Biographie nationale de Belgique/Tome 3/CARLOMAN (maire)

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CARLOMAN, maire du palais d’Austrasie. VIIIe siècle. — Charles Martel, l’illustre héros de Poitiers, avait succombé à la fièvre dans la villa royale de Kiersy-sur-Oise, le 15 (Annal. Petav. Chronic. breve) ou le 22 octobre 741 (Fredegar. Scholast. Chron. Cont., cap. 110). Il laissa de sa première femme Rotrude, deux fils et une fille, Carloman, Pepin et Hiltrude, et de Sonichilde ou Swanahilde, sa deuxième épouse, un fils nommé Gripo. On sait qu’il eut en outre un fils naturel, ce comte Bernard qui joua un si grand rôle dans l’histoire de Charlemagne, celui-là même que mentionne Éginhard dans ses Annales (ad ann. 773), et qui fut le père du célèbre comte Wala et de saint Adélard ou Adalhard, abbé de Corbie. D’après le conseil de ses principaux leudes. Charles avait, peu de temps avant sa mort, partagé le gouvernement des royaumes francs entre les deux fils de Rotrude et assigné à Carloman l’Austrasie avec les duchés d’outre-Rhin, à Pepin, la Neustrie et la Bourgogne, ne laissant à Gripo qu’un simple apanage formé de quelques comtés détachés des trois royaumes principaux.

Si le prestige que Charles Martel avait exercé sur les Francs durant un quart de siècle lui avait permis de se passer d’un roi pendant quatre ans; si, dans le partage du gouvernement des royaumes, il avait posé un véritable acte de souveraineté, — il était à craindre qu’après sa mort les populations si diverses dont se composaient les États mérovingiens n’en vinssent à se détacher les unes des autres, et que le lien établi entre elles par la communauté des champs de bataille et des conquêtes ne vînt à se rompre. Mais ni dans l’un ni dans l’autre de ses deux héritiers, le sang des Pepin ne se démentit. L’énergie traditionnelle de leur race et l’union parfaite dans laquelle ils vécurent depuis leur avènement eussent suffi pour contenir les nationalités si hostiles les unes aux autres qu’ils avaient à gouverner, mais auxquelles les intrigues ourdies par Sonichilde en faveur de son fils Gripo devaient bientôt donner un prétexte ou une occasion de se soulever. Cependant ils jugèrent prudent de donner à leur position une apparence de légalité et d’écarter tout soupçon d’usurpation sur l’autorité royale, en tirant de l’ombre d’un monastère un enfant imbécile, Childéric III, fils du dernier prince mérovingien Chilpéric II, et en le revêtant de cette royauté dérisoire que Pepin devait, quelques années plus tard, faire disparaître à tout jamais. Il ne leur suffit pas d’avoir ainsi donné satisfaction à cette religion de la légitimité qui avait encore conservé un certain prestige; si amoindris que fussent les dieux qui en étaient l’objet, ils trouvèrent nécessaire aussi de ménager une sorte de rapprochement entre leur maison et le clergé irrité d’avoir vu Charles Martel, non pas séculariser les biens ecclésiastiques, comme on l’a prétendu à tort[1], mais disposer à son gré des crosses épiscopales, des abbayes et des bénéfices de toute espèce pour récompenser les hommes d’armes qui l’avaient assisté dans ses grandes guerres. L’agent le plus actif que Rome eût, à cette époque, dans le nord de l’Europe, saint Boniface, leur fut en cette circonstance d’un secours inappréciable. Grâce à l’aide de l’illustre missionnaire, Carloman put, dès le 21 avril 742, réunir en synode les grands du royaume et les évêques australiens, et aplanir les difficultés les plus urgentes et les plus sérieuses. (Baluz. Capitular., tom. I, p. 145.) Dans la suite, une assemblée du même genre eut lieu d’année en année, et nul n’ignore l’importance que présente pour l’histoire de la civilisation dans nos contrées le concile tenu en 743 à Leptines ou Estines, en Hainaut, sous la présidence de saint Boniface. (Baluz. Capitular., tom. I, p. 150.)

Quand Carloman et Pepin se furent fortifiés de la sorte dans leur nouvelle position, ils se trouvèrent en mesure de faire face à tous les dangers. Le plus grand de tous les menaçait dans l’intérieur même de leur famille. En effet, si un bon nombre de leudes étaient mécontents du morcellement des royaumes au profit de Gripo, l’ambitieuse Sonichilde était moins satisfaite encore de la part exiguë que son fils avait obtenue dans l’héritage paternel. Aussi ne se fit-elle pas faute de pousser Gripo à la révolte, de souffler partout les divisions, et de décider même la jeune Hiltrude de s’enfuir secrètement avec quelques leudes au delà du Rhin et à se réfugier chez Odilo, duc de Bavière, qu’elle épousa sans en avoir demandé l’autorisation à ses frères. Ce fut donc contre la veuve de leur père et contre son dernier né que Carloman et Pepin eurent à sévir d’abord. Sonichilde et son fils s’étaient jetés dans la place forte de Laon, décidés à s’y défendre. Mais les deux frères vinrent avec leurs forces réunies attaquer la ville et l’enlevèrent sans beaucoup de difficultés. S’étant emparés de Sonichilde et de Gripo, ils enfermèrent celui-ci dans la forteresse austrasienne de Chèvremont[2], celle-là dans le monastère neustrien de Chelles-sur-Marne.

Une fois délivrés de leurs ennemis domestiques, ils purent s’occuper sérieusement de ceux du dehors, et, à coup sûr, il n’en manquait pas. Au sud, s’agitait l’Aquitaine où les Basques s’étoient mis sous les armes à la voix de leur duc Hunold, fils d’Eudès. À l’est et au nord, les Bavarois, les Alamans et les Saxons avaient formé une ligue et s’apprêtaient à briser le lien qui les rattachait à l’empire franc. De sorte que l’ancien territoire des royaumes mérovingiens semblait entouré d’un cercle de révoltes ou de défections et que la cause de chacun des deux maires palatins se trouvait également mise en question. Dans la communauté du péril, leurs efforts durent être communs aussi.

Aussitôt après la fermeture du synode que Carloman avait ouvert le 21 avril 742, ils réunissent leurs armées et marchent contre l’Aquitaine. Ayant franchi la Loire, ils dévastent la majeure partie de la Touraine, du Poitou et du Berry, d’où ils reviennent à l’approche de l’automne, avec un butin considérable et un grand nombre de prisonniers. Nous ne savons quelle cause les empêcha cette fois de pénétrer plus avant dans l’Aquitaine et de chercher à atteindre Hunold lui-même. Toujours est-il qu’avant la fin de la même année, ils franchissent le Rhin, s’avancent jusqu’aux sources du Danube et forcent les Alamans à se soumettre et à fournir des otages. Ce succès obtenu, ils s’engagent dans l’angle formé par le Danube et par le Lech. Là, Odilon de Bavière, assisté de plusieurs bandes de mercenaires saxons, alamans et slaves, avait élevé un vaste retranchement dont la face était protégée par une haute et solide muraille et dont les deux côtés étaient défendus par le cours torrentueux du Lech et par le lit déjà passablement large du Danube. Soit que l’on ne se trouvât pas en forces suffisantes pour entreprendre l’attaque de cette espèce de camp retranché, soit que la saison fût trop avancée pour qu’on pût espérer d’y pénétrer avant les grandes rigueurs de l’hiver, les deux maires reprirent le chemin de la France. Mais, l’année suivante (743), ils repartissent devant le camp d’Odilon. Pendant quinze jours, l’assiégé, se tenant prudemment enfermé dans sa forteresse, insulte et défie les haches et les lances franques. Toutefois il ne juge pas inutile l’intervention d’un prêtre romain Sergius, envoyé par le pape Zacharie pour engager les assaillants à se retirer, sous peine d’encourir la colère de saint Pierre. Sans se laisser ébranler par cette menace, ils tiennent bon, et, la nuit suivante, ils franchissent le Lech, le Danube et les abords marécageux du retranchement sur des ponts formés de chariots. Ayant pénétré de cette façon dans le camp à la faveur de l’obscurité, ils font un effroyable carnage des Bavarois. Odilon ne réussit qu’à grand’peine à s’échapper avec un petit nombre des siens et à se mettre en sûreté sur la rive droite de l’Inn. Ils ne jugent pas à propos de le suivre jusque-là et se contentent de parcourir la Bavière pendant cinquante-deux jours et de tout saccager. Ils ne cessèrent cette œuvre de destruction qu’à la nouvelle que les Saxons venaient de se soulever à leur tour, et que Hunold d’Aquitaine s’était engagé envers Odilon à opérer de son côté une diversion en envahissant la Neustrie, où, en effet, on ne tarda pas à le voir dévaster tout le pays depuis la Loire jusqu’aux environs de Chartres. Ne pouvant tenir tête à un si grand nombre d’ennemis à la fois, les deux frères se séparent l’un de l’autre. Pendant que Pépin court rejeter les Aquitains hors de la Neustrie, Carloman marche contre les Saxons, les taille en pièces et fait prisonnier leur chef Theuderic qu’il ne relâche qu’après en avoir reçu le serment d’obéissance. Mais ce serment est si mal tenu que, l’année suivante (744), le maire austrasien est forcé de rentrer avec son armée dans la Saxe. Il s’empare de nouveau de Theuderic, mais l’emmène cette fois prisonnier, pendant que Pepin pénètre sur le territoire des Alamans, les disperse, et poursuit leur duc Théobald jusque dans les escarpements des Alpes. La soumission de ce chef et la captivité de Theuderie privaient Odilon de ses plus actifs alliés. Dès lors il se vit obligé de traiter à son tour avec Carloman et de reconnaître derechef l’autorité austrasienne.

Ayant réduit à l’impuissance ces turbulentes populations d’outre-Rhin que plus tard Charlemagne lui-même eut tant de peine à maintenir sous son sceptre, Carloman et Pepin songèrent enfin, en 745, à frapper un grand coup en Aquitaine. Mais, effrayé à l’approche de l’armée formidable qui allait fondre sur lui, Hunold demande à négocier avant même que les Francs aient atteint la Loire, et il jure soumission et fidélité à Carloman et à Pepin ainsi qu’à leurs enfants. Cette courte campagne laissa aux épées franques le temps de faire une troisième apparition parmi les Saxons qui achevèrent de se soumettre et dont un grand nombre embrassèrent volontairement le christianisme.

Cette expédition semblait devoir être la dernière pour consolider l’autorité des deux fils de Charles Martel. Cependant il n’en fut point ainsi. À peine rentré en Austrasie, Carloman eut-il congédié ses leudes, qu’il reçut la nouvelle que le duc des Alamans Théobald franchissait le Rhin et commençait à exercer des déprédations dans l’Alsace. Il en éprouva une violente irritation et résolut d’en finir avec ce turbulent vassal. Dès le printemps de l’année 746, il franchit le Rhin à son tour, s’avança droit vers la Souabe et convoqua les leudes alamans à Canstadt. Ils y parurent tous en armes. Mais il les fit immédiatement cerner par ses Austrasiens et dépouiller de leur harnais de guerre. Après quoi il procéda à une enquête rigoureuse sur la part que Théobald et quelques-uns de ses adhérents avaient prise aux événements qui s’étaient passés, et conclut en ordonnant le massacre du duc et de tous les complices de sa foi-mentie.

Cet acte de rigueur fut aussi le dernier acte de la vie militaire et politique de Carloman. Depuis longtemps, dit-on, il nourrissait dans son esprit le dessein de renoncer aux grandeurs du monde et à la vie tumultueuse des camps pour passer le reste de ses jours dans le recueillement et dans la solitude; le souvenir du massacre de Canstadt contribua peut-être à fixer sa résolution. Il s’en ouvrit enfin à son frère, et, en 747, il résigna entre les mains de Pepin tous ses titres et tous ses droits. Puis, accompagné de son fils Drogon, qui, ajouta-t-on, aspirait avec une égale ardeur à la paix du cloître, il s’achemina vers l’Italie, avec une brillante escorte de leudes porteurs de riches présents, destinés par son frère au pape Zacharie. Le pape lui-même lui donna la tonsure avec le conseil de se rendre au Mont-Cassin et de prêter serment d’obéissance à la règle de saint Benoît. Carloman fit ainsi; et, après avoir fait recevoir son serment par l’abbé Optatus, il jeta les fondements d’un monastère qu’il fit bâtir, en l’honneur de saint Sylvestre, sur le mont Soracte. Plus tard il s’y installa lui-même. Cependant il n’y demeura pas longtemps. Troublé trop fréquemment dans sa solitude par les visites des pèlerins francs qui affluaient à Rome, il résolut de rentrer à Mont-Cassin et y trouva enfin le repos qu’il cherchait.

Bien que nous ne puissions ajouter une foi entière aux anecdotes que Reginon nous a transmises sur l’entrée mystérieuse de Carloman à Mont-Cassin et particulièrement sur la manière dramatique dont le cénobite austrasien se fit connaître aux moines ses nouveaux compagnons, nous le voyons cependant se vouer à toutes les pratiques de la vie claustrale avec la même ferveur qu’il avait mise naguère à conduire un grand gouvernement et à diriger une armée. Toutefois il n’y put demeurer complétement étranger aux affaires du siècle. Si les documents contemporains ne nous renseignent pas au sujet de la part qu’il prit à l’élévation de Pepin à la royauté, nous savons cependant qu’il intervint à plusieurs reprises auprès de son frère en faveur de Gripo, qui, rendu à la liberté en 747, avait payé d’ingratitude la générosité de Pepin en lui suscitant une foule d’ennemis, mais qui était de nouveau tombé entre les mains du roi. Nous savons aussi que, en 753, lorsque le pape Étienne III s’apprêtait à venir en France solliciter le secours de Pepin contre le roi des Lombards Aistulf, Carloman se rendit lui-même en Neustrie. A la vérité, les historiens ne sont pas d’accord sur la nature de la mission qu’il y remplit, les uns affirmant qu’il avait été obligé par son abbé et par Aistulf lui-même, de qui relevait le Mont-Cassin, à essayer de dissuader Pepin de répondre à l’appel du pape (Einhardi Ann. ad ann. 753; Hermann. Contract. ap. Dom Bouquet, tom. V, p. 362; Anastas. Vita Stephani, ap. Dom Bouquet, tom. V,p. 436); d’autres prétendant, au contraire, qu’il accompagna de sa personne le souverain pontife pour solliciter le roi de prendre les armes contre les Lombards (Marian. Scot. Chronic., lib. III, ap. Dom Bouquet, tom. V, p. 363); d’autres encore assurant qu’un des principaux motifs qui l’amenèrent en deçà des Alpes, fut de réclamer en faveur du Mont-Cassin la restitution du corps de saint Benoît qui avait été naguère transféré en Bourgogne et se conservait dans le monastère de Florey-sur-Ousche (Sigebert. Gemblac. Chronic., ad ann. 753). De toutes ces assertions la plus vraisemblable est que Carloman vint plaider en France la cause de Rome contre les Lombards. On sait que, l’année suivante (754), Pepin fit sa première expédition contre Aistulf et qu’il força ce prince à lui fournir des otages et à lui prêter serment de féauté. Pendant que le roi montrait dans les plaines de la Lombardie la force et la valeur de son épée, la reine Bertrade et Carloman attendaient à Vienne en Dauphiné le retour de l’armée. Mais, avant que la campagne se trouvât terminée, le cénobite austrasien fut atteint de la fièvre et y succomba. Son corps fut transporté au Mont-Cassin où il reçut une sépulture honorable et où l’on voit encore aujourd’hui, dans l’église du monastère, une chapelle richement ornée de peintures et de mosaïques, qui porte le nom de chapelle de saint Carloman.

André van Hasselt.

Fredegar. Scholast. Chron. contin., part. III et IV. — Einhard. Annal. Vita Karol. Magn.Annal. Mettens.Annal. Nazarian — Othlen. Vita S. Bonifacii. — Annal. Petavin. — Reginon. Chron. — Leon Marsieau. Chron. Monaster. Cassiens. Outre les sources indiquées dans le texte


  1. Voir à ce sujet l’excellent travail du docteur Roth, Geschichte des Beneficialwesens, p. 325 et suiv.
  2. Karlomannus, Grifonem sumens, in Novo Castello, quod Juxta Arduennam situm est, custodiri fecit. (Einhardt. Annal., ad ann. 741.) Une note ajoutée par M. Pertz à ce passage d’Eginhardt, dans les Monumenta Germaniæ historica, indique la ville de Neufchâteau en Ardennes. Mais nous croyons que c’est là une erreur. Le Novum Castellium, dont il est question ici, est manifestement le même que celui qui se trouve mentionné dans une charte dressée par Charlemagne à Herstal en 779, mais que Miræus (Opp. diplomat. t. I, p. 496) prend à tort pour Aix-la-Chapelle. En rapprochant de ce document deux chartes de l’empereur Othion II, on voit que la forteresse qui servit de prison à Gripo ne fut autre que celle de Kevermont ou Chèvremont, près de Liége, laquelle, restaurée par Sainte Begge et par Anségise, fut le lieu où naquit Pepin d’Herstal. Ce dernier fit ù l’église de Sainte-Marie in Novo Castello plusieurs donations importantes que Charlemagne confirma simplement dans la charte de 779 et qui furent transférées par l’empereur Othon à l’église de Sainte-Marie d’Aix-la-Chapelle, après que Chèvremont eut été pris par l’évêque de Liége, Notger, en 980.