Biographie nationale de Belgique/Tome 2/BOURGOGNE, Jacques DE

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
◄  Tome 1 Tome 2 Tome 3  ►



BOURGOGNE (Jacques DE), seigneur de Falais-sur-Méhaigne et de Bredam ou Brigdamme en Zélande, était fils de Charles de Bourgogne, pair du comté de Hainaut, seigneur de Bredam, Falais, Ham-sur-Sambre, Lovendegem, Somerghem, Baudour et Fromont, et de dame Marguerite de Werchin, fille du sénéchal du Hainaut. On a prétendu qu’il était né vers 1505, au château de Baudour, et qu’il mourut sans postérité en 1557. La première partie de cette assertion peut être vraie ; quant à la seconde, elle est infirmée par nos recherches. Ce n’est point notre personnage, mais bien la première femme qui décéda en 1557. Jacques de Bourgogne dut au sang du duc Philippe le Bon, qui coulait dans ses veines, la faveur d’être le compagnon de jeu et d’étude du jeune Charles-Quint, et l’avantage, beaucoup plus grand, de connaître mieux que personne le caractère de son futur souverain. Ses sympathies pour la reforme religieuse que, dès l’âge de quinze ans, il avouait hautement, décidèrent son père à le retirer de la cour et à l’envoyer à l’Université de Louvain. D’où avaient pu lui venir cependant des opinions aussi compromettantes? Nous croyons devoir les attribuer au culte que, dans sa famille, on professait pour les écrits et la personne d’Érasme. Une de ses tantes, la marquise de Vere, poussait l’admiration pour l’auteur de l’Éloge de la folie jusqu’à lui servir une pension, et deux de ses oncles, l’abbé de Middelbourg et François de Falais, ne juraient que par lui. Son séjour à la célèbre école de Louvain ne le corrigea nullement. Jean de Laski qu’il y avait rencontré, l’avait mis en rapport avec les réformateurs de la Suisse et de l’Allemagne. Il perdit son père en 1538, et, bientôt après, il épousa Yolande de Bréderode, dame de haute naissance, qu’il savait partager ses sentiments. A partir de ce moment, quand il lui arrivait d’écrire à Calvin, sa femme ne manquait jamais de joindre une lettre au paquet. Une partie de cette correspondance a été publiée en 1744, chez Wetstein, à Amsterdam, en un volume in-octavo, sous le titre de : Lettres de Jean Calvin à Jacques de Bourgogne, seigneur de Falais et de Bredam, et à son épouse Yolande de Bréderode. Certes, ce sont là des documents précieux, mais combien l’eussent-ils été davantage, si les confidences du sire de Falais avaient pu y être jointes! Nous avons voulu combler cette lacune; nous avons fouillé dans ce but les archives et les bibliothèques, et n’ayant rien découvert, nous avons fini par croire que Baudouin avait emporté ces lettres avec d’autres papiers, si, toutefois, Calvin ne les avait point détruites après sa rupture avec son disciple et son correspondant. Le réformateur le connaissait bien, et il s’arrangea toujours en lui donnant des conseils de manière à se conserver sa confiance et ses sympathies. Quand Jacques de Bourgogne se déroba aux curiosités de l’Inquisition et vint s’établir à Cologne, Calvin s’empressa de lui envoyer un chapelain, et, deux ans plus tard, le 9 février 1546, il lui dédia une première édition de son Commentaire sur la première Épître de saint Paul aux Corinthiens. Charles-Quint ne tarda point à savoir que son ancien confident s’était choisi un exil volontaire. Il lui envoja un messager pour l’inviter à rentrer aussitôt aux Pays-bas. Jacques de Bourgogne répondit de bouche que l’état de sa santé s’opposait à ce voyage, et, ne se croyant plus en sûreté à Cologne, il remonta le Rhin en bateau jusqu’à Strasbourg. Là, il composa, au mois de septembre 1546, une apologie de sa conduite adressée à l’Empereur. Il se proposait de la lui remettre lui-même, mais il fut trompé dans son attente. Charles-Quint ne vint point à Strasbourg. Il chercha alors un imprimeur et un bon traducteur latin. Il s’adressa pour cela à Calvin, qui lui recommanda successivement Sébastien Castallion et Des Gallars. Aucun d’eux ne s’étant empressé de mettre la main à l’œuvre, François Baudouin d’Arras, alors réfugié à Genève, leur fut préféré. Celui-ci, ayant terminé sa traduction au mois d’août 1547, l’envoya à Bâle, à Jacques de Bourgogne, en lui prodiguant force belles paroles : « Je loue et remercie Dieu, lui écrivait-il, de cette tant admirable vertu et constance dont il vous fortifie à l’encontre de toutes les tentations qui se dressent pour esbranler les Chrestiens : et d’autant plus que tout l’effort de l’ennemy en vostre regard est tellement renversé qu’il en demeure confus et le Seigneur en est glorifié. »

Peut-être est-ce ici le lieu d’observer que les meilleurs juges en matière d’héroïsme sont justement ceux qui en sont incapables. L’apologie fut d’abord imprimée en français, mais sans nom, ni lieu, ni date, sous le titre de : Excuse composée par Messire Jacques de Bourgoigne, seigneur de Fallez et de Bredam, pour se purger vers la Majesté impériale des calumnies à luy imposées à l’occasion de sa foy de laquelle il fait confession. L’auteur en distribua quatre cents exemplaires et en fit vendre tout autant par Wendelin, le libraire de Bâle. L’édition latine, également ornée des orgueilleuses armoiries de l’auteur, fit son apparition quelques mois plus tard, en mars 1548. Le titre porte : Apologia illustris D. Jacobi à Burgundia, Fallessi, Bredamque domini qua apud Imperatoriam Majestatem injustas sibi criminationes dilluit, Fideique suæ confessionem edit. Jacques de Bourgogne espérait-il par là obtenir la révision de son procès et rentrer dans la jouissance de ses biens confisqués? Sa franchise est trop grande pour nous permettre de le croire. Il voulait simplement, lui qui avait vécu dans l’intimité du César flamand, donner un bon conseil à ses pairs, les seigneurs des Pays-Bas. Ce qui le prouve, c’est qu’il eut un instant la pensée de leur dédier son Apologie, mais Calvin l’en dissuada en lui observant que ce serait les compromettre sans profit. Les rapports de notre banni avec le réformateur genevois, si bons, si intimes même tant qu’il avait résidé à Cologne, à Strasbourg ou à Bâle, s’aigrirent bientôt après qu’il fut venu habiter Genève. Les causes du dissentiment sont diversement rapportées. La principale est l’orgueil de race du grand seigneur froissé coup sur coup par la proposition de Calvin de marier une de ses sœurs à son ami Viret, et par l’audace de son chapelain, Valérand Poulain, qui soupirait pour l’une de ses proches parentes, mademoiselle de Willergy. Ce qui, après cela, devait suffire pour combler la mesure fut le refus de Calvin d’intercéder auprès du magistrat en faveur du médecin de la famille de Bourgogne, Jérome Bolsec, qu’on avait jeté en prison, le 16 octobre 1551, comme blasphémateur. Jacques de Bourgogne, dont la santé avait toujours été chancelante, et qui s’était retiré à la campagne, à Veigy, dans la terre de Gex, était très-souffrant à ce moment-là. Bolsec seul, d’après lui, pouvait le guérir de ce qu’il appelait « ses maladies d’hiver. » Il se fâcha donc grandement de la sentence d’expulsion qui frappait son médecin et la considéra comme un mauvais procédé à son égard. « Qu’a fait après tout maître Jérôme? écrivait-il aux syndics de Genève. Il a parlé à la congrégation librement de sa doctrine, ce qui me semble estre permis à tout chrestien. « C’était rompre en visière avec le parti orthodoxe, avec Calvin surtout, dont la douce compagne n’était plus là pour tout arranger. On doit se garder d’ajouter foi à tout ce que Bolsec a raconté sur ce sujet dans sa Vie de Calvin. Ce fut son procès qui décida Jacques de Bourgogne à quitter le pays de Genève pour aller vivre sur les terres de Berne, et non point Calvin qui aurait poursuivi de ses assiduités la femme de son ami, et lui aurait dit un jour : « Votre mari ne saurait aller loin. Quand il sera mort nous nous marierons ensemble. » La comtesse n’aurait jamais souffert un pareil langage. Elle n’était plus, comme le prétend Bolsec, jeune, belle et gaie; elle avait perdu trois enfants en bas âge, et sa sante était profondément altérée. Elle succomba, en 1557, dans le château que son mari avait acheté dans les montagnes vaudoises. Après sa mort, Jacques de Bourgogne revint habiter Strasbourg, où il épousa une compatriote, Isabelle de Rymerswale, qui lui survécut et lui donna un fils, qui fut élevé dans la religion réformée. Ce dernier fait, que nous avons constaté aux archives de la ville de Cologne, fait tomber toute supposition se rapportant à un changement de croyance de notre personnage. Sa vie, dont nous avons cru devoir rapporter tous les faits saillants, a bien son mérite. Elle est un commentaire exact des transformations qui s’opérèrent en Belgique dans les idées religieuses pendant la première moitié du xvie siècle; elle peut être considérée de même comme un prélude au Compromis des nobles et nous aider à mieux comprendre ce grand fait historique.

C. A. Rahlenbeck.

Voir les ouvrages cités dans la notice. — Archives de la ville de Genève. Pièces hist. n° 1494. — L. Galesloot, Jacques de Bourgogne (Revue trimestrielle, Bruxelles, 1862, t. II). — S. Van Leeuwen, Batavia illustrata, S’Gravenhage, l686, t. II. — Gerdesii Scrinium antiquarium, t. IV. — Te Water, De reformatée in Zeeland, Middelbourg, 1766. — Arch. de Cologne. Lettre d’Isabelle de Rymerswale de 1570. — Bull. du Bibliophile Belge, t. XVII.