Biographie nationale de Belgique/Tome 1/ALAIN DE LILLE

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ALAIN DE LILLE ou ALANUS DE INSULIS, théologien, philosophe, naturaliste, poëte, historien, occupe l’une des premières places parmi les écrivains les plus féconds de la fin du xiie siècle. Il a laissé après lui une si grande réputation de savoir, qu’il a été surnommé le Docteur universel, et souvent aussi Alain le Grand, Alanus Magnus. Malgré cette célébrité, son histoire est peu connue. Les biographes se sont contredits sur le lieu de sa naissance et sur l’année de sa mort ; on ne sait presque rien des actions de sa vie ni des emplois qu’il a exercés. A défaut de renseignements positifs, on a inventé des fables souvent absurdes, comme si, pour vanter un homme extraordinaire, il fallait nécessairement recourir au merveilleux. Dom Brial, sur les traces duquel nous aimons à marcher dans cette notice, a détruit avec un véritable esprit de critique les erreurs et les impertinences qu’on a débitées sur le compte de maître Alain de Lille, et, dans l’histoire de sa vie, il a indiqué quels sont les faits que l’on peut admettre comme certains. La distinction entre Alain, évêque d’Auxerre, (voir ce nom) et maître Alain de Lille a été établie dans la notice du premier. Ce sont bien certainement deux personnages différents. Plusieurs auteurs font du Docteur universel un Allemand, tout en avouant qu’il est né à Lille en Flandre. D’autres le croient Écossais, Espagnol ou Sicilien. Mais comme il est incontestable que le Docteur universel est l’auteur du commentaire sur les prophéties d’Ambroise Merlin, dont il est fait mention dans la notice d’Alain d’Auxerre et dont nous aurons bientôt à parler, il faut admettre, d’après son propre témoignage, qu’il naquit à Lille ou dans les environs de cette ville, peu d’années avant 1128. Vidi ego in Flandria, dit-il[1], quum puerulus adhuc essem, apud Insulam (unde oriundus fui), fœminam quamdam maleficam, quœ in maleficio suo comprehensa atque convicta, adjudicata est morti… Tempus illud fuit, quo comes Theodoricus ab Insulanis hominibus, Gandensibus quoque atquie Brugensibus, advocatus erat a terra sua in Flandriam tamquam legitimus Flandriæ hæres, reprobato comite Willelmo Normanno, qui nihil in Flandria hœreditarii juris habebat. On sait que Thierri d’Alsace fut inauguré comme comte de Flandre, dans les principales villes du pays, en 1128, immédiatement après la mort de Guillaume Cliton ou le Normand.

La date de la mort d’Alain de Lille a également donné lieu à des opinions les plus divergentes. Selon quelques écrivains, il serait mort en 1194 ; d’autres prolongent sa vie jusqu’en 1294 ou 1300. Albéric de Trois-Fontaines, qui vivait vers le milieu du xiiie siècle, place sa mort en 1202 : Apud Cistercium, dit-il[2], mortuus est hoc anno magister Alanus de Insulis, doctor famosus et scriptor ille Anticlaudiani, qui in theologia fecit artem quamdam prædicandi, et contra Albigenses, Valdenses, Judæos et Sarracenos libellum edidit succinctum ; et alia quædam illius habentur opuscula. L’auteur du Magnum Chronicon Belgicum, donne la même date et dans les mêmes termes[3]. Entre toutes les opinions, c’est à l’autorité positive d’Albéric de Trois-Fontaines qu’il faut s’arrêter. D’après lui, c’est donc à Cîteaux que mourut Alain, en 1202. Il fut inhumé, dans le cloître du monastère, près de l’entrée de l’église. Jean de Cirey, abbé de Cîteaux[4], fit ériger sur sa tombe, vers l’an 1482, un monument dont on peut voir la description dans Martène, Voyage littéraire, t. I, part. I, p. 214 ; dans les Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. IX, p. 229, et dans la Patrologie latine de Migne, t. CCXX, p. 42, où l’on a reproduit les prolégomènes de l’édition des œuvres d’Alain, publiée, à Anvers, par De Visch.

La tombe où Alain était représenté en habit de frère convers de l’ordre de Cîteaux portait l’inscription suivante :

ALANUM BREVIS HORA BREVI TUMULO SEPELIVIT,
QUI DUO[5], QUI SEPTEM[6], QUI TOTUM SCIBILE SCIVIT ;
SCIRE SUUM MORIENS DARE VEL RETINERE NEQUIVIT.

Deux siècles après, on y ajouta quatre vers, dont le troisième reporte sans fondement sa mort à l’année 1294. Beaucoup plus tard encore, on plaça, au-dessus d’un bas-relief du monument, une inscription en français. A côté de celle-ci, il y en avait une autre en latin qui donne une idée assez exacte des ouvrages d’Alain :

SUBJACET HUIC LAPIDI, TOTI VENERABILIS ORBI,
    ALANUS DOCTOR, QUEM DECET ALMUS HONOR.
THEOLOGIS AC ΡHILOSOPHIS MERITO SOCIANDUS,
    VATIBUS ANTIQUIS NEC MINOR IPSE FUIT.
EGREGIE SCRIBENS, PLANXIT, DOCUIT, RESERAVIT
    NATURAM, MORES, MYSTICA VERBA DEI.
INCLYTA GESTA MORES, JESU CECINIT, CLAROSQUE TRIUMPHOS,
    ARTES DEPINGENS, MILITIAMQUE POLI.
ELOQUII PICTOR, MORUM CENSOR, CYTHARISTA
    PYERIDUM, PIDEI BELLIGERATOR ERAT.
HIC MUNDUM FUGIENS, SUB RELIGIONIS AMICTU
    VIXIT ; ADHUC MANET HIC, EN TUMULATUS ADEST.

Un fait certain, acquis à la biographie si obscure du Docteur universel, c’est qu’il se retira à Cîteaux et qu’il y finit ses jours.

Henri de Gand, dit le Docteur solennel, mort en 1293, est le premier qui ait écrit, dans son catalogue De Viris seu Scriptoribus illustribus, qu’Alain eut la direction des écoles de Paris : Parisiis ecclesiasticæ scholæ præfuit. Mais ce fait, qui n’est confirmé par aucun monument du xiie siècle, reste fort douteux. D’ailleurs, Alain lui-même n’a jamais pris, dans aucun de ses ouvrages où il se nomme, la qualité de professeur de Paris, pas plus que celle d’évêque d’Auxerre. Avant sa retraite à Cîteaux, on trouve à peine, avec quelque certitude, des traces de l’existence du Docteur universel en France ou en Belgique. Dom Brial les a recherchées et a cru les découvrir en Angleterre. Nous devons résumer l’exposé de cette opinion, nouvelle en effet, mais très-vraisemblable. Les historiens anglais parlent d’un maître Alain duquel ils racontent plusieurs choses qui peuvent fort bien être attribuées à maître Alain de Lille : les dates s’accordent parfaitement. Gervais, moine de Cantorbéry, qui écrivait avant la fin du xiie siècle[7], nous apprend que maître Alain, après avoir été chanoine à Bénévent, embrassa la règle de Saint-Benoît dans l’église de Cantorbéry, et que, le 6 août 1179, il fut fait prieur du monastère, qui n’était autre que le chapitre de la cathédrale. Ce qui gêne dom Brial, c’est que, d’après Gervais, Alain était Anglais, Beneventanæ ecclesiæ canonicus sed natione Anglus ; mais, ajoute-t-il aussitôt, il est possible qu’Alain fût né à Lille de parents anglais, qui se trouvaient là accidentellement, et qu’il passa ensuite en Angleterre. Gervais, qui raconte fort au long comment Alain fut nommé, en 1186, abbé de Tewkesbury en Glocestershire (ouvr. cit., p. 1480), ne parle plus de lui après cet événement. C’est à l’abbé de Tewkesbury qu’on attribue une vie de saint-Thomas de Cantorbéry, publiée par le docteur Chrétien Lupus, dans les Epistolæ et Vita D.Thomæ, martyris et archiepiscopi Cantuariensis, et d’une manière plus complète par J.-A. Giles, dans les Alani prioris Cantuariensis postea abbatis Tewkesberiensis scripta quæ exstant. Londres, 1846, in-8°. L’abbé de Tewkesbury serait donc le même que maître Alain de Lille. Le commentaire sur les prophéties d’Ambroise Merlin, dans lequel maître Alain nous apprend qu’il est né à Lille, est évidemment un ouvrage composé par un auteur demeurant en Angleterre ou ayant eu de fréquentes relations avec ce pays. Les trois premiers livres du commentaire ne sont proprement qu’une histoire des rois d’Angleterre jusqu’au règne de Henri II, dans laquelle l’auteur s’étudie à montrer la conformité des images sous lesquelles Merlin a caché ses prédictions avec les événements consignés dans l’histoire. Ajoutons que les manuscrits des ouvrages d’Alain de Lille, qui sont indubitablement de lui et qu’on trouve dans plusieurs bibliothèques du continent, ne sont nulle part aussi nombreux qu’en Angleterre. Cela posé, nous admettons avec dom Brial qu’Alain aura composé ses premiers ouvrages, c’est-à-dire ses poésies, dans une localité de France soumise à la domination anglaise ; que sa réputation l’aura attiré en Sicile, sous le règne des enfants de Roger II ; qu’il y aura été fait chanoine de Bénévent[8] ; qu’à l’époque de l’expulsion des étrangers des Deux-Siciles, en 1169, il alla en Angleterre où il embrassa la vie religieuse[9] ; qu’il est possible qu’il ait accompagné, en 1179, non l’abbé de Cîteaux[10] mais l’archevêque de Cantorbéry au concile de Latran, dans lequel les erreurs des Vaudois furent proscrites ; qu’Alain y ayant fait preuve de savoir, ait été chargé par le pape d’écrire contre les nouvelles erreurs ; qu’à son retour en Angleterre, en 1179, il fût nommé prieur de Cantorbéry, première dignité dans cette Église après celle d’archevêque ; qu’enfin, pendant la vacance du siège, il soutînt si vigoureusement les droits du chapitre, qu’il indisposa contre lui le roi et le nouvel archevêque, lesquels le firent élire abbé de Tewkesbury, afin de l’éloigner et de le punir de son inflexible roideur. Les historiens anglais ne donnent plus d’autres détails sur sa vie. Il est assez probable qu’à la suite de nouveaux désagréments, il se démit de son abbaye pour repasser en France, où il composa quelques-uns de ses ouvrages, et qu’enfin il se retira à Cîteaux, où il mourut en 1202.

Un point digne de remarque, c’est que les écrivains anglais sont d’accord pour placer sous cette même date la mort de leur abbé de Tewkesbury[11].

Voilà les conjectures de dom Brial. Jusqu’à ce que l’on produise des preuves positives qui puissent les infirmer, nous les admettons comme de précieuses données historiques et comme des lumières propres à nous éclairer au milieu des ténèbres qui enveloppent l’histoire de maître Alain de Lille.

Ses œuvres ont été publiées pour la première fois à Anvers, en 1653, in-folio, par Charles De Visch, prieur de l’abbaye des Dunes à Bruges, sous le titre : Alani Magni de Insulis, Doctoris universalis, opera moralia, parenetica et polemica, tineis et blattis erepta, et notis illustrata. Cette collection a été reproduite, avec des additions, dans le t. CCX de la Patrologie latine de Migne, d’après laquelle nous allons donner la liste de ses ouvrages, en y ajoutant celle des écrits qui ne se trouvent pas dans les deux collections ou qui sont restés manuscrits.

Compendiosa in cantica canticorum in laudem Deiparæ Virginis Mariæ elucidatio (Migne, t. CCX, p. 51). Ce court commentaire, dont on conserve un manuscrit à la Bibliothèque royale à Bruxelles, n° 2296, prouve la vénération d’Alain pour la sainte Vierge. Un manuscrit de Saint-Martin de Tournai marque que le commentaire fut composé à la demande du prieur de Cluny. Si son nom y était exprimé, on aurait à peu près l’époque à laquelle Alain composa cet ouvrage.

Summa de arte prædicatoria (Ibid., p. 111). Par ces esquisses de sermons sur presque tous les sujets de morale, Alain paraît avoir voulu réformer les défauts des prédicateurs de son temps.

Sermones octo (Ibid., p. 197). Ces discours, publiés d’après un manuscrit de l’abbaye d’Alne, au diocèse de Liége, sont suivis d’un fragment de sermon sur les tentations, pour le jour de la fête de saint Augustin.

Sermones alii (Ibid., p. 222), trois discours extraits d’un manuscrit de l’abbaye des Dunes. Giles mentionne un manuscrit de la Bibliothèque Bodléenne d’Oxford, renfermant deux discours d’Alain, et un manuscrit existant autrefois à Louvain, dans lequel se trouvaient des discours et des lettres. Nous ignorons si ces pièces diffèrent de celles qui sont indiquées ici sous les nos 3 et 4.

Liber sententiarum et dictorum memorabilium magistri Alani de Insulis, concionatoribus ac in universum theophiliæ studiosis omnibus utilissimus (Ibid., p. 229). Ce sont des pensées détachées sur différents textes de l’Écriture sainte. Ce livre, également publié d’après un manuscrit de l’abbaye des Dunes, est appelé autrement Doctrinale altum, pour le distinguer du livre des paraboles, écrit en vers et qui a pour titre : Doctrinale minus, mentionné plus bas sous le n° 13.

Dicta alia, quæ communiter Mirabilia nuncupantur, sed forte melius Memorabilia (Ibid., p. 233), d’après le même manuscrit de l’abbaye des Dunes.

Opusculum de sex alis Cherubim (Ibid., p. 265), d’après un manuscrit de Saint-Vaast d’Arras. Cet opuscule est une explication allégorique du passage d’Isaïe, chap. VI : Vidi Dominum sedentem, etc. Alain en est le véritable auteur et non saint Bonaventure, parmi les œuvres duquel on en a imprimé une partie. Il en existe un manuscrit à la Bibliothèque royale à Bruxelles, n° 11902.

Liber pænitentialis, sive Methodus digne administrandi et suscipiendi sacramentum pœnitentiæ (Ibid., p. 279). Dans différents manuscrits, ce livre est dédié par Alain à Henri de Sully, archevêque de Bourges, de 1184 à 1200. C’est une instruction pour engager les pécheurs à retourner à Dieu par une sincère pénitence et pour diriger les confesseurs dans l’exercice de leur ministère.

De Fide catholica contrà hæreticos sui temporis, præsertim Albigenses, libri quatuor (Ibid., p. 305). Dans les deux premiers livres de cet excellent traité de controverse, Alain réfute une à une les erreurs des Albigeois et des Vaudois. Dans les deux livres suivants contre les juifs et les mahométans, il répond aux reproches qu’ils font aux chrétiens et démontre l’imperfection ou l’absurdité de leurs lois. De Visch ne connut d’abord que l’édition assez incorrecte des deux premiers livres donnée à Paris, en 1612, par Jean Masson ; il la corrigea d’après un manuscrit de l’abbaye de Parc. Plus tard, il reçut les deux autres livres, d’après un manuscrit de Citeaux, et les publia à la suite de sa Bibliotheca Script. ord. Cisterciensis, p. 410. En tête du premier livre se trouve une dédicace à Guillaume, seigneur de Montpellier, qu’Alain appelle son très-cher seigneur. Comme l’ouvrage ne fut composé qu’après le concile de Latran, de 1179, ce seigneur de Montpellier, dont il fait l’éloge, ne peut être que Guillaume VIII, fils de Mathilde, mort vers la fin de l’an 1202. La Bibliothèque royale à Bruxelles possède deux manuscrits de cet ouvrage, nos 894 et 14370.

10° Liber de plancia naturæ, contra Sodomiæ vitium (Ibid., p. 431). Ce livre, mêlé de vers et de prose, et publié d’après des manuscrits des abbayes de Parc et de Cisoing, est un conte moral dans lequel l’auteur suppose que la Nature lui apparaît en songe, pour se plaindre de la dépravation qui règne parmi les hommes, et surtout du vice de luxure, qui outrage plus directement la nature même. On en conserve un manuscrit à la Bibliothèque royale à Bruxelles, n° 3598.

11° Anticlaudianus, sive de Officio viri boni et perfecti libri novem (Ibid., p. 481). De Visch corrigea les éditions de Bâle, de 1536, et d’Anvers, de 1611, à l’aide des manuscrits des jésuites de Louvain et de Balthasar Moretus d’Anvers. Il en existe un manuscrit à la Bibliothèque royale à Bruxelles, n° 10052. Cet ouvrage, écrit entièrement en vers, est souvent désigné par le nom d’Encyclopédie, parce qu’il traite des connaissances nécessaires pour former l’homme vertueux, et qu’il entre dans de grands détails sur les procédés des sciences et des arts. Il est intitulé Anticlaudianus, non que ce soit une réfutation du poëme de Claudien contre Rufin, mais parce qu’il en est une imitation en sens inverse. Claudien suppose un complot de vices pour bannir de l’empire le règne de la vertu. Alain, au contraire, imagine un concert parmi les vertus pour chasser les vices de la terre. De tous les ouvrages d’Alain, c’est celui qui l’a rendu le plus célèbre. Il était déjà devenu classique au xiiie siècle. Il eut des commentateurs parmi lesquels on remarque Raoul de Lonchamp, Anglais, et Adam de la Bassée, chanoine de Lille. Legrand d’Aussy a donné, dans le t. V, p. 546, des Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, la notice d’une traduction libre en vers français de l’Anticlaudianus. Quant au temps où Alain composa cet ouvrage, on peut le deviner à peu près, s’il est vrai qu’il a eu en vue de critiquer, dans quatre vers du premier livre, chap. V, l’Alexandréide de Gauthier de Châtillon, son compatriote, et surnommé comme lui de Lille. Gauthier dédia son poëme à Guillaume de Champagne, mort archevêque de Reims en 1202, poëme par conséquent antérieùr à celui d’Alain.

12° De Incarnatione Christi Rhythmus perelegans, quo divinum id opus omnes artium liberalium regulas aspernatum fuisse perquam ingeniose cecinit (Ibid., p. 578). Le père Buzelin avait publié cette pièce, d’après un manuscrit de l’abbaye de Marchiennes, dans sa Gallo-Flandria, t. I, chap. VII. Du Boulai l’a insérée dans son Hist. Universitatis Parisiensis, t. II, p. 722. Dans cette prose rimée, Alain fait voir combien le mystère impénétrable de l’incarnation déconcerte toutes les règles qui sont la base de nos connaissances. A la suite de cette pièce vient un Rhythmus alter, quo graphice natura hominis fluxa et caduca depingitur (Ibid. p. 579), imprimé également par Buzelin et Du Boulai. L’auteur y représente, d’une manière très-élégante, l’instabilité de la vie humaine sous l’image d’une fleur qu’un même jour voit naître et mourir.

13° Doctrinale minus, alias Liber Parabolarum, (Ibid., p. 579), opuscule en vers, imprimé plusieurs fois et édité par De Visch, d’après un manuscrit de l’abbaye de Saint-Martin de Tournai. (Voir ci-dessus, n° 5.) Cet écrit contient de judicieuses maximes sur la morale, la philosophie naturelle et d’autres matières. Il a été traduit en vers français à l’usage de Charles VIII, roi de France, et imprimé avec des commentaires, à Paris, en 1536, in-16.

14° De Arte seu Articulis catholicæ fidei libri quinque (Ibid., p. 593), ouvrage de controverse, publié par Pez, dans son Thesaurus Anecdotorum, t. I, part. I, p. 475, d’après un manuscrit de l’abbaye de Saint-Emméran de Ratisbonne. Le premier livre traite de l’unique cause de toutes choses, c’est-à-dire de l’unité et de la trinité en Dieu ; le deuxième de la création du monde, des anges, de l’homme et du libre arbitre ; le troisième du Fils de Dieu, incarné pour racheter l’homme ; le quatrième des sacrements et le cinquième de la résurrection des morts. L’auteur suit la méthode des géomètres : il place à la tête de chaque livre des définitions, des distinctions, des pétitions ou demandes, des principes évidents par eux-mêmes, lesquels étant accordés, il faut admettre nécessairement toutes les conséquences qui en découlent. C’est donc avec raison que son ouvrage est intitulé : De Arte fidei catholicæ, et c’est à tort que ce titre se trouve transformé, dans quelques manuscrits, en celui de De Articulis fidei catholicæ.Dans un prologue, tenant lieu d’épître dédicatoire, Alain adresse son œuvre à un pape nommé Clément, qui doit être Clément III (1187-1191) ; il dit qu’il fait cette dédicace pour concilier à son ouvrage une plus grande autorité et parce qu’il appartient au pape de répandre par toute la terre la semence de la parole catholique.

15° Theologiæ regulæ (Ibid., p. 617). Écrit publié pour la première fois en 1755, sous le titre de Alani Magni regulæ theologiæ, par Mingarelli, dans son Anecdotorum fasciculus, p. 171, d’après un codex de la fin du xiie siècle des augustins de Bologne. C’est une explication de cent vingt-cinq axiomes théologiques, parmi lesquels il y en a qui laissent à désirer sous le rapport de l’exactitude, comme le remarque Mingarelli dans sa préface. L’ouvrage désigné dans plusieurs catalogues de manuscrits sous le titre de De Maximis theologiæ, est le même que celui-ci.

16° Liber de Distinctionibus dictionum theologicalium (Ibid., p. 685), d’après une édition de Deventer, de l’an 1477. C’est peut-être le même ouvrage dont on conservait, chez les chanoines réguliers de Saint-Martin à Louvain, un manuscrit sous le titre de Distinctiones terminorum theologicorum, et qui est indiqué dans la Bibliotheca Belgica manuscripta de Sanderus, p. 208, sous le titre de Memoriale Rerum difficilium. Alain dédie cet ouvrage à Ermengalde, dix-neuvième abbé de Saint-Gilles, dans l’évêché de Nîmes (1179 à 1195), Prologus Alani ad Hermengaldum abbatem Sancii Ægidii. C’est une explication, par ordre alphabétique, des termes bibliques et théologiques. Le même ouvrage porte, dans quelques manuscrits, le titre de Oculus et parfois de Oraculum Scripturæ sacræ, ou de Tractatus de diversis verborum significationibus secundum ordinem alphabeti. Quelquefois aussi on le désigne sous le titre de Æquivoca Alani ad Hermengaldum.

17° Commentaria in prophetias Merlini Angli, Francfort, 1608, ouvrage dont il a été question plus haut.

18° Alain était aussi alchimiste, s’il est vrai qu’il soit l’auteur d’un écrit inséré dans le Theatrum chemicum, t. III, p. 761, sous le titre de Dicta Alani de lapide philosophica ; mais cet écrit paraît appartenir à un autre Alain.

19° Dans l’opinion que nous adoptons, d’après l’autorité de dom Brial, maître Alain de Lille n’est autre que celui qui devint prieur du chapitre de Cantorbéry, en 1179, et abbé de Tewkesbury, en 1186. Les écrits dont on donne la paternité à celui-ci doivent donc être attribués à notre compatriote, c’est-à-dire la vie de saint Thomas de Cantorbéry et les letres réunies dans le recueil publié par Giles, en 1846.

20° De Visch, Pez, Fabricius, Sanderus et d’autres biographes indiquent encore divers écrits qui existaient autrefois en manuscrit dans plusieurs bibliothèques monastiques.

La partie la plus brillante des œuvres de maître Alain de Lille ce sont ses poésies. Quant à ses ouvrages philosophiques et théologiques en prose, ils renferment, eu égard à son époque, des choses assez remarquables, quoi qu’en pense dom Brial.

P. F. X. de Ram.

De Visch, Bibliotheca scriptorum ordinis Cisterciensis, p. 12. — Foppens, Bibliotheca latina, t. I, p. 36. — Bulæus, Hist. universitatis Parisiensis, t. II, pp. 197, et suivantes, et t. III, p. 400, et Hist. litt. de la France, t. XVI, p. 396.


  1. Alani Commentaria in prophetias Merlini Angli, lib. V, fol. 198, edit. Antverp.
  2. Édition de Leibnitz, p.429.
  3. Voir Struvius, Rerum Germanicarum Script, t. III, p. 219 ; édit. de Ratisbonne, 1726.
  4. Il fut abbé depuis 1476 jusqu’en 1501.
  5. L’Ancien et le Nouveau-Testament.
  6. Les sept arts libéraux.
  7. Gervasius monachus Dorobarnensis sive Cantuariensis, apud Twysden, Hist. Anglicanæ Scriptores, p. 1450.
  8. Ceci explique pourquoi des auteurs le font Sicilien.
  9. Gervais dit qu’en 1179, il y avait cinq ans qu’Alain était entré dans son noviciat.
  10. Parmi les fables qu’on a débitées sur maître Alain, voici celle qui regarde sa présence au concile de Latran : « L’abbé de Cîteaux, devant aller à Rome pour assister au concile convoqué par le pape, prit avec lui Alain pour lui servir de valet de pied et panser ses chevaux. Alain demanda en grâce à son abbé de le laisser entrer avec lui dans la salle du concile. On lui représenta que cela ne se pouvait pas, et qu’il serait difficile de tromper la vigilance des gardes. Il entra cependant caché sous la chape ou le manteau de l’abbé, et se plaça à ses pieds. Ce jour-là on discutait la doctrine des hérétiques du temps, et plusieurs étaient là pour rendre compte de leur croyance. La dispute s’engagea et les hérétiques semblaient avoir l’avantage. Alors Alain se levant, demanda à son abbé la permission de parler, et la demanda jusqu’à trois fois sans pouvoir l’obtenir. Mais le pape lui ayant permis de parler, Alain reprit la controverse, et réfuta si bien les hérétiques que l’un d’eux s’écria : Tu es le diable ou bien Alain ! Je ne suis pas le diable, répondit-il, mais je suis Alain. Dès ce moment, l’abbé voulut lui céder sa place ; Alain fut reconnu pour ce qu’il était et le pape ordonna qu’on attachat à sa personne deux clercs pour écrire sous sa dictée. » Hist. litt, de la France, t. XVI, p. 400.
  11. Voir Giles (ouvr. cil.), p. ix de la préface.