Biographie nationale de Belgique/Tome 2/BODUOGNAT

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BODUOGNAT, chef des Nerviens, ne nous est connu que par la sanglante et glorieuse bataille livrée aux Romains, l’an 57 avant Jésus-Christ, sur les bords de la Sambre.

Au lieu de se laisser décourager par la soumission successive de leurs alliés, les Nerviens, bravant les menaces de César, avaient fièrement déclaré que jamais le conquérant romain ne verrait le visage d’un député de leur nation. Après avoir conduit les femmes, les vieillards et les enfants dans un lieu sûr, entouré de marais et de bois, tous les hommes en état de porter les armes s’étaient réunis sur la rive droite de la Sambre. Ils y furent rejoints par leurs voisins les Atrébates et les Véromanduens, résolus, comme eux, à défendre énergiquement l’indépendance de la Gaule belgique. Ils avaient pris position au sommet boisé d’une vaste colline qui, par une pente uniforme et douce, descendait jusqu’au bord de la rivière[1].

Plusieurs Gaulois, échappés du camp de César, se rendirent auprès de Boduognat. Ils l’informèrent de l’approche du général romain et lui dirent que les légions s’avançaient en laissant entre elles un espace considérable, encombré d’une grande quantité de bagages. Ils émirent l’avis qu’il serait aisé de disperser la première légion et de piller ses bagages, au moment où elle arriverait en vue des Nerviens. Ils croyaient que les autres troupes, effrayées de ce desastre, plieraient à leur tour après une faible résistance.

Boduoguat accueillit ce conseil avec d’autant plus d’empressement que la nature du sol et les précautions prises par les Nerviens opposaient de sérieux obstacles au déployement de la cavalerie romaine[2]. Il ignorait que César avait trop de prudence et d’expérience pour ne pas modifier, dans le voisinage de l’ennemi, un ordre de marche suivi dans les temps ordinaires.

Les Romains ne tardèrent pas à paraître.

A la suite du rapport des centurions envoyés en reconnaissance, César avait résolu d’établir son camp sur une colline de la rive gauche qui, de même que celle occupée par les Nerviens et en face de ceux-ci, descendait vers la Sambre par une pente insensible. La cavalerie fut envoyée en avant. Six légions suivaient, groupées en une masse compacte. Les bagages étaient relégués à la queue de la colonne, sous la garde de deux légions récemment levées. L’ordre de marche indiqué par les transfuges gaulois était complètement modifié.

Aussitôt que les Belges, qui ignoraient ce changement, aperçurent la tète des équipages, ils s’élancèrent du bois qui les abritait, descendirent la colline au pas de course, traversèrent la Sambre et se précipitèrent sur les Romains avec une fureur indicible. César et ses lieutenants, qui se croyaient à la veille de rencontrer l’ennemi, mais qui ne s’attendaient guère à le voir paraître en ce moment, furent surpris par cette brusque et fougueuse attaque. La plupart des légionnaires, travaillant aux retranchements ou dispersés dans la campagne pour recueillir du bois et du gazon, eurent à peine le temps de saisir les armes. Ils se rangèrent au hasard sous la première enseigne venue, et César lui-même fut forcé de s’emparer du bouclier d’un soldat. Les Atrébates, placés à l’aile droite, et les Véromanduens, qui formaient le centre, furent assez promptement repousses ; mais la résistance fut plus longue et plus opiniâtre à l’aile gauche, où combattaient Boduognat et les soixante mille Nerviens placés sous ses ordres. César et son armée s’y trouvèrent à deux doigts de leur perte. Dèbordant les flancs des légions qui leur étaient opposées, abattant les enseignes, tuant les chefs, dispersant la cavalerie, les Belges pénétrèrent jusqu’au camp de l’ennemi, portant partout le désordre et le carnage. La tactique savante et les armes perfectionnées des Romains purent seules triompher de leur bravoure. Les Nerviens qui tombaient au premier rang étaient aussitôt remplacés par ceux qui les suivaient ; les cadavres s’amoncelaient et, du haut de cette horrible éminence (ut ex tumulo), ceux qui survivaient renvoyaient aux ennemis leurs propres javelots. Le combat ne cessa que lorsque Boduognat et la presque totalité de son armée furent couchés dans la poussière. « Il n’y avait plus à s’étonner, s’écrie César, que des hommes si intrépides eussent osé traverser une large rivière, gravir des bords escarpés et combattre dans une position désavantageuse ; car rien ne semblait au-dessus de leur courage. »

Si l’héroïsme de Boduognat et de ses compagnons d’armes ne suffit pas pour préserver le sol natal de la souillure de l’invasion, ils eurent du moins la gloire de léguer un immortel exemple aux générations futures. Pour avoir la mesure de leur courage et de l’effroi qu’ils avaient causé aux envahisseurs, il suffit de rappeler que le Sénat romain, en apprenant cette victoire si chèrement achetée, ordonna qu’on ferait pendant quinze jours des sacrifices aux dieux du Capitole. « Jamais, dit Plutarque, on n’en avait fait autant pour aucune victoire. »

César affirme que la race et le nom des Nerviens furent presque entièrement anéantis dans cette bataille (prope ad internecionem gente ac nomine Nerviorum redacto). Il raconte que le nombre de leurs sénateurs se trouvait réduit de six cents à trois, et que de soixante mille hommes en état de porter les armes, il en restait à peine cinq cents[3]. Ce passage des Commentaires pèche par une incontestable exagération. Les Nerviens furent si peu anéantis qu’on les voit reparaître, avec des forces redoutables, dans les campagnes suivantes. Ils prirent notamment une part importante à la révolte d’Ambiorix (voyez ce nom) et au siége du camp de Q. Cicéron.

J.-J. Thonissen.

César, Commentarii de bello gallico, liv. II. — T. Livius, Epitome, CIV. — Plutarchus, Cæsar, XXIII. — Florus, l. III. — Appianus, Bellum gallicum. — Paulus Orosius, Historiæ, l. VI, ch. vii. — Cicéro, Epistolœ ad Quintum fratrem, III, 8. — Napoléon III, Histoire de Jules César, t. II. — Schayes, La Belgique avant et pendant la domination romaine, t. I. — Amédée Thierry, Histoire des Gaulois, t. III.


  1. Napoléon III place à Mons le lieu où les Nerviens conduisirent les vleillards, les femmes et les enfants. Il croit que leur camp était établi sur les hauteurs d’Haumont et celui de César sur les hauteurs de Neuf-Mesnil, de l’autre côté de la Sambre (Histoire de Jules César, t. II, p. 109). Les érudits sont loin de se trouver d’accord sur ces trois points. Les diverses opinions ont été résuméeS par T. Schayes (La Belgique avant et pendant la domination romaine, 2e édit, t. I, p. 349).
  2. De tout temps très-faibles en cavalerie, les Nerviens avaient l’habitude de tailler et de courber de jeunes arbres, dont les branches, dirigées horizontalement et entrelacées de ronces et d’épines, formaient des haies semblables à des murs (ut instar muri hœ sœpes munimenta prœberent). Aujourd’hui encore, dans quelques parties du Hainaut, on rencontre des haies à peu près pareilles.
  3. Suivant l’abréviateur de Tite-Live (CIV), mille hommes armés avaient réussi à se sauver.