Biographie nationale de Belgique/Tome 1/ARENBERG, Louis-Engelbert, duc D’

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄  - Tome 1 Tome 2  ►




ARENBERG, Louis-Engelbert, duc D'



ARENBERG (Louis-Engelbert, duc D’), d’Arschot et de Croy, fils de Charles-Marie-Raymond, naquit à Bruxelles le 3 août 1750. A l’exemple de ses aïeux, il embrassa de bonne heure la carrière des armes ; mais un événement funeste le força, lorsqu’il n’avait encore que vingt quatre ans, de l’abandonner : il était à la chasse, dans le parc d’Enghien, avec plusieurs de ses amis ; l’un d’eux, par mégarde, lui tira un coup de fusil qui le frappa au visage et lui fit perdre la vue. Sa cécité n’empêcha point Marie-Thérèse de lui conférer, après la mort de son père, la charge de grand bailli de Hainaut (15 avril 1779); seulement, pour prévenir toute surprise, elle voulut que les actes et pièces qui émaneraient de lui en cette qualité fussent contre-signés par un secrétaire ayant prêté serment entre les mains du chef et président du conseil privé : elle lui conserva, du reste, comme elle l’avait fait à ses deux prédécesseurs, le pouvoir de nommer le magistrat de Mons, qui formait l’une des plus belles prérogatives attachées au grand bailliage (11 juillet 1779). Joseph II, le 30 décembre 1782, le créa chevalier de la Toison d’or. Ce monarque avait, en matière d’administration publique, des principes rigoureux : il n’admettait pas qu’une charge aussi éminente que celle de grand bailli pût être exercée par quelqu’un qui était privé de la vue; il trouvait mauvais aussi que le grand bailli de Hainaut ne résidât point à Mons : au mois de décembre 1787, sans avoir égard aux services que le père, l’aïeul et le bisaïeul du duc avaient rendus à sa maison, ni aux mécontentements que sa décision allait causer, alors que son système de réformes suscitait déjà tant d’opposition, il donna l’ordre au comte de Trauttmansdorff, son ministre plénipotentiaire à Bruxelles, « de faire immédiatement rendre vacant le grand bailliage de Hainaut. » Trauttmansdorff signifia au duc la volonté de l’Empereur en des termes qui ne souffraient point de réplique. Le duc lui fit une réponse pleine de dignité et de patriotisme : « Mon serment et mon devoir vis-à-vis de Sa Majesté, lui dit-il, m’ont empêché de lui offrir plus tôt ma démission du grand bailliage de Hainaut, persuadé que, dans ces derniers embarras, mon attachement pour l’auguste maison et mon zèle pourraient ramener la confiance, et par là concourir aux vues bienfaisantes de Sa Majesté. Il me suffit que mes services ne puissent plus lui être agréables pour que sur-le-champ je vous prie de lui présenter l’acceptation de ma démission. Mon état, il est vrai, pénible pour moi, m’a fait sentir en ces derniers instants tout son poids et son amertume : maison a des forces quand c’est l’honneur et l’attachement pour la patrie et le souverain qui nous guident, et ce sont eux qui ont présidé à toutes mes actions. »

Deux années après, toutes les provinces des Pays-Bas se soulevaient contre Joseph II et prononçaient sa déchéance. Le duc d’Arenberg, à la suite de sa rupture avec l’Empereur, avait quitté la Belgique ; il se hâta d’y revenir, et prit, dans les premiers temps, une part active à la révolution. Réintégré, par les états de Hainaut, dans la charge de grand bailli de la province, il se rendit, le 2 janvier 1790, à Mons, dont les habitants lui firent une réception enthousiaste. Le 4, il vint à Bruxelles ; il y fut accueilli avec toute sorte d’honneurs : des volontaires à pied et à cheval allèrent à sa rencontre ; une multitude de peuple se trouva sur son passage, le saluant de ses acclamations. Depuis l’expulsion des Autrichiens, les états de Brabant étaient en permanence ; il s’empressa d’aller occuper son siége dans leur assemblée. Mais l’esprit qui dominait aux états, où l’influence de l’avocat Vander Noot (voyez ce nom) était toute-puissante, n’était pas le sien ; comme son frère le comte de la Marck et le duc d’Ursel, son beau-frère (voyez ces noms), il avait épousé les opinions démocratiques de l’avocat Vonck (voyez ce nom). Le 11 janvier, il se fit agréger au serment de Saint-Sébastien, qui choisit le comte de la Marck pour son chef-doyen ; lui-même il fut élu chef-doyen du grand serment. Son installation dans cette dignité eut lieu le 10 février ; elle fut marquée par un incident qui produisit une grande sensation. Il s’était présenté, à la tête des cinq serments[1], à la Maison du Roi (Broothuys), sur la grand’place, lieu fixé pour la cérémonie ; le vin d’honneur lui avait été offert, et un compliment lui avait été adressé, qui se terminait par ces paroles : « Si l’ennemi de nos Provinces-Unies ose disputer nos droits…, monseigneur ! la victoire est à nous : nous en avons pour garant votre patriotisme, le sang héroïque que tant d’illustres aïeux vous ont transmis, notre valeur, celle de nos intrépides volontaires agrégés, et notre cri de guerre : Vive Arenberg ! » Alors on lui fut la formule du serment qu’il avait à prêter. Lorsqu’il eut entendu qu’il s’agissait de reconnaître la souveraineté des états de Brabant et d’y rendre hommage, il se refusa à ce qu’on réclamait de lui. Le lendemain il écrivit au commissaire du grand serment et aux chefs-doyens des autres une lettre, qu’il livra à la publicité, pour expliquer sa conduite : « Vous devez, leur dit-il, me rendre la justice de croire, vous à qui mes actions ont toujours été connues, qu’aucune considération au monde ne peut me faire oublier pour un seul instant ce que je dois à la patrie, quand tous les vrais amis de la liberté se réunissent pour assurer son bonheur. Pouvez-vous me croire capable de balancer entre mes propres intérêts comme membre des états et le grand intérêt du public, qui se demande aujourd’hui si les états ont une existence effective ? Non, messieurs, il ne peut être question entre vous et moi que d’un serment pour la conservation de priviléges que je respecte parce que leur utilité est évidente ; il ne peut être question que de la conservation du corps où vous m’admettez pour chef, et je ne pourrai prêter, pour cet objet, que le serment que je vous présente. » Par ce serment, il jurait de maintenir les priviléges et défendre les prérogatives, franchises et immunités du grand serment, ainsi que des autres serments de la ville, « pour le bonheur des habitants et de la patrie, la conservation de la liberté, la sécurité générale et individuelle et la félicité publique. » Quelques jours après, il réunit dans un banquet tous les chefs-doyens et doyens des serments et tous les officiers des compagnies de volontaires ; la table était de deux cent quarante couverts. A cette fête des toasts furent portés en l’honneur du parti démocratique et de ses chefs ; le duc lui-même proclama la suprématie de la nation sur les états. On peut juger si, par cette conduite, il s’était attiré l’animadversion des fanatiques partisans de Vander Noot : aussi, à la suite de la fameuse adresse où la société patriotique demandait que la nation fût consultée à l’égard de la forme de gouvernement à établir, se vit-il désigné à la colère du peuple, quoiqu’il n’eût point signé cette adresse[2]. Ce n’est pas ici le lieu de parler des pillages et des scènes de désordre dont Bruxelles fut le théâtre durant trois jours, les 16, 17 et 18 mars 1790 : le duc d’Arenberg, voyant avec douleur qu’une révolution faite pour rétablir le règne des lois et de la liberté aboutissait aux actes de violence les plus scandaleux, alla s’établir à son château d’Enghien dans le Hainaut. A dater de ce moment, il cessa de s’occuper des affaires publiques ; il ne revint même que rarement à Bruxelles, où ses démarches étaient surveillées. Quelque temps avant la restauration autrichienne, il partit pour l’Italie. Étant à Rome, il se réconcilia, par l’entremise du cardinal d’Herzan, avec l’empereur Léopold, qui lui fit offrir de lui rendre le grand bailliage de Hainaut ; il déclina cette offre, en alléguant les embarras que sa cécité lui causerait.

A la première entrée des Français en Belgique, sous le commandement de Dumouriez, les citoyens furent convoqués dans toutes les villes, pour se donner de nouveaux administrateurs : le 18 novembre 1792 eut lieu à Bruxelles, en l’église de Sainte-Gudule, une assemblée populaire qui procéda à l’élection de quatre-vingts représentants provisoires de cette ville ; le duc d’Arenberg était le vingtième et le duc d’Ursel le vingt quatrième sur la liste. Ce dernier siégea à l’hôtel de ville ; mais le duc d’Arenberg s’excusa, « sur sa situation et nommément sa cécité, » d’accepter les fonctions auxquelles il avait été appelé[3]. Après que les Français eurent, en 1794, occupé une seconde fois la Belgique, il se retira en Allemagne.

Le traité de Lunéville (9 février 1801), qui transféra à la république la souveraineté et propriété de tous les pays et domaines situés sur la rive gauche du Rhin, fit perdre au duc d’Arenberg, avec son duché, les comtés de Kerpen et de Kasselbourg, la seigneurie de Flöringen, la baronnie de Commern et la seigneurie de Harzeim, les seigneuries de Sassenbourg et de Schleyden dans l’Eyffel et quelques autres terres. Par le recez de la députation de l’Empire du 25 février 1803, et en exécution de l’article 7 du traité que nous venons de citer, il lui fut assigné, à titre d’indemnité, le comté de Recklinghausen, qui faisait partie de l’électorat de Cologne, et le bailliage de Meppen, dépendant de l’ancien évêché de Munster. Ces deux pays, dont la population est d’environ soixante et dix mille âmes, forment aujourd’hui le duché d’Arenberg. En 1815, le bailliage de Meppen a été placé sous la souveraineté du roi de Hanovre, et le comté de Recklinghausen sous celle de la Prusse.

Les biens du duc d’Arenberg en France et en Belgique étaient sous le séquestre depuis 1794. Pour les recouvrer, il se vit dans l’alternative, ou de les vendre dans le délai de deux ans, ou de les abandonner à ses fils, alors mineurs, à moins qu’il ne préférât céder à son fils aîné ses possessions d’Allemagne, avec tous les droits politiques qui lui compétaient comme membre de l’empire germanique, et rentrer en France avec ses fils puînés. Ce fut ce dernier parti qu’il adopta : en conséquence, un arrêté du gouvernement de la république, du 6 brumaire an XII (29 octobre 1803) leva le séquestre existant sur ses biens, sans toutefois lui accorder d’indemnité pour ceux qui avaient été aliénés. Il avait dû aussi renoncer à son titre de duc. Napoléon, devenu empereur, pour l’attirer à Paris, le fit comte de l’empire, sénateur, chevalier, puis officier de la Légion d’honneur et grand officier de l’ordre de la Réunion.

Après les événements de 1814, il revint en Belgique ; le 23 septembre de cette année, il reçut, à son château d’Héverlé, le prince souverain des Pays-Bas, Guillaume d’Orange, qui visitait, pour la première fois, la ville de Louvain. Dans le même temps, d’accord avec son fils, le duc Prosper-Louis, il rentra en possession du duché d’Arenberg. Il mourut à Bruxelles le 7 mars 1820. « Un grand nombre de vertus et de qualités aimables, dit un journal du temps, l’avaient fait respecter et chérir… Noble par caractère, bon par naturel, d’une humeur égale et douce, ses amis et tous ceux qui l’ont connu perdent en lui l’un de ces hommes dont chaque parole est l’empreinte d’une belle âme[4]. » Au témoignage de ses contemporains, il faisait, avec une dextérité singulière, servir ses autres sens à remplacer celui dont il était privé depuis sa jeunesse.

Le duc Louis-Engelbert avait épousé, le 19 janvier 1773, Pauline-Louise-Antoinette-Candide, fille du duc de Brancas-Villars, comte de Lauraguais ; il en eut quatre fils et une fille.

Gachard.


  1. Ces serments étaient : le grand serment des arbalétriers, le petit serment des arbalétriers ou serment de Saint-Georges, le serment des archers ou de Saint-Sébastien et de Saint-Antoine, le serment des arquebusiers ou de Saint-Christophe, et le serment des escrimeurs ou de Saint-Michel.
  2. Les Vandernootistes firent circuler cette horrible provocation :
    Vonck, d’Arenberg, d’Ursel, Walckiers, la Marck, Herries Godin,
    Sont de la Société patriotique les soutiens ;
    Et comme ils prétendent être du pays de la lumière, il faut, pour les contenter, les mettre au réverbère.
  3. Procès-verbaux des séances des représentants provisoires de Bruxelles, séance du 19 novembre 1792.
  4. L’Oracle, n° du 8 mars 1820.