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Bleak-House/3

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Bleak-House (1re éd. française : 1857 ; texte original : 1852-1853)
Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (p. 14-32).



CHAPITRE III.

Narration d’Esther.

J’éprouve un grand embarras à écrire les pages qui vont suivre ; je n’ai jamais eu d’esprit ; je l’ai toujours su. Je me rappelle qu’autrefois, quand j’étais toute petite, je le disais à ma poupée en la priant de m’écouter avec patience ; et d’habitude elle restait tranquillement assise dans un grand fauteuil avec son teint blanc, ses joues roses, ses lèvres rouges et ses grands yeux qui me regardaient fixement (peut-être bien sans me voir), tandis que je cousais en lui disant mes secrets.

J’étais si timide que je n’ai jamais ouvert mon cœur à personne, excepté à ma poupée.

Les pleurs me viennent encore aux yeux quand je me rappelle de quelle consolation elle a été pour moi, lorsque, rentrant de l’école, je montais bien vite dans ma chambre, et qu’en la retrouvant, je m’écriais tout émue : « Chère Dolly, je savais bien que tu m’attendais ; » puis, que m’asseyant par terre, le coude appuyé sur son fauteuil, je lui racontais ce que j’avais vu depuis que je l’avais quittée. Je suis observatrice par nature, non pas que je perçoive rapidement les choses qui me frappent ; c’est une façon tacite de remarquer tout ce qui se passe et de penser que j’aimerais à le mieux comprendre. Mon intelligence n’a pas la moindre vivacité ; pourtant quand j’aime quelqu’un, elle semble s’éclairer de mon amour ; mais peut-être me trompé-je, et il est possible que cette croyance ne soit que l’effet de ma vanité.

Comme une princesse des contes de fées, avec cette différence que j’étais loin d’être charmante, je fus élevée par ma marraine ; du moins je ne lui connaissais pas d’autre titre à mon égard. Je crois qu’elle était très-bonne ; elle allait à l’église trois fois tous les dimanches, à la prière du matin le mercredi et le vendredi, et à tous les sermons où elle pouvait assister. Elle était belle, et je pense qu’elle l’eût été comme un ange si elle avait souri ; mais elle était toujours grave, sévère et si parfaite, que la malice des autres l’irrita toute sa vie. Je sentais si bien toute la distance qu’il y avait entre nous, j’étais si peu de chose auprès d’elle, si éloignée de sa perfection, que je n’ai jamais pu l’aimer comme je l’aurais voulu. J’étais bien triste, en la voyant si vertueuse, de me trouver si indigne de ses bontés, et je souhaitais ardemment d’avoir un meilleur cœur ; j’en parlais souvent à ma poupée ; mais je n’ai jamais aimé ma marraine, ainsi que je l’aurais fait si j’avais été bonne.

Ma timidité s’en augmenta, je recherchai la solitude, et je m’attachai d’autant plus à ma poupée qu’elle était ma seule amie, le seul être avec qui je me sentisse vraiment à l’aise. Un épisode de mon enfance vint contribuer encore à développer cette affection pour Dolly et cette humeur craintive qui me faisait aimer la retraite. Je n’avais jamais entendu parler de maman, je ne savais rien de mon père, mais j’éprouvais un plus vif intérêt pour ma mère que pour lui. Personne ne m’avait montré leur tombeau, ne m’avait dit en quel endroit il pouvait être ; je ne me rappelais pas avoir porté de robe noire, et même l’on ne m’avait jamais appris à prier que pour ma marraine. Ce rapprochement se présentait fréquemment à ma pensée quand mistress Rachaël, notre unique servante (une autre femme parfaite, mais très-sévère aussi) emportait la chandelle après m’avoir couchée et s’en allait en me souhaitant le bonsoir d’une voix sèche.

Il y avait sept petites filles à l’école voisine où j’allais comme externe ; elles m’appelaient toutes « la petite Esther Summerson, » mais je n’ai jamais été chez elles. À vrai dire, elles étaient de beaucoup plus âgées que moi, plus spirituelles et plus instruites ; néanmoins ce n’était pas là ce qui semblait nous séparer. L’une d’entre elles m’invita une fois à une petite réunion qui avait lieu chez sa mère ; c’était dans tout le commencement de mon séjour à l’école, et cette invitation me combla de joie ; mais ma marraine écrivit une lettre glaciale où elle refusait pour moi la partie proposée ; je n’y allai pas et je ne sortis jamais. Mon jour de naissance arriva ; on donnait congé à la pension quand venait celui des autres, et il y avait fête dans leurs familles, ainsi que je le leur entendais raconter ; mais de tous les jours de l’année, celui-ci était pour moi le plus ennuyeux et le plus triste.

J’ai dit plus haut que mon intelligence acquiert une certaine pénétration lorsque mon cœur est ému ; si toutefois, je le répète, ce n’est pas une erreur de ma vanité, car je puis être vaine sans le savoir. Mais je suis naturellement affectueuse ; et, si jamais l’insensibilité des autres me fit souffrir, c’est à l’occasion de ce triste anniversaire. Nous avions fini de dîner, et ma marraine et moi nous étions au coin du feu. Le tintement de l’horloge et le pétillement de la flamme étaient le seul bruit qui se fît entendre. Je levai timidement les yeux sur ma marraine ; elle me regardait fixement et d’un air sombre.

« Il vaudrait bien mieux que vous n’eussiez pas de jour de naissance, me dit-elle, et que vous ne fussiez pas née. »

Je fondis en larmes, et à travers mes sanglots :

« Chère marraine, m’écriai-je, dites-le-moi, je vous en prie, est-ce que c’est ce jour-là que maman est morte ?

— Non, répondit-elle, et ne me questionnez pas.

— Oh ! je vous en conjure, parlez-moi d’elle au contraire ; que lui ai-je fait pour qu’elle m’ait abandonnée ? quand est-ce que je l’ai perdue ? pourquoi ne suis-je pas comme tous les autres enfants, et pourquoi est-ce ma faute ?… Oh ! non, non, chère marraine, ne vous en allez pas, je vous en supplie, répondez-moi. »

Outre mon chagrin, j’avais peur ; et la saisissant par sa robe, je tombai à ses pieds. Ma marraine s’arrêta ; son visage pâle et sévère produisit un tel effet sur moi, que la parole me manqua ; mes petites mains tremblantes, que je tendais vers elle pour l’implorer, retombèrent sous l’influence de son regard et se posèrent sur mon cœur ; elle me releva, alla se rasseoir, et me faisant rester debout, — je vois encore son doigt tendu et ses sourcils contractés :

« Esther, me dit-elle froidement et d’une voix lente et basse, votre mère fait votre honte, ainsi que vous êtes la sienne. Un jour viendra, trop tôt malheureusement, où vous comprendrez mes paroles et vous en éprouverez la douleur qu’une femme seule peut en ressentir. Je lui ai pardonné, ajouta ma marraine avec un visage qui ne le prouvait nullement, je lui ai pardonné, bien que moi seule aie jamais pu savoir tout ce que j’en ai souffert. Quant à vous, malheureuse enfant, orpheline et dégradée depuis ce jour, dont l’anniversaire ne rappelle qu’opprobre et malédiction, priez, priez pour que le péché des autres ne retombe pas sur votre tête, ainsi qu’il est écrit ; ne pensez pas à votre mère, et ne la rappelez jamais à ceux qui, en l’oubliant, se montrent généreux envers sa fille. »

Et comme je me disposais à partir, elle ajouta :

« L’obéissance, l’abnégation de vous-même, l’activité au travail sont désormais ce qui doit remplir une vie souillée dès l’origine. Vous différez des autres enfants, Esther, en ce que vous n’êtes pas née comme le commun des pécheurs sous le coup seulement du péché originel de tous les hommes : vous avez le vôtre à part. »

Je remontai dans ma chambre, je me glissai dans mon lit, et appuyant ma joue baignée de larmes contre celle de ma poupée que je serrai sur mon cœur, je ne m’endormis que lorsque le chagrin eut épuisé mes forces ; car je sentais, si bornée que fût mon intelligence, que j’avais fait le malheur des autres, et que je n’étais pour personne ce que Dolly se trouvait être pour moi. Oh ! qu’elle me devint chère, et que de fois après cela, dans ces longues heures de solitude que nous passions ensemble, je lui racontai l’histoire de mon jour de naissance, je lui confiai tous les efforts que je voulais faire pour réparer la faute dans laquelle j’étais née (faute dont je me sentais vaguement innocente, quoique coupable) ; et combien je travaillerais à devenir laborieuse, aimable et bonne, afin de pouvoir faire un peu de bien à quelqu’un, et de gagner un peu d’amour, si cela m’était possible ! Je désire qu’il n’y ait pas trop de faiblesse et d’égoïsme à verser quelques larmes, en me rappelant toutes ces choses, car je ne peux pas m’empêcher d’en répandre tandis que j’écris ces lignes ; mais je les essuie et je continue.

La distance qui me séparait de ma marraine s’accrut encore à mes yeux, et je ne m’en sentis que d’autant plus touchée de la place qu’elle me permettait d’occuper dans sa maison, et qui aurait dû être vide, ce qui m’intimidait au point qu’il me devint plus difficile que jamais de l’approcher et de lui témoigner ma vive reconnaissance. Depuis les paroles qu’elle m’avait dites, non-seulement je n’osais plus la regarder, mais j’éprouvais la même contrainte à l’égard de mes compagnes, de mistress Rachaël, et surtout de sa fille dont elle était si fière et qui venait la voir une fois tous les quinze jours.

Une belle après-midi, je rentrais de l’école, tenant mon portefeuille et mes livres sous le bras ; il faisait du soleil et j’avais regardé longtemps mon ombre qui grandissait à mes côtés, lorsqu’enfin arrivée à la maison, je me faufilais dans l’escalier pour courir à ma chambre, quand ma marraine ouvrit la porte du parloir et m’appela. Chose très-rare, un étranger s’y trouvait avec elle, un gentleman à l’air grave et important, tout habillé de noir, avec une cravate blanche, de grosses breloques à sa montre et une énorme chevalière au doigt. « Voici l’enfant, » lui dit ma marraine à voix basse et comme en aparté ; puis elle reprit tout haut : « C’est Esther, monsieur. » Le gentleman mit des lunettes d’or, me pria d’approcher, me serra la main et me fit ôter mon chapeau, en me regardant avec une grande attention. « Ah ! » s’écria-t-il quand j’eus la tête découverte ; et l’instant d’après : « Oui ! » Il ôta ses lunettes qu’il remit dans un étui rouge, tourna l’étui entre ses doigts, se renversa dans son fauteuil, et fit un signe à ma marraine qui me dit aussitôt : « Vous pouvez vous en aller, Esther. » Je fis une révérence au gentleman et je sortis du parloir.

Deux années s’étaient écoulées depuis lors et j’approchais de mes quatorze ans ; il faisait un temps épouvantable, une nuit affreuse ; ma marraine et moi nous étions près du feu. J’étais descendue pour lui faire la lecture, et j’en étais au chapitre de saint Jean, où il est dit que le Seigneur, s’étant baissé, écrivait sur le sable avec son doigt, quand les scribes et les pharisiens lui amenèrent une pécheresse.

Et comme ils continuaient à l’interroger, il se releva et leur dit : « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre. »

Je fus arrêtée tout à coup par ma marraine qui, portant la main à son front, s’écria d’une voix terrible et en se levant de son siège : « Restez éveillés, de peur que le maître, en venant à l’improviste, ne vous trouve endormis ; ce que je vous dis, je le dis à tous : Veillez ! » Et répétant ces mots, elle tomba comme frappée de la foudre ; je n’eus pas besoin d’appeler, sa voix avait retenti dans la maison et jusque dans la rue. On la porta dans son lit, où elle resta plus d’une semaine sans que l’expression de sa figure perdît rien de la sévérité qu’elle avait toujours eue. Je restai auprès d’elle nuit et jour, la tête appuyée sur son oreiller pour qu’elle pût mieux m’entendre ; et la couvrant de mes baisers, je la remerciais de toutes ses bontés, et je la suppliais de me pardonner et de me bénir, tout au moins de faire un geste, un signe qui témoignât qu’elle m’avait entendue ; mais son visage demeura impassible et conserva jusqu’à la fin cet air rigide et courroucé, que la mort elle-même ne sut pas adoucir.

Le lendemain des funérailles de ma pauvre marraine, ayant été appelée par mistress Rachaël, je retrouvai au salon le gentleman à l’habit noir et à la cravate blanche, assis à la place où je l’avais vu deux ans auparavant, dans la même attitude et comme si jamais il ne l’avait quittée. « Mon nom est Kenge, me dit-il ; peut-être vous en souvenez-vous, mon enfant, Kenge et Carboy, de Lincoln-inn. » Je répondis que je me rappelais fort bien l’avoir vu chez ma marraine.

« Asseyez-vous près de moi, reprit-il, et ne vous désolez pas, ce qui ne servirait à rien. Je n’ai pas besoin de vous rappeler, mistress Rachaël, à vous qui connaissiez les affaires de miss Barbary, que sa fortune s’éteint avec elle, et que cette jeune fille, maintenant que sa tante est morte….

— Ma tante, monsieur ?

— Il est complètement inutile de prolonger un subterfuge qui n’a plus aucun objet, dit M. Kenge ; tante de fait, sinon de droit. Ne pleurez pas comme ça, chère enfant. Mistress Rachaël, notre jeune amie, a, je n’en doute pas, entendu parler de…. l’affaire Jarndyce contre Jarndyce ?

— Jamais, répondit mistress Rachaël.

— Est-il possible, poursuivit M. Kenge, relevant ses lunettes, que notre jeune amie… je vous supplie de n’être pas si chagrine…. n’ait jamais entendu parler de Jarndyce contre Jarndyce.

— Je fis un signe de tête négatif, cherchant en moi-même ce que cela pouvait signifier.

— Ne pas savoir un mot de ce procès ! continua M. Kenge en me regardant par-dessus ses lunettes, dont il caressait l’étui rouge avec sollicitude ; ne pas connaître l’une des plus grandes causes qui aient jamais été plaidées ; Jarndyce contre Jarndyce ! véritable monument de pratique judiciaire, dans lequel se trouvent représentées maintes et maintes fois toutes les difficultés, contingences, suppositions et fictions, formalités et formes de procédure connues à la haute cour. Un procès qui ne peut se rencontrer que dans un pays puissant et libre, et qui ne pourrait exister ailleurs ! Quand je vous dirais qu’aujourd’hui, mistress Rachaël, l’ensemble des frais se monte à la somme de 1 750 000 fr. ! » Et M. Kenge se renversa sur sa chaise avec une satisfaction évidente ; mais, en dépit de tous les renseignements qu’il venait de me donner, je ne comprenais pas davantage ce dont il était question.

« Et vraiment elle n’a jamais entendu parler de ce procès ? dit encore M. Kenge ne revenant pas de sa surprise.

— Miss Barbary, monsieur, qui est maintenant avec les séraphins, répondit mistress Rachaël….

— Je n’en doute pas, interrompit M. Kenge.

— Miss Barbary désirait qu’Esther connût seulement ce qui pouvait lui être utile.

— Très-bien, dit M. Kenge, c’est on ne peut plus convenable ; mais abordons maintenant l’affaire qui nous occupe. Comme miss Barbary, votre seule parente, ma chère enfant (parente de fait, comme je l’ai déjà dit, car devant la loi, je le répète, vous êtes sans parenté aucune), est décédée, et que nous ne pouvons pas naturellement nous attendre à ce que mistress Rachaël….

— Certes, non, dit vivement celle-ci.

— Assurément, répliqua M. Kenge d’un ton affirmatif ; ne pouvant donc nous attendre à ce que mistress Rachaël se charge de votre entretien et de votre nourriture (je vous supplie encore une fois de ne pas vous désoler), vous vous trouvez dans la position de recevoir et d’accepter une offre que j’avais été chargé de faire à miss Barbary pour vous il y a deux ans, et qui fut rejetée alors, mais, sous toutes réserves qu’elle pourrait vous être faite de nouveau dans la triste circonstance où vous êtes aujourd’hui. Maintenant, en vous avouant que je représente, dans Jarndyce contre Jarndyce et ailleurs, un homme à la fois excellent et bizarre, dois-je craindre de me compromettre et de sortir des limites que m’impose la prudence de ma profession ? » dit M. Kenge, se renversant sur son fauteuil et nous regardant l’une et l’autre avec calme.

M. Kenge semblait prendre un plaisir indicible à s’écouter parler ; ce qui, d’ailleurs, n’avait rien d’étonnant, car sa voix était pleine, harmonieuse, et donnait une grande valeur à ses paroles. Dans la satisfaction qu’il éprouvait à s’entendre, il battait parfois la mesure avec sa tête, ou bien accompagnait d’un geste circulaire ses périodes arrondies. L’impression qu’il produisit sur moi fut très-vive, même avant que j’eusse appris qu’il avait pour modèle un noble lord son client, et qu’on l’avait surnommé Kenge le beau diseur.

« M. Jarndyce, poursuivit-il, connaissant la position fâcheuse, l’abandon, oserai-je dire, de notre jeune amie, offre de la placer dans l’un des premiers pensionnats d’Angleterre, où, ses besoins étant prévenus et son confort assuré, elle recevra une éducation qui lui permettra d’occuper dans le monde la position à laquelle il a plu, dois-je dire, à la Providence de l’appeler. »

Je fus tellement émue de ces paroles et de la manière touchante dont elles étaient prononcées, que je ne pus rien répondre, malgré tous mes efforts.

« M. Jarndyce, continua M. Kenge, ne met à ses bontés d’autres conditions que celles-ci, à savoir que notre jeune amie ne s’éloignera pas de l’établissement susmentionné sans sa permission et son concours ; qu’elle s’appliquera sérieusement à acquérir l’instruction et les talents qui seront plus tard ses moyens d’existence ; qu’elle marchera toujours dans le sentier de la vertu et de l’honneur, etc., etc. »

Je me sentais moins que jamais en état de lui répondre.

« Et que dit à cela notre jeune amie ? ajouta M. Kenge. Prenez le temps de réfléchir ; ne vous pressez pas. J’attends votre acceptation ou votre refus ; mais ne vous hâtez nullement. »

Il est inutile de répéter ce que répondit la malheureuse enfant à qui l’on faisait cette offre généreuse ; et nulle parole au monde n’exprimerait la gratitude qu’elle en ressentit alors, et qu’elle en conservera jusqu’à sa dernière heure.

Cette entrevue de M. Kenge avait lieu à Windsor, où s’était passée toute ma vie, du moins depuis l’époque à laquelle remontaient mes souvenirs ; et, huit jours après, amplement pourvue de tout ce qui m’était nécessaire, je quittai cette ville pour monter dans l’intérieur de la diligence, qui me conduisit à Reading.

Mistress Rachaël était trop parfaite pour éprouver la moindre émotion de mon départ ; quant à moi, je fondis en larmes d’autant plus amères, qu’après tant d’années passées auprès d’elle, j’aurais dû lui avoir inspiré assez d’intérêt pour que notre séparation lui fît quelque chagrin ; et, lorsque son baiser d’adieu s’imprima sur mon front, aussi froid que la goutte d’eau glacée qui tombait de l’auvent du porche (car nous étions en hiver), je me sentis si misérable et j’éprouvai tant de remords, que je me jetai dans ses bras en lui disant que c’était ma faute si elle pouvait me quitter sans regret et me dire adieu sans pleurer.

« Non, me répondit-elle ; ce n’est pas votre faute, Esther, mais celle de votre malheur. »

Elle me quitta sans attendre que mes bagages fussent chargés sur la diligence, et rentra, fermant la porte derrière elle. Tant que je pus distinguer la maison, je me retournai pour la regarder à travers mes larmes. Ma marraine avait laissé à mistress Rachaël tout ce qu’elle possédait, et cette chère maison était déjà en vente. Un vieux tapis où il y avait des roses, et qui me semblait tout ce qu’on pouvait voir de plus beau sur la terre, pendait négligemment à l’extérieur, exposé au froid et à la neige. Deux jours avant mon départ, j’avais enseveli ma vieille poupée dans son châle, et, j’ai presque honte de l’avouer, je l’avais enterrée sous le grand arbre qui ombrageait la fenêtre de ma chambre. Il ne me restait d’autre compagnon que mon serin, et je l’emportai dans sa cage.

Lorsque je ne vis plus la maison, je m’assis, avec mon oiseau à mes pieds, et je regardai les arbres couverts de givre, le soleil qui brillait sans chaleur, et la glace qui ressemblait à de l’acier, aux endroits où les patineurs et les enfants, dans leurs glissades, avaient chassé la neige. Sur la banquette en face de moi, se trouvait un gentleman que tous les habits dont il était couvert faisaient paraître très-gros ; il regardait par la portière, et ne semblait pas faire attention à moi.

Je pensais à ma marraine, à la dernière lecture que je lui avais faite, au visage sévère qu’elle avait conservé jusqu’à sa mort, à l’endroit inconnu où j’allais, aux personnes que j’y trouverais et à la manière dont j’y serais reçue, quand une voix qui résonna tout à coup me fit tressaillir des pieds jusqu’à la tête.

« Pourquoi diable pleurez-vous ? » demandait cette voix.

J’étais si effrayée qu’à peine si je pus répondre.

« Moi, monsieur ? » murmurai-je enfin, comprenant que ce ne pouvait être que le gros gentleman qui eût parlé, bien qu’il eût toujours le nez à la portière.

— Oui, vous ! dit-il en se retournant.

— Je ne savais pas que je pleurais, monsieur.

— Voyez plutôt, reprit le gentleman en passant sur mes yeux ses gros parements de fourrure, mais sans me faire aucun mal et en me montrant qu’ils étaient tout mouillés. Le savez-vous, à présent ?

— Oui, monsieur.

— Qu’est-ce qui vous fait pleurer ? Est-ce d’aller où l’on vous mène ?

— Oh ! non, monsieur, j’en suis très-contente, au contraire.

— Eh bien ! alors, ayez donc l’air joyeux. »

Je trouvais ce gentleman très-singulier, ou du moins ce que je pouvais entrevoir de sa personne, car il était enveloppé jusqu’au menton, et son bonnet fourré lui cachait presque entièrement le visage. Cependant, je n’avais pas peur de lui, et, me remettant bien vite de mon premier effroi, je lui dis que, si j’avais pleuré, c’était parce que ma marraine était morte, et encore parce que mistress Rachaël n’avait pas eu de chagrin lorsque je l’avais quittée.

« Que le diable l’emporte ! répondit-il, et laissez-la partir sur son manche à balai. »

Je tremblai de nouveau et regardai le gentleman avec surprise, mais je pensai que de ma vie je n’avais vu de si bons yeux, bien qu’il continuât de grommeler entre ses dents et de donner à mistress Rachaël toutes sortes de noms qui ressemblaient à des injures ; puis, ouvrant son manteau, qui me parut assez large pour envelopper toute la diligence, il plongea sa main dans une poche de côté.

« Regardez un peu, dit-il en me montrant un petit paquet soigneusement arrangé. Il y a, dans ce papier, le meilleur gâteau qu’on puisse jamais acheter, avec une couche de sucre d’un pouce d’épaisseur, comme de la fine graisse sur une côtelette de mouton ; et puis encore un petit pâté, une véritable perle, fait en France, et devinez avec quoi ? avec des foies d’oies grasses. Voilà qui est un pâté ! Mangez-moi cela, petite, et voyons ce que vous allez en dire.

— Merci ! répondis-je. Oh ! merci ! et j’espère que vous ne vous fâcherez pas ; mais cela me ferait mal.

— Encore enfoncé ! » dit le gentleman.

Je le regardai sans comprendre, et il jeta le petit paquet par la portière.

Il ne me parla plus qu’au moment où nous approchions de Reading. Alors, il me recommanda d’être bien studieuse, de me montrer toujours bonne ; me donna une poignée de main, et descendit avant d’arriver à la ville. Je suis souvent revenue à l’endroit où il m’avait quittée, espérant toujours le rencontrer ; mais je ne le revis point : le temps passa, et je finis par l’oublier.

Quand la voiture s’arrêta, une dame très-convenable et très-proprement mise s’approcha de la portière.

« Miss Donny, dit-elle.

— Non, madame, Esther Summerson.

— Précisément, miss Donny. »

Je compris qu’elle se présentait à moi en s’annonçant par son nom. Je m’excusai de ma méprise et lui désignai mes malles, qu’elle fit mettre en dehors d’une petite voiture verte dans laquelle nous montâmes, et qui bientôt nous eut emmenées.

« Tout est prêt pour nous recevoir, Esther, dit miss Donny, et le plan de vos études a été tracé d’après les instructions de M. Jarndyce, votre tuteur.

— De qui, dites-vous, madame ?

— De M. Jarndyce, » reprit-elle.

J’étais si troublée, que miss Donny, me croyant indisposée par le froid ou la fatigue, me prêta son flacon.

« Est-ce que vous connaissez mon tuteur, madame ? lui demandai-je en hésitant.

— Je ne l’ai jamais vu et ne suis en relation avec lui que par l’intermédiaire de ses avoués, MM. Kenge et Carboy de Londres. Un homme vraiment supérieur que M. Kenge, d’une véritable éloquence ; il a de ces phrases d’une noblesse sans pareille. »

J’étais trop émue pour répondre. Notre prompte arrivée à notre destination accrut encore mon trouble et je n’oublierai jamais l’aspect fantastique que Greenleaf (la demeure de miss Donny) me présenta tout le reste de la soirée ; je me croyais le jouet d’un rêve ; mais bientôt j’eus pris si complétement toutes les habitudes de la maison, qu’avant peu ce fut la vie que j’avais menée chez ma marraine qui me fit l’effet d’un songe.

Nous étions douze pensionnaires, et miss Donny avait une sœur jumelle qui partageait ses travaux. On me destinait à la profession d’institutrice, et non-seulement j’apprenais tout ce qu’on enseignait à Greenleaf, mais encore je ne tardai pas à donner quelques leçons, les étendant à mesure que s’augmentaient mes propres connaissances ; surcroît de travail qui prenait tout mon temps, mais auquel je me livrais avec joie, parce que les chères petites que j’aidais dans leurs études m’en aimaient davantage, et les nouvelles élèves, toutes malheureuses de leur isolement au milieu de personnes étrangères, étaient tellement assurées de trouver en moi une amie compatissante, que bientôt elles me furent toutes confiées. Elles disaient que j’étais bonne, mais c’étaient elles qui l’étaient bien plus que moi ; je me rappelais souvent la résolution que j’avais prise d’être laborieuse, obligeante et dévouée ; de faire un peu de bien à quelqu’un, afin de mériter qu’on m’aimât, si cela m’était possible ; et je me sentais confuse d’avoir fait si peu de chose et d’avoir tant gagné.

Je passai à Greenleaf six années de calme et de bonheur ; et grâce à Dieu, quand revenait mon jour de naissance, jamais aucun visage ne m’y a laissé voir que j’étais une honte et qu’il eût mieux valu que je ne fusse pas venue au monde. C’était au contraire pour chacun une occasion de me prouver sa tendresse, et ma petite chambre s’embellissait alors de tant de témoignages d’affection, qu’elle en était décorée, depuis le jour de l’an jusqu’à Noël.

Je n’étais jamais sortie de Greenleaf, excepté pour faire quelques visites dans le voisinage à certains jours de fête. Six mois après mon arrivée, j’avais écrit à M. Kenge, avec la permission de miss Donny, pour lui dire combien j’étais heureuse et surtout reconnaissante ; il m’avait accusé réception de ma lettre, ajoutant qu’il en avait pris note, afin d’en « transmettre le contenu à son client. » Je savais par miss Donny avec quelle exactitude le prix de ma pension était toujours payé chaque année, j’écrivais donc à M. Kenge pour exprimer ma reconnaissance à mon tuteur, et je recevais par le retour du courrier la réponse qui m’avait été déjà faite, exactement dans les mêmes termes, également écrite en ronde, et signée Kenge et Carboy d’une autre main, qui me parut être celle de l’avoué de mon tuteur.

Il me semble bien singulier d’être obligée d’écrire tous ces détails sur moi-même, comme si je devais faire l’histoire de ma vie ; mais bientôt ma petite personne n’occupera plus toute la scène et sera rejetée au second plan du tableau.

J’avais donc passé à Greenleaf six années de paix et de bonheur, voyant comme dans un miroir s’accomplir chez mes compagnes les changements qui s’opéraient en moi, lorsqu’un matin de novembre je reçus la lettre suivante :


« Old-square, Lincoln’s Inn.
Affaire Jarndyce contre Jarndyce.
« Madame,

« Notre client, M. Jarndyce, étant sur le point de recevoir chez lui, ainsi qu’il a été ordonné par la cour de chancellerie, une pupille de la cour en ladite cause, et voulant garantir à ladite pupille une compagne dont il puisse répondre, nous charge de vous informer qu’il serait heureux d’obtenir votre consentement pour remplir lesdites fonctions.

« Nous avons pourvu aux frais et moyens de votre transport : voiture franco, départ de Reading à huit heures du matin, lundi prochain, pour arriver à White-Horse Cellar, Piccadilly, Londres, où l’un de nos clercs vous attendra pour vous conduire en notre étude, à l’adresse ci-dessus.

Nous sommes, madame,

« Vos obéissants serviteurs,
« Kenge et Carboy.
« Miss Esther Summerson. »

Jamais je n’oublierai la sensation que cette lettre produisit à Greenleaf. Que de bonté de leur part de s’intéresser autant à une pauvre orpheline, et qu’il était généreux au Père céleste qui ne m’avait pas oubliée, de m’aplanir ainsi la voie et d’incliner vers moi tous ces excellents cœurs ! Je pouvais à peine supporter le chagrin que mon départ leur causait ; non pas que je regrettasse de les voir pleurer, mais le plaisir, la tristesse, l’orgueil, la joie, la gratitude et les regrets se mêlaient tellement en moi que je crus un instant que mon cœur allait se briser.

Je n’avais plus que cinq jours à passer auprès d’elles ; chaque minute ajoutait de nouvelles preuves d’affection à celles dont on m’avait comblée, et quand, le matin du départ, elles me firent visiter toute la maison, m’arrêtant à chaque pas pour me dire : « Embrassons-nous ici, où vous m’avez parlé avec tant de bonté la première fois que je vous ai vue ; dites-moi adieu près de mon lit où vous m’avez consolée ; écrivez mon nom sur ce livre, ajoutez que vous m’aimez ; quand elles se pressèrent autour de moi, m’offrant chacune un souvenir, et s’écriant, baignées de larmes : « Que deviendrons-nous sans notre Esther ? » Quand je voulus leur exprimer à mon tour combien je leur savais gré de leur indulgence, de leur bonté pour moi, les vœux que je faisais pour elles, la reconnaissance que je leur gardais à toutes, comme mon cœur fut attendri !

Et quelle émotion n’ai-je pas ressentie quand les deux miss Donny me témoignèrent autant de regrets que mes compagnes et mes élèves ; quand les bonnes vinrent me dire : « Soyez bénie, miss, partout où vous irez ; » et que le vieux jardinier boiteux, qui ne m’avait jamais remarquée, du moins à ce que je pensais, courut après la diligence, et, me donnant un bouquet de géraniums, me dit tout haletant que j’avais été la joie de ses yeux ? Comment retenir mes larmes à la vue des petits enfants de l’école agitant leurs chapeaux et leurs mouchoirs sur mon passage ; à l’aspect d’un vieux gentleman à cheveux blancs et de sa femme, dont j’avais fait étudier la petite-fille, qui passaient pour les gens les plus fiers du pays, et qui oubliaient leur orgueil pour me crier : « Adieu, Esther, et puissiez-vous être heureuse ! » Comment s’étonner alors de me voir repliée sur moi-même au fond de la diligence, tandis que je m’écriais au milieu de mes sanglots : « Que je vous suis reconnaissante ! que je vous suis reconnaissante ! »

Cependant, je compris que je ne devais pas arriver tout en pleurs où j’étais attendue ; on aurait pu se méprendre sur la cause de mes larmes, et, après tant de bontés qu’on avait eues pour moi, je ne devais pas permettre que l’on pût s’y tromper. Je me calmai donc peu à peu, et je finissais de me bassiner les yeux avec de l’eau de lavande quand il me sembla qu’on apercevait Londres. Dix mille à peine, et je supposais que nous serions arrivés ; quand les dix mille furent franchis, il me parut, au contraire, qu’on n’arriverait jamais. Cependant quand je me sentis cahoter sur le pavé et que je vis le nombre des voitures s’accroître au point que je crus à chaque instant que la diligence allait écraser toutes celles qu’elle rencontrait, ou se faire briser par elles, je supposai que nous approchions du terme de notre voyage ; et peu après, effectivement, nous étions arrivés.

Un jeune homme, taché d’encre, accident assez ordinaire dans son état, m’adressa la parole dès que j’eus quitté la voiture :

« De la part de Kenge et Carboy de Lincoln’s Inn, me dit-il ; c’est vous, n’est-ce pas, mademoiselle ?

— Oui, monsieur, » répondis-je.

Il se montra fort obligeant et me donna la main pour monter dans un fiacre, après s’être occupé d’y faire placer mes bagages.

« Le feu serait-il quelque part ? lui demandai-je ; car les rues étaient remplies d’une fumée si épaisse qu’on distinguait à peine les objets les plus proches.

— Oh ! du tout, mademoiselle ; c’est une des particularités de Londres ; un de ses brouillards, répondit le gentleman.

— Vraiment ! » lui dis-je. Et nous traversâmes les rues les plus sombres et les plus boueuses qu’on puisse imaginer, et si bruyantes et tellement obstruées, que je me demandais comment on pouvait n’y pas perdre la tête. Enfin, après avoir franchi une vieille porte, nous nous trouvâmes tout à coup dans une espèce de grande cour déserte et silencieuse, où notre voiture s’arrêta dans un enfoncement situé à l’un des angles et dont l’entrée, semblable au portail d’une église, donnait sur un large perron ; un cimetière se trouvait là, car je reconnus sous un des cloîtres, par la fenêtre de l’escalier, des pierres tumulaires.

C’était la demeure de Kenge et Carboy ; le jeune homme qui me servait de guide m’introduisit dans le cabinet de M. Kenge ; personne ne s’y trouvait ; il m’offrit poliment un fauteuil qu’il approcha du feu et attira mon attention sur un petit miroir appendu à l’un des côtés de la cheminée.

« C’est dans le cas où vous voudriez jeter un coup d’œil sur votre coiffure, comme vous devez être admise en présence du grand chancelier ; quoique, du reste, ce ne soit nullement nécessaire, ajouta le gentleman avec une parfaite courtoisie.

— Devant le grand chancelier ? répétai-je tout interdite.

— Simple formalité, répondit-il. M. Kenge est maintenant à la cour ; il vous présente ses compliments et vous invite à vous rafraîchir en l’attendant. »

Sur une petite table se trouvaient un flacon de vin et des biscuits. Le jeune homme me présenta le journal, pensant que je serais bien aise de le parcourir, attisa le feu et s’en alla.

Tout cela me paraissait fort étrange ; mais ce qui m’étonnait le plus, c’était de voir la nuit en plein jour, et les chandelles répandre une lumière si blafarde, que je ne distinguais pas même les mots que j’essayais de lire. Je mis le journal de côté, je regardai dans la petite glace si mon chapeau était droit, et je jetai les yeux, autour de cette chambre, sur les tables poudreuses aux tapis éraillés, les piles de papiers, les rayons couverts de livres de mauvaise mine, qui n’avaient pas l’air de promettre aux lecteurs beaucoup d’intérêt. Puis je détournai les yeux et me mis à réfléchir, tandis que le feu brûlait toujours et que les chandelles pétillaient et coulaient sans que je pusse y remédier, ne trouvant pas de mouchettes dans la pièce. Deux heures passèrent, au bout desquelles je vis entrer M. Kenge.

Il n’était pas changé, mais il fut très-surpris de voir, au contraire, combien j’avais grandi, et parut enchanté.

« Comme vous devez être la compagne de la jeune lady qui est maintenant dans le cabinet particulier du grand chancelier, me dit-il, nous avons pensé, miss Summerson, que vous deviez être présentée en même temps qu’elle : vous ne serez pas intimidée, je l’espère, par le lord chancelier ?

— Non, monsieur, » répondis-je, ne voyant pas à quel propos je pourrais être effrayée.

M. Kenge m’offrit son bras ; nous tournâmes le coin, suivîmes une colonnade, franchîmes une petite porte et, après avoir traversé un passage, nous entrâmes dans une pièce confortable, où une jeune fille et un jeune homme se tenaient debout, appuyés sur un écran placé devant la cheminée et conversant tous les deux.

Quand nous entrâmes ils levèrent la tête. Oh ! quel charmant visage avait cette jeune lady ! quelle chevelure opulente, blonde et à reflets d’or ! quels beaux yeux bleus, si profonds et si doux, et quelle figure ouverte, candide et souriante !

« Miss Éva, je vous présente miss Summerson, » dit M. Kenge. Elle vint à moi, me tendit la main, et, se ravisant aussitôt, m’embrassa cordialement ; bref, ses manières étaient si engageantes, qu’au bout de quelques minutes nous étions assises l’une auprès de l’autre, causant ensemble à la lueur d’un bon feu avec autant d’abandon que si nous nous étions toujours connues.

De quel poids je me sentais délivrée ! et quel bonheur de sentir que je lui inspirais toute confiance et qu’elle pourrait m’aimer !

Le jeune homme, son parent éloigné, me dit-elle, et qui s’appelait Richard Carstone, était d’une taille élégante ; son visage respirait la loyauté, et son rire franc et joyeux vous gagnait tout d’abord. Sur l’invitation de sa cousine, il vint s’asseoir auprès de nous, et se mit à causer d’un ton vif et enjoué. Il avait à peine dix-neuf ans, deux ans de plus qu’elle. Orphelins tous les deux, ils ne se connaissaient pas, malgré leur parenté. N’était-il pas étrange que nous fussions réunis tous les trois, pour une première entrevue, dans un lieu où d’habitude on ne se rencontre guère ? Cette remarque ne pouvait nous échapper, et tandis que nous en jasions, le feu mourant, dont la flamme se réveillait par intervalles, semblait cligner sur nous ses yeux rouges, comme un vieux chancelier qui s’endort, à ce que disait Richard.

De temps en temps un gentleman en robe et en perruque entrait dans la chambre où nous étions, et en ressortait aussitôt ; nous entendions alors, par la porte entr’ouverte, le son d’une voix traînante, celle de notre avocat s’adressant au grand chancelier, à ce que nous dit le gentleman qui annonça enfin à M. Kenge que celui-ci ne tarderait pas à paraître. Un bruit confus s’éleva bientôt ; des pas nombreux retentirent, l’audience était levée et le lord chancelier nous attendait dans la pièce voisine où le gentleman en perruque nous introduisit immédiatement : là, tout habillée de noir, assise dans un grand fauteuil auprès d’une petite table et à côté du feu, était Sa Seigneurie, dont la robe galonnée d’or avait été déposée sur une chaise. Elle jeta sur nous un regard scrutateur, mais nous reçut néanmoins avec politesse et bonté. Le gentleman en perruque posa sur la petite table plusieurs monceaux de paperasses, parmi lesquels Sa Seigneurie choisit en silence un cahier qu’elle se mit à feuilleter.

« Miss Clare ? » dit milord à M. Kenge.

Celui-ci présenta ma jeune amie au grand chancelier qui la fit asseoir auprès de lui ; je ne doutais pas que milord ne ressentît pour elle tout l’intérêt qu’elle méritait si bien. Évidemment Sa Seigneurie admirait la beauté de sa pupille, mais je ne pouvais me défendre d’une émotion pénible en voyant le foyer paternel d’une si charmante créature représenté par ce lieu banal et ces formes judiciaires ; le grand chancelier lui-même envisagé sous son meilleur aspect, suppléait bien pauvrement à l’orgueil et à l’amour d’un père.

« Le Jarndyce dont il s’agit, dit-il en feuilletant les paperasses qui étaient placées devant lui, n’est-il pas Jarndyce de Bleak-House[1] ?

— Oui, milord, répondit M. Kenge.

— Un nom lugubre, reprit le grand chancelier.

— Mais qui n’est plus applicable aujourd’hui à l’endroit qu’il désigne, fit observer M. Kenge.

— Et Bleak-House est situé… ? demanda Sa Seigneurie

— Dans le Hertfordshire, milord.

— M. Jarndyce n’est pas marié ?

— Non, milord.

— Richard Carstone est-il présent ? » demanda Sa Seigneurie après une pause assez longue.

Richard salua milord et s’avança.

« Hum ! fit le grand chancelier en tournant rapidement plusieurs feuillets.

— M. Jarndyce de Bleak-House, milord, objecta M. Kenge à voix basse, y a pourvu en procurant une compagne fort convenable à…

— M. Richard Carstone ? interrompit milord en souriant et à demi-voix ; du moins à ce que je crus voir et entendre.

— À miss Clare, milord ; c’est cette demoiselle, miss Summerson, que j’ai l’honneur de présenter à Votre Seigneurie. »

Milord m’octroya un regard plein d’indulgence et répondit avec courtoisie à mon humble révérence.

« Aucune des parties intéressées dans la cause n’est unie à miss Summerson par un lien de parenté quelconque ? demanda-t-il.

— Non, milord. »

M. Kenge se pencha vers le grand chancelier, acheva tout bas sa phrase, dont je n’entendis pas la fin. Sa Seigneurie l’écouta sans quitter des yeux les papiers qu’elle feuilletait, hocha la tête deux ou trois fois, tourna beaucoup de pages et ne me regarda plus qu’au moment de notre départ.

M. Kenge et M. Carstone vinrent me retrouver près de la porte, laissant miss Clare à côté du grand chancelier qui, dans cet aparté, ainsi qu’elle me l’a dit plus tard, lui demanda si elle avait mûrement réfléchi à la proposition qui lui avait été faite d’habiter Bleak-House ; si elle pensait y être heureuse et quels motifs le lui faisaient supposer. Puis il se leva, et, s’adressant à Richard, lui parla debout pendant quelques minutes, avec une bonté toute cordiale, comme s’il avait su, bien qu’il fût grand chancelier, le moyen de gagner la confiance d’un jeune homme.

« Très-bien, dit à haute voix Sa Seigneurie ; je puis maintenant expédier l’ordre qui termine cette affaire. Autant qu’il m’est possible d’en juger, M. Jarndyce a parfaitement choisi la compagne de miss Clare, et cet arrangement paraît aussi convenable que le permettent les circonstances. »

Il nous salua gracieusement et nous partîmes enchantés de sa politesse affable qui, à nos yeux, ne lui avait rien fait perdre de sa dignité ; elle semblait, au contraire, y avoir ajouté.

Quand nous fûmes sous la colonnade, M. Kenge se rappela qu’il lui restait encore certaine question à faire, et nous laissa en plein brouillard avec l’équipage et les domestiques du lord grand chancelier, qui attendaient leur maître.

« Voilà donc qui est réglé, dit Richard ; et où allons-nous maintenant, miss Summerson ?

— Ne le savez-vous point ? demandai-je…

— Assurément non.

— Et vous, Éva !

— Pas le moins du monde. »

Comme nous en étions là, une singulière petite femme, ayant un chapeau tout déformé, et tenant un sac à la main, s’approcha le sourire aux lèvres, et, nous abordant avec force révérences :

« Oh ! dit-elle, les pupilles de la cour dans l’affaire Jarndyce contre Jarndyce ! c’est un heureux présage pour l’espérance, la jeunesse et la beauté, quand elles se trouvent dans ces lieux sans savoir ce qui doit en advenir.

— Folle ! dit tout bas Richard, ne supposant pas qu’il pût être entendu.

— Vous l’avez dit, jeune homme ; folle en vérité, reprit-elle si vivement qu’il en resta confus. J’ai été pupille autrefois : je n’étais pas folle alors, continua la petite vieille entremêlant ses phrases de profondes révérences accompagnées de sourires ; j’avais l’espoir, la jeunesse, je crois même la beauté ; peu importe à présent, rien de tout cela ne m’a servi, rien de tout cela ne m’a sauvée. J’ai l’honneur d’assister régulièrement aux séances de la cour avec mes documents. J’attends une conclusion… Avant peu… J’ai découvert que le sixième sceau mentionné dans les Écritures est le grand sceau de la haute cour. Acceptez, je vous prie, la bénédiction que je vous donne. »

Je lui répondis que nous en étions fort touchés.

« Oui, je le crois, dit-elle en minaudant. Ah ! voici Kenge avec ses documents. Comment se porte Votre Honneur ?

— Très-bien, très-bien, ne soyez pas importune ;… c’est une bonne âme, répliqua M. Kenge en nous emmenant chez lui.

— Nullement, reprit la pauvre petite vieille qui nous suivait toujours ; bien loin d’être importune je vous conférerai de vastes domaines, jeunes pupilles, ce qui jamais ne passa pour importun ; j’attends une conclusion…. Avant peu…. Au grand jour du jugement. C’est pour vous d’un bon augure, et je vous bénis encore. »

Elle s’arrêta au bas du perron, mais, avant d’entrer, nous nous retournâmes et nous la vîmes à la même place continuant ses révérences et ses sourires entre chaque membre de phrase.

« Espoir ! Jeunesse ! Beauté, disait-elle, et Kenge le beau diseur. Acceptez, je vous prie, la bénédiction que je vous donne. »


  1. Maison désolée.