Bouquets et prières/Une halte sur le Simplon

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UNE HALTE SUR LE SIMPLON.


À Pauline Duchambge.


C’était l’heure où des monts les géantes structures,
Forment aux yeux errans de bizarres sculptures ;
Des couvents sans vitraux et des clochers sans voix ;
Des saints agenouillés aux lisières des bois ;
Des anges fatigués et reposant leurs ailes,
Sur les créneaux troués de célestes tourelles :
L’heure où flotte le rêve et par monts et par vaux,
Également bercé dans le pas des chevaux.

C’était triste, mais grand ! désert, mais plein de charmes !
L’eau, filtrante au rocher, faisait un bruit de larmes ;
L’étoile, dans le lac se creusant un miroir,
Rayonnait, on l’eût dit, de l’orgueil de se voir.
De ces palais ouverts, sans gardiens, sans serrures,
La lune illuminait les pompeuses parures ;
Et sa lampe éternelle, aux reflets purs et blancs,
Montrait les profondeurs aux pèlerins tremblans.


Ce soir-là tout aimait, tout s’empressait de vivre ;
Tout faisait les honneurs des chemins doux à suivre :
L’océan de la nuit se balançait dans l’air ;
Pas un souffle inclément, enfin ! pas un éclair
N’agitait des aiglons les aires toutes pleines,
Et les fleurs se parlaient : le bruit de leurs haleines,
Dans l’herbe, ressemblait à des baisers d’enfans
Qui s’embrassent entre eux, rieurs et triomphans.
Là, j’avais dit aux miens, j’avais dit à moi-même :
« Dieu qui nous a voués aux départs, Dieu nous aime ;
Il enlace nos jours et les mains dans les mains,
Nous refait de l’espoir aux douteux lendemains. »

Descendue en courant de l’ardente Italie,
Cette porte du ciel qui jamais ne s’oublie,
De chants et de parfums tout inondée encor,
Et les cils emmêlés de ses longs rayons d’or,
Prise aux jours qui s’en vont, que l’âme seule écoute,
Dont les échos perçans entrecoupaient ma route ;
Des lointains rapprochés les indicibles voix,
Me criaient : « Où vas-tu transir comme autrefois ?
Quel soleil séchera ton vol trempé d’orage,
Âme à peine échappée à ton dernier naufrage ;
Pauvre âme ! où t’en vas-tu, qui ne te souviens pas
De ton aile blessée et traînante ici-bas.
Viens t’asseoir, viens chanter, viens dormir dans nos brises,
Viens prier dans nos bras pleins d’encens, pleins d’églises.
Viens ranimer ton souffle au bruit calmant de l’eau,
Au cri d’une cigale à travers le bouleau.
Viens voir la vigne antique à l’air seul attachée,
Le sein toujours gonflé d’une grappe cachée,
Étendant follement ses longs bras vers ses sœurs,
Bacchantes sans repos appelant les danseurs.
Viens où les joncs et l’onde où le roseau se mire,
Poussent, en se heurtant, de frais éclats de rire ;

Viens : tu les sentiras, par leurs frissons charmans,
De l’attente qui brûle amollir les tourmens.


Viens, viens ! Naples t’invite à ses nuits de guitares ;
Chaque arbre plein d’oiseaux t’appelle à ses fanfares.
Viens, viens ! nos cieux sont beaux, même à travers des pleurs ;
Viens ! toi qui tends aux cieux par tes cris de douleurs ;
Apprends à les chanter pour voler plus haut qu’elles :
A force de monter tu referas tes ailes !
On monte, on monte ici toujours. Nos monumens
Emportent la pensée au front des élémens.
Le feu se mêle à l’air et rend les voix brûlantes ;
L’air à son tour s’infiltre aux chaleurs accablantes ;
Ici Paganini fit ses concerts à Dieu ;
Son nom, cygne flottant, frôle encor chaque lieu :
Posant aux nids nouveaux ses mains harmonieuses,
Tu l’entendras jouer dans nos nuits lumineuses,
Où son âme fut jeune, il aime à l’envoyer,
Et c’est en haut de tout qu’elle vient s’appuyer. »


Ce nom me fit pleurer comme un chant sous un voile,
Où brille et disparaît le regard d’une étoile :

Alors tout le passé ressaisissant ma main,
Des jets du souvenir inonda mon chemin.


Paganini ! doux nom qui bats sur ma mémoire,
Et comme une aile d’ange as réveillé mon cœur,
Doux nom qui pleures, qui dis gloire,
Échappé du céleste chœur ;
Tous les baisers du ciel sont dans ton harmonie,
Doux nom ! belle auréole éclairant le génie ;
Tu bondis de musique attaché sur ses jours ;
Tu baptisas son âme : oh ! tu vivras toujours !


Et l’écho reprenait : « Nos tièdes solitudes
Endorment votre Adolphe à ses inquiétudes ; [1]
Et dans ce cœur malade à force de brûler,
Nous versons l’hymne sainte et prompte à consoler.
Noble artiste au front d’ange, à la beauté divine,
Qui devina des cieux tout ce qu’on en devine,
Sous ses mains, comme toi, s’il a caché des pleurs,
C’est de nous qu’il attend et qu’il obtient des fleurs ! »

Te voilà donc heureux, jeune homme aux lèvres pures ;
Incliné dès l’enfance à de saintes cultures ;
Qui n’as chanté l’amour qu’en l’adressant au ciel,
Et n’y pus supporter une goutte de fiel !
Te voilà donc heureux ! Je bénis l’Italie :
Elle a penché l’oreille à ta mélancolie ;
Elle a, dans l’un de nous, payé pour ses enfans,
Que Paris fit toujours riches et triomphans !


Quand tu redescendras vers ta blonde famille,
Par ces carrefours verts où la Madone brille,
Où la lune répand d’éclairantes fraîcheurs
Sur les fronts altérés des pauvres voyageurs ;
Où le gaz argenté de cette humide lampe,
Des tournantes hauteurs frappe la vaste rampe,
Si la cascade, ainsi que de profonds sanglots,
Sur tes pieds ramenés laisse rouler ses flots ;
Si l’espoir qui bruit, au fond de la chapelle,
Comme un pur filet d’eau te salue et t’appelle ;
Oh ! viens-y respirer, d’une profonde foi,
Les bouquets qu’en passant nous y laissons pour toi.

Rien n’est bon que d’aimer, rien n’est doux que de croire,
Que d’entendre la nuit, solitaire en sa gloire,
Accorder sur les monts ses sublimes concerts,
Pour les épandre aux cieux, qui ne sont pas déserts !


Nous venions de franchir l’effroi de deux abîmes,
Où des cheveux divins vous suspendent aux cîmes ;
Où le tronc d’un vieux arbre est le seul pont jeté
Entre l’âme qui passe et son éternité ;
Où l’on ferme les yeux sur la pente rapide,
Pour n’y pas voir rouler quelqu’enfant intrépide,
Qui vous échappe et court, et vous offre une fleur,
Quand vous l’atteignez, vous, sans voix et sans couleur.


Et nous goûtions du soir la suave magie,
Tempérant de l’été la brûlante énergie ;
Oubliant (nous voulions l’oublier) les serpens
Que nous venions de fuir si bas et si rampans.
Pas un n’avait atteint le cœur. Anges fidèles,
Mes deux filles si haut m’enlevaient dans leurs ailes !
Ces deux étoiles d’or brillaient au front des vents,
Et j’avais du courage : il est dans nos enfans.

Adolphe, quand des tiens la riante cohorte,
Comme six séraphins assailleront ta porte,
Oh ! ne les quitte plus ; oh ! rends-leur à toujours
Leur mère, couronnée avec ses sept amours !


Mais ce cri, qui deux fois a traversé l’espace,
Est-ce quelqu’âme à nous qui nous nomme et qui passe ;
Que ne peuvent toucher ni nos mains ni nos yeux,
Et qui veut nous étreindre en s’envolant aux cieux ?
Ondine ! éveille-toi… Mais non, dormez encore ;
Ce n’est pas de Nourrit la voix pleine et sonore ;
Nous avons rendez-vous en France : ainsi, dormez,
Dormez, enfans ; rêvez à ceux que vous aimez !


Sous mon fardeau de mère et mes liens de femme,
Plus près du ciel ainsi je vivais dans mon âme,
Quand le sort qui tournait poussa cette clameur :
Votre Adolphe se meurt…
Il est mort : Pour saisir l’illusion perdue,
Son âme s’est jetée à travers l’étendue ;

Son âme qui souffrait, oubliant sa hauteur,
D’une tache de sang a terni sa blancheur !
Elle voulait dormir à son foyer tranquille,
Et caresser sa mère, et saluer la ville,
Où ses hymnes d’adieu retentissent encor ;
Dont le nom l’appelait d’un suppliant accord.
A des berceaux lointains elle voulait s’abattre,
Et chanter au milieu d’enfans, troupe folâtre,
Qui l’attirait tout bas et lui soufflait des fleurs,
Et des baisers, si frais aux brûlantes douleurs !
Le malade songeait qu’il lui venait des ailes ;
Un rêve couronné d’ardentes étincelles,
L’a surpris sur l’abîme et l’a poussé vers Dieu :
Il n’a pas eu le temps de vous crier adieu !


Italie ! Italie ! égarante sirène !
De ton grand peuple esclave insoucieuse reine !
Ce n’est pas dans ton sein qu’une âme peut guérir ;
Tes parfums rendent fou, tes dédains font mourir !
Toi qui ne dois qu’à Dieu ton ardent diadème,
Les pieds aux fers, tu dors dans l’orgueil de toi-même ;

Sous tes yeux à demi fermés d’un lourd sommeil,
Nous formons (tu l’as dit) une ombre à ton soleil.
Tu n’extrais que pour toi le doux miel de tes phrases,
Tu ne nous aimes pas, tu railles nos extases ;
Cruelle ! à tes amans tu donnes sans remord,
Après l’enchantement, la démence ou la mort.

  1. Adolphe Nourrit.