Biographies de l’honorable Barthélemi Joliette et de M le Grand vicaire A Manseau/Grand Vicaire Manseau

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Monsieur le Grand Vicaire


A. MANSEAU.

Monsieur le Grand Vicaire A. Manseau.



M. Manseau naquit à St. Antoine de la Baie du Fèbvre, district des Trois-Rivières, le 12 Juillet 1787, et il reçut le nom d’Antoine, au baptême qui lui fut administré le même jour.

Comme il n’y avait, à cette époque, aucune école régulière établie dans sa paroisse natale, il dut sa première éducation au curé du lieu, Monsieur Victor Archambault, qui, un an auparavant, avait été transféré de la cure de Lavaltrie à celle de la Baie du Fèbvre.

Ce digne prêtre était né à la Pointe-aux-Trembles, et avait été compagnon de classe de feu Mgr. Panet, de sainte mémoire. Il reçut ses premières leçons à l’âge de six ans, en récompense de son exactitude à se rendre tous les matins à l’Église pour servir la messe de son bon curé !

Ayant perdu cet instituteur zélé qui mourut à la fin de l’année 1796, il ne fut plus question de son éducation jusqu’à l’âge de 16 ans. Il avait alors neuf ans ; et il lui fallut s’appliquer comme tous les autres membres de sa famille aux travaux de la campagne, chez son père qui était un bon cultivateur fort à l’aise et père de huit enfants : cinq garçons et trois filles.

Ce métier lui répugnait beaucoup, parce qu’il se sentait fortement appelé à un autre état. Son père le comprit de bonne heure ; et pour se conformer au goût de son fils pour quelque profession libérale, il le mit en 1803, sous brevet, chez Monsieur Étienne Ranvoizé, notaire aux Trois-Rivières.

Tout en remplissant ses devoirs, le jeune étudiant en loi put suivre les écoles anglaises du lieu : car bientôt, il se fit remarquer par des talents et par une application sérieuse à l’étude. Cependant, ce genre de vie lui offrait des dangers, il s’en dégoûta. Il pensa donc sérieusement, après trois ans d’épreuves, à ce qu’il pourrait faire de mieux. Car le dégoût et l’ennui d’une profession à laquelle il ne se sentait pas appelé, le rendaient très-malheureux. Mais il se trouvait lié par un brevet et par la volonté d’un père absolu et sévère qui avait appris de bonne heure à ses enfants à ne rien faire sans sa permission, pas même aller se promener chez un voisin. Il se décida toutefois à informer ses parents du fâcheux état auquel il était réduit, et de son ardent désir de faire des études régulières, pour pouvoir se consacrer à Dieu dans l’état ecclésiastique. À sa grande satisfaction, son père entra volontiers dans ses vues. En conséquence, il obtint la résiliation de son brevet et fit tous les préparatifs nécessaires pour son entrée au Collège. C’était au mois de mai 1806 qu’il abandonnait ainsi l’étude de la loi, et le 15 juin suivant, il commençait ses études classiques au Collège de Nicolet. Il était alors dans sa dix-neuvième année.

Au moyen de quelques leçons privées, il put en deux mois, faire avec un succès remarquable, les éléments de la grammaire latine.

L’on ne s’étonnera pas de ce progrès rapide dans la science, si l’on fait attention à ses talents distingués et à l’application avec laquelle il se donnait tout entier à une étude qui était si conforme à ses inclinations et qui faisait ses délices.

Il était doué malgré son âge, d’une très-heureuse mémoire, et son jugement était déjà exercé par d’autres études sérieuses. Son amour pour l’étude était avec cela excessif. Aussi, ne perdait-il jamais un moment, même pendant les vacances, qui étaient pour ses condisciples un temps de délassement et de repos bien mérités. Avec de telles dépositions, il put faire en cinq ans, d’excellentes études, et dans le mois d’Août 1811, il avait fini son cours d’études classiques.

Au mois d’Octobre suivant, de l’avis de monsieur l’Abbé de Calonne, frère du ministre de l’infortuné Louis XVI, mort aux Trois-Rivières, en odeur d’une éminente sainteté, il descendit à Québec pour y recevoir la tonsure. Mgr. Plessis, alors Évêque de cette ville, eut bientôt découvert le mérite et la capacité du jeune clerc. Il lui donna de suite sa confiance, en l’appelant, après quelques semaines de Grand Séminaire, au Secrétariat, à la place de Mr. Flavien Turgeon, devenu plus tard Archevêque de Québec, qui venait de s’agréger au Séminaire de cette ville. Il remplit donc l’office de secrétaire, à la grande satisfaction de ce digne Évêque et de son Clergé, jusqu’au commencement de Janvier 1814.

Voici les époques de ses ordinations : Il reçut les ordres moindres, le 21 Décembre 1811 ; le sous-diaconat, le 13 Mars 1813 ; le diaconat, le 30 Octobre de la même année ; et la prêtrise, le 2 Janvier 1814. Il avait alors vingt-six ans et demi.

Le jour même de sa prêtrise, il fut nommé Vicaire de Mr. Griand, curé de Ste. Anne de la grande Anse. Arrivé à son nouveau poste, il comprit qu’il était plutôt desservant que Vicaire, car son curé était malade depuis plusieurs mois et incapable de remplir son ministère, ne pouvant pas même sortir de sa maison, et il mourût le 2 mai suivant, à l’âge de 56 ans, avec toutes les infirmités de la décrépitude la plus avancée.

Mr. Manseau, se trouvait donc seul chargé de la desserte d’une cure qui comptait alors 1300 communiants. Pour surcroît de besogne et d’affaires, il lui fallut préparer la paroisse à la visite pastorale, que M. Plessis fit cette même année, et donner en conséquence, des instructions à tous les enfants qui avaient fait leur première communion depuis 4 à cinq ans, afin de les bien disposer à recevoir le sacrement de la Confirmation.

Aussi, se trouva-t-il, à la fin de la visite de l’Évêque, très fatigué, ce qui ne surprendra pas ceux qui savent ce qu’il en coûte de sollicitude à un nouveau prêtre, pour conduire seul une grande paroisse, et y faire faire les Pâques, puis, préparer les enfants à la première communion et à la Confirmation. Cependant son Évêque annonça qu’il l’enverrait bientôt dans les missions lointaines, quoiqu’il eût à peine sept mois de prêtrise.

Il fut en effet, à la fin du mois d’Août 1814, nommé Missionnaire de Tracadie, Pomquette et Hâvre-à-Boucher, sur la Nouvelle-Écosse, et aussi de Chétican et de Mâgré, sur le Cap-Breton. Ces missions se trouvaient à une trentaine de lieues l’une de l’autre.

Quelque difficile que pût lui paraître cette nouvelle tâche, il n’y avait pas à reculer devant la volonté de son Évêque. Aussi, l’accepta-t-il de bon cœur ; et même il se crut trop heureux d’avoir été ainsi choisi pour travailler à la plus grande gloire de Dieu, en procurant le salut des âmes.

Tous ses préparatifs étant terminés, et ses adieux faits à ses parents et amis, il s’embarqua avec la bénédiction de son bon Évêque, à bord d’un brick anglais, qui devait le débarquer à la Pointe à la Croix, au milieu du détroit de Canso. C’était vis-à-vis ce point du Cap-Breton que commençait la mission du Hâvre-à-Boucher, en remontant de là, sur la Nouvelle-Écosse jusqu’à Pomquette, sa troisième mission.

Mgr. Plessis lui avait donné un excellent compagnon de voyage dans la personne de Mr. Joseph Cécil qui, après avoir rétabli sa santé, fut ordonné prêtre, l’année suivante, et devint lui aussi, missionnaire dans l’Île du Prince-Édouard où il passa six ans. Puis, étant rentré dans le Diocèse, il gouverna plusieurs Cures et mourut au cap St. Ignace en 1859 ou en 1860.

Durant le voyage, ils furent témoins d’un singulier combat, celui de la baleine avec un espadon dentelé, qui se livra à une quinzaine d’arpents du vaisseau et dura plus d’une demi-heure. On en fut averti par un grand bruit que firent les combattants, et tout le monde courut sur le pont pour jouir d’un spectacle aussi curieux que terrible.

La baleine, qui n’a que sa queue pour se défendre de son ennemi, cherchait à le saisir pour l’écraser d’un seul coup. Comme apparemment, l’espadon échappait à ses coups, à cause de son agilité, elle entra en fureur, et les coups qu’elle frappa sur l’eau, ainsi que ses mugissements faisaient un fracas épouvantable. À la fin, l’espadon bondit en l’air et retomba sur son adversaire en présentant le dos. Il parut d’une longueur de quinze pieds, et il s’éleva à environ dix pieds en l’air. À ce moment, le combat cessa, du moins on ne vit plus rien, et le bruit ne se fit plus entendre.

Arrivé à Tracadie, où il devait hiverner, le nouveau Missionnaire y trouva encore son prédécesseur, Mr. Pichard, prêtre français, qui y résidait depuis plusieurs années. Comme on était alors au 10 Novembre et qu’il n’y avait plus moyen pour ce vieux et vénérable prêtre de partir pour Québec où l’appelait son Évêque, Mr. Manseau prit le parti d’aller passer l’hiver à Chétican qui est à trente lieues de Tracadie. Il en fit avertir les habitants de cette mission, par un nègre qui dut faire le trajet à pied, et qu’il fallût en conséquence payer fort cher.

À la nouvelle d’un Missionnaire qui allait résider au milieu d’eux, les bons Acadiens poussent une goélette à flot, lui rendent ses agrès et se mettent en route pour Tracadie, où, douze jours après, ils arrivent à pleines voiles.

Comme tout le petit bagage du Missionnaire était prêt, il ne se fit pas attendre ; on remit donc à la voile sans perdre de temps, et dès le lendemain au soir, on jetait l’ancre dans le Havre de Chétican.

C’était le 28 Novembre, et il était grand temps d’arriver au port, car dès la nuit suivante, l’hiver s’établit tout de bon par un vent de foudre accompagné de neige et avec une des plus furieuses tempêtes qu’on puisse voir sur cette plage.

Pourtant, on ne s’étonnera pas que cette tempête ne se soit ainsi élevée qu’après l’arrivée du missionnaire ; car tous les dévots Acadiens s’étaient mis en neuvaine pour lui obtenir une bonne et heureuse navigation ; et au dernier jour de ce pieux exercice, le vaisseau entrait dans le Hâvre, ce qui ne s’était jamais vu dans une saison si avancée.

Aussi les bons Acadiens étaient-ils dans une grande anxiété, en le voyant exposé si tard, à toutes les fureurs des vents et de la mer. Quelle ne fut donc pas leur joie en apprenant l’heureuse traversée de leur Missionnaire. Du Hâvre à la Chapelle qui en est distante d’une demi-lieue, ce n’était qu’une procession continuelle de ces fervents chrétiens qui accouraient à sa rencontre pour se prosterner à ses pieds, et recevoir ses premières bénédictions. Cher Monsieur, lui disaient-ils, dans leur langage naïf, je sommes bien aise de vous voir terrir (arriver) ; j’étions bien évantés du temps que n’y avait de vous voir tenir la mer si tard. »

Ce fut le premier dimanche de l’Avent, que le Missionnaire se trouva pour la première fois, environné de ses nouveaux paroissiens. Ce fut une scène vraiment touchante et pleine d’émotions.

La joie la plus pure se peignait sur toutes les figures ; et il ne manquait rien au bonheur du pasteur qui, longtemps après, en était encore tellement impressionné, qu’il avouait que dans ce moment, il se sentait parfaitement heureux. Tant il est vrai, qu’un bon peuple fait le bonheur de son pasteur !

Il passa six mois au milieu de ces braves gens qui, par leur docilité, leur foi et leur piété, adoucissaient et lui faisaient même oublier tout ce qu’il y avait de pénible dans sa position. Il se trouvait placé entre deux montagnes qui ne lui laissaient voir le soleil que depuis 10 heures du matin jusqu’à deux heures de l’après-midi, ces montagnes ne se trouvant qu’à cinq à six arpents l’une de l’autre,

Mâgré, où se trouvaient des chrétiens aussi fervents, est situé à 6 lieues de Chétican. M. Manseau devait se rendre à cette mission au moins toutes les trois semaines, y faire l’Office le Dimanche, y cathéchiser les enfants, y administrer les malades, y faire faire les Pâques. Or, toutes les excursions devaient se faire à pied, accompagné seulement d’un homme ou de deux.

L’hiver se passa à voyager ainsi d’une mission à l’autre, à instruire les enfants, à administrer les sacrements aux adultes et à donner des leçons de chant à de bons jeunes gens qui devinrent pour ces missions, d’excellents chantres.

Enfin, au commencement de Mai 1815, il vint se fixer à Tracadie que venait de quitter le vieux Missionnaire. Il eut, sur ces entrefaites, la douleur de perdre Mr. Cécil qui s’en retourna à Québec, pour son ordination, mais il en fut dédommagé par la consolation qu’il eut de rencontrer à Arichat, Mgr. Plessis qui, par ses bonnes paroles, releva son courage et le ranima dans la pratique de ses devoirs de Missionnaire.

L’Évêque de Québec, en faisant en 1815, la visite des missions du Golfe, avait amené avec lui Mr. Rémi Gaulin, qui est devenu depuis Évêque de Kingston. À son retour, il laissa ce Monsieur au Golfe et le chargea de la desserte d’Antigonish et de plusieurs autres missions sur la Nouvelle-Écosse et sur le Cap Breton.

Ce fut alors que Mr. Manseau se vit obligé de desservir plusieurs postes sur l’Atlantique ; ce qui lui fut très pénible, parce qu’il était forcé de n’exercer le ministère qu’en Anglais ; ce à quoi, il n’était point encore accoutumé ; et il lui fallut en outre, parcourir pendant deux ans, des postes éloignés les uns des autres de près de 60 lieues. Un de ces postes était Sidney, capitale du Cap-Breton, qui a 25 lieues dans sa plus grande largeur.

Après ses trois années de missions dans le Golfe, c’est-à-dire en 1817, Mr. Manseau se rendit à Québec vers la fin du mois d’Août, et dans le mois de Septembre suivant, il fut nommé à la cure des Cèdres. Cette paroisse avait alors un territoire très-étendu qui, divisé plus tard, a été trouvé suffisant pour former sept paroisses savoir : Les Cèdres, ou St. Joseph de Soulanges, St. Ignace, St. Clet, St. Polycarpe, St. Zotique, St. Thimothée et Ste. Cécile. La population de ce vaste territoire était alors de 3,800 âmes, donnant 2,400 communiants.

Il fallait parcourir 5 et 6 lieues pour visiter les derniers habitants. D’autres se trouvaient au Sud du St. Laurent dont la traversée est très-pénible en cet endroit, à cause de la rapidité des courants. Ces difficultés et d’autres encore que le nouveau Curé rencontra dans l’exercice de son ministère, lui firent regretter ses bonnes missions du Golfe, et plusieurs fois, il se repentit de les avoir quittées si tôt. Toutefois, il fut déchargé en 1819 de la desserte de St. Polycarpe qui fut confiée à Mr. Pierre Nicolas Leduc. Deux ans plus tard, on bâtit une chapelle à St. Timothée qui, cependant, resta à la charge du Curé des Cèdres jusqu’en 1826.

Il est à remarquer ici en passant, que Mr. Manseau accompagna en 1821 Mgr. Plessis dans la visite Pastorale qu’il fit dans la Baie des Chaleurs ; et qu’en 1822, il descendit aux Trois-Rivières pour assister à la Consécration de Mgr. Provancher, Évêque de Juliopolis, fondateur et premier Évêque des Missions de la Rivière-Rouge. En 1823, il fut nommé Grand-Vicaire et Visiteur de toutes les missions du Haut-Canada, pendant l’absence de Mgr. Alex. McDonell, qui était allé en Europe pour affaires importantes, malgré toutes les objections qu’il pût faire pour ne pas être chargé d’une responsabilité qui lui paraissait accablante. Comme bientôt après, l’Évêque de Québec le pressait de partir, il l’informa qu’il ressentait au bras un mal qui semblait préluder à la paralysie et que pour cette raison, il retarderait son départ. L’Évêque lui répliqua : « Nous n’avons pas le temps d’être malade ; partez sans délai. »

Nous partirons donc, répondit-il, puisque nous n’avons pas le temps d’être malade.

Le docile administrateur se mit donc en route pour faire sa visite ; et il put pendant les deux années qu’il fut chargé de cet important office parcourir toutes les missions qui existaient alors dans le Haut-Canada, et il disparut ensuite pour toujours, après le retour de Mgr. McDonnell.

En l’année 1826, Mgr. Panet, qui était devenu Évêque de Québec, offrit à Mr. Manseau sa cure de la Rivière-Ouelle ; mais comme cette paroisse était considérable, il crut devoir prier l’Évêque de ne pas le charger de ce fardeau.

Mais en 1827, il accepta la cure de Contrecœur, avec beaucoup de reconnaissance parce qu’elle était plus petite et qu’elle ne lui paraissait pas au-dessus de ses forces, et que d’ailleurs, il y retrouvait dans la belle simplicité de ses habitants, ses bons Acadiens, qu’il continuait à affectionner tendrement. Pendant les sept ans qu’il demeura avec eux, ces bons paroissiens lui donnèrent constamment la même satisfaction.

Comme avec une bonne santé, il avait du loisir, il se mit à faire l’école à six jeunes gens du Village auxquels il enseigna le chant, la grammaire, et les premiers éléments du latin.

Il établit une bonne école, car il n’y en avait point quand il arriva dans cette paroisse. Il consacra une partie de ses loisirs à former son chœur, car alors, il n’y avait pas chez lui un seul enfant capable de servir même une messe basse. De son école, sont sortis quatre Notaires. Il a donc bien réparé la perte qu’il avait pu causer au Notariat en abandonnant cet état, comme il a été dit plus haut.

Aux Cèdres, il s’était également chargé de l’éducation de jeunes gens choisis dont l’un est devenu prêtre et l’autre Shérif de l’un de nos districts.

Cependant les supérieurs ecclésiastiques trouvaient que le curé de Contrecœur n’était pas occupé selon ses forces et ses talents distingués. Ils voulurent donc le tirer de l’état un peu obscur dans lequel ils le voyaient placé dans la modeste cure de Contrecœur. La bonne opinion qu’avait conçue de sa capacité Mgr. Signaï lui fit croire que la cure de Québec était un théâtre digne de lui, et il la lui offrit ; mais il éprouva de la résistance de la part de ce prêtre qui ne cherchait qu’à se cacher. Il fait là dessus connaître ses vrais sentiments en des termes aussi modestes que plaisants, et nous les reproduirons ici avec complaisance.

« C’est avec une sorte de confusion, et pour dire toute la vérité, puisqu’on m’y oblige, que j’avoue que Mgr. Signaï m’a offert la cure de Québec, lorsqu’il l’a quittée pour s’occuper plus particulièrement de ses nouveaux devoirs. Certainement qu’une cure aussi importante ne va pas à ma taille, c’est évident. L’Évêque devait savoir qu’il pouvait faire mieux, comme en effet, il l’a fait en nommant Mr. Baillargeon.

Le premier choisi a dû refuser, et on a heureusement trouvé ses excuses plausibles. J’en ai remercié le bon Dieu qui n’a pas voulu m’exposer sur un si brillant théâtre. »

Cependant, Mgr. Lartigue répétait en toute occasion au curé de Contrecœur qu’il n’était pas assez occupé, et qu’il menait la vie d’un paresseux, quoiqu’il fût seul à desservir une paroisse de treize-cents communiants. Voyant que c’était un parti pris de le tirer de sa cure, pour le faire passer à une autre plus grande et qui lui imposerait plus de travail, il exposa à Mgr. Signaï qu’il se chargerait de la cure de Longueuil devenue vacante par la mort de Mr. Chaboillez. L’Évêque le prit au mot, et le nomma en 1834 à cette cure importante. Il la gouverna pendant six ans au milieu de toutes les sollicitudes que lui causèrent les événements de 1837 et de 1838 que tout le monde connaît. Dans la pensée que son ministère ne pouvait plus être aussi avantageux à cette paroisse, il demanda à en être déchargé.

L’Évêque actuel de Montréal, qui voulait attirer auprès de lui un homme aussi éminent, lui accorda volontiers sa démission, en lui offrant une place honorable à l’Évêché. Il fut très-sensible à cette nouvelle marque de confiance. Aussi, écrivait-il, plusieurs années après : « La reconnaissance exige que je dise que j’ai toujours été traité avec bonté par les Évêques de Montréal. Mgr. Lartigue m’a fait son Grand Vicaire en 1837, et après sa mort, son successeur me continue dans cette qualité et me témoigne toujours la plus grande confiance. » Sa modestie l’a empêché d’ajouter que le premier Évêque de Montréal lui donna en 1836, une nouvelle preuve de sa confiance en voulant faire de lui son coadjuteur et son successeur : honneur qu’il trouva encore moyen d’éviter.

Ainsi, il l’époque de la St. Michel en 1840, le curé de Longueuil se rendit à l’Évêché pour prendre possession de son nouveau poste qu’il considérait comme heureux et très honorable pour lui. Aussi, désirait-il que ce fut sa dernière demeure dans ce bas monde. Mais il n’en fut pas ainsi, comme on le verra bientôt.

Cependant Mgr. de Montréal, qui avait été autorisé par le St. Siège à établir un chapitre dans sa Cathédrale, se trouva en mesure de réaliser ce projet, environ un an après qu’il eût pris possession de son siège. Ce fut le 21 Janvier 1841, que se fit l’installation des premiers Chanoines par le célèbre Évêque de Nancy, Mgr. Forbin-Janson qui, à cette époque, terminait la grande mission qu’il avait donnée à Montréal, et qui a produit de si heureux fruits, comme tout le monde sait. Ces six premiers Chanoines furent MM. Manseau, Hudon, Prince, Trudeau, Lavoie et Paré. M. Manseau, qui était le plus ancien d’âge et de prêtrise, et qui déjà était Grand Vicaire, devint tout naturellement doyen du nouveau chapitre.

« La sympathie, écrivait à ce sujet M. Manseau, qui existait entre tous les chanoines et les autres habitués, faisait de l’Évêché un séjour charmant, disons mieux, délectable. » Sur le printemps, tout allait à l’ordinaire, pour le mieux, excepté la santé du doyen du chapitre, qui, accoutumé à une vie active, ne pouvait guère s’accommoder de la vie sédentaire qu’il lui fallait mener à l’Évêché.

Cependant, il lui fallut se charger de l’administration du Diocèse, pendant le premier voyage que Monseigneur fit à Rome et qui dura depuis le mois de Mai jusqu’au mois de Septembre. Mais au retour de l’Évêque, il se déchargea de l’administration dont il s’était acquitté avec succès, comme de tous ses autres devoirs, et il se retira, avec les titres de Vicaire-Général et de Chanoine honoraire, d’abord à Longueuil, chez son neveu M. L. M. Brassard qui lui avait succédé dans cette cure, et ensuite chez son intime ami, M. Primeau, curé de Varennes.

Sa santé s’étant rétablie parfaitement, et son zèle ne lui permettant plus de demeurer inactif, il se fit un devoir d’exposer à l’Évêque qu’il se croyait capable de se remettre au travail. C’était au mois d’Octobre 1843.

L’Évêque lui offrit la cure de St. Charles de l’Industrie, qui était la seule vacante ; et il lui dit gracieusement que plus tard, il pourrait lui procurer un autre poste plus convenable. Mais le fait seul de la pensée de l’Évêque à cet égard, lui fit croire à une inspiration du ciel, et lui persuada que c’était le bon Dieu qui le voulait à l’Industrie.

Il accepta donc cette nouvelle paroisse qui n’avait encore été desservie que pendant 18 mois, par voie de mission. Elle offrait peu d’avantages, humainement parlant.

L’église était la propriété privée de l’Honorable Joliette, qui l’avait construite à ses propres dépens. Elle n’avait donc ni fabrique, ni fabriciens. Ce ne fut qu’en 1850, que ce Monsieur en fit don à la corporation épiscopale de Montréal, qui en est depuis ce temps, l’unique propriétaire. Les Curés en administrent les revenus sous la direction de l’Évêque, et les paroissiens ont droit d’y être desservis et inhumés.

L’Évêque seul fait les règles qui doivent y être suivies ; le donateur lui-même ne s’était pas réservé le droit d’intervenir dans cette administration.

Le principe de cet homme vraiment sage dont le monde connaît et admire las grandes œuvres, était : « Tout pour le peuple, rien avec lui. » Ce système a parfaitement fonctionné jusqu’ici à Joliette, parce qu’il ferme la porte à de fâcheuses divisions qui souvent bouleversent les autres paroisses. Pour aider à supporter les charges de cette nouvelle cure, M. Joliette avait encore donné 100 arpents de terre, qui, divisés en lots ou emplacements, formeront avec le temps, une dotation honnête pour le soutien de l’établissement.

Lorsque M. Manseau arriva à l’Industrie en 1843, on n’y comptait que 1400 âmes et 800 communiants. Au recensement de 1862, il s’y est trouvé 4,200 âmes et 2,400 communiants.

Le village seul contenait plus de 3,000 âmes. Cette paroisse n’était, pour ainsi dire, qu’une terre on friche, et sans culture. Il ne s’y trouvait qu’une petite école qui ne tint que quelques mois. Point de chantres pour les offices publics ; point d’enfants de chœur exercés pour les cérémonies de l’Église.

L’Église elle-même, quoique bien bâtie, manquait de mobilier : point d’autel décent, point de tableau, point de retable, point de stalles, point de tapis. La sacristie était aussi dénuée d’ornements, de linges et de tout ce qui contribue à donner de la solennité aux saints offices.

Le nouveau curé comprit donc tout d’abord qu’il avait une rude tâche à remplir et qu’il lui fallait se multiplier, s’il voulait répondre à tant de besoins.

Il commença par établir une école dans la sacristie, où il réunit une demie douzaine de jeunes garçons à qui il donna lui-même des leçons de lecture, d’écriture et de chant, en insistant surtout sur les cérémonies de l’Église qu’il apprit à ses heureux élèves à bien exécuter. Ce moyen lui réussit à merveille, puisque dans l’espace de quelques mois, il put se procurer le personnel absolument nécessaire pour célébrer décemment les saints offices. Il continua cette école, deux fois par jour, pendant quatre années. Par ce moyen, il put doter son Église de chantres et de servants très-habiles.

Le village ayant pris un accroissement très-considérable, les rues se trouvaient remplies d’enfants qui ne pouvaient que se démoraliser en errant et en vagabondant à l’aventure, parce qu’ils n’avaient aucun moyen d’éducation. Il fallait en conséquence penser sérieusement à fonder un établissement scolaire. M. Joliette, dont les vues étaient si profondes pour tout ce qui tenait à la prospérité de son village d’Industrie, comprit qu’il fallait le doter d’un vaste édifice, qui put répondre pour un temps donné, aux besoins présents et à venir. C’est ce qui l’engagea à bâtir un Collège à deux étages de 80 pieds sur 40, connu aujourd’hui sous le nom de Collège Joliette. Mais il fallait d’habiles maîtres pour en prendre la direction. M. le Grand Vicaire Hudon fut chargé d’en chercher quand il passa en Europe en 1843 et en 1844, mais il ne put en obtenir. Ce fut Monseigneur l’Évêque de Montréal qui, dans son second voyage d’outre-mer en 1846 et en 47, fit des arrangements avec M. Querbes, curé de Vourles, (près de Lyon,) et fondateur des Clercs paroissiaux de St. Viateur, pour faire un établissement de ses frères à l’Industrie.

Trois ou quatre de ces religieux suivirent l’Évêque à son retour au Canada, et arrivèrent dans le mois de mai 1847.

Deux prêtres de la même Congrégation, savoir : le Père Thibeaudier et le Père Lahaye qui, après avoir demeuré six ou sept ans à St. Louis de Missouri, s’en retournaient en France, se réunirent à leurs frères du Canada qu’ils étaient venus visiter en passant. Au mois de septembre 1847, ils prirent possession du Collège Joliette qui était depuis un an en opération, sous la direction de trois ecclésiastiques que Mgr. l’Évêque de Montréal y avait envoyés pour en prendre soin, en attendant l’arrivée des frères.

Cet établissement, si modeste dans son principe, est devenu avec le temps, un Collège classique, où l’on comptait en 1863, 150 élèves, faisant un cours d’études régulier, en y étudiant le latin, le grec, le français et l’anglais.

Il restait à faire pour les filles ce qui avait été accompli avec succès pour les garçons. M. Joliette y avait pensé, mais la mort l’ayant surpris en 1850 au milieu de ses vastes entreprises, le curé se trouva seul chargé de mettre ce projet à exécution ; malheureusement, il n’avait pas à sa disposition les mêmes moyens pécuniaires.

Toutefois, il se mit à l’œuvre, en comptant sur les fonds que la divine Providence laisse à la disposition de ceux qui mettent en Elle toute leur confiance. Moyennant une somme empruntée à la banque, et quelques souscriptions qu’il recueillit dans le village, il put bâtir en 1854, un petit couvent qui fut ouvert l’année suivante, sous la conduite de cinq sœurs de la Providence qui avaient à instruire les petites filles, à élever les orphelins et à visiter les malades à domicile.

Ce modeste couvent prit bientôt des développements considérables ; et dès l’année 1863, 250 filles y recevaient une bonne éducation chrétienne : Huit orphelines y étaient entretenues et instruites, et on prodiguait les soins de la charité à huit pauvres femmes et à deux vieillards infirmes. En outre, les sœurs de la Providence de Joliette, comme celles de Montréal, font des visites journalières chez les riches pour en solliciter les largesses, et chez les pauvres pour faire couler dans leur sein les sources de la charité qui, au sein de cette nouvelle ville, sont vraiment intarissables.

Elles ont recours pour les faire jaillir, à des bazars et autres moyens qu’invente une charité vraiment ingénieuse. Un hôpital a été bâti sur le terrain de l’Asile de la Providence. On doit ce nouvel établissement à la générosité de feu M. Ed. Scallon et de sa dame. La ville est aussi intervenue pour sa part, à cette belle œuvre. Des conférences de St. Vincent de Paul, une Association de l’Union St. Joseph et une des dames de la charité y fonctionnent parfaitement bien. Feu M. Ed. Scallon a laissé une riche succession pour y fonder plus tard, une maison d’Industrie.

La nouvelle ville de Joliette que l’on a vue si petite quand M. Manseau en fut nommé curé en 1843, se trouve donc maintenant richement dotée d’établissements, et en voie de progrès. Son Collège ne pouvant plus suffire au grand nombre d’élèves qui y affluaient de toutes parts, il a fallu y ajouter d’abord une aile, puis l’élever d’un étage, et bientôt il sera nécessaire de lui donner une seconde aile.

C’est ce zélé pasteur qui a heureusement dirigé les opérations qui ont amené de si grands résultats. Son amour ardent pour son peuple et son zèle constant pour la religion ont soutenu son courage au milieu des épreuves qui ne lui ont pas manqué ; car elles sont et doivent être le cachet des œuvres de Dieu dont elles assurent le succès et la permanence.

Mais enfin, ce bon pasteur voyait ses forces diminuer, et craignant que, avec ses forces physiques, le feu divin qui l’avait toujours animé pendant sa longue carrière dans le sanctuaire, ne vint à s’éteindre, il songea tout d’abord à sa retraite, et la demanda avec instance à son Évêque. Il voulait après plus de cinquante années d’exercice et de travaux dans le saint ministère, se recueillir quelque temps, pour méditer les années éternelles dans la paix et le calme de la solitude.

Ayant obtenu sa démission le 2 Février 1864, il se prépara à quitter Joliette et à venir à l’Hospice St. Joseph, pour y mourir tranquille au milieu des vétérans du sanctuaire. En demeurant dans sa cure où tout devait humainement parlant, le retenir, il aurait été dans la nécessité de voir beaucoup de monde et de recevoir de fréquentes visites. Or, il voulait être seul avec Dieu seul, pour se mieux préparer à la mort afin d’entrer dans son éternité avec une humble confiance dans les infinies miséricordes de Dieu.

D’ailleurs, il voyait avec bonheur que son successeur dans la cure de Joliette remplissait parfaitement ses vues par les succès qu’obtenait son zèle ; ce qui lui faisait croire dans son humilité, qu’il pourrait réparer toutes les fautes qu’il y avait commises. En outre, il voulait, en venant finir ses jours à Montréal, se rapprocher de son Évêque qui, disait-il, ne manquerait pas, en l’assistant à la mort, de lui donner une bonne passe, pour se présenter au souverain juge et en être bien reçu.

Il entra avec de si beaux sentiments à l’Hospice de St. Joseph, le 1er d’Octobre 1864, et depuis ce moment, il ne cessa de se préparer plus prochainement au grand passage du temps à l’éternité.

Il se familiarisa tellement avec la pensée de la mort, qu’il en était tout préoccupé. Cependant cette sérieuse pensée, loin de l’attrister, en le rendant sombre et mélancolique, semblait ajouter un nouvel agrément à son caractère naturellement enjoué et aimable. Aussi parlait-il de sa mort prochaine, comme on parle d’un jour de fête et s’entretenait-il avec ceux qui le visitaient, comme d’un événement qui ne l’aurait pas regardé.

Tous ont admiré en lui, jusqu’à ses derniers moments, ce calme profond dans lequel son âme était si solidement établie. Il pouvait donc dire avec St. Jérôme : « C’est bien à tort, ô mort, que l’on te représente si terrible ; car je ne te considère que comme une bonne sœur avec laquelle je vais entrer dans mon éternité. »

Avec un homme si bien disposé, il ne fallait pas user de beaucoup de ménagements, pour l’avertir qu’il était temps de recevoir les derniers sacrements. À la nouvelle que lui en donna l’Évêque, il se recueillit quelques instants, puis fit sa confession après laquelle il reçut le St. Viatique et l’Extrême-Onction. Avant de recevoir la sainte communion, il sembla s’abîmer devant son Sauveur qui venait à lui avec tant de bonté. Il lui adressa de touchantes paroles pour lui exprimer sa foi, son amour et sa reconnaissance. Il lui demanda pardon de toutes ses fautes, en lui représentant qu’il s’appuyait sur la puissante protection de la Bienheureuse Vierge Marie qu’il avait toujours aimée et dont il n’avait jamais cessé de répandre la dévotion. Il témoigna aux assistants qu’il regrettait beaucoup de n’avoir pas toujours été aussi édifiant qu’il aurait dû l’être. Enfin, il remercia les sœurs qui, pendant sa maladie, l’assistaient avec tant de charité.

Il vécut encore huit jours, après avoir reçu les derniers secours de l’Église, conservant sa parfaite connaissance, excepté les deux dernières journées qui furent pour lui des jours d’une agonie longue mais douce. Enfin, il expira, ou plutôt il s’endormit paisiblement dans le Seigneur le 7 Avril 1866, à 9 heures et dix minutes du matin. Il était âgé de 79 ans, et avait passé cinquante-deux ans au service de l’Église.

Un premier service lui fut chanté par Monseigneur Bourget dans l’Église de la Providence le dix Avril, après lequel son corps fut transporté à Joliette et inhumé dans l’Église paroissiale, le douze du même mois. C’est là que sa mémoire, qui est celle du juste, sera éternelle. In memoria œterna erit justus ; ab auditione mala non timebit.

Pour la satisfaction du lecteur, nous donnons ici, dans toute son étendue, le compte rendu des funérailles solennelles que lui firent les citoyens reconnaissants de la ville de Joliette.

Ce morceau, publié dans le temps, dans les journaux, et dont l’auteur a voulu disparaître sous le voile de l’anonyme, renferme des détails trop touchants pour ne pas intéresser vivement tous ceux qui ont connu le regretté M. Manseau.

« Elle pleure, elle verse des larmes amères, cette patrie pleine de foi, sur un membre distingué du clergé, sur monsieur le Grand-Vicaire Manseau, Chanoine honoraire, ancien curé de Joliette, et retiré depuis deux ans, à l’hospice de St. Joseph. C’est dans cet asile béni, qu’assisté de Monseigneur de Montréal et de plusieurs prêtres, il a rendu sa belle âme au Dieu dont il s’était efforcé de répandre partout la gloire.

La mort, qui le frappa le sept de ce mois, à neuf heures et dix minutes du matin, fut loin de l’effrayer. Les témoins de ses derniers moments pleins de calme, furent plongés dans la plus grande douleur ; de profondes angoisses accablèrent les Messieurs Brassard.

Cette triste nouvelle affligea aussi profondément bien d’autres cœurs. Les citoyens de Joliette, avertis que leur ancien pasteur est aux prises avec la mort, se lamentent, se désolent, leur douleur s’accroît quand, par la voie télégraphique, ils apprennent qu’il n’est plus de ce monde.

Ils manifestent alors un vœu bien légitime, celui de posséder au milieu d’eux les restes mortels de celui qui, pendant vingt-deux ans, avait été pour eux, un bienfaiteur et un père. Mr. le Curé en fait part à Sa Grandeur, et reçoit aussitôt une réponse favorable de sa bonté.

Le huit, la ville de Joliette députe à Montréal, M. C. Beaudry, directeur du Collège ; M. de Lanaudière, maire de la ville, et M. J. W. Renaud, Conseiller. Beaucoup de personnes désirent les accompagner ; mais que faire dans une pareille saison et par de pareils chemins !

Le neuf, un service solennel est chanté dans la chapelle de la Providence ; Monseigneur lui même célèbre et fait l’oraison funèbre ; les membres du clergé présents sont au nombre de trente.

Le dix, le corps du vénérable défunt laisse Montréal pour être transporté à Joliette. Quelles difficultés occasionnées par la fonte des neiges n’ont pas à surmonter les hommes généreux chargés d’apporter ce précieux dépôt ! À peine sont-ils partis de Montréal, que le corbillard se brise ; à Terrebonne, où ils passent la nuit, ils sont obligés de louer celui de St. François de Sales. Avant d’arriver à St. Roch, le corbillard verse, et le choc fait briser le cercueil. À St. Roch et à St. Jacques, plusieurs citoyens de Joliette attendent les restes de leur vénérable pasteur, leur nombre s’accroit peu à peu, et bientôt, ils forment une suite nombreuse et imposante.

À force de persévérance, d’énergie, les difficultés sans nombre sont vaincues et le convoi atteint Joliette vers les six heures du soir. Un courrier est détaché pour informer les gens de la ville de l’arrivée de leur père chéri.

Toutes les cloches se mettent en mouvement ; la voix de la tristesse, du deuil, de la mort se fait entendre partout. Le cortège funèbre s’avance dans les rues de la ville. Oh ! quelle scène déchirante se présente en ce moment à tous les regards !

Plusieurs riches citoyens et surtout un grand nombre de pauvres sont là, de chaque côté du chemin ; quelques-uns sont à genoux, d’autres montrent à leurs enfants le cercueil : tous pleurent, tous font entendre des sanglots.

C’est ainsi, qu’entouré du peuple en pleurs, le cercueil parcourt les rues de Lanaudière, St. Charles, Notre-Dame et va déposer dans la grande salle de l’Hôpital, les dépouilles mortelles de M. le grand Vicaire Manseau.

Aussitôt, la bière est ouverte, et l’on voit avec bonheur, que les traits du regretté défunt se sont bien conservés, et, qu’à la grande satisfaction de tout le monde, il pourra être exposé jusqu’au lendemain.

Quel n’est pas l’empressement de ces braves gens à venir contempler les traits vénérables de leur père et à répandre de ferventes prières pour le bonheur de son âme, ou plutôt à l’invoquer, tant il est considéré comme un saint. Dire combien d’objets ont touché les mains de ce saint prêtre, est chose impossible. Pendant toute la nuit, il reçut mille témoignages d’affection, d’estime et de vénération.

Le lendemain, les cloches annoncent la solennité funèbre. Le vénérable curé de Berthier, Messire J. F. Gagnon, fait la levée du corps, accompagné des élèves du collège et d’un grand concours de prêtres parmi lesquels on remarque les Révérends : Champagneur, supérieur des Clercs de St. Viateur, N. Barret, supérieur du Collège de l’Assomption, E. Labelle, F. Dorval, M. Charron, C. A. Loranger, D. Laporte, J. O. Chicoine, L. Brassard, M. Brassard, J. Barret, L. J. Martel, A. Dupuis, H. Coutu, F. X. Laberge, A. Brien, P. Beaudry, A. Gravel, J. St. Aubain, D. Maréchal, E. Laporte, J. Michaud, L. Langlais, L. Lévesque et nombre d’autres dont les noms échappent à mon souvenir.

La procession funèbre commence sa marche solennelle. Les sociétés de « Secours mutuels » et de « Bienfaisance, » le chœur, le corps porté par quatre cultivateurs et quatre citoyens de la ville, la foule silencieuse et recueillie forment un spectacle imposant. La figure de ce vieillard plein de mérites qui, à Joliette comme ailleurs, a passé en faisant le bien, se montré à tous les regards. Qu’il est touchant de le voir parcourir pour la dernière fois, les rues de la ville qu’il a vu grandir par les efforts de son zèle !

Le cercueil est déposé sur le catafalque élevé au pied du chœur.

En peu de temps, l’Église est remplie de fidèles. Tout l’intérieur du temple est pavoisé de symboles de deuil, d’emblèmes de la mort

Un dais surmonté d’une couronne est suspendu au-dessus du maître-autel, une autre au-dessus du tombeau. La messe commence ; elle est célébrée par M. le Grand-Vicaire A. Truteau assisté de MM. J. L. Huot et C. Beaudry faisant les fonctions de diacre et de sous-diacre.

La religion dans la personne de quelques citoyens et des élèves du Collège fait alors entendre ses plus tristes comme ses plus solennels accents.

Sa voix pleine de majesté, de puissance, de douceur et d’espérance excite, remue tous les cœurs. Les terreurs du jugement dernier les espérances du ciel exprimées dans les paroles sacrées assiègent tour à tour les esprits des assistants.

Tout à coup le silence se fait dans l’église. Un prêtre paraît dans la chaire. Un manteau romain couvre ses épaules, sur sa figure se lit une profonde tristesse ; c’est M. P. Lajoie, successeur de M. A. Manseau à la cure de Joliette.

Après la lecture d’une lettre de Monseigneur de Montréal, dans laquelle Sa Grandeur permet, quoiqu’à regret, aux bons paroissiens de Joliette de garder au milieu d’eux leur digne pasteur, l’orateur commence l’oraison funèbre.

Il montre M. A. Manseau, tantôt enfant au sein de sa famille, tantôt au collège, tantôt secrétaire de l’Évêque de Québec, tantôt missionnaire chez les Acadiens. Puis, arrivant aux dernières années de cette carrière si dignement remplie, il le dépeint curé aux Cèdres, à Longueuil, à Contrecœur, et enfin à l’Industrie.

Il fait assister l’auditoire à toutes les scènes de cette vie pleine de dévouement, de sacrifice, de cette vie sanctifiée par toutes les vertus sacerdotales.

On voit briller tour à tour, un grand amour de l’Église, surtout une charité et une humilité sans bornes. L’orateur est en famille ; il parle à ses enfants bien-aimés ; sa parole va droit aux cœurs ; les pleurs coulent de tous les yeux. Il leur dit de bien considérer cette tête vénérable qui, sans la profonde humilité du regretté défunt, serait ceinte de la mître. Il ne leur reste plus que quelques moments et la tombe va se refermer sur l’objet de leur amour. Avant de terminer, il exprime une pensée qui le frappe. Ce vieillard aimé dont ils considèrent avec vénération les traits augustes, se lèvera de sa poussière au jour du jugement et dira à Jésus-Christ qu’il a déployé tout le zèle possible pour le salut de leurs âmes. Conseils, exhortations, larmes, prières, supplications, rien n’a été épargné : Qu’auront-ils à répondre ?

Cette pensée est restée dans les esprits comme un trait de flamme. Les larmes augmentent, les sanglots redoublent.

Que de ferventes prières s’élèvent des cœurs ! que de gémissements et de soupirs s’échappent des poitrines oppressées ! Après l’absoute, M. le curé annonce à l’assemblée que pour sa satisfaction, M. le Grand-Vicaire Manseau restera exposé jusqu’à quatre heures de l’après-midi. Les généreux citoyens ne peuvent se rassasier de voir leur père tendrement aimé.

Enfin à quatre heures, les Vêpres des morts sont chantées solennellement. Le Libéra a lieu encore une fois, et Monsieur le curé Lajoie adresse de nouveau la parole aux assistants. Il leur parle de la dévotion à St. Joseph, du regretté défunt. Puissent tous imiter ses vertus ! La main sur le cercueil il dit adieu à son vénérable prédécesseur et lui demande les secours de ses lumières pour conduire au port du salut, les fidèles confiés à ses soins.

À cette pensée qu’ils ne reverront plus leur ancien pasteur, les assistants fondent en pleurs. Mais il faut se résigner ; la tombe se ferme, on la descend au caveau, et, c’en est fini, c’en est fini pour toujours ici-bas ! Ah ! ville inconsolable ! pleure, pleure, car tu ne le reverras plus celui qui t’a prise au berceau et t’a rendue si florissante ; celui qui t’a réchauffé tant de fois sur son cœur brûlant de l’amour de Dieu ! pleure, car tu ne le reverras plus celui qui t’a conservé une belle communauté de religieux, qui t’a doté d’une belle et florissante maison d’éducation pour les jeunes personnes ! pleure, car tu ne le reverras plus celui qui pendant vingt-deux ans a été le père des pauvres, le soutien de la veuve, le bâton de l’infirme, l’œil de l’aveugle, la douceur du malade, la consolation de l’affligé, la joie et le bonheur de tous !

Mais, à ces sentiments de douleur, se mêlent aussi des sentiments de joie ; car si son corps déposé dans le sein de la terre doit se dissoudre en poussière, son âme embellie de l’auréole de la sainteté, sera là-haut, au séjour des bienheureux.

Dans son amour, elle veillera sur toi, te protégera comme une mère protège son enfant, et appellera sur tes habitants la bénédiction du Ciel.

Pour vous, citoyens de Joliette, vous garderez toujours dans vos cœurs le souvenir de votre ancien pasteur ; ce souvenir si précieux vous le transmettrez à la postérité.

Vous direz qu’un saint a été le second fondateur de Joliette ; que sous sa main charitable, elle a fait de grands pas dans la voie du progrès spirituel, comme sous la main de l’Honorable Barthélemi Joliette, dans la voie du progrès matériel.

Voilà ce qu’ont fait pour M. Manseau ses anciens et chers paroissiens.

Ils ont montré que dans leurs cœurs sont vivaces les sentiments du devoir, les sentiments de l’honneur, les sentiments de la reconnaissance.

Au nom donc de la religion, au nom de la patrie, remercions-les de leur dévouement. Leur conduite est digne d’être publiée partout, et d’être signalée comme un modèle d’attachement à leur vénérable pasteur. »

Achevons de faire le portrait de ce digne prêtre, qui fut en même temps un citoyen si distingué ! Tout annonçait chez lui l’homme de génie et destiné à de grandes choses.

Sa taille était avantageuse, ses traits nobles, son front majestueux, sa voix harmonieuse, sa démarche grave et bien dégagée. Ses manières étaient engageantes ; sa conversation pleine de charmes, ses reparties vives et piquantes. Aussi, tous, prêtres et laïques, riches et pauvres, vieux et jeunes aimaient-ils à se trouver en rapport avec cet aimable vieillard.

Sa charité pour les pauvres était sans bornes. Aussi n’avait-il rien à lui, et donnait-il aux nécessiteux jusqu’au dernier sou. Après 52 ans passés dans l’exercice du saint ministère, il laissa à peine de quoi satisfaire pour sa pension et pour ses frais funéraires. Tout le reste se trouva déjà déposé d’avance dans le céleste trésor et caché dans le sein des pauvres.

On a pu remarquer dans cette courte biographie quel fut son amour pour l’Église, pendant tout le temps de sa longue carrière ; avec quel zèle, il s’acquitta de son ministère, dans les pénibles missions qu’il eût à desservir ; quel était sa défiance de lui-même, et son extrême modestie chaque fois qu’il s’est agi de le placer sur un plus grand théâtre ; combien il était habile pour manier les esprits ; de quelle estime il fut toujours honoré de la part de ses supérieurs ; quelle affection lui portèrent les fidèles qu’il eut à conduire dans les voies du salut. Partout enfin, on a vu le bon pasteur qui aime ses brebis et qui se sacrifie pour son troupeau. En récompense, il sera, espérons-le, entré dans la joie du Seigneur, et il aura été mis en possession de la terre des vivants.


FIN.