Biographie nationale de Belgique/Tome 3/BUSBECQ, Ogier-Ghislain DE

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BUSBECQ, Ogier-Ghislain DE



BUSBECQ (Ogier-Ghislain DE), diplomate, archéologue, naturaliste, écrivain, né en 1522 à Commines[1], village de la châtellenie d’Ypres, aujourd’hui arrondissement de Lille, mort au château de Maillot, à Saint-Germain, près de Rouen, le 28 octobre 1592. Il était fils naturel de Georges-Ghislain, écuyer, seigneur de Busbecq, et de Catherine Hespel. Son père, lui trouvant d’heureuses dispositions, l’envoya de bonne heure à l’université de Louvain; il y fit des études brillantes. Il alla fréquenter ensuite plusieurs des universités de France et d’Italie. Au mois d’avril 1540, Charles-Quint, sur une requête où le jeune Busbecq lui exposait qu’il avait « volonté et bonne affection de bien faire, vivre et demeurer sous son obéissance, si son plaisir étoit de, sur le défaut de sa nativité, lui impartir sa grâce, » lui accorda des lettres de légitimation. On ignore ce qu’il fit pendant les années qui suivirent, mais on peut supposer qu’il les employa à perfectionner et étendre ses connaissances, à voyager, à se mettre en rapport avec les hommes distingués de son temps. En 1554, pour la première fois, nous le voyons paraître sur la scène politique; il accompagna en Angleterre don Pedro Lasso de Castille, que le roi des Romains, Ferdinand, y envoyait en ambassade, pour complimenter la reine Marie Tudor et le prince d’Espagne, Philippe, sur leur mariage. A l’issue de ce voyage, il revint dans sa famille. Le 3 novembre, il reçut à Lille une dépêche du roi Ferdinand qui l’appelait à sa cour. Il partit le même jour, prenant son chemin par Busbecq, pour voir son père et quelques-uns de ses amis. Arrivé à Bruxelles, il y trouva don Pedro Lasso, qui lui montra des ordres du roi d’après lesquels il devait lui faire tenir des chevaux prêts afin qu’il se rendît en toute diligence à Vienne. Il se mit incontinent en route, voyageant souvent pendant une partie de la nuit, par un temps détestable et d’affreux chemins. Il parvint cependant sain et sauf à sa destination.

Ferdinand avait, en ce temps-là, pour secrétaire, un Belge, Jean Vander Aa[2]. On ne peut guère douter que ce ne fût lui qui avait attiré l’attention du roi sur Busbecq, l’avait engage à l’envoyer en Angleterre en la compagnie de don Pedro Lasso, dans la vue de le préparer à la carrière diplomatique, et venait de le lui proposer pour l’ambassade de Constantinople, en remplacement de Jean-Pierre Malvezzi, auquel le mauvais état de sa santé ne permettait pas de retourner à son poste. Ce fut Vander Aa aussi qui le présenta au roi des Romains. Ferdinand lui donna une longue audience; il lui dit qu’il comptait sur son zèle; qu’il avait mis toute sa confiance en lui; il le pressa d’accepter la mission dont il le chargeait, en lui faisant sentir combien il était important qu’il partît dans un très-court délai. Comment Busbecq eût-il résisté à de telles instances faites en des termes si flatteurs? Douze jours était tout le temps que le roi lui accordait, et pour faire ses préparatifs de voyage, et pour s’instruire du caractère, des mœurs, des usages, de la forme de gouvernement de la nation ottomane, dont il n’avait aucune connaissance. Sur le conseil même de Ferdinand, il se rendit, sans perdre de temps, auprès de son prédécesseur Malvezzi, qui était retiré dans une de ses terres : il espérait avoir de lui beaucoup de lumières, mais il n’en obtint que des informations assez insignifiantes. Revenu à Vienne, il se mit en route pour Constantinople au jour qui lui avait été fixé, traversa la Basse-Hongrie, la Servie, la Bulgarie, la Thrace, et arriva dans la capitale de l’empire ottoman le 20 janvier 1555. Soliman ne s’y trouvait pas; il était à Amasis, dans l’Asie Mineure; Busbecq alla l’y joindre (7 avril).

Des questions d’une importance majeure divisaient en ce moment la cour de Vienne et la Porte Ottomane. Le roi des Romains s’était fait céder la Transylvanie par Isabelle, veuve du vayvode Jean, mort en 1540; il avait, à la faveur des circonstances, pris Waradin et Cassovie ou Caschau en Hongrie. Le sultan exigeait que la Transylvanie fût remise au fils du vayvode, et que Ferdinand restituât les deux villes dont il s’était emparé. Il s’agissait, pour Busbecq, de le faire renoncer à ces prétentions. Soliman, dans l’audience qu’il lui donna, le reçut fort mal; il n’en obtint pour réponse que ces deux mots : « C’est bien, c’est bien, » (Giuzel, Giuzel), et prononcés encore d’un ton assez méprisant; après quoi il fut renvoyé à son hôtel. On lui fît connaître ultérieurement que tout ce que le sultan pouvait accorder était une trève de six mois, pour lui donner le temps d’écrire à son maître et de recevoir sa réponse. L’intention de Ferdinand avait été qu’il restât en qualité de son ambassadeur ordinaire à la Porte, supposé que la paix se conclût : le divan lui signifia qu’il devait s’en retourner avec une lettre du sultan qui lui fut délivrée pour le roi des Romains. Les ministres turcs avaient surtout été excités à tenir cette conduite envers lui par les ambassadeurs de France; ceux-ci auraient voulu même que le sultan ne lui fît pas l’honneur de le recevoir : ils insinuèrent au divan qu’il n’était envoyé que pour épier ce qui se passait, en rendre compte à Vienne, et faire tout le mal possible à la nation ottomane; que d’ailleurs il était espagnol, naturel sujet et serviteur de l’Empereur[3];

Busbecq donc reprit le chemin de Vienne au mois de juillet. Lorsqu’il y arriva, le roi des Romains ne s’y trouvait pas; il tenait la diète à Augsbourg. Aussitôt qu’il y fut de retour, il reçut l’ambassadeur en audience publique, et lui ordonna de se tenir prêt à porter ses réponses au sultan. Cette fois encore, ce fut dans la plus mauvaise saison de l’année, au mois de novembre, que Busbecq dut se mettre en route. Il arriva à Constantinople, harassé de fatigue, au commencement de 1556. La seconde négociation qu’il y allaiy entamer ne dura guère moins de sept années. Nous n’en ferons pas un récit détaillé qui nous mènerait trop loin : bornons-nous à dire que, après s’être vu en butte à des menaces terribles; après avoir été confiné dans une étroite prison, avec défense à qui que ce fût de le visiter; après avoir, dans un moment où la peste sévissait à Constantinople, sollicité vainement la faculté de s’établir dans une autre résidence; après avoir eu à lutter et contre les traverses que, jusqu’à la paix de Cateau-Cambresis, la diplomatie française ne cessa de lui susciter, et contre le mauvais vouloir des ministres de la Porte, il parvint enfin, à force d’habileté, de constance, d’énergie unie à beaucoup de patience et de douceur, à conclure avec le divan, à des conditions avantageuses pour l’Empereur (Ferdinand avait succédé à son frère sur le trône impérial, en 1558), une trève de huit années et qui pouvait se prolonger encore, si dans l’intervalle il ne survenait entre les deux cours quelque sujet de guerre. Il obtint aussi, et ce fut un succès considérable, que le sultan lui remit trois des capitaines principaux que Dragut avait faits prisonniers à l’île de Gerbes, en 1560 : don Alvaro de Sande, don Sancho de Leyva et don Beringuer de Requesens. La France avait fait les démarches les plus instantes auprès du divan pour qu’ils lui fussent délivrés, sans pouvoir y réussir.

Busbecq quitta Constantinople vers la fin du mois d’août 1562; il était accompagné d’Ibrahim Strozzeni, porteur des pleins pouvoirs de Soliman pour expliquer à l’Empereur les clauses du traité qui ne lui paraîtraient pas suffisamment claires et en recevoir la ratification de sa main. Ferdinand était allé à Francfort, pour y faire élire roi des Romains l’archiduc Maximilien, son fils aîné; il manda à Busbecq de l’attendre à Vienne avec Ibrahim, trouvant dangereux de laisser traverser l’Allemagne par le représentant d’une nation aussi ambitieuse, aussi retoutable que la nation ottomane. Ibrahim se montra sensible à cette défiance. Busbecq représenta à l’Empereur que la Porte pourrait s’offenser du retard apporté à la ratification de la trève; que d’ailleurs il était plus à désirer qu’à craindre que l’envoyé turc vît par lui-même combien son empire était florissant. Ferdinand, se rendant à ces raisons, fit savoir à son ambassadeur qu’il pouvait venir le trouver à Francfort avec Ibrahim. Busbecq arriva dans cette ville impériale le 21 novembre; il y précédait de deux jours l’envoyé turc, ayant jugé nécessaire de prendre les devants pour informer l’Empereur de certaines choses dont il importait qu’il eût connaissance. Ferdinand lui fit un accueil distingué : « Vous avez, lui dit-il, rempli ma commission suivant mes intentions, et j’ai pour agréable tout ce que vous avez fait : aussi n’oublierai-je rien pour vous donner des marques de mon affection et de ma bienveillance. » Le titre de son conseiller qu’il lui conféra en fut un premier témoignage. Le 27 novembre, Ibrahim fut reçu en audience solennelle par l’Empereur, en présence des princes et états de l’Empire, et lui présenta les lettres du sultan. La ratification du traité fut expédiée par la chancellerie impériale peu de temps après.

Ayant rempli avec honneur la mission dont il avait été chargé, Busbecq se flattait de pouvoir se retirer dans sa patrie et d’y jouir des douceurs de la vie privée. La gêne, la contrainte, auxquelles on est astreint dans les cours, lui inspiraient du dégoût : « Tout, — écrivait-il à son ami le seigneur d’Indevelde, — tout m’y a toujours présenté des images désagréables. C’est un chaos de misères artificieusement voilées d’un faux éclat, où l’on trouve beaucoup de déguisement; d’où la candeur, la vérité et la probité sont bannies. C’est le siége de l’envie et le trône de la mauvaise foi; qui que ce soit n’y a sa fortune solidement appuyée : on est, à chaque instant, exposé au caprice, et le plus sage fait-il un pas sans être accompagné de la crainte de sa disgrâce? Les princes ne sont-ils pas des hommes? J’en ai vu, dans le nombre des courtisans les plus en faveur, entrer chez le roi, suivis de cent autres courtisans, et s’en retourner seuls sur un regard de colère que le roi avait jeté sur eux. Non, il n’y a point d’amis à la cour, et la cour reconnaît jamais que trop tard les véritables biens; ses principes sont toujours les fausses apparences du vrai. Les fourberies caractérisées d’adresse ou de politique, la renommée, les erreurs populaires y établissent le crédit. Heureux et cent fois heureux ceux qui s’y étaient engagés ou par ignorance ou par une folle ambition, et qui s’en retirent! »

Ferdinand n’accorda à Busbecq la permission de s’éloigner de sa cour, qu’a la condition qu’il y reviendrait aussitôt qu’il lui en donnerait l’ordre. Busbecq, en revoyant son pays, n’eut pas le bonheur d’y retrouver son père; cet homme de bien, qui avait veillé sur sa jeunesse avec tant de tendresse et de sollicitude, était mort en 1559. Son séjour en Flandre fut de courte durée; l’empereur Ferdinand ne tarda pas à l’appeler à Vienne, pour lui confier l’éducation des jeunes archiducs fils du roi des Romains. Il fit partie de la suite de Maximilien, lorsque ce prince alla se faire couronner roi de Hongrie à Presbourg, au mois de septembre 1563; là il fut honoré d’une distinction. qui n’était qu’une juste récompense des services qu’il avait rendus à la monarchie autrichienne : le roi le créa chevalier (equitem auratum) en présence et aux applaudissements de tous les ordres de l’État (publicè inspectantibus et grato applausu probantibus ac suffragantibus prælatis, proceribus, ordinibus et statibus regus). L’empereur Ferdinand, par des lettres du 3 avril 1564[4], conçues dans les termes les plus flatteurs pour lui, le décora à son tour du même titre. En 1570, les deux plus jeunes fils de Maximilien, Albert et Wenceslas, partirent pour l’Espagne avec l’archiduchesse Anne, qui allait épouser Philippe II, devenu veuf pour la troisième fois; Busbecq les y accompagna en qualité de gouverneur et grand maître d’hôtel[5]. Ils allaient remplacer à la cour de Madrid leurs frères aînés, les archiducs Rodolphe et Ernest, qui s’y trouvaient depuis le commencement de 1564. Ceux-ci reprirent le chemin de l’Allemagne au mois de mai 1571; Busbecq, qui y devait retourner avec eux, se démit de la charge qu’il remplissait auprès de leurs frères; à cette occasion, et pour reconnaitre les soins qu’il avait consacrés à l’éducation de ses neveux, Philippe II lui donna huit cents écus de pension, sa vie durant; il lui fit présent, en outre, d’une riche chaîne d’or à laquelle pendait son portrait avec celui de la reine. Le duc d’Albe, à cette époque, chercha à l’attirer à Bruxelles, où il aurait siégé à la fois au conseil d’État et au conseil privé : Busbecq ne put accepter les offres qui lui étaient faites; l’empereur Maximilien, qui depuis plusieurs années déjà l’avait nommé conseiller d’État, venait de l’attacher à la maison de ses fils.

L’archiduchesse Élisabeth avait épousé, en 1570, le roi de France Charles IX; ce prince étant, mort en 1574, elle retourna, l’année suivante, à Vienne. Est-ce alors que Busbecq fut revêtu de la charge de grand maître de sa maison? Cela est probable; mais nous manquons de renseignements certains à cet égard[6]. Nous sommes dans la même incertitude sur la date de l’envoi de Busbecq en France, pour y administrer les domaines sur lesquels avait été assigné le douaire d’Élisabeth[7]. N’est-il pas surprenant que, de tant d’écrivains qui se sont occupés de cet homme illustre, pas un n’ait éclairci des faits qui pourtant occupent une place assez marquante dans l’histoire de sa vie? La plupart de ses biographes avancent qu’en 1582 il fut nommé par Rodolphe II son ambassadeur à la cour de Henri III; nous avons de fortes raisons de douter de l’exactitude de ce fait[8] : les lettres de Busbecq, des années 1582 à 1585, sur lesquelles on l’appuie, nous paraissent être plutôt d’un nouvelliste que d’un diplomate revêtu d’un caractère officiel[9]. Busbecq resta en France tant que vécut la reine Élisabeth. Cette princesse étant morte en 1592, il n’avait plus rien à y faire; il sollicita et obtint de l’Empereur la permission d’aller finir ses jours dans sa patrie. Ayant commencé son voyage par la Normandie, et quoiqu’il se fût muni de passeports aussi bien des chefs de la Ligue que du roi, il fut assailli par un parti de ligueurs dans le village de Cailly, à trois lieues de Rouen. Les assaillants, à la vérité, dès qu’il leur eut exhibé ses passe-ports, lui laissèrent continuer sa route; mais la secousse qu’il avait éprouvée de cet événement lui donna une fièvre violente. Il se fit transporter au château de Maillot, à Saint-Germain, près de Rouen, où, après huit jours de maladie, il mourut, comme nous l’avons dit, le 28 octobre 1592, à l’âge de soixante-dix ans. Son corps fut enterré avec pompe dans l’église du lieu; Juste-Lipse, qui lui avait dédié ses Saturnales, fit l’épitaphe qu’on grava quelque temps après sur sa tombe. Son cœur, précieusement renfermé en une boîte de plomb remplie d’arômes, fut porté dans son pays natal, et déposé dans le caveau de sa famille, à l’église de Saint-Martin, à Bousbecque. On voit encore, en cette église, le somptueux mausolée que, après la mort de son père, Busbecq fit ériger, pour recevoir sa dépouille mortelle.

Busbecq passe, à juste titre, pour un des négociateurs les plus habiles de son temps; c’est à lui, à Corneille Scepperus, de Nieuport, et à Charles Rym, de Gand, que faisait allusion l’empereur Maximilien II, lorsqu’il disait : « Les ambassadeurs flamands sont presque les seuls dont les négociations aient été utiles à l’empire d’Allemagne. » Il n’était pas seulement un diplomate consommé; il était aussi un des hommes les plus doctes d’une époque féconde en savants illustres; il parlait sept langues, le latin, l’italien, l’espagnol, le français, l’allemand, le flamand, l’esclavon; aucune des branches des connaissances humaines ne lui était étrangère; il voulait tout savoir, tout approfondir. Pendant son séjour en Turquie, il rassembla près de deux cent cinquante manuscrits grecs dont il donna une partie à la bibliothèque impériale érigée dans le palais du Burg, à Vienne; il recueillit aussi des médailles antiques qu’il offrit en présent à l’empereur Ferdinand Ier, et quantité d’inscriptions grecques qu’il communiqua à André Schott, à Clusius, à Juste Lipse et à Gruter; enfin il eut l’honneur de retrouver l’inscription du fameux monument d’Ancyre, que Schott, à qui il l’envoya, fit insérer dans le Suétone de Grevius.

Busbecq compte aussi parmi les naturalistes dont la Belgique s’honore. On lui doit l’introduction en Europe du lilas, des tulipes, du marronnier d’Inde et de plusieurs autres plantes et arbustes qu’il avait vus à Constantinople et dans l’Asie Mineure.

Comme écrivain, la pureté, l’élégance de son style, lui assignent un rang distingué parmi les hommes marquants du XVIe siècle. On a de lui : I. Quatre lettres où il fait le récit de ses deux ambassades en Turquie; elles sont adressées a Nicolas Micault, seigneur d’Indevelde, conseiller au conseil privé des Pays-Bas[10]. Les deux premières, consacrées à son premier voyage, furent publiées, sans sa permission, à l’imprimerie Plantinienne, à Anvers, en deux éditions différentes, 1581 et 1582, in-8°, sous ce titre : Itinera Constantinopolitanum et Amasianum, et de re militari contra Turcas instituenda consilium. Sept années plus tard, elles parurent ensemble à Paris, sous les yeux et par les soins de l’auteur; elles étaient intitulées : A. G. Busbequii legationis Turcicæ Epistola IV, etc., in-8°. Elles obtinrent un grand succès, par la profondeur, la clarté avec lesquelles y étaient analysés la politique ainsi que les éléments de force et de faiblesse de l’empire ottoman : « Ces quatre lettres seules, dit un biographe, en apprennent autant que tous les livres composés depuis sur la Turquie, et elles n’ont pas peu contribué à détruire la terreur qu’inspirait en Europe le nom des Ottomans. » Hotman les cite, dans son Traité de l’office d’un ambassadeur, comme des modèles à suivre; Scaliger, qui n’aimait guère à louer, en parle avec de grands éloges. Aussi eurent-elles plusieurs éditions (Hanovre, 1605 et 1629; Munich, 1620), et furent-elles traduites en allemand (Francfort, 1596, in-8°); en français (Paris, 1646, in-8°); en hollandais (Dordrecht, 1652, in-8°); en anglais (Londres, 1694, et Glascow, 1761; in-8°). II. Lettres à l’empereur Rodolphe II sur les affaires de France; elles parurent à Louvain en 1630 sous ce titre : Epistolæ ad Rudolphum II Imper. à Gallia scriptæ, éditæ à J. B. Houwaert, in-8°, et à Bruxelles, en 1631, in-8°, sous le titre de A. G. Busbequii Cæsaris apud regem Gall. legati epistolæ ad Rudolphum II Imperat., è bibliotheca J. B. Houwaert, etc. L’abbé Buchet, chanoine d’Usez, en donna une traduction française, Amsterdam, 1718, in-12, et Continuation des Mémoires de littérature et d’histoire, t. XI, 2e partie, 1731. Ces lettres jettent un grand jour sur ce qui se passait à la cour de France, sur le caractère de Henri III, de Catherine de Médicis, du duc d’Anjou, du roi de Navarre, de Marguerite de Valois et sur les événements du temps. Une édition complète des deux ouvrages que nous venons de citer, comprenant aussi l’opuscule De re militari contra Turcas, et l’allocution adressée à Ferdinand Ier, en 1562, par l’envoyé du sultan, Ibrahim Strozzeni, sortit des presses des Elzévirs, à Leyde, en 1633, in-12, et fut reproduite à Bâle par Brandmuller, 1740, in-8°, sous ce titre : Augerii Busbequii Omnia quæ exstant. Louis-Étienne de Foy, chanoine de Meaux, traduisit le tout, et y ajouta de nombreuses notes historiques et géographiques; son livre, publié à Paris en 1748, 3 vol. in-8°, est intitulé : Lettres du baron(!) de Busbec, ambassadeur de Ferdinand I, roi des Romains, etc., auprès de Solimon II, empereur des Turcs, nommé ensuite ambassadeur de l’empereur Rodolphe II à la cour de France sous Henri III, etc.

Busbecq laissa en manuscrit deux ouvrages qui ne sont point parvenus jusqu’à nous; l’un portait pour titre : De vera nobilitate historia; l’autre : Historia Belgica trium fere annorum quibus dux Alençonius in Belgio est versatus. On doit surtout regretter la perte du second : Busbecq y avait vraisemblablement développé et complété les indications que fournissent ses lettres sur la politique de Henri III et de Catherine de Médicis envers les Pays-Bas.

Gachard.

Voyages de Lambert Wyts, malinois (Ms. de la Bibliothèque impériale à Vienne). — Guichardin, Description des Pays-Bas. — De Thou, Histoire universelle, liv. LX et CIV. — Buzelinus, Gallo-Flandria sacra et profana. — Swertius, Athenæ Belgicæ. — Moréri, Biographie Michaud. — Biographie Didot. — Bulletins de la Commission royale d’histoire de Belgique, 1re série, t. IX. — Lanz, Correspondenz des Kaisers Karl V, t. III. — Correspondance de Philippe II sur les affaires des Pays-Bas, t. I et II. — Charrière, Négociations de la France dans le Levant, t. II. — Un Diplomate flamand du seizième siècle à la cour de Constantinople ('Revue nationale de Belgique, t. XII, 1844). — De Saint-Genois, Les Voyageurs belges, t. II. — Rouzière ainé, Notice sur Auger de Busbecq, etc. Lille, 1860, in-8°. — Albert Dupuis, Etudes sur l’ambassade d’Auger de Bousbecques en Turquie (Mémoires de la Société impériale des sciences de Lille). — Heffner, Notice sur Auger-Ghislain de Busbeck (Bulletins de l’Académie royale de Belgique, Annexe, 1853-1854).


  1. Sur le lieu et la date de la naissance de Busbecq nous nous conformons à ce que rapportent tous les biographes, sans avoir eu le moyen d’en vérifier l’exactitude.
  2. Il quitta, l’année suivante, le service de Ferdinand, pour passer à celui de Charles-Quint. Par des lettres patentes du 18 avril 1555, l’Empereur le nomma secrétaire de son conseil privé, servant en son conseil d’État, à Bruxelles. Il prêta serment le 3 juillet suivant.
  3. Lettre de Ferdinand à Charles-Quint du 20 août 1555, dans Lanz.
  4. Elles sont dans Buzelinus, Gallo-Flandria.
  5. Ces deux titres lui sont donnés par Wyts.
  6. Tous les biographes rapportent que Busbecq accompagna Elisabeth en France en 1570; qu’elle l’y chargea de la gestion de ses affaires, et l’y laissa, pour l’administration de ses domaines, quand elle retourna en Allemagne. Nous avons établi, d’après des documents authentiques, qu’en 1570 Busbecq alla en Espagne et non en France, et que, l’année suivante, il repartit pour Vienne. On voit par là comme les erreurs s’accréditent et se perpétuent. Quant à la charge de grand-maître de la maison d’Élisabeth, elle ne put évidemment être donnée à Busbecq qu’après que la reine eut quitté la cour de France; on n’aurait pas admis à cette cour qu’un étranger fut revêtu d’une telle dignité.
  7. De Thou, si bien informé en général et si judicieux, nous parait être tombé, à ce propos, en une contradiction : il dit (livre LX) qu’en partant pour l’Allemagne, la reine Élisabeth commit le soin de ses affaires à Busbecq, et plus loin, qu’elle choisit Pierre de Gondy, évêque de Paris, pour lui confier, avec quelques autres personnes, l’administration des terres sur lesquelles était hypothéqué son douaire.
  8. Dans sa relation de France faite au sénat de Venise le 5 juin 1582, Lorenzo Priuli, après avoir dit que la cour de France ne tient pas grand compte de l’Empereur à cause de sa faiblesse, qu’elle l’aime peu, parce qu’il est sous la dépendance de l’Espagne et qu’il donne la préséance aux ambassadeurs de cette couronne sur tous les autres, ajoute : « De manière qu’au jourd’hui le roi de France a seulement un agent près l’Empereur, et l’Empereur n’a en France ni ambassadeur ni agent» « Di modo che il re di Francia tiene ora solamente un suo agente presso Pimperatore, et l’imparatore non tiene in Francia nè ambasciatore nè agente » (Relazioni degli ambasciatori Veneti al Senato. I, t. IV, p.442). Cet état de choses existait déjà depuis plusieurs années, comme nous l’apprend la relation de 1579 de Girolamo Lippomano (Ibid., Append., p 67), et il se prolongea probablement longtemps encore. Ajoutons que, dans dès lettres de sauvegarde pour les terres et seigneuries de Busbecq données par Alexandre Farnèse le 15 octobre 1588 et que M. Rouziére a publiées, lettres où sont cités les titres de Busbecq ainsi que les services rendus par lui à la maison d’Autriche, il n’est pas dit qu’il soit ou ait été ambassadeur de l’empereur Rodolphe en France, mais seulement qu’il l’a servi « en diverses charges et qualités, ainsi qu’il fait encore à présent à la royne douairière Elisabeth; » enfin que, dans les patentes des Archiducs du 30 septembre 1600 portant érection en baronnie de la terre de Busbecq, ces princes rappellent seulement que Busbecq fut « conseiller de l’empereur. Maximilien, grand maître d’hôtel de la reine douairière de France, et par deux fois ambassadeur de l’Empereur vers le Turc. »
  9. Il suffit de les parcourir pour s’en convaincre. Dans aucune il n’est question d’affaires que Bubecq aurait traitées avec Henri III ou avec ses ministres.
  10. Et non au conseil privé de Ferdinand, comme le disent tous les biographes. Micault avait été appelé à faire partie du conseil privé des Pays-Bas par lettres patentes de Charles-Quint données à Bruxelles le 28 janvier 1554 (1555, n. st).