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Bleak-House/33

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Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (2p. 28-42).



CHAPITRE III.

Intrus.

Aussitôt les deux gentlemen, aux parements et aux boutons d’une propreté douteuse, qui assistaient à la dernière enquête que le coroner fit dans Cook’s-Court, reparaissent encore avec une rapidité surprenante, conduits en toute hâte par Mooney (l’actif et intelligent bedeau) ; ils font une perquisition dans toute la cour, s’enfoncent dans le parloir des Armes d’Apollon, et, de leurs petites plumes avides, relatent, sur du papier pelure d’oignon, comment tout le quartier de Chancery-Lane fut plongé, vers minuit, dans la plus vive agitation par l’horrible découverte qu’on va lire ; ils établissent d’abord qu’on n’a pas oublié l’émotion pénible causée naguère, dans l’esprit public, par un cas de mort mystérieuse attribuée à l’opium et arrivée au premier étage de la maison où se trouve situé le magasin de chiffons et de vieilles bouteilles appartenant à un vieillard excentrique, nommé Krook, dont tout le monde connaissait les habitudes intempérantes ; que, par une singulière coïncidence, Krook fut interrogé à l’enquête du coroner qui eut lieu à cette occasion, comme on peut se le rappeler, aux Armes d’Apollon, taverne parfaitement tenue, dirigée par un homme éminemment respectable, M. Georges Bogsby, et qui touche, du côté de l’ouest, à la demeure en question. Après quoi les deux chroniqueurs racontent, le plus longuement possible, que, dans la soirée précédente, une odeur particulière fut observée par les habitants de la cour où s’est produit le tragique événement qui fait le sujet de cet article ; que, pendant un instant, cette odeur fut si forte, que M. Swills, chanteur comique engagé par M. Georges Bogsby, a dit à celui qui nous l’a rapporté, qu’il avait confié à miss Melvilleson (cantatrice remarquable, également engagée par M. Bogsby pour chanter dans une série de concerts qui, sous le nom de soirées musicales et sous la direction de M. Bogsby, se donnent aux Armes d’Apollon, en vertu de l’ordonnance de Georges II), qu’il sentait sa voix sérieusement affectée par l’état impur de l’atmosphère ; et que, suivant son expression plaisante, « il était comme un moulin après un long chômage, n’ayant pas de son dans son coffre ; » que cette assertion de M. Swills est complétement corroborée par le témoignage de deux femmes intelligentes, toutes deux mariées, mistress Perkins et mistress Piper, qui habitent la même cour et qui ont remarqué ces émanations fétides qu’elles ont supposé provenir de la maison de M. Krook, l’infortuné défunt.

Pendant que cette relation, augmentée de bien d’autres détails encore, est écrite sur les lieux, tous les gamins de la cour, à bas du lit en un clin d’œil, escaladent les contrevents du parloir des Armes d’Apollon pour contempler le sommet de la tête des chroniqueurs noircissant leur papier pelure.

Toute la population de Cook’s-Court est dehors, les adultes aussi bien que les enfants ; impossible de dormir et de faire autre chose que de s’emmitoufler chaudement pour se rendre à la maison maudite où la catastrophe est arrivée. Miss Flite est bravement arrachée de sa chambre comme si le feu y avait été ; on lui fait un lit aux Armes d’Apollon, où le gaz ne s’éteint pas de la nuit et dont la porte reste ouverte, car toute émotion publique fait éprouver aux habitants de la cour le besoin de prendre quelque rafraîchissement. Jamais, depuis la dernière enquête, l’Apollon n’a tant débité de grogs et de spiritueux. « La pratique va joliment donner ! » s’est dit le garçon de taverne en roulant ses manches de chemise qu’il relève jusqu’à l’épaule, tandis que le jeune Piper, qui, au premier cri d’alarme, s’est précipité vers le poste de pompiers, revient triomphalement au petit galop, perché sur le Phénix, et reparaît au milieu des casques et des torches. L’un des pompiers reste en arrière, après avoir examiné soigneusement toutes les lézardes et les fissures, et se promène lentement de long en large devant la maison, en compagnie de l’un des deux policemen qui sont probablement chargés de veiller sur cet immeuble. Quiconque a six pence dans sa poche éprouve le besoin d’offrir à cet estimable trio l’hospitalité sous une forme liquide.

M. Weevle et M. Guppy sont dans l’intérieur de la taverne, où leur présence est d’un tel intérêt pour les Armes d’Apollon, que rien ne saurait être épargné pour les retenir. « Ce n’est pas l’heure de regarder à l’argent, » dit M. Bogsby, qui, néanmoins, fait la plus grande attention à celui qu’on dépose sur le comptoir ; « Donnez vos ordres, messieurs, et c’est avec plaisir que l’on vous servira tout ce que vous demanderez. »

Pour répondre à cette invitation, les deux gentlemen (M. Weevle surtout) demandent tant et tant de choses, qu’il leur devient très-difficile de désigner quoi que ce soit d’une manière distincte, bien qu’ils continuent d’informer tous les nouveaux arrivants de ce qu’ils ont vu, dit et pensé depuis la veille. De temps en temps un policeman pousse la porte qu’il entrebâille, et, de l’ombre où il se trouve, jette un coup d’œil à l’intérieur ; non pas qu’il ait aucun soupçon ; mais pour savoir, par curiosité d’état, ce qui se passe dans la taverne.

La nuit s’écoule ainsi, traînant sa marche pesante, et voit les habitants de la cour, à une heure qui ne les a jamais trouvés debout, continuant de se traiter réciproquement et d’agir comme des voisins qui ont retrouvé tout à coup un peu d’argent qu’on ne leur soupçonnait pas. Elle se retire enfin ; et l’allumeur de réverbères, chargé de les éteindre, faisant sa ronde comme le bourreau d’un monarque absolu, fait tomber ces têtes de flammes qui aspiraient à diminuer les ténèbres.

Le jour vient, le jour de Londres, c’est-à-dire brumeux et sombre ; mais il suffit pour reconnaître que les habitants de Cook’s-Court ne se sont pas couchés. La brique et le mortier des murailles qui entourent les visages endormis sur les tables, les jambes étendues sur le carreau, ont eux-mêmes un air de fatigue et d’épuisement. Le quartier s’éveille ; et, apprenant ce qui est arrivé, accourt en foule, à demi vêtu, s’enquérir des détails de cette histoire lamentable ; si bien que les deux policemen et le pompier, sur qui l’agitation et l’insomnie ont laissé des traces beaucoup moins visibles que sur le reste de la cour, ont infiniment de peine à garder la porte de la maison.

«  Bonté divine ! qu’est-ce que je viens d’apprendre ! s’écrie M. Snagsby en s’approchant d’un policeman.

— La pure vérité, répond l’un d’eux.

— Quand je pense, gentleman, reprend M. Snagsby en faisant un pas en arrière, quand je pense que j’étais là, hier au soir, entre dix et onze, à causer sur cette porte avec un jeune homme qui loge dans cette maison !

— En vérité ? dit le policeman ; eh bien, vous trouverez ce jeune homme dans la maison d’à côté… allons, vous autres, circulez.

— Il n’est pas blessé, j’espère ? demande M. Snagsby.

— Non ; qu’est-ce qui l’aurait blessé ? »

M. Snagsby, incapable de répondre à quoi que ce soit dans l’état d’esprit où il est, se dirige vers les Armes d’Apollon et trouve M. Weevle assis languissamment devant une tasse de thé, au milieu d’un nuage de fumée de tabac et dans un accablement indicible.

« M. Guppy ! s’écrie le papetier ; lui aussi ! Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu ! Quelle destinée dans tout cela ! Et ma peti… »

M. Snagsby perd tout à coup la parole en voyant celle qu’il allait nommer entrer aux Armes d’Apollon à cette heure matinale et s’arrêter en fixant sur lui des yeux accusateurs.

«  Ma chère, veux-tu prendre quelque chose ? demande-t-il à sa femme dès que sa langue est déliée. Un petit…, pour dire le mot et parler sans détour, un petit grog ?

— Non !

— Mon amour, tu connais ces deux gentlemen ?

— Oui ! »

L’excellent homme ne peut pas supporter un pareil laconisme ; il prend mistress Snagsby par la main et la conduit près d’un tonneau :

«  Ma petite femme ! pourquoi me regardes-tu ainsi ? Je t’en conjure, ne me fais pas ces yeux-là !

— Je ne peux pas changer mes yeux, dit la petite femme ; et je ne le voudrais pas, quand bien même je le pourrais.

— Tu ne le voudrais pas ? reprend M. Snagsby en toussant avec douceur. » Il réfléchit un moment, fait entendre sa toux inquiète et dit : « C’est un effroyable mystère, mon amour. » Il est de plus en plus déconcerté par le regard de sa femme.

«  Effroyable, en effet ! répond mistress Snagsby.

— Ma petite femme ! dit le papetier d’une voix piteuse ; au nom du ciel, ne me parle pas avec cette amertume et ne me regarde point de cet œil inquisiteur, je t’en supplie ; tu ne supposes pas que j’aie pu vouloir combustionner spontanément qui que ce soit, cher trésor ?

— Je n’en sais rien, » réplique mistress Snagsby.

L’infortuné papetier, après un rapide examen de sa triste position, ne pourrait pas non plus affirmer qu’il n’est pour rien dans cette mort. Il est tellement mêlé à quelque sombre mystère, il a pris, sans le vouloir, une part si active à quelque chose de ténébreux, qu’il est bien possible qu’il soit impliqué, à son insu, dans ce dernier événement.

«  Chère âme, dit-il en s’essuyant le front avec son mouchoir et d’une voix étouffée, n’y a-t-il rien qui puisse t’empêcher de me dire comment il se fait que toi, dont la conduite est généralement d’une circonspection scrupuleuse, tu sois venue dans une taverne avant l’heure du déjeuner ?

— Et vous, pourquoi y êtes-vous ? demande à son tour mistress Snagsby.

— Chère âme, simplement pour savoir la vérité sur le fatal accident qui est arrivé à ce malheureux Krook afin de t’en rapporter les détails, mon amour, pendant que tu aurais mangé ton pain mollet.

— Je n’en doute pas, monsieur Snagsby. Vous me racontez si exactement ce que vous savez !

— Tout ce que je sais, ma peti…

— Je serais bien aise de vous voir revenir à la maison, dit mistress Snagsby avec un sourire sinistre, après avoir contemplé un instant la confusion croissante de son mari ; vous y seriez plus en sûreté que partout ailleurs, monsieur Snagsby.

— Je ne sais pas, mon amour ; mais je suis prêt à partir. »

Le papetier jette un regard consterné autour de lui ; souhaite le bonjour à M. Weevle et à M. Guppy ; leur exprime la satisfaction qu’il éprouve de les voir sains et saufs, et accompagne sa petite femme qui sort de la taverne. Le soir n’est pas arrivé, qu’à la persistance avec laquelle mistress Snagsby le regarde fixement depuis le matin, il ne doute plus de la part de responsabilité qu’il a assumée dans la catastrophe dont s’entretient tout le voisinage ; cette pensée lui cause une telle souffrance, que, par instants, l’idée lui vient d’aller se livrer à la justice et de demander à être jugé pour se voir absoudre s’il est innocent, ou pour subir toutes les rigueurs de la loi s’il est vraiment coupable.

M. Weevle et M. Guppy, ayant fini de déjeuner, vont faire un tour dans Lincoln’s-Inn, avec l’espoir que le grand air débarrassera leur cerveau des toiles d’araignées qui l’obscurcissent.

«  Nous ne pouvons pas trouver de moment plus favorable que celui-ci pour échanger un mot ou deux sur un point qu’il est important de régler le plus tôt possible, dit M. Guppy après avoir parcouru d’un air pensif les quatre côtés du square.

— William Guppy, répond l’autre en lui lançant un coup d’œil sanglant, s’il s’agit encore d’une conspiration quelconque, ne prenez pas la peine de m’en parler ; j’ai assez de vos complots, et n’en veux pas davantage. Je suis sûr que prochainement nous vous verrons brûler ou sauter comme une mine dont la mèche a pris feu. »

Cette assertion est tellement désagréable à M. Guppy, que c’est d’une voix tremblante qu’il réplique d’un ton de reproche : « Tony, j’aurais pensé que les événements de la nuit dernière vous auraient servi de leçon, et que désormais vous vous seriez abstenu de toute personnalité.

— J’aurais pensé, William, répond à son tour M. Weevle, qu’après un pareil avertissement vous vous seriez abstenu désormais de toute conspiration.

— Qui conspire ? demande M. Guppy.

— Vous, répond M. Jobling.

— Non ! affirme M. Guppy.

— Si ! retourne M. Jobling.

— Qui ose le dire ? poursuit M. Guppy.

— Moi ! riposte M. Jobling.

— En vérité ? s’écrie M. Guppy.

— Oui, vraiment ! » répète M. Jobling.

Et tous les deux, s’étant échauffés, ils marchent quelque temps sans rien dire, afin de recouvrer leur sang-froid.

«  Tony, reprend alors William, si au lieu de l’accuser vous écoutiez votre ami, vous ne tomberiez pas dans de semblables méprises. Mais vous vous emportez et ne réfléchissez pas. Doté par la nature de tout ce qui charme les yeux…

— Oh ! je vous en prie, s’écrie M. Weevle, ne parlons pas de mes charmes, et dites ce que vous avez à dire. »

Cette disposition morose de son ami oblige M. Guppy à refouler en lui-même les sentiments les plus délicats de son âme, dont l’expression ne se trahit plus que par le ton offensé avec lequel il reprend la parole.

«  Tony, poursuit-il, quand je disais tout à l’heure qu’il était important d’éclaircir entre nous, et le plus tôt possible, un point auquel je faisais allusion, je parlais d’une chose complétement étrangère à toute espèce de complot. Vous savez que dans toutes les causes qui doivent être jugées, les faits que les témoins ont à prouver sont légalement discutés à l’avance. Est-il ou n’est-il pas convenable que nous sachions sur quels faits nous aurons à déposer dans l’enquête qui va s’ouvrir relativement à la mort de ce vieux gred… de cet infortuné gentleman ? (M. Guppy allait dire gredin : mais il pense que gentleman est plus approprié aux circonstances.)

— Sur quels faits ? demande Tony.

— Les faits sur lesquels portera l’enquête. » 1o, dit M. Guppy en comptant sur ses doigts, 1o ce que nous connaissons des habitudes de ce gentleman ; 2o à quelle époque nous l’avons vu la dernière fois ; 3o dans quelle condition il se trouvait alors ; 4o comment nous avons découvert l’événement dont il s’agit, et ce que nous savons à cet égard.

— Oui, répond M. Weevle ; tous ces faits sont relatifs à la cause.

— Notre découverte a eu lieu, continue William, par suite d’un rendez-vous qu’il vous avait donné ; rendez-vous qu’avec la bizarrerie qui lui était ordinaire, il avait fixé à minuit, heure à laquelle vous deviez lui dire le contenu de certains papiers, ainsi que vous l’aviez fait déjà plusieurs fois, ledit gentleman n’ayant jamais su lire. Je passais la soirée avec vous, et j’étais dans votre chambre, lorsque je fus appelé à descendre, etc., etc. L’enquête n’ayant pas d’autre but que d’établir les circonstances dans lesquelles la mort s’est produite, il n’est pas nécessaire d’en dire davantage. Je suppose que vous êtes là-dessus d’accord avec moi.

— Oui, répond M. Weevle, je le suppose comme vous.

— À moins que vous ne voyiez encore là dedans un complot ? demande M. Guppy d’un air profondément blessé.

— Non, réplique M. Weevle, et je retire l’observation que j’ai faite, si vraiment c’est tout ce que vous désirez.

— Et maintenant je voudrais savoir, poursuit M. Guppy, en prenant le bras de son ami et en ralentissant le pas, si vous avez songé aux nombreux avantages qu’il y a pour vous de continuer à demeurer au même endroit ?

— Que voulez-vous dire ? demande Tony en s’arrêtant.

— La chose est claire : avez-vous réfléchi aux nombreux avantages qu’il y a pour vous à continuer de demeurer au même endroit ? répète M. Guppy en entraînant M. Weevle.

— Là-bas ? » répond Tony en désignant du bout du doigt la direction où se trouve la boutique de chiffons et de vieilles bouteilles.

M. Guppy fait un signe affirmatif.

— Je n’y passerais pas une nuit pour tout au monde, dit M. Weevle en fixant un œil hagard sur son interlocuteur.

— Sérieusement, Tony ?

— Ai-je l’air de plaisanter ? répond M. Weevle en frissonnant de tous ses membres.

— De sorte que la possibilité ou même la probabilité, car c’est ainsi que la chose doit être envisagée, la probabilité de jouir paisiblement des effets qui appartenaient hier encore à un vieillard isolé, n’ayant sans doute aucun parent sur la terre ; et la certitude d’être à même de découvrir ce qu’il avait réellement amassé, ne pèsent rien dans la balance à vos yeux, sous l’empire des événements de la nuit dernière ? demande M. Guppy en rongeant son ongle de l’air d’un homme profondément vexé.

— Certainement non ! et je ne comprends pas qu’on parle avec ce calme de faire rester un ami dans une pareille demeure. Habitez-y vous-même ! s’écrie M. Weevle avec indignation.

— Moi, Tony, répond William d’une voix flatteuse, je ne puis pas aller occuper là maintenant un logement que vous avez loué pour vous, et où l’on ne m’a jamais vu résider.

— Vous y serez le bienvenu, répond M. Weevle. Bonté divine ! certainement vous pouvez le prendre et vous y installer comme chez vous.

— Ainsi, dit William, vous renoncez à tout, si je vous ai bien compris ?

— Vous l’avez dit : je renonce à tout, » répète M. Weevle avec une fermeté inébranlable.

Pendant qu’ils s’entretiennent de la sorte, un fiacre apparaît dans le square ; sur le siége est un énorme chapeau qui attire les yeux du public. À l’intérieur, et, par conséquent beaucoup moins visibles pour la multitude, mais suffisamment reconnaissables pour nos deux amis, car la voiture s’arrête précisément à côte d’eux, se trouvent le vénérable M. Smallweed et sa femme, accompagnés de Judy ; toute la famille a un certain air d’animation qui perce dans ses moindres gestes ; et lorsque le grand chapeau qui surmonte M. Smallweed junior, quitte le siége de la voiture, le vieux Smallweed jette la tête hors de la portière en criant à M. Guppy : « Comment vous portez-vous, monsieur, comment vous portez-vous ?

— Qu’est-ce que Small vient faire ici avec toute sa famille ? je voudrais bien le savoir, dit William en faisant un signe de protection à son familier.

— Mon cher monsieur, continue le grand-père Smallweed, auriez-vous l’extrême obligeance, vous et votre ami, de me porter à la taverne de Cook’s-Court, pendant que Bart et sa sœur porteront leur grand’mère ? Voulez-vous, mon cher monsieur rendre ce service à un vieillard ?

— À la taverne de Cook’s-Court ! répète M. Guppy en interrogeant du regard M. Weevle ; et tous deux s’apprêtent à porter ce fardeau vénérable aux Armes d’Apollon.

— Voilà ce qui vous est dû, cocher, dit le patriarche en faisant une affreuse grimace et en montrant le poing au brave homme ; demandez voire un penny de plus, et je vous attaque en justice ! Mes bons jeunes gens, prenez bien garde, allez doucement, s’il vous plaît ; permettez-moi de vous prendre par le cou, je ferai tout mon possible pour ne pas trop vous serrer. Miséricorde ! oh ! mon Dieu !… mes pauvres os ! »

Il est heureux que la taverne de la cour ne soit point éloignée, car M. Weevle n’a pas fait la moitié du chemin, que sa figure présente un aspect apoplectique ; il accomplit néanmoins sa tâche sans qu’il résulte autre chose de ce symptôme alarmant, que quelques sons gutturaux, indices d’une respiration excessivement gênée ; et le vieux gentleman est déposé, suivant son désir, dans le parloir des Armes d’Apollon.

«  Seigneur, mon Dieu ! s’écrie d’une voix étouffée M. Smallweed en regardant autour de lui. Miséricorde ! mes os et mes reins ! Quelle souffrance, oh ! mon Dieu ! Asseyez-vous, vieille tête de perruche sautillante ; asseyez-vous, vieille folle caracolante. »

Cette légère apostrophe est adressée à mistress Smallweed, à propos du penchant qui entraîne la vieille dame, toutes les fois qu’elle est debout, à sauter d’un pied sur l’autre, et à prendre pour vis-à-vis tous les objets qu’elle trouve, en s’accompagnant d’un ramage particulier, comme une sorcière au sabbat. Une affection nerveuse entre probablement, dans ces démonstrations chorégraphiques, pour une part aussi grande que l’imbécillité de la pauvre femme, qui, déposée dans le parloir de la taverne, se livre avec tant d’ardeur à la danse en face d’un fauteuil Windsor, le jumeau de celui qui est occupé par M. Smallweed, qu’on ne peut l’y faire renoncer qu’en l’y asseyant de vive force, pendant que son seigneur et maître lui prodigue les épithètes affectueuses de « vieille folle et de corneille à tête de cochon, » mille et mille fois répétées.

«  Mon cher monsieur, poursuit le grand-père Smallweed en s’adressant à William, avez-vous entendu parler de cet affreux malheur qui est arrivé dans la maison voisine ?

— Entendu parler, monsieur ! mais c’est nous qui l’avons découvert.

— Vous, monsieur ! comment, c’est vous ? Bart, ce sont eux qui ont tout découvert ! »

Les deux jeunes gens fixent des yeux étonnés sur les Smallweed qui, de leur côté, les regardent fixement.

«  Mes chers amis ! s’écrie le vieillard en leur tendant les bras, que de remercîments ne vous dois-je pas, pour avoir découvert les cendres du frère de mistress Smallweed ?

— Hein ? dit M. Guppy.

— De son frère unique, mon cher ami, du seul parent qui lui restât. Il n’y avait pas entre nous de relations très-suivies ; je le déplore actuellement : c’est lui qui ne l’a jamais voulu. Cependant, il nous aimait beaucoup ; mais il était si excentrique ! À moins qu’il n’ait fait un testament (ce qui n’est pas vraisemblable), j’entre en possession des biens qu’il a laissés ; je viens jeter un coup d’œil sur la propriété. Il faut qu’on y appose les scellés, qu’on la protége contre les malfaiteurs. Je suis venu pour examiner la maison, répète le vieil avare en griffant l’air de ses dix doigts crochus.

— Small, dit l’inconsolable M. Guppy, vous auriez pu nous apprendre que ce vieillard était votre oncle.

— Vous étiez si réservés tous les deux à son endroit, répond le vieux petit jeune homme dont l’œil brille secrètement, que j’ai cru vous faire plaisir en agissant comme vous ; d’ailleurs je n’étais pas trop fier de la parenté.

— Et de plus, ajoute la sœur de Small, dont l’œil brille également, ça devait vous être fort égal qu’il fût son oncle ou non.

— Il ne m’avait jamais vu : il ne me connaissait pas, continue Small, et je ne vois pas comment j’aurais pu vous le présenter.

— Nous ne nous visitions pas, reprend le vieux gentleman, et je le déplore ; je viens aujourd’hui pour examiner la maison, les papiers, toute la propriété, pour faire valoir mes titres ; l’acte qui établit mes droits est entre les mains de mon avoué, M. Tulkinghorn, de Lincoln’s-inn-Fields, qui a la bonté de s’occuper de mes affaires ; et je vous assure que celui-là ne s’endort pas. Krook était l’unique frère de mistress Smallweed ; elle n’avait pas d’autre parent que lui ; il n’en avait pas d’autre qu’elle. Je parle de votre frère, vieille sauterelle imbécile, de votre frère qui avait soixante-seize ans. »

Aussitôt mistress Smallweed se met à crier en branlant la tête ;

«  Soixante-seize livres et seize schellings ; soixante-seize fois soixante-seize livres ; soixante-seize mille sacs de mille livres, soixante-seize millions de paquets de mille billets de banque.

— Qui veut me passer un pot ou une bouteille ? s’écrie le vieux ladre exaspéré, cherchant en vain autour de lui un objet qu’il puisse saisir et lancer à sa femme. Qui veut être assez bon pour me donner le crachoir, n’importe quoi de solide et de résistant, que je puisse lui jeter à la tête ; vous tairez-vous, vieille sorcière, chienne aboyeuse, chatte enragée, furie d’enfer ! »

Et M. Smallweed, exalté par sa propre éloquence, jette, à défaut d’autre chose, sa petite-fille à sa femme, et retombe sur son fauteuil, où il ne présente plus qu’une masse informe qui se débat en criant :

«  Remontez-moi, s’il vous plaît ; je suis venu jeter un coup d’œil à la propriété. Remontez-moi, je vous en prie, et appelez la police pour que je m’explique relativement à cette propriété ; il y va des galères et de la transportation pour qui oserait toucher à la propriété… la… la propriété, la propriété, » répète-t-il comme un écho tandis que sa petite-fille le redresse à coups de poing, suivant son habitude en pareille circonstance.

Les deux amis se regardent ; M. Weevle a depuis longtemps abandonné l’affaire ; M. Guppy voudrait bien ne pas désespérer ; mais les prétentions du vieil avare ne sont que trop justifiées ; le clerc de M. Tulkinghorn arrive et annonce à la police que l’éminent juriste répond de la validité des titres ; et que les biens du défunt, ses papiers et ses meubles devront être, après accomplissement des formalités légales, délivrés à M. Smallweed qui, en attendant, et comme preuve de ses droits, est admis à faire une visite de sentiment dans la maison mortuaire, et se fait porter jusque dans la chambre abandonnée de miss Flite, où il a l’air d’un ignoble oiseau de proie ajouté à la volière de la pauvre plaideuse.

L’arrivée de cet héritier dont personne ne soupçonnait l’existence se répand bientôt dans la cour où elle excite un puissant intérêt, qui se traduit en beaux deniers comptants pour les Armes d’Apollon.

Mistress Piper et mistress Perkins pensent que c’est bien malheureux pour M. Weevle, si le décédé n’a pas fait de testament, et trouvent qu’en pareil cas on lui doit sur la fortune du défunt une jolie petite indemnité. Le jeune Piper et le jeune Perkins, comme membres de ce cercle juvénile qui fait la terreur des passants dans Chancery-Lane, imaginent un nouveau jeu, qui consiste à simuler la mort du vieux Krook, tantôt derrière la pompe, tantôt sous le grand portail, et à pousser des cris sauvages et des lamentations effroyables sur les cendres du défunt.

Miss Melvilleson et le petit Swills, jugeant qu’en pareille occasion on peut franchir la distance qui sépare les artistes des bourgeois, causent amicalement avec les patrons de la taverne ; M. Bogsby annonce que l’attrait principal de la prochaine réunion du cercle philharmonique sera la Mort du Roi, ballade populaire, avec chœurs, exécutée par tous les membres de la société des concerts. M. Bogsby, ajoute l’affiche, a cru devoir faire exécuter cette ballade, malgré les frais extraordinaires que cela lui occasionne, pour répondre au vœu qui en a été généralement exprimé, ainsi que pour prendre part au triste événement qui vient de causer dans le public une si profonde émotion. Un point important, qui a trait aux funérailles, inquiète surtout les habitants du quartier, à savoir si, dans la circonstance on donnera au cercueil la dimension ordinaire, ayant si peu de chose à y mettre ; sur la réponse de l’entrepreneur des pompes funèbres, qui déclare, vers le milieu du jour, aux Armes d’Apollon, avoir reçu la commande d’un cercueil de six pieds, la sollicitude générale est délivrée d’un grand poids, et le fait est considéré par tout le monde comme des plus honorables pour M. Smallweed.

En dehors de la cour, l’agitation n’est pas moins grande ; des savants, des médecins et des philosophes viennent en foule visiter l’endroit où l’événement a eu lieu ; et les échos du voisinage entendent ce jour-là plus de discussions profondes sur l’inflammabilité des gaz et sur l’hydrogène phosphoré, que depuis que la cour existe. Quelques-unes de ces autorités (notamment les plus savantes) soutiennent avec indignation que le défunt devait choisir un autre genre de mort ; et, malgré l’objection d’autorités adverses, qui rappellent à leur mémoire un livre anglais fort connu sur la médecine légale, certaine enquête relative à des cas de même nature, consignée au sixième volume des Travaux philosophiques, et la mort de la comtesse Cornélia Bandi, rapportée dans ses moindres détails par un nommé Bianchini, prébendier de Vérone, auteur d’un livre estimé et qui passait dans son temps pour un homme éclairé ; malgré l’opinion de MM. Mère et Fodéré, deux Français qui se sont mêlés d’approfondir ce mystérieux sujet ; malgré le témoignage de leur compatriote, M. Lecat, chirurgien célèbre, qui eut l’impertinence d’habiter une maison où pareil fait se présenta, pour en rendre un compte plus authentique, ces illustres docteurs n’en persistent pas moins à regarder l’entêtement que M. Krook a mis à quitter ce monde par ce chemin peu fréquenté, comme un tort personnel complétement injustifiable.

La cour attentive est d’autant plus enchantée qu’elle comprend moins ces théories savantes, et le plaisir qu’elle y trouve est une nouvelle source de gain pour les Armes d’Apollon.

Bientôt paraît le dessinateur d’un journal pittoresque, avec le premier plan tout prêt et les figures qui se retrouvent dans l’illustration de n’importe quel événement, depuis un naufrage sur les côtes de Cornouailles jusqu’à une promenade dans Hyde Park ou un meeting à Manchester. L’artiste s’établit dans la chambre de mistress Perkins ; et de la fenêtre de cette chambre, désormais célèbre, reproduit sur le bois la maison de l’ex-marchand de guenilles qui prend sous le burin des proportions monumentales ; l’arrière-boutique où l’on introduit ce gentleman grandit, à son tour, dans une telle mesure, que dans la gravure elle n’a pas moins d’un kilomètre de long sur cinquante mètres de haut, ce dont les habitants de la cour éprouvent une satisfaction particulière. Pendant tout ce temps-là, nos deux chroniqueurs officiels vont de maison en maison, se rendent partout, entendent tout, regardent tout, mais finissent toujours par revenir au parloir des Armes d’Apollon, où leurs petites plumes insatiables ne cessent d’écrire sur du papier pelure.

Enfin, arrive le coroner et son enquête, absolument pareille à celle que nous avons déjà vue ; si ce n’est que le magistrat témoigne une sollicitude plus vive pour le cas dont il s’agit, comme sortant de la voie commune, et dit aux jurés dans un aparté qui n’a rien d’officiel : « On serait tenté de croire qu’il pèse sur cette maison quelque chose de fatal, comme un sort que lui aurait jeté la destinée ; nous voyons quelquefois de ces choses-là, gentlemen, et c’est un de ces mystères que nous ne saurions expliquer. »

Après l’enquête on apporte le cercueil dont les six pieds excitent une admiration générale.

M. Guppy ne joue dans tout cela qu’un rôle tellement secondaire, excepté lors de sa déposition, qu’il est repoussé comme tout le monde, réduit à contempler les murs de cette demeure qu’un instant il a cru fouiller de fond en comble, et dont il a la mortification de voir M. Smallweed cadenasser la porte, et l’amertume de se sentir éconduit. Mais, avant qu’on ait terminé toutes ces formalités, c’est-à-dire avant la fin du jour, M. Guppy a quelque chose à communiquer à milady Dedlock.

C’est pour ce motif que, l’âme défaillante et la conscience troublée comme un chien qui se sent en faute, il se présente à l’hôtel vers sept heures et demande à voir Sa Seigneurie ; Mercure lui répond qu’elle va dîner en ville : est-ce qu’il n’a pas vu sa voiture à la porte ? Le jeune homme a bien vu la voiture, mais il faut absolument qu’il parle à milady.

Mercure ne demanderait pas mieux que d’introduire ce jeune homme, ainsi qu’il le déclare à l’un de ses camarades ; mais ses instructions sont positives ; et tout ce qu’il peut faire c’est de le mener dans la bibliothèque et d’aller informer milady de sa présence.

L’énorme pièce est à peine éclairée ; M. Guppy jette de tous les côtés un regard inquiet et soupçonneux. Depuis l’événement il voit partout dans l’ombre un peu de charbon couvert de cendres. Le frôlement d’une robe se fait entendre ; serait-ce ?… Non ; ce n’est pas un spectre ; mais un être vivant en chair et en os, splendidement habillé.

«  Je demande à Votre Seigneurie mille fois pardon, bégaye M. Guppy ; c’est une heure peu convenable pour…

— Je vous ai dit que vous pouviez venir à n’importe quelle heure. »

Milady prend une chaise et le regarde fixement comme la première fois qu’il est venu.

«  Je remercie Votre Seigneurie… Votre Seigneurie est bien aimable.

— Asseyez-vous, dit-elle d’un air qui ne brille point précisément par l’amabilité.

— Je ne crois pas que cela vaille la peine de m’asseoir et de retenir Votre Seigneurie, car, je… je n’ai pas pu me procurer les lettres dont je lui ai parlé dans la dernière visite que j’ai eu l’honneur de lui faire.

— Vous n’êtes venu que pour me dire cela ?

— Oui, Votre Seigneurie. » Le malaise du jeune homme est considérablement accru par la splendeur et la beauté de milady. Elle connaît parfaitement l’influence qu’elle exerce ; elle l’a trop bien étudiée pour perdre un atome de l’effet qu’elle produit sur tout le monde ; et, pendant qu’elle le regarde avec cette froideur morne qui augmente le trouble du jeune homme, M. Guppy comprend que non-seulement il a perdu le fil qui pouvait le guider dans le labyrinthe des pensées de Sa Seigneurie, mais que chaque seconde recule encore la distance qui les sépare.

«  En un mot, poursuit-il de l’air confus et repentant d’un voleur honteux de son crime, la personne qui devait me donner ces lettres vient de mourir subitement ; elle a été brûlée, et… »

Milady finit sa phrase :

«  Et ces lettres, dit-elle, ont été détruites par la même occasion ?

— Je le pense, » répond M. Guppy qui voudrait dire le contraire, mais qui ne peut pas mentir.

Et ne découvrant pas sur ce noble visage le moindre éclair de joie, le plus léger indice de satisfaction à cette nouvelle, il balbutie gauchement une excuse maladroite.

«  Est-ce là tout ce que vous avez à me dire ? lui demande lady Dedlock.

— Je le pense, Votre Seigneurie.

— Vous feriez mieux d’en être sûr, car c’est la dernière fois que vous avez l’occasion de m’en donner l’assurance. »

M. Guppy en a la certitude, et d’ailleurs n’a pas le moindre désir de prolonger cet entretien.

«  Cela suffit ; je vous dispense de toute excuse. » Et milady sonne Mercure pour qu’il montre la porte au jeune M. Guppy. Mais voilà qu’au même instant paraît, dans ce même hôtel, un vieillard appelé Tulkinghorn ; et que ce vieillard, se dirigeant de son pas discret vers la bibliothèque, ouvre la porte et se trouve face à face avec le jeune homme qui allait en sortir.

Les yeux du procureur et de milady échangent un regard ; le voile tombe un moment, le soupçon ardent et subtil s’allume, mais ce n’est que l’affaire d’un instant et le nuage passe.

«  Mille pardons, lady Dedlock, il est si peu ordinaire de vous trouver à l’heure qu’il est dans cette pièce, que je pensais n’y rencontrer personne ; mille et mille fois pardon.

— Restez, je vous en prie, dit-elle avec indifférence ; je sors et je n’ai plus rien à dire à ce jeune homme. »

Ce dernier fait un profond salut, et, d’une voix humble et soumise, exprime l’espérance que M. Tulkinghorn se porte bien.

«  Ah ! répond l’avoué en le regardant avec attention, bien qu’un second coup d’œil lui fût parfaitement inutile, n’appartenez-vous pas à l’étude Kenge et Corboy ?

— Oui, monsieur Tulkinghorn, c’est moi qu’on appelle Guppy.

— Certainement, je vous remercie, monsieur Guppy ; je me porte à merveille.

— Enchanté de vous l’entendre dire, monsieur ; vous ne serez jamais trop bien portant pour l’honneur du barreau. »

M. Guppy s’esquive, et M. Tulkinghorn, dont l’accoutrement de forme antique et d’un noir mat fait ressortir la beauté souveraine et l’éclat de Sa Seigneurie, donne la main à milady pour la conduire à sa voiture. Il remonte en se caressant le menton, et continue quelque temps cet exercice auquel il revient souvent dans le cours de la soirée.