Biographie nationale de Belgique/Tome 2/BODEGHEM, Louis VAN

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BODEGHEM (Louis VAN) ou BOEGHEM, architecte, né à Bruxelles vers l’année 1470, mort en 1540. Ce grand artiste, sur lequel on n’a encore publié aucun travail important et dont le nom a été maintes fois défiguré par les écrivains étrangers[1], est appelé indifféremment, dans les documents, Lovyck ou Lodewyck van Boeghem (1496), Van Bueghem (1497-1498), Van Bodeghem (1503-1504, 1525), Van Boedeghem (1520, 1524, 1525), Van Bueghem (1503, 1558) ou Van Bodeghem. Il signait Lowyck van Boghem, évidemment par contraction pour Van Bodeghem, du nom d’un village (Bodeghem ou Beughem-Saint-Martin) voisin de Bruxelles, d’où sa famille était sans doute originaire.

Dès le commencement du XVe siècle on trouve des Van Bodeghem habitant Bruxelles et inscrits dans le métier des maçons, des tailleurs de pierres, des sculpteurs et des ardoisiers. En 1413, un tailleur de pierres, Jean van Buedeghem, figure dans la confrérie de Saint-Jacques, de cette ville. Le père de Louis s’appelait Liévin van Boeghem dit De Neve (le même Liévin van Boedeghem qui fut reçu bourgeois de Bruxelles en l’année 1468-1469 ?), et sa mère Marguerite de Wespelaer. Liévin était non-seulement un marchand et un tailleur de pierres, mais encore un sculpteur de quelque renom. En 1486, il exécuta, pour la grande salle de l’hôtel de ville de Bruges, une statue de la Vierge, entourée du duc Charles le Téméraire, de Marie de Bourgogne et du roi Maximilien. L’indication du lieu de la naissance de Louis nous est fournie par la chronique manuscrite de Rouge-Cloitre, écrite par Van Opstal, où on le qualifie de « célèbre architecte bruxellois… »

A la fois maçon, tailleur de pierres et marchand de pierres. Van Bodeghem débuta par des travaux obscurs, mais qui préparèrent sa célébrité et commencèrent l’édifice de sa fortune. En 1503, il était employé par le comte de Nassau aux travaux de son palais (l’ancienne cour, renfemnant actuellement les musées) avec deux autres artistes, également appelés à parcourir une brillante carrière : Henri van Pede, l’architecte de l’hôtel de ville d’Audenarde, et Laurent Kelderman. Un jour, tous trois se trouvaient à l’auberge dite la Bourse (de Borse), au marché, à Bruxelles, lorsque Jean Hinckaert, l’un des sergents de l’ammanie, y arrêta un particulier que l’on accusait d’avoir tiré son couteau, et lui prit son épée. Van Pede et ses compagnons arrachèrent l’arme à Hinckaert et le blessèrent. Cette affaire aurait pu avoir des suites graves, si le comte de Nassau n’avait usé de son influence en faveur de ses « ouvriers » (wercklieden) ; grâce à lui, ils en furent quittes pour une amende de soixante couronnes de vingt-quatre sous (ou dix-huit livres de gros). Nous ne citons cette anecdote que pour faire remarquer combien le caractère énergique, violent même de Van Bodeghem, se révèle déjà dans cet incident de sa jeunesse.

Les fonctions importantes auxquelles notre artiste fut bientôt appelé témoignent de l’estime que l’on avait conçue pour ses talents. Il fut nomme arpenteur ou mesureur juré du duché de Brabant : une première fois, avec Jean De Raet, le 13 mai 1507 ; une seconde fois, le 16 mars 1517-1518 ; après avoir été, à deux reprises remplacé en cette qualité par Jean van Aelst : d’abord le 5 juin 1512, puis le 18 mars 1517-1518, il résigna ces fonctions en faveur de Michel van Veenen (le 1er mars 1524-1525). A la mort d’Antoine Kelderman, il devint maître des maçonneries ou architecte du prince en Brabant et dans le pays d’Outre-Meuse, au traitement annuel de 20 livres de gros (commission en date du 13 octobre 1512, confirmée le 15 décembre 1515), et conserva cet emploi jusqu’à sa mort ; il eut pour successeur Pierre van Wynhoven. Henri van Pede, alors architecte de la ville de Bruxelles, lui fut donné pour lieutenant ou suppléant le 27 février 1525-1526.

De cette époque datent les travaux qui assignent à Van Bodeghem une place considérable dans nos annales architectoniques. Kelderman avait connnencé le bel édifice, appelé la Maison du Roi ou Maison au Pain (Broothuys), qui fait face à l’hôtel de ville de Bruxelles ; Van Bodeghem en continua la construction ; ce fut lui qui fit le plan de la distribution intérieure, mais il ne put continuer à s’occuper de cet édifice avec assiduité, Marguerite d’Autriche, gouvernante générale des Pays-Bas, ayant jeté les yeux sur lui pour une tâche plus grandiose. Son ami Van Pede prit alors la direction des travaux de la Maison du Roi, qu’il conduisit jusqu’à leur entier achèvement.

M. Baux, l’archiviste du département de l’Ain, est le premier qui restitua à Van Bodeghem l’honneur d’avoir construit la basilique de Brou, tandis que d’autres écrivains français attribuaient cette gloire à Jean Perréal, de Paris. On soutint que celui-ci composa les dessins de l’église et du couvent adjacent, dirigea et mena à entier achèvement l’édification des bâtiments claustraux et commença l’église, qu’il fut forcé d’abandonner, ayant été appelé en France pour le service du roi. Van Bodeghem, à ce que l’on ajoute, se borna à reculer de quelques pieds le tracé ordonné par son prédécesseur pour le creusement des fondations ; Marguerite resta si éprise des dessins de Perréal que par son testament elle ordonna, dans le cas où elle ne vivrait pas assez longtemps pour voir l’édifice terminé, d’en suivre les indications après sa mort.

L’erreur de ceux qui ont soutenu cette thèse est évidente. L’aspect seul de l’église de Brou leur donne un éclatant démenti. En effet, ainsi que le fait remarquer un écrivain français, c’est une œuvre flamande dans son ensemble comme dans ses détails. « Le voyageur qui a visité Anvers, Bruges, etc., reconnaît sur le champ la parenté de l’église de Brou avec les constructions de style flamand. Les églises de notre voisinage qui se rapprochent le plus de son époque n’ont aucun des caractères spéciaux qui distinguent l’église de Brou. Celle-ci est tout à fait à part, avec ses ouvertures en cintre surbaissé, sa colonne coudée, sa fusion du lobe et de la pyramide tangente à l’ogive, ses colonnes divisées en deux parties par des colliers, le pignon suraigu de sa façade, dont les côtés sont composés de deux courbes chacun et qui cache le toit par son développement. »

Les pièces officielles confirment pleinement l’opinion de M. Baux. On lit en effet, dans un exposé des travaux qui avaient été effectués à Brou à la date de 1522, que ce fut Van Bodeghem qui jeta les fondements de toute l’église, du clocher, du grand portail ; qu’il bâtit le chœur, les chapelles, le transept ou croisée, avec ses deux portails ; que ce fut par ses soins et sous sa direction que les ogives de la croisée et de la nef furent exécutées, le clocher élevé jusqu’à la hauteur du faîtage, les sépultures construites, le retable de la chapelle de la Vierge sculpté, nombre de statues entreprises et achevées. Pendant les années suivantes, l’entreprise continua à être poussée avec énergie et fut enfin achevée.

Si les splendides tombeaux de Marguerite d’Autriche et de son époux, le duc Philibert de Savoie, avec les ornements qui les surchargent, sont dus à l’habile ciseau de Conrad Meyt, ce fut Van Bodeghem qui en conçut le dessin, et lorsque Conrad se chargea de ce travail et accepta les conditions qu’on lui offrit, ce marché fut conclu en présence, non-seulement de la duchesse et de ses principaux conseillers, mais encore de « maître Louis van Boghen, commis par ma dite dame à la conduicte de l’édifice de Brou. » (14 avril 1526.) Van Bodeghem et Meyt ne vécurent pas en bonne intelligence, et plus d’une fois il fallut intervenir entre ces deux artistes, également fiers de leur talent, également susceptibles.

Van Bodeghem s’occupa également des splendides vitraux qui garnissent les vastes fenêtres de la basilique. La somme de soixante-trois livres quatorze sous de gros lui fut payée, en l’année 1526, pour quatre et grandes « belles verrières, » dont trois furent placées « au croison du cœur » et une « dans la chapelle d’icelle lez ledit cœur. »

C’est donc à juste titre qu’on revendique pour Van Bodeghem l’honneur d’avoir élevé ce temple, l’une des merveilles de la France orientale. C’est avec un orgueil légitime, quoique peut-être excessif, qu’il fit sculpter sur la façade les quatre vers suivants, dont le sens est aussi obscure qu’empathique :

Concepit mater, Philibertus parturiebat,
Mox uxor peperit sed genitore carens,
Adfuit obstetrix Lodovicus, quo duce, fœtus
Æditus œternum conspiciendus erit.

C’est-à-dire : « Une mère l’a conçu (il s’agit de l’édifice) ; Philibert l’enfanta. Mis au monde par une épouse, il lui manquait un père, lorsque Louis se présenta comme accoucheur ; par ses soins, le fœtus, entré dans la vie, put contempler l’éternité. »

Du Saix, qui a écrit l’oraison funèbre de Marguerite et qui fut probablement, l’auteur de cette pédantesque inscription, qualifie Van Bodeghem de « très-savant géomètre et architecte » (præstantissimo illi geometræ nec inferiori architecto Ludovico). Dans un poëme spécialement consacré au temple de Brou, il lui prodigue des louanges exagérées :

Sur tous ceulx Loys maistre sera.

Vitruvius, le maistre charpentier,
N’eust à cestuy donné escharpe entier
N’y attouche, mais perdu contenance,
Et d’ung Flamand eust suivy l’ordonnance.
Archimédès, le Syracusien,
Pausanias, le Grec Césarien,
Qui l’ont vaincqu en la géografie
Et desquelz tant Grèce se glorifie,
Eussent notez ses lignes et pourtraictz.

En compulsant les documents se rattachant à la construction de l’église de Brou, on rencontre le nom de Van Bodeghem, accompagné des qualifications les plus glorieuses ; ici c’est : « noble maître Louis de Boghen, architecte de tout l’édifice de Brou » (nobilis magister Ludovicus van Boghen, architector totius ædificii de Brou) ; là : « noble maître Louis, maître et directeur principal des travaux de Brou » (nobilis magister Ludovicus, magister et rector præcipuus operum de Brou). Enfin la renommée populaire, devançant une trop tardive réhabilitation, associa le nom de l’édifice à celui de l’architecte, qu’elle baptisa Louis de Brou.

La mort de Marguerite d’Autriche fut un coup fatal pour Van Bodeghem ; cette princesse l’aurait sans doute largement récompensé si elle avait vécu. L’église de Brou ne fut consacrée que le 22 mars 1532, deux ans après que Marguerite avait cessé de vivre. A peine terminée, elle fut laissée dans l’abandon et il fallut d’actives et de nombreuses démarches pour obtenir du gouvernement les sommes indispensables à sa conservation.

L’église de Notre-Dame de Bourg, non loin de Brou, s’était écroulée au mois de décembre 1514. Les magistrats de cette ville, émerveillés de la science de maître Louis, se décidèrent à attendre son retour avant de prendre une résolution au sujet des travaux de restauration. L’architecte bruxellois s’aboucha, en effet, avec eux, mais ses plans ne furent pas adoptés. Toutefois, en 1536, se trouvant en présence de nouvelles difficultés, on se rappela ses propositions et on résolut de les suivre pour la restauration du chœur de l’église.

Quoique Van Bodeghem passât souvent ses étés dans la Bresse, on ne l’oubliait pas dans sa patrie, où son intervention était souvent réclamée, lorsqu’il s’agissait d’examiner des travaux considérables de maçonnerie ou d’en constater l’achèvement. Ce fut lui qui présida la commission qui visita, en 1525, les travaux de la Maison du Roi ; ce fut encore lui qui, avec deux autres experts, examina la partie de la tour de l’église d’Anderlecht dont la construction était due à maître Matthieu Kelderman, de Louvain, Jean Looman et Jean Ooge, et qui déclara, le 20 février 1525-1526, que ceux-ci avaient reçu cent cinquante florins de plus qu’on n’aurait dit leur payer.

Chargé par Marguerite d’Autriche de tracer les dessins du monument du frère de cette princesse, François, mort tout jeune à Bruxelles, notre architecte acheta, le 3 mars 1524-1525, par-devant les échevins de Bruxelles, une sépulture de marbre noir qui appartenait à un maître de carrières dinantais. Le monument fut sculpté par Guyot de Beaugrand et décora jusqu’à la fin du siècle dernier l’église de Saint-Jacques sur Caudenberg.

En 1532, on demanda à Van Bodeghem un plan pour la nouvelle chapelle du Saint-Sacrement dans l’église des Saints Michel et Gudule, mais son projet n’obtint pas la préférence. En 1534, de concert avec le charpentier, maître Guillaume Zegers, il visita l’emplacement sur lequel l’empereur Charles-Quint voulait faire ériger la nouvelle galerie de son palais de Bruxelles, galerie dont notre architecte fit le plan et surveilla la construction. Il exécuta un grand nombre de travaux de second ordre dans les bâtiments dépendant du domaine et fut, notamment, chargé de réédifier la tour des Chartes, au château de Vilvorde, qui avait été incendiée par la foudre. Il mourut, en 1540, alors que l’on travaillait encore à cette tour, et ce fut son successeur, Pierre van Wynhoven qui contrôla les dernières fournitures faites par les entrepreneurs.

Van Bodeghem s’était fiancé à Anne van Aelst dite Tote, le 30 août 1496. De son mariage naquit, entre autres enfants, un fils nommé François, qui fut l’un des conseillers de la ville de Bruxelles en 1555 et en 1559 et de qui descend la noble famille des vicomtes de Beughem. Un arrière-petit-fils de François, Jean-Ferdinand de Beughem, devint évèque d’Anvers.

Van Bodeghem habitait à Bruxelles rue de Laeken, à l’endroit de cette rue où s’opère la jonction des rues actuelles du Canal et du Pont-Neuf. Les receveurs et commis à la police de cette ville lui cédèrent, le 26 mars 1520 et moyennant un cens annuel de cinq florins, le bâtiment qui s’élevait en cet endroit en travers de la voie publique et que l’on appelait la Petite porte de Laeken. Il possédait aussi une habitation à Laeken. Son goût pour les arts est attesté par le beau livre d’heures, daté de 1526, que l’on conserve au séminaire épiscopal de Bruges et dans lequel on rencontre, tantôt son nom : Louich van Boghem, tantôt les lettres Louis V. Bhé, tantôt les initiales L. V. B., à côté d’un écusson portant d’or à trois bandes d’azur. La devise Jusques à la fin rappelle à notre souvenir que, chargé d’un travail colossal, Van Bodeghem ne sentit jamais défaillir son courage et que Marguerite d’Autriche n’eut pas à se repentir de la préférence qu’elle lui avait accordée.

Alphonse Wauters.

Archives du royaume de Belgique et Archives de la ville de Bruxelles. — Baux, Recherches historiques et archéologiques sur l’église de Brou. Bourg, 1844, in-8°. — Histoire de Bruxelles et Histoire des environs de Bruxelles, passim. — Messager des sciences Historiques. passim. — Annales de la Société d’émulation de Bruges, t. II. p. 165.


  1. Baux le nomme Van Boghen, le Magasin pittoresque de l’année 1850, p. 21, Wamboglem.