Biographie nationale de Belgique/Tome 2/BEAUFORT-SPONTIN, Frédéric-Auguste-Alexandre, duc DE

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BEAUFORT-SPONTIN, Frédéric-Auguste-Alexandre, duc DE



BEAUFORT-SPONTIN (Frédéric-Auguste-Alexandre, duc DE). Homme d’État. Deuxième fils de Charles-Albert, comte de Beaufort et marquis de Spontin, il naquit à Namur le 14 septembre 1751. Il parut prédestiné, dès son berceau, au plus brillant avenir ; cependant peu d’existences furent aussi agitées que la sienne. Devenu orphelin à l’âge de deux ans. il fut placé, avec son frère, sous la tutelle de leur oncle paternel, Philippe-Alexandre, comte de Beaufort-Spontin, chambellan de l’impératrice Marie-Thérèse. Confiés plus tard à la direction d’un gentilhomme français, les deux frères furent conduits, en 1766, à l’Université de Turin, qui jouissait alors d’une certaine renommée, surtout pour ses chaires de jurisprudence. Mais, comme ils traversaient les escarpements des Alpes, l’aîné tomba dans un précipice, se brisa le crâne et mourut. Dès ce moment Frédéric-Auguste-Alexandre resta l’unique héritier des domaines et des titres de sa famille.

Après avoir consacré deux ans à l’étude du droit, il reprit le chemin des Pays-Bas, mais non sans avoir parcouru d’abord toute l’Italie, la Suisse et une grande partie de la France, recueillant partout cet enseignement suprême que procurent la vue des choses et le commerce des hommes. Aussi, lorsqu’il rentra dans sa patrie, il manifesta une maturité d’esprit rare, à cette époque un peu frivole, chez les jeunes gens de son âge et de son rang. Présenté par le comte Charles-Albert à la cour du prince Charles de Lorraine, investi alors du gouvernement général des Pays-Bas autrichiens, il plut à ce prince et obtint, en 1775, la clef de chambellan de l’impératrice Marie-Thérèse. Il avait alors vingt-quatre ans. La rectitude de son intelligence et la distinction de sa personne, autant que l’illustration de sa famille, firent du jeune marquis un des ornements de la cour. Bientôt une alliance conclue avec une des lignées les plus éminentes de l’Espagne acheva de le fixer au premier rang. Le 5 mai 1781, il épousa Marie-Léopoldine de Toledo, fille du duc de l’Infantado. C’est à cette occasion que l’empereur Joseph II l’éleva au rang de duc, sous le nom de Beaufort-Spontin, par lettres patentes du 2 décembre 1782.

Dès lors tout sembla sourire au jeune duc. A la jouissance d’une haute position sociale et d’une opulente fortune, était venu se joindre le bonheur domestique ; car il obtint successivement cinq enfants, un fils et quatre filles, de son union avec la duchesse de l’Infantado. Mais les jours d’épreuve allaient venir. On approchait de 1790, et la grande tempête qui allait bouleverser l’Europe s’annonçait. Les provinces belges étaient déjà elles-mêmes tout en feu. Elles avaient balayé le gouvernement autrichien, à l’occasion des réformes que l’empereur Joseph II avait essayé d’y introduire, et deux partis s’y étaient formés, l’un démocratique et constitutionnel, l’autre aristocratique et secondé par le clergé. Le duc de Beaufort-Spontin ne se rallia ni à l’un ni à l’autre, ayant trop de raison pour se rattacher à celui-ci et trop de traditions de famille pour se prononcer en faveur de celui-là. Il se tint donc à l’écart autant que sa position le lui permettait. D’ailleurs, un grave souci de famille avait commencé à le préoccuper, l’état précaire de la santé de sa femme. Puis survint la mort du duc de l’Infantado, événement qui le décida à partir avec toute sa famille pour l’Espagne, où il vécut dans la retraite pendant deux ans à peu près.

Ce temps avait suffi pour replacer la Belgique sous la domination autrichienne. Mais, dès le commencement du règne de Erançois II, le bruit se répandit que la guerre allait éclater entre l’Autriche et la France. C’en fut assez pour décider le duc à retourner dans sa patrie. Il rentra à Bruxelles le 2 mai 1792, mais pour y voir mourir sa femme deux mois après. Si ce deuil de famille fut grand pour lui, il eut bientôt à en porter un autre, celui de notre indépendance menacée par l’invasion française. Tant que dura l’occupation momentanée de nos provinces par les armées de la République, il se borna à conserver une position tout à fait passive. Mais, une fois que la campagne de 1793 eut replacé la Belgique sous l’autorité de l’Autriche, on le vit user de toute l’influence que lui donnaient son nom et sa position pour arrêter ou atténuer la violence des mesures réactionnaires auxquelles les conseillers du pouvoir ne semblaient que trop disposés. Ce rôle honorable, mais souvent difficile, ne put le rebuter, et il ne fit que lui concilier de plus en plus l’estime de l’empereur. Du reste, on sait que, durant la crise financière où se trouvaient nos provinces épuisées par les exactions que les agents de la Convention française y avaient exercées, l’autorité avait fait, en 1793, un appel au patriotisme et au dévouement des Belges pour subvenir aux besoins les plus pressants de l’armée. En cette circonstance, le duc de Beaufort avait donné l’exemple de la générosité en fixant volontairement à 272,000 francs sa cotisation annuelle pour toute la durée de la guerre.

Pour se rapprocher du théâtre des événements, l’empereur François résolut de se rendre lui-même à Bruxelles, où il arriva le 9 avril 1794, et il alla presque aussitôt rejoindre l’armée sur les frontières de la France. Mais la campagne fut courte : elle se termina le 25 mai par la bataille de Fleurus qui décida du sort de la Belgique, désormais incorporée à la France.

Durant le séjour que l’empereur avait fait à Bruxelles, il avait conféré au duc de Beaufort la double dignité de grand maréchal de la cour et deprcsident du tribunal aulique auprès de l’archiduc Charles-Louis investi, en 1793, de la lieutenance du gouvernement et de la capitainerie générale des Pays-Bas. Cette cour éphémère, emportée comme par un ouragan, le duc la suivit à Vienne, où il eut, deux années plus tard, en 1796, le malheur de perdre l’unique héritier de son nom. A ce malheur domestique vint se joindre bientôt la menace d’un autre désastre. Le duc se vit porté sur la liste des émigrés et tous ses biens furent séquestrés. Cependant il obtint, le 9 juin 1800, d’être rayé de la liste de proscription. Mais restait le serment de fidélité à la Constitution française exigé de tous ceux dont les noms avaient figuré sur les listes de l’émigration. Le duc ne le prêta point, et il se borna à faire simplement acte de présence en Belgique quelques jours avant le 2 décembre 1805, où la perte de la bataille d’Austerlitz mit l’Autriche à la discrétion de la France. Le traité de Presbourg ayant, bientôt après, rétabli la paix entre les deux puissances, il put retourner tranquillement à Vienne. Il y épousa en secondes noces, le 1er octobre 1807, Ernestine-Marguerite, comtesse de Stahremberg, fille du prince de ce nom et de la princesse Marie-Louise-Françoise d’Arenberg.

Une des principales préoccupations du duc était toujours de faire reconnaître sa qualité de sujet autrichien. Ses démarches à cet effet étaient sur le point d’aboutir, lorsque parut tout à coup un décret par lequel l’empereur Napoléon enjoignait à tous les Belges qui avaient accepté un service civil ou militaire d’une puissance étrangère de rentrer dans leur patrie avant le 9 avril 1809 ; car la guerre venait d’éclater de nouveau entre la France et l’Autriche. Compris dans les termes de ce décret, le duc de Beaufort se vit directement menacé, par la haute police de l’empire, de la confiscation de tous ses biens, situés en Belgique, s’il tardait à regagner le territoire français. Force lui fut donc de rentrer à Bruxelles, où il reçut aussitôt l’ordre de fixer sa résidence à Paris. Là rien ne fut épargné, ni séductions ni menaces, pour l’amener à se rallier au gouvernement impérial et à accepter la charge de chambellan à la cour de Napoléon. Il résista aux offres comme aux intimidations. Sur ce refus, il reçut l’ordre de renvoyer la clef de chambellan à l’empereur François II. Il la remit au prince de Schwarzenberg, ambassadeur d’Autriche en France, mais non sans faire connaître qu’il ne cédait qu’à la contrainte. Dès ce moment il vécut à Paris sous l’œil invisible, mais toujours ouvert, de cette police que le duc d’Otrante avait organisée avec un soin qui avait tous les caractères d’une véritable science.

Durant les trois années que le duc de Beaufort passa de la sorte à Paris, il ne reçut qu’à trois reprises l’autorisation de passer quelques semaines dans ses terres en Belgique. La troisième fois qu’il lui fut permis de revoir le sol natal, la nouvelle de la défaite essuyée par l’armée française à Leipzig, le 13 octobre 1813, se répandit dans nos provinces. Le 2 février suivant, l’avant-garde des armées alliées fit son entrée à Bruxelles. Les Pays-Bas hollandais étaient déjà rentrés en possession de leur autonomie. Mais les provinces belges, qu’allaient-elles devenir ? Après avoir invité, dans une proclamation, toutes les forces vives du pays à se rallier à la cause commune de l’Europe, les alliés voulurent laisser croire à la Belgique qu’elle serait constituée en nation indépendante, et ils organisèrent, dans ce dessein, un gouvernement provisoire composé entièrement d’éléments nationaux. Le 12 février 1814, le duc de Beaufort-Spontin fut nommé gouverneur général des Pays-Bas autrichiens, et on lui adjoignit un conseil composé du comte Eugène de Robiano, de M. de Limpens, ancien chancelier du Brabant, et de M. de la Vielleuse. Malheureusement, à ce conseil on ne laissa toute liberté d’action que pour régler les questions religieuses et rétablir les rapports entre l’État et l’Église, si gravement troublés durant la domination française. D’un autre côté, des commissions militaires, agissant au nom du gouverneur général, se livraient de leur propre chef à l’arbitraire en faisant arrêter les citoyens soupçonnés de sympathie pour le gouvernement déchu. Enfin, les partis étaient fort divisés sur la question de l’avenir réservé à notre patrie. Comprenant la nécessité d’avoir au moins l’air de permettre, dans une certaine mesure, aux aspirations populaires de se manifester, le prince de Saxe-Weimar, commandant en chef des alliés en Belgique, résolut de convoquer les notables du pays à l’effet de choisir une députation chargée de faire connaître aux souverains coalisés le vœu de la nation belge. Le duc de Beaufort, le marquis d’Assche et le marquis de Chasteler furent désignés par l’assemblée pour remplir cette mission. Mais quand la députation arriva à Chaumont, où l’empereur d’Autriche, l’empereur de Russie et le roi de Prusse se trouvaient en ce moment, le sort de nos provinces était déjà décidé. En effet, dans une stipulation secrète annexée au traité d’alliance que ces trois souverains avaient conclu avec l’Angleterre le 1er mars, et exprimée plus tard dans le traité de Paris et dans celui de Londres, il avait été convenu que les Provinces-Unies des Pays-Bas recevraient un accroissement de territoire qui devait être la Belgique.

C’en fut assez pour jeter le découragement dans l’esprit du duc de Beaufort, à qui pesait déjà la charge nominale et sans autorité effective dont il était revêtu. Aussi résigna-t-il, le 26 mars, ses fonctions de gouverneur général. Cependant l’empereur d’Autriche qui, dans une de ses entrevues avec le duc, lui avait rendu la clef de chambellan et conféré le titre de conseiller intime, tenait à le voir rester attaché à l’administration générale de nos provinces. Décidé à montrer jusqu’au bout son dévouement à la chose publique, il consentit à accepter les fonctions de président du conseil privé, et il continua à les remplir jusque sous le gouvernement provisoire du prince d’Orange, plus tard Guillaume Ier, roi des Pays-Bas.

Il fut un des premiers à pressentir le système politique et religieux que ce prince ne devait pas tarder à inaugurer dans le nouveau royaume et dont l’application amena la révolution de 1830. Dès la création de cet État, il considéra son rôle politique comme fini. Cependant le nouveau souverain ne se fit pas faute de lui offrir, en 1815, la présidence de la première Chambre de la législature. Le duc avait déjà refusé une éminente charge de cour, en se retranchant derrière sa qualité de sujet autrichien. Il déclina, cette fois encore, la haute distinction que le pouvoir tenait à lui faire accepter ; car il lui répugnait de jurer fidélité à une constitution qui avait été frauduleusement imposée à la Belgique. Ce refus n’empêcha pas le roi de faire, en février 1816, une nouvelle tentative pour rallier à son trône le chef d’une des premières maisons du pays. Non content de lui conférer les insignes de commandeur de l’ordre du Lion des Pays-Bas, il lui fit offrir les fonctions de grand maréchal de la cour, que le titulaire, comte de Mérode-Westerloo, venait de résigner après quelques mois d’exercice. Guillaume Ier fit plus : respectant les scrupules du duc au sujet du serment constitutionnel, il l’en dispensa. Dès lors le duc de Beaufort crut ne pas devoir persister dans son refus.

Mais il ne jouit pas longtemps de cette nouvelle faveur. Il mourut à Bruxelles, le 23 avril 1817, et sa dépouille mortelle fut transférée dans le caveau de l’église de Florenne.

André van Hasselt.

Van Heelu, Rymkronyk. — Hemricourt, Miroir des nobles de la Hesbaye. — Froissart, Chroniques. — Philippe de Comines, Chroniques. — Grammaye, Nanurcum. — Melart et Gorissen, Histoire de la ville et du château de Huy. — De Marne, Histoire du Comté de Namur. — Gaillot, Histoire du Comté de Namur. — Goethals, Histoire généalogique de la famille de Beaufort-Spontin.