Biographie nationale de Belgique/Tome 7/Godefroid Ier

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GODEFROID Ier, Comte de Louvain à partir de l’an 1095, duc de Lotharingie en 1106, mort en 1140.

Après la mort de son frère Henri, Godefroid hérita de tous les domaines de la maison de Louvain. Il joua pendant quarante-cinq ans un rôle important ; mais, comme la plupart de ses actions ne nous ont été racontées que par des écrivains appartenant à la Flandre ou au pays de Liège, Etats avec lesquels il eut de fréquents démêlés, il n’est pas facile de les exposer d’une manière complète et impartiale. On doit saluer en lui le fondateur du duché dit depuis de Louvain ou de Brabant, qui comprenait la majeure partie de la Belgique centrale et qui se transforma rapidement en une contrée riche et populeuse. La première guerre qu’il eut à soutenir fut provoquée par la possession du comté de Brugeron, que l’évêque de Liège Obert réclama comme uu fief tenu de son église. Le prélat commença par fulminer contre lui une sentence d’excommunication, mais lorsqu’il convoqua les princes du voisinage , et en particulier le duc Godefroid de Bouillon, pour marcher contre le comte, ils se plaignirent de ce qu’il avait également excommunié l’abbé de Saint-Hubert, ecclésiastique généralement respecté. Ces récriminations paraissent avoir retardé la solution du différend au sujet du Brugeron. Si l’on en croit Gilles d’Orval, le comte donna enfin des otages en garantie de sa fidélité à exécuter le jugement qui devait intervenir ; puis les deux parties désignèrent chacune six hommes libres, et ceux-ci reconnurent le Brugeron comme un domaine de l’église de Liège. En 1099, dans une assemblée présidée par l’empereur Henri IV, Godefroid dut renoncer au comté, qui fut donné en fief à Albert, comte de Namur. Il est à remarquer, toutefois, qu’au xiie siècle, le territoire que l’on attribue au Brugeron obéissait aux comtes ou ducs de Louvain et que les comtes de Namur n’y conservèrent que la suzeraineté sur la seigneurie de Zétrud.

Godefroid intervint, vers cette époque, dans les querelles intestines qui agitaient l’abbaye de Saint-Trond ; ce fut grâce à sa médiation que les comtes Henri de Limbourg et Arnoul de Looz, qui soutenaient les deux compétiteurs au titre d’abbé de cemonastère, se réconcilièrent. Les moines s’étant refusés à accepter pour abbé Herman, le protégé du duc Henri, celui-ci voulut les en punir ; mais, à la demande de Gilbert, comte de Duras, qui lui donna 24 marcs d’argent, Godefroid s’y opposa et arrêta ce projet.

Le comte de Louvain fut également l’un des princes qui s’occupèrent des contestations soulevées par la double élection, en qualité d’évèque de Cambrai, de Manassés, soutenu par l’autorité papale et par l’archevêque de Heims, et de Gaucher, le candidat des défenseurs de la cause de l’empereur Henri IV. Lorsque, en 1102, le comte de Flandre Robert attaqua le Cambrésis, Godefroid, qui est en cette occasion qualifié de duc, avertit, ainsi que d’autres princes, l’empereur de cette agression. Il avait assisté, avec le titre de comte, au siège de Limbourg, au mois de mai 1101, et ce fut peut-être pour punir Henri, comte de cette forteresse, devenu duc de la Basse-Lotharingie après la mort de Godefroid de Bouillon, que Godefroid de Louvain fut, au moins pour un temps, décoré de la dignité ducale.

Ces différentes mentions et d’autres, que l’on pourrait emprunter à des chartes, relèguent au rang des fables la légende qui nous a été conservée par le chroniqueur A. Tbymo et dont il a déjà été fait justice dans l’Histoire des environs de Bruxelles (t. III, p. 44O et suivantes). D’après cette légende, Godefroid aurait captivé par ses exploits la belle Sophie, fille de l’empereur d’Allemagne. Fait prisonnier, à deux reprises, dans des guerres en Orient, puis délivré à la suite d’aventures romanesques, il aurait remporté d’éclatants triomphes et procréé de Gorgone, reine des Turcs, un fils nommé Saladin. Une tradition bruxelloise fait dater de l’époque de Godefroid l’origine de la fête dite la Veillée des Dames, qui se célèbre à Bruxelles le 19 janvier ; les femmes mettent alors coucher leurs maris, en souvenir, dit-on, de la joie qu’elles éprouvèrent lorsque les Bruxellois, que l’on croyait avoir péri dans la croisade, revinrent dans leur patrie.

Les services que Godefroid rendit à l’empire furent hautement récompensés en 1106. Le duc Henri de Limbourg, qui avait énergiquement défendu le vieil empereur Henri IV contre son fils rebelle, Henri V, se vit exposé à la vengeance de celui-ci. Dans une assemblée tenue à Worms, à la Pentecôte (le 13 mai), il fut déclaré ennemi de l’Etat et dépouillé de son titre ducal. Henri V fut vaincu dans un combat livré près de Visé et repoussé de Cologne, qu’il tenait assiégée, mais la mort inopinée du vieil Henri lui assura la possession incontestée de l’empire : Henri de Limbourg ayant essayé de se défendre dans le château de ce nom, fut pris et jeté dans une prison, d’où il parvint à sortir.

Godefroid de Louvain avait été investi du duché de la Basse-Lotharingie et du marquisat d’Anvers. Henri de Limbourg, à peine mis en liberté, essaya, en 1107, de lui enlever ces possessions, et, dans ce but, occupa la ville d’Aix-la-Chapelle. Godefroid ne lui laissa pas le temps d’affermir sa domination ; il assaillit Aix à riniproviste, s’en rendit maître et y fit prisonniers Henri, plusieurs comtes et un grand nombre de nobles. L’ancien duc eut à peine le temps d’échapper au vainqueur par la fuite, avec ses fils ; sa femme fut moins heureuse, mais Godefroid jugea indigne de lui de la retenir en prison et lui rendit sa liberté. Il en agit de même avec les seigneurs qui étaient tombés entre ses mains, en ne leur demandant rien que de combattre désormais pour lui.

La même année, Godefroid, ainsi qu’Henri et d’autres princes, conduisit des troupes vers Verdun , où le roi Henri V rassemblait une armée pour donner de l’inquiétude au pape, qui allait tenir un concile à Troyes. Il y eut alors quelques années de calme, pendant lesquelles on perd de vue le duc, qui ne resta pas longtemps fidèle à l’empereur. En 1114, lorsque ce monarque se brouilla avec le pape Pascal II et qu’une insurrection formidable éclata dans la basse Allemagne, le duc Godefroid figura parmi les rebelles.

Dans le centre de la Belgique, en dehors de l’évêque de Liège Obert, un seul noble de premier rang resta fidèle à l’empereur. Ce fut le comte Gislebert ou Gilbert de Duras. Les hostilités commencèrent par une attaque dirigée par le duc contre Saint-Trond, qui n’était pas suffisamment fortifiée. Cette ville résista à deux assauts ; le troisième la livra aux assiégeants ; ils la pillèrent et la brûlèrent (le 19 juillet 1114) ; puis le duc, vainqueur, exigea la démolition du mur que l’on avait élevé autour de l’atrium ou cimetière de l’abbaye.

En l’année 1118, l’empereur Henri V visita la Lotharingie et rallia à sa cause une partie des princes armés contre lui, entre autres, Godefroid. Celui-ci s’engagea bientôt dans deux autres querelles, également sanglantes. Le comte de Flandre, Baudouin VII ou à la Hache, étant mort sans enfants, le 18 mai 1119, sa succession fut contestée. Baudouin avait appelé à lui succéder son cousin, Charles de Danemark, fils du roi Canut et d’Adèle de Flandre ; mais la propre mère de Baudouin, Clémence de Bourgogne, fille de Guillaume le Hardi, comte de Bourgogne (ou de la Franche-Comté), lui opposa Guillaume d’Ypres, fils illégitime de Philippe de Flandre et qui s’était marié à sa nièce. Clémence épousa vers ce temps le duc Godefroid, alors veuf de sa première femme. Tous deux s’allièrent avec Baudouin, comte de Hainaut, les comtes de Saint-Pol et Thomas de Coucy. Leurs efforts furent inutiles ; Charles triompha de tous ses ennemis, et Clémence ne put acheter la paix qu’en lui cédant quatre des douze villes formant son douaire.

A la même époque mourut Obert, évêque de Liège (31 janvier 1119). Les partis qui divisaient le clergé de cette ville se trouvèrent alors en présence. Quelques chanoines destinaient leurs suffrages à l’archidiacre et prévôt Frédéric, frère du comte de Namur ; pendant que l’élection se préparait, l’archidiacre Alexandre alla trouver l’empereur et obtint de lui, à prix d’argent, dit-on, l’investiture de l’évêché par l’anneau et par la crosse. Grâce à l’appui du duc Godefroid, on l’intronisa à Liège, mais ce fut son compétiteur qui reçut la consécration épiscopale du pape Calixte lui-même, à Reims (le 26 octobre). Une guerre civile éclata dans l’évêché. Si quelques princes et les principales villes, comme Liège et Huy, se prononcèrent pour Frédéric, Alexandre compta également des partisans dévoues. Dans le Brabant, dans la Hesbaie, toute la noblesse se déclara pour lui, de même que la bourgeoisie de Saint-Trond. Le sort des armes ne lui fut pas favorable : il avait occupé le château de Huy, il y fut bloqué par ses ennemis, et ceux-ci repoussèrent successivement le duc Godefroid et le comte de Montaigu, accourus à son secours. Il se vit donc forcé de se rendre et de renoncer à la dignité d’évèque.

Lorsque son compétiteur mourut (le 28 mai 1121), Alexandre espérait lui succéder, espoir qui fut déçu ; il ne put vaincre l’opposition de l’archevêque de Cologne. Le duc Godefroid et ses autres artisans avaient cependant reparu à Liège. En 1122, l’empereur étant venu dans cette ville, les chanoines de Saint-Servais, de Maestricht, se plaignirent à lui des torts que leur causait le seigneur de Fauquemont ; celui-ci ayant refusé de comparaître pour se justifier, Henri marcha contre lui : le château de Fauquemont fut assiégé pendant six semaines, pris de vive force et détruit de fond en comble. Dans cette entreprise, il fut puissamment aidé par le duc Godefroid, à qui on l’attribue quelquefois. Il fut alors question d’élire à Liège un nouvel évêque. Les suffrages se portèrent, de commun accord, sur un personnage dont on exaltait les qualités et dont la nomination parut le gage d’une réconciliation entre les parris qui divisaient l’évèché. Je veux parler d’Albéron ou Aubéron, primicier de l’église de Metz, qui était frère ou parent du duc Godefroid et qui fut consacré à Cologne, en 1123.

On possède peu de renseignements sur la situation intérieure des Etats de Godefroid. On sait seulement que les déchirements de l’Eglise favorisèrent, pendant quelques années, les prédications d’un sectaire ardent, nommé Tanchelme ou Tanchelin. Si l’on en croit une lettre adressée par les chanoines d’Utrecht à l’archevêque de Cologne , il exerçait l’influence la plus funeste sur les populations voisines de la mer du Nord. Il attaqua sans ménagement le clergé, nia la valeur des sacrements et se prétendit Dieu lui-même. L’un de ses complices, le forgeron Manassés, organisa à Anvers une confrérie ou gilde, qui était dirigée par une femme et douze hommes, en mémoire de la Vierge et des apôtres, et au sein de laquelle régnaient, à ce que l’on prétend, des mœurs infâmes. Tanchelin osa cependant partir pour Rome, s’y présenta au souverain pontife, et fut mis en liberté après avoir été emprisonné à Cologne par ordre de l’archevêque. Il n’était donc pas si coupable que ses adversaires le disaient ; toutefois ceux-ci ne cessèrent de s’acharner contre lui. S’étant rendu à Bruges, en 1113, il s’y montra en habit de moine, quoiqu’il fût laïque ; chassé de cette ville, il continua ses prédications à Anvers et dans le pays environnant, mais, au moment où il s’embarquait eu Zélande, un prêtre le frappa à la tête d’un coup mortel (1115). Ce fut pour faire disparaître les traces laissées par ce Tanchelin que l’on fonda à Anvers, en 1124, une abbaye de l’ordre des Prémoutrés, ordre récemment fondé par saint Bernard et qui se consacra surtout à la prédication et à l’exercice des autres devoirs pastoraux. Cet institut se répandit rapidement dans les Etats du duc Godefroid, où en quelques années on vit naître successivement les monastères du Parc, près de Louvain (1129), de Grimberghe (1132), de Tongerloo (1133), d’Heylissem (1133) et d’Averbode (1135). Il est à remarquer que ces fondations furent plutôt le fait de vassaux ou d’officiers du duc que du prince lui-même, car Parc dut ses commencements à un maire de Louvain, nommé Tietdelin ; Grimberghe aux Berthout, les seigneurs de cette localité, Heylissem à René de Zétrud, Averbode aux comtes de Looz.

Godefroid était parvenu, à cette époque, à l’apogée de sa puissance. Assuré de l’amitié de l’empereur Henri et de l’évêque de Liège, allié au Hainaut, que gouvernait un de ses vassaux, Godefroid d’Aerschot, devenu l’époux de la veuve du comte Baudouin, le duc avait noué des rapports intimes avec le roi d’Angleterre Henri Ier. En 1121, ce monarque épousa, en secondes noces, sa fille Aleyde, qui se fit aimer par ses vertus et qui protégea ouvertement la littérature naissante des trouvères. Mais, eu 1125, Henri V mourut, et le trône impérial fut disputé par deux compétiteurs : Lothaire de Saxe, qui parvint à l’emporter, et Conrad de Souabe. Le duc Godefroid avait d’abord reconnu l’autorité de Lothaire ; s’étant ensuite prononcé pour Conrad, il fut, eu 1128, privé par Lothaire de la dignité ducale. On la donna à Waleran, duc de Limbourg. L’ancien ami de Godefroid, l’archidiacre Alexandre, ayant à cette époque succédé à l’évêque de Liège Aubéron (pour qui le duc l’avait abandonné), celui-ci ne trouva plus que des ennemis sur les bords de la Meuse et perdit toute autorité sur les pays situés à l’est de la Gette. D’autre part, en dépit du nouvel empereur, il sut maintenir sa domination sur ses propres domaines et sur le marquisat d’Anvers, qui depuis 1106 ne cessa d’en faire partie intégrante.

Du côté de la Flandre, de nouvelles contestations vinrent aussi l’occuper. Le comte Charles de Danemark ayant été assassiné dans l’église Saint-Donatien, de Bruges, le 2 mars 1137, plusieurs prétendants se disputèrent la possession de ses Etats. Le roi d’Angleterre les réclama comme étant fils de Guillaume le Conquérant et de Mathilde de Flandre, sœur de Robert le Frison ; il chargea le comte de Boulogne d’appuyer ses prétentions et arma en sa faveur le duc Godefroid, mais l’intervention du roi de France fit pencher la balance en faveur de Guillaume de Normandie, neveu et ennemi du roi d’Angleterre.

Lorsque, l’année suivante, le gouvernement tyrannique de Guillaume souleva contre lui une grande partie de ses sujets, on vit de nouveau diflérents partis se dessiner. Le roi Henri ne fit plus d’efforts pour son propre compte, mais soutint Arnoul de Danemark, neveu du comte Charles. Arnoul, ayant échoué, se joignit aux défenseurs de la cause d’un de ses rivaux, Thierri d’Alsace. Le duc Godefroid, qui s’était d’abord prononcé pour lui, craignit que Thierri ne réclamât la dot de sa mère, épouse en premières noces d’Henri, le frère et le prédécesseur de Godefroid, il se rapprocha alors de Guillaume de Normandie. Ses armes essuyèrent un premier échec près de Eupelmoude, où Iwain d’Alost lui prit dans un combat, le 14 juin, une cinquantaine de chevaliers. Néanmoins il parut, le 11 juillet, devant Alost, et Guillaume vint bientôt le rejoindre. Ce dernier, mortellement blessé en se portant, le 20 ou le 21, à la rencontre de ses ennemis, expira peu de jours après. Le duc tint d’abord cet événement secret, ne le révéla que lorsqu’il eut négocié sa réconciliation avec Thierri d’Alsace, et rentra dans ses Etats après avoir accepté le roi d’Angleterre pour arbitre de ses différends avec le comte de Flandre.

Gislebert, comte de Duras, implora alors son appui contre le duc de Limbourg et l’évèque de Liège, qui avaient enlevé au comte, le premier, la sousavouerie de Saint-Trond, le second, le comté de Duras, sous préteste qu’il avait opprimé l’abbaye de cette ville et maltraité quelques-uns de ses bourgeois. Après avoir essayé, sans succès, de reprendre Saint-Trond, Godefroid et Gislebert ravagèrent les possessions du monastère. L’évèque de Liège et le duc de Limbourg réunirent alors leurs troupes et mirent le siège devant le château de Duras ; d’autre part, Godefroid et le nouveau comte de Flandre, Thierri d’Alsace, accoururent au secours de Gislebert. Un combat terrible s’engagea, le 7 août 1129, dans les plaines de Wilderen, un peu à l’est de Saint-Trond. Il fut d’abord favorable aux Brabançons, mais les chevaliers du comte de Looz et les bourgeois de Huy parvinrent à les arrêter et, grâce à leur valeur, les troupes de Godefroid et de Thierri essuyèrent une défaite complète et eurent environ quatre cents hommes tués. Godefroid perdit dans cette journée son étendard, richement travaillé en or, dont sa fille, la reine d’Angleterre, lui avait fait présent et qui était conduit sur un char traîné par quatre chevaux. Les vainqueurs ne tirèrent pas grand fruit de leur triomphe ; ils reprirent le siège de Duras, mais ils durent le lever bientôt, à cause des travaux de la moisson auxquels on allait procéder, et la querelle continua indécise pendant près de trois ans.

Le duc de Louvain et le seigneur de Duras se rendirent enfin à Liège, où ils se réconcilièrent avec l’évèque. Godefroid et Waleran gardèrent tous deux le titre de duc, et le premier reconnut l’autorité de Lothaire, puisqu’il fit figurer son nom dans ses chartes ; cependant ce ne fut vraiment qu’en 1135 qu’une réconciliation s’opéra entre l’empereur Lothaire, d’une part, le roi Conrad, le duc de Souabe, son frère, et l’archevêque de Cologne, de l’autre. Le duc Godefroid envoya à Lothaire, en cette occasion, une députation solennelle, et une grande assemblée décréta une paix générale, qui devait durer dix années.

Toutefois, dès l’année suivante, la tranquillité fut troublée dans le Brabant. Les bourgeois de Gembloux n’ayant pu se mettre d’accord avec les religieux du monastère de ce nom, au sujet du successeur à donner à l’abbé Anselme, il en résulta une guerre entre le duc Godefroid et le comte de Namur, Henri, fils de Godefroid, contre lequel le premier avait déjà guerroyé. En 1136, le comte livra à l’incendie la ville de Gembloux et les villages voisins.

L’empereur Lothaire venait de mourir (le 4 décembre 1137) et avait été remplacé sur le trône par le roi Conrad (élu le 7 mars 1139), et Waleran de Limbourg, son compétiteur pour le titre de duc, était également décédé (en 1139), lorsque Godefroid expira à son tour (le 25 janvier 1139-1140), abandonnant ses Etats à son fils aîné Godefroid, qui déjà portait aussi, depuis près de dix aus, le titre de duc. Godefroid Ier laissa une réputation entourée d’un vif éclat ; plus d’un écrivain l’a surnommé le Grand et, dans un acte de l’an 1178, par lequel son petit-fils confirme à l’abbaye de Brogne la redevance annuelle de mille harengs donnée par Godefroid Ier, on rappelle que celui-ci était regardé comme un saint.

Grâce à lui, les domaines de la maison de Louvain formèrent un Etat plein d’avenir et déjà redoutable à ses voisins. Le titre de duc de la Basse-Lotharingie y rattachait, par des liens qui, à la vérité, tendaient à se rompre, la plupart des principautés voisines. La partie septentrionale du duché était encore peu peuplée et comptait peu de villes ; mais, aumidi, Louvain, Bruxelles, Anvers, Léau, Tirlemont, Gembloux, Nivelles, etc., se développaient de plus en plus. Louvain, que le feu ravagea complètement en 1130, se releva bientôt de ses ruines ; Bruxelles, d’où Godefroid data plusieurs diplômes du château situé sur la hauteur voisine (celle de Coudenberg) , était déjà la résidence préférée des ducs. L’importance d’Anvers s’était manifestée par l’émotion qu’avaient excitée les prédications de Tanchelin. La ville de Léau, quoique fort petite, avait déjà son enceinte de murailles. Quant à Grembloux et Nivelles, Godefroid y dominait comme étant à la fois l’avoué du chapitre des chanoinesses de Sainte-Gertrude et de l’abbaye de Gembloux.

On ne possède qu’une seule charte de franchise octroyée par Godefroid Ier : c’est celle par laquelle il accorde des privilèges, en 1116, au village de Mont-Saint-Guibert, et déclare que ce lieu aurait dorénavant le même droit légal et les mêmes coutumes que Gembloux. Ce diplôme curieux fut publié de nouveau en 1123. La sollicitude de Godefroid pour ses sujets résulte aussi d’une charte de l’an 1125 environ, par laquelle il détermine les émoluments dont jouiraient les meuniers travaillant dans ses moulins de Bruxelles. » S’ils viennent, dit-il, à être molestés par moi ou par l’un de mes officiers principaux, ils ne seront astreints qu’à remplir leurs obligations. « On doit voir une preuve de la sollicitude de Godefroid pour le commerce dans ce fait que ce fut lui qui engagea, en 1127, l’évêque d’Utrecht à réglementer la tenue des marchés de cette ville. En 1132, lorsque la population de Saint-Trond et des environs, par haine pour les tisserands, voulut introduire dans Léau un navire symbolique, fabriqué pour se moquer de ces artisans, le duc Godefroid s’opposa à ce projet et menaça même d’assaillir Saint-Trond. Il fallut pour l’apaiser l’intervention du primicier de Metz, Albéron, oncle des fils de Godefroid Ier et frère de la comtesse de Duras.

On a vu que l’ordre des Prémontrés se développa beaucoup en Brabant sous le règne du duc. Mais il avait plutôt de l’affection pour l’ordre de Saint-Benoît et surtout pour l’abbaye d’Afflighem, qu’il favorisa de toute manière, ainsi que plusieurs prieurés ou couvents d’hommes et de femmes dépendant de ce monastère : Notre-Dame de Wavre , Saint-Pierre de Frasnes, dont il approuva la fondation en l’an 1096 ; Vlierbeek, qu’il fonda près de Louvain, en 1125 ; Merhem, près d’Alost, qui fut transféré à Forêt, près de Bruxelles, en 1106, et devint plus tard une riche abbaye de femmes ; Grand-Bigard, autre couvent de demoiselles, établi en 1133, par deux filles dévotes : Wivine et Emwara. Non content de ses largesses à ces établissements, Godefroid fit bâtir près des murs de Bruxelles, dans le quartier dit depuis de la Chapelle, un bel oratoire dédié à la Vierge, et en fit don, le 20 décembre 1134, à l’abbaye du Saint-Sépulcre, de Cambrai, de l’ordre de Saint-Benoît.

Lorsqu’il mourut, le 15 janvier 1140, ce fut à Afflighem qu’il voulut être enterré, devant le maître-autel. En 1603, le chroniqueur Phalesius vit encore des restes de son mausolée, qui était construit en pierres bleues de Tournai, élevé de quatre pieds au-dessus du sol et orné de statuettes ; la statue, alors en débris, était complètement revêtue d’une armure. Les initiales : G. B. D. B., c’est-à-dire Godefridus Barbatus dux Brabantiæ, qui se lisaient sur des fragments de cette tombe, prouvaient que c’était bien celle du premier duc de Brabant, car Godefroid est déjà surnommé le Barbu, dans un diplôme datant du règne de son fils.

Godefroid fut d’abord marié, non, comme on l’a dit quelquefois, à Sophie, sœur de l’empereur Henri V, mais à Ide, fille d’Albert, comte de Namur, puis à Clémence de Bourgogne, veuve de Robert II de Jérusalem, comte de Flandre. Cette seconde princesse mourut en 1131 et fut enterrée dans l’abbaye de Bourbourg. Le duo n’eut des enfants que de la première. Son fils aîné, Godefroid, lui succéda ; le plus jeune, Henri, après avoir porté quelque temps le titre de comte, prit l’habit religieux à Afflighem, peu de temps après la mort de son père (il mourut en 1141, le 27 septembre), et fut aussi enterré dans ce monastère. Les filles furent, parait-il, au nombre de trois : Clarisse, qui ne se maria pas ; Aleyde, reine d’Angleterre, qui, après le décès du roi Henri, en 1135, prit pour époux Guillaume, comte d’Arundel, et revint mourir dans sa patrie, et enfin Ide, que l’on croit avoir été femme d’un comte de Clèves. Josselin, qui est qualifié de frère de la reine Aleyde, était peut-être un fils naturel de Godefroid.

Alphonse Wauters.

Gesta abbatum Trudonensium, dans Pertz, Monumenta, Scriptores, t. X. — Sigeberti Chronica et Anselmi Gemblacensis continuatio, dans Pertz, loco cit., t. VI. — Butkens, Trophées de Brabant, t. 1er. — Wauters, Histoire des environs de Bruxelles, t. Ier, et Bulletins de la commission royale d’histoire, 4 série, t. 11.