Biographie nationale de Belgique/Tome 3/BREUGHEL, Jean (le vieux)

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BREUGHEL (Jean), dit de Velours, le vieux, fils aîné de Pierre, le vieux, peintre de fleurs, fruits, animaux et paysage avec figures, naquit à Bruxelles en 1568, un an seulement avant la mort de son père. Sa grand’mère maternelle, Marie Bessemers, veuve de Pierre Coucke, d’Alost, était peintre; c’est elle qui fit la première éducation artistique de l’enfant; elle lui apprit à dessiner et à peindre à la détrempe. Voyant les précoces dispositions de son petit-fils, elle le plaça ensuite chez Pierre Goetkint, ou Goekindt le vieux, afin qu’il y apprît à peindre à l’huile. Ce maître était marchand de tableaux, et n’a point laissé de traces dans l’histoire de l’art; il mourut en 1583, alors que Jean Breughel n’avait encore que quinze ans, et, par conséquent, il est certain que le jeune homme dut achever ses études dans un autre atelier. Cependant le nom de ce troisième maître n’est pas parvenu jusqu’à nous. Ses études étant finies, le premier soin de Breughel fut de partir pour visiter l’Italie et, selon plusieurs auteurs, l’Allemagne. Ainsi Descamps nous raconte qu’il alla d’abord à Cologne où ses tableaux, représentant alors exclusivement des fleurs et des fruits, eurent un immense succès. Ce qui rend vraisemblable son séjour dans plusieurs localités allemandes, c’est la faveur constante dont il fut l’objet de la part de plusieurs princes de ces pays, pour lesquels il exécuta une foule de compositions. L’épitaphe du maître, qui nous a été transmise par copie, mentionne la faveur toute particulière dont l’honorait l’empereur Rodolphe II. Lorsque, un peu plus tard, il arriva en Italie, il se mit à reproduire les magnifiques vues qui l’entouraient; dès lors le paysage, sans lui faire abandonner son premier genre, l’occupa plus fréquemment; son goût naturel lui fit choisir les meilleurs modèles, lui fit étudier les plus grands paysagistes et les plus beaux sites de l’Italie; aussi devint-il, en peu de temps, un artiste de premier ordre. Il fut, vers cette époque, distingué par le cardinal Frédéric Borromée, neveu et successeur de saint Charles, à Milan. Ce devait être vers 1593; car Mariette rapporte qu’il a vu cette date sur un dessin du Colisée exécuté par Jean Breughel, au mois d’août de cette même année. Le cardinal Borromée le prit à son service et ce fut pour le prélat qu’il peignit, entre autres, les Quatre Élements, longtemps conservés à la Bibliothèque ambroisienne, à Milan; sous l’Empire, ces tableaux vinrent à Paris; deux furent rendus en 1815, sur réclamation; les deux autres sont encore au Louvre; Mariette appelle ces quatre toiles « des morceaux sans prix. » Notons en passant que cette commande ne fut faite au peintre que vers 1621, bien des années après qu’il eut quitté l’Italie; nous citons ce fait comme une preuve du souvenir que lui avait gardé son ancien protecteur.

Un livre publié en italien, par le docteur Crivelli (1868), fait connaître des documents très-intéressants, découverts par l’auteur dans la Bibliothèque Ambroisienne, à Milan. C’est toute une collection de lettres adressées par Breughel de Velours à son protecteur, Frédéric Borromée et à Hercule Bianchi, amateur distingué et son intermédiaire auprès du cardinal. Ces lettres vont de 1605 à 1624. La plupart sont de la main de Rubens qui servit de secrétaire à son ami. Dans le nombre il y en a une de Philippe De Momper qui fait part de la mort de Breughel; elle est datée du 21 mars 1625 et raconte que le décès de Jean le vieux et ceux d’un de ses fils et de deux de ses filles, eut lieu par une maladie d’entrailles et presque en même temps. La même correspondance donne des détails pleins d’intérêt sur les travaux que Breughel de Velours exécuta pour son Mécène italien.

Dès 1596, Breughel était revenu à Anvers; en effet, nous le trouvons inscrit en cette année comme membre de l’association des secours mutuels pour la Gilde de Saint-Luc. L’année suivante, il fut reçu comme franc-maître de l’association. Deux ans plus tard, en 1599, Jean Breughel épousa Isabelle De Jode, fille du graveur Gérard. Isabelle mourut jeune, après avoir donné deux enfants à son mari, Jean, le jeune, dont la biographie suit, et une fille nommée Paschasie. Celle-ci épousa, en 1624, le peintre Jérôme van Kessel et devint la mère de Jean van Kessel, peintre assez célèbre. En 1601, Breughel de Velours est inscrit au nombre des bourgeois d’Anvers; il abandonnait donc tout projet de retour dans sa ville natale. En 1602, notre artiste fut élu doyen de Saint-Luc. L’année du décès d’Isabelle De Jode n’est pas connue. En 1605, Breughel épousa, en secondes noces, Catherine van Marienburg. Celle-ci lui donna huit enfants; parmi eux il faut citer le peintre Ambroise dont la notice se trouve plus loin; Anne qui devint, à dix-sept ans, la femme du célèbre David Teniers; enfin la dernière, Claire-Eugénie, filleule de l’Infante Isabelle et du cardinal Borromée. On le voit, d’une part la famille Breughel est alliée ou liée avec tout ce que l’art a produit de grand au XVIIe siècle, à Anvers; de l’autre, les personnages importants de l’époque, nos souverains eux-mêmes, tiennent à donner à Breughel de Velours des marques d’estime et de sympathie. Parmi les alliances, les témoins des mariages ou les parrains aux baptêmes, nous lisons les noms des De Jode, des Snellinck, des Janssens, des Van Kessel, des Schut, des Van Balen, des Borrekens, des Van Halmale, des Rubens, des Galle, d’Isabelle Brant, des Teniers, enfin du cardinal Borromée et de l’Infante Isabelle. Breughel de Velours est un de ces artistes complets qui, à un talent supérieur, joignirent toutes les qualités de l’homme et auxquels ne manquèrent pas les faveurs de la fortune. Son caractère conciliant, sa générosité, la noblesse de son cœur, ses vertus publiques et privées lui firent des amis dans tous les rangs de la société, jusqu’aux plus élevés. Rubens l’honorait d’une amitié particulière. Mais poursuivons les traces officielles de la carrière de Breughel et voyons les preuves positives qu’il reçut de la faveur de ses souverains. Il fut d’abord attaché à la cour des archiducs; plusieurs requêtes qu’il leur présenta, en 1606, pour exemption des droits de prime sur des tableaux confisqués, pour exemption de droits d’expédition de dix tableaux en Hollande, plus tard de dix autres, furent bien accueillies. Une question locale plus grave fut encore résolue selon les désirs du peintre; il s’agissait d’être exempté de « la garde et aultres services de ladicte ville » (d’Anvers). Jean Breughel avait représenté à Leurs Altesses « qu’il est continuelement occupé en ouvraiges de leur service auquel il serait parfois distraict. » Cette nouvelle requête, de 1609, acceptée par les Princes, fut suivie d’une autre demandant à Leurs Altesses qu’elles fussent « servyes luy accepter pour leur peintre domestique, et luy donner, de grâce espéciale, la mesme liberté des gardes et tonlieux comme aux aultres peintres, etc. » D’après ce document nous apprenons de Breughel « qu’il vient journellement en ceste ville de Bruxelles par commandement et service. » On doit avouer qu’un tel service était assez dur, à une époque où l’on passait plusieurs heures en route d’Anvers à Bruxelles. Cependant le magistrat d’Anvers essaya de combattre les conclusions de l’ordonnance qui accordait à Jean Breughel tout ce qu’il demandait, ordonnance rendue le 13 mars 1610. Il représenta le peu de fondement des prétentions du peintre, le danger d’un semblable précédent et les faveurs du même genre déjà octroyées à Otto van Veen et à Rubens et dont il supplie les Princes de se contenter Il ne faut pas voir dans cette opposition une animosité quelconque contre notre peintre, mais un acte de bonne administration pour défendre les intérêts de la ville et éviter de poser des précédents onéreux à ceux-ci dans le présent ou dans l’avenir. La réponse fut telle qu’on devait s’y attendre; la volonté des archiducs était formelle, ils ne prodiguaient pas de semblables grâces, il n’y avait donc rien à craindre pour l’avenir. L’ordonnance d’exemption fut renouvelée en 1613 et Breughel n’eut plus à subir ni impositions, ni accises, ni maltôtes, etc. — En 1619, des tableaux destinés à Sigismond, roi de Pologne, obtinrent encore de ne payer aucuns droits pour le voyage. On le voit, il n’est pas possible d’être plus en faveur auprès de ses souverains. Les documents qui le constatent sont rapportés par M. Van Lerius, dans l’excellente biographie, insérée par cet écrivain dans le supplément du catalogue du Musée d’Anvers; ils ont été publiés pour la première fois par MM. Ch. Duvivier et Al. Pinchart. Disons à ce propos que les recherches de M. Van Lerius ont déjà reconstitué en partie l’histoire des peintres anversois. Nous avons largement puisé à cette source si exacte, non seulement pour les Breughel, mais encore pour Th. Booyermans, les Van Bredael et en général tous les artistes qui ont de leurs productions au musée d’Anvers.

Les peintres anversois qui avaient visité Rome, formèrent, lorsqu’ils furent de retour dans leur patrie, une société qu’ils intitulèrent les Romanistes; ces réunions avaient, à cette époque, une foule de bons résultats : le plaisir s’y alliait à la bienfaisance ou à l’utilité; on y secourait les malheureux, on s’y réunissait dans de gais repas de corps, on faisait célébrer des services pour les défunts, on aplanissait les différends à l’amiable. En 1609, Breughel fut doyen des Romanistes; c’est lui qui, selon l’usage, fit, en cette année, célébrer la messe de Requiem pour les défunts et donna le repas annuel pendant lequel on reçut comme membre Pierre-Paul Rubens.

Les sociétés renommées de rhétorique, ouvraient entre elles, à cette époque, des concours pour les différentes branches des arts. Au concours de peinture ouvert en 1618 par la Société du Rameau d’Olivier, ce fut un tableau de notre Breughel qui remporta le premier prix. Il s’agissait d’une guirlande de fleurs ornée de figurines par H. van Balen, Fr. Francken, le jeune, et Sébastien Vrancx.

Breughel mourut le 13 janvier 1625, d’un mal qui enleva quatre membres de sa famille presque à la fois, comme nous l’avons vu plus haut; il était encore jeune puisqu’il avait à peine cinquante-sept ans et laissait ses enfants mineurs; une seule, Paschasie, la fille d’Isabelle De Jode, était mariée. Il fallait donc nommer des tuteurs; ces fonctions furent dévolues à Jacques de Jode, frère de la première femme de Breughel, à Rubens, à Van Balen et à Corn. Schut, non le peintre mais un homonyme de celui-ci. L’affection de Rubens pour l’ami qu’il avait perdu se reporta tout entière sur ses pupilles et il leur en donna des preuves constantes. C’est dans l’église Saint-George que les enfants de Breughel de Velours lui élevèrent un monument où se trouvait enchâssé un portrait du défunt, par Rubens. Le monument et le tableau ont disparu pendant les tristes années de la révolution et de l’occupation françaises. L’inscription en a été copiée et conservée; elle relate plusieurs points intéressants.

La seconde femme de Breughel, Catherine van Marienburg, le suivit de près au tombeau; sa dette mortuaire fut payée en 1626-1627.

Nous l’avons dit, Breughel de Velours est un de ces artistes éminents dont l’organisation, complète sous tous les rapports, forme un type assez rare. Son talent était transcendant et ses contemporains y rendirent un hommage que la postérité a sanctionné. Les tableaux de Breughel atteindraient sans doute des prix beaucoup plus élevés si l’artiste avait moins produit et si, très-certainement, on ne confondait pas ses toiles avec celles de son fils Jean, le jeune, dont il sera parlé plus loin. Parmi les musées de l’Europe, nous trouvons que le Louvre possède de lui sept tableaux; Berlin, huit; Munich, seize; dans ceux-ci, il y en a un, au moins, qui doit être de Jean, le jeune; nous nous en expliquerons dans la notice de ce dernier; Dresde, vingt-sept; Madrid, cinquante-quatre. Descamps en cite un nombre considérable possédés de son temps par divers personnages, entre autres l’Électeur palatin, chez qui on en voyait trente-sept. Le marquis de Voyer, à Paris, dit le même auteur, avait de lui une Foire de Village; la scène se passe au confluent du Rupel et de l’Escaut; on y voyait plus de deux cent cinquante petites figures. Il y a de ses œuvres partout, en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Hollande, en Angleterre; la Belgique, sa patrie, est peut-être la moins favorisée. Citons parmi ses productions les plus remarquables, deux des quatre toiles commandées par le cardinal Borromée et que l’on admira longtemps à la Bibliothèque Ambroisienne, à Milan, la Terre et l’Air, actuellement à Paris; l’Eau et le Feu sont à Vienne. Des copies du temps ou des répétitions originales provenant de Brunswick, se trouvent au Musée de Lyon. Plusieurs beaux paysages à Dresde, dont onze signés et datés de 1604 à 1613. Dans cette même galerie, trois tableaux, attribués au père, sont du fils, comme nous le verrons à l’article de ce dernier. A Bruxelles, nous trouvons la Prédication de saint Norbert à Anvers, contre l’hérésie de Tanchellinus. Ce tableau, autrefois attribué à Jean Schoreel, provient de l’abbaye de Parc, près de Louvain; il est peut-être le seul du maître qui sorte tout à fait de son genre habituel. On y voit un personnage que la tradition prétendait représenter l’auteur du tableau et qui, par la coïncidence la plus bizarre, nous rend les traits de Schoreel. A Anvers, le Musée possède une toile où Breughel n’intervient que comme accessoire; c’est un Christ mort, pleuré par les saintes Femmes et saint Jean, belle œuvre de Rubens où Breughel s’est senti inspiré en peignant le grandiose paysage dans lequel est placée la composition. En outre le musée renferme encore la guirlande de fleurs avec laquelle le peintre remporta, en 1618, le prix oftert par la société de Rhétorique, le Rameau d’Olivier.

Les anciens auteurs parlent avec le plus grand éloge des productions de Breughel. Mariette cite, comme une des plus remarquables, La procession des douze pucelles, au Grand-Sablon, à Bruxelles, sujet traité également, par Ant. Sallaert. Ce tableau appartenait au prince Eugène de Savoie. Tout y était du maître et, ajoute Mariette « les testes en sont sy bien touchées qu’elles paroissent de Van Dyck. » En effet, nous ne savons si c’est à la modestie bien connue du peintre, modestie vantée dans son épitaphe, qu’il faut attribuer le recours à ses collègues pour peindre les personnages de ses compositions, mais chaque fois qu’il a exécuté seul toute l’œuvre, il s’est montré artiste supérieur; ses petites figures, bien groupées, sont touchées avec un rare esprit, une finesse remarquable et un goût exquis. Un peu de minutie et un coloris parfois trop bleuâtre sont les seuls défauts qu’on puisse lui reprocher, et encore ne les trouve-t-on pas dans tous ses travaux. On en cite où les personnages sont traités par grandes masses et compris avec toute la largeur désirable. Ses arbres sont beaux de forme, les fonds d’une grande richesse, les plantes, les fleurs, les fruits, admirablement finis quoique avec un peu de sécheresse. Son pinceau était léger et ferme à la fois. On sait que Rubens aimait à l’avoir pour collaborateur. Il peignit beaucoup avec Henri van Balen, puis avec Rottenhamer, H. Ce Clerck, les Francken, etc. A son tour il étoflait les tableaux de Van Steenwyck et De Josse de Momper. Son portrait, gravé par Van Dyck, fait partie de la collection des Cent. De nombreux témoignages attestent le caractère généreux, bienveillant et modeste de notre peintre. Tous les artistes étaient ses amis et c’est pour lui, peut-être, que Rubens montra le plus d’estime et d’affection. Il jouissait d’une belle fortune, en grande partie le produit de sa vie laborieuse; il aimait la distinction et se plaisait à se vêtir d’habits de velours, habitude d’où lui vint son surnom et ainsi que nous l’atteste son fils aîné, Jean, qui, paraît-il, hérita ce goût de son père. Enfin il possédait une belle collection de tableaux de ses contemporains. Il donna naissance à une école nombreuse d’imitateurs qui se perpétua près d’un siècle après lui. Parmi ses élèves, on cite Daniel Zegers, Luc De Wael et Jacques Fouquières. Le Blanc mentionne de lui quatre paysages gravés à l’eau-forte et marqués J. Sadeler exc. Breughel a fait des dessins rehaussés de couleur, moitié au pinceau, moitié à la plume, à traits fins, et qui ont une grande valeur; ils sont excessivement estimés des amateurs et permettent, mieux encore que ses tableaux, d’apprécier l’habileté du maître.

Ad. Siret.