Biographie nationale de Belgique/Tome 1/ADALBÉRON

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ADALBÉRON, archevêque de Reims, fut l’un des plus illustres prélats de la seconde moitié du xe siècle et aussi l’un de ceux qui travaillèrent avec le plus de zèle et de succès à faire fleurir les lettres et la discipline ecclésiastique. Il naquit vers 920 ou 930, dans la basse Lorraine, et très-probablement dans la prévôté d’Yvois, qui était comprise dans les limites du duché de Luxembourg. Il était fils, non pas de Godefroid, mais de Gozilin ou Gozlin, comte d’Ardenne et de Verdun, frère d’Adalbéron Ier, évêque de Metz. (Voir ce nom.) Sa mère, qui se nommait Uda ou Huoda, vivait encore en 963, comme le prouve une charte par laquelle elle donna à l’abbaye de Saint-Maximin, à Trèves, plusieurs biens situés dans les environs du Luxembourg, et dans laquelle elle fait connaître les noms de quatre fils qu’elle eut de Gozilin[1]. Dans des lettres imprimées parmi celles de Gerbert[2], Adalbéron se nomme lui-même le troisième fils de Gozilin et le frère de Godefroid Ier, comte d’Ardenne, de Verdun et d’Eenham, qui a été surnommé le Captif ou le Vieux. Le chroniqueur de Mouzon, qui établit la même consanguinité entre Adalbéron et ce comte, l’appelle carne nobilem, genere potentem[3]. L’auteur du Liber miraculorum S. Theodorici abbatis dit qu’il était proche parent d’Adalbéron Ier, évêque de Metz, dont il reçut, dès sa jeunesse, la plus excellente éducation : Hic alteri Adalberoni, Metensi quidem episcopo, adhærebat propinquiori linea consanguinitatis, a quo, quia fuerat a puero educatus, moribus quoque nec discrepabat episcopus factus[4].

C’est donc à Metz et à l’abbaye de Gorze que le jeune Adalbéron reçut son éducation sous la direction et les yeux de son oncle paternel. Il fut le condisciple de plusieurs jeunes seigneurs, nommément de Rothard, avec qui il contracta une amitié indissoluble et qui devint évêque de Cambrai en 976 ou en 977. Adalbéron avait fait à la célèbre école de Gorze de tels progrès, que Folcuin, abbé de Lobbes, son contemporain, le regardait comme un des hommes les plus savants de la Belgique[5].

Adalric, archevêque de Reims étant mort le 6 novembre 969, le roi Lothaire jeta aussitôt les yeux sur Adalbéron pour le placer sur ce siège et le faire élire par le clergé et par le peuple. Son sacre eut lieu à Rome, où il se trouvait en 970. L’église de Reims avait alors besoin d’un pasteur aussi habile que zélé. Les suites funestes de l’intrusion de Hugues lui avaient causé des dommages considérables, tant sous le rapport spirituel que temporel. Aux anciens malheurs succédèrent de nouvelles tribulations. Quelques seigneurs, abusant de leur puissance, cherchèrent à inquiéter le nouvel archevêque, qui se trouva quelquefois contraint de repousser la force par la force, afin de soutenir la justice de sa cause contre l’oppression. Les différends élevés entre les souverains lui attirèrent d’autres difficultés et le mirent plus d’une fois, comme il le dit lui-même, entre le marteau et l’enclume : inter malleum, et incudem.

Au milieu de ces circonstances si difficiles, Adalbéron s’arma de prudence, de zèle et de courage. Il trouva le moyen de revendiquer les biens enlevés à son église, d’en augmenter les revenus, de rétablir parmi les chanoines de sa cathédrale et dans le clergé une discipline sévère et de rendre à tout le diocèse son ancien lustre. Il avait un talent particulier pour l’enseignement, et ses instructions réunies à ses exemples produisirent partout des fruits de bénédiction. Il savait animer les faibles à la pratique des vertus et obliger les méchants à rentrer dans le devoir.

Pour réformer son diocèse, il tint plusieurs conciles à Reims et, plus souvent encore à Mont-Sainte-Marie, entre Basoches et Fîmes. Malheureusement les actes de ces assemblées ne nous sont pas connus. Dans un de ces conciles, en 972, il fit confirmer le privilège qu’il avait obtenu du saint siége, en faveur de l’abbaye de Mouzon, dont il fut le restaurateur. Il y mit des moines à la place des clercs et y transféra le corps de saint Arnoul, martyr. Il introduisit, en 974, la même réforme dans l’abbaye de Saint-Thierri et il leva de terre le corps du saint dont cette maison porte le nom. En 975, il dédia l’église de l’abbaye de Saint-Pierre, à Gand, de même que celle du monastère de Saint-Remi, à Reims, dont il fut, pendant quelque temps abbé, et auquel il réunit celui de Saint-Timothée. En 976 ou 977, il célebra la cérémonie du sacre de son ancien ami Rothard, nommé évêque de Cambrai.

Les écoles de Reims étaient, pendant les temps de troubles, extrêmement déchues de leur ancienne splendeur, Adalbéron en fit un objet particulier de sa sollicitude, et en confia la direction au célèbre Gerbert, qui avait abandonné son abbaye à Bobio et qui s’était retiré à Reims. Bientôt elles acquirent une immense réputation, et parmi les élèves qui illustrèrent l’école métropolitaine de Reims, on compta le prince Robert, depuis roi de France, Fulbert qui devint évêque de Chartres, et Gérard de Florenne que l’empereur saint Henri prit pour son chapelain et qui fut nommé ensuite évêque d’Arras et de Cambrai.

Adalbéron, malgré ses nombreuses occupations pastorales, prit une part active aux travaux de Gerbert pour soutenir les bonnes études. Il ne se contentait pas de faire copier des anciens ouvrages, mais, à différentes reprises, il envoya Gerbert en Italie et dans d’autres pays pour y rassembler des manuscrits dont on manquait à Reims. On y forma ainsi une des plus riches bibliothèques de cette époque. Au reste, l’école métropolitaine de Reims était non moins renommée pour la vertu que pour la science. C’est l’idée que Gerbert, qui devint pape sous le nom de Silvestre II, nous en donne lorsque, en parlant du séjour qu’il fit auprès d’Adalbéron, il dit : Militaveram in schola omnium virtutum[6].

Adalbéron était grand chancelier du roi Lothaire. Ses ennemis l’accusèrent d’infidélité envers ce prince ; mais la calomnie n’eut aucune suite. Ce qui donna lieu à l’accusation, ce fut l’attachement qu’Adalbéron professait envers les impératrices Adélaïde et Théophanie et envers Othon III, roi de Germanie, alors en désaccord avec Lothaire au sujet de la Lorraine. Dans une de ses lettres à Lothaire, il se justifie sans peine de cette accusation ; dans d’autres on trouve la preuve des soins qu’il employa pour pacifier l’empire et le royaume des Francs, et de sa constante fidélité envers ce prince. En annonçant sa mort à Ecbert, archevêque de Trèves, il le qualifie de Francorum clarissimum sidus[7].

Après Louis V, fils et successeur de Lothaire, le sceptre passa à Hugues Capet, qui se fit sacrer, à Reims, par Adalbéron, le 3 juillet 987. Ce monarque donna au prélat une grande part dans sa confiance et le maintint dans la dignité de chancelier. Au contraire, le prince Charles, frère de Lothaire, fut indigné à cause de ce sacre et en fit des reproches à Adalbéron, comme si lui seul, de son autorité privée, eût élevé Hugues à la royauté. L’archevêque se justifia en montrant que ce sacre avait été plutôt l’ouvrage de l’État tout entier que le sien[8].

Obligé d’accompagner Hugues au siège de Laon, où Charles était enfermé, Adalbéron tomba malade, Il se fit transporter à Reims et il y mourut le 23 janvier 988[9], après avoir gouverné cette église pendant dix-neuf ans et en laissant à la postérité un parfait modèle. de toutes les vertus épiscopales. Il fut enterré dans la métropole, sous l’autel de la Sainte-Croix, où l’on voyait autrefois l’épitaphe suivante, gravée sur une plaque de cuivre :


Contulerat natura parens, quœ summa pulavit
Ad meriti cumulum, tibi, præsul Adalbero, quum te,
Prœstantem cunctis mortalibus abstulit orbi
Quinta dies fundentis aquas cum pondere rerum
[10].


Adalbéron fut regretté au point que le clergé et le peuple croyaient avoir tout perdu en perdant leur pasteur. Il était d’une telle autorité et jouissait d’un tel crédit dans les affaires publiques, qu’à sa mort on aurait cru, comme s’exprime Gerbert, que le monde allait retomber dans le chaos[11]. Parmi les anciens écrivains, on n’en trouve qu’un seul, l’auteur d’une petite addition à la chronique de Flodoard[12], qui ait parlé désavantageusement de lui, en disant qu’il n’était archevêque que de nom : Adalbero nomine non merito archiepiscopus. C’est un trait de mauvaise humeur de cet écrivain inconnu, parce que le prélat avait fait abattre un portique voûté qui était à l’entrée de la métropole et sous lequel il y avait une chapelle dédiée au Sauveur et une fontaine d’un travail fort estimé.

Il nous reste à donner la liste des écrits d’Adalbéron.

1° Plus de quarante épîtres se trouvent dans le recueil des lettres de Gerbert, qui lui servit pendant quelque temps de secrétaire et qui cite d’autres lettres, du même prélat, aujourd’hui perdues. La plupart de celles qui nous sont parvenues sont adressées à des personnes de haute distinction. On croit y remarquer le style serré et sententieux de Gerbert ; mais toutes ne sont pas sorties de sa plume, car il était absent lorsque Adalbéron écrivit à l’impératrice Théophanie, veuve d’Othon II, pour la prier de donner un évêché à Gerbert, qu’il nomme son vrai fils et qu’il dit être très-attaché à cette princesse (Epist. 36, Migne). A la fin d’une lettre à la même impératrice et son fils Othon III (Epist. 24, Migne), on lit d’abord un distique gravé sur un calice à son usage :


Hinc sitis atque fames fugiant, propérate Fideles ;
Dividit in populos bas prœsul Adalbero gazas.


Ensuite un monostique gravé sur la patène :


Virgo Maria tuus tibi prœsul Adalbero munus.


Les autres lettres sont adressées au roi Lothaire, à son frère Charles, à la duchesse Béatrix, à Ecbert, archevêque de Trèves, à Willigise, archevêque de Mayence, à Notger, évêque de Liège, à Rothard, évêque de Cambrai, à saint Maïeul de Cluny et à quelques autres abbés. On y remarque plusieurs traits relatifs à l’histoire de cette époque, et elles nous font connaître divers conciles qui ne sont pas mentionnés ailleurs. C’est ce qui a engagé l’éditeur des lettres de Gerbert à insérer celles d’Adalbéron dans le recueil imprimé à Paris, en 1611, et ailleurs. De Lalande les a aussi publiées dans les Supplémenta, conciliorum antiquorum Galliæ à Jacobo Sirmondo editorum, p. 327. Migne les a réunies, au nombre de quarante et une, dans sa Patrologie latine, t. CXXXVII, p. 503.

2° Dans la chronique de Mouzon, écrite en 1033 (d’Achéry, Spicil., t. II, p. 569), on lit un discours prononcé par Adalbéron à Mouzon même, lorsqu’il y introduisit des moines à la place des clercs : c’est une exhortation pathétique pour les engager à observer si exactement leur règle qu’on pût dire avec vérité de leur monastère : « Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes ; et il demeurera avec eux et ils seront son peuple. » Le prélat y exprime aussi les motifs qui l’avaient porté à faire ce changement et à augmenter de ses fonds les revenus du monastère.

3° Dans la même chronique (d’Achéry, Spicil., t. II, p. 570), on lit un discours qu’Adalbéron tint au concile qu’il célébra, au mois de mai de l’an 972, au Mont-Sainte-Marie en Tardenois (Concilium ad Montem Sanctæ Mariæ in pago Tardanensi, pro monasterio Mosomensi). Dans cette assemblée, il donna lecture de la lettre du pape Jean XIII, approuvant la réforme de Mouzon, et de la constitution faite par lui-même à ce sujet, en présence de Guy de Soissons, d’Hildegaire de Beauvais, d’Haidulphe de Noyon, de Theudon de Cambrai, d’Adalbéron-Ascelin de Laon, de Gibuin de Châlons, de Constance de Senlis, de Lindulphe de Térouane, de six archidiacres et de cinq abbés. La lettre du pape Jean XIII et la constitution d’Adalbéron (Decretum de reformatione cœnobii Mosomensis et monachis in eo constitutis) ont été imprimées dans les collections des conciles ; mais son discours manque dans toutes les collections, même, ce qui nous surprend, dans les Actes de la province ecclésiastique de Reims, publiés, en 1842, par S. E. le cardinal Gousset, t. I, p. 622. Les Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, dans le Synopsis conciliorum, placé à la suite de leur Mémoire sur une nouvelle collection des conciles de France (Paris, 1785, in-4°), indiquent, p. 69, les documents qu’ils se proposaient de publier sur ce premier concile du Mont-Sainte-Marie.

Concilium Remense habitum ab Adalberone mense septembri an. 975, in causa Theobaldi, qui episcopatum Ambianensem usurparat. Les actes de ce concile manquent ; il n’en reste plus que les Literæ synodales ad Theobaldum, c’est-à-dire une sentence d’excommunication portée, le 24 septembre 975, contre Thibaut, usurpateur de l’évêché d’Amiens, qui avait refusé de se présenter à un concile tenu par Adalbéron, le 3 juillet précédent. Cette sentence, imprimée dans les collections des conciles (Labbe, t. IX, p. 721, et Hardouin, t. VI, p. 701), est souscrite par Étienne[13], diacre de l’Église romaine et légat de Benoît VII, qui présida en cette qualité le concile.

5° En 985, il convoqua, au Mont-Sainte-Marie un concile provincial, pour traiter des intérêts des églises gouvernées par ses suffragants. On ne connaît de ce concile que l’avis de convocation qui se trouve parmi les lettres du prélat (32 epist., Migne, t.CXXXVII.p. 515).

Epistola qua Valonem quemdam ad concilium apud Galdonis Cortem anno 986 celebrandum evocat. C’est la troisième lettre imprimée (p. 506) dans la collection citée de Migne.

Conventio de Villa Vindenissa inter Manassem comitem et canonicos Remenses facta, ab Adalberone subscripta et firmata. Dans l’appendice de l’édition de Flodoard, publiée par le père Sirmond, p. 404 vers.

Conventio de Villa Virtutis inter Heribertum comitem et canonicos Remenses, subscripta et confirmata ab Adalberone. Ibid., p. 405 vers. Cet acte, comme celui qui précède, paraît se rapporter à l’an 973. L’une et l’autre pièce ont été publiées par Sirmond d’après un manuscrit d’Igny, où se trouve l’épitaphe précitée d’Adalbéron et qui se termine par le passage suivant : Nec prœtereundum reor quod omni anno dies defunctionis ejus venerabiliter recolitur, et eleemosyna panis et vini copiosa pauperibus distribuitur, quœ etiam eleemosyna Mandatum Adalberonis nuncupatur. Sciendum quoque est, quomodo istius eleemosynæ sumptus paretur, videlicet de domo, quœ vocatur Hospitale pauperum, annonæ sextarii IV, de camera frumenti IV, de horeo indominicato annonæ modius unus, et vinum quod sufficiat.

9° En 987, il se tint à Reims un concile composé, selon Gerbert, des évêques de toute la France. On y excommunia Arnoul, fils naturel du roi Lothaire, et chanoine de Laon, lequel était accusé de connivence avec son oncle, Charles de Lorraine, qui dévastait le pays pour revendiquer ses droits à la couronne. Si, en effet, ce concile appartient à l’année 987, comme S. E. le cardinal Gousset l’annote (ouvr. cité, tom. I, p. 628), il est à présumer que la convocation en a été faite par Adalbéron.

P. F. X. de Ram.

Gallia Christ. nov., t. IX, p. 57. — Ceillier, Hist. gén. des auteurs sacrés, I. XIX, p. 675. — Marlot, Hist. eccl. Rhem., t. II, p. 1. — Rivet, Hist. litt., t. VI, p. 444, et Paquot, Mém. litt., t. XIV, p. 351, in-8°.


  1. Hontheim. Hist. diplom. Trev., t. I, p. 257.
  2. Epist. 16 et 59, alias 30 et 103, Apud Bouquet, t. IX, pp. 277-290.
  3. D’Achery, Spicilegium, t. II, p. 563, col. 2, et p. 564, col. 2.
  4. Apud Bouquet, t. IX, p. 129.
  5. Illarum partium eruditissimo.. Adalberone. Folcuinus, de Abbatibus Lobbiensibus, cap. VII.
  6. Part. 2, epist. 18.
  7. Gerb., Epist. 74.
  8. Quis eram, ut solus regem imponerem Francis ? Publica sunt hœc negotia non privata. Inter Gerberti epist. 122.
  9. C’est ce que porte la chronique de Mouzon. D’autres placent sa mort au 5 janvier et se fondent sur son épitaphe.
  10. Cette expression équivoque de Quinta dies fundentis aquas peut signifier, comme le remarque Paquot, le cinquième jour à compter de l’entrée du soleil au verseau, ce qui revient au 23 ou 24 janvier.
  11. Id momentum ac ea vis erat domini mei Adalberonis in causis pendentibus ab œterno, ut, eo in rerum principia resoluto, in primordiale chaos putaretur mundus relabi. Inter Gerberti epist. 122.
  12. Du Chesne, Hist. Franc. Script., t. II, p. 623.
  13. Et non par Jean, comme disent Ceillièr et Rivet.