Biographie nationale de Belgique/Tome 3/BUYSTER, Philippe

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BUYSTER (Philippe), sculpteur, né à Anvers, en 1595. Les mémoires inédits de l’Académie royale des beaux-arts de France nous fournissent, de cet artiste, une biographie assez détaillée qui a servi de guide aux écrivains plus modernes. Elle est de Guillet de Saint-Georges et commence par une erreur en faisant naître Buyster à Bruxelles. Cette erreur n’a pas été copiée par Mariette qui rend a notre sculpteur sa véritable patrie. Buyster apprit son art dans sa ville natale, chez Gillis van Paepenhoven, artiste resté obscur; celui-ci est peut-être un ascendant d’Alexandre, statuaire anversois qui florissait vers 1725. Guillet nous dit que Buyster se maria et que le désir de se perfectionner et d’améliorer sa fortune le conduisit à Paris, en 1635. Cette date paraît sujette à caution : Buyster aurait eu 40 ans et, à cet âge, il devait lui être devenu difficile « de se former. » Mariette, au contraire, nous dit que Buyster, établi à Paris, y fut reçu à la maîtrise en 1622, et il commença en 1631 à remplir les charges d’honneur. Ceci est plus probable.

Dans tous les cas, Philippe Buyster ne trouva pas à s’occuper suffisamment à Bruxelles; il se sentait capable de briller sur une arène plus vaste, et il se détermina à se rendre à Paris. Les commencements furent, comme ils devaient l’être, à peu près ceux d’un ouvrier; travaillant à droite et à gauche, dans les divers ateliers où on pouvait lui confier de l’ouvrage; ce n’était pas là le chemin de la fortune rêvée; mais, doué d’une nature courageuse et active, Buyster trouva moyen, en dehors des heures de son travail salarié, de produire quelques morceaux originaux pour les églises. Une Annonciation en pierre, pour celle des Jacobins, le fit connaître et lui procura d’autres commandes. Après son groupe en bois de l’Apparition de la Vierge à saint Bernard, exécuté pour les Feuillants, il fut reçu dans la corporation des maîtres sculpteurs, et, dès lors, il ne dut plus se mettre à la solde d’autrui. Son talent ne tarda pas à être apprécié, et, sa grande facilité aidant, il put suffire à de nombreuses commandes. Nous devons forcément suivre, d’après Guillet de Saint-Georges, l’ordre chronologique des travaux du maître, car ses travaux sont l’histoire de sa vie.

Il fit donc trois grandes figures de pierre pour la cour du séminaire de Saint-Sulpice, au faubourg Saint-Germain : la Vierge et l’enfant, Saint Joseph et Saint Jean l’Évangéliste, chacune placée dans une niche. Pour l’église des Quinze-Vingts, un groupe, Saint Roch et un ange, destiné à l’autel de la Vierge. Une Vierge et l’enfant, groupe en marbre de sept pieds de haut, pour l’église de Saint-Eustache.

Nous arrivons ici à l’époque décisive de la vie de Buyster : le comble fut mis à son succès par son association avec Sarrazin, le sculpteur du Louvre. Notre artiste travailla sur les dessins du directeur des travaux, travailla au grand pavillon, au-dessus de la porte principale, et y exécuta, pour la façade du côté de la cour, deux groupes de cariatides, ceux de droite, de quatorze pieds de hauteur, et la Renommée du même côté, au-dessus du fronton; plusieurs lions et des têtes de femme dans les tympans des croisées et des trophées à côté des croisées de l’attique; dans la frise, des enfants et des enroulements de festons; des têtes de satyres sur les clefs des arcades des croisées; enfin plusieurs chapitaux de colonnes corinthiennes et composites. Au grand Pavillon des Tuileries, faisant face au jardin, on voit de lui, au-dessus du fronton de l’attique, deux Renommées, les ornements du fronton et six grandes figures représentant des vertus morales.

Du moment où le roi employait le ciseau de Buyster, celui-ci devait être recherché par les plus grands seigneurs de la cour et par d’autres personnages de haut rang, parmi lesquels il faut citer le président Desmaisons, M. Bordier, fermier général, le surintendant des finances, De Bullion, etc. C’est pour ce dernier qu’il exécuta un de ses ouvrages les mieux réussis, un groupe fait d’un seul morceau de marbre dans lequel il sculpta une chèvre et deux enfants. C’était une œuvre étudiée avec soin, bien finie et appartenant à un genre dans lequel Buyster excella. En effet, parmi ses productions, ce sont les enfants, les génies, les amours qu’on doit le plus admirer. Buyster fut employé par le roi, non seulement au Louvre mais aussi à Versailles. Près de la fontaine d’Apollon, quatre grandes figures de pierre, exécutées en 1665, deux satyres et deux hamadryades; dans la cour, un Neptune avec un cheval marin; sur le péristyle, du côté de la grotte, Cérès et Bacchus, et près de la pyramide d’eau, un Faune, qui fut son dernier ouvrage pour le public. Mais à côté de ces travaux officiels, Buyster en achevait un grand nombre pour des couvents ou des églises. Les religieuses du Calvaire, les Carmélites lui firent des commandes; on voyait de ses travaux dans l’église du Sépulcre[1], à Saint-Nicolas des Champs, aux sœurs de la Visitation, aux religieuses Bernardines, à l’hôtel de Nevers, au Val-de-Grâce, fondé par Anne d’Autriche. Pour ce dernier monastère, c’est la reine-mère elle-même qui choisit Buyster pour y exécuter divers travaux importants, tout comme mademoiselle de Montpensier le fit pour les religieuses de la Visitation. Buyster exécuta plusieurs mausolées, entre autres à Bourges, puis le tombeau du président le Bailleul, à Soissy, enfin, son chef-d’œuvre, à l’église de Sainte-Geneviève du Mont, le magnifique mausolée du Cardinal de la Rochefoucauld, grand aumônier de France. Ce monument en marbre noir, porte la statue du cardinal, en marbre blanc, à genoux et revêtu d’un manteau à longue queue que soutient le génie de la douleur. Nous n’avons fait qu’une nomenclature rapide des principales œuvres de notre statuaire; nous en passons nécessairement beaucoup. On comprend que, malgré la longue carrière de Buyster, il ne put accomplir seul de semblables travaux; il avait de nombreux élèves dans son atelier et plusieurs bons sculpteurs français travaillèrent sur ses dessins comme il le fit à son tour d’après ceux de Sarrazin. Vers le temps où il travaillait pour M. Bordier, le fermier général, il arriva à notre statuaire une affaire mystérieuse qui ne fut jamais expliquée. « Il se vit, dit Guillet de Saint-Georges, embarrassé dans une affaire violente qui se passa dans le cours de la Reine, et qui, ajoute une biographie écrite au XVIIIe siècle, coûta la vie à un homme » Buyster fut poursuivi en justice et ne dut l’oubli de ce qui s’était passé qu’à l’ancienne amitié de M. Sarrazin qui obtint pour lui, auprès du cardinal de Richelieu, la protection et l’intercession du secrétaire d’État, Des Noyers, grand ami des arts et des artistes. Buyster ne fut sans doute point le principal coupable, mais cependant il dut jouer là un rôle qui ne fait pas trop son éloge.

On connaît les démêlés qui eurent lieu à cette époque entre la corporation des artistes et l’Académie. Buyster, qui avait occupé tous les grades dans la maîtrise, fut un de ceux qui aplanirent les difficultés et qui firent en sorte, qu’en 1651, les deux corps ennemis se réconcilièrent et s’unirent. Le Brun, sans doute pour reconnaître les bons offices de Buyster à cette occasion, se démit en sa faveur de ses fonctions d’ancien ou de professeur; trois autres membres de la maîtrise reçurent également le titre d’anciens, ainsi qu’il en avait été convenu dans la transaction. Malheureusement les vieilles discordes reparurent; la bonne harmonie ne dura pas longtemps; et, cette fois, Buyster soutint les prétentions de la maîtrise contre l’Académie; il refusa si obstinément de reconnaître l’autorité de celle-ci qu’il en fut exclu et destitué de sa qualité d’ancien par un arrêt rendu le 2 janvier 1655. Il fallut huit ans à Buyster pour revenir à des idées plus conciliantes; enfin, en mai 1663, il rentra à l’Académie et deux ans plus tard il donna son morceau de réception, un Satyre en terre cuite. Buyster avait obtenu le titre de sculpteur ordinaire du roi et c’est sous ce nom qu’il est désigné dans l’acte ou le devis pour le monument du cardinal de la Rochefoucauld; il avait un logement au Louvre, faveur qui n’était accordée qu’aux artistes de premier rang.

Après le Faune de Versailles, Buyster songea à se retirer. Du fruit de son travail, il avait acquis une propriété aux Porcherons, au delà du faubourg Montmartre; c’est là qu’il alla jouir enfin d’un peu de repos; cependant, malgré son grand âge et quoiqu’il n’acceptât plus de commandes, il ne sut jamais rester oisif. Il travailla volontairement pour l’église de Notre-Dame de Lorette qu’il voulait embellir et où il voulait être enterré. Quand ces travaux furent achevés, il en commença un d’une toute autre nature et dont l’idée annonce au moins un esprit original, sinon très-philosophique. Buyster résolut de sculpter lui-même son tombeau. Il se mit à l’œuvre et ne se pressa point; sa main octogénaire ne trembla pas trop en taillant le froid lit de pierre où il devait dormir un jour. Pendant sept années, il s’appliqua à sculpter cette œuvre qui trahit sans doute l’âge de son auteur, mais où son propre portrait, de forme ovale, supporté par une console élevée sur un piédestal, est encore bien travaillé et très-ressemblant. Le tombeau porte deux inscriptions, une latine et une française; les vertus du peintre y sont célébrées bien que l’on prétend qu’il en soit lui-même l’auteur. L’originalité d’esprit qui a conçu l’idée du monument peut fort bien avoir complété son œuvre en y inscrivant l’épitaphe. Celle-ci mentionne encore un service perpétuel fondé par Buyster, un autre service pour sa femme, et tous deux accompagnés d’une distribution de cent sous faite aux pauvres. Buyster mourut le 15 mars 1688, après avoir atteint sa quatre-vingt-treizième année.

Ad. Siret.


  1. Ceux-ci exécutés sur ses dessins par M. le Vendre.