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Bibliothèque historique et militaire/Histoire générale/Livre XXXI

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Histoire générale
Traduction par Vincent Thuillier.
Texte établi par Jean-Baptiste Sauvan, François Charles LiskenneAsselin (Volume 2p. 964-977).
FRAGMENS
DU

LIVRE TRENTE-UNIÈME.


I.


Guerre des Cnossiens et des Gortynéens contre les Rhauciens. — Ambassade des Rhodiens à Rome pour demander une alliance qui leur est refusée.


Les Cnossiens et les Gortynéens s’étaient joints ensemble pour faire la guerre aux Rhauciens, et ils avaient juré qu’ils ne quitteraient pas les armes qu’ils n’eussent emporté leur capitale. Sur cette nouvelle, les Rhodiens, après avoir exécuté les ordres du sénat romain, voyant que sa colère ne s’apaisait point, envoyèrent à Rome une députation, à la tête de laquelle était Aristote, qu’ils avaient chargé de tenter tout pour obtenir une alliance. Ces ambassadeurs arrivèrent pendant le fort de l’été. Entrés dans le sénat, ils firent un long discours où, après avoir dit que les Rhodiens avaient évacué Caune et Stratonicée, selon ce qui leur avait été ordonné, ils tâchèrent par plusieurs raisons de gagner sur le sénat qu’il permettrait aux Rhodiens de faire alliance avec la république romaine. Mais dans la réponse qu’on leur fit, sans parler d’amitié, on leur dit simplement qu’il ne convenait pas pour le présent que l’on fit alliance avec eux. (Ambassades.) Dom Thuillier.


Députation des Gallo-Grecs à Rome.


Le sénat leur accorda de vivre suivant leurs lois et leurs coutumes, pourvu qu’ils se renfermassent dans les bornes du pays qu’ils occupaient et qu’ils n’en sortissent point en armes. (Ibid.)


Fêtes magnifiques données par Antiochus.


Antiochus, ayant appris les grandes actions que Paul-Émile avait faites en Macédoine, voulut surpasser ce général romain par un excès de libéralité. Il envoya donc dans un grand nombre de villes des députés et des théores pour annoncer les combats gymnastiques qu’il se disposait à donner à Daphné. Aussi les Grecs ne manquèrent pas de se rendre en foule et avec le plus grand empressement vers lui ; il ouvrit donc cette fête par ce pompeux cortège : cinq mille jeunes gens d’élite, armés à la romaine et couverts de cottes de mailles, marchaient en tête. Immédiatement après eux suivaient cinq mille Mysiens et trois mille Ciliciens armés en troupe légère, la tête ceinte d’une couronne d’or. Trois mille Thraces et cinq mille Galates marchaient derrière eux, précédant vingt mille Macédoniens et cinq mille fantassins armés de boucliers d’airain ; sans compter une troupe d’argyraspides suivis de deux cent quarante paires de gladiateurs, après lesquels s’avançaient mille cavaliers montés sur des chevaux de Nise, et trois mille sur des chevaux du pays. La plus grande partie de ces chevaux avaient des harnais tout couverts d’or, et les cavaliers des couronnes d’or : l’argent brillait sur les harnais des autres. La troupe de cavalerie, appelée les compagnons, en nombre de mille, et dont les chevaux étaient harnachés en or, précédait à leur suite le corps des amis, dont le nombre était égal, et les harnais d’une pareille richesse. Cette marche était soutenue par mille hommes d’élite que suivait le corps appelé la cohorte, composé d’environ mille hommes, qui faisaient la troupe la plus forte de la cavalerie. Enfin les cataphractes, au nombre de quinze cents cavaliers, armés de toutes pièces, couverts, comme leurs chevaux, d’une manière analogue au reste de la troupe, s’avançaient les derniers.

Tous ces différens corps avaient des surtouts de pourpre ; plusieurs en avaient même de brochés en or, où l’on voyait des figures d’animaux. On vit aussi s’avancer cent chars à six chevaux, quarante à quatre, un char attelé de quatre éléphans, et un autre où il y en avait deux ; trente-six éléphans marchaient ensuite séparément les uns après les autres. Il serait difficile de donner ici les autres détails de ce cortége particulier ; il faut donc se contenter de les rapporter successivement. Huit cents jeunes gens environ accompagnaient la marche avec des couronnes d’or, menant mille bœufs gras. Il y avait à peu près trois cents tables consacrées à ces cérémonies, et huit cents dents d’éléphant.

Quant au nombre des statues, il est impossible de le dire au juste ; car on y porta en pompe celles de tous les dieux et génies reconnus pour tels chez les hommes, sans excepter celles des héros. Les unes étaient dorées, les autres revêtues de robes de drap d’or ; on les avait richement accompagnées de tous les attributs qui étaient particuliers à chacune, selon les traditions vulgaires conservées dans l’histoire.

Elles étaient suivies des statues de la Nuit, du Jour, de la Terre, du Ciel, de l’Aurore et du Midi. On peut conjecturer de ce qui suit quelle était la quantité des vases d’or et d’argent. Denys, l’un des amis d’Antiochus, et son secrétaire pour les lettres, avait fait venir à ce cortége mille enfans portant chacun un vase d’argent, qui ne pesait pas moins de mille drachmes. Six cents autres enfans, que le roi avait réunis, marchaient à leur suite, portant aussi des vases d’or. Deux cents femmes, ayant chacune un pot de parfum, en faisaient des aspersions le long de la marche. Après elles s’avançaient en pompe quatre-vingts femmes assises sur des brancards à pieds d’or, et cinq cents autres femmes sur des brancards à pieds d’argent, toutes richement parées. Voilà ce qu’il y avait de plus brillant dans ce pompeux cortége.

Il y eut des combats gymnastiques, des combats de gladiateurs, des parties de chasse pendant les trente jours qu’il fit durer ces fêtes. Tous ceux qui combattaient au gymnase s’oignirent les cinq premiers jours de parfums de safran qu’on tirait de cuvettes d’or. On eut donc pour se frotter, durant les quinze premiers jours, d’abord des parfums de safran pour les cinq premiers, puis des parfums de cinname pour les cinq suivans, et des parfums de nard pour les cinq derniers de la quinzaine. On apporta de même, pour les quinze jours suivans, savoir : pour les cinq premiers jours du parfum de fenugrec, de marjolaine pour les cinq suivans, et d’iris pour les cinq derniers ; chacun de ces parfums avait une odeur différente.

On dressa tantôt mille triclins, tantôt quinze cents avec le plus grand appareil pour les repas de la fête. C’était le roi qui ordonnait et réglait tout lui-même ; monté sur un méchant cheval, il courait par tout le cortége, faisant avancer les uns, arrêter les autres. Il se tenait à l’entrée pendant les repas, faisant entrer ceux-ci, plaçant ceux-là sur les lits. Il était lui-même devant les serviteurs qui apposaient les mets ; mais passant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, il s’asseyait à côté des convives, ou il s’étendait sur l’un ou l’autre lit. Quelquefois laissant le morceau ou la bouchée, ou le gobelet qu’il tenait, il se levait d’un saut, passait ailleurs, et parcourait toutes les tables, recevant debout les santés qu’on lui portait : il allait folâtrer d’un autre côté avec les uns ou les autres, et même avec les baladins.

On le voyait aussi vers la fin du repas et lorsque nombre de personnes s’étaient retirées, se laisser introduire, couvert, par les bouffons qui le mettaient à terre, lui roi, comme un de leur troupe. Si l’on faisait entrer les musiciens, aussitôt il dansait, sautait, faisait son rôle avec les bouffons, au point de faire rougir et partir tous ceux qui en étaient témoins.

Toutes ces choses furent exécutées avec les fonds qu’il s’était procurés en Égypte, soustrayant tout ce qu’il put, et trompant, contre toutes les lois de l’honneur, le roi Ptolémée Philométor pendant sa minorité. Ses amis contribuèrent à ces dépenses ; mais les dépouilles des temples qu’il avait pillés lui en avaient procuré la plus grande partie. (Apud Athenæum, lib. v, c. 5.) Schweighæuser.


Accueil que reçoit Tibérius à la cour d’Antiochus.


La guerre terminée, Tibérius alla en qualité d’ambassadeur chez Antiochus pour observer quelles étaient ses dispositions. Antiochus le reçut avec tant de politesse et d’amitié, que non-seulement cet ambassadeur ne conçut aucun soupçon contre lui, et ne s’aperçut pas qu’il eût sur le cœur ce qui s’était passé à Alexandrie, mais qu’il blâma tous ceux qui faisaient contre ce prince de ces sortes de rapports. En effet, outre les honnêtetés qu’Antiochus fit à Tibérius, sortit de son palais pour l’y loger ; peu s’en fallut qu’il ne lui cédât aussi son diadème. Malgré cela, il est certain qu’il était très-éloigné de le faire, et qu’il était, au contraire, très-résolu de se venger des Romains. (Ambassades.) Dom Thuillier.


II.


Eumène est accusé à Rome par les ambassadeurs de Prusias. — Astymède va une seconde fois à Rome et obtient enfin l’alliance.


Parmi les ambassadeurs qui étaient venus à Rome de divers endroits, les plus considérables étaient Astymède pour la république rhodienne ; Euréas, Anaxidame et Satyre pour les Achéens ; Python pour Prusias. À l’audience qui leur fut donnée dans le sénat, Python se plaignit qu’Eumène s’était emparé de plusieurs places, qu’il faisait des courses sur la Galatie, qu’il n’obéissait point aux ordres qu’il avait reçus du sénat, que toutes ses faveurs étaient pour ceux qui favorisaient son parti, et qu’il affectait d’abaisser par toutes sortes de moyens ceux qui, tenant pour les Romains, voulaient que l’état fût gouverné selon les volontés du sénat. D’autres ambassadeurs, venus de la part des villes d’Asie l’accusaient encore d’avoir fait alliance avec Antiochus. Le sénat écouta ces députés sans rejeter leurs accusations et sans faire connaître ce qu’il en pensait, dissimulant la défiance où il était sur le compte des deux rois ; ce qui n’empêchait pas qu’il n’aidât aux Gallo-Grecs à recouvrer leur liberté.

On fit entrer ensuite les ambassadeurs de Rhodes. Astymède, en cette occasion, se conduisit avec plus de prudence et de sagesse que dans l’ambassade précédente. Sans accuser les autres, il se réduisit, comme ceux qui sont châtiés, à prier que le supplice ne fût pas plus grand. Il dit que sa patrie avait été punie au-delà de ce que sa faute méritait, et fit le détail des châtimens qu’elle avait soufferts ; il dit que, dépouillée de la Lycie et de la Carie, deux provinces contre lesquelles elle avait été obligée de soutenir trois guerres qui lui avaient coûté des sommes immenses, elle avait perdu les revenus que ces deux pays lui produisaient. « Cependant, ajouta-t-il, nous souffrons ces deux pertes sans nous plaindre. Nous tenions de vous ces deux provinces ; vous étiez les maîtres de nous les ôter, dès que nous vous étions devenus suspects. Mais Caune et Stratonicée n’étaient point un présent de votre libéralité. La première, nous l’avions achetée deux cents talens des généraux de Ptolémée ; la seconde nous avait été donnée par Antiochus et Séleucus ; nous tirions de ces deux villes six vingts talens chaque année. Vous avez ordonné à nos troupes de les évacuer ; vous avez été obéis. Par là, vous nous avez traités plus rigoureusement pour une légère imprudence, que les Macédoniens vos ennemis de tous les temps. Que dirai-je de l’exemption des péages que vous avez accordée à l’île de Délos, et du tort que vous nous avez fait en nous ôtant la liberté de disposer de ce droit et de tous les autres revenus publics ? Autrefois nous tirions de ces péages un million de drachmes, et à peine en tirons-nous aujourd’hui cent cinquante mille. Votre colère, Romains, comme un feu dévorant, a séché les sources d’où notre île tirait ses plus grandes richesses. Peut-être auriez-vous raison de ne vous pas laisser fléchir, si tous les Rhodiens étaient coupables et vous étaient contraires ; mais vous savez que ceux qui nous ont détournés de prendre les armes sont en très-petit nombre, et que ce petit nombre même en a été sévèrement puni. Pourquoi donc garder une haine implacable contre des innocens, vous surtout qui, à l’égard de tous les autres peuples, passez pour être les plus modérés et les plus généreux des hommes ? Rhodes, après la perte de ses revenus et de sa liberté, deux choses pour la conservation desquelles elle a essuyé tant de travaux et de peines, vous supplie aujourd’hui, Romains, de lui rendre vos bonnes grâces. La vengeance que vous en avez tirée égale au moins sa faute ; mettez enfin des bornes à votre courroux. Faites connaître à toute la terre qu’adoucis en faveur des Rhodiens vous avez repris les sentimens d’amitié que vous aviez autrefois pour eux. C’est uniquement de quoi Rhodes a maintenant besoin. Nous ne demandons ni armes, ni troupes. Votre protection nous tiendra lieu de tout. » Ainsi parla l’ambassadeur rhodien, et on trouva que son discours convenait tout-à-fait à l’état présent de sa république. Tibérius, qui était tout récemment revenu d’Asie, lui aida beaucoup à obtenir l’alliance qu’il demandait. Il déclara que les Rhodiens avaient ponctuellement obéi aux ordres du sénat, et qu’ils avaient condamné à mort les partisans de Persée. Ce témoignage demeura sans réplique, et l’on accorda aux Rhodiens l’alliance avec la république romaine. (Ambassades.) Dom Thuillier.


Réponse des Romains au sujet des Grecs qui, dans leur patrie, avaient favorisé le parti de Persée.


Sur la réponse que les députés d’Achaïe avaient portée dans le Péloponnèse de la part du sénat, que les pères étaient surpris que les Achéens les priassent d’examiner l’affaire de ceux qui avaient été nommément dénoncés comme fauteurs de Persée, après qu’ils en avaient jugé eux-mêmes, Euréas était revenu à Rome pour protester encore devant les sénateurs que jamais ces Achéens n’avaient été entendus dans le pays, et que jamais leur affaire n’y avait été jugée. Euréas donc entre dans le sénat avec les autres ambassadeurs qui l’accompagnaient ; il déclare les ordres qu’il avait reçus, et prie qu’on prenne enfin connaissance de l’accusation et qu’on ne laisse pas périr des accusés sans avoir prononcé sur le crime dont on les chargeait ; il dit qu’il était à souhaiter que le sénat examinât l’affaire par lui-même et fît connaître les coupables ; mais que si ses grandes occupations ne lui laissaient pas ce loisir, il n’avait qu’à envoyer la chose aux Achéens qui en feraient justice de manière à faire sentir combien ils avaient d’aversion pour les méchans. Ce discours fini, le sénat fut assez embarrassé pour savoir comment il y répondrait. De quelque côté qu’il se tournât, il donnait prise à la censure ; d’une part, il ne croyait pas qu’il lui convînt de juger ; de l’autre, renvoyer les exilés sans avoir porté de jugement, c’était perdre sans ressource les amis qu’il avait dans l’Achaïe. C’est pourquoi, en partie par nécessité, en partie pour ôter aux Grecs toute espérance de recouvrer leurs exilés, et les rendre par là plus soumis à ses ordres, il écrivit dans l’Achaïe à Callicrate, et dans les autres états aux partisans des Romains, qu’il ne lui paraissait pas qu’il fût de leur intérêt ou de celui de leur pays que les exilés retournassent dans leur patrie. Cette réponse consterna non-seulement les exilés, mais encore tous les peuples de la Grèce. Ce fut un deuil universel ; on se persuada qu’il n’y avait plus rien à espérer pour les Achéens accusés, et que leur bannissement était sans retour. En ce même temps-là, Tibérius revint d’Asie, sans avoir pu rien découvrir, ni rapporter de plus au sénat sur Antiochus et Eumène que ce qu’il savait avant que d’y aller : tant les marques d’amitié qu’il avait des deux rois l’avaient attaché à leurs intérêts ! Quand la réponse du sénat eut été portée dans l’Achaïe, autant la multitude en fut effrayée, autant Charops, Callicrate et ceux de leur parti en furent transportés de joie. (Ibid.)


Attalus et Athénée justifient Eumène leur frère auprès du sénat.


Tibérius, employant tantôt la force et tantôt la ruse, réduisit enfin les Cammaniens sous la puissance des Romains.

À Rome, plusieurs ambassadeurs y étant arrivés, le sénat donna audience à Attalus et à Athénée, qu’Eumène y avait envoyés pour le défendre contre Prusias, qui non-seulement le décriait lui et Attalus, mais avait encore excité les Gaulois, les Selgiens et d’autres peuples de l’Asie à le calomnier. L’apologie que firent ses deux frères parut réfuter solidement toutes les plaintes qu’on avait portées contre le roi de Pergame, et l’on en fut si satisfait qu’on les renvoya en Asie comblés d’honneurs et de présens. Cependant ils n’effacèrent pas entièrement les préjugés que l’on avait contre Eumène et Antiochus. Le sénat fit partir C. Sulpicius et Manius Sergius, avec ordre d’examiner la conduite des Grecs, d’apaiser quelques contestations qu’avaient ensemble les Lacédémoniens et les Mégalopolitains pour je ne sais quelle terre, et surtout pour observer curieusement si Antiochus et Eumène ne formaient point ensemble quelque intrigue contre les Romains. (Ibid.)


Imprudence de Sulpicius Gallus.


Entre autres choses imprudentes reprochées à ce Sulpicius Gallus et desquelles j’ai fait mention, lorsqu’il fut arrivé en Asie, il rendit dans les villes les plus célèbres des édits par lesquels il ordonnait que quiconque voudrait accuser le roi Eumène se transportât à un jour déterminé près de Sardes. Lui-même, étant venu plus tard à Sardes, fit placer un fauteuil dans le gymnase, et pendant deux jours il prêta l’oreille aux accusateurs. Il admettait avec empressement toute espèce d’accusations et d’injures contre le roi, et traînait en longueur l’accusation et les affaires. C’était un homme fort vain, qui comptait tirer une grande gloire de sa dissension avec Eumène. (Excerpta Valesiana.) Schweigh. (Vertus et Vices.) Dom Thuillier.


Antiochus.


Antiochus, avide de grossir ses trésors, se proposa d’aller piller le temple de Diane dans l’Élymaïde. Il y alla en effet ; mais les Barbares qui habitaient le pays s’opposèrent avec tant de zèle et de force à son propre sacrilége, qu’il fut obligé d’y renoncer. Il se retira ensuite à Tabas, dans la Perse, où il fut atteint d’une frénésie qui l’emporta. Quelques historiens disent que ce fut une punition divine, parce que la divinité fit paraître quelques marques extérieures de son indignation contre ce prince. (Ibid.)


Démétrius, en ôtage à Rome, demande en vain d’être renvoyé en Syrie. — Pourquoi le sénat aimait mieux que le fils d’Antiochus régnât que Démétrius. — Députation de Rome dans le Levant.


Démétrius, fils de Séleucus, retenu en ôtage depuis long-temps à Rome, semblait y être injustement retenu. Il y avait été envoyé par Séleucus, son père, pour être garant de sa fidélité ; mais depuis qu’Antiochus avait succédé au royaume de Syrie, il ne paraissait pas juste que Démétrius y tînt la place des enfans de ce prince. Jusqu’au temps où nous sommes, il avait souffert sans impatience cette espèce d’esclavage. Enfant comme il était, il fallait bien qu’il restât dans cet état. Mais à la mort d’Antiochus, se voyant à la fleur de l’âge, il pria le sénat de le renvoyer dans le royaume de Syrie qui lui appartenait beaucoup plus qu’aux enfans d’Antiochus. Il appuya son droit de plusieurs raisons, et répéta souvent pour prévenir l’assemblée en sa faveur : « Pères conscrits, Rome est ma patrie ; j’ai eu le bonheur de croître sous vos yeux. Tous les enfans des sénateurs sont devenus mes frères, et tous les sénateurs sont pour moi autant de pères. Je suis venu enfant à Rome, mais aujourd’hui je compte vingt-trois ans. » On fut touché du discours de ce jeune prince ; cependant, à la pluralité des suffrages, il fut résolu que l’on retiendrait Démétrius, et qu’on maintiendrait sur le trône de Syrie Antiochus Eupator. On craignit apparemment qu’un roi de cet âge ne devînt formidable à la république, et l’on crut qu’il était plus utile pour elle de laisser le sceptre entre les mains du prince enfant à qui Antiochus Épiphanes l’avait laissé. La suite fit bien voir que telles avaient été les vues du sénat ; car sur-le-champ il choisit Cn. Octavius, Sp. Lucrétius et Luc. Aurélius pour aller mettre ordre aux affaires de la Syrie et gouverner le royaume à son gré, comptant bien que sous un roi mineur il se trouverait d’autant moins d’obstacles à surmonter, que les principaux du royaume étaient charmés que Démétrius ne fût pas à leur tête, comme ils le craignaient. Les députés à leur départ reçurent ordre premièrement de mettre le feu à tous les vaisseaux pontés ; en second lieu, de couper les jarrets aux éléphans ; en un mot, d’affaiblir de toutes les manières les forces du royaume. On leur recommanda encore de visiter la Macédoine, pour y assoupir quelques troubles qu’y avait excités le gouvernement démocratique auquel les Macédoniens n’étaient pas accoutumés, afin de veiller sur la Galatie et sur le royaume d’Ariarathe. Quelques temps après, il leur vint une lettre du sénat, par laquelle il leur était ordonné de régler, s’il était possible, les différends des deux rois d’Égypte. (Ambassades.) Dom Thuillier


Marcus Junius est député vers Ariarathe.


On envoya différentes fois des ambassadeurs de Rome en Cappadoce. Le premier qui y alla fut Marcus Junius. Il avait ordre d’examiner les contestations qu’avaient les Gallo-Grecs avec le roi ; car les Trocmiens, un de ces peuples, de dépit de n’avoir pu rien envahir dans la Cappadoce, où l’on avait fortifié la ville qu’ils attaquaient, avaient député à Rome pour y indisposer les esprits contre Ariarathe. Ce prince reçut Junius avec tant de politesse et se justifia si bien que cet ambassadeur sortit du royaume plein d’estime et de considération pour lui. Octavius et Lucrétius arrivèrent peu après. Ils parlèrent encore au roi de ses différends avec les Gallo-Grecs. Ariarathe, après leur avoir expliqué en peu de mots sur quoi roulaient ces différends, leur dit qu’au reste il s’en rapportait très-volontiers à leurs lumières. On s’entretînt ensuite long-temps sur l’état présent de la Syrie. Ariarathe, instruit qu’Octavius allait dans ce royaume, lui fit voir combien tout y était chancelant et incertain ; il lui nomma les amis qu’il avait dans cette contrée ; il s’offrit de l’y accompagner avec une armée, et d’y rester avec lui pour le mettre à couvert de toute insulte pendant tout le temps qu’il y séjournerait. Ces offres obligeantes firent beaucoup de plaisir à Octavius : il les écouta avec reconnaissance ; mais il dit que pour le présent il n’avait pas besoin d’être accompagné ; que, pour l’avenir, s’il jugeait que quelque secours lui fut nécessaire, il n’hésiterait point à lui en demander, persuadé qu’il méritait d’être mis au nombre des vrais amis du peuple romain. (Ibid.)


III.


Le roi de Cappadoce renouvelle avec Rome l’ancienne alliance.


Ariarathe n’eut pas plutôt succédé au royaume de son père, qu’il fit partir des députés pour renouveler l’alliance que la Cappadoce avait avec la république, et pour prier le sénat de le compter parmi ses amis, disant qu’il méritait cette grâce par le tendre attachement qu’il avait pour le peuple romain en général et pour chaque Romain en particulier. Le sénat n’eut pas de peine à se laisser persuader. L’amitié et l’alliance furent renouvelées. On applaudit fort aux dispositions où le roi était, et les ambassadeurs furent contens de l’accueil qu’on leur fit. Le retour de Tibérius contribua beaucoup à rendre le sénat favorable à Ariarathe. Envoyé pour observer la conduite des princes de l’Asie, il fit un rapport très-avantageux de celle d’Ariarathe le père et de tout le royaume de Cappadoce. On ne douta pas que ce rapport ne fût conforme à la vérité. De là les amitiés que l’on fit aux députés, et les louanges que l’on donna à l’affection du roi pour les Romains. (Ibid.)


Ariarathe offre des sacrifices aux dieux pour avoir obtenu l’amitié des Romains. — Il députe à Lysias pour le prier de lui envoyer les os de sa mère et de sa sœur.


Au retour de ses ambassadeurs, le roi de Cappadoce, jugeant sur leur rapport qu’il était bien affermi sur son trône, puisque les Romains le rangeaient parmi leurs amis, fit des sacrifices en reconnaissance de cet heureux événement, et donna un grand festin à ses principaux officiers. Il députa ensuite à Lysias pour le prier de lui envoyer d’Antioche les os de sa mère et de sa sœur. Quelque envie qu’il eût de se venger de l’impiété de ce personnage, il ne jugea cependant pas à propos, dans cette occasion, de lui en faire des reproches, de peur que, irrité, il ne refusât la grâce qu’on lui demandait. Lysias la lui ayant accordée, les os furent apportés à Ariarathe, qui les reçut avec grand appareil et les fit mettre près du tombeau de son père. (Ibid.)


Ambassade des Rhodiens à Rome.


Les Rhodiens n’ayant plus à craindre du péril dont ils avaient été menacés, députèrent à Rome Cléagoras et Lygdamis, pour prier le sénat de leur accorder la ville de Calyndas, et de permettre à ceux qui avaient des terres dans la Lycie et dans la Carie d’y reprendre les mêmes droits qu’ils avaient auparavant. Outre cela, ils firent un décret par lequel il était ordonné qu’on dresserait en l’honneur du peuple romain un colosse de trente coudées de haut, et que ce colosse serait mis dans le temple de Minerve. (Ibid.)


Les Calyndiens livrent leur ville aux Rhodiens.


Calyndas s’était détachée des Cauniens, et ceux-ci l’assiégeaient. Elle appela les Cnidiens à son secours. Ils vinrent et arrêtèrent pendant quelque temps les assiégeans ; mais les habitans de Calyndas, craignant pour l’avenir, députèrent à Rhodes, et promirent de se livrer eux et leur ville, si l’on voulait les secourir. Les Rhodiens viennent par terre et par mer, font lever le siége et prennent possession de la ville. Le sénat romain leur permit de jouir tranquillement de leur nouvelle conquête. (Ambassades.) Dom Thuillier.


IV.


Ptolémée vient à Rome pour demander à être rétabli dans le royaume de Chypre. — Réflexion de l’historien sur la politique des Romains.


Quand les Ptolémées eurent fait entre eux le partage du royaume, le plus jeune des deux rois, mécontent de la portion qui lui était échue, en porta ses plaintes au sénat. Il demanda que le traité de partage fût cassé, et qu’on le remît en possession de l’île de Chypre ; il alléguait pour raison, qu’il avait été forcé par la nécessité des temps à consentir aux propositions de son frère, et que, quand on lui accorderait Chypre, sa part n’égalerait pas encore à beaucoup près celle de son aîné. Canuléius et Quintus, envoyés de Rome pour pacifier les différends des deux frères, s’élevèrent contre cette prétention. Ils rendirent témoignage à la vérité que soutenait Ménithylle, député à Rome par l’aîné, que le plus jeune leur était redevable non-seulement de la Cyrénaïque, sur laquelle il avait été établi roi, mais encore de la vie ; que, detesté du peuple, il s’était cru trop heureux de régner sur cette région ; que le traité avait été ratifié en présence des autels, et que de part et d’autre on avait juré de se tenir parole. Ptolémée contesta tous ces faits, et le sénat voyant qu’en effet le partage n’était point égal, profita habilement de la querelle des deux frères pour diminuer les forces du royaume d’Égypte en les divisant, et accorda au plus jeune ce qu’il demandait ; car telle est la politique ordinaire des Romains : ils mettent à profit les fautes d’autrui pour étendre et affermir leur domination, et se conduisent à l’égard de ceux qui commettent ces fautes, de façon que, quoiqu’ils n’agissent que pour leur intérêt, on leur a encore obligation. Comme donc la grande puissance de l’Égyple leur faisait craindre qu’elle ne devînt trop formidable, si elle tombait entre les mains d’un souverain qui en sût faire usage, ils firent partir avec Ptolémée deux députés, Titus Torquatus et Cn. Mérula, pour mettre ce prince en possession de l’île, et établir une paix durable entre les deux frères rivaux.


Démétrius Soter s’évade de Rome et retourne en Syrie pour y régner.


À peine eut-on appris à Rome l’assassinat commis sur la personne d’Octavius, qu’il y arriva des ambassadeurs envoyés par Lysias de la part d’Antiochus, pour faire voir que les amis du prince n’avaient aucune part à la mort du député. Le sénat renvoya ces ambassadeurs sans leur répondre et sans rien dire de ce qu’il pensait de ce meurtre. Démétrius, frappé de cette nouvelle, fit sur-le-champ appeler Polybe, et, incertain lui-même de ce qu’il devait faire en cette occasion, lui demanda s’il était à propos qu’il eût encore une fois recours au sénat pour avoir la permission de retourner en Syrie. « Gardez-vous bien, lui répondit Polybe, de heurter contre une pierre qui vous a déjà fait faire un faux pas. N’espérez rien que de vous-même. Que ne fait-on pas pour régner ? vous avez dans les conjectures présentes toutes les facilités possibles de reprendre la couronne qui vous appartient. » Le prince comprit ce que cela voulait dire, et ne répliqua point. Peu de temps après, il fit part à un de ses officiers, nommé Apollonius, du conseil qui lui avait été donné. Celui-ci, jeune encore et sans finesse, lui conseilla au contraire de faire encore une tentative auprès du sénat. « Je suis persuadé, lui dit-il, qu’après vous avoir injustement dépouillé du royaume de Syrie, il n’aura point encore l’injustice de vous retenir plus long-temps en ôtage. Il est trop absurde que vous restiez en Italie pour garant du jeune Antiochus. » Démétrius s’arrête à ce conseil, entre dans le sénat, et demande que, puisqu’on avait mis Antiochus sur le trône de Syrie, au moins on ne l’obligeât pas, lui, de rester en ôtage pour ce prince. Il eut beau accumuler raisons sur raisons, le sénat s’en tint à son premier plan, et l’on ne peut l’en blâmer. Quand il avait assuré le royaume au jeune Antiochus, ce n’est pas que Démétrius n’eût solidement prouvé que ce royaume était à lui de droit ; mais parce qu’il était de son avantage qu’Antiochus le possédât. Les mêmes raisons subsistaient lorsque Démétrius se présenta la seconde fois. Il était donc raisonnable que le sénat ne changeât rien à ses premières dispositions.

Au reste, cette démarche, quelque vaine qu’elle fût, servit à faire sentir à Démétrius combien l’avis de Polybe était sensé, et il se repentit de la faute qu’il avait faite. La noble fierté qui lui était naturelle et son courage le portèrent à la réparer. Il s’aboucha avec Diodore, qui depuis peu était revenu de Syrie, et le consulta sur ce qu’il avait à faire. Ce Diodore avait été son gouverneur, homme habile dans le maniement des affaires et qui avait observé avec soin l’état du royaume. Il lui fit voir que depuis le meurtre d’Octavius tout y était en confusion ; que le peuple se défiait de Lysias et Lysias du peuple ; que le sénat romain n’imputait qu’aux créatures du roi la mort de son député ; que le temps ne pouvait lui être plus favorable ; qu’il n’avait qu’à se remontrer à la Syrie ; que tous les peuples se réuniraient pour lui mettre le sceptre entre les mains, n’y parût-il accompagné que d’un page ; qu’après l’attentat dont on croyait Lysias coupable, il n’y avait nulle apparence que le sénat osât le protéger ; que tout dépendait du secret, et de sortir de manière que personne n’eût connaissance de son dessein.

Démétrius goûte ce conseil, fait venir Polybe, lui communique son projet, le prie d’y prêter la main et de lui chercher des expédiens pour s’évader. Polybe alors avait à Rome un intime ami, nommé Ménylle, natif d’Alabanda, qui avait été député par l’aîné des deux Ptolémées pour être son agent auprès du sénat contre le plus jeune. Il en parla au prince comme de l’homme du monde qu’il connaissait le plus propre à le tirer d’embarras. En effet, Ménylle se chargea d’abord de disposer tout pour le départ. Un bâtiment carthaginois était à l’ancre au port d’Ostie, et devait dans peu mettre à la voile pour porter à Tyr les prémices des fruits de Carthage : on choisissait pour cela les meilleurs vaisseaux. L’ambassadeur de Ptolémée y demanda place pour lui, comme s’il voulait retourner en Égypte, et convint du prix pour son passage, et cela ouvertement et en présence de tout le monde ; de sorte qu’il fit transporter toutes les provisions qu’il voulut, et traita avec les matelots, sans que personne le soupçonnât. Quand tout fut prêt pour l’embarquement, et qu’il ne restait plus à Démétrius qu’à se disposer lui-même, ce prince fit partir Diodore, son gouverneur, afin qu’il le précédât dans la Syrie, et qu’il observât quelles étaient les dispositions des peuples à son égard. Il découvrit ensuite son dessein à Méléagre et à Ménestée, frères d’Apollonius, qui avait été élevé à Rome avec lui, et à qui d’abord il avait fait part de ce qu’il projetait. Ces trois Syriens étaient fils d’un Apollonius qui avait eu beaucoup de crédit sous Séleucus, et qui, après que le sceptre fut passé entre les mains d’Antiochus, s’était retiré à Milet. Ils furent les seuls à qui Démétrius s’ouvrit sur sa fuite, quoiqu’il eût un très-grand nombre de domestiques.

Le jour marqué pour le départ étant proche, le jeune prince invita ses amis à un grand souper dans une maison d’emprunt ; il ne pouvait les recevoir chez lui, et c’était sa coutume de régaler tous les soirs tous ceux qui s’étaient attachés à sa personne. Ceux qui étaient du secret étaient convenus qu’aussitôt après le souper ils partiraient pour Ostie, n’ayant chacun qu’un seul valet avec eux ; car ils avaient envoyé les autres à Anagnia, comme devant eux-mêmes s’y trouver le lendemain. Polybe alors était malade et obligé de garder le lit ; mais, averti de tout ce qui se passait par Ménylle, et craignant que le jeune prince, qui naturellement aimait les plaisirs de la table, ne s’y livrât avec trop peu de précaution, il lui écrivit un billet qu’il cacheta, et envoya sur le soir, avec ordre au porteur, de demander le maître d’hôtel du prince, de lui mettre le billet entre les mains, sans lui dire qui il était, ni de quelle part il venait, et de le prier de le faire lire incessamment à Démétrius. Cela fut ponctuellement exécuté. Démétrius ouvre le billet et lit : « Pendant que l’on diffère, la mort vient nous surprendre. On gagne plus à oser quelque chose. Osez donc, essayez, agissez, sans vous inquiéter du succès. Hasardez tout plutôt que de vous manquer à vous-même. Soyez sobre, ne vous fiez à personne ; ce sont les nerfs de la prudence. » Après avoir lu ce billet, Démétrius comprit de qui il venait, et à quelle intention il avait été écrit. Sur-le-champ il feignit un mal de cœur, et retourna en son logis. Ses amis l’y suivirent. Il donna ordre à ceux de sa maison qui ne devaient pas être du voyage, de partir sur l’heure avec des filets et sa meute pour Anagnia, et de le venir joindre à Circée, où il avait coutume de chasser, et où il avait eu occasion de faire connaissance avec Polybe. Il découvrit ensuite son dessein à Nicanor et à ceux de sa suite, et les exhorta à entrer dans son entreprise. Ils y consentirent avec joie, et, suivant ses ordres, retournèrent chez eux, et ordonnèrent à leurs domestiques de prendre au point du jour le chemin d’Anagnia, et de se rendre au rendez-vous de chasse à Circée, où ils devaient se trouver eux-mêmes le lendemain avec Démétrius. Ces ordres donnés, ils partirent dès la nuit même pour se rendre à Ostie.

Durant cet intervalle, Ménylle, qui était parti devant, avait déclaré au capitaine du vaisseau carthaginois qu’il avait reçu du roi son maître de nouveaux ordres qui le retiendraient encore quelque temps à Rome, et qui l’obligeaient d’envoyer à Ptolémée quelques jeunes hommes d’une fidélité éprouvée pour l’informer de ce que son frère faisait à Rome ; qu’il ne partirait donc pas, lui, mais que vers le milieu de la nuit, ces jeunes gens viendraient s’embarquer. Ce changement ne fit nulle peine au capitaine. Il lui était fort indifférent de recevoir tel ou tel sur son bord, dès que le payement qu’il recevait était égal. En effet, le prince et sa troupe, au nombre de seize personnes, en comptant les pages et les valets, arrivèrent à Ostie sur les trois heures du matin. Ménylle conversa quelque temps avec eux, leur montra les provisions qu’il avait faites, les recommanda vivement au capitaine, et ils s’embarquèrent. Au-point du jour le pilote leva l’ancre ; tout se fit à l’ordinaire dans le vaisseau, sans qu’il pensât avoir sur son bord d’autres personnes que quelques officiers que Ménylle envoyait à Ptolémée. Le lendemain à Rome on ne s’avisa point de s’informer où était Démétrius, ni ceux qui en étaient sortis avec lui. On les croyait à Circée, où se trouvèrent aussi ceux qui y avaient été envoyés, pensant les y rencontrer. On n’apprit la fuite du prince que par un page qui, fouetté à Anagnia courut à Circée pour s’en plaindre à son maître, et qui ne l’y trouvant pas, ni sur le chemin de Circée à Rome, le dit dans cette ville aux amis du prince et à ceux qui étaient restés dans sa maison. On ne commença à soupçonner qu’il s’était évadé que quatre jours après son départ. Au cinquième les sénateurs s’assemblèrent pour délibérer sur cette affaire, mais alors le vaisseau qui portait le prince avait six jours d’avance, et il avait doublé le détroit de Sicile. Il était trop éloigné, et il voguait trop heureusement pour que l’on pût espérer de l’atteindre ; et quand on aurait voulu le poursuivre, on n’était pas maître d’arrêter Démétrius. Ainsi, quelques jours après, l’on prit le parti de députer Tibérius Gracchus, Lucius Lentulus et Servilius Glaucias, avec ordre d’examiner de près l’état de la Grèce, de passer de là en Asie pour y observer Démétrius, y étudier les dispositions des autres princes, et accommoder les différends qu’ils avaient avec les Gallo-Grecs.

Tibérius eut ordre de veiller en personne sur toutes ces affaires. (Ambassades.) Dom Thuillier.


Caton, ainsi que le rapporte Polybe dans le xxxie livre de son Histoire, se plaignait avec indignation que quelques personnes eussent introduit dans Rome un genre de corruption venu de l’étranger, à tel point qu’un bel adolescent se vendait plus cher qu’un champ fertile. (Athenæi lib. vi, c. 21.) Schweigh.


Le plus jeune des Ptolémées tâche de se soumettre l’île de Chypre et la Cyrénaïque.


Ce prince, arrivé dans la Grèce avec les députés romains, y éleva un grand nombre de soldats mercenaires, et avec eux un certain Macédonien, nommé Damasippe, qui, après avoir fait égorger tous les membres du conseil public de Phacon, avait été obligé de sortir de la Macédoine avec sa femme et ses enfans. De là Ptolémée fut dans la Pérée, petit canton sur la côte de Rhodes et vis-à-vis de cette île. De la Pérée, où il avait été bien reçu, il se proposa de passer en Chypre. Mais Torquatus et ses collègues, le voyant rassembler beaucoup de troupes étrangères, le firent souvenir que le sénat avait ordonné qu’on le reconduisît sans guerre dans son royaume, et lui persuadèrent de congédier ses troupes dès qu’il serait arrivé à Sida, de quitter le dessein d’entrer dans l’île de Chypre, et de faire en sorte qu’ils pussent se joindre sur les frontières de la Cyrénaïque ; que les députés romains iraient à Alexandrie ; qu’ils engageraient son aîné à consentir à ce que l’on souhaitait de lui ; qu’ils reviendraient le joindre sur ces frontières, et qu’ils amèneraient son frère avec eux. Ptolémée, sur la foi de ces promesses, abandonna le dessein de conquérir l’île de Chypre, licencia ses troupes étrangères, vînt en Crète avec Damasippe et C. Mérula, un des députés ; de Crète, avec quelques mille hommes qu’il y avait levés, il alla à Libyna, d’où il alla mouiller au port d’Apis.

Torquatus et Titus, arrivés à Alexandrie, firent tous leurs efforts pour porter l’aîné des Ptolémées à faire la paix avec son frère, et à lui accorder l’île de Chypre. Mais tandis que ce prince, tantôt en promettant quelque chose, tantôt en refusant d’en écouter d’autres, tâche de gagner du temps, le plus jeune, campé à Libyna avec ses Chypriotes, selon qu’il en était convenu, s’impatiente de n’apprendre aucune nouvelle. Il envoie Mérula à Alexandrie dans la pensée que deux députés auraient plus de pouvoir qu’un seul sur l’esprit de son frère. En vain il attend son retour ; le temps se passe, quarante jours s’écoulent sans qu’il apprenne rien de nouveau : son inquiétude est extrême. En effet, son aîné, à force de caresses, avait mis les députés dans ses intérêts, et les retenait chez lui, quelque répugnance qu’ils eussent à y rester.

Pendant ces délais, Ptolémée le jeune apprend que les Cyrénéens se révoltent contre lui ; que les autres villes entrent dans la même conspiration, et que l’Égyptien Ptolémée, qu’il avait fait gouverneur du royaume, lorsqu’il en était sorti pour aller à Rome, avait part à cette rébellion. Il apprend encore peu de temps après que les Cyrénéens sont en armes. Sur ces nouvelles, de peur qu’en voulant subjuguer l’île de Chypre il ne perde Cyrène, laissant là tout le reste, il prend la route de cette ville. Arrivé au lieu qu’on appelle la Grande-Descente, il trouve que les Libyniens, joints aux Cyrénéens, s’étaient emparés des détroits. Cet événement l’inquiète ; il partage sa petite armée en deux corps ; il en met un sur des vaisseaux, avec ordre de doubler les détroits et de tomber brusquement sur les ennemis ; il se met à la tête de l’autre, les attaque de front, et tâche de gagner le haut de la montagne. Les Libyniens, épouvantés de cette double attaque, abandonnent leur poste. Ptolémée se rend maître du sommet et d’un château fortifié de quatre tours qui y était, et où il trouva une très-grande abondance d’eau. De là, traversant un désert, il arriva en sept jours de marche à Cyrène, suivi des Mocuriniens qui s’étaient joints à ses troupes. Les Cyrénéens l’attendaient de pied ferme, campés et formant une armée de huit mille fantassins et de cinq cents chevaux. L’esprit de Ptolémée ne leur était pas inconnu ; ils savaient ce qui s’était passé à Alexandrie ; ils prévoyaient que ce prince les gouvernerai moins en roi qu’en tyran. Loin de se soumettre de bon gré à sa domination, ils résolurent de sacrifier tout à la défense de leur liberté. Ils osèrent, en effet, s’approcher de lui. La bataille se donna, et Ptolémée fut défait. (Ambassades.) Dom Thuillier.



Députation à Rome de la part du plus jeune des Ptolémées.


Mérula revient enfin d’Alexandrie, et déclare à Ptolémée que son frère avait rejeté toutes les propositions qu’on lui avait faites, et qu’il voulait qu’on s’en tînt aux articles dont on était convenu, et qu’on avait réciproquement acceptés. Sur ce rapport, le roi fit partir pour Rome Coman et Ptolémée son frère, avec Mérula, et leur donna ordre de porter des plaintes au sénat contre l’injustice que lui faisait le roi d’Égypte, et le peu d’égards qu’il avait pour le peuple romain. Ces députés, dans leur route, renvoyèrent aussi Titus, qui n’avait pu non plus rien gagner. Telle était la situation des affaires à Alexandrie et dans la Cyrénaïque. (Ibid.)


V.


Au mépris des traités qu’il avait faits, des paroles qu’il avait données, Antiochus porta la guerre chez Ptolémée, ne prouvant que trop bien la vérité de ce mot de Simonide, — Il est difficile d’être homme de bien. — Avoir du penchant au bien, et s’en donner jusqu’à un certain point les dehors, c’est chose aisée ; mais y tendre de toutes les forces de sa volonté et avec persévérance sans rien mettre au-dessus de la justice et de l’honneur, voilà qui est moins facile à exécuter.


Dans un complot, ce n’est pas celui qui dénonce ses complices par crainte ou découragement que nous regardons comme un homme de bien, mais celui qui supporte les conséquences et la punition de la révélation sans en être cause. Quant à celui qui, sous l’influence d’une peur secrète, place sous les yeux du maître les fautes des autres, et qui rétablit pour ainsi dire des faits que le temps eût enveloppés de ses voiles, comment un tel homme aimerait-il des historiens ?


Toujours les malheurs qui surpassent notre attente nous font oublier de moindres malheurs.

Ne voit-on pas aussi l’incertitude et l’inconstance de la fortune dans les circonstances où un homme qui croit édifier pour soi, n’édifie que pour ses ennemis ? comme Persée, qui élève des colonnes, et n’a pas le temps de les achever ; Lucius Émilius les termine et y place ses statues.

Il convient au même génie d’ordonner savamment un combat et un festin, d’être le vainqueur du banquet, et de se montrer tacticien habile devant l’ennemi.


Ce fut bien, selon le proverbe, prendre le loup par les oreilles, que de prendre Lemnos et Délos. Les différends des Athéniens avec Délos leur donnèrent bien du tourment, et quant à Haliarte, ils en tirèrent plus d’ennui que d’avantage.

Les habitans de Péra sont semblables à des esclaves tirés inopinément des fers qui, pleins de confiance pour le présent, s’agitent sans relâche, et ne croiraient pas comprendre pourquoi on les a délivrés, s’il ne faisaient quelque chose d’extraordinaire et d’opposé à ce que font les autres.

Plus les Romains paraissaient acharnés après Eumène, plus les Grecs redoublaient envers lui d’égards, par suite de ce sentiment naturel aux hommes qui les porte à favoriser celui qu’on opprime. (Angelo Mai et Jacobus Geel.)