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Bouquets et prières/Amour

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AMOUR.


Que sais-tu, cher ingrat, quand tu ris de mes larmes,
Quand tu les fais couler sous tes mordantes armes,
Que sais-tu qui des deux joue au fort entre nous,
Toi superbe et railleur, moi pliée à genoux ?
Que sais-tu, pauvre enfant, lorsque tu me méprises,
Si ce n’est pas un peu de ton cœur que tu brises,
Et, si tu n’iras pas quelque jour réclamer
Cette part à ma cendre, étonné de m’aimer ?


Car, tu ne t’en vas pas enfin quand je t’en prie :
Que veux-tu ? Que sais-tu, fier de ta moquerie,
Si tu n’outrages pas ton Dieu pleurant en moi,
Triste dans sa grandeur d’être raillé par toi ?

Oh ! n’as-tu donc jamais sur ma frêle figure,
Vu passer entre nous un lumineux augure,
Quand je creuse mon âme à chercher, inhumain,
Le fil mystérieux qui suspend dans ta main
Cette âme, pauvre oiseau dont tu serres les ailes,
Et qui les voit tomber sans descendre après elles,
Comme heureuse, après tout, de perdre le pouvoir
D’échapper à son sort : Aimer, pleurer ; te voir !

Dis toi-même : où va-t-on, devancée et suivie
D’une image, une seule attachée à sa vie ?
Où fuir, alors que, cher et fatal à la fois,
Un seul mot d’une voix couvre toutes les voix !

On s’est connu si jeune ! on s’est dit tant de choses !
On a vu se lever tant de jours, tant de roses,

Tant de soleils sereins se promener aux cieux,
Vous regardant ensemble et les yeux sur les yeux !
Tu n’y songes donc pas : ces tendres habitudes,
Ces soucis partagés, ces rêveuses études,
Ces printemps, tout chargés d’éclairs, de fleurs, de miel,
À toi, c’était la vie, à moi, c’était le ciel !

Hélas, avant la mort d’où vient que je te pleure ?
De nos doux rendez-vous qui donc a manqué l’heure ?
Le temps va comme il veut ; l’amour s’est arrêté ;
Ne me reviendras-tu que dans l’éternité !

Je pleure… allons, va-t-en. Du haut de ma fenêtre,
Je vais te voir passer : je vais te reconnaître
De ce beau temps d’alors ; et puis, comme autrefois,
Crier à Dieu : Mon Dieu ! vivre est beau : je le vois !

Ne ris pas. Va courir à ton ombre, la gloire ;
Va repeupler ton cœur qui n’a pas de mémoire ;
Va, mais pour t’excuser ne jette rien sur moi :
Je suis à ce détour plus savante que toi.

Avant de te blesser je me tuerais moi-même ;
Je trouve des raisons ; j’en invente : je t’aime !
« C’est le sort et le cœur qui t’a mal arrêté, »
S’immole pour t’absoudre et saigne à ton côté.

L’amour vrai, tiens, c’est Dieu remontant au calvaire.
J’ai lu dans un beau livre, humble, grand et sévère,
Dont l’esprit devant toi me relève aujourd’hui :
« L’Éternel mit la femme entre le monde et lui. »

Moi, je suis une femme aussi comme ta mère !
Elle me défendrait de ton insulte amère :
Plus grand que son amour, mon amour se donna !
Une femme aima trop, et Dieu lui pardonna.

Crois donc que pour aimer il faut un grand courage ;
Que rester immobile au pied d’un tel orage,
Ce n’est point lâcheté, comme tu dis toujours :
C’est attendre la mort sans disputer ses jours ;
C’est accomplir un vœu, fait au bord de l’enfance,
De ne rendre jamais l’offense pour l’offense ;

C’est acheter longtemps ; par pleurs et par pitié,
Une âme, qu’on voulut pour sœur et pour moitié,
Une chère âme, au monde et donnée et perdue,
Et qui par une autre âme, au ciel sera rendue !

Ainsi, crois à l’amour. Il est plus fort que toi :
S’il vit seul, s’il attend, s’il pardonne, c’est moi.

Alors comme toujours, elle parlait en rêve ;
Toujours le rêve étrange et pur et triste : un jour,
On l’entendit trembler comme un chant qui s’achève ;
Puis il ne chanta plus. Moi je l’écris : Amour !