Biographie nationale de Belgique/Tome 3/CARLOMAN (roi)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄  Tome 2 Tome 3 Tome 4  ►



CARLOMAN, roi d’Austrasie. VIIIe siècle. — En revenant de Tours, où il était allé demander avec peu de succès, au tombeau de saint Martin, à être guéri de l’hydropisie dont il souffrait depuis longtemps, le roi Pepin le Bref mourut à Saint-Denis, en 768, selon les uns, le 23 (Annal. Pefav.; Marian Scot. Chron., apud Bouquet, tome V, p. 368), selon d’autres, le 24 (Einh. Ann.), selon d’autres encore, le 25 septembre (Annal. Tilian.). S’il faut en croire le témoignage d’Eginbard, immédiatement après la mort de Pépin, les principaux leudes se réunirent en assemblée solennelle et reconnurent rois ses deux fils Charles et Carloman, à condition qu’ils partageraient équitablement entre eux les États de leur père, mais de telle manière que Charles, étant l’aîné, obtînt toutes les provinces que son père avait possédées en vertu du partage opéré par Charles Martel, et que Carloman fut mis en possession de tout ce que son oncle Carloman avait eu dans son lot. (Vita Karol. Magn. cap. iii. Cf. Einhard. Annal. ad ann. 768). Cette indication est d’accord avec celle que nous fournissent la Chronique de Verdun (ap. Bouquet, tome V, p. 372) et Adrevald (Mirac. S. Benedict in Gall., cap. xviii, ap. Mabillon, Act. SS. Ord. S.Benedict. Sæc. II, p. 375). Mais d’autres autorités (Annal. Mettens. ad ann. 768) et Fredegar. Soholastic. Chron. Contin. P. IV, cap. 86), nous font connaître que Pepin, étant revenu de Tours et sentant que sa mort était prochaine, convoqua à Saint-Denis une assemblée générale du royaume et que là, en présence des leudes et des évêques, il fit lui-même le partage de ses États entre ses deux fils. Quoi qu’il en soit, ce partage différait essentiellement de celui que Charles Martel avait établi; car les indications géographiques que nous fournissent à ce sujet le troisième et le quatrième continuateur de Frédégaire (cap. 110 et 136), d’accord avec la réalité des faits, ne peuvent en aucune manière se concilier avec ce que Éginhard, la chronique de Verdun et Adrevald nous disent des lots assignés aux deux jeunes princes. En effet, soit que le nouveau partage ait été opéré par le roi lui-même, soit qu’il l’ait été par ses fils, on remarque qu’il n’y est plus tenu aucun compte de la délimitation historique des royaumes mérovingiens, et ce fait a une importance bien plus grande qu’on ne pourrait le croire au premier aspect. Aussi bien, il constitue un premier pas vers l’effacement de toute distinction entre les diverses tribus de la race franque, distinction sur laquelle était basée l’ancienne division territoriale. Depuis l’avénement des Pepin à la mairie palatine, l’Austrasie — où la race conquérante était plus dense qu’elle ne l’était dans la Neustrie et où l’esprit guerrier avait résisté avec plus d’énergie à la mollesse gallo-romaine, — était devenue le véritable centre de la natalité nationale. La possession de ce royaume devait nécessairement un jour ou l’autre assurer à celui qui en serait investi une action prédominante sur les deux royaumes voisins, Neustrie et Bourgogne. Puis encore la véritable force d’expansion de l’État fondé par Charles Martel et réalisé par Pepin le Bref se trouvait du côté du nord et de l’est, où il restait à s’assimiler des races jeunes, belliqueuses et auprès desquelles on pouvait invoquer la communauté des origines nationales, bien plutôt que du côté de l’ouest et du sud, où les anciens conquérants, perdus au milieu des populations plus romanisées et plus efféminées de la Gaule, étaient déjà des instruments presque usés dans la main de l’histoire. Telles sont évidemment les considérations qui ont dû diriger les leudes, soit sous Pepin, soit sous ses fils, pour leur faire abandonner l’ancien mode de partage par coupe longitudinale et adopter un système tout nouveau. Celui-ci consista à tracer sur la carte de la Gaule et de la Germanie une ligne presque diagonale qui, partant du littoral de l’Océan atlantique de manière à couper en deux l’Aquitaine, la Neustrie et l’Austrasie, franchissait le Rhin au-dessus de Mayence. Tout le territoire situé au nord-ouest de cette ligne constitua la part de Charles, et le reste forma le lot de Carloman. Des trois anciens royaumes mérovingiens il ne restait donc intact que celui de Bourgogne. Mais le sol germanique était ouvert à la fois aux deux princes sur un développement de frontières presque égal, Charles pouvant à son gré dominer de son épée les Frisons, les Saxons et la Thuringe, et Carloman pouvant, par une partie de l’Austrasie ou par l’Alsace, tenir le pied posé sur l’Alamanie[1]. Si cette division territoriale avait pu se maintenir, elle eût probablement fait prendre un tout autre cours à l’histoire des luttes qui ensanglantèrent si souvent les bords du Rhin et dont le dernier mot n’a peut-être pas encore été dit. C’est pour ce motif que nous avons tenu à l’indiquer avec quelque détail. Nous y avons tenu aussi pour démontrer que la qualification de roi d’Austrasie attachée au nom de Carloman n’est pas rigoureusement justifiée par les faits géographiques.

Une fois le partage opéré, les deux nouveaux rois sont couronnés le même jour, le 9 octobre 768, Charles à Noyon, Carloman à Soissons.

Dès ce moment, éclate entre les deux frères une inimitié dont les véritables causes sont encore inconnues, pour ne s’expliquer peut-être que lorsque le mystère dont les historiens contemporains, tous dévoués à Charles, ont entouré son berceau, sera définitivement éclairci. Cette discorde, Pepin ou l’assemblée des leudes avait, sans doite, voulu la prévenir, en divisant les États franks de manière à ne laisser à aucun des deux fils la facilité de prédominer sur l’autre par la possession exclusive de l’Austrasie. Mais, Pepin mort, elle se fit jour avec une violence qui a fort bien pu contribuer à hâter la fin de Carloman. A la vérité, Éginhard, dans son panégyrique de Charlemagne, a l’air de nier cette rupture en rejetant toute la faute sur les dispositions hostiles de quelques-uns des principaux chefs austrasiens du royaume de Carloman qui déconseillèrent à celui-ci de prendre part, en 769, à l’expédition que son frère entreprit contre Hunold d’Aquitaine. (Einhard. Annal. ad ann. 769. Cf. Einhard. Vita Karoli Magni, cap. iii, v et xviii.) Mais la cause de l’animosité que les deux rois professaient l’un pour l’autre doit être plus sérieuse. Les plumes qui écrivaient sous l’influence directe de Charlemagne ou qui cherchèrent plus tard à complaire à ses descendants ne laissent échapper à ce sujet que quelques insinuations vagues, mais d’autant plus suspectes qu’elles sont moins désintéressées. Ainsi, dans sa fameuse lettre, Cathwulf félicite Charlemagne d’avoir été visiblement l’objet d’une protection spéciale du Ciel, Dieu l’ayant préservé dés embûches que lui tendait son frère comme Esaü à Jacob[2]. Ainsi encore, le poëte saxon, copiant quelques passages d’Éginhard, parle de l’animosité et de la haine que Carloman nourrissait contre son frère[3]. En quoi consistaient ces embûches? Aucun fait ne nous le prouve. Par quels actes ces haines se manifestèrent-elles? Aucun indice historique ne nous le fait connaître. De quelque côté que l’on se tourne dans ce mystère de famille, on voit se dresser devant soi des murailles. Un seul fait est positif, c’est qu’il y avait entre les deux frères une antipathie, disons même une hostilité réelle, et que la reine-mère Berthrade ne réussit qu’à grand’peine à maintenir entre eux une apparence de concorde. Après une longue conférence qu’elle eut à ce sujet avec le plus jeune des deux frères à Seltz, en Alsace, elle partit même pour Rome, en 770, à l’effet d’amener le Pape à intervenir pour les réconcilier l’un avec l’autre. Etienne s’interposa, en effet. Mais de quelle manière et en quels termes? Nous l’ignorons. Seulement nous possédons une lettre dans laquelle il exprime aux deux princes la joie qu’il a éprouvée en apprenant qu’ils ont fait la paix ensemble et qu’ils vivent en amitié comme deux véritables frères utérins et germains[4].

De l’histoire du règne de Carloman, il n’a rien survécu dans les chroniques contemporaines. Il semble qu’elles se soient donné le mot pour augmenter l’obscurité et le silence autour de ce prince; car il n’est guère possible d’admettre que, durant un règne de trois années, il ne se soit passé dans sa vie politique aucun événement digne d’être annoté par l’un ou l’autre de ces annalistes si prompts quelquefois à prendre note d’un miracle apocryphe ou d’un incident monastique sans aucune importance pour l’histoire. On ne peut se défendre de reconnaître dans ce mutisme général une sorte de préméditation systématique. A peine s’il reste du passage du jeune roi quelques chartes qui témoignent de sa libéralité envers différentes abbayes, particulièrement envers celles de Saint-Germain et de Saint-Denis.

Les scribes dévoués à Charles ne rompent le silence que pour annoncer tout à coup, vers la fin de 771, la mort de Carloman. Encore remarque-t-on, non sans une douloureuse surprise, qu’ils se bornent à consigner le fait avec une froideur et une sécheresse qui feraient presque croire que la disparition prématurée de cet infortuné était prévue et dans l’ordre naturel des choses. A peine si l’ingrate abbaye de Saint-Denis lui consacre ces deux lignes pour s’acquitter des libéralités dont elle a été l’objet : « Trespassa en la ville de Samoucy en la seconde none de décembre. Mis fu en sépulture en l’église de Saint-Denis en France, de lès le roy Pepin son père. » (Chronique de Saint-Denis, ad ann. 771.) Éginhard, le biographe officiel de Charles, est un peu plus explicite. « Le roi Charles, dit-il, ayant tenu, selon l’usage, une assemblee générale à Valenciennes, partit de cette ville pour prendre son quartier d’hiver (à Attigny, sur la limite des deux fractions de l’Austrasie). Il s’y trouvait depuis peu de temps, lorsque son frère Carloman mourut dans la villa de Samoussy (près de Laon), le deuxième jour des nones de décembre (4 décembre). » (Annal. ad ann. 771.) Mais pas une ligne, pas un mot qui indique que Charles ait donné le moindre regret au frère qu’il venait de perdre. Au contraire, voyons ce qui passe. A peine Carloman, expiré, une terreur, qui est demeurée le secret de l’histoire, s’empare de sa veuve Gilberge[5], qui se hâte d’enlever de leur berceau ses deux jeunes enfants et de s’enfuir au delà des Alpes avec quelques-uns d’entre les principaux leudes restés fidèles à la cause du malheur; et parmi lesquels était probablement cet Otger[6] que le moine du Saint-Gall fera apparaître plus tard avec Didier, roi des Lombards, sur les remparts de Pavie et que les romans du moyen âge ont rendu si célèbre sous le nom d’Ogier le Danois ou l’Ardennois. L’infortunée reine ne se crut en sûreté que sous la protection de Didier, devenu l’irréconciliable ennemi de Charles depuis que celui-ci méditait de lui renvoyer honteusement sa fille Désiderata.

Sans aucunement s’inquiéter des fugitifs, qu’il est bien sur d’atteindre un peu plus tard, Charles ne songe qu’à s’emparer du royaume de son frère. Aussi bien, comme si la fortune eût voulu lui servir de complice, en lui faisant choisir précisément, cette année-là, Attigny pour sa résidence d’hiver, il se trouve tout à fait à la portée des événements. Il se rend donc rapidement à Corbeny, situé près de Craonne et non loin de Samoussy : « Là, nous disent les Annales de Metz (d’accord en ce point avec celles d’Éginhard), arrivèrent les chapelains Folcar et Folrad avec d’autres évêques et prêtres, outre les comtes Wirin et Adelard avec d’autres leudes distingués qui avaient relevé de Carloman, et ils conférèrent l’onction royale à Charles qui obtint heureusement la monarchie entière des Francs. » Ainsi le fait était accompli. Dès ce moment, Charles pouvait prétendre à devenir un jour Charlemagne, et l’Occident à faire de la cour d’Aix-la-Chapelle une rivale de celle de Bysance.

La fuite de la veuve de Carloman et l’accueil que lui fit Didier, contribuèrent peut-être à décider Charles à hâter l’expédition qu’il entreprit contre ce roi, malgré la vive opposition de ses leudes. On sait que cette campagne, entreprise en 773, ne se termina que l’année suivante. Elle eut pour résultat la destruction du royaume des Lombards. Leur roi fut pris avec toute sa famille, excepté son fils Adalgis qui trouva un asile à Constantinople, chez l’empereur Constantin Copronyme. Lui-même, avec sa femme et ses autres enfants, fut amené prisonnier en Austrasie et confié à la garde d’Agilfrid, évêque de Liége. Que devinrent la femme et les deux fils de Carloman? Tout ce que nous savons, c’est que, pendant le siége de Pavie où Didier s’était enfermé, elle s’enfuit à Vérone avec ses enfants et que, Charles s’étant emparé de cette place, ils tombèrent tous les trois, avec le leude austrasien Otger, entre les mains du roi qui les amena probablement en France où leurs traces se perdirent à tout jamais. Dans quelle tombe ou dans quel monastère cette femme eut-elle à expier le tort d’avoir été reine, et ces enfants le tort d’avoir été fils de roi? Ici nous laissons le champ des conjectures ouvert tout large.

Quant à Carloman lui-même, il nous reste un dernier mot à dire au sujet de sa sépulture. D’après la chronique de Saint-Denis, comme nous avons vu, il fut inhumé dans l’abbaye de cette ville où reposait déjà son père Pepin. Cependant nous lisons dans les Annales de Metz, dans Hincmar, dans Flodoard et dans les Annales de l’ordre de Saint-Benoît, qu’il fut enterré dans la basilique de Saint-Remy, à Rheims. (Annal. mettens. ad ann. 771; Hincmar, Opp. tome II, p. 832; Flodoard, Histor. Remens., tome II, p. 17; Mabillon, Annal. Ordin. Sancti Benedict., tome II, lib. 24, § 35.) L’aurait-on expulsé des cryptes royales de Saint-Denis et exilé de son sépulcre comme on avait exilé ses enfants du trône? Ou bien aurait-on voulu jeter le voile de l’incertitude même sur le lieu où reposaient ses restes, pour effacer jusqu’au dernier souvenir de son existence? Nous ne savons.

André van Hasselt.

Einhard, Annales. — Vita Karol. Magn. — Sigeb. Gembl., Chron.Chronic. Virdun. — Fredegar. Scholastic. Chron. contin.Ann. Mettens., Annal. Petav., Annales Tilian. — Marian. Scot. Chron. — Adrevald. Miracul. S. Benedict. in Gallià. — Chroniq. de St-Denis. — Hincmar, de Villa Novalliac. — Flodoard, Histor. Remens. — Poeta Saxo. — Mabillon, Annal. ord. S. Benedict. — Ejusd. Act. SS. Ord. S. Benedict.


  1. Einhard, Annal. ad ann. 786. Édit. Pertz, noie 41. — Comp. aussi Luden, Geschichte des Teutschen Volkes, t. IV, p, 241.
  2. ... Ut de fratris tui insidiis in omnibus Deus le conservavit, ut de Jacob et Esau legitur. — Cathwulfi Epistola ad Carolum, ap. Bouquet, t. V, p. 635.
  3. Atque simultates illum rixasque moventem.
       Hic semper multum protulerat patiens.
          Poeta Saxo, lib. V. v. 177 seqq.
  4. ... Nunc, Deo propitio, in communem dilectionem et concordiam, ut vere uterinos et germanos fratres, vos connexos esse discentes, in magnam lactiliam convertere dignatus est. Epittol. Stephani Papæ, ap Bouquet, t. V, p. 539.
  5. Une note ajoutée au Codex de Paris (n° 4628) ajoute : Quæ dicitur Theoberga.
  6. Sigebert de Gembloux l’appelle Autarius (Chronic. ad ann. 774).