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Bleak-House/46

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Traduction par Mme H. Loreau, sous la direction de Paul Lorain.
Hachette (2p. 170-177).



CHAPITRE XVI.

Arrêtez-le.

Les ténèbres couvrent Tom-all-alone’s ; grandissant toujours depuis que le soleil a baissé, elles ont fini par envahir tous les vides. Quelques lumières, qui maintenant sont éteintes, ont brûlé d’abord çà et là dans ces bouges, languissant comme la flamme de la vie au milieu de cet air infect et prêtant comme elle leur sinistre clarté à d’horribles créatures. La lune a jeté un regard morne et froid sur cet amas de ruines immondes ; mais elle a passé. Tout est noir, et Tom-all-alone’s, profondément endormi, est immobile sous le poids du plus affreux cauchemar qui soit sorti de l’enfer.

Que de brillants discours n’a-t-on pas faits au Parlement et ailleurs relativement à lui ? Que de disputes violentes au sujet des moyens à employer pour le sortir de la fange ! Est-ce de vive force qu’on le fera rentrer dans la voie commune, ou s’en tiendra-t-on à de simples mesures administratives ? faut-il s’en rapporter à l’Église ou l’abandonner à l’influence des laïques ? sera-t-il exproprié ? l’enfermera-t-on pour l’instruire, ou cassera-t-il des pierres sur les routes ? Et pendant que les théories s’agitent, le vieux Tom croupit dans l’abîme où il s’enfonce de plus en plus.

Mais il a sa vengeance, que les vents eux-mêmes se chargent de répandre. Il n’est pas une goutte de son sang corrompu qui ne porte quelque part la contagion et la mort. Cette nuit, il souillera les veines de quelque illustre famille, et Sa Grâce ne pourra pas dire : « Non ! » ni repousser l’infâme alliance. Il n’est pas un atome de sa bave, pas une molécule de l’air pestilentiel qu’il respire, pas une de ses infamies et de ses douleurs, de ses misères, de ses impuretés qui ne rejaillisse sur tous et n’aille, à travers les différentes couches de l’ordre social, atteindre l’être le plus fier de son rang et de ses titres. Oh ! je vous le dis, Tom all-Alone’s est vengé par la souillure qu’il impose, par son ignorance même, sa dégradation et ses crimes.

On se demande s’il est plus hideux la nuit que le jour ? Mais ce qu’il y a de certain, c’est que, plus on le voit, plus on le trouve repoussant ; et mieux vaudrait, pour l’honneur de la Grande-Bretagne, que le soleil, qui va bientôt paraître, se couchât quelquefois sur les possessions anglaises que de jamais se lever sur une semblable monstruosité.

Un gentleman, qui préfère sans doute errer à l’aventure, plutôt que de compter les heures dans un lit où il ne peut dormir, traverse Tom-all-alone’s au point du jour ; il s’arrête souvent et regarde autour de lui avec surprise. Ce n’est pas la curiosité seule qui l’attire, car l’intérêt et la pitié brillent au fond de ses yeux noirs. Il paraît, d’ailleurs, comprendre cette misère, et l’avoir étudiée depuis longtemps.

De chaque côté du cloaque fétide qui forme la rue principale de cet endroit infâme, les maisons délabrées sont silencieuses. Personne ne bouge ; tout dort, excepté lui. Cependant une femme est assise sur les marches d’une porte ; il l’aperçoit et se dirige de ce côté. En s’approchant, il croit voir qu’elle a fait une longue route : ses pieds sont couverts de boue ; l’un d’eux est enveloppé de linges ; elle a près d’elle un paquet et sommeille peut-être, car elle ne paraît pas entendre les pas qui s’avancent. Lorsqu’il arrive auprès de cette femme, Allan Woodcourt la regarde et s’arrête.

« Que faites-vous là ? dit-il.

— Rien, monsieur.

— Vous n’avez donc pas pu vous faire ouvrir ?

— J’attends qu’on soit levé dans c’t’ autre maison là-bas, un garni, répond-elle avec douceur ; et je suis venue m’asseoir ici pour que le soleil me réchauffe quand il va paraître.

— Vous m’avez l’air bien fatiguée, et je souffre de vous voir dans la rue.

— Merci, mon bon monsieur ; ça ne fait pas grand’chose. »

L’habitude qu’il a de parler aux pauvres et de se montrer simple et bon à leur égard ; d’éviter cet air de protection, de condescendance ou même d’enfantillage que certaines gens croient devoir prendre avec eux, lui a fait gagner immédiatement la confiance de cette femme.

« Laissez-moi voir ce que vous avez au front, lui dit-il. N’ayez pas peur, je ne vous ferai pas de mal ; je suis médecin. Vous avez reçu un mauvais coup, pauvre femme ; la peau est profondément entamée. Vous devez beaucoup souffrir ?

— Un peu, dit-elle en essuyant une larme.

— Permettez que je vous panse. Ne craignez rien ; mon mouchoir ne peut pas vous blesser.

— J’en suis bien sûre, mon bon monsieur.

— Votre mari est donc briquetier ? dit-il après avoir pris sa trousse dans sa poche et en procédant au pansement de la blessure.

— Comment savez-vous ça ? répond la femme avec surprise.

— La couleur de la terre qui couvre votre paquet et vos vêtements l’indique ; je sais en outre que les briquetiers vont d’un lieu à un autre pour y chercher de l’ouvrage, et qu’ils sont en général assez durs pour leurs femmes. »

La pauvre créature lève les yeux comme pour protester contre cette assertion et faire entendre que ce n’est pas son mari qui lui a donné ce mauvais coup.

« Où est-il à présent ? demande M. Woodcourt.

— Il s’est fait arrêter la nuit dernière, seulement pour vingt-quatre heures, et doit venir me chercher au garni où je vais l’attendre.

— Il pourra bien se faire mettre en prison pour plus longtemps s’il continue à vous maltraiter de la sorte ; mais vous lui pardonnez, pauvre femme, et je ne dirai pas un mot de plus, si ce n’est que j’aurais voulu qu’il fût digne de votre bonté. Avez-vous de jeunes enfants ?

— Non, monsieur ; mais Lize en a un, et je l’aime comme s’il était à moi.

— Demeurez-vous loin d’ici ? demande-t-il encore après avoir terminé son pansement.

— Nous demeurons à Saint-Alban, à vingt-deux ou vingt-trois milles de Londres. Connaîtriez-vous ce pays-là, monsieur ?

— J’en ai beaucoup entendu parler. Mais avez-vous de l’argent pour payer votre garni ?

— Oui, monsieur. »

Elle lui montre effectivement quelques pièces de monnaie, et le remercie de ses soins. Le docteur lui répond qu’il est heureux d’avoir pu lui être utile, et s’éloigne en lui souhaitant le bonjour. Tom-all-Alone’s est toujours profondément endormi, et rien ne bouge.

Mais si, voici quelque chose qui remue ! en revenant sur ses pas vers l’endroit d’où il a d’abord aperçu Jenny, Allan voit venir de son côté un individu couvert de haillons qui se traîne le long du mur, les mains en avant, en regardant autour de lui, comme s’il avait peur que quelqu’un ne le reconnût. C’est un jeune homme, presque un enfant. Sa figure est d’une maigreur excessive, et ses yeux, creusés par la fièvre et la faim, ont un éclat singulier. Il est tellement occupé tout entier de se glisser en cachette le long de la muraille, que l’apparition d’un gentleman dans Tom-all-alone’s ne l’arrête même pas ; il se cache le visage derrière sa manche en guenilles, et passe de l’autre côté de la voie fangeuse, où il continue de ramper avec inquiétude. Ses vêtements, dont il serait impossible de reconnaître la forme primitive, pendent en lambeaux autour de lui, comme un paquet de feuilles mortes, pourries au fond de quelque marécage.

M. Woodcourt le regarde et croit avoir déjà vu cette figure. Il ne pourrait pas dire en quel endroit ; mais assurément il a rencontré ce malheureux quelque part ; peut-être à l’hôpital ou dans un lieu de refuge. Et tandis qu’il cherche à rappeler ses souvenirs en s’étonnant lui-même de la persistance qu’il met à vouloir préciser un fait de si mince importance, il entend derrière lui des pas précipités, se retourne et voit le pauvre garçon fuyant à toutes jambes, poursuivi par la femme du briquetier, qui lui crie :

« Arrêtez-le, monsieur, arrêtez-le ! »

Croyant que le misérable a pris à la pauvre femme son argent ou son paquet, le docteur se place devant le fuyard pour lui barrer le passage ; mais celui-ci fait un crochet, se baisse et lui échappe. Allan se met à courir ; il va l’atteindre, lorsqu’un nouveau crochet et un nouveau plongeon sauvent encore le fugitif. La lutte recommence ; elle continue. Dix fois le docteur est sur le point de saisir le malheureux, qui parvient toujours à l’éviter, quand, acculé dans une impasse, le pauvre garçon va rouler au pied d’une vieille palissade de planches pourries, et, tout essoufflé, regarde en tremblant celui qui vient de le rattraper.

« Vous voilà donc, enfin, malheureux Jo ! s’écrie la femme du briquetier hors d’haleine.

— Jo ! répète M. Woodcourt en le regardant avec attention ; Jo ! mais certainement c’est lui que j’ai vu à l’enquête du coroner.

— Ben sûr que j’vous ai vu à l’encriète, balbutie le pauvre garçon. Quoi qu’vous avez à faire d’un misérab’ comme moi ; j’suis t’y pas assez malheureux ? Qué qu’vous voulez que j’fasse et que j’devienne ? I m’ont chassé de partout, les uns après les autres, que j’suis si las, qu’j’en ai pus qu’la peau et les os. L’encriète, mais c’était pas d’ma faute ; j’avais rin fait. Il était bon pour moi, ben bon, seulement ; j’n’avais qu’lui à qui parler sur terre. C’est i’moi qui l’y aurais souhaité du mal ? que j’aurais voulu être péri à sa place ; et j’sais pas pourquoi qu’j’ai pas encore piqué eun’tête dans l’iau, que je n’en sais rin du tout. »

Il prononce ces paroles d’un ton si lamentable, et il y a tant de sincérité dans les pleurs qu’il répand, que M. Woodcourt se sent ému.

« Est-ce qu’il vous a volée ? demande-t-il à Jenny.

— Lui ! oh ! non, monsieur ; il ne m’a jamais rendu que des services, et voilà pourquoi ça m’étonne. »

Allan regarde alternativement Jo et la femme du briquetier en attendant que l’un ou l’autre lui donne le mot de l’énigme.

« Il était chez nous, monsieur, dit Jenny, à Saint-Alban ; et comme il était bien malade, une jeune lady, (Dieu bénisse la bonne dame pour tout le bien qu’elle m’a fait !) a pris pitié de lui, et l’a emmené chez elle. »

Allan s’éloigne de Jo avec horreur.

« Oui, monsieur, continue la pauvre femme ; elle l’emmène chez elle, afin de le bien soigner ; et lui, comme un ingrat, un vrai monstre, se sauve pendant la nuit, et depuis ce temps-là on ne savait pas même ce qu’il était devenu ; et cette jeune lady qui était si jolie avant ça, mon bon monsieur, a pris sa maladie et perdu sa beauté, qu’on ne la reconnaîtrait pas, n’était sa bonté d’ange, sa jolie taille et sa douce voix ; saviez-vous ça, maudit ingrat ? » demande Jenny avec colère et en fondant en larmes.

Jo, tout étonné de ce qu’il entend, porte ses mains crasseuses à son front, ouvre de grands yeux et tremble de la tête aux pieds.

« Richard m’avait parlé de tout cela, » dit M. Woodcourt d’une voix émue. Il se détourne pour dissimuler son trouble, et s’adressant à Jo quand il a repris son sang-froid : « Vous avez entendu ce qu’elle vient de dire ; c’est la pure vérité ; relevez-vous et répondez, Jo ; êtes-vous revenu ici depuis cette époque ? »

Jo hésite un instant, puis il se lève avec embarras et lenteur, et se tient debout comme le font tous ses pareils, en appuyant son épaule contre la vieille palissade, en frottant sa main droite sur sa main gauche et son pied gauche sur son pied droit.

« Que j’sois pendu si j’ai r’venu à Tom-all-alone’s avant c’matin, dit-il d’une voix enrouée.

— Pourquoi y revenez-vous ? » lui demande M. Woodcourt.

Jo regarde autour de lui, sans lever les yeux plus haut que les genoux de son interlocuteur, et finit par répondre :

« J’n’sais rin faire, et j’peux pas trouver queuqu’chose à gagner ; j’suis si pauvre et si malade ! alors j’ai pensé comme ça que j’allais reveni’m’cacher ici jusqu’à c’soir, pendant qui gn’a personne ; et qu’à la nuit j’m’en irais demander queuque petite chose à m’sieur Sangsby ; i’m’a toujours donné, lui ; quoique ma’ame Sangsby, elle est tout comme les autres, et me chasse quand é’me voit.

— D’où venez-vous ? » demande encore M. Woodcourt.

Jo recommence à regarder autour de lui, et s’appuie de profil sur la palissade avec résignation.

« Je vous ai demandé d’où vous venez, répète M. Woodcourt, m’avez-vous entendu ?

— D’traîner sur les routes, dit Jo.

— Et comment avez-vous pu quitter cette maison, où cette jeune lady avait eu la bonté de vous emmener ? »

Jo sort tout à coup de son abattement, et déclare avec irritation qu’il n’a rien su de ce qui est arrivé à la jeune miss, qu’il aurait mieux aimé se faire couper par morceaux que de lui donner sa maladie, et entremêle ses paroles de sanglots.

« Voyons, reprend M. Woodcourt, dites-moi où vous êtes allé en quittant cette jeune lady.

— Mais c’est pas moi qui m’ai en allé ; on m’a emmené de force, et voilà. »

Jo, craignant d’être entendu, regarde partout avec inquiétude, comme si l’objet de sa terreur avait pu se cacher dans les décombres.

« Et qui vous a emmené ?

— J’ose pas l’dire.

— J’ai besoin de le savoir, et je vous le demande au nom de cette jeune lady ; ne craignez rien, je ne le répéterai pas et personne ne pourra nous entendre.

— Que si ! dit Jo en secouant la tête. I’ l’saura ben tout de même, lui !

— Mais non ; puisqu’il n’est pas ici.

— Vous croyez ça ; mais il est partout à la fois. »

M. Woodcourt le regarde avec étonnement ; convaincu de la sincérité du pauvre garçon, il attend avec patience une réponse plus explicite ; et Jo, vaincu enfin par la douceur du gentleman, murmure tout bas un nom à son oreille.

« Qu’aviez-vous donc fait ? répond le docteur.

— Rin, m’sieur ; jamais rin pour me faire arrêter ; ’xcepté l’encriète, et pis qu’j’ai pas circulé ; mais j’circule à présent ; et c’est au cemetière que j’m’en vas.

— Non, mon pauvre Jo ; nous saurons bien l’empêcher. Mais dites-moi, où vous a-t-il emmené ?

— À l’hopitau, où que j’ai resté longtemps ; pis alors i’m’a donné quatre écus, et m’a dit comme ça : « Filez ; on n’a qu’faire de vous ici ; filez vite, et n’vous arrêtez pas ; circulez, ou sinon vous verrez ; si j’vous trouve à moins d’quarante milles de Londres, c’est à moi qu’vous aurez affaire, et i’vous en cuira. » Et s’i’ m’ voyait là ! continue Jo toujours l’air effaré et l’œil inquiet.

— Il est moins ingrat que vous ne l’aviez supposé, dit M. Woodcourt à la femme du briquetier ; ce n’est vraiment pas sa faute ; il avait une raison pour partir.

— Merci, m’sieur, merci ! na, maintenant ! voyez-vous comme vous avez été mauvaise pour moi, dit Jo en s’adressant à Jenny ; mais j’vous en veux pas ; dites seulement à c’te jeune miss ce que le m’sieur a dit et j’serai pas fâché contre vous, car vous avez été bonne pour moi, vous ; et que j’l’ai pas oublié.

— Voyons, Jo, dit Allan, venez avec moi, et je vous placerai dans un endroit où vous serez mieux qu’ici ; n’ayez pas peur ; si je prends un côté de la rue et vous l’autre pour éviter d’être remarqués, me promettez-vous de ne pas vous sauver ? je m’en rapporterai à votre parole.

— Oui, m’sieur ; j’m’ensauv’rai pas, à moins qu’je l’voie.

— Très-bien ; dépêchons-nous ; la moitié de la ville est déjà levée, et dans une heure tout le monde sera réveillé ; bonjour, ma brave femme, bonjour.

— Bonjour, monsieur ; et merci bien de vos bontés.

— Dites ben à la jeune miss que j’voulais pas lui faire du mal, et n’manquez pas d’l’y rapporter aussi ce que le m’sieur a dit ; » répète le pauvre Jo en s’éloignant de la femme du briquetier, après lui avoir dit adieu moitié riant, moitié pleurant. M. Woodcourt traverse la rue, Jo rampe de son côté en longeant la muraille ; et tous les deux se retrouvent en plein soleil dès qu’ils sortent de Tom-all-Alone’s.