Bonheur au jeu

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E. T. A. HoffmannContes

Bonheur au jeu
1820



BONHEUR AU JEU
Traduit par Henry Egmont



Pyrmont fut plus fréquenté que jamais dans l’été de l’année 18…. L’affluence d’étrangers riches et de distinction augmentait de jour en jour, et stimulait le génie entreprenant des spéculateurs de toute espèce. Aussi les banquiers du Pharaon eurent grand soin de multiplier les piles de ducats plus que de coutume, et d’entasser devant eux assez d’or pour que l’appât fût relatif au gibier plus noble qu’en chasseurs adroits et consommés, ils comptaient attirer dans leurs filets.

Qui ne sait pas que dans ces réunions des bains, où chacun, distrait de ses habitudes, se livre avec préméditation à une oisiveté indépendante, et n’a souci que des plaisirs qui délassent l’esprit, le charme attrayant du jeu devient irrésistible. On voit alors des gens, qui hors de là ne touchent jamais une carte, assis autour du tapis vert comme les joueurs les plus zélés ; et d’ailleurs le bon ton exige, du moins dans la classe la plus distinguée, qu’on se montre chaque soir dans les salons de jeu, et qu’on y perde quelque argent.

Un jeune baron allemand, — nous l’appellerons Siegfried, — semblait seul ne tenir aucun compte de ce charme irrésistible, ni de cette règle du bon ton. Lorsque tout le monde se pressait au rendez-vous du jeu, et qu’on lui enlevait ainsi toute ressource, tout espoir d’un entretien agréable, ce qui lui plaisait par-dessus tout, il préférait encore suivre le jeu de ses propres fantaisies dans des promenades salutaires, ou s’occuper dans sa chambre, soit d’une lecture, soit de quelque travail littéraire, car il s’adonnait à la poésie.

Siegfried était jeune, indépendant, riche ; il avait une tournure noble et des manières élégantes, de sorte que la considération et les amis ne pouvaient lui manquer, et qu’il était prédestiné à réussir auprès des femmes. Mais, en outre, dans toutes ses actions et ses entreprises, une étoile de bonheur singulier semblait le favoriser. On citait mille aventures, mille intrigues d’amour scabreuses, et qui dans l’ordre naturel des choses auraient été funestes à tout autre, dénouées à son avantage avec une facilité et une réussite inouïes. Les vieillards qui connaissaient le baron avaient coutume de mentionner surtout une histoire de montre, qui remontait aux premières années de sa jeunesse.

Voici le fait : Siegfried étant encore mineur s’était trouvé un jour en voyage dans une pénurie d’argent si extrême qu’il fut obligé, pour continuer sa route, de se défaire de sa montre en or et richement garnie de diamants. Il s’attendait à vendre ce bijou précieux à vil prix, lorsqu’il arriva, dans le même hôtel où il était logé, un jeune seigneur précisément en quête d’une montre pareille, et qui acheta la sienne à un taux supérieur à sa valeur réelle. Un an s’était écoulé, et Siegfried était devenu son maître, quand il lut un jour dans une gazette l’annonce d’une montre mise en loterie ; il prit un billet pour une bagatelle, et gagna la montre en or garnie de brillants qu’il avait vendue. Peu de temps après, il la troqua contre une bague de prix. Depuis il s’engagea temporairement au service du prince G***, et celui-ci lui fit remettre, lors de son départ, comme un gage de sa bienveillance, la même montre d’or garnie de diamants avec une chaîne magnifique.

À propos de cette histoire on en vint à parler de la répugnance obstinée du jeune baron pour le jeu, quoique son bonheur constant eût dû lui inspirer plus qu’à personne la disposition contraire ; et bientôt l’on tomba d’accord que Siegfried, malgré la foule de ses qualités brillantes, était intéressé et beaucoup trop méticuleux et trop près regardant pour s’exposer à la perte même la plus modique. On ne remarqua pas que la conduite du baron démentait formellement tout soupçon d’avarice ; et comme presque toujours le plus grand nombre est enchanté de pouvoir se venger de la réputation d’un homme remarquable, grâce au correctif d’un mais insidieux, comme ce mais se trouve toujours quelque part, dût-il n’avoir de fondement que dans l’imagination des détracteurs, on adopta généralement comme très satisfaisante cette explication de l’antipathie de Siegfried contre le jeu.

Siegfried apprit bientôt de quelle médisance il était l’objet, et comme avec son caractère libéral et magnanime, il ne haïssait et ne méprisait rien tant que la ladrerie, il résolut de confondre les calomniateurs et, quelle que fût son aversion pour le jeu, de se racheter de cet injurieux soupçon en perdant deux cents louis, et même davantage. — Il se rendit donc au Pharaon avec le parti pris de perdre la somme importante dont il s’était nanti ; mais le bonheur, qui le suivait dans toutes ses entreprises, lui fut aussi fidèle dans l’épreuve du jeu. Chaque carte choisie par lui était favorisée. Les calculs cabalistiques des vieux joueurs consommés échouaient devant la fortune du baron. Soit qu’il gardât la même carte, soit qu’il en changeât, n’importe ! la chance était toujours pour lui. Siegfried donnait le rare spectacle d’un joueur hors de lui de dépit, parce que les cartes lui sont favorables, et, quelque simple que fût la raison de cette conduite, les assistants se regardaient pourtant avec un air pensif, et l’on donnait assez clairement à entendre qu’entraîné par son penchant à la singularité, le baron pouvait bien, au bout du compte, être atteint d’un grain de folie : car n’était-il pas nécessairement aliéné le joueur que désolait son propre bonheur ?

La circonstance même du gain d’une somme considérable obligea le baron à continuer de jouer pour accomplir son projet de perdre, une chance défavorable devant bientôt, suivant toute probabilité, compenser et dépasser sa veine de gain. Mais cette supposition naturelle ne fut nullement réalisée : le bonheur imperturbable de Siegfried resta constamment le même ; et la passion du jeu, que les simples combinaisons du Pharaon aiguillonnent à l’excès, pénétra de plus en plus dans son âme, sans qu’il s’en aperçût.

Il ne s’irritait plus contre son bonheur, le jeu enchaînait toutes ses facultés et il y passait des nuits entières ; bref, il fut obligé de reconnaître la réalité de cette séduction que ses amis lui avaient dépeinte mainte fois, et à laquelle il avait toujours refusé de croire ; car enfin ce n’était pas le gain qui le captivait, c’était uniquement la fascination du jeu.

Une nuit, comme le banquier venait de finir une taille, Siegfried leva les yeux et aperçut un homme âgé placé vis-à-vis de lui, et qui le regardait fixement d’un air triste et sérieux ; et chaque fois que le baron détournait la vue de dessus les cartes, son regard rencontrait l’œil sombre de l’étranger, ce qui finit par lui causer une sensation pénible et importune. L’étranger ne quitta le salon que lorsque le jeu fut terminé. Le lendemain, il était encore assis en face du baron, et ne cessait pas de le regarder d’un œil sombre et presque sinistre ; mais lorsque la nuit suivante Siegfried le vit encore au même poste, et tenant attaché sur lui son regard scrutateur qui brillait d’un feu diabolique, il ne put se contenir plus longtemps : « Monsieur, dit-il tout haut, je me vois obligé de vous prier de choisir une autre place, vous gênez mon jeu. »


L’étranger s’inclina avec un sourire chagrin, et quitta, sans mot dire, la table elle salon de jeu.

Néanmoins, la nuit suivante, l’étranger avait repris sa place vis-à-vis du baron, qu’il pénétrait de son regard inflexible et perçant.

Cette fois le baron exaspéré éclata plus violemment : « Monsieur ! si cela vous amuse de me regarder, vous voudrez bien choisir un autre temps et un autre lieu, mais dans ce moment, je vous prie… »

Un geste désignant la porte tint lieu de la parole offensante que le baron s’abstint de prononcer.

Et comme dans la nuit précédente, l’étranger, s’inclinant avec le même sourire douloureux, sortit du salon.

L’excitation du jeu, celle du vin qu’il avait bu, et le souvenir de la scène avec l’étranger empêchèrent Siegfried de dormir. Le jour commençait à poindre, quand il vit, pour ainsi dire, apparaître devant lui le fantôme de cet étranger. Il lisait sur ce visage expressif, aux traits accentués, et abîmé par le chagrin, il retrouvait le regard sombre de ces yeux profondément creusés et cernés, et il ne pouvait s’empêcher de remarquer quelle noble contenance, en dépit d’une mise pauvre, trahissait l’homme d’un rang distingué. — Et puis cette résignation douloureuse de l’étranger à ses dures paroles, et sa disparition passive du salon malgré la violence qu’il semblait faire à un sentiment plein d’amertume ! — « Non, s’écria Siegfried, j’ai des torts envers lui… des torts graves ! Est-il donc dans mes manières de m’emporter comme un grossier personnage, et d’offenser quelqu’un par une impolitesse non moins commune que gratuite ? » — Le baron en vint à se persuader que cet homme, en l’envisageant ainsi, n’avait cédé qu’à la sensation horriblement pénible du contraste choquant qu’il supposait l’avoir frappé, au moment où il luttait peut-être contre les angoisses du besoin, tandis qu’il voyait le baron, livré à un jeu insolent, entasser tant d’or devant lui. Il résolut de chercher à son lever l’étranger et de lui faire réparation.

Le hasard fit précisément que la première personne que Siegfried rencontra sur la promenade fut l’étranger.

Le baron l’aborda, s’excusa énergiquement de sa conduite de la nuit passée, et conclut par demander formellement pardon à l’étranger. Celui-ci dit qu’il ne reconnaissait au baron aucun tort, qu’il fallait pardonner beaucoup de choses au joueur dans la chaleur du jeu ; mais que du reste, il avait lui-même provoqué l’apostrophe en question par son opiniâtreté à garder une place où il devait gêner le baron.

Le baron alla plus loin, il dit qu’il y avait souvent dans la vie des embarras momentanés qui portaient le coup le plus sensible à l’homme bien élevé ; bref, il donna à entendre à l’étranger qu’il mettrait volontiers à sa disposition la somme qu’il avait gagnée, et plus s’il le fallait pour lui rendre service.

« Monsieur, répliqua l’étranger, vous me croyez dans le besoin : je n’y suis pas précisément ; car, bien que je sois plutôt pauvre que riche, j’ai pourtant de quoi suffire à ma simple manière de vivre. En outre, vous concevrez vous-même que, dès que vous croyez m’avoir offensé, m’offrir une somme d’argent, comme une espèce de réparation, est un arrangement auquel, en homme d’honneur, il me serait impossible de souscrire quand même je ne serais pas gentilhomme.

— Je crois vous comprendre, répondit le baron troublé, et je suis prêt à vous donner la satisfaction que vous exigez.

— Ô ciel, reprit l’étranger, les chances d’un combat entre nous deux seraient trop inégales. Car je suis persuadé que vous voyez comme moi dans le duel autre chose qu’un enfantillage dérisoire, et que vous ne regardez pas comme suffisantes, pour laver une tache faite à notre honneur, quelques gouttes de sang qui s’échappent une fois par hasard d’une écorchure au doigt. Mais il y a telles circonstances qui peuvent rendre impossible l’existence simultanée de deux hommes sur la terre, et l’un vécût-il sur le Caucase, l’autre aux bords du Tibre, la séparation est illusoire tant que la conscience de l’un nourrit la pensée de l’existence de son ennemi. Alors le duel est une nécessité pour décider lequel des deux doit céder la place à l’autre en ce monde. Entre nous, je vous le répète, les risques ne seraient pas égaux, ma vie n’étant nullement à priser aussi haut que la vôtre. Si je vous tue, je détruis tout un monde des plus belles espérances ; si c’est moi qui reste sur la place, vous aurez mis fin à une vie des plus misérables, en proie aux souvenirs les plus amers et les plus déchirants ! — Enfin, le point essentiel est que je ne me tiens nullement pour offensé. Vous me priâtes de sortir… et je sortis. »

Le son de voix de l’étranger en prononçant ces derniers mots trahit une secrète mortification, ce qui donna lieu au baron de s’excuser de nouveau, d’autant, disait-il, que, sans qu’il sût pourquoi, le regard de l’étranger l’avait ému, pénétré jusqu’au fond de l’âme, au point qu’il n’avait plus eu la force de le supporter.

« Fasse le ciel, dit l’étranger, que mon regard, s’il vous a réellement causé cette émotion intime, vous ait fait pressentir le danger imminent que vous courez. De gaîté de cœur, et dans l’imprévoyance de la jeunesse, vous marchez sur le bord d’un abîme : un seul coup fatal et vous y êtes précipité sans ressource. En un mot, vous êtes sur le point de devenir un joueur passionné et de vous ruiner. »

Le baron assura à l’étranger qu’il se trompait positivement. Il raconta avec détail comment il avait été amené à jouer, et prétendit que le véritable instinct du jeu lui était tout à fait étranger ; que tout ce qu’il souhaitait enfin, c’était de perdre deux cents louis d’or, et qu’il cesserait de paraître au jeu dès qu’il aurait vu son but rempli ; mais que jusqu’à ce moment, au contraire, le bonheur le plus décidé avait suivi toutes ses tentatives.

« Ah ! s’écria l’étranger, c’est précisément ce bonheur qui est la séduction la plus perfide et la plus funeste de la puissance diabolique ! Oui, ce bonheur qui préside à votre jeu, baron ! les circonstances qui vous ont déterminé à jouer, vos procédés même et votre conduite au jeu, qui ne révèle que trop clairement quel intérêt de plus en plus vif il vous inspire, tout, tout me rappelle d’une manière frappante la destinée affreuse d’un infortuné qui, semblable à vous sous plus d’un rapport, débuta précisément de la même façon. Voilà pourquoi je ne pouvais détourner mes yeux à votre aspect, et je pus à peine m’empêcher de dire de vive voix ce que mon regard vous devait donner à deviner : — Oh ! ne vois-tu pas les démons étendre leurs griffes pour t’entraîner dans l’enfer ! — Voilà ce que j’aurais voulu vous faire entendre. — Mon désir était de lier connaissance avec vous et en cela du moins j’ai réussi. — Écoutez l’histoire de ce malheureux dont je parlais : peut-être alors serez-vous convaincu que ce n’est pas une chimère de mon imagination que le danger dont je vous vois menacé et dont je vous préviens. »

Tous deux, le baron et l’étranger, s’assirent sur un banc écarté, et celui-ci commença son récit en ces termes :


Les mêmes qualités brillantes qui vous distinguent, monsieur le baron, acquirent au chevalier de Ménars l’estime et l’admiration des hommes, et le rendirent le favori des femmes. Seulement, à l’égard de la richesse, la fortune l’avait moins bien partagé que vous. Il était presque dans la gène, et ce n’était que par un genre de vie des plus strictement réglés qu’il trouvait le moyen de paraître dans le monde avec la dignité convenable à son rang et à l’honneur de la famille illustre dont il descendait. Outre que le jeu lui était interdit, par cela seul que la moindre perte lui aurait été sensible et aurait causé du dérangement dans sa manière de vivre, il n’avait d’ailleurs aucun penchant pour cette passion, et en s’abstenant de jouer il ne s’imposait, par conséquent, pas de sacrifice. Du reste, le succès le plus extraordinaire répondait à toutes ses entreprises, et le bonheur du chevalier de Ménars finit par passer en proverbe.

Une nuit, contre son habitude, il s’était laissé persuader de visiter une maison de jeu. Les amis qu’il accompagnait ne tardèrent pas à engager pour eux la partie. Sans suivre leur exemple, le chevalier, absorbé par des pensées toutes différentes, se promenait dans la salle de long en large, et s’arrêtait parfois devant la table du jeu où des piles d’or s’amoncelaient, de minute en minute, sous les mains du banquier.

Un vieux colonel vint à remarquer tout à coup le chevalier, et il s’écria à haute voix : « Par tous les diables ! voici le chevalier de Ménars ici avec son bonheur, et si nous ne parvenons à rien gagner c’est qu’il ne s’est encore déclaré ni pour la banque, ni pour les ponteurs ; mais cela ne doit pas durer plus longtemps, parbleu ! et je veux que M. le chevalier ponte pour moi immédiatement. »


Le chevalier eut beau prétexter sa maladresse et son défaut absolu d’expérience, le colonel tint bon, et le chevalier se vit contraint de s’asseoir à la table du jeu.

Il arriva au chevalier exactement la même chose qu’à vous, monsieur le baron ; chaque carte lui était favorable, de sorte qu’il eut bientôt gagné une somme considérable pour le colonel, qui ne pouvait assez se féliciter de l’excellente idée d’avoir mis à contribution le bonheur à toute épreuve du chevalier de Ménars.

Ce bonheur, qui causait à tout le monde une surprise extrême, ne fit pas la moindre impression sur le chevalier lui-même, et il ne s’expliqua pas comment son antipathie pour le jeu ne fit que s’accroître encore davantage, si bien que le lendemain matin, sous l’influence de la fatigue de corps et d’esprit causée par la veille et l’échauffement de la nuit, il prit très sérieusement la résolution de ne plus mettre le pied sous aucun prétexte dans une maison de jeu.

Il s’affermit encore dans cette résolution par suite de la conduite du vieux colonel, qui ne pouvait toucher une carte sans un malheur inconcevable, et qui, par une extravagance singulière, mettait maintenant son malheur sur le dos du chevalier. Il vint le prier souvent avec instance de venir jouer pour lui, ou, tout au moins, de se tenir à ses côtés pendant qu’il jouerait, pour chasser, par sa présence, le mauvais démon qui lui mettait dans la main des cartes frappées de malédiction. — On sait à quelles superstitions absurdes l’esprit des joueurs est accessible. — Bref, ce ne fut que par un refus solennel, et même en déclarant qu’il se battrait plutôt avec le colonel que de consentir à jouer pour lui, que le chevalier parvint à se débarrasser de ses importunités, le colonel n’étant pas précisément jaloux des affaires de duel. Le chevalier maudit de grand cœur l’acte de condescendance qui lui avait attiré les persécutions de ce vieux fou.

Du reste, il était immanquable que l’histoire du bonheur miraculeux du chevalier au jeu ne courût de bouche en bouche, progressivement accrue d’une foule de circonstances énigmatiques et merveilleuses, qui peignaient le chevalier comme un homme en relation avec les puissances surnaturelles. — Mais aussi en voyant le chevalier, malgré son étoile, s’abstenir de toucher une carte, on conçut l’idée la plus haute de la fermeté de son caractère, et l’estime dont il jouissait ne fit qu’augmenter.

Il pouvait s’être écoulé une année, lorsque le chevalier, par le retard imprévu du versement de la modique somme qui subvenait à son entretien, fut mis dans l’embarras le plus pénible et le plus pressant. Il fut obligé de s’en ouvrir à son plus fidèle ami, qui lui avança sans délai l’argent dont il avait besoin, mais en l’appelant en même temps le plus grand original qui eût jamais existé.

« Il est des signes du destin, dit-il, qui nous révèlent la voie où nous devons chercher et trouver notre salut. C’est la faute de notre indolence si nous négligeons ces avertissements et si nous n’en profitons pas. Or, la puissance suprême, qui règle notre vie, s’est exprimée à ton égard en termes assez clairs. N’a-t-elle pas murmuré à ton oreille : Si tu veux acquérir de la richesse, va et joue : autrement tu resteras pauvre, nécessiteux et dans une perpétuelle dépendance. »

Alors seulement le chevalier vit se représenter vivement dans son esprit l’idée du bonheur prodigieux qui l’avait favorisé à la banque du Pharaon, et dans ses rêves, et même éveillé, il voyait des cartes passer devant ses yeux, il entendait ces paroles monotones du banquier : « Gagne ! — Perd ! » — Et le son des pièces d’or tintait sans cesse à son oreille.

« Il est vrai ! se disait-il à lui-même, une seule nuit comme celle-là m’arrache à la misère, à l’embarras pénible de devenir à charge à mes amis… Oui, c’est un devoir pour moi de suivre le présage du destin. »

Son ami, qui l’avait engagé à jouer, l’accompagna dans la maison de jeu, et lui prêta vingt louis d’or pour qu’il pût tenter la fortune sans d’inquiètes restrictions.

Si le chevalier avait eu la main heureuse en pontant pour le vieux colonel, cette fois sa veine fut doublement prospère. Les cartes sur lesquelles il faisait son jeu, sa main les tirait sans choix, aveuglément, ou plutôt dirigée par une puissance suprême et invisible d’accord avec le hasard, que dis-je ? la même que nous appelons hasard dans un langage confus. Quand le jeu cessa, le chevalier avait gagné mille louis d’or.


Il se réveilla le lendemain dans une espèce d’étourdissement. La somme gagnée était entassée près de lui sur une table. À la première vue, il crut rêver, se frotta les yeux, puis il étendit le bras et attira la table plus près ; mais lorsqu’il eut rappelé ses souvenirs, lorsqu’il palpa les pièces d’or, lorsqu’il les compta et recompta avec complaisance, alors, pour la première fois, tout son être se sentit pénétré, comme au souffle d’un génie fatal, du poison de l’envie des richesses. Ce jour porta un coup mortel à la pureté de sentiments qu’il avait si longtemps gardée intacte.

Il eut peine à attendre le soir pour se trouver de nouveau à la table de jeu. Son bonheur ne se démentit pas, et en peu de semaines, durant lesquelles il avait joué presque chaque nuit, il gagna une somme considérable.

Il y a deux espèces de joueurs. Pour quelques-uns, le jeu lui-même, en tant que jeu et sans égard au gain, est la source d’une jouissance secrète et inexprimable. Dans l’enchaînement et le contraste des chances s’offrent les plus bizarres accidents du hasard ; c’est là que se manifeste le plus clairement l’influence d’une puissance supérieure, et c’est ce qui provoque notre esprit à prendre son essor pour essayer de pénétrer dans la sphère mystérieuse, dans les arcanes de la fatalité suprême, et d’y voir s’éclaircir l’obscur problème de ses œuvres. — J’ai connu un homme qui passait des jours, des nuits entières à faire la banque seul dans sa chambre, en pontant contre lui-même : celui-ci, à mon avis, était un véritable joueur. D’autres ont seulement le gain en perspective et considèrent le jeu comme un moyen de s’enrichir promptement. C’est dans cette classe que se rangea le chevalier, et il confirma ainsi cette vérité que la passion abstraite et véritable du jeu est un sentiment inné et dépendant d’une organisation individuelle.

Par suite de ses idées de fortune, le chevalier trouva bientôt son jeu trop restreint dans les limites imposées au ponte. Avec la somme importante qu’il avait gagnée, il établit une banque, laquelle devint en peu de temps, grâce à l’avantage persévérant qui ne cessa de le favoriser, la plus riche de tout Paris. Ainsi qu’il arrive toujours, la richesse et le singulier bonheur du nouveau banquier attirèrent chez lui le plus grand nombre de joueurs.

La vie déréglée et licencieuse du joueur corrompit bientôt toutes les qualités de l’esprit et du corps qui avaient autrefois concilié au chevalier autant d’estime que d’affection. Ce n’était plus l’ami fidèle, le compagnon franc et joyeux, le galant et chevaleresque adorateur des dames. L’amour de l’art et de la science était mort dans son esprit, et son goût pour l’étude complètement éteint. Son visage pâle comme la mort, ses yeux caves et étincelants d’un feu sombre portaient l’empreinte de la passion désastreuse qui le tenait asservi ; et ce n’était point la passion du jeu, mais une cupidité effrénée allumée dans son cœur par Satan lui-même ! — En un mot, c’était le banquier le plus accompli qui fût jamais.


Une nuit, sans avoir précisément éprouvé une perte grave, le chevalier avait vu pâlir légèrement son étoile de bonheur. Sur ces entrefaites, un petit homme, vieux, sec, pauvrement vêtu, d’un aspect déplaisant, s’était approché de la table de jeu, et d’une main tremblante avait tiré une carte sur laquelle il mit une pièce d’or. Plusieurs des assistants parurent extrêmement surpris du fait, mais aucun ne dissimula son profond mépris pour le vieillard, qui ne témoigna son mécontentement par la moindre parole, ni par le moindre froncement de sourcils.

Il perdit. — Il renouvela sa mise et perdit encore ; mais plus il perdait, plus les autres joueurs se réjouissaient, et quand le vieillard, qui martingalait toujours, finit par mettre un enjeu de cinq cents louis qu’il perdit du coup, l’un des témoins s’écria en riant tout haut : « Bonne chance, signor Vertua ! hardi ! ne perdez pas courage : forcez toujours votre jeu ; j’imagine que vous finirez par faire sauter la banque avec un gain énorme ! »

Le vieillard lança à ce railleur un regard de basilic, puis il disparut en courant ; mais ce fut pour revenir au bout d’une demi heure, les poches pleines d’or. Et pourtant il se vit obligé d’assister à la dernière taille sans ponter, ayant perdu rapidement la somme entière qu’il avait apportée.

Le chevalier, qui, malgré l’égarement de sa conduite, tenait cependant à faire observer certaines bienséances dans ses salons, était irrité d’avoir vu traiter le vieillard avec tant de dédain et de mépris. En conséquence, à la fin de la séance et quand le vieillard fut parti, il retint, pour s’en expliquer sérieusement, le joueur qui l’avait interpellé et quelques autres qui s’étaient fait distinguer par leurs procédés méprisants à l’égard du vieillard.

« Oh ! s’écria l’un d’eux, vous ne connaissez pas le vieux Francesco Vertua, chevalier, autrement, loin de vous plaindre de nous et de notre conduite, vous la trouveriez fort sensée. Apprenez que ce Vertua, Napolitain de naissance, et depuis quinze ans à Paris, est le plus abject, le plus sordide avare et le plus détestable usurier de la terre. Tout sentiment d’humanité lui est étranger ; il verrait son propre frère se tordre à ses pieds dans les convulsions de l’agonie, et un seul écu suffirait pour le sauver, qu’on ferait de vains efforts pour l’obtenir de lui. Il vit sous le poids fatal des imprécations et de la malédiction de mille individus, de familles tout entières plongées dans la misère et le désespoir par ses spéculations sataniques. Il est haï profondément de quiconque le connaît, et c’est un vœu unanime qu’une main vengeresse le punisse de tant de méfaits, et mette un terme à cette vie souillée d’opprobres. — Il n’a jamais joué, du moins, depuis qu’il est à Paris, et vous ne devez plus vous étonner de notre saisissement en le voyant paraître à la table de jeu. Il est aussi bien naturel que nous nous soyons réjouis de sa perte, car n’aurait-il pas été odieux de voir un pareil scélérat favorisé par la fortune. Il n’est que trop positif, chevalier, que la richesse de votre banque a ébloui le vieux fou ; il méditait de vous plumer et il en a été la dupe. Cependant il n’en est pas moins incompréhensible que Vertua, un avare fieffé de cette nature, ait pu se résoudre à exposer tant d’argent. Et, à coup sûr, il ne reviendra plus. Nous en voilà débarrassés ! »

Cette supposition ne fut pourtant pas réalisée, car, dès la nuit suivante, Vertua était déjà de retour à la banque du chevalier, où il joua et perdit dans une proportion plus forte que la veille. Néanmoins il restait calme et souriait seulement parfois avec une ironie amère, comme s’il eût prévu avec certitude un prochain revirement de fortune. Mais la perte du vieillard s’accrut et grossit comme une avalanche avec une rapidité progressive dans chacune des nuits suivantes, après lesquelles on calcula qu’il avait payé au banquier environ trente mille louis d’or. À quelque temps de là, il parut un soir dans le salon de jeu quand déjà la séance était fort avancée. Pâle comme la mort et les yeux hagards, il se plaça à quelque distance de la table, le regard fixé sur les cartes qu’amenait le chevalier. Enfin, comme celui-ci, après avoir refait et donné à couper, allait commencer une nouvelle taille, le vieillard s’écria d’une voix si aiguë : « Arrêtez ! » que tout le monde tressaillit et regarda en arrière. Le vieillard alors se fit jour jusqu’auprès du chevalier et d’une voix sourde il lui dit à l’oreille : « Chevalier ! ma maison de la rue Saint-Honoré avec tout l’ameublement, ma vaisselle d’or et d’argent et tous mes bijoux, est estimée quatre-vingt mille francs : voulez-vous tenir la mise ? — Soit ! » répliqua le chevalier froidement sans détourner la tête, et il commença à tailler.

« La dame ! » dit le vieillard, et à la première main la dame perdit ! — Le vieillard chancela et alla s’appuyer contre la muraille, immobile, glacé comme une statue. Personne ne s’inquiéta de lui davantage. La séance terminée, les joueurs se retirèrent et le chevalier avec ses croupiers encaissait le gain de la soirée. Alors le vieux Vertua sortit de son coin, s’approcha du chevalier d’un pas mal affermi, pâle comme un spectre, et d’une voix creuse et étouffée : « Encore un mot, dit-il, chevalier ! un seul mot !

— Eh bien, qu’y a-t-il ? » répondit le chevalier en retirant la clef de sa cassette et toisant avec mépris le vieillard de la tête aux pieds.

Le vieillard continua : « J’ai perdu à votre banque toute ma fortune, chevalier ! rien, rien ne me reste : je ne sais pas où demain je reposerai ma tête, avec quoi j’apaiserai ma faim. Chevalier, c’est à vous que j’ai recours : prêtez-moi la dixième partie de la somme que vous m’avez gagnée, afin que je puisse recommencer les affaires, et que j’échappe à une honteuse misère.

— À quoi pensez-vous, signer Vertua ? répliqua le chevalier, ne savez-vous pas qu’un banquier ne doit jamais prêter de l’argent de son gain ! cela serait contraire à la vieille règle dont je ne me dépars jamais.

— Vous avez raison, chevalier, reprit Vertua, ma demande était exagérée, déraisonnable ! prêtez-moi la vingtième…, non, la centième partie ! — Je vous répète, dit le chevalier avec humeur, que je ne prête absolument rien sur mon gain.

— C’est vrai, dit Vertua, dont le visage pâlissait de plus en plus, dont le regard devenait de plus en plus morne, vous ne pouvez rien me prêter. — Non, je ne l’aurais pas fait non plus autrefois. — Mais donnez, accordez au mendiant une aumône…, prenez sur la richesse que la fortune aveugle vous a dispensée aujourd’hui, cent louis…

— Oh ! en vérité, repartit le chevalier, avec colère, vous vous entendez à tourmenter les gens, signor Vertua ! je vous dis que vous n’obtiendrez de moi ni cent, ni cinquante, ni vingt-cinq louis, — pas un seul ! il faudrait que je fusse fou pour vous accorder le moindre secours, afin que vous puissiez recommencer votre infâme métier, n’est-ce pas ? Le sort vous a abattu dans la poussière tel qu’un ver venimeux, et ce serait un crime que de vous relever. Allez, et restez ruiné comme vous le méritez. »

Le visage caché dans ses deux mains, le vieux Vertua tomba à terre. Le chevalier commanda à son domestique d’emporter la cassette dans sa voiture, puis il s’écria à haute voix : « Quand me remettrez-vous votre maison et vos effets, signor Vertua ! »

Alors Vertua se releva et d’un ton assuré : « Tout de suite, dit-il, à l’instant, chevalier, venez avec moi.

— C’est bien, reprit le chevalier, nous pouvons aller ensemble dans ma voiture jusqu’à votre maison, qu’il faudra quitter irrévocablement demain matin. »

Pendant toute la route ni le chevalier, ni Vertua ne prononcèrent une seule parole. — Arrivés à la maison de la rue Saint-Honoré, Vertua tira la sonnette. Une vieille femme ouvrit aussitôt et s’écria, à la vue de Vertua : « Ô bon Jésus ! vous voilà enfin, signor Vertua ! Angela est pour vous dans une inquiétude mortelle !…

— Silence ! répliqua Vertua, fasse le ciel qu’Angela n’ait pas entendu la malheureuse sonnette ! il faut qu’elle ignore que je suis rentré. »

En parlant ainsi, il prit des mains de la vieille consternée le flambeau à branches qu’elle portait, et éclaira le chevalier en marchant devant lui jusqu’à l’appartement du premier.

Là, Vertua s’adressant au chevalier lui dit : « Je suis résigné à tout, chevalier ; je ne vous inspire que haine et mépris : ma ruine cause votre plaisir et celui d’autrui, mais vous ne me connaissez pas. — Apprenez donc que je fus autrefois un joueur comme vous, que le bonheur capricieux me fut tout aussi favorable qu’à vous, que j’ai parcouru la moitié de l’Europe, m’arrêtant partout où je trouvais l’appât d’un jeu riche et l’espoir d’un gain considérable, que l’or enfin s’amoncelait partout à ma banque comme il afflue à la vôtre. J’avais une femme aussi vertueuse que belle, et je la négligeais, et elle était malheureuse au milieu des satisfactions du luxe. — Il arriva un soir à Gènes, où je tenais une banque, qu’un jeune Romain perdit contre moi la totalité de son riche patrimoine. Il me pria, de même que je le fais aujourd’hui, de lui prêter au moins de quoi subvenir à son retour dans sa patrie. Je le lui refusai avec un sourire ironique, et lui, dans l’égarement de son désespoir furieux, me porta dans la poitrine un coup violent de son stylet. Ce fut avec peine que les médecins parvinrent à me sauver, et mon état de souffrance fut long et pénible. Ma femme me prodigua des soins assidus, me consolant, soutenant mon courage prêt à succomber à l’excès de mes douleurs ; et je me sentis pénétré d’un sentiment inconnu que chaque jour de ma convalescence rendit plus puissant en moi. Le joueur finit par devenir étranger à toute émotion naturelle, et j’ignorais encore ce que c’était que l’amour, et le tendre attachement d’une femme dévouée. Au souvenir de mes torts et de mon ingratitude envers la mienne, à la pensée de la vie criminelle à laquelle je l’avais sacrifiée, mon cœur était rongé de remords. Je voyais m’apparaître, comme autant de fantômes vengeurs, tous ceux dont j’avais tué le bonheur et ruiné l’existence avec une indifférence atroce, et j’entendais leurs voix rauques et sépulcrales me reprocher les calamités et les crimes sans nombre dont j’avais semé le germe ! Ma femme seule parvenait alors à calmer mon affreux désespoir et à bannir l’horreur dont j’étais saisi ! — Je fis vœu de ne plus toucher une carte de ma vie ! — Je me dérobai, je m’arrachai aux liens qui me tenaient engagé, je résistai aux prières, aux séductions de mes associés qui voulaient me retenir, séduits par mon étoile. Après ma parfaite guérison, j’achetai près de Rome une petite maison de campagne où je me retirai avec ma femme. Hélas ! je n’ai joui que pendant un an d’une tranquillité, d’une béatitude telles que je n’en concevais même pas l’idée. Ma femme me donna une fille et mourut peu de semaines après. Je fus au désespoir. J’accusais le ciel, je me maudissais moi-même, je maudissais ma vie infâme, dont la puissance éternelle tirait vengeance en me ravissant ma femme, à qui je devais mon salut, le seul être en qui je trouvasse consolation et espérance ! Pareil au criminel qui craint l’horreur de la solitude, je me sentis poussé à quitter ma maison de campagne pour venir à Paris. Angela grandissait et embellissait, vivant portrait de sa mère, et je l’aimais à l’adoration. Pour elle je pris à cœur de me maintenir à la tête d’une riche fortune, et même d’en acquérir une plus considérable. Il est vrai, je prêtai de l’argent à haut intérêt, mais c’est une infâme calomnie que de m’accuser d’usure frauduleuse. Et qui sont mes accusateurs ? de jeunes fous qui me fatiguent de leurs instances, jusqu’à ce que je leur prête un argent qu’ils dissipent comme une chose sans valeur, et puis qui s’emportent et se récrient quand je poursuis rigoureusement la rentrée de mes avances. Mais cet argent ne m’appartient pas, il est à ma fille, et je me regarde seulement comme le gérant de son bien. Il n’y a pas longtemps que j’ai sauvé un jeune homme de la ruine et de l’infamie par le secours d’une somme considérable. Je ne regardai pas un seul instant la restitution comme probable, car je savais qu’il était fort pauvre avant qu’il n’eût fait un riche héritage. Alors je réclamai la restitution de mes avances. Croiriez-vous, chevalier, que le coupable étourdi, qui me devait son existence, osa nier la dette, et me traita de misérable avare lorsqu’il fut réduit après sentence à s’acquitter envers moi ? — Je pourrais vous raconter encore plusieurs traits semblables qui m’ont rendu l’âme dure et insensible pour la prodigalité et la bassesse. Bien plus ! je pourrais vous dire que plus d’une fois j’ai séché des larmes amères, et que mainte prière, pour moi et pour mon Angela, est montée au ciel ; mais cela passerait à vos yeux pour une vanterie sans fondement, et d’ailleurs vous n’en feriez aucun cas, car vous êtes un joueur. — Je crus avoir apaisé enfin la puissance éternelle : vaine illusion ! puisqu’il fut permis à Satan de m’éblouir d’une manière plus funeste que jamais. — J’entendis parler de votre bonheur, chevalier ; chaque jour j’apprenais que tel ou tel ponte à votre banque avait perdu jusqu’à son dernier écu : il me vint alors à l’esprit que mon bonheur au jeu si persévérant était réservé à balancer le vôtre et qu’il dépendait de moi de mettre un terme à vos bénéfices. Dès lors cette pensée, qui ne pouvait provenir que d’une folie singulière, ne me laissa plus ni repos, ni trêve. C’est ainsi que je fus provoqué à jouer contre vous, c’est ainsi que je fus aveuglé par cette horrible fascination jusqu’à ce que ma fortune, ou plutôt la fortune de mon Angela, eût passé entre vos mains ! — À présent tout est fini ! — Ne permettrezvous pas que ma fille emporte sa garde-robe ?

» Le trousseau de votre fille ne me regarde pas, répliqua le chevalier. Vous pouvez encore faire enlever les lits et les ustensiles de ménage indispensables. Que voulez-vous que je fasse d’un pareil attirail ? mais prenez bien garde qu’il ne s’y mêle aucun des objets de quelque prix qui me sont échus. »

Le vieux Vertua tint quelques secondes ses regards fixés sur le chevalier sans dire mot. Puis un torrent de larmes s’échappa de ses yeux ; abîmé de douleur et de désespoir, il tomba à genoux devant le chevalier en gémissant, et s’écria, les mains jointes et tendues vers lui : « Chevalier ! s’il vous reste quelque sentiment d’humanité dans le coeur, — soyez miséricordieux ! — par pitié !… Ce n’est pas moi, c’est ma fille, mon Angela ! un enfant, un ange d’innocence que vous précipitez dans la misère ! — Oh prenez pitié d’elle ! prêtez-lui, à elle, à mon Angela, la vingtième partie de sa fortune dont vous l’avez dépouillée ! — Oui, j’en suis sûr, vous vous laisserez attendrir par mes prières : ô Angela , ma fille !… »

Le vieillard sanglotait, pleurait, se frappait le front et invoquait d’une voix déchirante le nom de sa fille.

« Cette sotte comédie commence à m’ennuyer, » dit le chevalier avec humeur et insouciance ; mais au même instant la porte s’ouvrit, et une jeune fille se précipita dans la chambre, vètue d’un peignoir de nuit blanc, les cheveux épars, la mort peinte sur le visage : elle s’élança vers le vieillard, le releva, et l’entoura de ses bras en s’écriant : « Ô mon père ! — mon père ! — j’étais là, j’ai tout entendu. — Avez-vous donc tout perdu ? tout ? — Et votre Angela, l’avez-vous donc oubliée ? à quoi bon des biens et de l’argent ? Angela ne saura-t-elle vous nourrir, vous soigner ? — Ô mon père ! ne vous abaissez pas davantage devant ce monstre méprisable. — Ce n’est pas nous, c’est lui qui reste pauvre et misérable au milieu de sa vaine richesse ; car il demeure en proie à un abandon affreux et mortel, sans un cœur sur la terre qu’il puisse serrer contre le sien, où il trouve à s’épancher, quand il désespère de sa vie et de son âme ! — Venez, mon père, quittez avec moi cette maison, venez : hâtons-nous de partir pour que cet homme abominable ne puisse se repaître plus long-temps de votre désespoir. »

Vertua tomba presque évanoui dans un fauteuil. Angela s’agenouilla devant lui, saisit ses mains et les couvrit de baisers et de caresses ; elle énuméra avec une prolixité naïve tous les petits talents, toutes les connaissances qu’elle possédait, et à l’aide desquels elle comptait rendre l’aisance à son père, le suppliant â chaudes larmes de bannir toute inquiétude, et protestant qu’à dater de ce jour seulement, la vie aurait à ses yeux un prix véritable, puisqu’au lieu de la dissiper en plaisirs, elle la consacrerait à broder, à coudre, à chanter, à jouer de la guitare, et tout cela par devoir, par piété filiale.

Quel pécheur endurci aurait pu rester indifférent en voyant Angela resplendissante d’une beauté céleste, en l’entendant consoler son vieux père de sa voix douce et touchante, organe des purs sentiments du cœur le plus noble et le plus tendre ?

Bien loin de là, le chevalier sentit sa conscience en proie à tous les tourments et aux angoisses de l’enfer. Comme revenu d’un songe, il crut voir dans la jeune fille l’ange de la vengeance divine dissipant d’une main radieuse les voiles épais qui le fascinaient au gré d’une puissance fatale, et sa criminelle conduite lui apparut dans une nudité repoussante et exécrable. — Pourtant du fond de ce sombre abîme, dont les terreurs glaçaient l’âme du chevalier, surgissait un rayon pur et brillant, semblable à un reflet de la splendeur éternelle, au présage visible d’une béatitude infinie. Mais l’éclat de cette vision ajoutait encore à l’horreur de son supplice intérieur.

Le chevalier n’avait pas encore connu l’amour. Au moment où il vit Angela, il éprouva en même temps l’émotion profonde d’une passion irrésistible, et l’inexprimable douleur du plus morne découragement. Car pouvait-il rester une ombre d’espoir à l’homme qui s’était révélé sous l’image du chevalier devant ce pur enfant du ciel, la gracieuse Angela !

Le chevalier voulut parler, il ne le put pas, comme si une crampe soudaine eût enchaîné sa langue. Enfin il rassembla ses esprits et bégaya d’une voix tremblante : « Signor Verlua, écoutez-moi ! — je ne vous ai rien gagné…, rien du tout…, voici ma cassette ; — elle est à vous : — Non, il faut… que je vous rende davantage… encore ; — je suis votre débiteur. Prenez, — prenez… — Ô ma fille ! » s’écria Vertua.

Mais Angela se releva, avança vers le chevalier, lui lança un regard plein de fierté, et lui dit d’un ton calme et sévère : « Chevalier ! apprenez qu’il y a quelque chose au-dessus de l’or et de la fortune, d’intimes sentiments qui vous sont inconnus, mais qui soulagent notre âme de leur consolation suprême, et nous font repousser votre offre, votre faveur avec mépris ! — Gardez ces trésors, gages de la malédiction fatale qui pèse sur vous, sur le joueur réprouvé et sans cœur.

— Oui, s’écria le chevalier hors de lui avec des yeux hagards et un accent terrible, oui, réprouvé !… maudit ! je veux l’être et précipité dans le plus profond des enfers, si jamais cette main touche le bord d’une carte ! — Et si après cela vous me repoussez d’auprès de vous, Angela ! ce sera vous qui aurez causé ma perte inévitable. Oh ! si vous saviez...., si vous pouviez comprendre… Non, vous devez me traiter de fou. — Mais vous le verrez...., et vous me croirez quand je serai étendu à vos pieds, le cerveau fracassé. — Angela ! — il y va pour moi de la vie ou de la mort !… Adieu ! »

Et le chevalier se précipita hors de la chambre dans le plus affreux désespoir. Vertua avait lu dans son âme, il devinait le changement qui s’était opéré en lui, et cherchait à faire comprendre à Angela que certaines circonstances pouvaient lui imposer l’obligation d’accepter l’offre généreuse du chevalier. — Angela repoussa cette proposition avec horreur ; elle ne concevait pas que le chevalier pût jamais arriver à obtenir autre chose que son mépris. Le destin, qui souvent prépare ses voies au fond des cœurs à leur insu, amena un résultat contraire à toutes les prévisions.

Il semblait an chevalier qu’il sortit d’un rêve effrayant ; il se voyait au bord de l’abîme infernal, et c’était en vain qu’il étendait les bras vers la figure céleste et rayonnante qui lui était apparue, non pour le sauver… Non, — pour lui rappeler l’arrêt de sa damnation !

À l’étonnement de tout Paris, la banque du chevalier de Ménars disparut tout à coup. On ne le vit plus lui-même, et de là les bruits les plus étranges et les plus dénués de fondement coururent sur son compte. Le chevalier fuyait toute société, son amour le remplissait d’un chagrin sombre et profond. C’est dans cet état qu’en se promenant dans les allées solitaires du parc de Malmaison, il se trouva soudain en face de Vertua et de sa fille.

Angela, à qui l’idée de voir le chevalier n’aurait inspiré que de l’horreur et du mépris, se sentit singulièrement émue à son aspect, tandis que celui-ci interdit, pâle comme un mort et dans une attitude de crainte respectueuse, osait à peine lever les yeux sur elle. Angela n’ignorait pas que, depuis la nuit fatale, le chevalier avait absolument renoncé au jeu, qu’il avait complètement changé de manière de vivre. Elle, elle seule avait opéré tout cela, elle avait sauvé le chevalier de sa perte : quelle chose pouvait flatter davantage sa vanité de femme ?…

Après que Vertua eut échangé avec le chevalier les civilités ordinaires, Angela demanda donc avec l’accent d’un intérêt doux et bienveillant : « Qu’avez-vous, chevalier ? vous paraissez inquiet, souffrant ; en vérité, vous devriez voir un médecin. »

Comme on peut bien le penser, les paroles d’Angela versèrent dans l’âme du chevalier un baume consolateur. Sa physionomie changea subitement : il releva la tête, et de ses lèvres s’épancha de nouveau avec une effusion touchante ce langage entraînant et passionné qui jadis lui subjuguait tous les cœurs. Vertua le fit souvenir de prendre possession de la maison qui lui était échue en gain. « Oui, signor Vertua, s’écria le chevalier comme inspiré, oui, sans doute, j’irai demain chez vous. Mais souffrez que nous nous mettions bien d’accord sur les conditions, quand cela devrait exiger plusieurs mois.

— Soit, répliqua Vertua en souriant, j’ai idée que cela peut nous faire penser avec le temps à bien des choses qui sont peut-être aujourd’hui loin de nos esprits. » — Comment le chevalier n’eût-il pas retrouvé avec un nouvel espoir toute l’amabilité qui le caractérisait autrefois, avant qu’il ne devint la proie de sa passion ruineuse et désordonnée. Ses visites chez le vieux signor Vertua devinrent de plus en plus fréquentes. Angela paraissait chaque jour mieux disposée pour celui dont elle savait être l’ange tutélaire ; peu à peu elle vint à se persuader qu’elle l’aimait décidément, et s’engagea enfin à lui accorder sa main, au grand plaisir du vieux Vertua, qui, de ce jour seulement, regarda comme terminée l’affaire de sa fortune perdue contre le chevalier.

Un jour, Angela, l’heureuse fiancée du chevalier de Ménars, était assise à la fenêtre plongée dans mille pensées d’amour, de plaisir et de joie, si naturels dans sa situation. Un régiment de chasseurs, partant pour la campagne d’Espagne, vint à passer devant elle au son joyeux des clairons. Angela considérait avec un sentiment de pitié ces hommes destinés à être victimes de cette guerre funeste, lorsqu’un tout jeune homme détournant vivement la bride de son cheval, jeta un regard sur Angela, qui retomba aussitôt sur sa chaise sans connaissance.

Hélas ! le chasseur qui marchait ainsi à une mort probable n’était autre que le jeune Duvernet, le fils d’un voisin, le compagnon assidu de son enfance, qui venait la voir presque chaque jour, et n’avait cessé de paraître dans la maison que depuis l’introduction du chevalier.

Dans le coup d’œil chargé de reproches du jeune homme on lisait son arrêt de mort. Angela reconnut alors pour la première fois non seulement à quel excès il l’avait aimée, mais qu’elle même, et à son insu, l’aimait aussi d’une façon inexprimable, et n’avait été qu’éblouie, fascinée par la séduction de plus en plus contagieuse attachée à la personne du chevalier. Elle comprit seulement alors les soupirs inquiets du jeune homme, ses attentions silencieuses et sans prétention ; ce ne fut qu’alors qu’elle comprit l’entraînement de son propre cœur, et les secrètes palpitations qui soulevaient son sein quand Duvernet arrivait, quand elle entendait sa voix. — « Il est trop tard ! il est perdu pour moi : » ainsi murmurait le cœur d’Angela. — Elle eut pourtant le courage de lutter contre le sentiment pénible qui la désespérait, et l’énergie de sa volonté l’en rendit victorieuse.

Cependant il n’échappa point à la pénétration du chevalier qu’il était survenu quelque incident fâcheux ; mais il avait assez de délicatesse pour ne pas chercher à découvrir un secret qu’Angela croyait devoir lui cacher, et il se contenta, pour se soustraire à toute influence dangereuse, de presser la célébration de son mariage qu’il régla avec un tact infini, et les égards les plus scrupuleux pour la position et la mélancolie de sa jeune épouse, et Angela apprécia d’autant mieux la parfaite amabilité du chevalier.

Celui-ci ne cessa point de se conduire envers Angela avec cette sincérité d’estime et cette prévenance pour le moindre de ses désirs, qu’inspire l’amour le plus pur, de sorte que le souvenir de Duvernet s’effaça entièrement de son esprit. Le premier nuage qui vint troubler la sérénité et le calme dont ils jouissaient tous deux, ce fut la maladie et la mort du vieux Vertua.

Depuis la nuit où il avait perdu toute sa fortune à la banque du chevalier, Vertua n’avait plus touché une carte ; mais dans les derniers moments de sa vie, le jeu semblait absorber exclusivement toutes ses facultés. Pendant que le prêtre, qui était venu pour lui donner à son heure suprême les consolations de l’église, l’entretenait de choses spirituelles, le vieillard couché et les yeux fermés murmurait entre ses dents : « Perd ! — gagne ! » Et de ses mains tremblantes des convulsions de l’agonie il faisait les mouvements de tailler, de couper, de tirer les cartes. Ce fut en vain qu’Angela et le chevalier, penchés sur lui, l’appelaient des noms les plus tendres, il semblait ne plus les voir, ne plus les entendre. Avec le profond soupir : Gagne ! il exhala son dernier souffle.

Au milieu de son extrême douleur, Angela ne put se défendre d’un frisson de terreur à la pensée de cette mort sinistre. L’image de la nuit affreuse, où elle vit pour la première fois le chevalier sous l’aspect d’un joueur endurci et frénétique, lui revint à la mémoire, et lui inspira l’effroyable idée que le chevalier peut-être un jour quitterait brusquement le masque de l’ange, pour reprendre sa première vie et se railler d’elle sous ses traits originels de démon.

L’affreux pressentiment d’Angela ne devait que trop tôt se réaliser.

Quelque terreur qu’eût fait naître dans l’esprit du chevalier le genre de mort du vieux Francesco Vertua, qui, dédaignant les secours de l’église en ce moment solennel, nourrissait encore la pensée opiniâtre de ses anciens égarements, l’effet de ce spectacle fut pourtant de réveiller en lui des pensées de jeu trop actives, et sans qu’il pût lui-même se rendre compte de ses sensations, chaque nuit il se voyait en rêve assis à la banque, et récoltant de nouvelles richesses.


Autant le souvenir de la première apparition du chevalier, en frappant l’esprit d’Angela, l’empêchait de conserver ses manières pleines d’amour et de confiance qui lui étaient familières pour son mari, autant celui-ci conçut de méfiance dans son âme pour sa femme, dont il attribuait la préoccupation à ce secret qu’elle lui avait dérobé et qui l’avait une fois remplie de trouble. Cette méfiance amena des scènes de mécontentement et des témoignages d’humeur qui offensèrent Angela. Par un singulier effet des retours de l’âme, elle sentit se ranimer en elle, avec l’image du malheureux Duvernet, le sentiment pénible de cet amour détruit pour toujours, auquel elle avait dû de si douces émotions. Enfin la mésintelligence des deux époux ne fit que s’accroître et en vint à ce point, que le chevalier, las de la simplicité régulière de sa vie et la trouvant insipide, éprouva un désir ardent de reparaître dans le monde.

La mauvaise étoile du chevalier reprit son influence. Ce qu’avaient commencé son ennui et son déplaisir intérieurs fut achevé par un homme pervers, qui avait été autrefois croupier à la banque du chevalier, et celui-ci, cédant à ses perfides insinuations, finit par trouver sa conduite puérile et ridicule, et par s’étonner d’avoir pu sacrifier à l’amour d’une femme les plaisirs d’une existence seule digne d’envie.

Peu de temps après, la banque du chevalier de Ménars réinstallée, brillait d’un plus riche éclat que jamais. Son bonheur ne s’était pas démenti ; les victimes se succédaient rapidement et l’or pleuvait sur le tapis et s’amoncelait sous les râteaux. Mais brisé, mais anéanti, le bonheur d’Angela avait eu le destin d’un court et beau rêve. Le chevalier ne la traitait plus qu’avec indifférence, presqu’avec mépris ! Des semaines, des mois entiers s’écoulaient sans qu’elle le vit ; un vieux maître d’hôtel prenait soin des affaires de la maison, et les domestiques étaient incessamment remplacés suivant le caprice du chevalier ; de sorte qu’Angela, ainsi qu’une étrangère dans sa propre maison, ne trouvait nulle part la moindre consolation. Souvent lorsqu’elle entendait dans ses nuits d’insomnie la voiture du chevalier s’arrêter devant la maison, le chevalier faire déposer la lourde cassette avec des paroles brèves et rudes, et puis la porte de sa chambre écartée se refermer avec fracas, alors un torrent de larmes amères coulait de ses yeux ; cent fois dans les angoisses de son désespoir le nom de Duvernet s’échappait de ses lèvres, et elle suppliait la providence de mettre fin à sa misérable existence empoisonnée par le chagrin !

Il arriva qu’un jeune homme de bonne maison, après avoir perdu toute sa fortune à la banque du chevalier, se tua d’un coup de pistolet dans la salle même du jeu, de sorte que sa cervelle et son sang rejaillirent sur les joueurs, qui reculèrent saisis d’horreur. Le chevalier seul garda son sang-froid, et, voyant tout le monde prêt à s’éloigner, demanda s’il était d’usage de quitter le jeu avant l’heure prescrite, à cause d’un fou qui ne savait pas garder les convenances.

L’événement fit une grande sensation. La conduite sans exemple du chevalier indigna les joueurs les plus endurcis, ce fut une réprobation universelle, et la police supprima la banque du chevalier. On l’accusa, en outre, de supercheries frauduleuses ; son bonheur singulier ne donnait que trop de poids à cette accusation. Il ne put se disculper, et l’amende énorme qui lui fut infligée lui ravit une grande partie de sa richesse. Il se vit insulté, honni : — alors il revint dans les bras de sa femme, qui, malgré ses mauvais traitements, l’accueillit volontiers dans son repentir ; car le souvenir de son père, qui avait aussi abjuré les dérèglements du jeu, lui laissait entrevoir une lueur d’espérance, et l’âge mûr du chevalier était un motif de plus de croire sa conversion réelle et durable.

Le chevalier quitta Paris avec sa femme, et se rendit à Gènes, lieu de naissance d’Angela.

Là le chevalier vécut dans les premiers temps assez retiré ; mais il ne put jamais voir renaître ces douces relations de ménage que son mauvais démon avait détruites. Le calme fut de courte durée. Il sentit se réveiller son esprit d’inquiétude, et le besoin de chercher au-dehors des distractions étrangères. Sa mauvaise réputation l’avait suivi de Paris à Gènes, et malgré la tentation irrésistible qu’il éprouvait d’ouvrir une banque, il lui était absolument interdit d’en faire l’essai.

À cette époque, la plus riche banque de Gênes était tenue par un colonel français que des blessures graves avaient forcément dispensé du service. Le chevalier se présenta à cette banque pénétré d’un profond sentiment d’envie et de haine, mais dans l’idée que son bonheur habituel le mettrait bientôt à même de ruiner cet heureux rival. À l’aspect du chevalier, le colonel, avec un accès de gaité qui contrastait avec ses habitudes sérieuses, dit que, de ce moment seul, le jeu recevait pour lui un véritable attrait, dès qu’il s’agissait de lutter contre le bonheur du chevalier de Ménars.

Les cartes furent, en effet, favorables au chevalier comme autrefois pendant les premières tailles. Mais aveuglé par l’excès de son bonheur, et s’étant écrié : « L’argent de la banque ! » il perdit d’un coup une somme considérable.

Le colonel, ordinairement impassible dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, ramassa l’argent du chevalier avec d’évidents témoignages d’une joie excessive.

Depuis ce moment, l’étoile du chevalier fut éclipsée sans retour. Chaque nuit il jouait, et perdait chaque nuit, jusqu’à ce qu’il ne lui restât plus que deux mille ducats en lettres de change. — Il avait couru toute la journée pour réaliser ce papier et ne rentra que fort tard. La nuit venue, il se disposait à partir nanti de sa dernière ressource, lorsqu’Angela, qui soupçonnait la vérité, se trouva sur son passage, se jeta à ses pieds, et, les yeux baignés de pleurs, le supplia, au nom de la Vierge et de tous les saints, de renoncer à sa funeste résolution, et de ne pas la précipiter dans la misère.

Le chevalier la releva, la pressa sur son sein avec un attendrissement douloureux, et lui dit d’une voix étouffée : « Angola, ma chère Angela ! c’est impossible autrement ; il faut que j’obéisse au destin plus fort que moi. Mais demain, — demain tous tes tourments seront finis ; car, par la suprême puissance qui nous gouverne, oui, je le jure, je joue ce soir pour la dernière fois ! — Calme-toi, ma douce amie ; dors, rêve de jours paisibles, rêve d’une heureuse vie dont tu jouiras bientôt… cela me portera bonheur !… » En disant ces mots le chevalier embrassa sa femme et s’éloigna avec précipitation.

Deux tailles, et le chevalier avait tout perdu, — tout.

Il resta immobile près du colonel, et tenant fixé sur la table de jeu un regard morne et stupide.

« Vous ne pontez plus, chevalier ? » dit le colonel en mêlant les cartes, pour une nouvelle taille. — « J’ai tout perdu, » répliqua le chevalier avec une tranquillité forcée.

« Quoi ! n’avez-vous donc plus rien du tout ? » demanda le colonel à la taille suivante.

« Je suis un mendiant, » murmura le chevalier d’une voix tremblante de fureur et de désespoir, et les yeux toujours baissés sur la table sans qu’il remarquât que les joueurs gagnaient de plus en plus l’avantage sur le banquier.

Le colonel continua à jouer tranquillement.

« Mais vous avez une jolie femme, » dit à voix basse le colonel sans regarder le chevalier, et mêlant les cartes pour une autre taille.

« Que voulez-vous dire par-là ? » s’écria le chevalier avec colère. — Le colonel tailla sans répondre au chevalier.

« Dix mille ducats, ou Angela, » dit le colonel à moitié tourné pendant qu’il donnait à couper.

« Vous êtes fou ! » s’écria le chevalier, qui cependant ayant recouvré son sang-froid, commençait à s’apercevoir que le colonel perdait continuellement.

« Vingt mille ducats contre Angela, » dit tout bas le colonel au chevalier en cessant pour un instant de battre les cartes.

Le chevalier garda le silence, le colonel reprit son jeu, et presque toutes les cartes lui furent contraires. — « Ça va ! » dit le chevalier à l’oreille du colonel comme il commençait la nouvelle taille, et il poussa la dame sur la table du jeu.

Au premier coup, la dame avait perdu.

Le chevalier se retira en arrière en grinçant les dents et alla s’appuyer contre la fenêtre, le désespoir et la mort peints sur ses traits décomposés.

Le jeu avait cessé. Le colonel s’approcha du chevalier et dit d’un air railleur : « Eh bien, qu’avez-vous donc ?

— Ah ! s’écria le chevalier hors de lui, vous m’avez réduit à la mendicité : mais il faut que vous soyez fou pour supposer que vous avez pu gagner ma femme. — Sommes-nous aux colonies ? ma femme est-elle une esclave livrée au vain arbitre d’un maître qui dans un égarement infâme ait le pouvoir de la vendre et de la jouer ? — Mais, en effet, vous auriez dû payer vingt mille ducats si la dame avait gagné ; j’ai consenti au marché : ainsi j’ai perdu le droit de faire la moindre opposition si ma femme veut me quitter pour vous suivre. Venez donc, et ayez le désespoir de vous voir repoussé avec horreur par elle, qui serait réduite auprès de vous au rôle d’une maîtresse éhontée !

— Désespérez vous-même, chevalier, répliqua le colonel d’un ton sardonique, si Angela vous renie, vous, l’homme vicieux et perdu, vous, qui n’avez fait que son malheur. — Désespérez vous-même, quand vous la verrez se précipiter dans mes bras joyeuse et ravie, quand vous apprendrez la consécration de notre union, et le bonheur qui doit couronner nos plus chers désirs ! — Vous me traitez de fou ! hoho ! chevalier, je ne voulais gagner que le droit de vous imposer mes prétentions. Le consentement de votre femme m’appartient. Oui, chevalier, j’en étais sûr d’avance : sachez que votre femme m’aime depuis longtemps, m’aime avec passion. Apprenez que je suis ce Duvernet, le fils du voisin, élevé avec Angela, uni à elle par un ardent amour, et séparé d’avec elle par vos séductions sataniques. — Ce ne fut, hélas, qu’à mon départ pour l’armée qu’Angela reconnut la sympathie qui nous liait ; j’ai tout appris, il était trop tard !… Une inspiration de l’enfer me dit que je parviendrais à vous ruiner au jeu : voilà pourquoi je m’y suis adonné. Je vous ai suivi jusqu’à Gènes et j’ai réussi ! Maintenant allons trouver votre femme ! »

Le chevalier était anéanti. Mille poignards lui déchiraient le cœur. Ce secret fatal lui était enfin révélé ; il comprit alors quel excès de malheur avait eu à subir la pauvre Angela.

« Angela, dit-il d’une voix sourde, ma femme en décidera. » Et il suivit le colonel qui précipita ses pas.

Lorsqu’ils furent arrivés, comme le colonel avait déjà posé la main sur la porte de la chambre d’Angela, le chevalier le repoussant vivement lui dit : « Ma femme dort, voulez-vous troubler son sommeil ? — Hum ! répliqua le colonel, Angela a-t-elle jamais goûté un sommeil paisible depuis que vous l’avez vouée à de si misérables angoisses ? »

Le colonel se disposait à entrer, alors le chevalier se prosterna à ses pieds et s’écria dans un affreux désespoir : « Soyez miséricordieux ! par grâce !… après m’avoir réduit à la mendicité, laissez, laissez moi ma femme !

— C’est ainsi que le vieux Vertua était devant vous, homme pervers et insensible, sans qu’il ait pu attendrir votre cœur de pierre. Subissez donc la vengeance du ciel ! »

Il dit, et se dirigea de nouveau vers la chambre d’Angela. Le chevalier s’élança avant lui, ouvrit la porte, courut ouvrir les rideaux du lit et s’écriant : « Angela, Angela ! » il se pencha sur elle, prit sa main…, puis s’arrêtant tout-à-coup saisi d’un tremblement convulsif, il cria d’une voix tonnante : « Regardez ! vous avez gagné le cadavre de ma femme ! »

Le colonel approcha du lit avec horreur. — Aucun signe de vie. Angela était morte, — morte !

Alors le colonel leva le poing fermé contre le ciel, il poussa un hurlement sourd, et se précipita hors de la maison. — On n’a jamais rien appris depuis lors sur son compte.[1]


  1. Il y a quelques phrases de conclusion dans l’original ; voir page de discussion.