanie, où cette province se joint à l’Étolie vers la tête du golfe le Corinthe. Sur la côte opposée dans le Péloponnèse, sont les Dyméens, et l’Araxe n’en est éloigné que de cent stades. Le roi fit donc fortifier la citatelle, il fit fermer de murailles l’arsenal et le port, et pensait à joindre tout cela à la citadelle, se servant pour la construction des bâtimens, des matériaux qu’il avait fait venir de Péanion.

Il était tout occupé de ces projets, lorsqu’un courrier vint de Macédoine lui apprendre que les Dardaniens, soupçonnant qu’il avait des vues sur le Péloponnèse, levaient des troupes et faisaient de grands préparatifs de guerre, dans le dessein d’entrer dans la Macédoine. Sur cet avis, il ne lança point à courir au secours de son royaume. Il renvoya les ambassadeurs Achéens, les assurant, qu’aussitôt qu’il aurait mis ordre aux affaires de la Macédoine, avant toutes choses, il ferait son possible pour secourir leur république. Il partit en diligence, et prit pour retourner la même route qu’il avait prise pour venir. Comme il se disposait à passer le golfe d’Ambracie, pour aller d’Acarnanie en Épire, il rencontra Demetrius de Pharos, qui, chassé d’Illyrie par les Romains, se sauvait sur une simple chaloupe. Nous avons déjà rapporté l’histoire de cette défaite. Philippe le reçut avec bonté, et lui dit de prendre la route de Corinthe, et de venir en Macédoine par la Thessalie. Au premier avis qu’il était arrivé à Pella dans la Macédoine, les Dardaniens furent effrayés et congédièrent leur armée, quoiqu’elle fût presque dans son royaume. Cette retraite des Dardaniens fit que Philippe donna congé à tous les Macédoniens, et les envoya faire leur moisson ; après quoi, il alla dans la Thessalie, et passa le reste de l’été à Larisse.




CHAPITRE XV.


Dorimaque, fait préteur des Étoliens, ravage l’Épire. — Marche de Philippe. — Déroute des Éléens au mont Apelaure.


Vers ce temps‑là Paul‑Émile, après avoir subjugué l’Illyrie, entra triomphant dans Rome. Ce fut aussi alors qu’arriva la prise de Sagonte par Annibal, après laquelle ce général distribua ses troupes en quartiers d’hiver. Quand on eut appris cette nouvelle à Rome, on envoya des ambassadeurs à Carthage pour demander Annibal, et en même temps on se disposa à la guerre, en créant pour consuls Publius Cornelius et Tiberius Sempronius. Nous avons déjà dit quelque chose de tout cela dans le premier livre. Ceci n’est que pour rafraîchir la mémoire de ces faits, et pour joindre ensemble ceux qui sont arrivés vers le même temps. Ainsi finit la première année de la cent quarantième olympiade.

Le temps des comices étant venu, les Étoliens choisirent pour préteur Dorimaque. Il ne fut pas plus tôt revêtu de cette dignité, qu’il se mit en campagne, et ravagea la haute Épire avec la dernière violence, moins pour son intérêt particulier que pour causer du dommage aux Épirotes. Arrivé à Dodone, il mit le feu aux galeries du temple, dissipa les présens qui y étaient suspendus, et renversa le temple même. On ne connaît chez les Étoliens ni les lois de la guerre, ni celles de la paix. Tout ce qui leur vient en pensée, ils l’exécutent sans aucun égard, ni pour le droit des gens, ni pour les lois particulières. Après cette belle expédition, Dorimaque retourna en Étolie.

L’hiver durait encore, et personne dans une saison si fâcheuse, ne s’attendait à voir Philippe en campagne, lorsque ce prince partit de Larisse avec une armée composée de trois mille Chalcaspides, ainsi nommés du bouclier d’airain qu’ils portent ; de deux mille fantassins à rondache, de trois cents Crétois, et de quatre cents chevaux de sa suite. Il passa de la Thessalie dans l’Eubée, de là à Cyne, puis, traversant la Béotie et les terres de Mégare, il arriva à Corinthe sur la fin de l’hiver. Sa marche fut si prompte et si secrète, que les Péloponnésiens n’en eurent aucun soupçon. À Corinthe, il fit fermer les portes, mit des sentinelles sur les chemins, fit venir de Sicyone le vieux Aratus, et écrivit au préteur et aux villes d’Achaïe, pour leur faire savoir quand et où il fallait que les troupes se trouvassent sous les armes. Il partit ensuite, et alla camper dans le pays des Phliasiens, proche Dioscore.

En même temps Euripidas, avec deux cohortes d’Eléens, des pirates et des étrangers, au nombre d’environ douze cents hommes et cent chevaux, partit de Psophis et passa par Phénice et Stymphale, sans rien savoir de ce que Philippe avait fait. Son dessein était de piller le pays des Sicyoniens, et il devait en effet y entrer, parce que, la nuit même que le roi avait mis son camp proche Dioscore, Euripidas avait passé outre. Heureusement quelques Crétois de l’armée de Philippe, qui avaient quitté leur rangs et couraient de côté et d’autre pour fourrager, tombèrent sur sa route. Il reconnut d’abord qu’il était parmi les ennemis ; mais, sans rien dire de ce qui se passait, il fit faire volte‑face à ses troupes et, reprenant le chemin par lequel il était venu, il voulait et espérait même prévenir les Macédoniens, et s’emparer des défilés qui se rencontrent au‑delà des Stymphaliens. Le roi ne savait rien de tout cela. Suivant son projet, il lève son camp le matin, dans le dessein de passer proche Stymphale, pour aller à Caphyes, où il avait mandé que serait le rendez‑vous des troupes.

Quand la première ligne des Macédoniens fut arrivée à la hauteur d’où le mont Apelaure commence à s’élever, et qui n’est éloigné de Stymphale que de dix stades, il trouva que la première ligne des Éléens y arrivait en même temps. Sur l’avis qu’Euripidas en reçut, suivi de cavaliers, il se déroba au péril qui le menaçait, et par des chemins détournés s’enfuit à Psophis. Le gros des Éléens étonné de se voir sans chef, fit halte, sans savoir bien ni que faire ni de quel côté se tourner. Leurs officiers croyaient d’abord que c’étaient quelques Achéens qui étaient venus à leur secours. Les Chalcaspides leur firent venir cette pensée, parce que les Mégalopolitains s’étaient servis de boucliers d’airain dans la bataille contre Cléomène, sorte d’armes que le roi Antigonus leur avait fait prendre. Trompés par ce rapport d’armes, ils se tranquillisaient et s’approchaient toujours des collines voisines ; mais quand les Macédoniens furent plus près, les Éléens virent alors le danger où ils étaient ; ils jetèrent aussitôt leurs armes et s’enfuirent en déroute. On en fit douze cents prisonniers, le reste périt, partie par l’épée des Macédoniens, partie en se précipitant du haut des rochers. Il y en eut tout au plus cent qui se sauvèrent. Philippe envoya les dépouilles et les prisonniers à Corinthe, et continua sa route. Cet événement surprit agréablement les peuples du Péloponnèse ; c’était une chose assez singulière qu’ils apprissent en même temps et que Philippe arrivait et qu’il était victorieux.

Il passa par l’Arcadie, où il eut beaucoup de peine à monter l’Oligyrte au travers des neiges dont il était couvert. Il arriva cependant la nuit du troisième jour à Caphyes, où il fit reposer son armée pendant deux jours. Il se fit joindre là par le jeune Aratus et les Achéens qu’il avait assemblés, de sorte que son armée était environ de dix mille hommes. Il prit par Clitorie la route de Psophis ; de toutes les villes où il passait, il emportait des armes et des échelles. Psophis est une ville ancienne d’Arcadie dans l’Azanide. Par rapport au Péloponnèse en général, elle est au milieu ; mais par rapport à l’Arcadie, Psophis est dans la partie occidentale, et joint presque de ce côté‑là les frontières d’Achaïe. Elle commande avantageusement les Éléens, avec qui elle ne faisait alors qu’une même république. Philippe campa sur des hauteurs qui sont vis‑à‑vis de la ville, et d’où l’on a vue non-seulement sur la place, mais encore sur les lieux circonvoisins. Il fut frappé de la forte situation de cette ville, et ne savait quel parti prendre. Du côté d’occident elle est fermée par un torrent impétueux, qui, tombant des hauteurs voisines, s’est fait en peu de temps un lit fort large, où l’on ne trouve pas de gué la plus grande partie de l’hiver, et qui par là rend cette ville presque inaccessible et imprenable : l’Érymanthe la couvre du côté d’Orient, fleuve grand et rapide, et sur lequel on rapporte une infinité d’histoires. Du côté du midi le torrent se jette dans l’Érymanthe, ce qui fait comme trois fleuves qui couvrent trois faces de cette ville. Enfin au septentrion s’élève une colline fortifiée et bien fermée de murailles, qui tient lieu d’une bonne et forte citadelle. Toute la ville était entourée de murailles hautes et bien bâties, et il y avait une garnison de la part des Éléens, que commandait Euripidas qui s’y était retiré.




CHAPITRE XV.


Escalade de Psophis. — Libéralité de Philippe à l’égard des Éléens. — Nonchalance de ce peuple à se conserver dans son ancien état. — Reddition de Thalamas.


Philippe, à la vue de ces obstacles, demeura quelque temps en suspens. Tantôt il renonçait au dessein qu’il avait eu de faire le siége de cette ville, tantôt il le reprenait par la considération des avantages qu’il en tirerait en cas qu’il réussît ; car autant cette ville devait être formidable aux Achéens et aux Arcadiens tant que les Éléens en seraient les maîtres, autant leur devait‑elle être avantageuse dès qu’ils la leur auraient enlevée. Il se résolut donc à l’assiéger. Pour cela il donna ordre aux Macédoniens de prendre leur repas dès le point du jour, et de se tenir prêts. Le matin il passa l’Érymanthe sur un pont ; les assiégés en furent si étonnés que personne ne s’opposa à son passage. Il approche de la ville avec un appareil et une assurance qui y jettent l’épouvante. Euripidas et les habitans sont effrayés ; jusqu’alors ils avaient cru que les ennemis n’oseraient pas mettre le siége devant une ville si forte, et si capable de le soutenir long-temps, surtout dans une saison peu propre à ces sortes d’entreprises. Une autre chose les embarrassait : ils craignaient que Philippe n’eût quelque intelligence dans la ville, et qu’ils ne fussent trahis par quelques‑uns des habitans. Cependant comme ces soupçons se trouvèrent sans fondement, la plupart coururent à la défense des murailles.

Les étrangers au service des Éléens firent une sortie par une porte qui est au haut de la ville, pour surprendre les ennemis. Mais le roi avait donné ses ordres pour que les échelles fussent dressées en trois endroits différens ; il avait aussi partagé ses Macédoniens en trois corps. Le signal se donna par les trompettes, et aussitôt on monta de tous côtés à l’assaut. Les assiégés se défendirent d’abord avec valeur, et jetèrent plusieurs des assiégeans en bas des échelles ; mais les traits et les autres munitions dont ils n’avaient pris que pour cet assaut, leur manquèrent bientôt, et d’ailleurs ils avaient à faire à gens qu’il n’était pas aisé d’épouvanter. À peine un Macédonien était‑il tombé de l’échelle, que le suivant prenait sa place. Les assiégés abandonnèrent enfin la ville, et se retirèrent dans la citadelle. Les Macédoniens montèrent sur les murailles, et les étrangers, qui avaient fait la sortie, pressés par les Crétois, jetèrent honteusement leurs armes et prirent la fuite. On les mena battant jusqu’à la ville, et l’on entra pêle‑mêle avec eux, en sorte que la place fut prise en même temps de tous les côtés. Les Psophidiens, leurs femmes et leurs enfans, Euripidas et tous ceux qui échappèrent aux assiégeans, se sauvèrent dans la citadelle. Tous leurs meubles furent pillés, et les maisons furent occupées par les Macédoniens.

Ceux qui s’étaient réfugiés dans la citadelle n’y avaient pas de quoi subsister. Ils virent bien que leur ruine était inévitable, s’ils ne se rendaient au plus tôt à Philippe. Ils lui envoyèrent un héraut pour le prier de permettre qu’on lui fît une députation. Les magistrats de la ville et Euripidas allèrent le trouver. On fit un traité, par lequel on leur accordait l’impunité à tous, tant citoyens qu’étrangers. Les députés retournèrent à la citadelle avec ordre de n’en laisser sortir personne que l’armée ne fût sortie de la ville, de peur que des soldats peu dociles aux ordres du prince, ne leur fissent quelque violence. Comme il tombait alors de la neige, Philippe fut obligé de rester là quelques jours, pendant lesquels il fit appeler ce qu’il y avait d’Achéens dans la ville. Dans cette assemblée, il s’étendit beaucoup sur la forte situation de Psophis, et sur les avantages qu’on pourrait tirer de cette place dans les conjonctures présentes, sur la distinction qu’il faisait des Achéens par dessus les autres Grecs et sur le penchant particulier qu’il se sentait pour eux ; et ce qui mit le comble à toute cette bienveillance, il leur fit présent et les mit en possession de la ville, ajoutant qu’il les favoriserait de tout son pouvoir, et qu’il ne laisserait échapper aucune occasion de les obliger. Aratus et le peuple le remercièrent avec toutes les marques possibles de la plus vive reconnaissance, et il congédia l’assemblée. Il partit ensuite et marcha vers Lasion. Alors les Psophidiens quittèrent la citadelle, et vinrent chacun reprendre leur maison. Euripidas retourna à Corinthe, et de là en Étolie. Prostaüs de Sicyone fut fait gouverneur de la citadelle de Psophis, et on lui donna une assez bonne garnison. Pythias de Pellène commanda dans la ville.

Le bruit de cette conquête effraya la garnison de Lasion. À peine apprit‑elle que le roi approchait, qu’elle abandonna la place. Le roi y entra d’emblée, et, par un surcroît de bonté pour les Achéens, il en gratifia leur république. Strate fut de même désertée par les Éléens et le roi la rendit aux Telphusiens. Il arriva à Olympie après cinq jours de marche ; il y sacrifia aux dieux, et fit un festin aux officiers de son armée. Les troupes se reposèrent là trois jours, au bout desquels il décampa et vint à Élée. Les fourrageurs se répandirent dans la campagne. Pour lui, il mit son camp à Artémise. Après avoir fait là un grand butin, il reprit la route de Dioscyre. Le pays fut ravagé. On fit quantité de prisonniers ; mais ceux qui se sauvèrent dans les villages voisins et dans les postes fortifiés, étaient encore en plus grand nombre. Aussi est‑il vrai que le pays des Éléens est le plus peuplé et le plus fertile de tout le Péloponnèse. Il y a telles familles parmi ce peuple, qui, ayant quelques biens à la campagne, aiment tant à les cultiver, que depuis deux ou trois générations on n’en a vu personne mettre le pied dans Élée.

Cet amour pour la campagne s’est accru par le grand soin qu’ont eu les magistrats de ceux qui y font leur demeure. Dans chaque endroit il y a des juges pour y faire rendre la justice, et l’on veille exactement à ce que les besoins de la vie ne leur manquent pas. Il y a beaucoup d’apparence que ce qui les a portés à prendre tous ces soins et à établir ces lois, c’est la grande étendue du pays, et principalement la vie sainte qu’on y menait autrefois, lorsque, toute la Grèce regardant l’Élide comme sacrée, à cause des combats olympiques qui s’y célébraient, les habitans vivaient tranquilles à l’ombre de cette glorieuse distinction, et sans rien craindre des maux que le guerre entraîne avec elle. Mais depuis que les Arcadiens ont prétendu que Lasion et la Pisatide leur appartenaient, les Éléens, obligés, pour se défendre, de changer leur genre de vie, n’ont rien fait pour recouvrer leurs anciennes immunités. Ils sont toujours restés dans l’état où la guerre les avait mis. Pour parler ingénument, je trouve cette nonchalance très-blâmable. Nous demandons la paix aux dieux dans nos prières ; pour l’avoir, il n’y a rien à quoi l’on ne s’expose ; c’est de tous les biens celui à qui ce titre est le moins contesté : se peut‑il‑faire sans une extrême imprudence, que les Éléens aient négligé ce bien précieux jusqu’à ne pas se donner le moindre mouvement pour l’obtenir des Grecs, et le perpétuer chez eux ? Ils sont d’autant plus coupables, qu’ils n’avaient pour cela rien à faire qui ne fût dans les règles de la justice et de la bienséance.

Ce genre de vie, dira‑t‑on, les exposait aux insultes de ceux qui, sans égard pour les traités, leur auraient cherché querelle. Mais cela serait arrivé rarement, et en ce cas toute la Grèce aurait couru à leur secours. À l’égard des petites incursions qu’on aurait pu faire sur eux, il leur aurait été aisé, riches comme ils n’auraient pas manqué de le devenir dans une paix perpétuelle, de s’en garantir, en mettant des étrangers en garnison dans certains lieux, quand il aurait été nécessaire : au lieu qu’aujourd’hui, pour avoir craint ce qui n’arrive presque jamais, ils sont affligés de guerres continuelles qui désolent leur pays et les dépouillent de tous leurs biens. Les Éléens ne trouveront pas mauvais que je les aie ici exhortés à recouvrer leurs droits, l’occasion n’a jamais été plus favorable. Quoi qu’il en soit, il reste encore dans ce pays quelques vestiges de son ancienne manière de vivre, et les peuples y conservent encore beaucoup de penchant pour la campagne. C’est pour cela que quand Philippe y vint, quoiqu’il fît beaucoup de prisonniers, il y eut un plus grand nombre de personnes qui s’enfuirent dans la ville.

Les Éléens retirèrent la plus grande partie de leurs effets, de leurs esclaves et de leurs troupeaux, dans un fort nommé Thalamas, place qu’ils avaient choisie, tant parce que les avenues en sont étroites et qu’il est difficile d’en approcher, que parce qu’il est éloigné de tout commerce. Sur l’avis que le roi reçut que grand nombre d’Éléens s’étaient réfugiés dans ce château, résolu de tout tenter et de tout hasarder, il commença par poster ses étrangers dans tous les lieux par où il pouvait aisément faire passer son armée ; puis laissant le bagage et la plus grande partie de son armée dans les retranchemens, il entra dans les défilés avec les rondachers et les troupes légères. Il parvint jusqu’au château-fort sans rencontrer personne qui lui disputât le passage. Les assiégés, qui n’entendaient rien à la guerre, qui n’avaient point de munitions, et entre lesquels il y avait quantité de gens de la lie du peuple, craignirent un assaut et se rendirent d’abord. On comptait parmi eux deux cents mercenaires ramassés de tous côtés, qu’Amphidamus, préteur des Éléens, avait amener avec lui. Philippe gagna là une grande quantité de meubles, plus de cinq mille esclaves, et une quantité infinie de bétail. Après cette expédition il revint à son camp. Son armée était si enrichie et si chargée du butin, que, ne la jugeant en état de rien entreprendre, il retourna à Olympie, et y campa.




CHAPITRE XVII.


Apelles, tuteur de Philippe, tourmente les Achéens. — Éloge de Philippe. — Escalade d’Aliphère, ville d’Arcadie. — Conquêtes du roi de Macédoine dans Triphylie. — Les Lépréates chassent de chez eux Phylidéas, général des Étoliens.


Apelles, un des tuteurs qu’Antigonus avait laissés à Philippe, et qui pouvait beaucoup sur l’esprit du roi, fit, pour réduire les Achéens au sort des Thessaliens, une chose qu’on ne peut trop détester. Les Thessaliens passaient pour vivre selon leurs lois particulières, et pour avoir un gouvernement différent de celui de Macédoniens. Il n’y avait cependant aucune différence ; les uns et les autres ne faisaient rien sans ordre des officiers royaux. Dans cette vue, il résolut d’inquiéter et de tourmenter ce qu’il y avait d’Achéens dans l’armée. Il commença par permettre aux Macédoniens de chasser les Achéens des logemens où ils étaient entrés les premiers, et d’enlever leur butin. Après cela, pour les moindres sujets, il les faisait frapper par des valets. Si quelques‑uns de la même nation le trouvaient mauvais ou se disposaient à les secourir, lui‑même les conduisait en prison. Il croyait pouvoir par cette conduite accoutumer insensiblement les Achéens à ne pas se plaindre de ce qu’ils auraient à souffrir de la part du roi. Cependant cet homme, se trouvant dans l’armée d’Antigonus peu de temps auparavant, avait été témoin que Cléomène avait inutilement tenté d’user des voies les plus violentes pour réduire les Achéens à se soumettre à ses ordres. Quelques jeunes Achéens se mutinèrent, allèrent trouver Aratus, et lui découvrirent le dessein d’Apelles. Aratus courut aussitôt vers Philippe ; dans une affaire de cette nature, il était important d’étouffer le mal dans sa naissance et de ne pas différer. Le roi, après l’avoir entendu, dit aux jeunes Achéens de ne point s’alarmer, et qu’il n’arriverait plus rien de semblable dans la suite ; en même temps il défendit à Apelles de rien commander aux Achéens sans avoir consulté leur préteur. Par cette affabilité, jointe à toute l’activité et la valeur imaginables, Philippe se gagna le cœur non-seulement de tous les soldats, mais encore de tous les peuples de Péloponnèse. Aussi la nature semblait avoir pris plaisir à le former tel qu’un prince doit être pour faire des conquêtes et étendre un royaume : il avait l’esprit fin, la mémoire heureuse, une grâce toute singulière, la démarche haute et majestueuse, et par dessus tout cela une activité infatigable et une valeur héroïque. Comment toutes ces belles qualités se sont évanouies ; comment, de roi né pour faire le bonheur de ses sujets, il est devenu un odieux tyran, c’est ce qui ne se peut expliquer en peu de paroles. Une occasion plus favorable se présentera de parler de ce changement et d’en rechercher les causes.

D’Olympie le roi alla à Parée, de là à Telphyse, et ensuite à Érée, où, ayant vendu son butin, il fit réparer le pont qui était sur l’Alpée, pour s’ouvrir un chemin dans la Triphylie. Les Éléens ruinés avaient été demander du secours aux Étoliens, et Dorimaque, préteur de ceux‑ci, leur avait envoyé six cents hommes sous le commandement de Phylidas. Ce capitaine, étant arrivé à Élée, y prit cinq cents des étrangers qui y étaient, mille hommes de la ville et un corps de Tarentins, et vint avec ses forces dans la Triphylie, province ainsi nommée de Triphyle, né en Arcadie. Elle est dans le Péloponnèse près de la mer entre les Éléens et les Messéniens, du côté de la mer d’Afrique, à l’extrémité de l’Achaïe vers le couchant d’hiver. Ses villes sont : Samique, Léprée, Hypane, Typanée, Pyrge, Æpie, Bolax, Styllangie, Phrixe. Les Éléens commencèrent leur expédition par la conquête de ces villes. Ils prirent ensuite Aliphère, qui dépendait de l’Arcadie, et Mégalopolis, dont le tyran Alliadas, quoique Mégalopolitain lui‑même, avait fait un échange avec eux pour quelques intérêts personnels. Phylidas, ayant envoyé les Éléens à Léprée, et les étrangers à Aliphère, alla lui‑même chez les Typanéates avec ses troupes d’Étolie, et attendit là ce qui devait arriver.

Philippe, débarrassé de son butin, passa l’Alphée, qui coule près d’Érée, et vint à Aliphère. Cette ville est située sur une montagne escarpée de tous côtés, et haute de plus de dix stades. Au sommet est la citadelle et une statue d’airain de Minerve, d’une beauté et d’une grandeur extraordinaires. Pourquoi cette statue a été mise en cet endroit, aux dépens de qui elle a été faite, d’où elle est venue, qui a fait ce vœu, ce sont toutes questions qu’il est malaisé de décider ; les gens mêmes du pays n’en savent rien de certain. On convient seulement que ce miracle de l’art a pour auteurs Hécatodore et Sostrate, et que c’est leur chef‑d’œuvre. Le roi choisit un jour clair et serein, et, au point du jour, il donna ordre aux étrangers de marcher devant par plusieurs endroits, pour soutenir ceux qui devaient porter les échelles. Il partage les Macédoniens, leur ordonne de suivre les autres de près, et à tous, dès que le soleil se montrerait, de monter la montagne. Cet ordre fut exécuté par les Macédoniens avec une vivacité et une valeur étonnantes. Les assiégés coururent de tous côtés, et principalement aux endroits où l’on voyait les Macédoniens s’approcher. Pendant ce temps‑là Philippe, sans que personne s’en fût aperçu, était monté avec une troupe de gens choisis à la citadelle par je ne sais quelles routes coupées en précipices. Le signal se donne, et aussitôt tous en même temps vont à l’escalade. Le faubourg de la citadelle n’était pas défendu : le roi s’en saisit, et y mit le feu. Cela fit trembler ceux qui défendaient les murailles, car, la citadelle prise, il ne leur restait plus aucune ressource. Dans cette crainte ils laissent les murailles de la ville, et se sauvent dans la citadelle ; les Macédoniens se rendent maîtres de la ville. Bientôt après, la citadelle envoya une députation au roi, à qui l’on en ouvrit les portes, sous la condition que la garnison aurait la vie sauve.

Des conquêtes si rapides jetèrent la frayeur dans toute la Triphylie. On y tint conseil sur l’état présent de la patrie. Pour comble de disgrâce Phylidas sortit de Typanée, et s’en alla à Léprée, pillant, en passant, ses propres alliés. Car ce fut alors la récompense qu’eurent les alliés des Étoliens : ils furent non-seulement abandonnés lorsqu’ils avaient le plus besoin de secours ; mais, pillés et trahis, ils en souffrirent plus qu’ils n’auraient souffert d’ennemis victorieux. Les Typanéates se rendirent à Philippe, Ypane fit de même. La terreur se répandit de la Triphylie chez les Phiabiens, qui, de dépit contre les Étoliens, dont l’alliance leur était devenue odieuse, s’emparèrent à main armée du lieu où s’assemblaient les polémarques. Il y avait dans Phialie des pirates étoliens, qui demeuraient là pour être à portée de piller le pays des Messéniens. D’abord ils eurent quelque dessein de s’emparer de la ville ; mais comme ils virent tous les habitans assemblés pour la défendre, ils changèrent de sentiment : ils prirent des assurances de la part de la ville, et en sortirent avec leur bagage. Après quoi les Phialiens envoyèrent des ambassadeurs à Philippe, et le reçurent dans la ville.

Pendant ce temps‑là les Lépréates, s’étant saisi d’une partie de leur ville, prièrent les Éléens, les Étoliens et les troupes qui leur étaient aussi venues de Lacédémone, de sortir de la citadelle et de la ville. D’abord Phylidas fit la sourde oreille, et restait dans la ville comme pour la tenir en respect ; mais quand Taurion avec des troupes fut venu de la part du roi à Phialie, et que Philippe lui‑même en fut approché, les armes tombèrent des mains à Phylidas ; les Lépréates au contraire ranimèrent leurs espérances. Quoiqu’il y eût dans la ville mille Éléens, mille hommes tant Étoliens que pirates, cinq cents mercenaires, deux cents Lacédémoniens, et que leur citadelle eût été occupée, ils ne se laissèrent point abattre, ils eurent la fermeté d’entreprendre de se rétablir dans leur patrie. Ce courage et l’approche des Macédoniens épouvanta Phylidas ; il sortit de la ville, et avec lui les Éléens et les Lacédémoniens. Les Crétois, qui étaient venus pour les Spartiates, s’en retournèrent chez eux par la Messénie ; Phylidas se retira à Samique, et les Lépréates, remis en possession de leur pays, envoyèrent des ambassadeurs au roi, et lui livrèrent leur ville.




CHAPITRE XVIII.


Philippe subjugue toute la Triphylie en six jours. — Troubles excités à Lacédémone par Chilon. — Les Lacédémoniens sortent de Mégalopolis. — Artifice d’Apelles contre Aratus, le père et le fils. — L’Élide ravagée par Philippe.


Philippe fit ensuite marcher à Léprée une partie de son armée, et ne se réserva que les soldats à petits boucliers et les troupes légères, avec lesquels il tâcha de joindre Phylidas. Il le joignit, et lui emporta tout son bagage. Phylidas pressa sa marche pour s’échapper, et se jeta dans Samique. Aussitôt le roi campa devant cette place ; il rappela de Léprée le reste de son année, et fit semblant d’en vouloir faire le siége. Les Étoliens et les Éléens, qui n’avaient pour se défendre que leurs mains, craignirent les suites d’un siége, et demandèrent quartier. Philippe leur accorda de sortir avec leurs armes, et ils se retirèrent à Élée. D’autres peuples du voisinage vinrent aussi trouver le roi, qui, sans tirer l’épée, joignit à ses conquêtes Phrixe, Stillagie, Bolax, Pyrge et Épitalie. Il retourna ensuite à Léprée. Toute la Triphylie ne lui coûta que six jours à conquérir. À Léprée il fit assembler les citoyens, les exhorta à demeurer fidèles, mit garnison dans la citadelle, fit Ladique Acarnanien, gouverneur de cette province, et partit pour Érée, où il partagea le butin à toutes ses troupes, et, s’étant fourni là des provisions nécessaires, il prit, quoique au milieu de l’hiver, la route de Mégalopolis.

Pendant que Philippe soumettait à sa domination la Triphylie, Chilon le Lacédémonien, qui par sa naissance se croyait bien fondé à prétendre à la royauté, avait peine à supporter que les éphores eussent donné la préférence à Lycurgue. Pour se venger, il prit la résolution d’embrouiller les affaires. Rien ne lui parut plus propre à son dessein, que de suivre les traces de Cléomène, et de proposer comme lui un nouveau partage des terres, attrait infaillible, à ce qu’il pensait, pour ranger la multitude dans son parti. Il fit part de son dessein à ses amis, et, en ayant trouvé deux cents aussi entreprenans que lui, il ne songeait plus qu’à exécuter son projet. Lycurgue et les éphores qui l’avaient élevé à la royauté, étaient le plus grand obstacle qu’il eût à vaincre ; ils furent le premier objet de sa colère. Un jour, trouvant à table les éphores, il les fit tous égorger : supplice dont ils étaient bien dignes ; la fortune, voulant les punir, ne pouvait mieux choisir la peine. Ces hommes méritaient bien de mourir d’une telle main et pour un tel sujet.

Chilon, après s’être défait des éphores, alla chez Lycurgue. Celui‑ci était chez lui, mais il échappa à son ennemi. Quelques amis et voisins le firent évader, et il se sauva par des chemins détournés à Pellène, dans le territoire de Tripolis. Chilon était au désespoir ; Lycurgue pris, rien ne devait plus s’opposer à sa fortune. Mais, quoiqu’il eût manqué son coup, il s’était trop avancé pour reculer. Il entra dans la place, et passa au fil de l’épée tous ceux qu’il rencontra de ses ennemis. Il exhorta ses parens et ses amis à se joindre à lui et tâcha d’animer les autres par les plus belles promesses ; mais, loin de se remuer en sa faveur, chacun au contraire s’élevant contre lui, il se retira secrètement, traversa la Laconie et se réfugia chez les Achéens.

Les Lacédémoniens, craignant que Philippe ne vînt à eux, mirent la récolte de l’année à couvert, et se retirèrent de Mégalopolis, après en avoir rasé l’Athénée. C’est ainsi que ce peuple, qui, pendant qu’il se gouvernait par les lois de Lycurgue, formait une si belle république et s’était rendu si puissant, s’affaiblissait peu à peu depuis la bataille de Leuctres, et penchait à sa ruine, jusqu’à ce qu’enfin accablé d’infortunes, déchiré par des séditions intestines, inquiété par de fréquens partages de terres et par des exils, il se soumît à la tyrannie de Nabis, lui qui jusqu’alors ne pouvait pas même entendre prononcer le mot de servitude. Mais assez d’écrivains ont traité de l’ancienne splendeur et de la chute des Lacédémoniens. Ce qu’il y a de très-certain, c’est ce qui s’est passé dans cette république depuis que Cléomène eut renversé de fond en comble l’ancien gouvernement. Nous rapporterons chaque chose en son temps. De Mégalopolis le roi vint par Tégée à Argos, où il passa le reste de l’hiver, applaudi et admiré autant pour la vertu qui le guidait dans toutes ses actions, que pour ses exploits dans la guerre où il s’était signalé au‑delà de ce qu’on devait attendre d’un prince de son âge.

Pour revenir à Apelles, la défense que Philippe lui avait faite de rien commander aux Achéens sans la participation de leur chef, ne lui fit pas perdre de vue le premier dessein qu’il avait conçu de faire passer peu à peu les Achéens sous le joug. Mais les Aratus l’embarrassaient. Philippe avait de la considération pour eux principalement pour le père, qui avait été connu d’Antigonus, dont le crédit sur les Achéens était grand, et qui à une adresse remarquable joignait une intelligence profonde des affaires. Pour surprendre ces deux personnages, voici l’expédient dont il s’avisa. Il s’informa exactement qui étaient ceux qui ne goûtaient pas la manière de gouverner des Aratus ; il les fit venir chez lui des villes voisines, et là il n’y a point de caresses qu’il ne leur fit pour s’insinuer dans leurs esprits et gagner leur amitié. Il leur ménageait aussi les bonnes grâces de Philippe, en faisant entendre à ce prince que, s’il s’en tenait aux conseils des Aratus, il ne pourrait agir avec les Achéens que conformément au traité d’alliance fait avec eux ; au lieu que, s’il voulait l’en croire, et s’attachait ceux qu’il lui présentait, il disposerait à son gré de tous les peuples du Péloponnèse. Le temps des comices approchant, comme il cherchait à faire tomber la préture à quelqu’un de ses nouveaux amis, et à en faire exclure les Aratus, il persuada au roi de faire semblant d’aller à Élée, et, sous ce prétexte, de se trouver à Égium au temps des comices des Achéens. Le roi se rendit à ce conseil. Apelles alla aussi à Égium au temps qu’il fallait, et, à force de prières et de menaces, il vint à bout, quoiqu’avec peine, de faire élire pour préteur Épérate de Pharée, à l’exclusion de Timoxène, pour qui les Aratus briguaient cette dignité.

Après cela Philippe se mit en marche, et, passant par Patres et par Dymes, il arriva à Tichos, château du pays des Dyméens, et où peu de temps auparavant Euripidas s’était jeté comme nous avons déjà dit plus haut. Le roi, pour remettre ce poste aux Dyméens, campa devant avec toutes ses forces. Les Éléens, qui le gardaient, ne tinrent pas long-temps contre la frayeur que cet appareil leur donna : ils ouvrirent à Philippe les portes de cette forteresse, peu étendue à la vérité, puisqu’elle n’a pas plus d’un stade et demi de circuit, mais d’une force peu commune : car les murailles n’ont pas moins de trente coudées de hauteur. Philippe la rendit aux Dyméens, fit le dégât dans l’Élide, y fit un grand butin, et revint à Dymes avec son armée.




CHAPITRE XIX.


Apelles accuse injustement les Aratus ; il est démenti. — Inquiétudes de ce personnage. — Ordre établi par Antigonus dans la maison royale. — Philippe se retire à Argos, et y passe l’hiver.


Apelles, non content d’avoir donné aux Achéens un préteur de sa main, entreprit encore d’indisposer le roi contre les Aratus, et de lui faire perdre toute l’amitié qu’il avait pour eux. Il eut pour cela recours à une calomnie. Amphidamas, préteur des Éléens, avait été pris à Thalamas avec tous ceux qui s’y étaient réfugiés, comme nous avons déjà rapporté. Arrivé à Olympie avec les autres prisonniers, il employa quelques amis auprès du roi pour avoir la liberté de lui parler. Il l’obtint, et dit à Philippe qu’il avait assez d’autorité sur les Éléens pour les engager à faire alliance avec les Macédoniens. Philippe le crut, le renvoya sans rançon, et lui donna ordre de dire aux Éléens que, s’ils prenaient ce parti, tout ce qu’on avait pris sur eux leur serait rendu gratuitement, que leur pays serait défendu contre toute insulte du dehors, et que, sans garnison, sans impôt, libres de toute charge, ils continueraient de vivre selon leurs lois et leurs usages. Quelque éblouissantes, quelque considérables que fussent ces offres, les Éléens les écoutèrent sans paraître en être touchés, et ce fut cette occasion que saisit Apelles pour prévenir le roi contre les Aratus.

Il lui fit entendre qu’il devait se défier de l’amitié que semblaient avoir pour lui ces chefs des Achéens ; qu’ils ne lui étaient pas en effet favorables ; qu’eux seuls avaient détourné les Éléens d’entrer dans son alliance ; que, lorsqu’il renvoya Amphidamas d’Olympie en Élide, ils s’étaient abouchés avec ce préteur, et lui avaient dit qu’il n’était point de l’intérêt du Péloponnèse que Philippe fût maître des Éléens, et que c’était la raison pour laquelle ceux‑ci rejetaient ses offres avec hauteur, s’en tenaient à leur alliance avec les Étoliens, et soutenaient la guerre contre les Macédoniens.

Sur la foi de ce discours, le roi fait appeler les Aratus, et donne ordre à Apelles de répéter devant eux tout ce qu’il venait de dire. Apelles répéta les mêmes choses, et les soutint avec une hardiesse étonnante. Comme le roi gardait le silence, il ajouta que, puisqu’ils étaient si ingrats et si indignes des bienfaits de Philippe, ce prince allait assembler le conseil des Achéens, et qu’après y avoir justifié sa conduite, il reprendrait la route de Macédoine. Là-dessus Aratus le père prit la parole, et dit au roi qu’en général il ferait bien de ne point ajouter foi légèrement et sans examen aux rapports qu’on lui ferait ; mais que quand ces rapports regardaient quelqu’un de ses amis ou de ses alliés, il ne pouvait être trop sur ses gardes ; que rien n’était plus utile ni plus digne d’un roi ; qu’il le priait de faire appeler ceux devant qui Apelles avait mal parlé des Achéens, de l’obliger à se trouver lui‑même au milieu de ces personnes, en un mot d’essayer tous les moyens possibles de connaître la vérité, avant de rien découvrir de cette affaire aux Achéens.

Le roi trouva cet avis fort bon, et dit qu’il ne négligerait rien pour s’éclaircir du fait ; on se sépara. Quelques jours s’étaient passés sans qu’Apelles fournît aucune preuve de ce qu’il avait avancé, lorsqu’un incident arriva, dont les Aratus surent profiter. Pendant que Philippe ravageait les terres des Éléens, ce peuple, à qui Amphidame était suspect, avait résolu de s’en saisir, de le charger de chaînes et de le reléguer dans l’Étolie. Amphidame ayant pressenti leur dessein, s’était d’abord retiré à Olympie ; mais sur l’avis qu’il reçut que Philippe était à Dymes pour le partage du butin, il alla l’y trouver. Les Aratus, à qui la conscience ne reprochait rien, apprirent avec joie qu’Amphidamas était arrivé d’Élide. Sur le champ, ils prièrent le roi de le faire appeler, disant que personne ne savait mieux les chefs d’accusation dont on les chargeait puisque c’était avec lui que le complot s’était fait, que d’ailleurs il était intéressé à déclarer la vérité puisqu’il n’était chassé de son pays qu’à cause de Philippe, qui était par conséquent alors son unique refuge, et le seul dont il pût espérer son salut. Le conseil plut au roi, Amphidame est appelé, et dément l’accusation sur tous ces chefs. Depuis ce moment‑là, l’estime et la confiance de Philippe pour Aratus ne fit que s’accroître et s’augmenter, et il rabattit au contraire de la bonne opinion qu’il avait eue d’Apelles, quoique, prévenu depuis long-temps en sa faveur, il fermât souvent les yeux sur la conduite de ce tuteur.

Cette disgrâce ne découragea pas cet esprit artificieux. Il en voulait à Taurion, qui gouvernait dans le Péloponnèse, et cherchait les moyens de le perdre. Il ne dit cependant rien contre lui, au contraire il en fit des éloges, et représenta au roi que cet homme lui serait utile dans ses expéditions : louanges malignes, sous lesquelles il cachait son dessein, qui était d’en mettre un autre à la tête des affaires du Péloponnèse. Nouvelle espèce de calomnie pour nuire à ceux à qui l’on veut du mal ; artifice malin et perfide inventé par les courtisans, qui, par jalousie et par avarice, ne cherchent qu’à se détruire les uns les autres. Apelles déclamait encore à toute occasion contre Alexandre, capitaine des gardes. C’était assez qu’il ne fût pas de son choix pour qu’il lui déplût. En un mot, tout ce que Antigonus avait réglé, il voulait le changer. Cependant autant ce prince pendant sa vie avait bien gouverné le royaume et sagement élevé son fils ; autant eut‑il soin, avant de mourir, de prévoir l’avenir et d’étendre sa prévoyance sur tout. Dans son testament, il rendait compte aux Macédoniens de ce qu’il avait fait, leur donnait des règles pour la conduite des affaires, et leur marquait qui l’on devait en charger, de sorte qu’il ne laissait aux courtisans aucun prétexte de jalousie et de sédition. Entre ceux qu’il avait auprès de lui, il choisit Apelles pour tuteur, Léontius pour chef de l’infanterie, Mégaléas pour chancelier, Taurion pour gouverneur du Péloponnèse et Alexandre pour capitaine des gardes. Apelles, déjà maître de Léontius et de Mégaléas, aurait fort souhaité exclure Alexandre et Taurion du maniement des affaires, pour les gérer lui‑même ou par ses amis, et il en serait venu à bout, s’il ne se fût pas brouillé avec Aratus ; mais il fut bientôt puni de son imprudence et de son ambition, car il souffrit peu de temps après ce qu’il voulait faire souffrir aux autres. Nous rapporterons ailleurs cet événement, et nous tâcherons d’en détailler toutes les circonstances. Il est temps de finir ce livre. Philippe, après tous les exploits que nous venons de raconter, renvoya ses troupes en Macédoine, et passa l’hiver à Argos avec ses amis.