Biographie nationale de Belgique/Tome 3/BURTIN, François-Xavier

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BURTIN (François-Xavier), médecin, naturaliste, né à Maestricht (ancien Limbourg), en 1743; mort à Bruxelles, le 9 août 1818.

D’après quelques biographes, son père était conseiller du prince-évêque de Liége et cette position facilita, peut-être, la première éducation de son fils. Celui-ci, après avoir terminé ses humanités à Maestricbt, se rendit à l’Université de Louvain, où il suivit plus particulièrement les cours de philosophie et de médecine. Il reçut ses grades, dans cette dernière faculté, en 1767, et devenu docteur, il alla exercer son art à Bruxelles, tout en continuant à céder à son penchant naturel pour les études scientifiques. Afin de suppléer à l’insuffisance de ses ressources, il crut devoir traiter spécialement les maladies syphilitiques dont ses confrères n’aimaient guère alors à s’occuper. C’était, en outre, un prompt moyen de se faire connaître; aussi se fit il rapidement une clientèle et sa réputation grandit si bien que le prince Charles de Lorraine, alors gouverneur des Pays-Bas, ne tarda pas à le nommer son premier médecin. Des circonstances favorables lui permirent bientôt de révéler sou savoir sous d’autres rapports : Marie-Thérèse signa, le 16 décembre 1772, les lettres patentes érigeant l’Académie impériale des sciences et belles-lettres de Bruxelles, et Burtin ne tarda pas à prendre une place éminente au sein de cette société savante.

Au XVIe siècle, la science de la nature avait eu, selon l’expression de Charles Morren, son double triumvirat : Charles de l’Écluse, Dodoens et De Lobel, comme botanistes; Vésale, Van Helmont et Spiegel, comme anatomistes; l’érection de l’Académie allait faire revivre cette brillante époque. En effet, à côté de Nélis, De Witry, Mann et Needham vinrent prendre place Robert de Limbourg, De Launay et Burtin. L’esprit scientifique se réveilla même si bien, que, dans plus d’un mémoire publié par ces modestes savants, on découvre de véritables traits de génie. La première moitié de la vie de Burtin fut consacrée à l’étude des sciences, la seconde embrasse plus particulièrement l’étude des beaux-arts, et les troubles politiques expliquent, en quelque sorte, cette division de travaux intellectuels. Sur la recommandation du prince Charles, Burtin fut chargé d’abord par l’empereur Joseph II de rechercher les productions naturelles utiles qui n’avaient pas suffisamment attiré l’attention et qui pouvaient devenir pour la nation une source de richesse. Il utilisa si heureusement cette occasion de déployer son talent d’observateur et de manifester ses connaissances, qu’il fut nommé conseiller du gouvernement général et qu’en 1784 l’Académie le nomma membre titulaire, après avoir couronné son mémoire sur les végétaux indigènes qui peuvent remplacer les exotiques.

Dès l’année 1781, il avait publié à Harlem un ouvrage sur les bois fossiles découverts dans les Pays-Bas. Dans le cours de la même année parut un voyage minéralogique de Bruxelles à Court-Saint-Etienne par Wavre. L’année suivante il publia à Londres, sans nom d’auteur, des réflexions sur la fabrication du fer et de l’acier dans la Grande-Bretagne. Enfin, en 1784, parut son œuvre capitale : Oryctographie de Bruxelles, ou description des fossiles tant naturels qu’accidentels découverts jusqu’à ce jour dans les environs de cette ville. Ce volumineux ouvrage, de format in-folio, enrichi de nombreuses planches coloriées, est encore consulté de nos jours. Burtin se proposait surtout d’exciter ses concitoyens à étudier la nature des pierres qui forment des trésors autour de la capitale, et il fut conduit vers cette étude par sa conviction, que la connaissance des corps naturels constitue la source unique de la matière médicale. Frappé de la profonde insouciance avec laquelle on accueillait dans son pays une science qui formait, selon lui, la base de toutes les autres, il s’attacha, non-seulement à faire valoir les avantages d’un cabinet public d’histoire naturelle, mais encore il indiqua la nécessité d’un enseignement public. Il faut, disait-il, des collections d’histoire naturelle et des chaires qui vulgariseront la science de la nature. Il est probable que c’est grâce à son initiative, que ce vœu a été exaucé, en partie, puisque le Musée royal actuel a eu pour germe le cabinet du prince Charles de Lorraine et qu’il renferme encore aujourd’hui plusieurs objets qui datent de cette époque.

La partie la plus importante de l’Oryctographie est celle qui traite des débris animaux. « Nos fossiles du règne animal se réduisent, dit-il, aux poissons de mer[1], à leurs denis et autres parties détachées, aux tortues[2], aux crustacées, aux productions polypières, aux étoiles de mer, aux oursins et aux coquilles. » Si le sens qu’il donne au mot fossile n’est pas celui qu’on lui donne aujourd’hui, au moins ses idées sont claires à ce sujet; tout ce que renferme la terre est fossile pour lui, comme pour ses contemporains; tout ce qui vient originairement d’un animal ou d’un végénal appartient aux fossiles accidentels. Le chapitre xvi traite de l’origine de ces derniers et nous y trouvons ce passage remarquable, que l’on pourrait croire extrait d’un ouvrage de paléontologie moderne : « Tous ces corps marins fossiles furent jadis les habitants des mers et ceux dont les caractères sont assez distincts trouvent leurs formes analogues dans les animaux qui peuplent aujourd’hui la zone torride. » On ne s’exprimerait ni mieux ni autrement aujourd’hui. « Les bois mêmes, dit-il, que nous trouvons ici, prouvent par les espèces de tarets qui les occupent, et par les fruits, tels que les noix de cocos qui les accompagnent, qu’ils ne sont nullement originaires de nos climats. » Il va même plus loin et devine ce que les faits révélèrent seulement longtemps après. « Qui sait, dit-il, si aucun de nos cocos fossiles appartient réellement aux espèces aujourd’hui vivantes. » Voilà donc la question des espèces perdues clairement posée! Cette grande pensée, un des plus glorieux titres de Cuvier, avait donc été nettement exprimée longtemps avant que les faits n’en eussent révélé la justesse.

Burtin a fait figurer aussi dans son ouvrage une hache de pierre polie, dont il apprécie parfaitement l’importance, et qu’il dit avoir été trouvée dans la même couche de sable qui renferme la noix de coco. Ce passage fait apprécier l’état des connaissances géologiques et l’idée que l’on avait, à cette époque, de l’ancienneté relative des couches à fossiles. On voit que les silex ouvrés, qui occupent actuellement les savants de tous les pays, ne lui étaient pas inconnus. A propos d’une de ces haches qui, disait-on, avait été trouvée par des ouvriers dans la carrière du Moulin au Loo, sous trois couches de moellons, il fait remarquer, que le recueil des merveilles qu’on a écrites sur ces pierres, formerait un gros volume et quoique tous les savants soient aujourd’hui d’accord sur leur origine, le peuple, surtout dans le Nord, reste encore inébranlable dans l’opinion, qu’elles doivent leur naissance au tonnerre ou à la foudre. Le fait est que les sauvages de tous les pays, où l’usage du fer est inconnu, remplacent en quelque façon ce métal nécessaire, par des pierres qu’ils façonnent selon leurs besoins. « Il est d’ailleurs attesté, ajoute-t-il, que les sauvages savent ainsi préparer non-seulement des armes offensives, mais aussi des instruments propres à couper et à façonner le bois. » On a de la peine à croire que ces pensées soient sorties de la plume d’un naturaliste qui vivait, il y a trois quarts de siècle. Burtin ne s’exprime pas d’une manière moins remarquable en parlant de l’origine de la tourbe. « ... Les coquilles terrestres et fluviatiles, les parties des quadrupèdes semblables à ceux qui habitent encore aujourd’hui l’Europe, les herbes que l’on peut reconnaître dans certaines tourbes et qui sont toutes indigènes, surtout le manque absolu de toute production étrangère à nos climats, prouvent évidemment que la tourbe est infiniment plus moderne que les autres fossiles accidentels et qu’elle appartient à la génération actuelle. »

En 1787, Burtin envoya un mémoire à la Société des sciences naturelles de Harlem, sous le titre : Réponse à la question proposée par la Société de Teyler sur les révolutions générales qu’a subie la surface de la terre et sur l’ancienneté de notre globe. Il y donna libre carrière à ses opinions sur la constitution géologique du globe et le mémoire fut couronné et imprimé.

Burtin était en rapport avec les principales célébrités de son époque et nous voyons, entre autres, l’abbé Mann, répandre le prospectus de son Oryctographie et s’exprimer sur le compte de son ami dans les termes les plus flatteurs. Ses travaux n’étaient pas moins avantageusement jugés à l’étranger et ce qui prouve que ses livres ne sont pas de pures compilations, comme ses adversaires politiques le prétendaient, c’est que ses contemporains l’eurent en haute estime et que des naturalistes modernes très-autorisés ont perpétué son nom dans la science.

M. Endlicher, dans son Genera Plantarum, a, en effet, dédié à Burtin un genre de palmier fossile sous le nom de Burtinia, genre qui comprend, deux espèces : le Burtinia faujasi et le Burtinia caccoïdes. De France, célèbre paléontologiste français, lui a dédié aussi une espèce de strigocephale du terrain dévonien sous le nom de Strigocephalus Burtini.

En se plaçant à un tout autre point de vue, en reconnaît également, au ton des pamphlets et à la gravité des accusations lancées contre lui par ses adversaires politiques, qu’il avait acquis une haute position à Bruxelles. La virulence de ces écrits, les caricatures dont il fut, le sujet sont des signes d’autant plus caractéristiques, qu’il ne paraît pas s’être mêlé personnellement des affaires publiques. Mais on était dans la fermentation qui annonçait la révolution brabançonne, et Burtin était fort attaché à la maison d’Autriche. Le gouvernement de Joseph II étant renversé, il s’expatria et ne revint à Bruxelles qu’à la suite des armées autrichiennes. L’empereur lui fit alors une belle pension et il put, dès ce moment, se consacrer exclusivement à son goût pour les beaux-arts, pour les sciences naturelles et pour les voyages. Ces voyages affermirent son goût et fortifièrent son jugement. Dès 1785, il commença ses excursions dans les principales parties de l’Europe. Il visita successivement les Pays-Bas autrichiens, la Hollande, l’Allemagne, l’Autriche, la Bohême, la Moravie, la Styrie, la haute Italie, la plus intéressante partie de la France et une partie de la Prusse, de la Pologne et de la Hongrie.

Afin de mieux mûrir son jugement et de préparer la publication de son livre sur les beaux-arts, Burtin se rendit de nouveau en Allemagne (1806) pour y visiter les principales galeries de tableaux. C’était pendant la seconde occupation française et parmi les incidents de son voyage, il raconte qu’ayant été pris pour un espion français par des maraudeurs saxons, sa voiture fut pillée, ses papiers perdus et qu’il fut conduit de poste en poste jusqu’au camp de Iéna, avant la fameuse bataille du 14 octobre. Il fut heureusement tiré de leurs mains par un des généraux en chef de l’armée alliée, le prince de Hohenlohe, de qui il était connu.

Burtin était un homme fort distingué qui s’était familiarisé, tant par ses études que par ses voyages, avec les différentes littératures de l’Europe et qui composa même des vers italiens à l’imitation de l’Arioste. Nous avons indiqué quelle fut l’importance de ses travaux scientifiques; mais n’eût-il laissé que son livre sur les connaissances nécessaires aux amateurs de tableaux, son nom mériterait déjà d’être sauvé de l’oubli. Ce qui démontre l’importance de cet ouvrage, c’est le prix auquel il continue à se vendre, et la nécessité aux yeux des amateurs d’en publier une seconde édition : cette édition a paru en 1846, à Liége. Burtin connaissait parfaitement la matière dont il traitait; il avait consacré une grande partie de sa vie à se former une galerie; et en épurant constamment cette collection, il était parvenu, vers la fin de sa vie, à y réunir des chefs-d’œuvre des principales écoles.

Voici, d’après leur ordre chronologique, la liste des publications qui ont marqué les diverses phases de cette existence si bien remplie : 1° Voyage minéralogique de Bruxelles par Wavre à Court-Saint-Étienne. Harlem, 1781, in-8°. — 2° Des bois fossiles découverts dans les différentes parties des Pays-Bas. Harlem, 1781, in-8°. — 3° Réflexions sur les progrès de la fabrique du fer et de l’acier dans la Grande-Bretagne. Londres, 1783, in-8°. — 4° Des végétaux indigènes qui peuvent remplacer les exotiques. Bruxelles, in-4°. (Memoire couronné par l’Académie.) — 5° Voyage et observations minéralogiques, depuis Bruxelles par Wavre jusqu’à Court-Sait-Étienne. (Mémoires de l’Académie de Bruxelles. Tome V, 1788.) — 6° De febribus. Louvain, 1787, in-4°. — 7° De la meilleure méthode d’extirper les polypes internes. Bruxelles, in-8°. — 8° Mémoire sur les, bois d’Alteren (Verhandelingen der Maatschappije der Wetenschappen, te Harlem, tome XXI.) — 9° Réponse à la question de physique proposée par la Société de Teyler, sur les révolutions et l’âge du globe terrestre. Harlem, 1790, in-4°. (Avec une traduction hollandaise. Ce mémoire a été couronné par la Société Teylerienne.) — 10° Réflexions sur le caractère qu’ont développé les Belges et particulièrement les Brabançons pendant l’occupation des Pays-Bas par les Français. Bruxelles, 1793, in-8°. — 11° De révolutione belgica, carmen hexametron et de revolutione gallica, carmen distichon, 1793. — 12° Traité théorique et pratique des connaissances nécessaires à tout amateur de tableaux. Bruxelles, 1808. 2 vol. in-8°. Deuxième édition, avec portrait. Liége, 1846, 1 vol. in-8°. — 13° Des causes de la rareté de bons peintres hollandais dans le genre historique. Harlem, 1809, in-4°. (Ouvrage traduit en hollandais.) — 14° Mémoire couronné par la Société Teylerienne sur l’utilité des jachères et de l’agriculture du pays de Waes. Bruxelles, 1809, in-12. — 15° Sur les peintres modernes des Pays-Bas. Bruxelles.

Nous ajoutons ici, d’après M. Goethals, la liste des derniers manuscrits que Burtin avait l’intention de mettre dans la collection complète de ses œuvres :

Voyages et recherches économiques et minéralogiques faits dans les Pays-Bas par ordre de Joseph II. — 2° Voyage et observations faits dans les différents pays de l’Europe. — 3° Des grottes souterraines, avec la description pittoresque du Trou de Han. — 4° Examen de la question, si par le progrès de l’esprit humain on peut démontrer l’ancienneté de l’espèce humaine. — 5° Des mines de houille et de leur exploitation. — 6° Des mines de fer et de la ferronnerie des Pays-Bas. — 7° Des mines de plomb de Vedrin et de Saint-Remi. — 8° Des carrières des Pays-Bas. — 9° Du commerce et des fabriques des Pays-Bas. — 10° Des eaux de Marimont. — 11° De la nécessité d’interdire la sortie du fin des Pays-Bas. — Et enfin, 12° Des observations médicales et scientifiques.

P.-J. Van Beneden.

Revue bibliographique des Pays-Bas. — Dictionnaire universel et classique d’histoire et de géographie, Parent. — De Feller, Biographie universelle. — Quérard, la France littéraire. — Galerie des contemporains. — Nouvelle biographie universelle. — Goethals, Lectures relatives à l’histoire des sciences, 1838.


  1. Les planches 3 et 4 représentent le Zeus auratus d’après Lyell. Il a été retrouvé dans le calcaire grossier des environs de Paris.
  2. Lyell (Mém. terr. tesl., p. 99) dit que cette tortue (Emyde de Cuvier) ou plutôt le moule de la surface interne de la carapace a été montrée à R. Owen, mais comme il n’y a pas de traces de partie externe, l’espèce n’a pu être déterminée. On peut cependant déclarer, ajoute-t-il, que c’est une Emyde d’eau douce ou d’estuaire.