Biographie nationale de Belgique/Tome 2/BLOIS, Louis DE

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BLOIS (Louis DE) ou BLOSIUS, abbé de Liessies, né au château de Donstiennes, au commencement du mois d’octobre 1506, mort à Liessies, le 7 janvier 1566. Son père, Adrien de Blois, seigneur de Jumigny, appartenait à la famille des comtes de Blois et des seigneurs de Châtillon ; sa mère, Catherine de Barbençon, était dame de Donstiennes, seigneurie située dans le Hainaut, à proximité de la ville de Beaumont. Comme ses cinq frères et ses quatre sœurs, Louis reçut dans la maison paternelle une éducation soignée. Doué d’une intelligence supérieure et d’une douceur de caractère qui le rendait agréable à tout le monde, il fit, en peu de temps, des progrès extraordinaires dans la science et sut se faire aimer de chacun. Aussi, jeune encore, fut-il envoyé, en qualité de page, à la cour de l’archiduc Charles, devenu plus tard l’empereur Charles-Quint. Il s’y distingua par les qualités de l’esprit et du cœur et gagna, en peu de temps, l’amitié du jeune archiduc, amitié qui ne fit que croître avec les années. Les parents de Louis fondaient déjà les plus légitimes espérances sur l’avenir de leur fils, lorsque un accident, en quelque sorte providentiel, vint donner subitement une direction nouvelle à la carrière du jeune homme : Un jour, il reçut à la tête une blessure qui nécessita une opération douloureuse. Le chirurgien ayant demandé, avant de la commencer, quelle forme il désirait que l’on donnât à l’incision à faire dans les chairs : « Celle de la croix de Bourgoyne » répondit aussitôt le jeune chevalier. Cette parole fit impression sur toutes les personnes qui l’entendirent. Louis lui-même ne put s’empêcher de le remarquer, comme si cette réponse, dans laquelle la vanité avait sa part, eût révélé un secret dessein du Ciel sur lui. Il résolut bientôt de quitter la cour, pour se retirer au monastère de Liessies qui suivait la règle de saint Benoît. Il n’avait que quatorze ans lorsqu’il prit cette détermination.

Après avoir terminé son noviciat sous la conduite habile de dom Jean Meurisse, il fut envoyé à l’Université de Louvain pour y étudier les belles-lettres et les sciences sacrées. Il y suivit, entre autres, au collège des Trois-Langues, les cours du célèbre Clénard, et se perfectionna, sous la direction de ce savant philologue, dans la connaissance des langues hébraïque, grecque et latine. Pour la théologie, il eut des maîtres non moins illustres, Ruard Tapper et Jean Driedo, avec lesquels il contracta une liaison étroite et se distingua parmi ses condisciples par ses progrès dans la littérature et les sciences théologiques. Aussi, lorsqu’en 1527, l’abbé de Liessies, Gilles Gippus, voulut, à cause de ses infirmités et de son âge avancé, s’adjoindre un coadjuteur, il jeta les yeux sur Blosius pour lui confier cette charge importante. Ce choix, quelque extraordinaire qu’il parut, reçut l’approbation unanime des religieux, même des plus âgés. Et cependant le candidat n’était pas promu au sacerdoce, et se trouvait encore à Louvain pour y terminer ses études. Le nouvel élu, en apprenant le choix qu’on venait de faire de sa personne, fut rempli de la plus profonde tristesse, et peu s’en fallût qu’il ne tombât dans le découragement. Il exprime ces sentiments dans une lettre écrite de Louvain, le 31 juillet 1527, et adressée à son ancien directeur, Jean Meurisse, maître des novices à l’abbaye de Liessies. Cette lettre a été publiée par Bollandus dans les Acta Sanctorum januarii, t. I, p. 436.

Louis, qui accomplissait sa vingt et unième année, demeura encore environ trois ans à Louvain pour achever de se perfectionner dans les sciences ecclésiastiques. La mort de l’abbé Gippus, arrivée le 2 mars 1530, l’obligea à retourner à Liessies, où une nouvelle élection faite par les religieux l’éleva définitivement à la dignité abbatiale. Ordonné prêtre le 11 novembre de cette année, il célébra sa première messe le lendemain, et fut béni et installé abbé de Liessies le jour suivant, au milieu d’un grand concours de personnes de toute condition.

Par la faiblesse de caractère de quelques abbés, et surtout par les guerres continuelles qui, à cette époque, obligeaient souvent les religieux à prendre la fuite, la discipline monastique s’était relâchée. Le prédécesseur de Blosius avait déjà conçu le projet d’une réforme, mais n’avait pu, à cause des circonstances, le mettre à exécution. Dès le début de son administration, Blosius dirigea tous ses efforts vers la suppression des abus. Sept années s’écoulèrent sans qu’il pût atteindre le but qu’il poursuivait. Ce ne fut qu’en 1537 qu’il lui fut donné de poser les bases de la réforme si longtemps méditée, mais arrêtée par l’opposition de quelques anciens religieux. Voici en quelle occasion : La guerre qui éclata cette année entre François Ier et l’empereur Charles-Quint fit craindre un instant une invasion française dans les provinces méridionales des Pays-Bas. L’abbaye de Liessies, située sur les confins de la Belgique et de la France, fut abandonnée par les religieux, qui se dispersèrent pour aller chercher un asile dans différents monastères et dans les maisons de refuge fondées par l’abbé Gippus, à Mons et à Ath. Blosius se retira dans cette dernière résidence avec trois religieux, disposés à embrasser la réforme qu’il voulait opérer. Il vit bientôt, à sa grande joie, accourir de tous les côtés d’autres religieux fugitifs, qui demandaient aussi à suivre, dans sa rigueur primitive, la règle de saint Benoît. Leur nombre s’accrut de jour en jour, et Blosius, encouragé par ces succès, songeait à s’établir définitivement à Ath, lorsque l’empereur Charles-Quint, pressé par quelques-uns des religieux qui étaient retournés à Liessies, en 1538, après la conclusion de la trève, enjoignit à Blosius et à ceux qui se trouvaient avec lui à Ath, de rentrer à l’abbaye primitive. L’ordre de l’empereur fut exécuté aussitôt ; et, dès l’année 1539, Liessies reprit son ancienne splendeur. Guidé par de sages conseillers, le jeune abbé saisit l’occasion de son retour pour mitiger, en faveur de quelques religieux moins fervents, la réforme sévère dont il avait fait l’essai à Ath. Cet adoucissement apporté à la règle de saint Benoît produisit les plus heureux résultats. Aussi Blosius introduisit-il ce changement dans les nouveaux statuts qu’il rédigea pour sa communauté, statuts qui, après avoir été en vigueur durant l’espace de six ans, furent solennellement approuvés, en 1545, par le souverain pontife Paul III.

Blosius était le père et le modèle des religieux. Il brillait au milieu d’eux par l’éclat de ses vertus et par sa sainteté. Il fut un des premiers, en Belgique, à recommander les exercices spirituels institués par saint Ignace. Il se rendit auprès des pères de la Compagnie de Jésus, récemment établis à Louvain, pour y faire ces exercices sous leur conduite, et engagea plusieurs religieux de Liessies à suivre cet exemple. Dès ce moment, il témoigna aux Jésuites une affection et un dévouement sans bornes, n’épargnant aucune occasion pour les favoriser et les défendre auprès des grands et même à la cour. Témoin la lettre adressée, vers l’année 1559, à Viglius, président du conseil d’État, où il réfute les accusations dont les disciples de saint Ignace étaient l’objet de la part de leurs adversaires.

L’abbé Louis déploya un grand zèle dans tout ce qui pouvait contribuer à l’embellissement de son abbaye. Il en agrandit les jardins et les entoura de murailles ; il construisit une magnifique chapelle pour y déposer les reliquaires et les objets du trésor sacré de Liessies ; enfin, il fit dresser des plans pour l’agrandissement du chœur de l’église du monastère et l’amélioration des dortoirs des religieux. Sa mort prématurée ne lui permit pas de mettre la main à ces projets, qui furent exécutés cependant par ses successeurs.

La bibliothèque de l’abbaye de Liessies se développa considérablement du temps du vénérable abbé De Blois. Par ses soins, ce dépôt littéraire s’enrichit d’un grand nombre de volumes concernant l’hagiographie, et d’une des plus riches collections de passionnaires, martyrologes et vies manuscrites de saints, qui existaient à cette époque. Aussi peut-on dire, sans exagération aucune, que, grâce à Blosius, l’abbaye de Liessies eut l’honneur de donner naissance à la grande œuvre des Bollandistes. « Le père Héribert Rosweydus, professeur à Douai, « dit le cardinal Pitra, passant, selon son usage, ses loisirs de professeur à visiter les bibliothèques des abbayes de nos provinces, se prit à chercher de préférence quelques vies de saints. L’abbaye de Liessies lui fournit un grand nombre de passionnaires, et ce fut là qu’il conçut le premier dessein des Acta Sanctorum[1]. »

Charles-Quint, monté sur le trône impérial, n’oublia pas le jeune page, son ami d’enfance ; toute sa vie il conserva pour lui nue grande estime et une bienveillance particulière, qu’il lui manifesta en plusieurs circonstances. Il lui offrit la dignité abbatiale de la célèbre et importante abbaye de Saint-Martin, à Tournai ; mais l’abbé de Liessies la refusa, et se rendit à Bruxelles auprès de l’empereur « pour lui demander de pouvoir vivre et mourir dans son abbaye. » Plus tard, en 1556, lorsque le siége épiscopal de Cambrai fut devenu vacant par la mort de Robert de Croy, Charles, qui avait déjà abdiqué en faveur de son fils Philippe, voulut encore y faire nommer l’abbé de Liessies ; mais Louis de Blois fit tant d’instances, qu’il fallut renoncer à la réalisation de ce projet.

Pendant tout le temps qu’il fut à la tête de l’abbaye de Liessies, Blosius se distingua aussi par une charité sans bornes. Le nom de père des pauvres, qui lui fut donné dans tout le pays, dit assez avec quelle générosité il secourait les malheureux.

Blosius avait eu le bonheur de gouverner l’abbaye de Liessies pendant environ trente-quatre ans, lorsqu’un accident vint enlever le vénérable abbé à l’affection de ses religieux. Un jour, visitant des maçons qui dressaient un échafaudage pour une construction nouvelle, il se heurta violemment la jambe contre une poutre étendue à terre. La blessure qui eu résulta lui causa une fièvre lente que la science s’efforça en vain de combattre. L’état du patient s’aggrava insensiblement. Après trois mois de soufrances, sentant que ses forces l’abandonnaient, le malade voulut recevoir le Saint-Viatique. Peu d’instants avant sa mort, recueillant ses forces, il fit une touchante allocution qui nous a été conservée et adressa à ses religieux les adieux les plus tendres. Il cessa de vivre après quarante-cinq ans de profession monastique, et trente-cinq ans de prélature. Son corps fut enterré à l’entrée du chœur de l’église de l’abbaye ; une simple plaque en marbre ne contenant que le nom et l’année de la mort fut placée sur la sépulture, conformément aux désirs du défunt. Cependant, au commencement du siècle suivant, les religieux de Liessies voulurent consacrer à la mémoire de leur vénérable abbé une tombe moins modeste ; ils érigèrent au milieu du chœur un beau mausolée dans lequel l’archevêque de Cambrai, François Vander Burch, transféra le corps de Louis de Blois, le 15 juin 1631. Ils y placèrent l’inscription suivante :

D. O. M. R. D. LUDOVICO BLOSIO HVJVS MONASTERII ABBATI XXXIV NOBILI BLESENSIVM SANGVINE. RELIGIOSA VITA ASCETICIS LIBRIS MONASTICÆ DISCIPLINÆ RESTAVRATIONE DOMI FURISQ. CLARISSIMO CVM ANNIS A MORTE LXV SUB VICINO SEPULCRI SVI LAPILLO JACVISSET ANTONIVS ABBAS XXXVII MONACHIQ. LÆTIENSES DVLCISSIMO PATRI SVO TRANSLATIS HVC VENERANDIS EJVS OSSIBVS AC HONORIFICENTlUS RECONDITIS PLÆ GRATITVDINIS ET VENERATIONIS ERGO ÆVITERNÆ POSTERORVM MEMORIÆ HOC MONIMENTVM ANNO SALVTIS M. DC. XXXI POSVERVNT REXIT ANNIS XXXV VIXIT LIX.

Le monument de Blosius disparut en 1793, et sa sépulture fut violée comme celles des autres religieux. C’est ce qui nous a engagé à transcrire ici la longue épitaphe qui couvrait son mausolée.

Blosius nous a laissé un grand nombre d’écrits remarquables, imprimés plusieurs fois. La première édition des œuvres complètes de Blosius en latin fut faite à Louvain chez Jean Bogardus, 1568, in-fol. ; elle fut réimprimée et augmentée successivement à Cologne, en 1572, 1589, 1606, 1615, 1618 et 1625 ; à Paris, en 1622, et à Augsbourg, en 1626. Les éditions les plus complètes sont celles de l’imprimerie plantinienne d’Anvers, de 1632, et d’Ingolstadt de 1726.

La plupart des ouvrages de Blosius sont des traités ascétiques, composés pour l’usage des religieux confiés à sa direction. Voici les principaux : 1° Speculum monachorum à Dacryano, ordinis S. Benedicti abbate, conscriptum, antehac numquam excusum. Ce traité, dans lequel Blosius se cache sous le pseudonyme de Dacryanus du grec δαϰϱυωγ (pleurant), fut publié à Louvain, en 1538, chez l’imprimeur Barthélemi Gravius. L’auteur y déplore l’affaiblissement de la discipline monastique. Cet ouvrage a été traduit plusieurs fois en français, entre autres par l’abbé de La Mennais, sous le titre suivant : Le Guide spirituel, ou le miroir des âmes religieuses. Cette traduction a eu plusieurs éditions. — 2° Paradisus animæ fidelis, qui comprend quatre parties : I. Canon vitæ spiritualis ; II. Cimeliarchion piarum precularum ; III. Medulla psalmodiæ sacræ ; IV. Officium horarum de Jesu et Maria. Quelques-unes de ces parties ont été publiées séparément. — 3° Psychagogia sive animæ recreatio libris IV distincta, collecta ex variis tractatibus D. Aurelii Augustini. — 4° Sacellum animæ fidelis partibus III distinctum. — 5° Institutio spiritualis perfectioris vitæ cultori utilissima. — 6° Brevis regula et exercitia quotidiana tironis spiritualis. — 7° Consolatio pusillanimium ex scriptis Sanctorum et paraclesis divina ex sacris Litteris deprompta. — 8° Margaritum spirituale partibus VI distinctum. — 9° Conclave anima fidelis partibus IV distinctum. — 10° Instructio vitæ asceticæ.

Blosius publia aussi quelques ouvrages polémiques et une traduction d’un opuscule de saint Jean-Chrysostome, dont voici les titres : 1° Collyrii hæreticorum libri II. — 2° Facula illuminandis et ab errore revocandis hæreticis accommodata. — 3° Epistola ad matronam ab hæreticis seductam. — 4° Comparatio regis et monachi ; libellus ex græco S. Joannis Chrysostomi a Ludovico Blosio latine redditus. Blosius fit cette traduction lorsqu’il était encore étudiant à Louvain et la dédia, sous la date du 1er mai 1527, à son ami Jean de Molembais.

Nous nous bornons à donner les titres des principaux ouvrages de Blosius, sans en indiquer les différentes éditions ; nous passons également sons silence les traductions françaises, flamandes, allemandes, anglaises, italiennes et espagnoles, d’un grand nombre d’opuscules. On trouve des renseignements sur ces points dans les biographies insérées en tête des éditions des Œuvres complètes de Blosius et dans la Notice des écrits du vénérable Louis de Blois, publiée par Mgr de Ram[2].

Parmi les maîtres de la vie spirituelle qui se sont distingués depuis le moyen âge, Blosius est, sans contredit, un des plus illustres. Les nombreuses éditions des traités ascétiques qu’il a composés, et les versions qui en ont été faites dans toutes les langues vivantes de l’Europe, suffiraient au besoin pour lui faire décerner ce titre. L’onction et la grâce qui caractérisent tous ses écrits l’ont fait comparer souvent à saint François de Sales et à Fénelon. « S’il est deux hommes qui se ressemblent au point de vue moral et intellectuel, dit M. Le Glay, c’est assurément Louis de Blois et Fénelon….. Chez l’un comme chez l’autre, douceur constante et parfaite dignité de mreurs ; touchante égalité d’humeur dans les circonstances les plus diverses ; mesure sans effort et toute naturelle dans les démarches comme dans les paroles. Tous deux se sont peints au vif et au vrai dans leurs écrits qui ne sont, pour ainsi parler, que la saillie, l’expression de leur âme. Portés l’un et l’autre à cette forme de piété tendre que l’on nomme mysticisme, ils ont laissé aux cœurs pieux, aux esprits contemplatifs, des trésors de méditations, des sources intarissables où la dévotion la plus délicate et la plus expansive trouvera sans cesse à puiser. »

E.-H.-J. Reusens.

Vie de Louis de Blois, imprimée en tête des différentes éditions tle ses œuvres complètes. — Bollandus, Acta SS. Januarii, t. I, p. 430 et suiv. — Le Glay, Louis de Blois dans les Archives hist. et litt. du Nord de la France, etc., 3e série, t. V. — De Ram, Hagiographie nationale, t. I, pp. 73-100.


  1. Études sur la collection des Actes des Saints
  2. Hagiographie nationale, t. I. pp. 93-99.