Biographie nationale de Belgique/Tome 1/ADÉLARD, Saint

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ADÉLARD (Saint), ou ADALARD[1], abbé de Corbie, en Picardie, était issu d’une race illustre, puisqu’il avait pour père le comte Bernard, fils de Charles Martel et frère du roi Pepin le Bref. Il naquit, vers l’an 753, à Huysse ou Huysche, près d’Audenarde, village qui devint, à ce qu’on assure, son patrimoine ainsi que celui de Berthem ou Beerthem, près de Louvain[2]. Charlemagne, dont il était le cousin germain, le fit venir, dès son enfance, à la cour et le nomma comte du palais. Ce lieu de plaisirs fut pour le jeune Adélard, prévenu par la grâce divine, une école où il apprit à aimer la vertu avec les lettres. Mais les abus et les pernicieux exemples qu’il y voyait, alarmèrent à la fin sa conscience et lui inspirèrent le dégoût du monde. Il s’éloigna donc de la cour et du commerce des hommes, pour aller vivre dans la retraite. Son sacrifice fut d’autant plus méritoire qu’il possédait les plus brillantes qualités de l’esprit et du corps et qu’il était à la fleur de l’âge. Il avait vingt ans à peine lorsqu’il prit l’habit monastique à Corbie, en Picardie[3]. Il y fit ses vœux après une année de noviciat passée dans la plus grande ferveur.

On le chargea d’abord de l’entretien du jardin, emploi dont il s’acquitta avec autant de zèle que d’humilité. Cette dernière vertu, jointe à l’amour de la solitude, lui fit demander la permission de se retirer au Mont-Cassin. Il avait choisi ce monastère dans l’espérance d’y rester entièrement inconnu aux hommes.

La permission de se rendre en Italie lui fut accordée ; mais il n’y trouva point pour longtemps la paisible et profonde retraite qu’il y avait cherchée. Son mérite et ses vertus le mirent bientôt en évidence, et on l’obligea de revenir au monastère de Corbie où, quelque temps après son retour, il fut élu abbé.

Charlemagne connaissait les grandes qualités d’Adélard ; il appréciait l’étendue de son esprit, son intelligence pour les affaires, son habileté à les manier avec succès. Ayant établi Pepin, son fils puîné, roi d’Italie, il lui donna Adélard pour conseiller et premier ministre (796). Dans une place aussi importante, Adélard se proposa uniquement pour but la gloire de Dieu et le bonheur des peuples. Il fit rendre la justice avec la plus sévère exactitude, réforma divers abus, et s’attacha surtout à protéger les pauvres et les faibles. Le peuple s’était habitué à lui prêter des qualités surhumaines, et dans son esprit il passait plutôt pour un ange que pour un homme. Léon III avait une si haute idée de sa probité, que ce pape disait que, si Adelard était capable de le tromper, il ne se fierait plus jamais à aucun Franc[4].

Un ministre doué de tant de droiture et de zèle ne pouvait négliger son propre salut. Il s’appliquait à conserver le recueillement intérieur de l’âme au milieu de la direction des affaires publiques et de la dissipation de la cour. Souvent il se renfermait dans ses appartements ou dans la chapelle du palais, afin de vaquer librement à la prière et de ranimer sa ferveur par la méditation sur les misères de l’homme et sur la grandeur infinie de Dieu. Les larmes qui coulaient alors de ses yeux annonçaient combien sa foi était vive.

Quelque nécessaire que fût la présence d’Adélard en Italie, Charlemagne ne laissait pas de le rappeler quelquefois près de lui, pour se servir de ses lumières. Hincmar témoigne l’avoir vu dans sa jeunesse tenir auprès de l’Empereur le premier rang parmi ses conseillers, et il assure que de tous ceux qui composaient le conseil impérial, personne ne pouvait lui être comparé[5]. Le pieux abbé se trouvait à la cour de l’Empereur, en 809, lorsqu’on tint à Aix-la-Chapelle un concile, où fut agitée la question de savoir si l’on devait ajouter au symbole les mots filioque, afin d’exprimer plus clairement que le Saint Esprit procède du Fils comme du Père. L’Empereur députa Adélard à Rome, avec Bernhaire, évêque de Worms, Jessé, évêque d’Amiens, et Smaragde, abbé de Saint-Michel, pour consulter le pape sur cette question. Léon III leur répondit que, cette addition étant un sujet de discussion avec les Grecs, il serait plus sage de s’en abstenir pour le moment[6].

L’année suivante (810) l’épin, roi d’Italie, mourut à l’âge d’environ trente-quatre ans. Bernard, son fils, ne fut pourvu de ses États qu’au mois d’octobre 812. Depuis la mort de Pepin jusqu’à l’avénement de son fils, Adélard exerça, de concert avec son frère, le comte Wala, les fonctions de régent en Italie. Il conserva le rang de ministre auprès de Bernard, dont Wala, l’un des hommes les plus éminents de cette époque, avait été particulièrement chargé de diriger la jeunesse[7].

Ces deux illustres frères, qui avaient rendu des services signalés à l’État, ne tardèrent pas, après la mort de Charlemagne, à devenir l’objet et la victime de la jalousie de quelques courtisans. Le roi Bernard fut accusé auprès du nouvel empereur, Louis le Débonnaire, comme ayant formé des prétentions à la couronne impériale, ou au moins comme ayant l’intention de se déclarer indépendant de l’Empire. Mandé à la cour, en 814, il se purgea par serment des soupçons qu’on avait fait naître. Bernard trouva grâce auprès de l’Empereur, il se reconnut son vassal et retourna en Italie ; néanmoins, la calomnie continua à faire soupçonner les deux frères comme favorisant sourdement les prétentions du jeune roi. Sous l’empire de ces préventions, Louis le Débonnaire prononça la peine de l’exil contre Adélard, qui se retira dans l’île d’Her ou de Heria, en Aquitaine, au monastère de Saint-Philibert, appelé autrefois Hermoutiers et depuis Noirmoutiers. Le comte Wala fut contraint de se faire moine à Corbie. Leur frère Bernaire fut exilé à Lerins, et toute la famille enveloppée dans la même disgrâce[8].

Adélard adora avec soumission les décrets de Dieu, qui se servait de cette épreuve pour perfectionner la vertu de son serviteur. Uniquement occupé de sa sanctification, il ne pouvait manquer de goûter dans son exil une joie et une tranquillité d’âme inaltérables. Dans l’intervalle, le jeune Bernard, privé des deux conseillers qui lui avaient toujours inspiré, dans son administration, la fermeté et la prudence d’un vieux roi, conçut réellement les mauvaises intentions qu’on lui avait prêtées autrefois. Sa révolte, qui lui coûta le royaume et la vie (818), contribua peut-être à faire revenir l’Empereur de ses préventions contre Adélard : il reconnut enfin son innocence et le rappela à la cour vers la fin de l’année 821 ; il lui fit même une espèce de réparation de l’injustice qu’il avait commise à son égard, en accumulant sur sa tète de nouvelles faveurs et de nouveaux honneurs. Le serviteur de Dieu ne fut point ébloui du vain éclat des grandeurs humaines ; il en connaissait trop le vide : aussi fut-il toujours le même homme à la cour comme dans le cloître, dans l’adversité comme dans la prospérité. Le mépris des biens terrestres, l’amour de la prière, une tendre charité envers tous les hommes, un zèle ardent à servir les malheureux, tels furent les traits qui le caractérisèrent dans les diverses positions où il se trouva.

A la diète d’Attigny de l’an 822, l’Empereur combla Adélard des marques publiques de son affection. L’année suivante, l’abbé de Corbie parut encore avec distinction à l’assemblée des états, qui se tint à Compiègne ; il fut l’âme de cette réunion, quoique, selon Agobard, qui s’y trouva et qui, à cette occasion, parle avec éloge du zèle d’Adélard, il n’ait pas été écouté dans tout ce qu’il proposa pour le bien de l’Église. Se croyant déplacé à la cour, il obtint enfin, à force d’instances, la permission de retourner à Corbie. Il ne fut pas plus tôt rentré dans son couvent, qu’il y reprit les pratiques de la vie monastique avec une nouvelle ferveur. Souvent on le voyait, malgré sa dignité d’abbé, s’assujettir aux plus humbles fonctions de la communauté. Quoique avancé en âge, il écoutait avec docilité les avis du dernier de ses moines. Lorsque quelqu’un d’entre eux l’exhortait à modérer ses austérités, il répondait en parlant de lui-même : « J’aurai soin de votre serviteur, afin qu’il puisse vous être utile plus longtemps. » Il ne négligeait rien pour porter ses religieux à la perfection ; chaque jour il leur faisait, au chapitre, les discours les plus pathétiques, et il ne se passait aucune semaine sans qu’il leur parlât à chacun en particulier. Mais, comme les instructions servent peu si elles ne sont pas soutenues par l’exemple, il pratiquait d’abord lui-même ce qu’il enseignait aux autres. Sa sollicitude s’étendait aussi à tous ceux qui habitaient dans le voisinage du monastère. Les pauvres étaient sûrs de trouver en lui un père compatissant ; il leur distribuait des aumônes si abondantes que les revenus de l’abbaye pouvaient à peine y suffire, et que ceux qui ne comptaient pas autant que lui sur les bontés de la Providence l’accusaient de prodigalité.

Il avait conçu depuis longtemps le projet de fonder, en Saxe, un nouveau monastère, où l’on formerait des ouvriers évangéliques pour travailler à la conversion et à l’instruction des peuples du nord de l’Allemagne. Son disciple de prédilection, nommé aussi Adélard, qu’il avait choisi pour le remplacer autrefois pendant ses absences, fut chargé de jeter les fondements de la Nouvelle-Corbie, dont l’établissement fut achevé en 823[9]. Notre saint y alla deux fois et y demeura assez longtemps pour donner une consistance solide à une œuvre que l’amour de la religion et l’intérêt de la civilisation lui avaient fait entreprendre. Adélard, alliant à la sainte ferveur du moine l’habileté d’un homme d’État et d’un administrateur éminent, s’était proposé, dans le nouvel établissement, un double but : l’un avait pour objet le progrès de la foi et l’autre le progrès du bien-être matériel dans une contrée dont le sol était riche et fécond, mais qui restait sans culture. A côté du cloître, il plaça des colonies agricoles, et des ouvriers, originaires, à ce qu’il paraît, des environs d’Audenarde, aidèrent les moines à défricher les terres qui entouraient le couvent. C’est à ce titre que la Nouvelle-Corbie, ce foyer de la civilisation chrétienne au ixe siècle, doit être considérée comme le premier type des colonies flamandes qui se multiplièrent pendant le moyen âge dans le nord de l’Allemagne.

Rien n’était plus exemplaire que la ferveur avec laquelle on vivait dans les deux monastères, soumis à la direction suprême d’Adélard. Tous les points de la règle de Saint-Benoît s’y observaient avec autant d’exactitude que de ferveur. Adélard, qui craignait que le relâchement ne s’introduisît peu à peu après sa mort parmi ses disciples, tâcha de le prévenir en composant son livre des Statuts pour la direction des deux monastères[10].

Le saint abbé, épuisé de travaux, tomba malade à l’Ancienne-Corbie, deux jours avant la Noël. Son disciple Hildeman, évêque de Beauvais, lui administra les derniers sacrements et l’assista jusqu’à l’heure de sa mort, qui arriva le 2 janvier 826 ou 827, selon le nouveau style. Son frère Wala lui succéda dans la dignité abbatiale[11].

Saint Paschase Radbert, saint Anschaire, l’apôtre de la Suède, et plusieurs autres hommes illustres par leurs vertus se formèrent à l’école d’Adélard. Agobart de Lyon, Hincmar de Reims et divers autres écrivains de cette époque ne parlent de lui qu’avec éloge et vénération. Paul Warnefride et Alcuin, avec lesquels il avait été lié d’amitié, ne faisaient pas moins de cas de son rare mérite. L’étendue de ses connaissances littéraires l’avait mis en état, mieux que personne, de ranimer l’amour des bonnes études dans ses monastères et de s’intéresser partout au progrès des sciences. Il possédait le latin, le tudesque et le roman[12]. Il avait profité de son exil dans l’île de Her (814-821) pour faire transcrire les livres de plusieurs écrivains de l’antiquité. La copie de l’histoire tripartite de Cassiodore, qui était conservée autrefois à la bibliothèque de Saint-Germain-des-Prés à Paris, avait été faite par ses soins[13].

Son savoir et son éloquence le faisaient comparer à saint Augustin. On le surnomma aussi le Jérémie et l’Antoine de son siècle. L’un de ces noms lui fut donné à cause du don des larmes qu’il avait reçu de Dieu, et l’autre pour le zèle qu’il mettait à imiter les vertus des gens de bien qu’il connaissait. C’est sous ce nom d’Antoine qu’Alcuin lui a adressé une lettre dans laquelle il l’appelle son cher fils, ce qui a fait croire qu’Adélard avait été disciple de ce maître célèbre[14].

Le corps d’Adélard avait été enterré sous le clocher de l’église abbatiale, entre ceux de quatre autres abbés[15] ; mais, Dieu ayant fait connaître par des miracles la sainteté de son serviteur, le pape Jean XIX, ou, selon d’autres, Jean XX, permit qu’on levât le corps de terre pour le mettre dans une châsse. On en fit la translation avec une grande solennité, en 1040. Saint Gérard de Sauve-Majeure a écrit l’histoire de cette translation. Il composa aussi un office particulier en l’honneur d’Adélard, à l’intercession duquel il se croyait redevable de la guérison d’une longue et violente migraine[16]. Les reliques de saint Adélard, à l’exception d’une petite partie, se conservent aujourd’hui dans l’église paroissiale de la ville de Corbie. Son nom ne se trouve pas dans le martyrologe romain, quoiqu’il soit le patron principal d’un grand nombre d’églises paroissiales et qu’il soit honoré en France, en Belgique et dans plusieurs villes sur les bords du Rhin. Selon le témoignage de Molanus, son culte était autrefois très-célèbre à Huyse, où l’on voit une fontaine qui porte le nom de Saint-Adélard.

L’ancien monastère de Corbie fut plusieurs fois ravagé pendant les troubles du ixe et du xe siècle. Un diplôme de Louis le Débonnaire, de 825, exempta l’abbaye de toute juridiction séculière. Elle faisait déjà battre monnaie à son coin dans les premières années du xe siècle, comme il résulte d’une ordonnance de l’abbé Évrard de 912, touchant la monnaie du comté de Corbie. Le chapitre et les évêques d’Amiens tentèrent toujours vainement de placer l’abbaye sous leur dépendance ; ils ne pouvaient la visiter sans le consentement des religieux. En 1196, le pape Célestin III accorda la mitre et l’anneau à l’abbé Jean de Brustin ; ce privilége fut confirmé et étendu en faveur de ses successeurs par Innocent III, en 1198. L’abbé prenait le titre de comte de Corbie ; il était seigneur temporel de la ville et instituait les officiers de justice du comté. La garde du beffroi et des clefs de la ville appartenait à l’abbaye. Les seigneurs d’Encre, de Boves, de Pecquigny, de Moreil et d’Heilly figuraient au nombre de ses feudataires. Elle avait son maréchal, son échanson, son héraut d’armes. Le palais abbatial, dont il ne reste plus aujourd’hui que des ruines, était d’une grande magnificence[17]. Parmi les redevances imposées aux vassaux de Corbie, on remarque celle du seigneur de Fouilloy : la veille de la fête de saint Pierre, il se rendait à l’abbaye pour y garder les reliques, et au jour du saint sacrement il offrait un chapeau de roses à deux rangs à la châsse de saint Adélard[18].
notice des écrits de saint adélard.

Statuta antiqua abbatiæ sancti Petri Corbeiensis. C’est sous ce titre que Dom d’Achéry (Spicileg., t. I, pp. 586-592) a publié les statuts que saint Adélard écrivit en 822, peu de temps après son retour de l’exil. Quelque imparfaite que soit l’édition de ces statuts, à cause des nombreuses lacunes de l’ancien manuscrit sur lequel elle a dû être faite, on ne laisse pas d’y voir dans quel état se trouvait alors l’abbaye de Corbie. Toute la maison était divisée en six classes : la première des moines, au nombre de trois cent cinquante ; la deuxième des clercs et des étudiants ; la troisième des matriculaires et serviteurs ; la quatrième des pourvoyeurs (provendarii) ; la cinquième des vassaux ; la sixième des hôtes ou des étrangers qui y logeaient pour un certain temps. Adélard parcourt toutes les classes ; il entre dans le détail des moindres choses comme dans celui des plus considérables, et il prescrit ce qu’il y a à faire pour chaque classe, afin d’éviter la confusion et le désordre. La règle qu’il établit pour la distribution des aumônes prouve que l’abbaye en faisait de considérables. Dom d’Achéry a donné à ces statuts le titre de Fragments, parce que le manuscrit d’où il les a tirés, manuscrit mutilé, mais datant du temps même d’Adélard, portait la marque de son antiquité et était à peine lisible. Dans le même manuscrit se trouvait encore une table en soixante et un chapitres, ce qui prouve combien l’édition actuelle des Sta'tuts est incomplète. Saint Gérard, dans la vie d’Adélard, renvoie sans cesse à ces statuts pour faire admirer la sagesse de son gouvernement et de sa conduite.

Capitula Domini Adelhardi abbatis de Admonitionibus in Congregationes. Sous ce titre, Mabillon (Acta SS. ord. S. Bened., t. V, p. 157) a donné la liste de cinquante-deux sommaires des sujets traités par Adélard dans ses discours à ses moines. Le docte bénédictin avait le projet de publier une édition complète des œuvres d’Adélard (op. cit., t. V, p. 308). Paschase Radbert a fait entrer dans la vie du saint des extraits des discours qu’il tenait à ses moines dans sa dernière maladie. Si Paschase n’y a rien changé, on y trouve une diction plus pure qu’elle n’était alors dans l’usage commun, pour exprimer les sentiments d’une foi vive et d’une piété tendre et solide.

3° Le même écrivain a publié, dans son Musæum Italicum, t. I, pp. 54-56, un jugement rendu par Adélard lorsqu’il était ministre ou régent du royaume d’Italie. Ce jugement fut prononcé à Spolète, la cinquième année du règne de Bernard et la quarantième de celui de Charlemagne en Italie, par conséquent quelques jours après la mort de cet Empereur, événement qu’Adélard n’avait pas encore pu apprendre. La pièce en question, au bas de laquelle on lit sa signature avec celles de plusieurs seigneurs du royaume d’Italie, prouve qu’il gouverna ce pays sous Bernard, comme il l’avait fait sous Pepin, son père.

4° Un grand nombre de lettres inconnues aujourd’hui. Alcuin, dans la lettre citée plus haut, presse Adélard de lui écrire aussi souvent qu’il le pourra. Paschase Radbert a conservé le fragment d’une de ses lettres à l’empereur Lothaire (Vita S. Adelhardi, num. 18). Comme ministre, il en écrivit beaucoup aux personnages les plus distingués sur les affaires de l’État ; comme particulier, il en adressa beaucoup d’autres à ses amis. C’est ainsi que nous voyons qu’il écrivit à Paul Warnefride pour lui demander les épîtres de saint Grégoire, pape. Paul lui en envoya cinquante-cinq corrigées de sa main d’après les manuscrits les plus authentiques. C’est pendant son séjour au Mont-Cassin qu’Adélard avait fait la connaissance de Paul Warnefride et qu’il s’était lié d’amitié avec lui.

5° Flodoard, faisant l’énumération des lettres et autres écrits de Hincmar de Reims (lib. III, c. 23), en caractérise un de la manière suivante : Item pro ratione lunæ Paschalis et lectione quam Adalardus abbas inde composuit. Ceci prouve qu’Adélard avait fait un traité, qui n’est pas parvenu jusqu’à nous, sur la supputation des temps pour trouver la lune réglant le jour de la célébration de la fête de Pâques.

6° Le plus important de ses écrits, qui est également perdu, était son traité touchant l’ordre du palais et de toute la monarchie franque. Cet ouvrage, divisé en deux parties, expliquait comment tout se faisait sous les règnes de Pepin le Bref et de Charlemagne. La première partie traitait de l’ordre ou de la disposition du palais, des officiers et de leurs fonctions. La seconde roulait sur le gouvernement de tout l’État, et en premier lieu sur les assemblées solennelles ou parlements qui se tenaient deux fois par année. Hincmar de Reims, ayant été prié par les seigneurs de Neustrie de leur donner des instructions pour la conduite de leur jeune roi Carloman, à qui Louis son frère avait laissé en mourant la France occidentale, leur envoya un opuscule qui a pour titre : Ad proceres regni pro institutione Carolomanni regis, et de ordine Palatii ex Adalardo (Œuvres de Hincmar, édit. de Sirmond, t. II, pp. 201-215). Ce prélat ne crut pouvoir mieux faire que de reproduire en partie le travail d’Adélard ; il en possédait une copie faite de sa main. Dans le titre même de son ouvrage, il cite celui d’Adélard. Dans l’opuscule de Hincmar, on trouve non-seulement de grands principes propres à former un roi, mais aussi d’excellentes maximes pour la direction des affaires de l’Église et de l’État. L’usage que Hincmar a fait du traité de notre saint abbé, est peut-être la cause principale qu’on a négligé de conserver soigneusement le texte original d’Adélard.

P. F. X. de Ram.


  1. On le nomme aussi par contraction Alard. Son nom a évidemment une origine teutonique : Adel-Hart.
        La vie d’Adélard a été écrite avec beaucoup de fidélité par saint Paschase Radbert, son disciple ; mais le style trop fleuri et orné de figures lui donne la forme d un panégyrique. Elle a été publiée par Bollandus, Januarii, t. I, p. 95, et d’une manière plus complète par Mabillon, Acta SS. Ord. S. Benedicti, t. V, p. 506. Ces savants donnent aussi la vie de saint Adélard, composée par saint Gérard, abbé de Sauve-Majeure ; ce n’est qu’un abrégé de la première, mais le style en est plus historique. Voyez Baillet et Butler, sous le 2 janvier ; Dom Rivet, Hist. litt. de la France, t. IV, p. 484 ; et Molanus, Nat. SS Belg., p. 1.
  2. La légende des quatre fils Aymon et du cheval Bayard joue un grand rôle dans les anciennes traditions de Berthem. Gramaye (Lovanium, p. 59) dit que Berthem signifie la demeure du cheval, et que ce nom vient du cheval Bayard. En effet le village a ce cheval dans ses armoiries, et l’on prétend qu’on montrait autrefois la crèche, ainsi qu’une pierre avec l’empreinte des pieds du cheval, dans la forêt de Meerdael, c’est-a-dire, suivant le même écrivain, la vallée du cheval. Cette forêt faisait partie de celle des Ardennes, où l’on place les domaines d’Aymon. Alard, le cadet de ses fils, l’ainé selon d’autres, aurait fait présent de la seigneurie de Berthem, qui lui était échue en partage, à l’abbaye de Corbie, lorsqu’il renonça au monde. Molanus (Op. cit., p. 2) ajoute que ceux de Berthem avaient dans leur église un tableau où saint Adélard était peint aussi bien que le cheval gigantesque qu’ils prétendaient avoir été nourri chez eux, comme aussi le saint abbé qu’on transforme en fils cadet d’Aymon. Paquot assure avoir lu dans un registre manuscrit qu’avant les troubles du xvie siècle, on voyait les quatre fils Aymon représentés à genoux devant un crucifix, sur le maître-autel de Berthem. Voyez de Reiffenberg, Chronique de Philippe Mouskes, t. II, p. 205.
  3. Ce monastère avait été fondé en 662, par la reine Bathilde. Adélard fit à cet établissement des donations considérables, parmi lesquelles se trouvait son domaine de Berthem que les religieux de Corbie possédèrent jusqu’en 1562. D’après Van Gestel (Hist. Arch. Mechliniensis, t. I. p. 200), ils y eurent même autrefois un prieuré. Par suite d’un arrangement, la seigneurie de Berthem fut cédée aux seigneurs de Heverlé, qui étaient avoués de Corbie.
  4. France, inquit, sciendo scias, quia si le aliud invenero, quam te credo, non ultra necesse est Francorum aliquem huc venire, cui credere debeam. Paschase Radbert, dans Mabillon, op. cit., t. V, p. 315.
  5. Lib. Instit, regis, c. XII.
  6. Gallorum sententiam probavit Leo PP. III, non factum, ratus nefas quidquam citra Ecclesiæ ; universœ définitionem in fidei symbolum admittere. (Vovez Hartzheim, Conc. Germaniæ, t. I, p. 390.)
  7. La vie de Wala, écrite pur son ami, Paschase V, Radbert, se trouve dans Mabillon, op. cit., t. V, p. 458.
  8. Gundrade, leur sœur, fut reléguée à Poitiers, dans le monastère de Sainte-Croix, où elle mena une vie très-édifiante. Une autre sœur, nommée Théodrade, put rester dans le monastère de Soissons, où elle avait pris le voile.
  9. La Nouvelle-Corbie, Corbeia Nova, connue sous le nom de Corvei ou Corwey, devint, dans la suite, la principale abbaye impériale du cercle de Westphalie. Son domaine s’étendait le long du Weser, au levant de Brunswick, et l’évêché de Paderborn le bornait au couchant. Il consistait principalement dans le bourg de Corvei, où était située l’abbaye, à la droite du Weser, et dans la petite ville de Hœxter. L’abbé, qui dépendait immédiatement du saint siège, était prince de l’Empire et avait, à la diète, la dernière voix parmi les princes-abbés. Ce monastère eut une école célèbre ; il a produit un grand nombre d’hommes illustres qui portèrent le flambeau de la civilisation chrétienne dans le nord de l’Allemagne. Sa bibliothèque était riche en anciens manuscrits, et c’est là qu’on trouva, sous Léon X, un des plus anciens manuscrits de Tacite, qui a fourni les premiers livres des Annales et qui se trouve aujourd’hui à Florence.
  10. Voyez ci-dessous la notice de ses écrits.
  11. Voyez Gallia Christ. nova, t. X, p. 1268.
  12. Mabillon, dans ses Annales Benedict., t II, p. 499, dit : Trium linguarum peritiam habebat, romanœ vulgaris, teutiscœ seu teutonicœ et latinæ. Le ixe siècle nous a transmis bien peu de monuments des langues vulgaires parlées sous les Francs. Pour le tudesque, nous avons le chant de victoire de Louis III, de l’an 881, la paraphrase de l’Évangile par le moine Otfried, le poême sur le jugement dernier que Schmeller a publié, sous le titre de Muspulli, les vingt-six hymnes de l’Église éditées par Grimm et quelques autres pièces. Sur la nature et le caractère de la langue romane à cette époque, les premières données s’en trouvent dans les serments que les deux frères Charles le Chauve et Louis le Germanique prètèrent à Strasbourg, en 842, pour s’opposer aux entreprises de l’empereur Lothaire. Ils ont été publiés, d’après la chronique de Nithard, par Grandidier (Histoire de l’Église de Strasbourg, t. Il, p. ccxviii, des pièces justificatives), et par Roquefort, dans le discours préliminaire de son Glossaire de la langue romane. Ce monument constate que la langue romane est née de la corruption du latin ; c’est ce qu’est venu confirmer un petit poème en l’honneur de sainte Eulalie, découvert par M. Hoffmann à Valenciennes, en 1837, dans un manuscrit provenant de la bibliothèque d’Elnon, autrement dit de Saint-Amand. Feu M. Willems a publié cette pièce ainsi que le Chant de victoire de 881, avec une traduction et des remarques, dans ses Elnonensia, Monuments de la langue romane et de la langue tudesque du ixesiècle ; seconde édition. Gant, 1843, in-8°.
  13. Mabillon (De Re diplom., p. 352) a fait graver les premières lignes de ce manuscrit eu caractères lombardiques ainsi que l’ancienne note qui en constate l’origine : Hic Codex Hero insula scriptus fuit, jubente sancto Patre Adalhardo, dum exularet ibi. Ce précieux volume ne se retrouve plus aujourd’hui ; il a été dérobé après la suppression du monastère de Saint-Germain. Voyez Léopold de Lisle, Recherches sur l’ancienne bibliothèque de Corbie, dans la Bibl. de l’École des chartes, 5me série, t. I, p. 404.
  14. Epist. CXLIV, dans la belle édition des Œuvres d’Alcuin, publiées, en 1777, par Froben, prince-abbé de Saint-Emméran, à Ratisbonne, t. I, p. 205.
  15. L’épitaphe suivante avait été placée sur sa tombe :

    Hic jacet eximius meritis venerabilis Abbas
    Noster Adalhardus dignus honore senex.
    Regia prosapies, paradisi jure colonus,
    Vir caritate probus, moribus atque fide.
    Quem dum sub tumulo recolis tu quisque viator,
    Cerne quid es, quid eris, mors quia cuncta rapit.
    Nam post Octavas Domini hic carne solutus,
    Succedente die astra petivit ovans
    .

  16. L’histoire de cette translation, avec la relation de huit miracles opérés par l’intercession du saint, se trouve dans Bollandus et Mabillon. — Saint Gérard était lui-même moine de Corbie. Il devint abbé du monastère de Sauve-Majeure (Salva Major), situé en Guienne, au diocèse de Bordeaux, et fondé en 1080 par Guillaume VIII, duc d’Aquitaine et comte de Poitiers. Il mourut le 5 avril 1095 et fut canonisé par Célestin III, en 1197. Mabillon a donné sa vie, Acta SS. Ord. S. Bened., t. IX,p. 841.
  17. Les auteurs des Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France (vol. Picardie, art. Corbie) ont donné une vue des ruines de l’abbaye.
  18. Roger, Archives hist. et ecclésiast. de la Picardie et de l’Artois. Amiens, 1842, t. I, p. 187.